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REVUE

DES

DEUX MONDES.

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REVUE

DES

DEUX MONDES,

AUGMENTEE

D'ARTICLES CHOISIS DANS LES MEILLEURS REVUES ET RECUEILS PÉRIODIQUES.

TOME QUATRIÈME. 1840.

SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE BELGE,

ADOLPHE WAHZiEN ET C'C.

i840

THOMAS CARLYLE.

THE FRENCH REVOLUTION , A HISTORY (1).

Depuis l'époque de Byron el de Scott, ère mémorable de la littérature bri- tannique , et qui laissera au front du xix<= siècle une trace éclatante et immor- telle , l'écrivain qui a le plus vivement préoccupé l'attention en Angleterre , c'est Thomas Carlyle.

Le style anglais avait traversé , au xvi« siècle , les phases de l'imitation italienne et espagnole , et au xviio , celle de l'imitation française , grecque et latine. A la fin du xviiie, il revint brusquement à son point de départ anglo- saxon. Ce retour à ses origines lui donna la force extraordinaire et la beauté mâle ou naïve qui distinguent les poèiles et les prosateurs de l'époque immé- diatement antérieure à la nôtre. Byron, Scott ,Southey, Cobbett, Coleridge, Lamb , Hazlilt, Wordsworlh , quelles que fussent les diversités de leur esprit , ont recherché avec amour la verdeur et la puissance de l'ancienne diction an- glaise ; chez quelques écrivains , tels que Leigh Hunt , Keats et Shelley , l'af- fectation de l'archaïsme étouffa des qualités distinguées.

L'humanité est ainsi faite, qu'elle ne peut se passer de modèle. Après avoir épuisé la copie de l'antiquité grecque, de l'Italie, de l'Espagne, de la France et de l'archaïsme national, il ne restait plusiï l'Angleterre qu'une seule imi- tation à tenter, celle de l'Allemagne. Déjà Coleridge, Walter Scott cl Words-

(l) In tliree volumes, J. Fraser, Regent-Strcet, LonJon.

TOUE IV. 1

6 THOMAS CARLYLE.

worlli avaient emprunté à ce pays, non pas des formes, mais des fictions ou des liiéories. Personne cependant n'avait essayé de rapprocher le style anglo- saxon du saxon primitif, et de fondre ensemble les caractères particuliers et distincts de l'idiome allemand, avec ceux de l'anglais qui en dérive. Les ana- logies et les dissemblances des deux langages semblaient s'opposer égale- ment à cette fusion. Bien que toutes les racines anglaises soient teuloniques, la phrase anglaise ne marche jamais selon la syntaxe allemande. Le mot an- glais reste isolé et repousse l'assimilation j la phrase anglaise, phrase de gens d'affaires , aime la précision et la rapidité. Le mot allemand, au contraire, s'associe aisément ù d'autres mots; il se compose , se ramifie et se complique à volonté , s'assimilant et groupant autour de lui presque tous les mots qu'il veut absorber. La phrase germanique est complexe comme le mot germa- nique ; elle s'emboîte, s'agence, se contourne, se plie et forme très-aisément une synthèse vaste dont la coordination harmonique est une beauté pour elle. L'allemand n'est que de l'anglais à syntaxe complexe; l'anglais n'est que de l'allemand réduit à son expression analytique et la plus simple. On l)eut très-bien écrire une page allemande, calquée sur le mode de la syntaxe anglaise; elle sera claire et un peu plate, voilà tout. On ne peut transvaser une page de Novalis ou de Hegel en anglais pur , sans faire subir une exces- sive violence à l'idiome qui sert de récipient aux idées traduites.

Une élude approfondie de la poésie et de la philosophie allemandes avait préparé Carlyle à la création du nouveau style anglo-allemand qui lui appar- tient; singulière œuvre qu'il a réalisée en Angleterre, nous dirons tout à l'heure avec quel succès. Sa traduction du Jnihelm Meister, de Goethe, et ses Ulélmiyes critiques sur la Littérature allemande, contenant quelques morceaux biographiques d'une haute valeur, signalèrent un esprit curieux, ardent, énergique, investigateur, et le placèrent au premier rang de ceux qui se livrent en Angleterre aux mêmes études. Toutefois son métier de traduc- teur lui nuisait fort. On a peine à reconnaître chez le même homme les qua- lités qui semblent se repousser mutuellement, et l'on nie autant que l'on peut l'esprit d'un philologue , l'originalité d'un traducteur, le génie d'un érudit. Carlyle était tout cela , et à la fois. Son talent n'en restait pas moins assez obscur, quoique ces ténèbres fussent sillonnées de quelques lueurs. On com- mença à le distinguer, lorsque la Revue d'Édinbourg ouvrit ses pages à deux articles de Carlyle sur Jean-Pau! Richter et sur Novalis. L'auteur, ennuyé sans doute de rester si longtemps dans les limbes littéraires , avait pris , en désespoir de cause, le parti d'écrire à l'allemande, sans se gêner, avec des mots longs d'une toise et une fécondité inouïe de mots composés. L'innova- tion fut remarquée , critiquée , puis enfin pardonnée à Carlyle, qui, dans un sujet tout allemand , pouvait soutenir qu'il avait droit de l'être un peu trop. Un arlicle intitulé les Signes caractéristiques du Temps, inséré dans la Revue d'Édinbourg, révéla chez lui d'autres qualités plus rares , la profon- deur, la sagacité , la justesse, et cet instinct du mouvement général de l'hu- manilé, qui est sublime quand il s'élève jusqu'à la prophétie. Ici les singula- rités de diction étaient encore plus marquées que dans les écrits précédents du même auteur; on s'y heurtait sans cesse contre des mots absurdes, dans

THOMAS CARLYLE. 7

le genre de faîm-et-soîf-ocratie, mots qui ne produisent pas en anglais un effet beaucoup meilleur que dans notre langue. Cependant le public étonné, peut-être attiré par le ridicule extérieur et la baroque nouveauté d'un style qui ne lui en rappelait aucun autre, se rapprochait de Carlyle. Le Magasin de Fraser l'accepta alors pour rédacteur , et lui donna ses coudées franches. Le Fraser est un recueil tory auquel coopérèrent des gens de beaucoup d'esprit, et qui ne redoute ni la hardiesse, ni l'originalité, dans leur excès même. Car- lyle profita de l'occasion , et écrivit pour le Fraser un petit volume intitulé Sartor resartus, facétie rabelaisienne et mystique, étincelantc de talent et d'idées , mais dont l'obscurité burlesque déroula beaucoup de lecteurs. A ce Sartor resartus succéda un essai intitulé le Procès du Collier, roman phi- losophique auquel la fameuse aventure du collier servait de prétexte, et qui avait pour but le développement des causes immédiates de la révolution fran- çaise. C'était divisé en chapitres, tous très-brillants, quelques-uns grotesques, et qui eurent un extrême succès. Sans doute ce succès engagea Carlyle à écrire du même style son Histoire de la Révolution française, qui a été accueillie avec la même faveur.

Il a paru, dans ces derniers temps , en Europe , peu d'ouvrages aussi dignes d'attention; il en est peu que distinguent autant de qualités répulsives à la fois et sympathiques. Si votre coup d'oeil s'arrête aux surfaces , et que les sin- gularités extérieures vous repoussent, ne lisez pas cet étrange livre. La forme mystique et obscure choisie par Carlyle vous fatiguerait bientôt, et vous vous plaindriez de tant de voiles qui ne sont pas même transparents. Si la pureté de la diction vous charme, si vous êtes habitué au style anglo-français d'Adisson, à la phrase brève, incisive et toute britannique de Bacon , à la période éner- gique et robuste de Southey, Carlyle vous déplaira : vous ne saurez que faire de ces mots composites, que la phraséologie anglaise a toujours repoussés, de ces incises perpétuelles , qui jettent à travers sa pensée-mère une forêt de broussailles parasites. Si vous êtes historien du fait, et que vous vous com- plaisiez surtout à l'étude pratique des événements et des choses, vous le mé- priserez encore; car les faits sont mal racontés par lui , tantôt grossis quant à leur importance, tantôt accumulés ou brouillés diversement, toujours pri- vés de cet ordre lumineux qui est l'histoire.

Mais si vous êtes philosophe, c'est-à-dire observateur sincère de l'humanité, vous relirez plus d'une fois son ouvrage. Il vous charmera spécialement, si vous osez vous élever au-dessus des partis et des préjugés quotidiens.

Ce n'est ni un livre bien écrit, ni une histoire exacte de la révolution française.

Ce n'est pas une dissertation éloquente, encore moins une transforma- tion des événements et des hommes en narration romanesque.

C'est une étude philosophique mêlée d'ironie et de drame , rien de plus.

Elle ne se concentre pas dans le cercle de la révolution française. Elle s'at- tache au cours entier de la civilisation européenne , dont ce mouvement ter- rible est une des cataractes les plus imposantes. En l'écrivant, l'auteur s'est beaucoup plus occupé de la pensée que du mot; il a médité sou œuvre plus qu'il ne l'a élaborée. Il a presque toujours bien vu 5 il a souvent mal dit. Son

8 THOMAS CÂRLYLE.

récit a toute la chaleur d'un spectacle présent et actuel. Ces voyants (1) , qui pénètrent l'histoire dans son intimité, dans le secret de son fonds et de sa réalité, qui comprennent l'inutilité des surfaces et la nullité des faits inexpli- qués, sont rares. Savent-ils à la fois voir et dire? ils sont sublimes j Thucy- dide , par exemple , et Tacite. La moitié de ce don merveilleux , c'est la moitié d'un grand homme.

Cariyle n'a que cette moitié , et précisément celle qui convient le moins à l'intelligence française, la sagacité et la profondeur.

Notre don et notre besoin national , c'est la clarté. La théorie de Cariyle, encore obscure et ambiguë, ne se révèle pas à ses yeux d'une manière cer- taine, puissante et systématique. II ne sait pas tout ce qu'il veut, il ne com- prend pas tout ce qu'il sait , il ne discerne pas tout ce qu'il voit. Il est sur le trépied de la pylhonisse. De s'exhalent des vapeurs qui sont les pensées de Cariyle. Il y a des formes mystiques dans le nuage, des lueurs éclatantes au sein de celte brume, et des points de vue lointains qui déchirent le voile flottant de ses méditations. Les uns dédaigneront ces vagues épaisses et tumultueuses qui dérobent au regard la moitié des tableaux de l'avenir ; les autres se pro- sterneront avec une admiration profonde devant des clartés incomplètes. Es- sayons de dire ici ce qui manque au philosophe Cariyle et ce qui fait sa gran- deur ; c'est l'un des plus mauvais écrivains et l'un des plus puissants penseurs de l'époque.

Soit que l'éducation de Cariyle se soit faite en Allemagne, ou que les singu- larités inconnues de sa jeunesse l'aient assimilé aux pensées dominantes des écrivains germaniques, il s'est trouvé, par une série de causes que lui seul est capable de dire et qu'il n'a pas jusqu'ici racontées , profondément isolé de l'Angleterre. Ce malheur pour sa vie est un bonheur pour sa gloire. Il n'a rien sacrifié à aucun parti. Il a été l'homme de sa pensée et l'expression de son caractère. Après dix années de demi-obscurité, la Grande-Bretagne a re- connu en lui un génie. En France , son adoption eût éprouvé plus de difificultés encore. Nous sommes fort disposés à nier la puissance d'une idée, toutes les fois qu'elle n'est p^is incorporée à une masse d'hommes qui la prend pour son étendard. Cariyle, répugnant à cette servitude disciplinaire des groupes hos- tiles, s'est placé au-dessus de tous les partis, si bien qu'on le croirait homme de tous les partis. Il reconnaît que la maturité des temps a entraîné la révo- lution; il admet la petitesse, la faiblesse, la misère de presque tous ses ac- teurs; il admet la grandeur, la vigueur, la nécessité du combat. II ne méprise point la royauté qui est une forme. Il n'exalte pas la république qui est une forme. II comprend que les sociétés sont des corps , dont Torganisme intérieur s'use, et qui se renouvellent par des cataclysmes. Il ne fait point l'apothéose des destructions; il ne maudit pas la mort, qui est nécessaire à la vie. Il sent que la royauté était devenue mensonge, que l'on ne croyait plus î» elle. La hiérar- chie ecclésiastique, ainsi que le fond même des croyances, ayant perdu leur force virtuelle, devenaient mensonge à leur tour. La ferveur de l'explosion qui eut lieu, quand on reconnut le creux et le vide général des inslifulions

(1) f^oyant, douô de la seconde vue coossuisc ; secr, magicien des choses humaines.

THOMAS CARLYLE. 9

sur lesquelles on reposait , ce fut la révolution j ceKe ferveur tint lieu de croyance alors , une croyance de néant !

Carlyle raconte comment se fit cette opération de destruction, comment croula pêle-mêle la vaste fabrique delà monarchie française, précédant la ruine de la monarchie européenne. Qu'il y ait eu, dans ce moment, des pro- tecteurs du vieux monument et d'ardents démolisseurs de ces pierres vermou- lues , il ne s'en étonne pas. Que les uns et les autres aient été violents toujours, sublimes rarement , ridicules souvent, il ne s'en étonne pas davantage, et il n'accuse personne. Quand les acteurs sont puérils et les personnages mesquins, il compare en riant leur petitesse aux énormes dimensions de la catastrophe , et c'est alors qu'il lui arrive d'être fréquemment burlesque.

Ce côté de son talent n'est pas moins hostile que tous les autres à nos habi- tudes et à nos idées gallo-romaines , toujours un peu solennelles et disciplinai- res. Il n'y a rien , certes , qui nous aille moins que le ton burlesque appliqué comme couverture et comme voile à une pensée énergique et à un tableau puissant. Nous préférons le vernis de la profondeur dorant la nullité du fond , à l'air frivole ou gai cachant un fond sévère. Ceux de nos compatriotes qui s'aviseront de lire quelques chapitres de Carlyle sur la foi de notre recomman- dation , croiront en vérité que nous nous moquons d'eux , quand ils déchiffre- ront les titres suivants : Astrée de retour sans un sol; Pétition hiéro- glyphique; — Problématique ; Les sacs à vent; Cela devient électrique; Mercure de Brézé ; De Broglie, dieu de la guerre ; Les Noyades; etc. , etc. Leur mépris pour l'homme qui traite en style de Scaramouche le plus grand événement des temps modernes se mêlera sans doute de quelque colère qui pourra bien retomber sur son critique.

Raisonnons cependant. La grandeur des caractères ne dépend point de la grandeur des événements. Il est également vrai que les faits sérieux et graves de ce monde sont toujours mêlés d'un alliage de puérilité et de bizarrerie qui n'est pas le moindre enseignement de l'histoire. Reproduire au hasard ces mi- sérables détails sans en oublier un seul serait une œuvre absurde et abjecte j les choisir et les caractériser, de manière à ce que l'humanité tout entière, analysée dans ses derniers replis et dans ses derniers éléments , se montre et s'offre nue à l'œil investigateur, c'est un travail sérieux , immense et profond. Lorsque Cromwell et ses officiers décidèrent que la république serait instituée en Angleterre , lorsque ce puissant hypocrite eut écouté les déclamations de ceux qui l'entouraient et leurs sermons contre le pouvoir d'un seul et la dicta- ture, il lui prit tout à coup (dit Ludiow, qui était présent) « une si folle joie, que, saisissant un coussin , et me le jetant à la tète d'un air grave , il descen- dit l'escalier quatre à quatre. Je m'emparai d'un autre coussin que je lui lançai à mon tour du haut de l'escalier. » Voilà un bien petit fait et qui déroge sin- gulièrement à la gravité des conspirateurs puritains, à la majesté de l'histoire, au but grandiose et au caractère austère de l'époque. Qui n'aperçoit cependant la lumière versée par un incident aussi grotesque sur Cromwell , son carac- tère, ses associés, ses espérances et son avenir? Dans cette facétie, il y a plus de mépris burlesque pour les graves utopies des gens qui conspirent avec Cromwell , que dans un volume entier de commentaires j c'est une révélation

10 THOMAS CARLYLE.

si naïve de son énergie et de son ambition comprimées ! Carlyle n'a pas oublié un de ces traits. Son habileté consiste à les choisir, à les détacher, à les éclai- rer. La force de son intelligence l'empêche de confondre les faits mesquins avec les circonstances caractéristiques , les petitesses inévitables de la vie hu- maine avec les bassesses spéciales de l'individu. Son Mirabeau , son Bona- parte , sa Charlotte Corday, soumis à ce procédé bizarre et peints à la loupe , n'en paraissent que plus grands.

En analysant Carlyle, on est obligé d'expliquer perpétuellement l'opéra- tion de sa pensée et de dire les motifs de cette opération. Quant à son style, qui n'est ni anglais ni allemand , nous ne nous chargeons point de le dé- fendre; c'est assez de le comprendre, ou plutôt de le deviner. 11 se distingue surtout par la recherche, la manière, l'exagération et l'affectation; mais ce qui est singulier, c'est que cette affectation est naïve. Il ne la revêt pas comme un costume; elle est devenue lui-même. Elle résulte de ses longues études , de l'éducation excentrique qu'il a imposée à sa vie intellectuelle , et de la retraite dans laquelle il vit. Comme ensemble et comme plan, l'œuvre offre des dis- parates; un accès lyrique interrompt pendant six pages une description ma- térielle, et l'apostrophe hasardée tache presque tous les chapitres de points d'exclamation interminables. La répétition des mêmes épithètes , appliquées sans cesse aux mêmes hommes, comme dans Homère, produit un effet nau- séabond ; vous vous ennuyez fort de retrouver toujours l'incorruptible verdâlre au lieu de Robespierre , et le lieutenant-olive-noire pour le jeune Bonaparte. L'art de la composition, celui des nuances heureusement fondues, le goût, la modération , la grâce, tout ce qui s'apprend dans un certain monde élevé, manquent à Carlyle. Celte habitude de style, péniblement forte et sè- chement étudiée, rappelle la vieille école de peinture allemande , dont nous ne contestons pas les mérites , mais qui , à son énergie , à sa précision et à un sentiment profond de l'art, joignait une sécheresse si laborieuse.

Tels sont les défauts de forme et de composition qui rendent cet ouvrage intraduisible et à peine intelligible. Au lieu de trouver un livre fait, une pensée accomplie, un plan mis en œuvre, comme c'est la loi et la juste loi en France, vous découvrez , accumulés dans un espace assez étroit , les éléments de la pensée, les suggestions les plus diverses, les points de vue les plus originaux, les excitations les plus vives de l'esprit. Ce travail , qui n'est pas achevé, tente et stimule toutes les capacités et toutes les facultés de votre intelligence. Tout ce que vous avez d'activité et de mouvement dans le cerveau s'ébranle et s'émeut à celte impulsion originale. Ce serait un chef-d'œuvre , si Carlyle avait réalisé, par la grande perfection de la forme, la profondeur et la variété du sens que son livre contient. Erreur ou malheur qui appartiennent au Nord, aux Anglais moins qu'aux Allemands, mais à toutes les nations empreintes de teutonisme, à toutes les langues teutonnes. Esse quàm videri; c'est le mot d'ordre de ces peuples. Ils ont pardonné à Burke sa gaucherie et la longueur déclamatoire de ses discours en faveur de son éloquence. Fideriquàm esse , c'est la devise de tous les peuples méridionaux qui ont recueilli l'héritage ro- main 5 elle emporte avec elle les dangers contraires. Notre littérature est pleine de talents complets et creux , de livres bien divisés et nuls, de formes

THOMAS CARLYLE. il

extérieures qui out passé pour régulières , d'npparences de choses complètes qui ne sont complètes que par leur aspect. Les boîtes à épopée , les canevas à roman, les charpentes de drame, ingénieuses et mécaniques fabrications des artisans sans idées qui se livrent à ces agréables métiers, abondent parmi nous. Les IMtéralures septentrionales au contraire manquent d'oeuvres régulièrement fabriquées. Les uns, hommes du Nord et du teutonisme , crient vivat, à propos de six pages, même brutales, qui prouvent génie et pensée; les autres, enfants du Midi et de Rome , s'agenouillent devant un volume bien rangé , s'il est gros. Pour ceux-ci, le génie est la forme ; pour les autres, la valeur intrin- sèque décide de tout. Il est curieux de retrouver dans cette division , plus féconde qu'on ne le pense , d'une part l'héritage plastique de la littérature grecque et de la discipline romaine , accepté par les méridionaux, d'un autre le sauvage élan des nations germaniques conservé dans le Nord. Ce point de vue, exactement historique, profondément vrai , explique à la fois toute la diversité de nos littératures et toute celle de nos institutions politiques dans l'Europe moderne.

Une extrême valeur philosophique n'empêche donc pas l'ouvrage de Carlyle d'être incomplet et obscur. Mais que de talent , quelle sagacité dans ce livre obscur ! Celte admirable sympathie shakspearienne, qui voit tout de très-haut, qui est indulgente pour tout, qui est ironique pour tout, qui a des larmes pour les millions de douleurs humaines, qui a des sourires pour les innombrables folies de ce monde, se trouve comme raffinée philosophiquement et portée à son expression la plus haute dans l'intelligence de Carlyle. Il est impartial par ironie et par pitié. C'est encore un sentiment peu français. Nous sommes trop ardents , trop vifs , trop guerroyants , pour nous résoudre à une impar- tialité si froide et si haute. Nous croirions nous faire injure en admettant les qualités d'un ennemi. Nous adorons ceci, nous détestons cela. Hélas! il y a peu de choses qui soient adorables ou détestables. Souvent encore, pour ac- commoder les affaires, nous détestons la même idée ou le même homme, après les avoir adorés. Là, dans cette faculté rapide d'émotion vive, est notre élan, notre puissance, aussi notre faiblesse. La haute, souveraine et ma- gnifique justice nous semble odieuse; c'est froideur, indifférence, nullité, qui sait? perfidie peut-être. Quant à Carlyle, son œuvre ultra-saxonne ne peut guère nous convenir : elle est teutonique par le long et intuitif regard ; elle est anglo-normande par la connaissance des hommes et des affaires. Elle n'a rien de romain , rien de gaulois, rien de disciplinaire , rien d'extérieur ; alle- mande et anglaise , elle pèche par la mauvaise forme ; elle excelle par la sin- cérité de la profondeur.

Tous les défauts singuliers et toutes les qualités étranges de l'écrivain se retrouvent dans le passage suivant, consacré à l'ouverture des états-géné- raux. Je le répète, que l'on ne s'étonne d'aucune bizarrerie, que l'on se garde bien de comparer Carlyle à personne , et qu'on lui donne liberté plénière , comme les rois du moyen-âge la donnaient à leurs fous} écoutez-le avec pa- tience , s'il est possible.

« Voici, dit-il, le baptême de la démocratie, le temps l'a enfantée, après le nombre de mois nécessaire, et il faut baptiser la fille. La féodalité reçoit

12 THOMAS CARLYLE.

)V;x(iêine-onclion. Il faiilfiu'ii même, ce syslcine iiioaarcliique dc'crépit, usé de travaux, car il a hèaiicoui) Iravaillé, ne fùl-ce (jiie pour vous produire, vous , loul ce que vous avez et lout ce que vous savez : il faut .'lu'il meure, usé de rapines et de disputes appelées victoires glorieuses , de voluptés et de SLiisualilés. Il est vieux, très-vieux, il radote. Entre les angoisses de l'agonie et les angoisses de l'enfantement , un nouveau système va naître. Quelle œuvre ! ô ciel et terre ! Que résuUera-t-il de cette révolution ? batailles et sang versé, massacres de septembre, pont de Lodi, retraites de Moscou, Waterloos, Peterioos , réformes parlementaires, guillotines, journées de juillet! et tli'puis le moment nous écrivons ceci, deux siècles au moins de combat (si nous osons prophétiser), deux siècles, et c'est le moins, avant que la démo- Ciatie traverse ces tristes et nécessaires époques de charlatanocratie, avant qu'un monde pestiféré soit détruit , avant qu'un nouveau monde verdoyant et fiais reparaisse à sa place.

» Membres des états-généraux, assemblés à Versailles , réjouissez-vous ; le but lointain et définitif apparaît à vos yeuxj tout l'espace intermédiaire vous es' caché. Aujourd'hui sentence de mort est portée contre le mensonge; sen- tence de résurrection, à quelque distance que ce soit, est prononcée en faveur dts réalités. La grande trompette du monde proclame aujourd'hui qu'un men- songe est impossible à croire : voilà tout. Croyez cela, soutenez cela, et laissez faire au temps. Vous ne pouvez rien de plus , et que Dieu vous aide!

» Regardez cependant, les portes de l'église Saint-Louis s'ouvrent tout à coup. La grande procession marche vers Notre-Dame , un vaste cri , un cri unique, déchire l'air. En effet c'est un spectacle solennel et splendide : les élus de la France , puis la cour de France , tous en rang et en ordre dans leurs costumes respectifs et à leurs places assignées; nos communes en petits man- teaux noirs et cravates blanches; la noblesse en habit de velours brodé d'or aiix nuances éclatantes, ruisselante de dentelles, flottante de plumes; le clirgé en rochet, en aube et dans sa splendeur ecclésiastique; enfin le roi lui-même et sa maison : tous dans leur splendeur la plus éclatante. Hélas! c'est le dernier Jour de cette splendeur. Quatorze cents hommes, amenés par l'orage politique de tous les points de l'horizon , se réunissent pour une œuvre iiironnue et profonde. Oui, dans cette masse qui s'avance silCiicieuse, il y a dt; l'avenir endormi. L'arche symbolique ne marche pas devant elle comme devant les anciens juifs : ils ont cependant aussi leur alliance ; eux aussi pré- sident à une nouvelle ère dans l'histoire des hommes. Tout le futur est , liMite la destinée qui les couve de ses ailes sombres : l'avenir illisible et iné- vii.ible gît dans les cœurs et les pensées flottantes de ces hommes. Singulier mystère ! ils l'ont en eux , l'avenir ! et ni leurs yeux ni aucun œil mortel , mais seulement l'œil suprême, peut le découvrir. Il éclora de lui-même. Je vous le jure , dans le feu et le tonnerre , dans Jes sièges et les champs de ba- tnille, dans le frémissement des drapeaux, le piétinement des coursiers de gUL'rre, l'incendie rouge des villes et le cri des nations étranglées ! Voilà les ciioses qui restent cachées, profondément enveloppées au sein de ce quatrième jour du mois de mai. Depuis long-temps elles y étaient déposées , et les voici qui éclosent. En vérité, que de miracles n'y a-l-il pas dans chacun des Jours

THOMAS CAllLYLE. io

qui naissent, si nous savions les déchiffrer? mais heureusement nous n'avons pas d'assez bons j'eux. La plus méprisée de nos journées n'est-elle pns le confluent de deux éternités? Supposez cependant, mon bon lecteur, que nous prenions position comme tant d'aulres sur quelque corniche ou quelque entablement. Clio la muse nous le permet sans miracle; jetons un passager regard sur cette procession, sur cet océan de vie humaine, mais un regard prophétique qui n'appartient qu'à nous aujourd'hui : nous pouvons monter et nous bien tenir, sans crainte de tomber.

» Quant à cet océan dévie humaine, quant à cette foule de spectateurs sans nombre, malheureusement elle est confuse ; mais, en arrêtant sur elle un re- gard plus tixe, ne voyez-vous pas se découvrir à vous quelques figures sans nom qui auront un nom plus fard? Cette jeune baronne de Staël est visible à une fenêtre, au milieu d'autres femmes de son temps ; son père est ministre et figure au nombre des grands acteurs, héros de la fêle à ses propres yeux. Jeune amazone intellectuelle, toi et ton père bien-aimé, vous imaginez-vous que les choses vont en rester là? Comme Mallebranche voyait tout en Dieu , Necker voyait tout en Necker : mauvais théorème et qui ne peut tenir !

« N'est-elle pas présente aussi , cette demoiselle à la chevelure brune et bouclée, Théroigne, aux mœurs légères et au cœur de feu? Brune et belle fille, éloquente fille, dont le regard et la parole enflammés ébranleront un jour des bataillons germaniques aux dures poitrines couvertes d'acier, le mo- ment viendra tu porteras le casque et la pique; et bientôt après, hélas! la chemise de force et la chaîne d'airain dans ta longue demeure à la Salpétrière ! Tu aurais bien mieux fait de rester dans ta province de Luxembourg, et de donner de beaux enfants à quelque brave homme. Mais ce n'était pas la lâche, ce n'était point ton lot. Quant au sexe fort, il faudrait cent langues de fer pour en énumérer les notabilités. Le marquis Valadi vient de Glasgow; il a quille la vie pylhagorique et le chapeau de quaker à grands bords ; Morande aussi , rédacteur du Courrier de l'Europe , Linguet, rédacteur des Annales, ont abandonné leurs travaux et percé le brouillard de Londres, avides d'assister à ce spectacle et de venir alimenter la guillotine, qui leur est bien due. N'est-ce pas Louvet, auteur de Faublas, debout sur la pointe du pied? Et Brissol , l'ami des noirs, qui s'amuse à s'appeler de Warville. C'est lui qui, avec le marquis Condorcet et le Genevois Clavière, va créer le Moniteur. I! faut un nouveau journal pour rendre compte d'un jour nouveau. N'y a-l-il pas là, bien loin des places d'honneur, un nommé Stanislas Maillard, huissier à cheval du Châtelet, homme plein de ressources? Un capitaine Hullin de Genève, un capitaine Élie, du régiment de la reine? tous deux en demi-solde, et qui eu ont l'air. Voici Jourdan , aux favoris couleur de brique , et dont la barbe sera bientôt célèbre! Il a vendu des mules, et sans trop de probité, dit-on; il s'appellera dans quelque temps Jourdan-Coupe-Tête, et il aura autre chose à faire.

n Sûrement aussi, dans quelque coin peu honorable, rampe ou se traîne, en se plaignant, un petit homme sale, Même, flétri, couperosé, sentant la suie et les cataplasmes. C'est Jean-Panl Marat, de Neufchàtel. 0 Marat! ré- novateur de la science humaine, auteur de traités sur l'optique, le plus rc-

14 TUOMAS CÀULYLE.

marquable des vélérinaires , médecin naguère des écuries du comte d'Artois, dis-moi ce que croit voir, à travers tout ceci, ton âme malade et flétrie , en- fermée dans un corps flétri , misérable , torpide et envenimé. Est-ce un faible rayon d'espoir? Est-ce une aurore après les ténèbres, ou n'est-ce qu'une lu- mière sulfureuse et des spectres bleus? Maiheur, douleur, soupçons, envie et vengeance sans lîn ! voilà ce que tu entrevois , je le pense.

« Du drapier Lecoinlre,qui a fermé boutique tout à l'heure, et qui est venu ici, nous ne parlerons guère, ni de Santcrre le brasseur, le brasseur sonore du faubourg Saint-Antoine. Il y a deux autres personnages, et deux seulement que nous signalerons : l'bomme puissant, musculeux, aux sourcils noirs, à la figure écrasée , annonçant une force non employée, et comme un Hercule qui attend sa colère; c'est un avocat sans cause qui a faim. Il s'ajjpelle Danton, remarquez-le bien. Il y en a un autre , son frère de profession, maigre , mince, le teint noir, aux longs cheveux bouclés et bruns , une physionomie de gamin, merveilleusement illuminée par le génie, comme si une lampe de naphle brû- lait au-dedans. C'est Camille Desmoulins, un garçon d'une pénétration, d'un esprit , d'une force comique infinie ; parmi ces millions d'hommes , il y a peu d'intelligences aussi nettes et aussi vives. Pour toi, mon pauvre Camille, que l'on dise ce que l'on voudra, il est difficile de ne pas avoir envie de t'aimer, étourdi, brillant, léger Camille ! Quant ù l'autre homme musculeux qui attend sa colère, j'ai dit qu'il se nommait Danton, nom passablement célèbre dans la révolution française , ainsi qu'il le dira lui-même avant de monter sur l'écha- faud. Il est président du district des Cordeliers, et ses poumons de bronze vont tonner bientôt. Ne nous occupons pas davantage de la foule spectatrice et tu- multueuse. Pensons aux députés des communes ; les voilà sous nos yeux.

« Parmi ces six cents individus en cravates blanches qui sont pour régé- nérer leur pays, tâchons de deviner quel sera le roi; car il faut un roi, un chef à tous les hommes assemblés , quelle que soit leur œuvre. Il leur faut un homme qui , par sa position, son caractère, ses facultés, soit le plus propre de tous à faire l'œuvre. Cet homme, ce roi non élu. ce roi nécessaire de l'avenir marche parmi les autres et comme un autre. Ne serait-ce pas celui-ci dont la chevelure est si dense, cet homme à la hure terrible , comète flamboyante devant laquelle les trônes trembleront ? A travers ses épais sourcils, ses traits taillés avec une hache, sa figure couturée et bourgeonnée, vous lisez la petite- vérole, le libertinage, la banqueroute, mais aussi le feu brûlant du génie. Cet astre fumeuxqu'on ne peutméconnaîlre, n'est-ce pas Gabriel-Honoré-Riquetti de Mirabeau, l'homme chargé de pousser le monde dans sa voie nouvelle, n'est-ce pas le roi des hommes, le député d'Aix ? S'il faut en croire M™^ de Staël, qui l'a bien vu , son pas est fier, quoiqu'on le regarde de travers, et il secoue déjà sa crinière de lion.

» Oui , lecteur, c'est le type du Français de 1789, comme Voltaire fut le type du Français de 1730. Il est Français dans ses désirs, ses espérances , ses conquêtes, ses ambitions. Il résume, il exprime, il domine les vertus et les vices du temps. Il est plus Français que fout autre, aujourd'hui du moins. Voilà pourquoi il est roi de France dans la réalité, dans la vérité du fait; puis, intrinsèquement, profondément, c'est un homme et un homme très-viril. Re-

THOMAS CAULYLE. 15

marquez-le bien; sans lui, l'assemblée nationale ne sérail pas du tout ce qu'elle est. Il peut, s'il le veut, dire comme Louis XIV : «L'assemblée nationale,

c'est moi »

» Si , entre nos six cents régénérateurs, cet homme est le plus grand , quel est donc le plus petit? Voici un petit personnage portant lunettes, à physionomie peu significalive , maigre, inquiet; l'œil incertain lorsqu'il ôte ses lunettes; le nez en l'air comme s'il aspirait vaguement je ne sais quel avenir inconnu; le teint atrabilaire et de toutes couleurs; mais le verdâtre y domine , c'est un homme couleur de mer. Cet individu verdâtre est un avocat d'Arras, Maximilien Robespierre. Son père, avocat comme lui, fonda des loges maçonniques à l'instigation du prétendant Charles-Edouard. Maximilien, son fils aîné , fut élevé avec grande économie. Il eut pour camarade de classe le vif Camille Desmoulins. II a plaidé une fois à Arras en faveur du paralonnerre. Son intelligence rigide et triste, son esprit clair, prompt, mais étroit, plurent à quelques hommes en place, charmés de ne lui voir aucun génie, mais seule- ment les qualités négatives qui conviennent à l'homme d'affaires. Il n'a pas voulu juger h mort un coupable quand l'évêque du diocèse l'eut nommé juge, et il s'est retiré. C'est un homme austère, voyez-vous, un homme strict et scrupuleux, un homme peu fait pour les révolutions, dont la petite âme, trans- . parente et pure comme de la petite bière, tourne facilement à l'aigre aussi. Elle pourra bien plus tard... nous verrons. »

Ce n'est pas le bon style historique assurément. Dans l'original, l'enche- vèlrement de la diction, l'excès du néologisme, l'audace bizarre des mots inventés, rendent cette manière d'écrire encore plus burlesque. Mais il est impossible d'assigner mieux et plus nettement à chaque personnage sa place pittoresque dans l'histoire. Carlyle, saisissant avec une dextérité infinie le ca- ractère de tout homme historique, jouant avec lui comme le tigre ou le chat se jouent avec un animal d'ordre et d'espèce inférieurs, l'analysant sans pitié, le retournant à droite et à gauche, le traitant cependant avec une bonne in- dulgence qui est mêlée de mépris, de pénétration et de charité, passe en revue ainsi Calonne , Mirabeau , Marat, Necker, tout ce qui a brillé obscurément ou miraculeusement dans la révolution française. Ce procédé d'impartialité point railleuse, point dénigrante, point laudative, prenant l'homme pour ce qu'il est, ne le croyant jamais sublime complètement, ou complètement haïssable, ne voyant jamais en lui une chose d'une seule pièce, prouve une extrême saga- cité; c'est le procédé de Tacite, Labruyère , Shakspeare et Saint-Simon. Chez Carlyle, le sourire et la pitié, mêlés d'un parti pris philosophique, rendent celte disposition plus saillante. On retrouve en lui l'observation de Shakspeare, moins calme, plus métaphysi(iue, malheureusement mêlée de quelque affecta- lion, mais singulièrement puissante.

Toute l'histoire de noire révolution , toutes ses journées dramatiques , sont décrites ainsi par l'auteur, dans un style brillamment compliqué, étrangement bariolé, rempli de mascarades et d'hymnes, détestable modèle que l'on essaye déjà d'imiter en Angleterre. Ailleurs se trouvent la description des faits, leur enchaînement, leur suite, leur explication , l'histoire en un mol. M. Mignel a déduit les causes et les effets de ce jeu de la destinée. M. Thiers a reproduit

d6 THOMAS CÀRLYLE.

avec une vivo clarté la marche pratique des événements, le conflit des ambi- tions, l'adresse des uns, la folie des autres , les ressorts cachés, les résultats nécessaires, enfin tout cet échiquier bizarre, et les armées de passions et d'in- térêts qui s'y livrent la guerre selon des lois lixes et déterminées. Rien de tout cela n'est dans Carlyle. Doué du génie dramatique et du génie de l'observation, qui en est une forme et une source; il observe d'en haut ce chaos humain, comme s'il était, lui, un dieu supérieur, et que mille acteurs secondaires lui donnassent la comédie, la tragédie , la pastorale et la farce; il assiste, en souriant, à ces mille mélanges de drames hétéroclites que les mortels prennent la peine de jouer, et qui se nomment, selon Shakspeare, la comédie-farce- trafique, la pastorale-héroïque-burlesque, ou même la tragi-comi-parodie. Il aime intînimenl, et comme Shakspeare aussi, à entendre un héros <> rou- couler comme un lion, « ou à voir une queue de poisson attachée à une tète de femme; mystifications que Dieu se permet souvent, au mépris de notre huma- nité et de notre dignité. Chacun des personnages ou même des comparses du grand théâtre arrive donc à son moment et à son tour, éclairé d'une lumière vive, j'allais dire rouge; formant comme un point lumineux et singulier, à la façon des personnages de Rembrandt ; Théroigne , avec ses cheveux noirs et sa pique; Mirabeau secouant sa crinière; Robespierre aux veines vertes, et suant l'envie ; tous , jusqu'à M. Babœuf et M. de Barras; parfaitement vrais , tous vivants, pas plus grands et plus beaux qu'ils ne furent. La plupart du temps, ce sont, il faut le dire , de minces personnages, des hommes de taille assez petite quant à la vertu , au génie et à rintelligence. l\Iais ils sont curieux à contempler dans leurs groupes, comme ces bonnes gens de l'Opéra, chargés de représenter la foule, un bailli, un bourreau, un archevêque ou un tyran. Il fait beau les voir s'agiter dans les grands événements, tantôt portés par la vague, illuminés par l'éclair, tantôt foudroyés et perdus dans les abîmes. M. Marat, médecin des écuries de son altesse le comte d'Artois , ne fut-il pas dieu trois mois et demi? Et M. de Galonné, six mois? Et M. de Robespierre, deux ans ? Carlyle le dit. II ne les hait pas , et c'est une superbe chose que de ne pas haïr. Il ne les surfait, ne les exagère et ne les maudit point ; maudire est encore une manière d'exagérer; c'est la bénédiction retournée. Non. Il s'en amuse; il place sa lanterne sous leur figure, les regarde, examine leur costume et leurs traits, les applaudit un peu, les prie de passer bien vite et s'occupe de ceux qui restent. Ce qui me semble encore excellent, c'est qu'il n'a de prédilection ni pour les girondins, ni pour les jacobins, ni pour personne.

Seulement, il aime l'humanilé; il souffre pour elle, il fait des vœux pour elle. Il la montre se débattant, dans sa faiblesse et sa grandeur, pour obtenir une deslinée plus complète et meilleure. Sa sympathie appartient à ceux qui se dévouent, à ceux qui tombent, à ceux qui pensent, à ceux qui agissent noble- ment. Il relève pieusement tous les héros de cette grande mêlée, et il les baise au front comme des frères.

II n'est donc ni royaliste, ni républicain, ni Français, ni Anglais. Mirabeau ne lui en impose pas, ni M. Necker nonjjlu?. Il n'a d'hymne que pour le dé- vouement; il n'a de cœur et d'entrailles que pour l'humanité qui souffre, et

THOMAS CARLYLE. 17

j'aime cela. Il ne fait point le panégyrique de Marat, ni de M. de Flesselles, prévôt des marchands. Il raille à peu près également le brillant Rivarol et M. le marquis de Saint-Hurugue, citoyen de Saint-Huruge, devenu Saint- Huruge, puis Huruge tout court, attendu la démolition successive du mar- quis, de la particule et du saint. Passez, mes amis, leur dit-il, passez. Louis XVI lui-même n'obtient pas de lui beaucoup plus de respect, et , il faut le dire, c'est expressément et uniquement pour les qualités naturelles et les grandes actions que notre auteur (je ne dis pas notre historien) réserve son culte. C'est bien, et c'est rare. Ni Malesherbes , ni Turgot , ni les dévouements sublimes des filles et des femmes sacrifiées, ne sont négligés par lui. Si la masse presque entière des célébrités, des supériorités, des dignités et des po- pularités, est traitée lestement par Carlyle; si à droite , à gauche, Carlyle frappe sans pitié sur les royalistes qui ne savent pas mourir devant les mar- ches du trône, sur les républicains qui , chargés d'aider à l'enfantement de la France, étouffent avant le berceau la liberté qu'ils veulent faire naître; ce n'est pas la faute de notre peintre, mais bien plutôt celle de ces messieurs dont il fait le portrait.

On ne comprendra guère ce mélange obstiné d'ironie et d'admiration ; d'iro- nie pour les hommes, d'admiration pour la scène qu'ils remplissent de leur bruit. J'avoue que je partage tout-à-fait ce double sentiment. Cet écrivain récent, mauvais écrivain quant au style, qui n'a pas de droits à se placer parmi les grands hérauts de l'histoire, a le mérite particulier d'analyser fine- ment les individus de la révolution, qui sont ou incomplets, ou faux, ou risi- bles, et de juger d'ensemble et dignement la masse des faits révolutionnaires, qui sont pleins de grandeur et d'avenir.

Le petit nombre d'hommes que la singularité de quelques circonstances per- sonnelles aura placés, comme Carlyle, de niveau avec le temps futur, au-delà des opinions contemporaines, des folies, des sottises, des ambitions et des prétentions contemporaines, recevront le livre de Carlyle avec enthousiasme.

Quoi ! parce qu'il n'a pas d'opinion, demandez-vous ? Non, non; mais parce qu'il a une opinion plus haute, plus vraie, plus civilisatrice, moins per- sonnellement intéressée, plus noble et plus populaire que les autres. Cette opinion, la voici : nous formulons nettement la théorie qu'il a laissée dans les nuages.

Carlyle affirme que nous «ne sommes pas aujourd'hui,» que nous n'existons pas, que la société tout entière de l'Europe moderne constitue un vaste com- promis entre le passé et l'avenir ; que nous ne sommes ni organiques, ni doués d'une énergie et d'un ordre réels. Il prétend que l'aristocratie et la mo- narchie n'ont pas fait place à la démocratie organisée, mais seulement à la charlatanocratie; jugez-en.

a Les institutions humaines , dit-il, sont destinées à subir des transforma- tions inévitables. Elles ont une époque de préparation plus ou moins longue;

puis une époque de réalité, d'existence, celle l'on croit en elles ; enfin une époque de destruction, lente d'abord , et plus tard violente et bruyante. Il

TOME IV. 2

48 THOMAS CARLYLE.

serait absurde de maudire leur destruction. Elles se défriiisont comme le ca- davre se dissout. Elles sont mensonge et apparence quand l'âme sociale les a qui(técs. C'était le fait de l'Europe, et spécialement de la France en 1789, (piand, cette mort, cemenson{în,ce faux, venant à se faire sentir aux Français, ils descendirent, avec une effroyable véhémence, vers la révolution ([ui fut le cataclysme, l'expression foudroyante delà transformation sociale. Non-seule- ment l'Europe n'en est pas sortie, mais la France elle-même s'y débat encore ; toutes les autres institutions du monde moderne y passeront. Maudire les ré- volutions ou les bénir, c'est donc chose niaise. Il est curieux de les étudier, maliieuieux de les suivre quand elles ont laissé après elles la boue et la pluie , fatal de les servir, inutile de les combattre, glorieux de jeter, avant l'accom- plissement de la régénération, au milieu des débris qu'elles laissent, quelques idées de moralité, quelques germes de croyance à la vérité et au bien, quel- ques pierres d'attente pour la reconstruction future. »

Et puisque dans ce temps nous sommes tous rois, et en qualité de rois forcés de rendre compte à nos peuples; tous grands hommes, fous dieux, et en cette qualité responsables de nos pensées ; puisque la curiosité demande à chacun quelle est sa bannière , quel est son avis quelle opinion il pro- fesse ;

Je me trouve forcé d'ajouter que cette opinion c'est la mienne.

PflILARÈTE ChASLIÎS.

ANCIENS

POÈTES FRANÇAIS.

J@â(SJS2MÎ ®ïï liSiMlfB

Il y a bien des années déjà qu'à mon début littéraire, je nie suis occupé des poëtes du xvi' siècle , et que je me suis aventuré avec Ronsard. J'ai souvent regretté depuis qu'il ne m'ait pas été donné de perfectionner, dans des édi- tions successives, ce premier travail, et d'y joindre ce qu'en pareille matière de nouvelles révisions apportent toujours. Pourtant , aujourd'hui, une cir- constance favorable m'y ramène assez directement. Tn de nos amis , impri- meur à Angers, M. Yictor Pavie, frère de l'orientaliste voyageur, prépare à ses frais et avec un culte singulier une édition des vers choisis du poëte Du Bellay, son compatriote. Déjà, il y a un an environ, on avait reproduit ici la Défense et Illustration de la Langue Française. Ce retour d'attention accordée au vieux poète angevin m'encourage moi-même à y revenir, et à compléter sur lui d'anciennes études beaucoup trop abrégées. Puis aussi, le dirai-je? les loi- sirs, pour moi fout nouveaux , d'une docte bibliothèque une bienveillance honorable m'a placé , viennent en aide à ce retour, et me remettent en goût aisément de l'érudition du xvie siècle. Ces poêles italiens latins que Gabriel Naudé a rapportés de son voyage d'Italie, et que Du Bellay a si bien connus et imités, sont sous ma main : c'est un attrait de plus dans ce sujet , plus neuf encore que vieilli, oîi ils vont me servir.

Il est bon, je le crois, de revenir ainsi à une certaine distance sur les pre-

20 ANCIENS l'OËTES l'KANÇAlS.

miers ouvrages qui nous occupèrent, et de revoir les mêmes objets sous deux inclinaisons de soleil. On ne l'a plus dans les yeux , ce soleil, comme au bril- lant matin; on l'a derrière soi , cl il éclaire plus lucidement l'après-midi de nos pensées. Mon opinion au fond, sur nos vieux poètes , ne sera guère diffé- rente de celle d'autrefois ; mais je l'exprimerai un peu différemment peut- être. Le premier coup d'œil que la jeunesse lance en entrant sur les choses est décisif d'ordinaire, et le peu d'originalité qu'on est destiné à avoir dans sa vie intellectuelle s'y trouve d'emblée tout empreinte. Mais ce coup d'œil rapide a aussi du tranchant. En se jetant d'un bond sur ses armes , comme Achille, on s'y blesse quelquefois. Il y a à revenir ensuite sur les limites et la saillie exa- gérée des aperçus. Ainsi, dans ce sujet du xvi' siècle , si j'ai paru sonner d'a- bord de la trompette héroïque , je n'aurai pas maintenant de peine à passer au ton plus rappaisé du serino pedesfris. J'ai traité Ronsard plus au grave, je prendrai plus familièremenl le doux coulant Du Bellay.

Cela nous sera d'autant plus facile avec lui , que son genre de talent et son caractère y prêtent. Son rôle, qui le fait venir le premier après Ronsard , fut beaucoup moins tendu et moins ambitieux. Au second rang dans une entre- prise hasardée , il se trouva par même moins compromis dans la déroute. Le Mélanchlon , le Nicole , le Gerbet , dans cet essai de réforme et cette con- troverse poétique de la pléiade, ce fut Joachim Du Bellay,

Le bon Guillaume Collelet , dans sa vie manuscrite (1) de Du Bellay, a très- bien senti celte situation particulière du poêle angevin, qui lui faisait trouver grâce auprès d'une postérité déjà sévère. Il le compare en commençant à Ja- nus, dont un visage regardait le siècle passé et l'autre le siècle à venir, « c'est-à-dire, ajoute-t-il, qu'après avoir fait l'un des plus grands ornements de son siècle, il fait encore les délices du nôtre. Et c'est une chose étrange que de toute cette fameuse pléiade d'excellents esprits qui parurent sous le règne du roi Henri second, je ne vois que celui-ci qui ait conservé sa réputation toute pure et tout entière : car ceux-là mêmes qui, par un certain dégoût des bonnes choses et par un excès de délicatesse, ne sauraient souffrir les nobles har- diesses de Ronsard , lémoignenl que celles de Du Bellay leur sont beaucoup plus supportables, et qu'il revient mieux à leur façon d'écrire et à celle de notre temps. « Sans aller si loin, notre impression est la même. Et non-seule- ment par ses œuvres, mais aussi par sa destinée , Du Bellay nous semble offrir et résumer dans sa modération l'image parfaite et en quelque sorte doulou- reuse d'une école qui a si peu vécu.

Il na(|uit au bourg de Lire, dans les Manges, à douze lieues d'Angers , vers 1523. Cette date a été discutée. Ronsard était le 11 septembre 1324, et Du Bellay a dit dans un sonnet des Regrets .•

Tu me croiras, Ronsard, bien que tu sots plus sage, Et quelque peu encor, ce crois-je , j»/mï âgé.

En supposant donc Joachim après septembre 1524, comme d'ailleurs on

(I) Bibliothèque du Louvre.

ANCIENS POETES FUANÇAIS. ^i

sait positivement qu'il mourut le !«■ janvier 1560, il n'a vécu que (renie-cinq ans (1). La famille de Du Bellay était ancienne , et surtout d'une grande illus- tration historique récente , grâce à la branche d'où sortaient les deux frères , M. de Langey et le cardinal Du Bellay, si célèbres par les armes, les négocia- lions et les lettres sous François I^' (2). M. de Langey mourut en 1543 , avant que Joachim entrât dans le monde, et le cardinal, qui était souvent à Rome, et qui y séjourna même habituellement depuis la mort de François I", ne paraît avoir connu que plus tard son jeune cousin. Celui-ci passa une enfance et une jeunesse pénibles; malgré son illustre parentage, il eut à souffrir avant de se faire jour. simple gentilhomme, on se tromperait en le faisant quelque chose de plus j

Si ne siiis-je seigneur, prince, marquis ou comte,

a-t-il pu dire dans un sonnet à un ami. Lui-même, dans une belle élégie la- tine adressée à Jean de Morel d'Embrun , son Pylade, et écrite dans les der- niers temps de sa vie (1559), il nous récapitule toutes ses vicissitudes de for- tune et ses malheurs : cette élégie , d'un ton élevé et intime, représente comme son testament (ô). On l'y voit dès l'enfance animé d'une noble émulation par ces grands exemples domestiques , mais un peu lointains , la gloire de M. de Langey et le lustre poétique et politique du cardinal ; c'étaient pour lui des trophées de Miltiade, et qui l'empêchaient de dormir. Mais si jeune , orphelin de père et de mère, tombé sous la tutelle assez ingrate d'un frère aîné , il fut longtemps à manquer de cette culture, de cette rosée fécondante que son génie implorait. Son frère mourut; lui-même atteignait l'âge d'homme; mais de nouveaux soins l'assailliient. De pupille , le voilà à son tour devenu tuteur de son neveu, du fils de son frère; le fardeau de la maison, la gestion d'affaires embrouillées, des procès à soutenir, l'enchaînèrent encore et achevèrent de l'é- prouver :

Hoc ludo , his studiis primes transegimus annos : Hœc sunt militiie pulchra elementa meœ.

(1) Pourtant, au recueil latin intitulé : Jonchimi Bellail andini Poemalum Librî quatuor (Parisiis), 1558 , dans un épigramme à son ami Gordes (f. 24), Du Bellay, dé- plorant ses cheveux déjà blancs et sa vieillesse anticipée, a dit :

Et faclunt septem lustra peracta senem.

11 aurait donc eu (rente-cinq ans accomplis en 1558. Mais la nécessité du vers l'aura ici emporté sur l'exacte chronologie, et Du Bellay aura fait comme Bérangcr , qui, dans sa chanson du Tailleur et la Fée , s'est vieilli d'un an ou deux pour la rime.

(2) Martin Du Bellay , frère de M. de Langey et du cardinal , personnage distingué aussi, mais alors moins considérable qu'eux, est aujourd'hui leur égal en nom pour avoir continué et suppléé les Mémoires de M. de Langey.

(3) On la trouve dans le recueil qui a pour titre ; Joachimî Bellaii andini Fœlce clarissimi Xenia seit illtislrium quorumdam Nominum Allusiones (Parisiis), 1569,

22 ANCIENS POETES FllANÇAIS.

A ce propos J.; procès et de lutclle , de loul ce souci positif si malséant à un poëte, le bon Colletet ne peut s'empêcher d'observer combien le grand cardinal de Riclielieu futsa[;e , d'avoir, en établissant l'Académie française, obtenu du roi Louis XIII des lettres d'exemption de tutelle et de curatelle pour tant de beaux esprits présents et futurs, afin qu'ils ne courussent risque, par des soins si ])as, d'être détournés de la vie contemplative du Dictionnaire et de leur fauteuil au Parnasse. Le fait est que le pauvre Du Bellay faillit y succomber. Sa santé s'y altéra pour ne jamais s'en relever complètement; deux années en- tières la maladie le retint dans la chambre : c'est alors que l'étude le consola. Il lut pour la première fois , il déchiffra comme il put les poètes latins et grecs; il comprit qu'il les pouvait imiter. Mais les imiter dans leur idiome même, comme tâchaient de faire les érudits, lui parut chose impossible; la partie de son âge la plus propre à l'étude était déjà écoulée. Pourquoi ne pas les imiter en français ? se dit-il. La nécessité et l'instinct naturel s'accordè- rent à l'y pousser.

C'est ici que se place sa première relation avec Ronsard ; ils étaient un peu parents ou alliés ; Ronsard avait même été, un moment, attaché à M. de Langey dans le Piémont. Du Bellay, à ce qu'on raconte, était allé, sur le conseil de ses amis, étudier le droit à Poitiers « pour parvenir dans les emplois publics , à l'exemple de ses ancêtres , qui s'étaient avancés à la cour par les armes ou les saints canons. » 11 est à croire que le cardinal , quivenait de se retirer à Rome depuis la mort de François l»"^ (1347), était pour quelque chose dans cette dé- termination de son jeune parent , et qu'il lui avait fait dire de se mettre en état de le rejoindre. Du Bellay avait alors l'épée , mais n'y tenait guère, et le droit menait à l'église. Quoi qu'il en soit. Du Bellay était en train , assure-l-on, de devenir un grand jurisconsulte , lorsqu'un jour, vers 1348, s'en revenant de Poitiers , il rencontra dans une hôtellerie Ronsard , qui retournait de son côté à Paris, ils se connurent et se lièrent à l'instant. Ronsard n'était pas encore célèbre ; il achevait alors ce rude et docte noviciat de sept années auquel il s'était soumis sous la conduite de Jean Dorât , de concert avec Jean-Antoine de Baïf , Rémi Belleau et quelques autres. Du Bellay, arrivé un peu plus tard , voulut en être; les idées de poésie , qu'il nourrissait en solitaire depuis deux ou trois années , mûrirent vite, grâce à cette rencontre.il était ardent, il était retardé et pressé, il devança même Ronsard.

Le premier recueil des poésies de Du Bellay, dédié à la princesse Marguerite, sœur de Henri II, est daté d'octobre 1349. Sa Défense et Illustration de la langue françoise , dédiée au cardinal Du Bellay, est datée de février 1349 ; mais, comme l'année ne commençait alors qu'à Pâques, il faut lire fé- vrier 1550. Enfin son Olive parut vers la fin de celte même année 1550 ou au commencement de la suivante , à peu près en même temps que les premières poésies de Ronsard, lequel pourtant demeura le promoteur et le chef reconnu de l'entreprise : Du Bellay n'en fut que le premier lieulenaut.

in-4o. Je ne sais pourquoi elle a été omise dans le recueil , d'ailleurs complet, des vers latins de Du liellay , qui fait partie du Deliclœ Pœtanm Gallorum (1609), publié par Grulor sous le pseudonyme de Kauutius Ghenis,

ANCIENS POETES FRANTAIS. S^

Le premier recueil de Du Bellay, si précipiiaiaineuL publié ci\ lo-iO, faillit ruiner son amilié avec Ronsard, et l'a fait accuser d'avoir dérobé son ami. Le détail de celle petite querelle intestine est resté assez obscur. Bayle, d'après Claude Binet , nous dit dans son article Ronsard du Dictionnaire : « Il plaida contre Joachim Du Bellay pour recouvrer quelques odes qu'on lui détenoit et qu'on lui avoit dérobées adroitement. » Et le moqueur ajoute en note, se don- nant plus libre carrière : « Voilà un procès fort singulier 5 je ne doute pas que Ronsard ne s'y écbauffàt autant que d'autres feioient pour lecouvrer l'héri- tage de leur père. Son historien manie cela doucement , il craint de blesser le demandeur et le défenseur : ce dernit r soutenoit devant les juges le person- nage le plus odieux , mais l'autre ne laissoit pas de leur apprêter un peu à rire.» Colietet nous raconte la même historiette plus au séiieux, en reprodui- sant à peu près les termes de Claude Binet et en homme qui marche sur des charbons ardents : « Comme le bruit s'épandoit déjà partout de quatre livres d'odes que Ronsard promettoit à la faconde Pindare et d'Horace,... Du Bellay, mu d'émulation jalouse , voulut s'essayer à en composer quelques-unes sur le modèle de celles-là, et trouvant moyen de les tirer du cabinet de l'auleur à son insu et de les voir, il en composa de pareilles et les tit courir pour prévenir la réputation de Ronsard 5 et, y ajoutant quelques sonnets , il les mit en lumière l'an 1549, sous le titre de Recueil de poésies : ce qui lit naître dans l'esprit de notre Ronsard, sinon une envie noire, à tout le moins une jalousie raisonnable contre Du Bellay, jusques à intenter une action pour le recoucrcment de ses papiers j et, les ayant ainsi retirés par la voie de la justice , comme il éloit généreux au possible et comme il avoit de tendres sentiments d'amitié pour Du Bellay,... il oublia toutes les choses passées, et ils vécurent toujours depuis en parfaite intelligence : Ronsard fut le premier à exhorter Du Bellay à continuer dans l'ode. »

Pourtant cette action en justice est un peu forte : qu'en faut-il croire? Voi- senon se trouvait un jour avec Racine fils chez Voltaire , qui lisait sa tragédie ù'Alzire. Racine , qui était peu gracieux, crut reconnaître au passage un de ses vers , et il répétait toujours entre ses dénis et d'un air de grimace : « Ce vers-là est à moi. » Cela impatienta Voisenon , qui s'approcha de M. de Vol- taire en lui disant : « Rendez-lui son vers , et qu'il s'en aille. » Mais ici ce n'é- lait pas d'un vers qu'il s'agissait, c'était d'une ode, de plusieurs odes tout entières : quelle énormité ! Comment toutefois s'expliquer que Du Bellay les ait prises , ou qu'il ne lésait rendues que contraint?

Celte anecdote m'a toujours paru suspecte : ce serait un vilain trait au début de la carrière de Du Bellay, qui n'en eut jamais par la suite à se reprocher j ce serait la seule tache de sa vie. Je sens le besoin de m'en rendre compte, et voici comment je m'imagine simplement l'affaire. Du Bellay et Ronsard venaient de se rencontrer, ils s'étaient pris d'amitié vive ; Du Bellay surtout, dans sa pre- mière ferveur, voulait réparer les années perdues; il brûlait d'ennoblir la langue , la poésie française, et d'y marquer son nom. Ronsard , plus grave, mieux préparé et au terme de sa longue élude, se montrait aussi moins pressé. A ce collège de Coqueret , Du Bellay n'était peut-être pas tout à fait d'abord sur le même pied d'intimité que les autres, on parlait des projets futurs, dos

24 ANCIENS POETES FRANÇAIS.

prochaines audaces ; Du Bellay lisait ses premiers sonnets; mais , dès qu'il s'a- gissait de l'ode, Ronsard, dont c'était le domaine propre, ne s'expliquait qu'a- vec myslùre et ne se déboulonnait pas ; il avait ses plans d'ode pindarique, ses secrets à lui, il élaborait l'œuvre, il disait à ses amis avides : Attendez et TOUS verrez. Or, comme je le suppose, Du Bellay, impatienté de cette réserve d'oracle et voulant rompre au plus vite la glace près du public , n'y put tenir, et il déroba un jour du tiroir le précieux cahier sibyllin , non pas pour copier cl s'approprier aucune ode (rien de pareil), mais i)Our en surprendre la forme, le patron; et, une fois informé, il alla de l'avant. Pure espièglerie, on le voit, d'écolier et de camarade. Ronsard s'en fâcha d'abord : il prit la chose au so- lennel, dans le style du genre, et voulut plaider ; puis il en rit. Ils restèrent tous deux trop étroitement, trop tendrement unis depuis, la mort de l'un in- spira à l'autre de trop vrais accents , et cette mémoire pleurée lui imprima avec les années une vénération trop chère, pour qu'on puisse supposer qu'il y ait jamais eu une mauvaise action entre eux (1).

Ceci bien expliqué , il y a pour nous à apprécier ces premières œuvres de Du Bellay publiées en si peu de temps, presque dans le seul espace d'une année el qui marquèrent avec éclat son entrée dans la carrière. Un assez long inter- valle de silence suivit, durant leijuel sa seconde manière se prépara j car, dès l'année 1350, ou li551 au plus tard , et probablement pendant que ses amis de Paris vaquaient à l'impression de son Olive , il parlait pour Rome et s'y atta- chait au cardinal son parent , pour n'en plus revenir que quatre ans après, en 1535 (2). Sa carrière littéraire fut comme coupée en deux par ce voyage et par celte longue absence j sa santé s'y usa ; mais nous verrons peut-être , malgré les plaintes qu'il exhale, et dans la douceur de ces plaintes mêmes, que son talent el son esprit y gagnèrent.

Le premier recueil , de 1549 , se ressent de la rudesse du premier effort , et me semble, en quelque sorte, encore tout récent de l'enclume. Jean Proust Angevin crut devoir y joindre une explication des passages poétiques les plus difficiles, et ce n'était pas superflu. La première pièce y a pour titre : Pros- phonématique au roi très-chrétien Henri II. Du Bellay, d'ailleurs, s'est sagement gerdédu pindarique à proprement parler, et, malgré le patron dérobé à son ami, la forme lyrique qu'il affecte n'est que l'horatienne. Dans un Chant

(1) Et si cela avait été , Du Bellay aurait-il pu , dans YHymne de la Surdité , adres- sée à Ronsard , sécrier en parlant au coeur de son ami ;

Tout ce que j'ai de bon , tout ce qu'en mol je prise , C'est d'être , comme toi , sans fraude et sans f'eintise , D'être bon compafjnon , d'être à la boniie foi , Et d'être , mon Ronsard , demi-sourd comme toi?

Nous reviendrons ailleurs sur celte surdité-là.

(2) Les biographes de Du Bellay ont en général fait son séjour en Italie un peu plus ecurl qu'il ne le fut réellement : on lit dans le CLXYIe sonnet de ses Regrets que son absence, son enfer, a duré quatre ans et davantage.

ANCIENS ï»OËTES FRANÇAIS. â5

tn'oniphal sur ]{i voyage dii roi à Boulogne en août 1549, il trouvait moyen d'introduire et de préconiser le nom de Ronsard; preuve qu'il ne voulait en rien le déprimer. Une ode flatteuse au vieux poêle Mellin de Saint-Gelais témoi- gnait d'avance de la modération de Du Bellay et tendait à fléchir le chef de l'ancienne école en faveur des survenants. Je ne remarque dans ce premier recueil que deux odes véritahlement belles. L'une à Madame Marguerite sur ce qu'il faul écrire en sa /a«<7«/e exprime déjà les idées que Du Bellay reprendra et développera dans son Illustration; il y dénombre les quatre grands portes anciens, Homère et Pindare , Virgile et Horace, et désespère d'imiter les vieux en leur langue :

Princesse, je ne veux point suivre D'une telle mer les dangers , Aimant mieux entre les miens vivre Que mourir chez les étrangers.

Mieux vaut que les siens on précède, Le nom d'Achille poursuivant, Que d'être ailleurs un DiomèJe, Voire un Thersite bien souvent.

Quel siècle éteindra ta mémoire, G Boccacc? et quels durs hivers Pourront jamais sécher la gloire , Pétrarque, de tes lauriers verts ?,,,

Voilà , ce me semble , des accents qui montent et auxquels on n'était pas jus- qu'alors accoutumé. L'autre ode, également belle pour le temps, est adressée au seigneur Bouju et s'inspire du Quem lu Melpomene sew/e/d'Horace: cesont les conditions et les goûts du vrai poète , qui ne suit ni l'ambitieuse faveur des cours ni la tourbe insensée des villes , qui ne recherche ni les riches contrées d'outre-mer ni les colysées superbes ,

Mais bien les fontaines vives Mères des petits ruisseaux Autour de leurs vertes rives Encourlinés d'arbrisseaux...

Et encore , toujours parlant du poète ;

Il tarde le cours des ondes, Il donne oreilles aux bois. Et les cavernes profondes Fait rechanter sous sa voix.

Du Bellay, on le sent, se ressaisit de ces antiques douceurs en es prit pénétré,

26 ANCIENS POETES FRANÇAIS.

el, revenant verd la lin à iMatlaïuu Maigueiilc, il dil volonlicrs de celle iJiiri- çesse ce qu'Horace appliquait à la muse :

Quod spiro et placeo (si placeo) tuum est.

Celte vénération, ce culte de Du Bellay pour Madame Marguerite sort des termes de convention et prit avec les années un louchant caractère. Dans les derniers sonnets de ses Regrets, publiés à la fin de sa vie (1559), il dédie celle princesse , avec une émotion sincère , le plus pur de ses pensées et de ses affections. 11 convient que d'abord il n'avait fait que l'admirer sans assez l'ap- précier et la connaître , mais que depuis qu'il a vu de près d'Ilalie , le Tibre el tous ces grands dieux que l'ignorance adore, el qu'il les a vus

Ignorants, vicieux et méchants à l'eiivi,

sa princesse lui est apparue , au retour, dans tout son prix et dans sa vertu

Alors je m'aperçus qu'ignorant son mérite, J'avois, sans la connaîire, admiré Marguerite, Comme , sans les conuoître , on admire les cicux.

Et ce sentiment , il l'a mieux exprimé que dans des rimes. En une lettre datée de trois mois avant sa mort (5 octobre 1559), déplorant le trépas de Henri II , il ne déplore pas moins le prochain département de sa Dame, qui , devenue duchesse de Savoie, s'en allait dans les États de son mari : «Je ne puis, écrit-il, continuer plus longuement ce propos sans larmes, je dis les plus vraies larmes que je pleurai jamais... »En cela encore, Du Bellayme semble accomplir l'image parfaite , le juste emblème d'une école qui a si peu vécu et qui n'eut qu'un in- stant. Il brille avec Henri il, le voit mourir et meurl. 11 chante sous un regard de Madame Marguerite , el , quand elle part pour la Savoie, il meurl. A cette heure-lù , en effet , l'astre avait rempli son éclat ; l'école véritable, en ce qu'elle avait d'original el de vif, était finie.

La Défense et Illustration de la langue française , qui suivit de peu de mois son premier recueil, peut se dire encore la plus sûre gloire de Du Bellay, et son titre le plus durable aujourd'hui. Ce ne devait être d'abord qu'une épitre ou acertissenienl au lecteur, en tète de poésies; mais la pensée prit du développemenl, el l'essor s'en mêla : l'averlissement devint un petite volume. J'ai parlé trop longuement autrefois (1) de celle harangue chaleureuse , pour avoir ù y levenir ici : elle est d'ailleurs ù relire tout entière. La prose (chose remarquable , et à l'inverse des autres langues) a toujours eu le pas , chez nous, sur notre poésie. A côlé de Villehardouin el de ses pages déjà épiques, nos l)0ëmes chevaleresques rimes font mince figure ; Philippe de Cominesest d'un autre ordre que Villon. De nos jours même, quand le souffle poétique moderne

(1) Tableau de la Podsie française au seizième siècle, pag. oS et suiv.

ANCIEiNS POETES FRANÇAIS. 3t

s'csl l'éveillé , Cliâteaubriaiul , dans sa prose nombreuse , a pu précéder de vingt ans les premiers essais en vers de l'école qui se rattache à lui. Au wi» siècle , le même signe s'est rencontré. Du Bellay, le plus empressé , le plus vaillant des jeunes poêles et le porte-enseigne de la bande, veut planter sur la tour gauloise de Francus la bannière de l'ode , les flammes et banderoles du sonnet ; que t'ail-il ? il essaie auparavant deux simples mots d'explication , pour prévenir de sou dessein et de celui de ses jeunes amis ; et ces deux mois deviennent une harangue, et cette harangue devient le plus beau et le plus clair de l'œuvre. Comme dans tant d'entreprises qu'on a vues depuis, ou, pour mieux dire , comme dans presque toutes ks entreprises humaines, c'est l'accident, c'est la préface qui vaut le mieux.

Honneur à lui pourtant d'avoir le premier, chez nous, compris et proclamé que le nattirel facile n'est pas suffisant en poésie , qu'il y a le labeur et l'art , qu'il y a l'agonie sacrée ! Le premier il donna l'exemple , si rarement suivi , de l'élévation et de l'éloquence dans la critique. Son manifeste fit grand éclat et scandale : un poëte de l'ancienne école , Charles Fontaine , y répondit par le Quinlil hotatian , dans lequel il prit à partie Du Bellay sur ses vers , et sou- ligna des négligences , des répétitions , des métaphores : tout cela terre à terre , mais non sans justesse. La critique qui échautfe et la critique qui souligne étaient dès-lors en présence et en armes autant qu'elles le furent depuis à aucun moment.

Du Bellay, dans une Épitre au lecteur placée en tête de VOlive , revient sur ses desseins en poésie; en répondant à quelques-unes des objections qu'on lui faisait, il les constate et nous en informe. Il n'espérait pas trouver grâce auprès des rhétoriqueurs français ; il ne se dissimulait nullement que « telle nouveauté de poésie, pour le commencement, serait trouvée fort étrange et rude. » On lui reprochait réserver la lecture de ses écrits à une affectée demi- douzaine des plus renommés poêles qu'il avait cités dans son Illustra- tion ; mais il n'avait pas prétendu faire , répondait-il, le catalogue de tous les autres. Il disait de fort bonnes choses sur l'imitation des anciens, et qui rappel- lent notablement les idées du poëme de l'Invention par André Chénier. Ce qu'il voulait , c'était enrichir notre vulgaire d'une nouvelle ou plutôt an- cienne renouvelée poésie.

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.

Et nous-même ajoutons ici sur ces analogies d'André Chénier et de Du Bellay, et sur celles de ce dernier et d'Horace, que c'est en vain qu'on a d,t des deux écoles poétiques françaises du xvi" siècle et du nôtre, qu'elles étaient des écoles de la forme, et que les poètes n'y visaient qu'à l'art. Ceux qui font ces grandes critiques philosophiques aux poètes n'y entendent rien et sont des hommes d un autre métier, d'une vocation supérieure probablement, mais là- dessus incompélente. C'est presque toujours par la forme, en effet, que se détermine le poêle. On voit dans une vie d'Horace, publiée pour la première fois par Vanderbourg, que Mécènes pria le poëte son ami de transporter dans la langue latine les différentes variétés de mètres inventées chez les Grecs, en

28 ANCIENS POETES FRANÇAIS.

partie pnr Arcliiloriiie , en parlie pnr Alcée et Sa|)lio, et que personne n'avait encore fait connaître anx Romains. Ainsi sont nées les odes d'Horace (1). C'est on voulant reproduire une forme qu'il a saisi et fixé ses propres sentiments. A'usi à leur tour l'ont tenté avec plus ou moins de bonheur Du Bellay, Ron- s;ird, et ensuite André Cliénier. Ce n'est pas la méthode qu'il faut Inculper j il n'y a en cause que l'exécution et le degré de réussite de l'œuvre.

Quelques mots encore de cette préface de VOtice sont à relever en ce qu'ils dénotent chez Du Bellay une dignité peu commune aux gens de lettres et aux poètes de son temps et de tous les temps. Aux mocpieurs et mauvais plaisants qui es|)éraient engager la parlie avec lui , il lépond qu'ils doivent chercher autre badin pour jouer ce rolle avecq'eux ; il se garde bien de leur prêter collet. Quant à ceux qui le détournent charitablement de la poésie comme futile, il les remercie, et d'un ton de gentilhomme qui ne sent en rien son ri- meur entiché, je vous assure. Il ne s'exagère pas son rôle de poëte ; il aime la muse par passe-temps, pour elle seule et pour les fruits secrets qu'elle lui procure ; sa petite muse, comme il dit , n'est aux gages de personne : elle est serve tant seuletnent de vion plaisir. Il fait donc des vers parce qu'il a la veine, et que cela lui plaît et le console; mais il sait mettre chaque chose à sa place; dans son élégie latine à Jean de Morel il le redira : la médecine, l'art de gouverner les hommes , la guerre , il sait au besoin céder le pas à ces grands emplois ; si la fortune les ouvrait devant lui, il y réussirait peut-être; il est poète faute de mieux; il est vrai que ce pis-aller le charme , et que , si l'on vient impertinerament l'y relahcer, il ne se laissera pas faire, A messieurs les courtisans qui disent que les poètes sont fous, il avoue de bonne grâce que c'est vérité :

Nous sommes fous en vers, et vous l'êtes en prose : C'est le seul différent qu'est entre vous et nous (2).

Les cent quinze sonnets qui composent VOlive laissent beaucoup à désirer tout en épuisant à satiété les mêmes images. Olive est une beauté que Du Bellay célèbre comme Pétrarque célébra Laure; après le /awn'e/' d'Apollon, c'est le tour de Volivier de Pallas :

Phœbus amat laiirum , glaucam sua Pallas olivam ; nie suum vatem , uec minus ista suiira ,

lui disait Dorât, Ce jeu de mots sur l'olive et l'olivier se reproduit perpéluelle-

(1) Dans VExeyi monumenlum (ode XXX, liv. m), il dit lui-même:

Princeps iEolium carnicn ad halos Dcdusisse modos

(2) Regrets, sonnet CX[,Î.

ANCIENS POETES FRANÇAIS. 29

ment dans cette suite de sonnets; à côté de Pallas, l'arche même etNoii ne sont oubliés :

Sacré rameau de célesle présage , Rameau par qui la colombe envoyée Au demeurant de la terre noyée Porta jadis un si joy eus message. . .

Colletet nous apprend le vrai nom de la demoiselle ainsi célébrée ; il le tient de bonne fradition, assure-t-il : elle était Parisienne (et non d'Angers, comme Goiijet l'a dit), et de la noble f.imille des Fioles ; d'où par anagramme Olive. Mais cet amour n'était, on le pense bien , qu'un prétexte, un argument à son- nets. Du Bellay ne parait avoir aimé sérieusement qu'une fois , à Rome , et il a célébré l'objet, envers latins bien autrement ardents, sous le nom de Faus- tine.

Avant votive on n'avait fait en France que deux ou trois sonnets; je ne parle pas de la langue romane et des troubadours ; mais en français on en ci- tait à peine un de Marol, un autre de Mellin de Saint-Gelais. Du Bellay est in- contestablement le premier qui fit fleurir le genre et qui greffa la bouture florentine sur le chêne gaulois.

Dans VOlive , l'entrelacement des rimes masculines et féminines n'est pas encore régulièrement observé comme il va l'être quelques années plus tard dans les sonnets des Begrets. Les vers mâles et vigoureux véritablement, au dire de Colletet, n'ont pas encore, il en convient, toute la douceur et toute la politesse de ceux que le poiite composa depuis. On ne parlait pourtant aloi s parmi les doctes et les curieux que des amours de Du Bellay pour Olive et de ceux de Ronsard pour Cassandre; ou les récitait, on les commentait; on a la glose imprimée d'Antoine Muret sur les amours de Ronsard; celle que le sa- vant jurisconsulte lyonnais André de Rossant avait composée sur VOlive de Du Bellay s'est perdue. Il semblait, disait-on , que l'amour eût quitté Fltalie pour venir habiter la France.

Du Bellay, au milieu de ce premier triomphe , part pour l'Italie, ce berceau de son désir, pour Rome, il va s'attacher au cardinal son parent. 11 lui avaitdédié V Illustration et adressé une ode de son premier recueil : il résulte même de celle-ci que le cardinal auiait faire un voyage en France vers 1530, auquel cas il aurait naturellement connu et emmené avec lui son jeune cou- sin. Que Du Bellay n'ait fait que le suivre au retour, ou qu'il soit allé le re- joindre (1), une nouvelle vie pour lui commence. 11 accomplissait ses vingt- cinq ans et était à ce point un seul rayon de plus achève de nous mûrir.

Le cardinal auquel Du Bellay s'attachait était un personnage éminent par l'esprit, par les lumières, le doxen du, Parnasse comme du sacré Collège.

(1) Il parait bien qu'ea efifet il l'accompagna : dans l'élégie à Morel , on lit ;

Mittilur intereaRomam Bcllaius ille... Alpibus et duris ille seqiicndus crat.

30 ANCIENS POETES FRANÇAIS.

Il avait été autrefois le patron de Rabelais, qu'il avait eu pour médecin dans ses anciens voyages de Rome, pour moine ou clianoine séculier à sa très- commode abbaye de Saint-Maur , et à qui il avait procuré finalement la cure de Meudon (1), On peut s'étonner, libéral et généreux comme il était, qu'il n'ait pas plus fait pour notre poëte dont il put apprécier de ses yeux le dévoue- ment et les services durant des années. Le cardinal avait à Rome le plus grand état de maison; il s'était fait bâtir un magnifique palais près des Thermes de Dioclélien. Joachim devint son intendant , son homme d'affaires et de con- fiance :

Panjas, veux-tu savoir quels sont mes passe-temps? Je songe au lendemain , j'ai soin de la dépense Qui se fait chaque jour, et si faut que je pense A rendre sans argent cent crciliteurs contents...

J'ai le corps maladif, et me faut voyager ; Je suis pour la muse , on me fait ménag

me fait ménager...

Jamais d'ailleurs, dans les plaintes qu'il nous a laissées , jamais un mot ne lui échappe contre son patron. Ce n'est ni l'ambition ni l'avarice qui l'ont poussé près de lui et qui l'y enchaînent; un sentiment plus noble le sou- tient :

L'honnête servitude mon devoir me lie M'a fait passer les monts de France en Italie.

Toute la série des souffrances et des affections de Du Bellay durant ce sé- jour à Rome nous est exprimée fidèlement dans deux recueils intimes, dans ses vers latins d'abord, puis dans ses Regrets on Tris/es à la manière d'Ovide. Il y eut évidemment interruption du premier coup et comme solution de continuité dans son existence morale et poétique. Il arrivait avec de l'enthou- siasme, avec des espérances ; il se heurta contre la vie positive, contre le spectacle de l'ambilion et des vices sur la plus libre scène qui fut jamais. La Rome de Borgia , des IMédicis et des Farnèse , avait accumulé toutes sortes d'ingrédients qui ne faisaient que continuer leur jeu avec moins de grandeur. Du Bellay arriva sous le pontificat égoïste et inaclif de Jules III ; il dut assis- ter, et en plus d'un sonnet il fait allusion aux circonstances du double con- clave qui eut lieu à la mort de ce pape , puis à la mort de Marcel II, lequel ne régna que vingt-deux jours. II put voir le début du pontificat belliqueux et violent de Paul IV. Son moment eût été bien mieux trouvé quelques années plus tôt sous Paul III , ce spirituel Farnèse qui décorait de la pourpre les

(1) 11 m'est écliappé, dans le Tableau de la Poésie française au seizième siècle. pag. 72 , de dire que Rabelais fut avec Du Bellay du voyage de Rome ; il faut lire avant. Ils suivirent l'un et l'autre le même patron , mais en des temps différents. Il y a près de quinze ans cuire le doniicr voyage de Rabelais en Italie cl celui de Joachim,

ANCIENS POETES FRANÇAIS.

iinisesla(inesdanslapersonnedesBemboet des Sadolet. Mais cet âge d'or finis- sait pour Titalie lorsque Du Bellay y arriva ; il n'en put recueillir que le souffle (iode encore, et il le respira avec délices : son goût bientôt l'exhalera. Il lut ces vers latins modernes, et souvent si antiques, qu'il avait dédaignés ; il fut pris à leur charme, et lui, le champion de sa langue nationale, il ne put résis- ter à prendre rang parmi les étrangers. Dans sa touchante pièce intitulée Pa- trice desiderimn, il sent le besoin de s'excuser :

Hoc Latium poscit, romanœ liœc débita linguae Est opéra; hue genius compulit ipse loci.

C'est donc un hommage, un tribut payé à la grande cité latine; il faut bien parler latin à Rome. Ainsi Ovide , à qui il se compare , dut parler gète parmi les Sarmates. Et puis des vers français n'avaient pas leur public, et les vers, si intimes qu'ils soient et si détachés du monde, ont toujours besoin d'un peu d'air et de soleil , d'un auditeur enfin :

Carmina principibus gaiident plausuque theatri, Quique placet paueis displieet ipse sibi.

J'aime assez, je l'avouerai , celte sorte de contradiction à laquelle Du Bellay se laisse naturellement aller et dont il nous offre encore quelques exemples. Ainsi, dans ses Regrets , il se contente d'être familier et naturel, après avoir ailleurs prêché l'art. Ainsi, lui qui avait parlé contre les traductions des poètes, un jour qu'il se sent en moindre veine et à court d'invention, il traduit en vers deux chants de l'Enéide, et si on le lui reproche , il répondra : « Je n'ai pas oublié ce que autrefois j'ai dit des translations poétiques; mais je ne suis si jalousement amoureux de mes premières appréhensions que j'aie honte de les changer quelquefois, à l'exemple de tant d'excellents auteurs dont l'autorité nous doit ôler cette opiniâtre opinion de vouloir toujours persister en ses avis, principalement en matières de lettres. Quant à moi , je ne suis pas stoïque jusques-là. » En général, on sent chez lui, en avançant, un homme qui a pro- filé de la vie et qui , s'il a payé cher l'expérience, ne la rebute pas. Il a dit quelque part de ses dernières œuvres, de ses derniers fruits , en les offrant au lecteur, qu'ils ne sont du tout si savoweux que les premiers, mais qu'ils sont peut-être de meilleure garde. Du Perron goûtait beaucoup ce mot-là.

Il conviendrait peu d'insister en détail sur la suite des poésies latines de Du Bellay; il en a lui-même reproduit plusieurs en vers français. De Thou, en louant ses Regrets, ajoute que Joachim avait moins réussi aux vers latins composés à Rome dans le même temps. Colletet est d'un autre avis et estime qu'au gré des connaisseurs, ces vers latins se ressentent du doux air du Tibre que l'autcuralors respirait. S'il m'était permis d'avoir unavis moi-même en une telle question, j'avouerais que, s'ils ne peuvent sans doute se comparer à ceux d'un Bembo ou d'un Naugerius , ils ne me paraissent aucunement inférieurs à ceux do Dorai, de L'Hôpital ou de tout autre Français de ce temps-ià. La seule

32 ANCIENS rOËTES FUANÇAIS.

partie qui reste pour nous véritablement piquante dans les vers latins de Du Bellay, ce sont ses amours de Faustine. Le ton y prend une vivacité qui ne permet pas de croire cette fois que la flamme se soit contenue dans la sphère pétrarquesque. Il ne vit et n'aima cette Faustine que le quatrième été de son séjour à Rome ; il avait bravé fièrement jusque-là le coup d'oeil des beautés romaines :

Etjam-quarta Cerescapiti nova serta parabat, Nec dederatn saevo colla superba jiigo.

Il n'est nullement question de cet amour dans ses Regrets, dont presque tous les sonnets ont été composés vers la troisième année de son séjour : à peine, vers la fin, pourrait-on entrevoir une vajîue allusion (1). Si Du Bellay avait aimé Faustine durant ces (rois premières années, il n'aurait pas tant parlé de ses ennuis , ou du moins c'eût été pour lui de beaux ennuis, et non pas si in- sipides. A peine commençait-il à connaître et peut-être à posséder (2) celle Faustine . que le mari , vieux et jaloux ( comme ils sont toujours dans les élé- gies) , et qui d'abord apparemment était absent , la relira de chez sa mère, elle vivait libre, pour la loger dans un cloître. Le belliqueux Paul l\ venait de monter sur le siège pontifical ; il passait des revues du haul de ses balcons; il appelait les soldais français à son secours pour marcher contre les Espa- gnols de Naples et prendre leur revanche des vieilles vêpres siciliennes. Mais Du Bellay, lui , soldat de Fénus, ne pense alors qu'à une autre conquête et à d'autres représailles; il veut délivrer sa maîtresse captive sous la grille; c'est pour lui sa Naples et sa sirène :

Haec repeteoda mihi telliis est ■vindlce dextra , Hoc bellum, hœc virtus , hœc mea Parthenope.

Il est curieux de voir comme le secrétaire du doyen du sacré collège, le pro- chain chanoine de Paris (ô) , celui qui , quatre ans plus tard , mourra désigné à l'archevêché de Bordeaux, parle ouvertement du cloître, des F estâtes , on a logé sa bien-aiméo. Toutes les veslales brûlent , dit-il ; c'est un reste de l'ancien feu perpétuel de Testa : puisse sa Faustine y redoubler d'élincelles ! En pur païen anacréontique, il désire être renfermé avec elle, de jour il serait comme Jupiter qui se métamorphosa une fois en chaste Diane ; nulle vestale ne paraîtrait plus voilée et plus sévère, n'offrirait plus religieusement aux

(1) Peut-être dans le sonnet LXXXVII , oi^i il se montre enchaîné et comme enraciné par quelque amour caché.

(2) Haud prius illa tamen nobls erepta fuit, quam

Venit in ampicxus terquequalerquc meos.

(3) Il le fui dès cette année même de ses amours (1555) , par la faveur d'un autre de ses parents du même nom , P^uslache Du Bellay , alors évêquc de Paris.

ANCIENS POETES FRANÇAIS. o5

dieux les sacrifices et ne chanterait d'un cœur mieux pénétré les prières qui se répondent. Mais de nuit, oh ! de nuit, il redeviendrait Jupiter :

Sic gratis vicibus , Vestse Venerisque sacerdos , Nocte parum castus luce pudica forem.

Notez que ces poésies latines furent publiées à Paris deux ou trois ans après , en 1558 , par Du Bellay lui-même, sans doute alors engagé dans les ordres. Elles sont dédiées à Madame Marguerite, et portent en tête un extrait de lettre du chancelier Olivier, qui recommande l'auteur à la France. Etienne Pasquier, en une de ses épigrammes latines (1) , ne craignait pas de rapprocher sa maîtresse poétique Sabine de cette Faustine romaine qui était si peu une Iris en l'air.

Il parait bien, au reste, sans que Du Bellay explique comment, que sa Faustine en personne sortit du cloître et lui fut rendue; les délires poétiques qui terminent l'annoncent assez; il la célèbre plus volontiers dans cette lune heureuse sous le nom expressif de Columba -

Sus, ma petite Colombelle , Ma petite belle rebelle,

ainsi qu'il l'a traduit en vers français depuis. On s'étonne de voir, au milieu de tels transports, qu'il ne semble pas avoir encore obtenu d'elle le dernier don , mais seulement, dit-il, sunwns bona proxiina. Est-ce bien elle-même , en effet , qu'il alla voir une nuit ciiez elle en rendez-vous, et qui demeurait tout près de l'église Saint-Louis (2)? II dut quitter Rome peu après , et peut- être aussi cette aventure contribua-t-el'e au départ.

Mais , avant de faire partir Du Bellay de Rome , nous avons à le suivre dans toute sa poésie mélancolique des Regrets. Et voici comment je me figure la succession des poésies et des pensées de Du Bellay durant son séjour de Rome. Arrivé dans le premier enthousiasme, il tint bon quelque temps; il paya sa bien-venue à la ville éternelle par des chants graves, par des vers latins (Romœ Descriptio)\ il admira et tenta de célébrer les antiques ruines, les colysées superbes,

Les théâtres en rond ouverts de tous côtés;

(l)La47eduliv. YI.

(2) Nox erat, et pacta; properabam ad tecta puellae ,

Junguntur fano quae, Lodoice, tuo.

L'église dite Saiat-Louis-des-Français est d'une date postérieure. Quelle était colto cjlise de Saint-Louis de 1555? Je laisse ce point de topographie à M. Nibby et aux an- tiquaires.

TOME IV. 5

34 ANCIENS POÈTES FRANÇAIS.

il évoqua dans ce premier livre d'Antiquités le génie héroïque des lieux et lui dut quelques vrais acceuts :

Pâles Esprits, et vous, Ombres poudreuses.'...

Puis le tous les jours des affaires, les soins positifs de sa charge , le spectacle diminuant des intrigues, le gagnèrent bienlôt et le plongèrent dans le dégoût. Quelqu'un a dit que la rêverie des poêles , c'est propiemenl Vennui enchanté; mais Dn Bellay à Rome eut surtout l'ennui tracassé, ce qui est tout différent (1). Il regretta donc sa Loire , ses amis de Paris , son humble vie d'éludés , sa gloire interceptée au départ, et il eut. en ne croyani écrire que pour lui , des soupirs qui nous touchent encore. Dejjuis trois ans cloué comme un Promélhée sur l'Aventin, il ne prévoit pas de terme à son exil : que faire? que chanter? I! ne vise plus à la grande faveur publique et n'aspire , comme devant , au temple de l'art ; il fait de ses vers français ses papiers journaux et ses plus humbles secrétaires; il se plaint à eux et leur demande seulement de gémir avec lui et de se consoler ensemble :

Je ne chante , Magny , je pleure mes ennuis ,

Ou, pour le dire mieux, en pleurant je les chante,

Si bien qu'en les chantant, souvent je les enchante.

Et encore :

Si les vers ont été l'abus de ma jeunesse , Les vers seront aussi l'appui de ma vieillesse; S'ils furent ma folie , ils seront ma raison.

Dans ses belles stances de dédicace à M. d'Avanson , ambassadeur de France à

(1) Un éléfjiaque moderne, imitateur de Du Bellay dans le sonnet, a curieusement marqué la liift'érence de ces deux ennuis , mais dans un temps il avait lui-même une Faustine pour se consoler :

Moi qui rêvais la vie en une verte enceinte.

Des loisirs de pasteur, et sous les bois sacrés

Des vers heureux de naître et longtemps murmurés;

Moi dont les chastes nuits , avaut la lampe éteinte ,

Ourdiraient des tissus l'âme serait peinte , Ou dont les jeux errants , par la lune éclairés , S'en iraient faire un charme avec les fleurs des prés ; Moi dont le cœur surtout garde une image sainte .'

Au tracas des journaux perdu malin et soir ,

Je suis à ce métier comme un Juif au comptoir ,

Mais comme un Juif du moins qui garde en la demeure ,

Dans l'arrière-boutique ne vient nul chalant,

Sa Rebecca divine , un ange consolant ,

Dont il rentre baiser le front dix fois par heure.

ANCIENS POETES FRANÇAIS. 55

Rome, il exprime ndmirablement, par toutes sortes de gracieuses images, celte disposition plaintive et découragée de son âme : i! chante, comme le laboureur, au hasard , pour s'évertuer au sillon ; il chante , comme le rameur, en cadence, afin de se rendre, s'il se peut , la rame plus légère. II avertit toutefois que , pour ne fâcher le monde de ses pleurs (car, poète , on pense toujours un peu à ce monde pour qui l'on n'écrit pas), il entremêlera une douce satire à ses tableaux, et il a tenu parole : la Rome des satires de l'Arioste revit chez Du Bellay à travers des accents éiégiaques pénétrés.

Littérairement, ces Regrets de Du Bellay ont encore du charme, à les lire d'une manière continue. A partir du xxxiie, il est vrai , ils languissent beau- coup ; mais ils se relèvent , vers la fin , par de piquants portraits de la vie romaine. Le style en est pur et coulant j

Toujours le style te démange ,

a-t-il dit très-spirituellement du poëte-écrivain, dans une boutade plaisante imitée de Buchanan ; ici, dans les Regrets, évidemment le style le démange moins; sa plume va au sentiment, au naturel, même au risque d'un peu de prose. Dans un des sonnets à Ronsard , il lui dit d'un air d'abandon :

Je suivrai , si je puis.

Les plus humbles chansons de ta muse lassée.

Bien lui en a pris; cette lyre un peu détendue n'a jamais mieux sonné; les habitudes de l'art s'y retrouvent d'ailleurs à propos, au milieu des lenteurs et des négligences. Ainsi quelle plus poétique conclusion que celle (|ui cou- ronne le sonnet xvi , dans lequel il nous représente à Rome trois poëtes , trois amis tristes et exilés, lui-même, Magny attaché à M. d'Avanson, et Panjas qui suit quelque cardinal français (celui de Châtillon ou de Lorraine)? Heu- reux , dit-il à Ronsard , tu courtises là-bas notre Henri , et ta docte chanson , en le célébrant, t'honore :

Las! et nous cependant nous consumons notre âge

Sur le bord inconnu d'un étrange rivage ,

le malheur nous fait ces tristes vers chanter :

Comme on voit quelquefois , quand la mort les appelle, Arrangés flanc à flanc parmi l'herbe nouvelle. Bien loin sur un étang trois cygnes lamenter.

Quand Du Bellay fit ce sonnet-là , il avait respiré cet air subtil dont il parle en un endroit, et que la Gaule n'aurait pu lui donner, cette divine flamme altique et romaine tout ensemble.

Je suivrais plus longuement Du Bellay à Rome, si, en quelques pages d'un érudit et ingénieux travail (1), M. Ampère ne m'en avait dispensé. Je ne me

(1) PorlraiU de Rome à différents âges. Revue des Deux Mondes de juia 183S.

36 ANCIENS POETES FRANTAIS,

permettrai d'ajouter qu'une seule remarque aux siennes, et qui rentre tout à fait dans ses vues ; c'est que Du Bellay, tout en maudissant Rome et ayant l'air de l'avoir prise en grippe , s'y attachait, s'y enracinait insensiblement, selon l'habitude de ceux qui n'y veulent que passer et qui s'y trouvent retenus. Le charme opérait aussi, et, ce qui est plus piquant , malgré lui. Il faut l'en- tendre :

D'où vient cela, Mauny, que tant plus on s'efforce D'échapper hors d'ici , plus le Démon du lieu (Et que seroit-ce donc, si ce n'est quelque dieu?) Nous y tient attachés par une douce force ?

Seroit-ce point d'amour cette alléchante amorce, Ou quelque autre venin , dont après avoir beu Nous sentons nos esprits nous laisser peu à peu , Comme un corps qui se perd sous une neuve écorce?

J'ai voulu mille fois de ce lieu m'étranger, Mais je sens mes cheveux en feuilles se changer , Mes bras en longs rameaux , et mes pieds en racine.

Bref , je ne suis plus rien qu'un vieil tronc animé , Oui se plaint de se voir à ce bord transformé , Comme le myrte anglois au rivage d'Alcine.

Voilà bien, ce me semble, ce magique enchantement de Rome qui fait oublier la patrie; à moins qu'on ne veuille croire que ce charme secret pour Du Bellay, c'était déjà Faustine.

Un bon nombre des sonnets de la derrière moitié des Regrets ont la pointe spirituelle , dans le sens français et malin du mot ; aussi Fontenelle ne les a-t-il manques dans son Joli recueil choisi de nos poCles. Comme, par les places et les rues de Rome, la dame romaine à démarche grave ne se promène point , remarque Du Bellay, et qu'on n'y voit vaguer de femmes ( c'était vrais alors ) que celles qui se sont donné l'honnête nom de la cour, il craint fort à son letour en France

Qu'autant que j'en voirai ne me ressemblent telles.

Il se moque en passant de ces maquifiques doges de Venise, de ces vieux Sganarelles (le mot est approchant), surtout quand ils vont en cérémonie épouser la mer.

Dont ils sont les maris et le Turc l'adultère.

Marot en gaieté n'eût pas mieux trouvé, ni le bon Rabelais que Du Bellny cite aussi. 11 y a de ces sonnets qui , sous air purement si)intucl , sont poignants

A^•CIEj^S POÈTES FRANÇAIS. 37

de satire, comme ceiui dans lequel on voit ces iniissanis prélats et seigneurs romains qui tout à l'heure se prélassaient pareils à des dieux, se troubler, pâlir tout d'un coup , si Sa Sainteté, de qui ils tiennent tout , a craché dans le bassin un petit filet de sang ,

Puis d'un petit souris feindre la sûreté !

Parmi le butin que Du Bellay rapporta de Rome , il m'est impossible de ne pas compter les plus agréables vers qu'on cite de lui, bien qu'ils ne fassent point partie des Regrets; mais ils ont été publiés vers le même temps, peu avant sa mort; je veux parler de ses Jeux rustiques. C'est naturellement le voyage d'Italie qui mit Du Bellay à la source de tous ces poêles latins de la re- naissance italienne, et de Naugerius en particulier, l'un des plus charmants , qu'il a reproduit avec prédilection, et, en l'imitant, surpassé. Naugerius , ou Kavagero, était ce noble vénitien qui offrit à Vulcain, c'est-à-dire qui brûla ses premières Sflves imitées de Stace, quand il se convertit à Virgile, et qui sacrifiait tous les ans un exemplaire de Martial en l'honneur de Catulle. Il ne vivait plus depuis déjà longtemps quand Du Bellay fit le voyage d'Italie ; mais ses Lusus couraient dans toutes les mains. Or, ou sait la jolie chanson de Du Bellay :

UN VANNEUR DE BLE AUX VENTS.

A vous, troupe légère, Qui d'aile passagère Par le monde volez, Et d'un sifflant murmure L'ombrageuse verdure Doucement ébranlez,

J'oÉfre ces violettes , Ces lys et ces fleurettes , Et ces roses ici, Ces vermeillettes roses Tout fraîchement écloses , Et ces œillets aussi.

De votre douce haleine Eventez cette plaine. Eventez ce séjour , Cependant que j'ahanne (1) A mon blé que je vanne A la chaleur (lu jour!

(1) Àhanner, Iravailler, fatiguer.

58 ANCIENS POETES FRANÇAIS.

L'original est de Naugeriiis ; il faut le citer pour faire comprendre de quelle manière Du Bellay a pu être inventeur en traduisant :

VOTA AD AURAS.

Aurae quœ levibus percurritis aera pennis,

Et strepitis blanclo per nemora alla sono, Serta dat ha;c vobis , vobis bsec rusticus Idtnon

Spargit odoralo plena canistracroco. Vos lenite œslum , et paleas sejungite inanes,

Dum mediofruges ventilât îlle die.

L'invention seule du rhylhrae a conduit Du Bellay à sortir de la monotonie du distique latin, si partait qu'il lût, et ù faire une villanelle toute chantante et ailes déployées , qui sent la gaieté naturelle des campagnes au lendemain de la moisson , et qui nous arrive dans l'écho.

A simple vue, je ne saurais mieux comparer les deux pièces qu'à un esca- dron d'abeilles qui . chez Naugerius , est un peu ramassé , mais qui soudaine- ment s'allonge et défile à travers l'air à la voix de Du Bellay. L'impression est tout autre , l'ordre seul de bataille a changé.

Mais voici qui est peut-être mieux. Le même Naugerius avait fait celle autre épigramme :

THYRSIDIS VOTA VENERI.

Quod tulit optata tandem de Laucide Thyrsis

Fructum aliquem, bas violas dat tibi , sancia Venus. Post sepem banc sensim obrepens, tria basia suropsi :

Ni! ulira potui : nam prope mater erat. IVunc violas , sed , plena feram si vota , dicabo

Inscriptam hoc myrtum carminé , Diva , tibi : a Hanc Veneri mjrtiim Tbyrsis , quod amore potitus

Dedicat , atque una seque suosque grèges. >>

Ce que Du Bellay a reproduit et déployé encore de la sorte , dans une des plus gracieuses pièces de notre langue :

A VÉNUS.

Ayant , après long désir , Pris de ma douce ennemie Quelques arrhes du plaisir Que sa rigueur me dénie ,

Je t'offre ces beaux œillets, Vénus , je t'offre ces roses Dont les boutons vermeiliets Imitent les lèvres closes

ANCIENS POËÏES FRANÇAIS. 39

Que j"ai baisé par trois fois. Marchant tout beau dessous rotnbre De ce buisson que lu vois ; Et n'ai su passer ce nombre,

Pour ce que la mère étoit Auprès de , ce me semble, Laquelle nous aguettoit : De peur encore j'en tremble.

Or' je te donne ces fleurs ; Mais , si tu fais ma rebelle Autant piteuse à mes pleurs Comme à mes yeux elle est belle ,

Un myrte je dédirai Dessus les rives de Loire , Et sur récorce écrirai Ces quatre vers à ta gloire :

0 Thénot , sur ce bord ici , » A Vénus sacre et ordonne » Ce myrte , et lui donne aussi » Ses troupeaux et sa personne. »

N'a-t-on pas remarqué , en lisant , à cet endroit

Imitant les lèvres closes Que j'ai baisé par trois fois ,

comme le sens enjambe sur la strophe , comme la phrase se continue à travers , s'allonge (sensim obrepit), et semble imiter l'amant lui-même glissant tout beau dessous l'ombre?

De peur encor j'en tremble,

ce vers-là , après le long et sinueux chemin le poêle furtif semble n'avoir osé respirer, repose à propos, fait arrêt et image. Tout dans celte petite action s'enchaîne, s'anime, se fleurit à chaque pas. Du Bellay, en imitant ainsi, crée dans le détail et dans la diction , tout à fait comme La Fontaine (1).

(1) Il était si plein de son Naugerius , qu'il s'est encore souvenu de lui dans un pas- sage de ses stances à M. d'Avanson , en tête des Reyrets :

Quelqu'un dira : De quoi servent ces plaintes?...

C'est inspiré d'un fragment délicieux de Philémon sur les larmes que Naugerius avait traduit, et Du Bellay sans doute l'avait pris là.

40 ANCIENS POETES FRANÇAIS.

Que si inaiulenant on joint à ces deux pièces exquises de Du Bellay son admirable sonnet du petit Lire, on aura, à côté des pages de l'Illustration et comme autour d'elles , une simple couronne poétique tressée de trois fleurs, mais de ces fleurs qui suffisent, tant que vit une littérature, à sauver et à honorer un nom. Le sonnet du petit Lire est également imité du latin , mais du latin de Du Bellay lui-même, et le poète a fait ici pour lui comme pour les autres , il s'est embelli en se traduisant. Dans son élégie intitulée Fatriœ desiderium, il s'était écrié, par allusion à Ulysse :

Félix qui mores multorum yidit et urbes, Sedihus et potuit consenuisse suis;

et il continuait sur ce ton. Mais voici , sous sa plume redevenue française , ce (lue cette pensée , d'abord un peu générale , et qui gardait , malgré tout, quel- (lue chose d'un écho et d'un centon des anciens, a produit de tout à fait indi- gène et de natal :

Heureux qui , comme Ulysse , a fait un beau voyage, Ou comme cettui-là qui conquit la toison , Et puis est retourné , plein d'usage et raison , Vivre entre ses parents le reste de son âge!

Quand reverrai-je , hélas! de mon petit -village Fumer la cheminée , et en quelle saison Reverrai-je le toit de ma pauvre maison, Qui m'est une province , et beaucoup davantage!

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux Que des palais romains le front audacieux; Plus que le marbre dur me plaît Tardoise fine ;

Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin,

Plus mon petit Lire que le mont Palatin ,

Et plus que l'air marin la douceur angevine (1).

(1) Lire , redisons-le avec plus de détail , est un petit bourg au bord de la Loire , au- dessous de Saint-Florent-le-Vieux ; il fait partie de l'arrondissement de Beaupréau. On s"v souvient d'un grand homme qui y vécut jadis; voilà tout. Il n'y a point de restes iiiiihenliques du manoir qu'il habita. La locution de douceur anycvine , qui termine lu mémorable sonnet , peut paraître réclamer un petit commentaire quant à l'acception précise. J'interroge dans le pays, et on me répond : Ce n'est point une locution pro- verbiale , ou du moins ce n'en est plus une ; mais , indépendamment de l'idée naturelle et ('énérale {dulces Aryos) qu'un lecteur pur et simple pourrait se contenter d'y trou- ver , cette expression n'est pas tout à fait dénuée d'une valeur relative et locale. Il existe, en effet, sur le compte des Angevins une tradition de facilite pmsée dans l'a- ?)ondance de tous les biens de cette vie, dans la suavité de l'air et du sol. Le caractère <!ii bon roi Kené en donne l'idée. Andeijavi molles . disait le Romain.

ANCIENS POETES FRANÇAIS. 41

CMC douceur afigeriiie , qu'on y veuille penser, esl nielle ici de la romaine , de la vénitienne , de loule celle que Du Bellay a respirée là-bas. Seule et primi- live, avant de passer par l'exil romain, elle n'eût jamais eu celte finesse, cette saveur poétique consommée. C'est bien toujouis le vin du pays, mais qui a voyagé, et qui revient avec l'arôme. Combien n'entre-t-il pas d'éléments divers , ainsi combinés et pétris, dans le goût mûri qui a.l'air simple! Com- bien de fleurs dans le miel parfait ! Combien de sortes de nectars dans le baiser de Vénus !

Il est dans l'Anthologie deux vers que le sonnet de Du Bellay rappelle; les avait-il lus? Ils expriment le même sentiment dans une larme intraduisible : u La maison et la patrie sont la grâce de la vie : tous autres soins pour les mortels, ce n'est pas vivre, c'est souffrir. »

Enfin Du Bellay quitte Rome et l'Italie ; le cardinal a besoin de lui en France et l'y renvoie pour y soigner des affaires importantes. Il repasse les monts, mais non plus comme il les avait passés la première fois, en conquérant et en vain- (|ueur. Quatre années accomplies ont changé pour lui bien des perspectives. Usé par les ennuis, par les chagrins sa sensibilité se consume , tout récem- ment encore vieilli parles tourments de l'amour et par ses trop vives conso- lations peut-être, il est presque blanc de cheveux (1). Au seuil de ce foyer tant désiré, d'autres traces l'attendent; les ronces ont poussé; les procès foison- nent. Il lui faudrait , pour chasser je ne sais quels ennemis qu'il y retrouve, l'arc d'Ulysse ou celui d'Apollon.

Adieu donques , Dorat , je suis encor Romain ,

s'écrie-l-il. Ainsi Horace regrette Tibur à Rome et Rome à Tibur ; ainsi Martial, à peine retourné dans sa Bilbilis, qui faisait depuis des années l'objet de ses vœux, s'en dégoûte et redemande les Esquilles. Quand TibuUe a décrit si amoureusement la vie champêtre , il était à la guerre près de Messala.

Pour Du Bellay, quelques consolations se mêlèrent sans doute aux nouvelles amertumes, et tous ses espoirs ne furent pas trompés. Ses amis célébrèrent avec transport son retour ; Dorat fit une pièce latine; ce fut une fête cordiale des muses chez Ronsard , Baïf et Belleau. Au bout d'un ou de deux ans , et sa santé n'y suffisant plus , Du Bellay se déchargea de la gestion des affaires du cardinal ; il sortit pauvre et pur de ce long et considérable service. Il revint à la Muse, et fit ses Jeux rustiques ; il mil ordre à ses vers de Rome et les compléta ; il publia ses poésies latines (Épigrammes, Amours, Élégies) en 1558, et l'année suivante ses sonnets des Reyrets. Mais une calomnie à ce propos vint l'affliger : on le desservit près du cardinal à Rome. Ses vers étaient le pré-

(1) Jam mea cygneis sparguntur lempora plumis,

dit-il à rirailatlon d'Ovide; c'est d'avance corainc Lamartine :

Ces cheveux dont la neige, hélas! argenté à peine Un front la ilculcur a jr.iré )c passr.

42 ANCIENS POËÏES FRANÇAIS.

texte; mais Du Bellay ne s'en explique pas davantage , et cette accusation est demeurée obscure comme celle qui pesa sur Ovide (1). Que peut-on dire? La licence de quelques pièces à Faustine lui fut-elle reprochée? Supposa-t-on malignement que quelques sonnets des Regrets , qui couraient avant la publi- cation, atteignaient le cardinal lui-même? Dans ce cas Du Bellay, en les pu- bliant , détruisait l'objection. Toujours est-il qu'il devenait criant qu'un homme de ce mérite et de ce parentage demeurât aussi maltraité de la lor- tune. Le chancelier François Olivier, Michel de L'Hôpital, tous ses amis s'en plaignaient hautement pour lui. On assure que, lorsqu'il mourut, il était ren- tré dans les bonnes grâces du cardinal , qui allait se démettre en sa faveur de l'archevêché de Bordeaux. El certes, qui avait fait de Rabelais un curé de Meudon pouvait bien, sans scrupule, faire Du Bellay archevêque. Quelques sonnets de celui-ci à madame Marguerite, quelques autres de V Honnête Amour qui sentent leur fin , des stances étrangement douloureuses et poi- gnantes intitulées la Complainte du Désespéré, semblent dénoter vraiment qu'il s'occupait à corriger les impressions trop vives de ses premières ardeurs et à méditer de plus graves affections, sacrato hoviine digniora, dit Sainte- Marthe (2).

Au milieu de son dépérissement de santé, il était devenu demi-sourd , et pendant les derniers mois de sa vie, cette surdité augmenta considérablement, jusqu'à le condamner à garder tout à fait la chambre. Dans son Hymne de la Surdité à Ronsard , dans son élégie à Morel , il parle agréablement de cet ac- cident. Jacques Veilliard de Chartres , en son oraison funèbre de Ronsard , dit que Du Bellay chérissait tellement ce grand poète, qu'il tâchait de l'imiter en toul,jusgues à vouloir passer pour sourdaud aussi bien que lui, quoi- qu'il ne le fût pas en effet. « Ainsi les meilleurs disciples de Platon prenoienL plaisir à marcher voûtés et courbés comme lui, et ceux d'Aristoie tâuhoient, en parlant, de hésiter et bégayer à son exemple. » Mais cette explication est plus ingénieuse que vraie. La surdité de Du Bellay, trop réelle, précéda seule- ment l'apoplexie qui l'emporta , et dont elle était un symptôme. Si l'on voulait pourtant plaisanter à son exemple là-dessus , on pourrait dire que Ronsard et lui étaient demi-sourds en effet , et qu'on le voit bien dans leurs vers : ils eu oui fait une bonne moitié du côté de leur mauvaise oreille. Et puis, comme

(1) Dans rélégie à Morel on lit;

Iratutn insonli nostrae fecere Camenae, Iratum malini qui vel habere Jovem. . Hei mihi Peligui crudeila fata poctœ Hîc eliam fatis sunt renovata meis...

(2) Du Bellay fut clerc; mais fut-il prêtre? ou seulement était-il en voie de le deve- nir? Il dut quitter répée el prendre Tliabit de clerc durant son séjour de Komc ; car, dans la ville pontificale , on prend cet habit pour plus de commodité, comme ailleurs celui de cavalier. Vers le temps de son rclour à Paris , il fut un instant cliaiioiue de ISotre-Danie , mais non pas archidiacre , comme on Ta dit. Rien ne m'assure que Du Bellay ait jamais dit la messe.

ANCIENS POETES FRANÇAIS. 45

certains sourds qui entendent plus juste lorsqu'on parle à demi-voix, ils se sont mieux entendus dans les chants de ton moyen que lorsqu'ils ont embou- ché la trompette épique ou pindarique.

Du Bellay fut enlevé le 1" janvier 15G0, à Paris, six semaines seulement avant que son parent le cardinal mourût à Rome , et moins d'un an après que Martin Du Bellay, frère de ce dernier, était mort à sa maison de Glatigny dans le Jlaine : inégaux de fortune, mais tous les trois d'une race et d'un nom qu'ils honorent, De Thou les a pu joindre avec éloge dans son histoire. J'ai dit que Joachim mourut à temps : Scévole de Sainte-Marthe a déjà remarqué que ce fut l'année même de la conjuration d'Araboise, et quand les dissen- sions civiles allaient mettre le feu à la patrie. Ronsard a trop vécu d'avoir vu Charles IX et la Saint-Barthéleray, et d'avoir chanter alentour. Du Bellay, d'ailleurs, mourut sans illusion; au moral aussi, il avait blanchi vite. Il avait eu le temps de voir les méchants imitateurs poétiques foisonner et corrompre, comme toujours, les premières traces. Il ne pense pas là-dessus autrement que Pasquier et De Thou ; une sanglante épigrarame latine de lui en fait foi , et en français même il n'hésite pas à dire :

Hélicon est tari (1) , Parnasse est une plaine, Les lauriers sont séchés

Quand on en est là, il vaut mieux sortir. Lui donc, le plus pressé des nova- teurs et en tête de la génération poétique par son appel de l'Illustration , il tomba aussi le premier. Quelques autres peut-être, dans les secondaires, avaient disparu déjà. Un intéressant poète, Jacques Tahureau , était mort dès 1555, ainsi que Jean de La Péruse , auteur d'une Médée. Olivier de Magny , ami de Du Bellay et que nous avons vu son compagnon à Rome , mourait au retour vers le même temps que lui (1560). Mais Du Bellay , parmi les importants, fit le premier vide ; ce fut , des sept chefs de la pléiade , le premier qui quitta la bande et sonna le départ. A l'autre extrémité du groupe, au contraire, Etienne Pasquier, avec Ponlus de Tyard et Louis Le Caron , survécut plus de quarante ans encore , et il rassemblait, après 1600 , les souvenirs déjà lointains de cette époque , quand déjà Malherbe était venu et régnait , Malherbe qu'il ne nom- mait même pas.

Les œuvres françaises de Du Bellay ont été réunies au complet par les soins de ses amis dans l'édition de 1569, maintes fois reproduite. Ses reliques mor- telles avaient été déposées dans l'église de Notre-Dame, au côté droit du chœur, à la chapelle de Saint-Crépin et Saint-Crépinien. Il y avait eu à Notre- Dame assez d'évêques et de chanoines du nom de Du Bellay pour que ce lui fût comme une sépulture domestique.

Tous les poêles du temps le pleurèrent à l'envi. Ronsard , en maint endroit solennel ou affectueux, évoqua son ombre; Rémi Belleau lui consacra un

(1) Hélicon est tari! On pourrait voir une inailvertance , mais elle serait trop in- vraisemblable chez Du Bellay ; je n'y puis voir qu'une hardiesse : il aura mis l'Hélicou montagne pour le Permesse, qui y prend sa source.

44 ANCIENS POËTES FRANÇAIS.

Chant pastoral. Collelef, dans sa vie (manuscrile) de notre poêle , épuise tous ces témoignages funéraires; mais il va un peu loin lorsque, entraîné par la chaleur de rénumération , il y met une pièce latine de Bembo , lequel était mort avant que Du Bellay visitât Rome. Le livre des Antiquités eut l'honneur d'être traduit en anglais par Spenser. Au xviie siècle , le nom de Du Bellay s'est encore soutenu el a surnagé sans trop d'injure dans le naufrage du passé. Ménage, son compatriote d'Anjou, parle, en une églogue , de

Bellay , ce pasteur d'éternelle mémoire.

Colletet , dans son art poétique imprimé , remarque que , de cette multitude d'anciens sonnets, il n'y a guère que ceux de Du Bellay qui aient forcé les temps. Sorel , Godeau , tiennent compte de sa gravité et de sa douceur. Boi- leau ne le lisait pas , mais Fontenelle l'a connu et extrait avec goût. Au xviii<^ siècle , Marmonlel l'a cité el loué; les auteurs des Annales poétiques , Sautreau de Marsy et Imbert, l'ont présenté au public avec faveur. En un mot, cette sorte de modestie qu'il a su garder dans les espérances et dans le talent , a été comprise et a obtenu grâce. Lorsque nous-méme nous eûmes, il y a quel- ques années , à nous occuper de lui, il nous a suffi à son égard de développer et de préciser les vestiges de bon renom qu'il avait laissés ; nous n'avons pas ou à le réhabiliter comme Ronsard. Mais ce nous a été aujourd'hui une tâche très-douce pourtant , que de revenir en détail sur lui , et d'en parler plus lon- guement, plus complaisamment que personne n'avait fait encore. Bien des ré- U'.'xions à demi philosophiques nous ont été, chemin faisant, suggérées. Les écoles poétiques passent vile; les grands poètes seuls demeurent; les poêles qui n'ont été qu'agréables s'en vont. Il en est un peu de ce que nous appelons les beaux vers comme des beaux visages que nous avons vus dans notre jeu- nesse. D'autres viendront qui , à leur tour, en aimeront d'autres ; et ils sont déjà venus.

Sainte-Beuve.

ÉTUDES HISTORIQUES

ET POLITIQUES

SUR L'ALLEMAGNE*'.

I. CONGRÈS DE VIENNE. L'ACTE FÉDÉRAL.

La constilution actuelle de l'Allemagne étant l'ouvrage du congrès de Vienne, on ne peut en donner une idée exacte si l'on n'a étudié avec soin ce qui fut fait dans cette assemblée, et si l'on ne s'est bien rendu compte des vues qui présidèrent à ses délibérations et des intérêts qui y furent débattus. La tâche du congrès était immense; il ne s'agissait de rien moins que de reconstruire l'é- difice politique européen avec les vastes décombres dont la chute de Napoléon avait couvert le sol ; et cette œuvre, si difficile par elle-même, il fallait en quelque sorte l'improviser, car les événements avaient marché si vite que tout le monde se trouvait pris au dépourvu. Quelques mois avaient suffi pour changer entièrement la face de l'Europe, et ce n'était pas pendant une guerre si vive, si courte, et dont l'issue était restée incertaine jusqu'au dernier mo- ment, qu'on avait pu mûrir des projets et arrêter des résolutions pour l'ave- nir. La restauration des Bourbons, première conséquence du triomphe des coalisés , n'avait pas été la suite d'un plan formé à l'avance, mais le résultat inattendu de circonstances fortuites qui avaient délivré les puissances du plus grand embarras de leur victoire, la nécessité de régler le sort de la France. Ce premier problème étant résolu , il restait à disposer de la Belgique, de la Pologne , de l'Italie , des provinces rhénanes , d'une partie de l'Allemagne cen- trale et septentrionale, et à reconstituer le corps germanique. Or, dans'ce re-

(1) Voyez les livraisons du 51 décembre 1839 et 30 juin 1840.

46 ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE.

maniement général de l'Europe, on étail dominé par une idée fixe, celle de créer contre la France une grande force d'agression et de défense , comme si la liberté du monde n'eût jamais être menacée que de ce côté. Ce fut dans ce but qu'on créa le royaume des Pays-Bas avec son rempart de forteresses , <ju'on établit la Prusse sur la rive gauche du Rhin, qu'on fit à TAulriche une si énorme part en Italie, ((u'on livra la Pologne à la Russie , et qu'on aban- donna à l'Angleterre tant d'imporlanles positions destinées à assurer plus so- lidement son omnipotence maritime et son monopole commercial. La France, réduite aux limites qu'elle avait eues sous ses derniers rois , paraissait encore trop dangereuse pour qu'on ne dût pas fortifier, par de notables accroissements de territoire, toutes les puissances rivales : c'est ce qu'on appela rétablir l'é- quilibre européen. Tout ce qui assurait ce soi disant équilibre fut jugé suflS- samment juste et légitime; on lui immola les droits anciens, les souvenirs hislori(|ues , les convenances morales, les intérêts religieux des populations ; on ne respecta à quelques égards qu'un certain droit monarchique, pour le- quel M. de Talleyrand créa le mot de légitimité. Ainsi les pays qui avaient été gouvernés par des dynasties héréditaires furent en général restitués à leurs anciens possesseurs. Quant à ceux qui n'avaient pas eu cet avantage, comme Venise, Gènes, la Pologne, les États sécularisés et médiatisés de l'Allemagne, ils furent considérés comme vacants et disponibles, et on se crut autorisé à les distribuer selon le bon i)laisir et les convenances des hautes parties contrac- tantes. C'est ainsi que la destruction de la vieille Europe , opérée par Napoléon, fut ratifiée et légalisée par ses vainqueurs. Comme le dit fort bien Gœrres, « ils se mirent en son lieu et place , et , après avoir proscrit le grand spolia- teur de la société européenne, ils jugèrent de bonne prise ce qu'il s'était ap- proprié (1). » Sans doute , les difficultés étaient grandes; on avait les mains liées par des engagements pris d'avance; certains arrangements peu confor- mes aux règles ordinaires de la justice et du droit étaient considérés comme indispensables pour assurer le repos de l'Europe; enfin bien d'autres obstacles de toute espèce se mettaient à la traverse des meilleures intentions. Quoi qu'il en soit , ces obstacles ne furent pas surmontés ; aussi les efforts du congrès de Vienne n'ont-ils abouti qu'à une œuvre de circonstance, œuvre incomplète, confuse, incapable de durée, parce qu'on y a tenu plus de compte des exigen- ces du moment que de ces nécessités de tous les temps qui ont leur source dans la nature même des choses; ce qui a conduit la plupart du temps à combiner violemment des éléments hétérogènes et des principes contradictoires.

Les seuls actes du congrès de Vienne dont nous ayons à nous occuper sont ceux qui eurent l'Allemagne pour objet. Il y avait deux questions principales à résoudre : la répartition de ce qu'on appelait les territoires vacants, et la constitution intérieure du pays, ([ui , aux termes du traité de Paris, devait former une fédération d'États indépendants. L'une et l'autre présentèrent, dès l'abord, des difficultés qui semblaient insurmontables. La première question, celle de la répartition des territoires, se trouvait intimement liée à la (|uestion polonaise. L'empereur Alexandre avait à celte époque, on n'eu peut pas douter,

(1) Gœrres, l'Allemaf/ne cl la Rcuolution,

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des inlentions réparatrices et ilésinléressées. II voulait rétablir un royaimie de Pologne qni eût été donné à son frère le grand-duc Constantin ou à son parent le duc d'Oldenbourg. Ce royaume aurait été formé du grand-duché de Varsovie, créé par Napoléon en faveur du roi de Saxe, et se trouvait com- prise la partie de la Pologne prussienne enlevée à Frédéric-Guillaume III par la paix de Tilsitt. Or. la Russie ayant garanti à la Prusse, par le traité de Kalitz. la restitution de ses provinces polonaises, cette dernière puissance ne voulait y renoncer que moyennant une compensation ; elle demandait en échange la Saxe , que ses troupes occupaient . qui était considérée comme pays conquis à cause de la fidélité de son roi ;'^ Napoléon, et qui donnait en Alle- magne à la monarchie prussienne un accroissement tout à sa convenance. Les avantages européens de cette combinaison étaient évidents : elle réparait le plus grand crime politique du siècle précédent, élevait la plus sûre de toutes les barrières entre l'Allemagne et la Russie, cl arrondissait la Prusse au lieu de l'éparpiller sur une immense étendue; enfin la France s'y trouvait intéres- sée par resi)oir de n'avoir pour voisins sur le Rhin que des États de second ordre, ce qui devait prévenir un contact irritant et dangereux. Ce fut pourtant M. de Talleyrand , repiésentant de la France, qui, poussé par des motifs que l'histoire n'a pas encore bien éclaircis . fit la première et la plus vive opposi- tion à cet arrangement. Il plaida la cause de la légitimité du roi de Saxe avec une chaleur presque ridicule dans une telle bouche, dénia au congrès le droit de déposséder une dynastie et de confisquer un royaume, refusa de reconnaî- tre que la souveraineté pût se perdre ou s'acquérir par le seul fait de la con- quête , et alla jusqu'à chercher des arguments dans le parti que pourrait un jour tirer la France de la nouvelle situation l'on voulait placer les membres du corps germanique (1). L'Autriche, à laquelle les souvenirs de la guerre de

(1) Voici un passage de la note de M. de Talleyrand à M. de Metternich, en date du 19 décembre 1814 ; «La question de la Saxe, dit-il, est devenue la plus impor- tante et la première de toutes, parce qu'il n'y en a aucune autre les deux principes de la légitimité et de l'équilibre soient compromis à ta fois et à un aussi haut degré qu'ils le sont par la disposition qu'on a prétendu faire de ce royaume. Pour recon- naStre cette disposition comme léfjilime, il fauilrait tenir pour vrai que les rois peuvent être jugés, qu'ils peuvent l'être par celui qui veut et peut s'emparer de leurs possessions; qu'ils peuvent être condamnés sans avoir été entendus, sans avoir pu se défendre; que dans leur condamnation sont nécessairement enveloppés leurs familles et leurs peuples ; que la confiscation , que les nations éclairées ont bannie de leur code, doit être, au xixe siècle, consacrée par le droit général de l'Europe, la conliscafion d'un royaume étaflt sans doute moins odieuse que celle d'une simple chaumière; que les peuples n'ont aucuns droits distincts de ceux de leurs souverains, et peuvent être assimilés au bétail d'une métairie; que la souve- raineté se perd et s'acquiert par le seul fait de la conquête; en un mot, que tout est légitime à qui est le plus fort. La disposition que l'on a prétendu faire du royaume de Saxe serait l'équilibre de l'Europe : lo en créant contre la Bohême une force d'agression très-grande; 2o en créant au sein du corps germanique et pour un de ses membres une force d'agression hors de proportion avec les forces de résistance de tous les autres, ce qui mettrait ceux-ci dans un péril toujours imminent, et les

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sept ans faisaient redouter de voir la Prusse établie sur les frontières de la Bohême , et qui sentait d'un autre côté qu'avec le voisinage d'une Pologne in- dépendante , il lui serait difficile de garder longtemps la Gallicie , prit aussi fait et cause pour le roi de Saxe. On entraîna l'Angleterre, qui n'avait aucun intérêt direct dans la question, mais qui peut-être se rendit aux arguments de M. de Talleyrand sur le danger d'ouvrir une porte trop large à l'influence

forrant de chercher des points d'appui au dehors, remlrait nulle la force de résis- tance que, dans le système général de réquilibre européen, le corps entier doit offrir etc. » Il est évident que ce point d'appui au dehors, pour les membres du corps germanique, ne peut être qu'une alliance plus étroite avec la France. D'ail- leurs la pensée du célèbre diplomate s'exprime clairement à ce sujet dans une autre note en date du 2 novembre, où, après avoir parlé des germes de division que sèmerait en Allemagne runion forcée de la Saxe et de la Prusse, il ajoute ces mots : a La France resterait-elle tranquille spectatrice de ces discordes civiles? Il est plutôt à croire qu'elle en profiterait, et peut-être ferait-elle sagement d'eu profiter. » Si je blâme la conduite du plénipotentiaire français dans cette circonstance, ce n'est pas que je veuille me porter défenseur des principes en vertu desquels oa voulait exproprier le roi de Saxe, et que je n'adhère pleinement à tout ce qui peut être dit contre cette application du droit du plus fort, qui, suivant les expressions de la note citée plus haut, assimile les peuples au bèlail d'une métairie. Mais, avec des convictions si intraitables sur tout ce qui pouvait violer la justice et le droit des na- tions il Y avait bien peu d'actes du congrès auxquels M. de Talleyrand ne dût refuser son concours. Il fallait s'opposer à ce qu'on enlevât la Norvège au roi de Danemark, à ce qu'on donnât la république de Gênes au roi de Sardaigne, et celle de Venise à l'empereur d'Autriche, à tant d'autres actes qui n'étaient possibles que parce qu'on reconnaissait très-positivement que /e^^eîz/'/e.f w'£)?!/«i<c!».'j' droits distincts de ceux de leurs souverains, et que la souveraineté se perd et s'acquiert par le seul {ait de la conquête. Il ne fallait pas réserver son opposition pour le seul cas peut-être oti les pro- iels des puissances fussent en harmonie avec le véritable équilibre de l'Europe et avec les intérêts de la France. D'ailleurs, il y avait dans la réunion proposée des convenances qui lui étaient une partie de ce qu'elle présentait d'odieux. Les Saxons, unis à la Prusse, auraient été soumis à un prince de même race , de même langue, de même re- ligion ; il n'y avait pas d'incompatibilité naturelle et invincible entre eux et les Prus- siens et ce n'était pas un de ces amalgames impossibles comme quelques-uns de ceux qui furent tentés alors. Le roi de Saxe, prince catholique, aurait reçu en West- phalie ou sur le Rhin des sujets allemands et catholiques, ce qui aurait prévenu les collisions fâcheuses entre rÉglise et l'État qui devaient s'élever quelques années plus tard. Enfin, il est de fait que, pour vider le différend, on a fini par enlever au roi de Saxe, sans compensation, la moitié de son royaume, et M. de Talleyrand y consentait d'avance, comme le prouve un passage de sa note. Mais apparemment celte moitié n'appartenait pas moins légitimement au roi que celle qu'on lui laissait, et la confisca- tion d'une portion si notable n'était pas plus justifiable en droit que celle du tout. Nous le répétons donc, le plénipotentiaire français, s'il y avait eu chez lui quelque peu de patriotisme et de bonne foi, devait ou protester absolument, et dans tous les cas, contre le système de droit public adopté par le congrès, ou, laissant de côté des principes que personne n'était disposé n prendre au sérieux, ne considérer le> diverses questions qui se présentaient que dans leurs rapports avec les intérêts de la France,

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française sur le continent. Les dissentiments allèrent si loin sur celte question qu'ils donnèrent lieu de part et d'autre à des démonstrations hostiles , et qu'on fut au moment de prendre les armes. Une triple alliance fut conclue le 6 jan- vier 1815 entre la Fiance , l'Angleterre et l'Autiiche , pendant que d'un autre côté le grand-duc Constantin invitait les Polonais à se réunir pour la défense de leur existence politique , et que le comte de Nesselrode déclarait au congrès, au nom de l'empereur, que huit millions d'hommes s'armaient pour reconqué- rir leur indépendance. Voilà en étaient venues, au commencement de 1815, les négociations relatives à la double question saxonne et polonaise. On ne s'entendait guère mieux sur les autres arrangements territoriaux à faire en Al- lemagne, non plus que sur l'établissement de la constitution germanique. Le principe avait été posé d'une manière vague et générale par l'article du trailé de Paris il était dit : « Les États de l'Allemagne seront indépendants et unis par un lien fédéral. « Restait à savoir de quelle nature serait ce lien, jusqu'où irait cette indépendance, et de quelle manière les deux choses se concilieraient. Les cinq principales puissances allemandes, l'Autriche, la Prusse, la Bavière, le Wurtemberg et le Hanovre , qui de sa propre autorité avait changé le bonnet électoral.en couronne royale (1), se réunirent pour délibérer sur cette impor- tante et difficile question. Les autres États, dont les souverains ne portaient pas le titre de roi , ne furent pas admis à ce conseil , à leur grand méconten- tement, et formèrent avec les villes libres une seconde assemblée, des actes de laquelle on ne paraissait pas vouloir tenir beaucoup de compte. Plusieurs pro- jets furent successivement présentés dans le comité des cinq cours. Malgré le vœu d'une partie des populations et de quelques princes du second ordre , l'idée de rétablir la dignité impériale fut abandonnée dès le principe. La mai- son d'Autriche, pour laquelle cette dignité n'avait été dans les derniers temps qu'un fardeau et un obstacle, n'était pas disposée à la reprendre à des condi- tions plus défavorables encore que celles que présentait la constitution de l'an- cien empire ; or, elle savait bien qu'il n'était pas possible d'en obtenir d'autres avec des électeurs devenus rois, qui, aux termes des traités, réclamaient l'indépendance absolue et la plénitude de la souveraineté. Cette indépendance et cette souveraineté n'étaient guère compatibles avec la notion même d'État fédératif , qui implique de la part de chaque membre l'abandon d'une portion de ses droits au profit de la communauté; mais les princes du second ordre surtout ne voulaient pas entendre parler de concessions sur cet article. On proclamait à haute voix la nécessité d'un lien étroit entre les membres du corps germanique , mais on ne consentait à rien de ce qui eût été nécessaire pour resserrer ce lien. L'Autriche et la Prusse voulaient un système qui plaçât la confédération sous leur influence égale (2) , et qui leur donnât , tant qu'elles resteraient unies , la direction générale des affaires de l'Allemagne. Ce fut

(1) Le roi de Saxe, dont les Etats étaient sous le séquestre, et dont le sort n'était pas fixé, ne fut pas admis à prendre part à ces délibérations.

(2) « Sa Majesté Impériale , écrivait le prince de Metternich au prince de Harden- berg, vise à établir l'équilibre le plus complet entre l'influence que l'Autriche et la Prusse se trouveraient appelées à exercer eu Allemagne.» (Lettre du 22 octob. 1814.)

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la base des premiers projets le conseil fédéral suprême élait toujours com- posé de manière à ce que les deux grandes puissances y eussent la majorité absolue des voix. Ce plan échoua contre l'opposition des États secondaires , qui pensaient avec quelque raison que la seule force des choses donnerait tou- jours à l'Autriche et à la Prusse une assez grande prépondérance pour qu'il ne fût pas nécessaire de la leur assurer par un article de la constitution : des mois se passèrent sans qu'on pût s'entendre à ce sujet.

Un autre point non moins difficile à régler était la position particulière des sujets de la confédération, tant vis-à-vis des souverains particuliers que vis-à- vis de l'autorité fédérale. Pour exciter la nation à se soulever contre Napoléon, on avait fait retentir le mot de liberté à ses oreilles, et les proclamations des puissances contenaient à cet égard les promesses les plus solennelles : ces promesses, on avait l'inlenlion de les tenir, mais il s'agissait de savoir com- ment et dans quelle mesure. On tombait assez généralement d'accord que des constitutions d'États territoriaux devaient être rétablies ou introduites dans les divers pays de l'Allemagne ; seulement il restait à décider si ces constitu- tions seraient prescrites par l'acte fédéral, si on conserverait les vieilles formes ou si on en introduirait de nouvelles, enfin si l'on établirait un mini- mum de droits politiques que tout souverain serait tenu d'accorder à ses sujets : ces divers points donnaient lieu à de graves dissentiments. L'Autriche, malgré ses traditions et les difficultés particulières de sa situation, paraissait disposée à plus de concessions qu'on n'aurait eu le droit d'en attendre de sa part. Quant à la Prusse, elle se prononçait hautement à cette époque en faveur des idées libérales. Les réformes opérées dans sa législation et son adminis- tration, par les ministres Stein et Hardenberg, lui rendaient plus facile peut- être qu'à aucun des autres États allemands l'établissement d'une constitution représentative (l)j puis l'impulsion qu'elle avait donnée au mouvement de 1813, et la place qu'elle avait conquise dans les sympathies de l'Allemagne, lui fai- saient croire qu'elle pourrait tenter avec succès cette expérience. Elle espérait augmenter encore par son immense popularité et rallier exclusivp^ment à elle la portion la plus active et la plus éclairée de la nation (2). Le Hanovre, de son côté, agissait dans le sens des idées anglaises : il demandait qu'on assurât aux états de chaque pays le droit de concourir librement à l'assiette des contributions, de participer à la confection des lois nouvelles, de sur- veiller l'emploi des impôts consentis et de demander la punition des fonction- naires publics coupables de malversation. La note présentée le 21 octobre par le plénipotentiaire hanovrien contenait à cet égard des considérations remar-

(1) « A l'époque du congres de Vienne , dit un écrivain , la Prusse était incompara- blement le plus avancé ile tous les Etats allemands et celui qui pouvait le plus facile- ment établir une représentation de la nation , parce qu'il s'y était préparc depuis long- temps. » [Die Zeityenossen, Vie «le Harilefiberg.)

(2) « Les Prussiens disent qu'ils appellent et appelleront par système tous les gens de talent à leur service, imaginant qu'en possédant l'intelligence de l'Allemague, le reste ne sera qu'un caput morluum qui pliera devant leur aigle. » (Gagera , Mein AnUicil an der Polilik , tom. Il, pag. 188.)

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quables : « Le gouvernement représentatif, disait-elle, a été de droit commun en Allemagne depuis les temps les plus reculés. Dans beaucoup d'États, ses principales dispositions reposaient sur des traités entre le souverain et ses sujets, et même, dans les pays les constitutions d'états ne furent pas con- servées , les sujets avaient certains droits importants que les lois de l'empire reconnaissaient et protégeaient... Il n'y a pas d'idée de despotisme impliquée dans l'idée de la souveraineté. Le roi de la Grande-Bretagne est incontesta- blement aussi souverain qu'aucun autre prince en Europe, et les libertés de son peuple fortifient son trône au lieu de le miner. » La Bavière et le Wurtem- berg, au contraire, repoussaient toute proposition de ce genre, comme ne pouvant se concilier avec la plénitude de souveraineté qui leur avait été con- férée par le traité de Presbourg et l'acte de la confédération du Rhin , et que les traités particuliers de 1813 leur avaient garantie. Le plénipotentiaire ba- varois déclara que son souverain ne consentirait jamais à ce que ses sujets pussent avoir recours contre lui au conseil fédéral. L'envoyé de Wurtemberg déclara également qu'il avait pour instructions de n'accéder à aucune disposi- tion qui pût restreindre les prérogatives des princes dans l'intérieur de leurs États : l'acte fédéral, selon lui , ne devait pas faire mention des droits des In- dividus à l'égard de leurs souverains. Le plénipotentiaire hanovrien répondit que le prince régent ne pouvait pas admettre que les changements qui avaient eu lieu en Allemagne eussent donné aux princes des droits de souveraineté despotique sur leurs sujets, ni que le renversement de la constitution germa- nique eût pu légitimer celui de la constitution particulière des divers États , encore moins que les conventions conclues par les princes allemands avec Bonaparte, ou les traités faits plus tard avec les puissances alliées, eussent pu leur conférer des droits sur leurs sujets qu'ils n'auraient pas légitimemeul possédés antérieurement. Avec des dissidences aussi tranchées , il n'était pas aisé d'arriver à un résultat : aussi fut-on bientôt obligé de suspendre les dé- libérations. Le 16 novembre 1814, le roi de Wurtemberg fit déclarer par son plénijlbtentiaire qu'on ne pouvait prendre un parti définitif tant qu'on ne con- naîtrait pas avec précision l'état des possessions de chaque prince , et que l'intérêt de sa monarchie et de sa maison ne lui permettait pas de contracter des obligations sur un point particulier avant qu'on lui eût communiqué le plan général de l'ensemble et les développements qui manquaient encore. A dater de ce moment, le comité des cinq puissances cessa de s'assembler, et on ne s'occupa plus officiellement de l'organisation de l'Allemagne. Seulement les ministres des princes du second ordre et des villes libres continuèrent leurs délibérations, quoique n'ayant pas qualité pour rien décider, et demandèrent sans succès la réunion de tous les États allemands.

Il est difficile d'imaginer comment tant de divisions auraient pu cesser et tant de divergences se mettre d'accord, si la nouvelle du débarquement de Bonaparte en France, et bientôt après celle de son installation aux Tuileries , n'étaient venues tomber comme un coup de foudre au milieu des négociations du congrès et mettre un terme aux lenteurs et aux incertitudes. On eût dit que l'Europe était incapable de rien conclure sans l'intervention de son ancien do- minateur. Devant le danger commun, les dissentiments s'effacèrent et les al-

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liances se renouèrent. Chacun fit quelques concessions au moyen desquelles on put régler sommairement les questions territoriales, et on se prépara en toute hâte à une hitte il fallait être victorieux pour que les décisions qu'on venait de prendre eussent quelque valeur. La question de la constitution de l'Alle- magne fut résolue sous l'empire des mêmes nécessités. La Prusse et l'Autriche se concertèrent pour présenter un projet qui pût servir immédiatement de base aux délibérations; des conférences commencèrent le 25 mai, et le 8 juin l'acte fondamental de la confédération germanique était signé. Quelques-unes des parties contractantes, notamment la Prusse et le Hanovre , déclarèrent qu'elles ne donnaient leur signature que parce qu'il valait mieux avoir une confédération imparfaite que de n'en pas avoir du tout; elles exprimèrent l'espoir que la diète germanique constituée par l'acte fédéral en corrigerait les défectuosités et en remplirait les lacunes. Le Wurtemberg ne prit point part aux délibérations et n'accéda à la confédération que le l*' septembre.

On sait assez comment fut résolue la question polonaise. L'espoir qu'avaient fait naître les bonnes inlenlions de l'empereui; Alexandre s'évanouit, et la Pologne fut partagée de nouveau entre les ti ois complices du partage primitif. Le roi de Saxe garda son litre, sa capitale et à peu près la moitié de ses États. Le reste fut donné à la Prusse avec de nouveaux territoires en Westphalie et la plus grande partie des pays situés sur la rive gauche du Rhin. Ces acquisi- tions, jointes à celles du traité de Lunéville, dans lesquelles la Prusse rentrait de plein droit, formaient un État nouveau, une fois plus peuplé et plus riche que ne l'avait été la monarchie du grand Frédéric. L'Autriche ne reprit en Alle- magne que le Tyrol et Salzbourg; toute son ambition sembla se porter vers l'Italie, elle se fit donner, sous le nom de royaume lombardo-vénitien, toute la partie de ce beau pays comprise entre le Tesin, le , la mer Adria- tique et les Alpes. Les territoires allemands disponibles qui n'avaient pas été adjugés à la Prusse servirent à indemniser la Bavière de la perte du Tyrol et de Salzbourg, et à donner à quelques autres États des limites à leur conve- nance. Les anciens membres de la confédération du Rhin conservèij^nt les avantages que leur avait faits Napoléon, à l'exception du prince-primat, qui avait renoncé antérieurement à son grand-duché de Francfort, du grand-duc de Wurzbourg auquel la Toscane fut restituée , et de quelques petits princes punis de la médiatisation à cause de leur fidélité à la France. Les souverains dont la dépouille avait servi à former le royaume de Westphalie , s'étaient remis en possession pendant le cours de la guerre ; quelques-uns d'entre eux reçurent un accroissement de territoire, notamment le roi de Hanovre. Les ducs d'Oldenbourg, de Mecklenbourg et de Saxe-Weimar reçurent le titre de giands-ducs. On fit aussi un grand-duché de la province de Luxembourg , laquelle, bien qu'annexée au royaume des Pays-Bas, dut faire partie de la con- fédération germanique. Quatre villes libres recouvrèrent leur existence poli- tique : ce furent Francfort, destinée à être le siège de la diète , et les trois villes hanséaliques, Brème, Lubeck et Hambourg. La défaite de Napoléon à Waterloo rendit |)ossible la mise à exécution de tous ces arrangements , et le second traité de Paris enleva encore à la France quelques parcelles du territoire qui lui avait été laissé.

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Nous avons vu au milieu de quelles circonstances fut enfanté l'acte consti- tutif de la confédération germanique; il faut maintenant examiner cet acte en lui-même et en faire connaître les principales dispositions. « Les princes souverains et les villes libres d'Allemagne, dit l'art, l", en comprenant dans cette transaction LL. MM. l'empereur d'Autriche, les rois de Prusse, de Dane- mark et des Pays-Bas, et nommément l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse pour toutes celles de leurs possessions qui ont anciennement api)artenu à l'em- pire germanique, le roi de Danemark pour le duché de Holstein , et le roi des Pays-Bas pour le grand-duché de Luxembourg, établissent entre eux une confédération perpétuelle qui portera le nom de confédération germanique. » L'art. 2 indique le but de celte confédération , qui est « le maintien de la sû- reté extérieure et intérieure de l'Allemagne, de l'indépendance et de l'inviola- bilité des États confédérés. » Suivant l'art. 3, a les membres de la confédéra- tion comme tels sont égaux en droits ; ils s'obligent tous également à maintenir l'acte qui constitue leur union. » L'égalité entre les confédérés est, comme on voit, posée en principe, et le projet de conférer à l'Autriche et à la Prusse une suprématie légale a échoué contre la résistance des États de second ordre. Sans doute les grandes puissances sauront plus tard se faire la part du lion; mais elles ne pourront établir leur prépondérance que par la voie diploma- tique, et en mettant au service des intérêts communs à tous les princes leur force supérieure et l'ascendant naturel que celle force leur assure.

L'article 4 confia les affaires de la confédération à une diète fédérative dans laquelle tous les membres doivent voter par leurs plénipotentiaires , soit indi- viduellement, soit collectivement, de la manière suivante: Autriche, une voix; Prusse, une voix; Bavière, une voix; Saxe, une voix ; Hanovre, une voix; Wurtemberg, une voix ; Bade , une voix ; Hesse-Électorale , une voix ; Hesse- Darmsiadt , une voix ; Danemark pour le Holstein , une voix : Pays-Bas, pour le Luxembourg, une voix ; maisons grand-ducale et ducales de Saxe, une voix ; Brunswick et Nassau, une voix ; Mecklenbouig-Schwerin et Strelitz, une voix; Holstein-Oldenbourg , Anhalt et Schwarzbourg, une voix; Hohenzollern, Liechtenstein, Reuss, Schaumbourg-Lippe , Lippe et AYaldeck, une voix; les villes libres de Lubeck, Francfort , Brème et Hambourg, une voix : total, dix- sept voix. Les quatre articles suivants sont relatifs à l'organisation de la diète ft h la forme de ses délibérations. C'est l'Autriche qui a la [)résidence, mais chaque État ayant le droit de faire des propositions qui doivent êlre mises en délibération dans un temps fixé, cette présidence n'est guère qu'honorifique, La diète a deux manières de délibérer. Habituellement, elle se forme en as- semblée ordinaire (e«^e/e Eaih), avec dix-sept voix léparties comme on l'a vu plus haut; mais, lorsqu'il s'agit « de lois fondamentales à porter, de changements à faire dans celles qui existent, de mesures à prendre par rap- port ù l'acte fédéral lui-même, d'institutions organiques ou d'autres arrange- ments d'un intérêt commun à adopter, » la diète doit se former en assemblée l)léniôre ou générale (plénum), auquel cas la distribution des voix est calculée sur l'étendue respective des États; alors chacun des trente-huit membres vote séparément. L'Autriche et les cinq rois allemands ont chacun quatre voix Bade, les deux Hisses, le Danemaik pour le Holstein , les Pays-Bas pour le

3i ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE.

Luxembourg, chacun trois; Brunswick, Mecklenbourg-Schwerin et Nassau, chacun deux; les vingt-quatre autres princes et villes libres, chacun une : le total est alors de soixante-neuf voix C'est l'assemblée ordinaire qui décide si une question sera portée à l'assemblée générale et qui prépare les projets de résolutions qui doivent être portés à celle-ci. Dans la première , les décisions se prennent à la majorité absolue , et en cas de partage la voix du président est prépondérante ; dans la seconde , les deux tiers des voix sont nécessaires pour prendre une résolution. Cette majorité même ne suffit pas, et il faut l'u- nanimité « quand il s'agit de l'acceptation ou du changement de lois fonda- mentales , d'institutions organiques, de droits individuels ou d'affaires de re- ligion. » La diète est permanente; elle peut cependant, lorsque les points soumis à sa délibération se trouvent réglés, s'ajourner à une épo(|ue fixe, mais pas au delà de quatre mois. Les articles 9 et 10 fixent l'ouverture de la diète au !«' septembre 1815. Le premier objet à traiter par elle doit être « la rédac- tion des lois fondamentales de la confédération et de ses institutions organi- ques, relativement à ses rapports extérieurs , militaires et intérieurs. » li'ar- ticle 11 est relatif à l'indépendance et à la sûreté extérieure de la confédération. Les Étals qui la composent s'engagent à défendre non-seulement l'Aliemagne entière, mais chaque Etat particulier de l'union , s'il est attaqué , et se garan- tissent mutuellement toutes celles de leurs possessions qui se trouvent com- prises dans cette union. Lorsque la guerre est déclarée par la confédération , aucun membre ne peut entamer de négociations particulières avec l'ennemi, ni faire la paix ou un armistice sans le consentement des autres. Les membres de la confédération se réservent pourtant le droit défaire des alliances, mais en s'obligeant à ne contracter aucun engagement qui serait dirigé contre la sûreté de la confédération ou des États qui la composent. Ils s'engagent de même à ne se faire la guerre sous aucun prétexte et à ne point poursuivre leurs différends par la force des armes, mais à les soumettre à la diète, qui doit essayer la voie de la médiation. « Si ce moyen ne réussit pas, et qu'une sen- tence juridique devienne nécessaire, il y sera pourvu par un jugement aus- Irégal {austraegal Instanz) bien organisé auquel les parties contendantes se soumettront sans appel. » Il n'y a rien de plus sur la question si importante d'un tribunal fédéral que plusieurs puissances, entre autres la Prusse, avaient déclaré être la pierre angulaire de l'édifice germanique. Cette question est éludée et renvoyée à l'avenir, comme toutes celles sur lesquelles les dissenti- ments étaient trop prononcés. L'article 15 , qui est relatif aux constitutions à établir, est d'un laconisme extraordinaire ; il est ainsi conçu : « Dans tous les États allemands, il y aura une constitution d'États territoriaux (/anrfs^ae/u/isc/ie Ferfassung). » Il n'est dit ni si ces constitutions doivent être établies dans un délai fixé , ni quelles bases communes elles devront avoir , ni dans quels rap- ports elles se trouveront avec la constitution fédérale. « Qu'aurait-on dit sous le roi Jean en Angleterre, avait observé M. de Gagern lors de la discus- sion de cet article, si l'on avait décrété : 11 y aura une grande charte ou un parlement , sans déterminer ce qu'il y aura dans celle-là ou ce qui sera traité dans celui-ci? » L'article 14 est consacré à régler la position des médiatisés. Environ quatre-

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vingts princes ou comtes avaient été dépouillés par rélablisseiiient de la confé- dération du Rhin , ou par des actes postérieurs , des droits honorifiques et utiles qui en faisaient autant de petits souverains. Us avaient espéré avoir, eux aussi, leur restauration, et ils avaient vivement réclamé auprès du congrès le rétablissement de leur souveraineté, leur admission à la diète et une indem- nité pour les pertes qu'ils avaient éprouvées. L'Autriche et la Prusse désiraient qu'on leur accordât des voix collégiales^ la Bavière , le Wurtemberg et la Hesse grand-ducale s'y opposèrent , et on convint que cette question aussi se- rait renvoyée à la diète (1). L'article 14 énumère les honneurs, les droits et privilèges qu'on juge compatibles avec la souveraineté des princes dont ils sont devenus les sujets. Ils conservent ledroit d'égalité de naissance (-Eèen- burtigkeit) (-2). Les chefs de ces familles sont les premiers membres de l'État auquel ils appartiennent. Ainsi, dans les pays il y a deux chambres, ils sont membres nés de la première; eux et leurs familles forment la classe la plus privilégiée particulièrement sous le rapport de l'impôt. 5" Ils conti- nuent de jouir de tous les droits et avantages attachés à leur propriété qui n'appartiennent ni au pouvoir suprême ni aux prérogatives des gouverne- menls, tels que ceux établis par leurs anciens contrats de familles, le privilège d'être jugés par des tribunaux spéciaux, l'exercice de la justice civile et cri- minelle en première et quelquefois en seconde instance, la juridiction fores- tière, la police locale, la surveillance des églises, des écoles et des fondations pieuses, etc., toutefois en se conformant aux lois du pays qu'ils habitent, à sa constitution militaire , et en restant sous la haute surveillance des gouverne- ments. Quelques-uns de ces privilèges sont accordés à l'ancienne chevalerie d empire {Reichsritterschaft). « Dans les provinces séparées de l'empire par la paix de Lunéville , et qui y ont été réunies de nouveau, ces principes doi- vent subir dans leur application les restrictions que les circonstances rendent nécessaires. » Ce dernier paragraphe s'applique aux pays qui avaient fait par- lie de l'empire français et la suppression de tous les droits seigneuriaux avait changé les fiefs en propriétés libres. Il est évident que, dans ces pays, l'aristocratie ne pouvait pas être rétablie dans ses anciens droits sans un bou- leversement général de tous les rapports existants. Elle pouvait l'être jusqu'à un certain point sur la rive droite du Rhin, parce que la plupart des privi- lèges mentionnés plus haut n'avaient pas cessé d'exister au profit de la no- blesse immédiate, spécialement en Bavière, le gouvernement l'avait traitée assez favorablement. Ce fut même en général l'ordonnance bavaroise qu'on prit pour base en réglant les avantages qu'on trouvait juste de faire aux média- tisés, puisque les engagements contractés, les considérations politiques, la

(1) Il est dit dans l'article 6 de l'acte fédéral que la diète, en s'occupant des lois organiques de la confédération , examinera si l'on doit accorder quelques voi\ collec- tives aux anciens États d'empire médiatisés. Par le fait, ces voix ne leur furent point accordées.

(2) Dans les maisons souveraines de rAllemagne, les enfants nés d'une mésalliance n'ont pas droit à la succession. On considère comme mésalliance tout mariage conclu avec une femme dont la famille n'a point ce droit iï£(>enburli(//ceii.

^6 ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE.

nécessité l'on croyait élre de diminuer autant que possible le nombre des jH'lits États, ne permettaient pas de leur rendre rexislence indépendante dont Napoléon les avait dépouillés. Du reste , quelques privilèges que leur assurât l'acte fédéral, ces avantages étaient bien au-dessous de leurs espérances et de leurs prétentions. Aussi un grand nombre de maisons médiatisées protestèrent- elles le 13 juin contre ces dispositions.

Quelques princes seulement avaient trempé dans la médiatisation, tandis qu'il n'y en avait aucun qui n'eût pris part à la sécularisation et qui n'en eût larffement profîtéj de vint sans doute qu'on fit quelque chose pour l'aristo- cratie et qu'on ne fit rien pour l'Église catholique. On garantit les pensions accordées aux membres de l'ancien clergé par la résolution d'empire du 25 février ISOô , mais rien ne fut réglé quant au rétablissement des évêchés, à la dotation de l'Église, à l'accomplissement des promesses faites ùRalisbonne lors de la sécularisation, et qui pour la plupart n'avaient pas été tenues. L'É- glise catholique d'Allemagne ne pouvait guère prétendre à ce qu'on lui rendît son ancienne position politique, mais il eût été juste et habile de ne pas l'ahandonner aux caprices des princes, de lui assurer une existence conve- nable et de lui garantir dans l'ordre spirituel au moins une partie de l'indé- pi iidance qu'elle avait possédée autrefois en vertu de la constitution de l'era- l»ire. D'ailleurs, ce point important n'avait pas été laissé dans l'oubli lors de la discussion de l'acte fédéral, car le projet présenté par la Prusse et l'Autri- che contenait un article ainsi conçu : « La religion catholique en Allemagne lecevra, sous la garantie de la confédération, une constitution aussi uniforme que possible par laquelle elle ne fera qu'un corps et qui lui assurera les moyens de pourvoir à ses besoins. » Mais cet article fut rejeté à la demande de la Bavière; et en efîet il ne résolvait aucune question , puisqu'il se bornait à promettre une constitution sans déteruiiner quelles en seraient les bases et sans dire qui aurait qualité pour la décréter. 11 valait mieux ne rien dire que de poser des règles aussi vagues et susceptibles de tant d'interprétations di- verses ; aussi se borna-t-on , en ce qui concernait la religion , à déclarer que « la différence des communions chrétiennes dans toute l'étendue de la confé- dération n'apporterait aucune différence dans la jouissance des droits civils et politiques. » L'Autriche et la Prusse auraient désiré que le bénéfice de l'é- galité des cultes s'étendît aux juifs, mais l'opposition de quelques États se- condaires ne le permit pas , et l'on renvoya à la diète, comme toujours, le suiu d'examiuer « comment on pourrait améliorer l'état civil de ceux qui pro- fessent la religion juive et jusqu'à quel point on pourrait leur accorder la jouissance des droits civils contre l'acceptation de tous les devoirs du ci- l<;yen. »

L'article 18 est relatif aux droits individuels assurés à tous les sujets de la coiifédératiou ; ces droits sont sans doute fort modestes , et la limite n'en est pas longue. Ce sont : 1" celui d'acquérir et de posséder des immeubles en dehors des limites de l'État qu'ils habitent, sans pour cela être soumis dans un État étranger à plus de charges et de taxes que les sujets de ce pays; de passer lihi ement d'un Étal de la confédération dans un autre qui consent évidemment à les recevoir comme sujets; 5' d'y prendre du service civil et militaire; 4" de

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porter leur foilunc d'un État dans un autre sans être soumis au droit de dé- tiaction ou d'émigration (jus detractus , gabella emirjrationis). La liberté di' la presse est nommée dans le même article , mais c'est encore une question renvoyée à la diète, qui doit s'occuper, lors de sa première réunion , de la ré- daction de lois uniformes sur ce point. L'article 19 réserve encore à la diète les délibérations sur les mesures relatives aux rapports commerciaux des dif- férents États entre eux, ainsi qu'à la navigation des fleuves. L'article 20 , qui est le dernier, est de pure forme.

Telle est, sauf quelques dispositions transitoires ou de peu d'importance, l'analyse exacte de l'acte qui a constitué la confédération germanique, acte moins remarquable peut-être par ce qu'il dit que par ce qu'il passe sous silence. Aux réflexions sommaires dont nous avons accompagné ces principaux arti- cles, nous ajouterons quelques considérations sur la situation nouvelle les traités devienne ont placé l'Allemagne.

Et d'abord il est bien évident que l'ordre de choses établi par l'acte fédéral de 1815 n'est rien moins qu'une reslauiation du passé; c'est une organisation qui n'a rien de commun avec la constitution du saint empire romain; c'est une lenlative faite dans des voies non encore parcourues , afin de satisfaire au double besoin d'unité et d'indépendance réveillé tout récemment chez les peu- l>les germaniques. Il n'y a plus d'empereur, plus d'électeurs, plus de hiérar- chie entre les princes , mais seulement une alliance entre des souverains légalement égaux. On a emprunté à l'ancien empire l'idée d'une diète perma- nente; mais la composition en est toute changée, puisque ni l'Église, ni la noblesse, ni les villes (1), n'y sont plus représentées. L'ancienne diète avait trois collèges indépendants les uns des autres; ses décisions avaient besoin de la ratification de l'empereur pour acquérir force de loi. La nouvelle forme une assemblée unique et souveraine qui no reconnaît aucune autorité au-dessus d'elle. Tout est changé également dans la situation des membres du corps ger- manique : ce n'est plus sur la huile d'or, ni sur les capitulations électorales qu'ils font reposer leurs prérogatives, c'est sur les décrets d'un conquérant étranger, qui leur a distribué de nouveaux titres, de nouvelles provinces, et qui a substitué à leur autorité, limitée jadis par en haut et par en bas, ce qu'ils se plaisent à nommer la plénitude de la souveraineté. Quelques-uns, déjiouillés par Napoléon , rentrent en possession de leurs États ; mais , comme on ne les juge pas de pire cor.dilion que les autres, on trouve juste qu'ils se mettent à leur niveau par l'éclat des titres et l'étendue du pouvoir. L'équilibre de l'ancien empire n'est pas moins complètement bouleversé. L'Autriche, avec la dignité impériale, a perdu les points d'appui qu'elle trouvait autrefois dans les souverainetés ecclésiastiques et dans la foule des petits princes. Tournant son ambition d'un autre côté, elle n'aspire plus à d'autre influence en Alle- ni.igne qu'à celle que peut lui procurer son union avec la Prusse. Elle abdique

(1) Il y a bien quatre villes libres, ayant à elles (onles une voix dans l'assemblée ordinaire de la diète; mais qu'est-ce que cela auprès de l'ancien collège des villes, qui délibérait de son rôtéet dont le ronsenlement était nécessaire pour une résolution «l'empire .'

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par le fait , au profit de son ancienne rivale , une prépondérance dont elle était jadis si jalouse. Tandis qu'elle se retire et se concentre au sud-est pour sur- veiller et contenir ses possessions slaves et italiennes , la Prusse, devenue, grâce à son énorme part dans les dépouilles de l'Église, la grande puissance allemande, s'allonge démesurément vers l'ouest, s'asseoit sur le Rhin et sur la Moselle, et prend, pour ainsi dire, à revers l'Allemagne méridionale. Ses forces, il est vrai, sont disséminées sur une immense étendue; mais cet in- convénient est compensé par l'avantage d'avoir partout des positions au moyen desquelles aucun point de la confédération ne peut plus se soustraire à son ac- tion. Avec son empire s'étend et s'agrandit l'influence protestante , désormais sans contre-poids. Le catholicisme, réduit à deux voix dans le conseil suprême de la confédération (1), échange son ancienne prééminence contre une position subalterne, et les catholiques allemands , malgré leur supériorité numéri- que (2) , ne peuvent plus espérer que leurs intérêts soient comptés pour quelque chose dans la direction de la politique nationale.

Quoique le congrès de Vienne ait sanctionné bien des usurpations et con- sacré bien des injustices, quoiqu'il ait manqué à bien des promesses et trompé bien des espérances, il lui a été beaucoup pardonné par les Allemands, à cause de la satisfaction qu'il s'est efforcé de donner au plus cher de leurs vœux, celui de l'unité et de l'indépendance nationales. C'était la haine de l'oppression étrangère qui avait amené le mouvement de 1815, et qui, pour la première fois depuis bien des siècles, avait réuni dans un sentiment commun tous les enfants de l'Allemagne : les rédacteurs de l'acte fédéral s'en sont souvenus. 0:i le voit aux précautions qu'ils ont prises contre l'étranger, à leurs efforts pour prévenir le letour d'un état de choses |)areil ù celui qu'avaient amené de lon- gues dissensions intestines. Désormais tous les membres du corps germanique sont solidaires ; quiconque attaque l'un d'eux, a pour adversaire la confédé- ration tout entière. En revanche, ils ne peuvent plus faire séparément la guerre ou la paix, ni mettre leurs intérêls particuliers à part des intérêts communs ; l'ennemi , quel qu'il soit , n'aura désormais affaire qu'à une Allemagne com- pacte et unie, et le scandale du traité de Bàle ne doit plus pouvoir se renou- veler. Tel a été le but de l'article 11 de l'acte fédéral, et quoique tous les

(1) L'Autriche et la Bavière ont une vois chacune dans l'assemblée ordinaire de la diète. Trois petits princes catholiques, Hohenzollern-Sismaringen , Hohenzollern- Hechingcn et Liechtenstein, n'ont qu'une voix en commun avec cinq princes protes- tants. Le roi de Saxe, à la vérité, professe la religion catholique ; mais son royaunie est un des centres les plus actifs du protestantisme. Dans l'ancien empire, il faisait partie du corps des évanjjéliques, et il est notoire que dans la nouvelle diète il ne re- présente et ne peut représenter que l'intérêt protestant. Les catholiques ont donc deux voix sur dix-sept dans l'assemblée ordinaire, ou onze sur soixante-neuf dans l'assemblée générale.

(2) D'après l'évaluation de Hassel , la confédération compte quinze millions de catho- liques et uu peu plus de treize mUlions de prolestants ; le catholicisme a donc la ma- jorité dans le peuple, mais il est en très-faible minorité parmi les iirinces, et ce sont les princes seuls qui comptent.

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dangers ne soient pas prévenus , quoique la position exceptionnelle des puis- sances qui ont des Étals hors de la confédération puisse et doive amener des complications très-graves , il faut reconnaître pourtant qu'on a fait à peu près tout ce que les circonstances permettaient de faire , et que la position de l'Al- lemagne actuelle, par rapport à l'étranger, est meilleure que ne l'était celle du saint empire romain.

L'union future des peuples allemands contre l'ennemi extérieur est donc ga- rantie par l'acte fédéral, autant du moins que des lois et des traités peuvent garantir quelque chose. Une autre satisfaction fut donnée au sentiment de na- tionalité, en ce que l'Allemagne recouvra ses anciennes limites (1), et en ce que les populations allemandes n'obéirent plus qu'à des princes allemands. Le partage des territoires vacants, fait la plupart du temps au mépris de mille convenances morales dont la violation devait se faire ressentir plus tard , fut d'abord accepté de bonne grâce , à la faveur de l'enivrement de patriotisme et de fraternité qu'avait fait naître la délivrance récente. Un prince allemand et donné par les représentants de l'Allemagne paraissait toujours assez légitime. Tous les Allemands n'étaient-ils pas redevenus frères? N'avaient-ils pas abjuré pour jamais leurs divisions sur les champs de bataille ils avaient versé leur sang en commun? Les provinces rhénanes et la Westphalie auraient été mal reçues à cette époque à se plaindre de leur réunion à la Prusse et à regarder les Prussiens comme des étrangers. En les faisant passer sous le sceptre du plus populaire des libérateurs de la patrie, on croyait avoir beaucoup fait pour elles et beaucoup aussi pour l'unité de l'Allemagne, qui paraissait suiîi- samment assurée par la communauté de race et de langue entre les souverains et les sujets.

Quant à celte unité qui résulte de lois , d'institutions , de garanties communes, c'était le côté faible de la nouvelle constitution, et celle de l'ancien empire, malgré tous ses défauts , était plus satisfaisante sous ce rapport. L'empereur, la diète , les tribunaux d'empire, les cercles avec leurs assemblées , étaient autant de centres auxquels toutes les parties du corps germanique se ratta- chaient par quelque côté. Or, toutes ces institutions avaient disparu, ex- cepté une , et l'on n'avait rien mis à la place. Nous avons assez dit quels obstacles avaient paralysé toutes les tentatives faites pour arriver à une véritable organisation fédérative. 11 avait fallu se borner à constituer en assemblée souveraine un congrès permanent de plénipotentiaires, et ren- voyer à cette assemblée toutes les grandes questions de politique inlérieuie, en lui laissant le soin d'interpréter selon les circonstances les promesses vagues et les principes mal définis consignés dans l'acte fédéral. La plus im- portante de ces questions ajournées était celle des libertés politiques à ac- corder à tous les sujets delà confédération. C'était au nom de la liberté , comme

(1) On se plaignit toutefois qu'on n'eût pas repris à la France l'Alsace et la Lorraine, anciennes dépendances de l'empire germanique. Quelques Allemands n'onl pas encore pardonné au congrès de Vienne d'avoir respecté les conquêtes de Louis XIV , et nour- rissent l'espoir qu'un remaniement futur de l'Europe réparera ce qu'ils appellent une trahison envers la cause des races germaniques.

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au nom de l'unité , que les souverains avaient appelé aux armes la nalion allemande; elle ne séparait pas ces deux idées, et croyait avoir droit à ce double prix de sa victoire. On reconnaissait qu'il y avait danger et injustice à le iui refuser, et de louables efforts avaient été faits à Vienne pour arriver à laccomplissement des promesses de 1813. Mais les bonnes intentions des uns avaient été paralysées par le mauvais vouloir des autres, et de l'impossibilité de se mettre d'accord était résulté l'article de l'acte fédéraL qui , à vrai dire, laissait la question intacte. Il fallait pourtant en venir tôt ou tard à une solu- tion; mais comment l'espérer de la diète, les mêmes intérêts qui avaient lutté à Vienne allaient se retrouver en présence ? Aussi ne vint-elle pas de cette assemblée, et fut-elle le résultat d'une série d'événements qui trompèrent toutes les prévisions et intervertirent tous les rôles. Nous entrons ici dans la période la plus importante et la plus décisive de l'histoire de la confédération germa- niiiiie. Rien n'est peut-être plus propre à faire comprendre l'Allemagne , ses idées , ses opinions et ses passions que le tableau de ces années orageuses qui s'étendent du congrès de Vienne au congrès de Carlsbad. Nous allons essayer de le retracer aussi brièvement et aussi clairement que possible.

II. SITUATION DES PARTIS EX ALLEMAGNE DEPCIS 1815 JCSQI'eS 1819. CONGRÈS DE CARLSBAD.

Les nombreuses omissions que nous avons signalées dans l'acte fédéral firent, coiume on peut le croire, une pénible impression sur l'opinion publique. La na- lion allemande, après tant de promesses d'une part et tant d'espérances de l'autre, I estait sans garanties contre le pouvoir absolu des princes , sans tribunal fédéral pour protéger les sujets contre l'arbitraire desgouvernements, sans institutions politiques déterminées. Rien n'était décidé sur la liberté de la presse, sur la liberté individuelle, sur la diminution des armées, sur les rapports comraer- ci.'Jtix entre les États confédérés, sur la constitution et la dotation de l'Église, sur bien d'autres points non moins importants. Les princes n'avaient rien perdu de l'autorité sans limites qu'ils s'étaient arrogée et qui pour plusieurs d'entre eux n'était fondée que sur des usurpations formelles et sur cet acte de la con- fédération du Rhin qui avait fondé en Allemagne la domination étrangère. Des plaintes s'élevèrent donc de toutes parts ; la confiance commença à s'altérer et à faiie place au mécontentement et à l'inquiétude. Cependant on fondait encore des espérances sur la diète, à laquelle de si grands pouvoirs avaient été confiés, et qui était expressément chargée de remplir, des sa première réunion , plu- sieurs lacunes importantes du pacte fondamental; mais ces espérances s'éva- nouirent bientôt, et il n'en pouvait pas être autiement. La diète, eu vertu de r^îcte qui la constituait , ne pouvait prendre de résolutions sur les grands objets qu'à l'unanimité; or, c'était précisément sur les questions les plus essentielles qu'existaient les dissentiments les plus pi ononcés entre les princes de la confé- dération. Aussi , la plupart de ces questions , loin d'être résolues , ne furent pas même abordées , et le temps s'écoula en discussions stériles et pédantesques sur des objets secondaires, et ces discussions mêmes n'aboulissaienlle plus sou-

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vent à aucune conclusion. Le rôle de rassemblée fédérale fui donc très-insi- gnifiant pendant les quatre premières années de son existence , et c'est ailleuis que dans ses protocoles qu'il faut chercher l'iiistoire de cette période , qui fut pourtant, nous l'avons déjù dit, féconde en événements et en résultats.

A défaut d'institutions communes provenant de l'autorité suprême de la cou- fédération , chaque État particulier dut lecevoir de son souverain les institu- tions qu'il plairait à celui-ci de lui donner. De résulta naturellement une grande diversité dans la manière d'interpréter les obligations qu'imposait l'ar- ticle \ô du pacte fondamenlal. «Dans tous les États de la confédération, dis.irt cet article, il y aura une constitution d'Étals territoriaux. « Aucun terme n'élaul fixé pour l'accomplisseuient de cette prescription , l'exécution pouvait en ê[re retardée indéfiniment , à moins que la diète n'intervînt , ce qu'elle ne semblait pas disposée à faire. Dans le cas oîi les princes voudraient prendre l'initialivc , les expressions de l'acte fédéral les laissaient dans l'incertitude sur la nature des constitutions qui devraient être établies. Sufïisait-il, pour se mettre eu règle, de faire revivre les anciences assemblées d'Élats territoriaux parais- saient seulement certaines classes et certaines corporations , ou bien fallail-il admettre le système d'une représentation nationale dans le sens des idées mo- dernes et avec tout son cortège de garanties constitutionnelles, telles que la publicité des débats législatifs , la liberté de la presse , la responsabilité des ministres, etc.? Comme la diète ne s'expliquait pas non plus sur ce point, ru;;e ou l'autre de ces deux interprétations devait être adoptée suivant les nécessiîés et les intérêts de chacun. Ce fut en effet ce qui arriva.

Due séparation tranchée ne tarda pas à s'établir entre l'Allemagne seplcn- trionate et l'Allemagne méiidionale, parce que les Étals du nord se bornèrctrt en général à conserver ou à rétablir l'ancien ordre de choses, tandis que les États du midi se rattachèrent presque tous aux idées nouvelles et donnèrent des constitutions dont les bases étaient à peu près analogues à celles de la charle française. Celle différence s'explique aisément parla diversité des anlécédenls et des positions. Dans une partie de l'Allemagne du nord , les grands mouvp- ments de la période napoléonienne n'avaient amené aucun changement essen- tiel, et les idées, les habitudes , les lois , y étaient restées à peu près telles qn'à la fin du siècle précédent. Dans l'autre partie, celle donl Bonaparte avait fai! , au profit de son frère, le royaume de Wesiphalie , la domination française avait été trop impopulaire et de trop courte durée pour laisser des traces pro- fondes. Le retour des anciens souverains y avait été accueilli avec un enthoti- siasme qui ne permettait pas d'être très-exigeant à leiu- égard , et le rétablis- sement des vieilles institutions pouvait y paraître un complément naturel de la restauration des dynasties légitimes. 11 n'en était pas de même du midi de l'Allemagne , qui avait subi à un haut degré l'influence française. D'abord, les pays de la rive gauche du Rhin avaient fait partie de la France pendant vingt ans, le régime féodal y avait complètement disparu, et le code Napoléon y avait implanté des idées et des habitudes démocratiques. Quant aux États de la rive droite, comme le grand duché de Bade , le Wurtemberg et la Bavière, c'était à la France qu'ils d'îvaient leur agrandissemsnt et la nouvelle importance qu'ils avaient acquise ; ils avaient lo:)gtemi>s lié leur fortune ù celle de Napoléon,

62 ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE.

leurs armées s'étaient unies aux siennes pour conquérir le reste de l'Europe", et leurs gouvernements s'étaient plus ou moins modelés sur le gouvernement impérial. Pour établir l'unité et la régularité despotique de l'administration fiançaise dans des pays qui , comme la Souabe et la Franconie , avaient été , an temps du saint empire,presque exclusivement peuplés de seigneuries immé- diates et de villes libres, il avait fallu procéder révolulionnairement , c'est-à- dire s'attaquer directement à tout ce qui avait ses racines dans le passé. On avait donc beaucoup détruit , beaucoup nivelé , beaucoup bouleversé ; pour di- minuer les résistances ou les rendre inefficaces, on avait travaillé sans relâche à décrier dans l'esprit des peuples les vieilles institutions, les vieilles coutumes, les vieilles croyances. On n'avait cessé de lui parler de lumières, d'idées libérales, de progrès, sans trop s'inquiéter si les armes qu'on employait dans l'intérêt momentané du pouvoir , ne seraient pas quelque jour retournées contre lui avec avantage. C'étaient donc les gouvernemenis eux-mêmes qui avaient préparé les populations de l'Allemagne du sud à entrer plus tard , comme de plain-pied, dans la carrière des innovations et des expériences politi([ues. D'un autre côté, ces gouvernements n'avaient donné qu'une adhésion tardive et forcée au mou- vement national de 1813 ; ils ne s'étaient joints à la coalition contre Napoléon qu'au dernier moment, lorsque le déclin rapide de la fortune du conquérant eut donné à penser qu'il y avait moins de ris(|ues à courir en cédant à l'en- traînement populaire qu'en y résistant. Aussi , malgré la part active qu'ils avaient prise aux dernières luttes, ils étaient restés suspects aux patriotes purs, et on avait peine à leur pardonner leur longue complicité avec l'oppres- seur de l'Allemagne. On peut croire que le désir de regagner la popularité par une autre voie fut pour beaucoup dans la facilité avec laquelle ils adoptèrent les théories représentatives, qui, du reste, étaient encore des idées françaises. Il arriva donc que le midi se jeta en masse dans les voies constitutionnelles, tandis que le nord s'en tenait à la monarchie pure , plus ou moins légèrement modifiée.

Ce que nous venons de dire des pays du midi ne s'applique pas h l'Autriche ; malgré ses velléités quasi libérales du congrès de Vienne , elle interpréta l'ar- ticle 13 de l'acte fédéral delà seule manière qui pût se concilier avec sa crainte habituelle de tout changement et de tout mouvement politique. Elle se contenta donc de maintenir ou de rétablir (1) dans ses possessions allemandes les an- ciens États provinciaux , assemblées muettes et passives, depuis longtemps ré- duites à l'inertie la plus complète, et constituées de façon à ne gêner en rien l'action toute-puissante du gouvernement. Ce fut là, comme nous l'avons déjà

(î) L'empereur d'Autriche, rentré en possession tlu Tyrol, y rétablit, le 14 mars 1816, les anciens Etats, supprimés sous la domination bavaroise. Un écrivain allemand appelle ces Etals « des diètes à postulats qu'on ouvre solennellement à onze heures et qu'on congédie non moins solennellement à midi, après qu'elles ont entendu et ap- prouvé les propositions d'impôts du gouvernement. » Ces propositions sont ce qu'on a\>\)e\\e postulats. Les Etats dont nous parlons n'ont aucune part à la législation ; ils ont le droit de faire des pétitions et des remontrances , mais qu'ils ne peuvent envoyer à l'empereur (ju'avec son consentement.

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(lil, la marche suivie par les Étals secondaires du nord de l'Allemagne. Les uns, comme la Hesse éleclorale et le Holstein, ne tinrent aucun compte de l'article 1-3 et rétablirent le régime du bon plaisir pur et simple ; les autres , comme la Saxe, le Hanovre, le Mecklenbourg, remirent en vigueur leurs an- ciennes constitutions féodales, la noblesse presque seule avait des droits politiques, et ces droits eux-mêmes, n'étant plus que l'ombre des ancien- nes libertés du moyen-âge, ne pouvaient être considérés comme un contre- poids sérieux à l'inHuence de la cour et de l'administration. L'on garda ou l'on reprit paisiblement ses vieilles allures ; l'absolutisme régna sans contrôle, tan- tôt sage et modéré comme en Hanovre, tantôt absurde et fyrannique comme dans la Hesse électorale, mais partout supporté avec assez de patience par des populations dociles et dévouées à leurs souverains, chez lesquelles le besoin de la vie politique ne s'était pas encore éveillé.

La Prusse était dans une position toute particulière , comme tenant à la fois à l'Allemagne du nord par la plus grande partie de ses possessions, et à l'Alle- magne du midi par ses nouvelles acquisitions surle Rhin. L'esprit qui animait le gouvernement prussien n'avait rien de commun avec l'esprit routinier et stalionnaire des États dont hous venons de parler. Au contraire, depuis la paix de Tilsitt jusqu'à la guerre de l'indépendance , il avait travaillé avec une activité extraordinaire à une refonte presque générale de sa législation, et cela avec l'intention positive de donner au pays une représentation nationale. Au congrès de Vienne , il avait mis en avant les maximes les plus libérales : enfin , le 22 mai 1815, par conséquent avant la signature de l'acte fédéral, le roi avait rendu un édit il promettait à ses sujets une constitution représenta- tive, et il convoquait pour le 1" septembre suivant des députés de toutes les parties du royaume, lesquels devaient se réunir avec des commissaires royaux , pour travailler à un projet de constitution. Toutefois , après avoir fait ce pas en avant , on reconnut qu'il serait peu profitable et peut-être dangereux d'appeler à des délibérations communes les mandataires de provinces si diffé- rentes par leurs mœurs et leurs antécédents, dont plusieurs étaient nouvelle- ment réunies à la monarchie et montraient déjà quelques dispositions hostiles. De vint que l'assemblée promise ne fut point convoquée ; plus tard, le gou- vernement prussien , de i)lus en plus effrayé de la fermentation des esprits, recula devant ses engagements, et, après avoir hésité quelque temps, finit par passer décidément du côté de la réaction absolutiste : nous verrons bientôt comment s'opéra celle réaction et quel en fut le caractère.

Les États secondaires de l'Allemagne du midi furent donc les seuls à appli- quer l'article 13 dans le sens le plus conforme aux idées dominantes , et même aux principes qui avaient été soutenus par d'autres qu'eux, il est vrai , dans les délibérations du congrès de Vienne. Il y eut à cet égard un revirement as- sez singulier. Ainsi la Prusse et le Hanovre, qui , au congrès, avaient réclamé pour toute l'Allemagne des libertés politiques assez étendues , n'en accordèrent aucune à leurs sujets, tandis que les Étals qui avaient défendu avec le plus d'opiniâtreté les droits absolus des souverains , furent ceux qui , dans la pra- tique , firent les plus larges concessions aux idées libérales. Comme l'a dit spirituellement le biographe du prince de Hardenberg, « on accomplit littéra-

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lement celte parole de rÉvangile , que les derniers seront les premiers et les preminrs les derniers (1). » Nous avons déjà indiqué quelques-unes des raisons <iui poussèrent les gouvernements du midi dans les voies constitutionnelles; il faut ajouter qu'au congrès de Vienne , leur opposition avait été surtout diri- gée contre les prétentions de l'Autriclie et de la Prusse au protectorat de la confédération. C'était pour écliapper à ce protectorat qu'ils avaient tant tenu à conserver leur indépendance vis-à-vis de l'autorité fédérale, et à ne lui rien accorder qui pût devenir un prétexte pour se mêler de leurs affaires intérieu- res. La plénitude de leur souveraineté étant une fois assurée de ce côté par les dispositions de l'acte fédéral, ils trouvaient un avantage à sacrifier spontané- ment , au profit de leurs peuples , une partie de leur autorité, parce qu'en sui- vant ainsi une marche opposée à celle des deux grandes puissances , ils se donnaient l'opinion publique pour jioint d'appui contre elles, et se faisaient une place à part dans la confédération. Il serait injuste de prétendre que ce fut le motif déterminant de leur conduite (2) , mais il eût certainement son influence et surtout il dut les empêcher de se laisser entraîner au mouvement de réaction à la tête duquel se placèrent l'Autriche et la Prusse. Sans parler des constitutions de Nassau et de Saxe-Weimar, qui remontent, l'une à 1815 , l'autre à 1816 , le roi de Bavière donna sa charte le 26 mai 1818 , et le grand- duché de Bade eut la sienne trois mois plus tard (le 22 août). Quant au Wur- temberg, les sujets avaient joui, jusqu'à l'époque de la confédération du Rhin , de droits politiques très-étendus , il donna le spectacle d'une lutte assez remarquable. Le premier projet de constitution présenté par le roi fut repoussé par les États, parce que ceux-ci ne reconnaissaient pas au souverain le droit d'octroi pur et simple , et voulaient qu'on prît pour point de départ leurs an- ciennes libertés qu'ils ne jugeaient pas prescrites par une interruption de quelques années. Cette contestation , prolongée pendant assez longtemps , se termina par un compromis qui eut pour résultat la constitution du 2o septem- bre 1819 (ô) ; tout cela se fit, du reste, sans aucune intervention de la part de la diète. A la vérité, le petit gouvernement de Weimar avait demandé jiour sa constitution la garantie de l'assemblée fédérale , et celle-ci l'avait accordée sans difficulté; mais cet exemple ne fut pas suivi par les Étals du midi , qui semblaient alors ne pas vouloir admettre que la diète eût à s'occuper de leurs affaires intérieures , et à donner ou à refuser sa sanction aux nouveaux rap- ports qui s'établissent entre les souverains et leurs sujets. Mais le moment appioehail son rôle allait changer et cette assemblée, jusque-là inerte et passive, allait prendre en main la direction suprême des affaires de l'Alle- magne , et exercer avec activité et énergie un pouvoir dictatorial conféré par

(1) Die Zeilgeiiossen, tom. XXII.

(2) Le roi de Bavière , dès 1814 , avait chargé ses ministres de préparer un projet de consliUition il assurait à ses sujets toutes tes garanties attachées ordinairement au système représentatif.

(3) La constitution de Hesse-Darmstadt ne fut donnée qu'en 1820, après qu'on eut mis en prison des pétitionnaires trop impatients et qu'on eut reprime une insurrection de paysans, causée par le rclarJ <pi'on mettait à l'accorder.

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le consentement de tous les membres delà confédération. II nous reste à expli- quer comment celle unanimité fut obtenue , et quel fut l'intérêt commun qui put mettre d'accord toutes ces volontés jusque-là si divergentes.

Pour bien nous rendre compte de l'état des esprits pendant la période qui suivit le congrès de Vienne , il faut revenir un peu sur nos pas et étudier le caractère de la réaction anti-française qui avait amené le soulèvement de 1815. L'abaissement de l'Allemagne sous la main de fer de Napoléon, et les souf- frances matérielles et morales qui en avaient été la conséquence, avaient donné lieu à une espèce de conspiration de tous les esprits élevés et de tous le cœurs généreux pour réveiller le patriotisme , instrument avec lequel on put espérer de briser le joug du conquérant ; il avait fallu pour cela relever les Allemands à leurs propres yeux, et la littérature s'en élait chargée, préparant ainsi les voies à la politique. Comme les derniers temps du saint-empire , temps de di- visions intestines , de faiblesse et de décadence, n'offraient rien qui pût four- nir un aliment à l'enthousiasme , on était remonté de plein saut à l'Allemagne du moyen âge, et souvent même plus haut encore. On avait rappelé en termes magnifiques le rôle important de la race germanique dans l'histoire du monde, sa lutte glorieuse contre les Romains, son établissement victorieux dans toute l'Europe occidentale et méridionale, la régénération du monde antique par l'infusion de ce sang généreux , plus tard la suprématie dans la chrétienté con- férée aux Allemands par la possession de la couronne impériale , enfin la civi- lisation nouvelle recevant l'empreinte germanique dans ses institutions, dans ses lois et dans ses mœurs. On avait représenté l'Allemagne comme la mère de la chevalerie , de la liberté , de la poésie chrétienne , de l'art chrétien , comme la source dont était sorti tout ce qu'il y avait eu de grand et de beau dans les temps qui avaient précédé l'histoire moderne ; on avait peint de couleurs les plus brillantes les époques de sa gloire et de sa puissance^ on avait évoqué les ombres de ses empereurs, de ses chevaliers et de ses saints ; puis on s'était demandé comment elle était tombée de celte hauteur, et on avait trouvé la cause de sa décadence, d'abord dans les discordes civiles qui avaient appelé l'étranger au sein de la patrie, et lui avaient permis d'en arracher les lam- beaux, ensuite dans un long asservissement intellectuel à la France, à laquelle on avait payé pendant plus d'un siècle le tribut d'une admiration imbécile , dont on avait singé la littérature , la philosophie , les manières , dont on s'était inoculé les vices et les folies, ce qui, à la suite de l'esclavage moral , avait amener nécessairement l'esclavage politique. Pour sortir de cet abaissement, s'était-on dit , il n'y avait qu'un moyen , c'était de redevenir Allemands , rien qu'Allemands , d'effacer partout comme une souillure la trace des idées et des mœurs étrangères , de raviver le sentiment patriotique en se nourrissant de tant de souvenirs glorieux, et de préparer ainsi la résurrection d'ime Alle- magne unie, forte, fière d'elle-même , et capable de reprendre son rang à la tète des nations. Tel fut le fonds d'idées exploité par les écrivains , les poiites, les savants, les professeurs; tels furent les senliments exprimés en paroles éloquentes par les Arndt , les Gœrres, les KreiMUcr, etc., cl ce que nous ve- nons de dire suffit pour faire voir quelle immense différence il y avait en!rc ce palriotisme allemand se rattachant toujours au passé avec amour, cllepa-

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(riotisme de la France révolutionnaire par exemple. Ce sentiment d'orgueil national , tel que nous avons essayé de le caractériser, fut le grand instru- ment du soulèvement des populations en 1813 , ce fut lui qui donna naissance à la fameuse Union de la vertu [Tiigend-bund) , qui enflamma d'une ardeur belliqueuse la jeunesse des écoles et la précipita presque tout entière dans les camps.

Les patriotes de 181ô s'étaient chaleureusement rattachés à la Prusse et ù l'Autriche comme aux derniers soutiens de la liberté de l'Allemagne, et aucun encouragement ne leur avait manqué de la part des deux puissances. Leur centre était forcément le nord de l'Allemagne, parce qu'il y avait antipathie réciproque entre eux et les princes du midi, qui s'étaient ralliés tard et de mauvaise grâce à la cause nationale, et qui étaient pour la plupart entourés d'anciens illuminés, partisans déclarés des idées françaises. On com|)rend aisé- ment que les traités de Vienne et de Paris ne répondirent pas aux vœux du parti patriote, qui, en général, ne voyait de salut pour l'unité de l'Allemagne que dans le rétablissement de la dignité impériale et dans la résurrection des vieilles libertés germaniques. Cette unité était à ses yeux le premier intérêt national , et il ne trouvait pas juste de la sacritier aux convenances de quel- ques princes dont la plupart étaient considérés par lui comme des traîtres à la cause de la patrie. Mais les intérêts de l'Autriche et de la Prusse ne se conci- liaient pas plus que ceux des princes de la confédération du Rhin avec l'unité de l'Allemagne sous un chef; les grandes puissances comme celles du second ordre se fatiguèrent promptement des réclamations d'un parti auquel on ne pouvait pas interdire une certaine liberté de langage, et qu'on trouvait d'au- tant plus gênant qu'on s'était plus compromis avec lui lorsqu'on avait eu be- soin de ses services. Il y eut donc un concert entre les gouvernements pour l'étouffer, si faire se pouvait , et au moins pour le réduire au silence. Ce parti ne larda pas du reste à s'afFaiblir et à se décomposer : ses membres les plus importants, découragés par la manière dont leurs espérances avaient été trom- pées, suivirent d'aulres directions et se rallièrent à d'autres intérêts. Il cessa donc assez promptpment d'exister comme parti sérieux et organisé; mais son esprit continua à régner parmi la jeunesse et dans les universités , oîi l'on se faisait un devoir de porter ce qu'on appelait l'ancien costume allemand (1), l'on s'exerçait avec ardeur à la gymnastique pour acquérir la vigueur et l'agilité des compagnons d'Arminius, et l'on se nourrissait de rêves de toute espèce sur la régénération de l'Allemagne et la reconstitution future de l'unité nationale.

Pendant ce temps, il se formait en Allemagne un autre parti , assez sem- blable ù celui qui s'organisait en France contre la royauté des Bourbons. Celui-là avait principalement pour siège les anciens Étals de la confédération du Rhin, l'influence de l'illurainisme , les rapports intimes et prolongés

(1) L étudiant allemand de celle époque se reconnaissait facilement à sa petite re- dingote noire, à sa toque noire, à son cou nu avec un grand col de chemise rabattu , et a ses longs cheveux flottant sur les épaules. C'était Jahn qui avait mis ce costume à la mode , comme élant le vrai costume germanique.

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avecla France, et la guerre faite par les gouvernements aux anciennes idées, sous prétexte d'éclairer les peuples, lui avaient dès longtemps préparé les voies. II ne professait pas, comme le parti patriote , le culte du moyen âge et des vieilles institutions germaniques ; il se rattacliait au contraire au rationa- lisme philosophique et politique de la fin du xviiie siècle, et adoptait plus ou moins explicitement le principe de la souveraineté du peuple. Ce fui lui qui s'effo/ça de tirer parti des nouvelles constitutions et de les développer, autant que possible, dans un sens démocratique. Il ne se distingua d'ailleurs par au- cun caractère spécial du reste du libéralisme européen de cette époque. Quel- ques patriotes de 1813 s'y rallièrent dans l'espoir d'arriver à l'unité nationale par les formes de la liberté moderne ; d'autres au contraire, voyant dans les idées de ce parti la résurrection de l'influence française, et n'y trouvant au- cune de leurs sympathies pour le passé , se rangèrent du côté des gouverne- ments , qu'ils espéraient gagner plus facilement à leurs plans de restauration de la vieille société germanique et chrétienne.

Si aux deux éléments généraux d'opposition dont nous venons de parler on ajoute les mécontentements de la noblesse immédiate que les privilèges qu'on lui avait laissés ne consolaient pas de la perte de son indépendance politique, les griefs de l'Église catholique, restée sans évêques (1), sans dotation et livrée à l'arbitraire des princes, les souffrances d'une foule d'intérêts locaux blessés par les nouveaux arrangements , on s'explique facilement l'immense désordre qui régna dans les idées pendant les années qui suivirent immédiatement l'éta- blissement de la confédération germanique. Comme on avait laissé provisoi- rement à la presse une certaine liberté , elle devint naturellement l'écho de tou- tes ces prétentions si diverses et si opposées , et il y eut un incroyable pêle-mêle de déclamations patriotiques, de remontrances libérales, de doléances aristo- cratiques ou religieuses. Quoique celte confusion même eût rassurer, en montrant le peu de probabilité d'une alliance entre les différentes oi)positions, les gouvernements s'en effrayèrent. Us ne savaient d'ailleurs comment satis- faire à tant de réclamations , dont plusieurs n'étaient que trop légitimes, et ils cédèrent à cet instinct qui porte presque toujours le pouvoir à juger dan- gereux ce qui est incommode. Au lieu de reconnaître dans ce qui se passait les agitations inséparables d'un changement complet et subit dans l'existence d'une nation, et qui sont comme les grondements de la mer après la tempête, ils se figurèrent qu'ils avaient affaire à un grand parti révolutionnaire, puis- sant , comme celui qui existait en France, par l'union des idées et des inté- rêts, et l'Allemagne fut à leurs yeux le foyer d'une vaste conspiration ayant pour but le renversement de tous les trônes. Cette idée, mise en avant par des esprits craintifs, pénétra de bonne heure dans les conseils des princes (2); elle

(1) Tous les sièges étaient vacants , à rexception de trois ou quatre. Les souverains, depuis la sécularisation, s'étaient emparés du gouvernement de l'Eglise, et rien n'avait été fait pour réorganiser l'épiscopat. L'ancienne constitution ecclésiastique n'existait plus de fait , et on ne semblait pas pressé d'en établir une nouvelle,

(2) De vinrent les pas rétrogrades du roi de Prusse, qui, après avoir promis à plusieurs reprises de donner une constitution à ses sujets, se persuada qu'il ne pouvait

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y devint bienlôl dominante, à la suite d'événements auxquels l'histoire n'ac- cordera probablement pas l'immense importance qui leur fut attribuée par la frayeur des uns et la politique des autres.

Les universités étaient, comme on l'a dit plus haut, le foyer de ce sentiment de patriotisme exalté qu'on a désigné par le nom de teutonisme (1) : ce n'était gu^re que que s'était conservé dans toute sa pureté l'esprit de 1813, et qu'on prenait encore au sérieux les rêves, si bien déjoués par la diplomatie , d'unité nationale et de régénération germanique. Le 18 octobre 1817, un grand nombre d'éiudiants d'Iéna, de Halle et de Leipzig se réunirent à la Wart- bourg, vieux châicau célèbre par le séjour de Luther, pour fêter à la fois le troisième jubilé séculaire de la réfoimatioii et l'anniversaire de la bataille de Leipzig. CeUe iele, assez paisible le premier jour, prit, les jours suivants, un caractère de plus en plus sédiiieux ; on y brûla solennellement des écrits consi- dérés comme hostiles à ia cause de la liberté allemande , on y déploya le drapeau à trois couleurs (2) du saint-empire, comme symbole de l'unité germanique,* on y tint des discours pleins de déclamations boursoufflées contre les fauteurs d'une politique anli-nalionale; puis pourtant chacun s'en retourna tranquille- ment chez soi. Celle manifesialion ne prouvait qu'une chose connue de tout le monde , à savoir, que la surexcitation produite dans la jeunesse des écoles par la part qu'elle avait prise aux grands événements des dernières années n'était pas encore dissipée; mais on en exagéra beaucoup l'importance et la gravité. On s'inquiéta outre mesure du teutonisme des universités , ainsi que du projet qui y avait élé formé de remplacer par une association générale {Allfjemeine Bursclienschaft) les associations particulières usitées parmi les étudiants, afin de resserrer les liens de la fraterniié nationale et de substituer ;iu pairiolisme local un sentiment cnergique de l'unité de la patrie allemande. Quoique cetie assoc'aiion n'eût rien que de public, car elle ne devint secrète que lorsqu'elle fut prohibée et poursuivie , on n'en aimait ni le but ni la forme, et il est certain que ces appels répétés à l'unité étaient une protestation in- cessante contre l'œuvre du congrès de Vienne. De nouveaux incidents vinrent augmenter la méfiance dune part, Tisrilation de l'autre. Au congrès d'Aix-la- Chapelle, qui eut lieu à la fin de 1818 et qui délivra la France de l'occupation des troupes étrangères, un jeune Russe, M, de SiOurdza, présenla aux souve- îains et à leurs miiiisdes un mémoire sur l'état présent de l'Allemagne, il signalait energiquemeiil les dangers qui résuUaient, selon lui, de l'esprit des universilés allemandes. Cet écrit tiré à peu d'exemplaires, et qu'on voulait dé- rober à la publicité, fut, malgré toutes les précautions prises, réimprimé à Paris et répandu en Allemagne, il excita, comme de raison, beaucoup d'indignation. Des éludiants d'Iéna vinrent demander raison à l'auteur des accusations qu'il avait portées, mais il eut l'imprudence de répondre qu'il

tenir sa promesse sans compromettre la sûrclé de son royaume et celle Je toute TAIIe- magne.

(1) En allemand, Daulschtkuemele'i.

(2) Noir, ronge et or. Ces trois couleurs, suivant Un fanaliipie d'alors, représentaient le lever d"unc aurore couleur da sanj et d'or dans la nuit tl'hivcr de l'esclavage.

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avait écrit par ordre de son souverain , et qu'il n'avait été en cette occasion que le rédacteur de la pensée im])ériale. Toute la colère de la jeunesse alle- mande se tourna alors contre l'empereur de Russie, qui était devenu notoire- ment l'adversaire prononcé des idées libérales, dont il avait été quelque temps engoué. Elle attribua à l'influence de la Russie sur les princes de la confédé- ration tous les pas rétrogrades de ceux-ci , et jura une baine à mort à ce nou- vel ennemi de l'indépendance de l'Allemagne. Un écrivain allemand devenu conseiller d'État russe, Kotzebue , célèbre par ses romans et ses pièces de théâtre, publiait alors à Manheira une feuille hebdomadaire il s'attachait à tourner en ridicule le patriotisme et le libéralisme germaniques. L'indignation, depuis longtemps excitée dans les universités par ses écrits, fut portée au comble lorsqu'on apprit qu'il envoyait continuellement à Saint-Pétersbourg des bulletins secrels, et (|ue c'était vraisemblablement d'après ses rapports que s'était formée l'opinion d'Alexandre sur l'état de l'Allemagne. Les pas- sions du moment exagérèrent hors de toute proportion l'importance de cet adversaire, et les malédictions véhémentes lancées journellement contre Kotze- bue fanatisèrent à tel point un éludiant en théologie protestante , nommé Sand, qu'il crut rendre un grand service à sa patrie en la délivrant de cet agent du despotisme étranger, et qu'il alla en effet le poignarder. Celte action criminelle était la conception solitaire d'un cerveau en délire, et l'instruction judlcaire ne put trouver à Sand ni confidents ni complices j toutefois beaucoup l'approuvèrent ou l'excusèrent, et il fut imité quelques mois après par un apothicaire, nommé Lening, qui tenta d'assassiner le président Ibell, fonction- naire important du duché de Nassau. Alors les gouvernements prirent l'alarme et crurent à l'existence d'une espèce de tribunal secret organisé pour l'assassi- nat. On multiplia les emprisonnements et les perquisitions, on ferma les écoles de gymnastique établies à Berlin par Jahn , on arrêta ce professeur et quel- ques autres patriotes de 1813 , et enfin on assembla à Carlsbad un congrès de ministres allemands, afin d'aviser à des mesures générales contre les dangers dont l'Allemagne était menacée. Ces mesures , comme on va le voir, furent de la nature la plus énergique : à l'union des peuples, vainement poursuivie par les patriotes de 1813, elles opposèrent l'union des gouvernements déléguant leurs pouvoirs à la diète. Comme elles devaient avoir pour résultat de renfor- cer partout l'autorité et de neutraliser à la fois l'opposition du vieux parti pa- tritioque et celle du parti libéral qui commençait à prendre au sérieux les con- stitutions nouvelles, il ne fut pas difficile d'y faire adhérer tous les princes ; les dissentiments qui s'étaient montrés à une autre époque disparurent devant l'intérêt commun du principe monarchique, et l'on put s'assurer de l'unani- mité pour un ensemble de résolutions que l'assemblée de Francfort fut chargée de promulguer.

III. DÉCRETS DB 20 SEPTEMBRE 1819. LEURS RÉSULTATS. ÉTAT DE L'ALLEMAGNE JDSQU'EN 1830.

Le 20 septembre 1819, l'envoyé autrichien, président de la diète, après avoir appelé l'aKf ntion de l'assemblée sur les troubles existants dans une par-

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lie lie rAIIemagne et en avoir signalé les causes principales , présenta les projets eonvenus d'avance à Carishad, lesquels furent immédiatement con- vertis en décrets fédéraux. Nous en résumerons en peu de mots les principales dispositions. D'abord ils établissaient une commission extraordinaire « pour faire en commun des recherches scrupuleuses et détaillées concernant l'exis- tence, l'origine et les nombreuses ramifications des menées révolutionnaires et des tentatives démagogiques dirigées contre la constitution et le repos inlé- lieur de la confédération en général ou de ses membres en particulier. » Elle devait se réunira Mayence dans le délai de quinze jours. Elle était chargée de la direction générale de toutes les recherches qui avaient déjà été commencées ou qui pourraient l'être par la suite dans les divers États de l'Allemagne, et devait faire de temps en temps à la diète un rapport sur le résultat de ses tra- vaux. Ce tribunal d'inquisition politique fut installé avec une grande solen- nité, et subsista jusqu'à l'année 1828, il fut dissous sans bruit. Ses efforts n'amenèrent, du reste, aucune grande découverte, et n'aboutirent guère (ju'à recueillir une multitude de faits insignifiants et de pièces sans impor- tince.

Un autre arrêté régla les mesures à prendre relativement aux universités. Tous ces établissements durent être soumis à la surveillance de commissaires extraordinaires nommés par les souverains respectifs et munis de pouvoirs Irès-étendus. Ces agents eurent pour mission « de veiller au strict accomplis- sement des lois et règlements disciplinaires en vigueur, de se rendre un compte exact de l'esprit dans lequel les professeurs faisaient leurs cours, d'imprimer à l'enseignement autant que possible une direction salutaire, calculée sur la destination future de la jeunesse des écoles; entîn , de vouer une attention suivie à tout ce qui pouvait tendre à maintenir la moralité , le bon ordre et la décence parmi les étudiants. » Les gouvernements de la confédération s'enga- gèrent réciproquement à éloigner de leurs universités et autres établissements d'instruction publique les professeurs et maîtres de toute espèce « qui seraient convaincus de s'être écartés de leurs devoirs et d'avoir outrepassé leurs fonc- tions en abusant de leur légitime influence sur l'esprit de la jeunesse i)0ur pro- pager des doctrines pernicieuses, contraires à l'ordre et au repos public, ou pour saper les fondements des institutions existantes. » Un professeur exclu pour ces raisons ne pouvait plus être admis dans les États de la confédération à aucune fonction dans l'instruction publique. Les gouvernements s'engagè- rent en outre à maintenir dans toute leur force et rigueur les lois existantes contre les associations secrètes ou non autorisées parmi la jeunesse des écoles, et « à les étendre particulièrement et avec d'autant plus de sévérité à l'associa- tion connue sous le nom de Société générale , laquelle avait pour base l'idée tout à fait inadmissible d'une communauté et d'une correspondance perma- nentes entre les universités. » Enfin, tout étudiant qui, par un arrêté du sénat académique, rendu à la demande du commissaire du gouvernement ou con- firmé par lui , aurait été exclu d'une université ou qui s'en serait éloigné de lui-même pour échapper à une telle sentence , ne pouvait plus être admis dans aucune autre université allemande.

Le complément naturel de ces diverses mesures fut un arrêté contre la

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presse. La diète décréta que, même dans les Étals la liberté de la presse existait en vertu de la constitution , les écrits iiaraissant sous la forme de feuilles quotidiennes ou de cahiers périodiques , el en général tous ceux qui ne dépasseraient pas vingt feuilles d'impression, ne pourraient être imprimés sans la permission préalable de l'aulouté. Chaque gouvernement fut rendu responsable des écrits publiés ainsi sous sa surveillance, en tant que ces écrits blesseraient la dignité ou la sûreté d'un autre État et se livreraient à des atta- ques contre sa constitution ou son administration. Dans le cas oii un membre de la confédération se trouverait ainsi blessé par des publications faites dans un autre État , et l'on pourrait obtenir satisfaction complète par la voie amiable et diplomatique, il pouvait porter plainte à la diète, qui devait faire examiner par une commission l'écrit dénoncé, et en ordonner la suppression, s'il y avait lieu. « La diète , ajoutait-on , procédera de même , sans dénoncia- tion préalable et de sa propre autorité, contre tout écrit publié dans un État quelconque de la confédération qui , d'après l'avis d'une commission nommée à cet effet, compromettrait la dignité du corps germanique, la sûreté de quel- qu'un de ses membres ou la paix intérieure de l'Allemagne , sans qu'aucun recours puisse avoir lieu contre l'arrêt prononcé en pareil cas, lequel sera mis à exécution par le gouvernement responsable de l'écrit condamné. » Le rédacteur d'un journal ou autre écrit périodique supprimé par un arrêt de la diète ne pouvait être admis pendant cinq ans à la rédaction d'aucun écrit sem- blable dans les limites de la confédération. Pour assurer l'exéculion de cette dernière disposition, tous les écrits paraissant en Allemagne devaient porter le nom de l'éditeur, et tous les journaux ou écrits périodiques celui du rédac- teur en chef. Tout imprimé mis en circulation sans que ces conditions eussent été remplies, devait être saisi, el tous ceux qui l'auraient répandu ou colporté condamnés, suivant les circonstances, à des amendes ou autres peines pro- portionnées au délit. L'arrêté sur la presse avait force de loi pendant cinq ans, à dater du jour de sa promulgation. Avant l'expiration de ce terme, la diète devait prendre en mûre considération la question de savoir comment la dispo- sition de l'article 18 de l'acte fédéral, relatif à l'uniformité des lois sur la presse dans les États de la confédération, pourrait recevoir son exécution, en fixant définitivement les limites de la liberté d'écrire. On ne pouvait guère s'attendre à voir citer en pareille circonstance l'article 18 du pacte fondamen- tal. Cet article , en effet, après avoir énuméré quelques droits assurés à tous les sujets de la confédération , ajoute que l'assemblée fédérale s'occupera , lors de sa première réunion , de la rédaction de lois uniformes sur la liberté de la presse, ce qui veut dire incontestablement, d'après le sens naturel des mots , d'après la place se trouve ce paragraphe, et surtout d'après les in- tentions notoires des rédacteurs de l'acte de 1815 , que la confédération s'en- gage à assurer la liberté de la presse à tous ses sujets, suivant des principes aussi uniformes que possible. Mais les idées avaient changé avec les circon- stances, el, comme l'arrêté qu'on venait de prendre était en contradiction for- melle avec la lettre el l'esprit de larticle 18 , on s'efforçait de torturer le sens de cet article et de montrer une menace de servitude il n'y avait dans le principe qu'une promesse d'affranchissement.

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Los ùicrels de Francfort, il est aisé de le reconnaître , changent enlière- moiit la ii.ilure des rapports existants dans la confédération, et déterminent le caractère jusque-là incertain de cette union. C'en est fait, à dater de cette épo- que , de l'indépendance des Étals secondaires , défendue par eux , au com- mencement, avec tant de jalousie; mais celte indépendance, ils l'ont sacrifiée volontairement, dans l'espoir de la compenser par des avantages plus solides 1 1 plus réels. Tous ces princes , si opposés en 1815 à rétablissement d'un tri- Jjunal commun et à une limitation uniforme de leurs prérogatives , accordent cette fois à la diète le droit de faire une foule de règlements obligatoires pour eux, mettent leurs tribunaux à son service , lui livrent leurs universités , sou- mettent à sa surveillance ce qui se passe chez eux , l'autorisent à s'immiscer spontanément dans leurs affaires intérieures, et à rendre contre eux, dans cer- tains cas, des jugements sans appel. C'est qu'ils sentent qu'ils se fortifient vis-à- vis de leurs i)euples dans la proportion ils s'affaiblissent vis-à-vis de l'auto- lilé fédérale, et que la situation plus dépendante ils se placent par rapport à la diète peut devenir un moyen de retirer une partie des concessions qu'ils ont faites et de briser les chaînes des constitutions le jour elles leur sem- bleraient trop lourdes à porter. Désormais la confédération prend le caractère d'une ligue des princes contre les tendances politiques de l'époque, et devient, si l'on ose s'exprimer ainsi, une espèce de compagnie d'assurance au profit de l'autorité monarchique.

Le coup d'État du 20 septembre avait donné des armes suffisantes contre les sociétés secrètes, les universités elles journaux; mais il restait un ennemi (ju'on n'avait pas osé attaquer de front , et que pourtant on désirait vivement réduire à l'impuissance : c'était l'opposition constitutionnelle des Étals de l'Allemagne méridionale. On lui avait ôté, à la vérité, une grande partie de sa force en lui enlevant son point d'appui dans la presse; mais l'existence seule des constitutions représentatives importunait l'Autriche et la Prusse , pour les- quelles cette application, faite à côté d'elles, de l'article 13 de l'acte fédéral était à la fois un reproche et une menace. Comme on ne pouvait guère penser à supprimer ces constitutions (1), on s'efforça du moins de prévenir à la fois le développement de celles qui existaient , et rimitation qui pourrait en être faite ailleurs, en introduisant dans le droit public de la confédération une in- terprétation de l'article 15 conforme aux vues actuelles des grandes puissan- ces. Cette intention fut d'abord annoncée dans le message présidial qui servit de prélude aux décrets de Francfort , et l'on signala comme l'une des cau- ses du mal auquel il s'agissait de remédier , l'incertitude l'on éîait resté sur U' sens de l'article 13, ainsi que les malentendus qui en avaient été la suite. « Jamais, avait-on dit, les fondaient s de la confédération germanique n'ont pu présumer qu'il serait donné à l'article 13 des interprétations conlraires à l'esprit et à la lettre de ses dispositions, ou qu'il en serait tiré des conséquen- tes annulant non-seulement cet article lui même, mais l'ensemble de l'acte fé- déral dans toutes ses parties fondamentales, et rendant ainsi absolument pro-

(1) 11 paraît pourtant que la proposition en fut faite, en 1820, aux conférences de Vienne, mais l'opposiiion formelle de la liavièrc empêcha de donner suite à ce projet.

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l)Icmali(iiie Pexislence de la coiifcdéia'ioii elîe-mèr;u\ Jamais ils n'ont pu iinagiuei que le principe non équivoque d'une constitution d'États territoriaux serait confondu avec des principes et des formes purement dém(»craliques , et qu'on baserait sur une semblable méprise des prétentions évidemment in- compatibles avec l'essence des gouvernements monarchiques , lesquels pour- tant (sauf l'exception peu considérable des villes libres) devaient être les seuls éléments de la confédération. Il n'était pas plus probable que l'on oserait con- cevoir ou admettre le projet d'opposer les constitutions particulières aux droits et aux pouvoirs de la confédération générale, de révoquer en doute, comme on l'a effectivement tenté, l'autorité suprême du corps germanique , et de dis- soudre ainsi le seul lien qui unisse aujourd'hui les Étals de TAllemagne entre eux et avec le système européen. Il est néanmoins de fait que toutes ces dé- ])l(irables erreurs se sont développées pendant les dernières années, et que, par un enchaînement fatal de circonstances , elles se sont même tellement em- parées de l'opinion publique , que le véritable sens de l'article 13 a été pres- que entièrement perdu de vue. L'exaltation pour des théories chimériques, l'iiifluencc d'écrivains ou aveuglés eux-mêmes ou décidés à flatter toutes les illusions populaires, l'ambition malentendue de transplanter sur le solde l'Allemagne les institutions de tel ou tel pays étranger dont la situation ac- tuelle et l'histoire ancienne et moderne sont également peu analogues à notre situation et à notre histoire, voilà les causes qui, conjointement avec quelques autres, peut-être plus affligeantes encore , ont produit cette immense confu- sion d'idées dans laquelle la nation allemande , si célèbre jusque-là par sa soli- dité et son sens profond, est menacée de se perdre (1). » A la suite de ces con-

(1) A toules ces allégations, voici ce que répond un publicisle wurtcmbergeois fort distingué : « Quoi! dit-il, quand précédemment on avait promis des institutions en rapport avec Tesprit du temps et répondant au degré de civilisation du siècle; quand notamment la Prusse avait proposé expressément la participation de toutes les classes de citoyens aux droits constitulionnels , tout cela ne reposait que sur un pur malen- tendu ou sur une fausse interprétation ! Quoi! Its constitutions d'Iitats territoriaux, de l'article 13, ne désignaient que des assemblées sur le patron des anciens Etats féo- daux n'étaient représentés que des inlérèls particuliers de caste ! C'était donc

la récompense sur la promesse de laquelle les peuples allemands s'étaient levés pour combattre à la voix des souverains, et avaient brisé les chaînes de leurs princes par les efforts les plus inouïs que puissent exciter l'amour de la liberté et le désir ardent d'une meilleure condition ! Et ces gouvernements qui avaient réellement introduit des constitutions représentatives conformes à l'esprit de l'époque , ils avaient donc été dans l'aveuglement le plus complet sur le sens de l'article 15 ! El la diète elle-même, qui avait vu naître sous ses yeux des constitutions de cette espèce , qui en avait mis quel- ques-unes sous sa garantie, était tombée dans la même erreur, dans la même igno- lance ! Comme si les seuls modèles valables de l'histoire nationale ne devaient se cher- cher que dans les temps de la décadence! Mais, en Angleterre et en Suède , c'est grâce aux éléments germaniques, conservés dans la constitution, qu'une partie importante du parlement s'est toujours composée de représeniants. En Allemagne aussi, le système représentatif était plus ancien que le système d'Etats territoriaux; il y disparut uni- quement parce q»ie l'esprit de la ft'ocl;i!iié prèle une telle prépondérance, que les

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sjdéralions , qui montrent clairement sur quel terrain nouveau on voulait se placer, le ministre autrichien invitait la diète à se prononcer le plus tôt pos- sible sur le sens aulhentique de l'acte fédéral , et à l'interpréter d'une manière applicable à la position actuelle de tous les États de la confédération, appro- priée surtout au maintien du principe monarchique, dont l'AJlemajjne ne pou- vait s'écarter impunément, et de l'union fédérative, condition indispensable de son existence et de son repos.

Celte invitation adressée à la diète n'était que l'annonce d'un projet déjà convenu, et qui ne tarda pas à être mis à exécution. Dès la tin de 1819 , des envoyés de tous les Étais allemands s'assemblèrent à Vienne, et le résultat de leurs conférences fut l'acte final de 1820, long commentaire de l'acte fédéral , qui en explique les principales dispositions dans un sens conforme aux exi- gences du moment et aux vues nouvelles adoptées par les gouvernements. Cet acte fixe la compétence de la diète et les limites de son action, détermine la forme de ses délibérations et le mode d'exécution de ses décrets, établit des règles pour les rapports de la confédération avec les puissances étrangères en cas de guerre comme en temps de paix, et donne à l'autorité fédérale sa con- stitution définitive. Quant à Tinlerprétation promise de l'article 13, elle n'y est claire et sans ambiguïtés qu'en ce qui concerne les droits des souverains. Ainsi il y est dit que la diète doit veiller à ce que cet article trouve son exécu- tion dans tous les États (art. 54); mais on ajoute que les princes restent char- gés du soin de régler cette affaire intérieure, en ayant égard soit aux droits qui auraient existé antérieurement en vertu d'une constitution d'États, soit aux rapports actuellement existants (art. 58); ce qui laisse toute latitude aux gouvernements quant à la teneur des constitutions à accorder. Comme en outre on ne fixe pas le terme dans lequel ils doivent avoir rempli leurs obliga- tions à cet égard, ils restent maîtres d'en différer indéfiniment l'accomplisse- ment. On déclare que les constitutions en vigueur ne peuvent être changées que par les voies constitutionnelles (art. 56), mais on pose aussitôt des princi- pes qui les font rentrer toutes dans le cercle rigoureux de l'orthodoxie monar- chique. « Comme la confédération germanique, dit l'article 57, se compose , sauf les villes libres, de princes souverains, il résulte de cette idée fonda- mentale que le pouvoir public, dans son intégralité, doit rester entre les mains du chef de l'Étal, et qu'une constitution ne peut imposer au souverain la co- opération des États que relativement à l'exercice de certains droits. » L'article suivant ajoute que les princes souverains de la conledération ne peuvent être arrêtés ou restreints par aucune constitution dans l'accomplissement de leurs

souverains deviennent impuissanls et dépendants de leurs vassaux. Aucun droit ne put plus se maintenir devant la force ; la plus grande partie des citoyens perdit ses fran- chises politiques, pendant que les nobles, qui surent se défendre et faire cause com- mune , parvinrent d'abord à maintenir leurs droits, puis à les étendre aux dépens de tous les autres. Ce n'était pas la résurrection de ces corporations privilégiées, mais le rétablissement du droit commun , qu'avaient réclamé les peuples de l'Allemagne, et que les princes leur avaient promis. » ( Pfizer, Sur le dévetoppemenl du droit public en Allemayne au moi/eii de la ronslUulion fédérale, Stuttgardt, 1855.)

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obligations fédérales. Ces deux aiiicles sont vagues et obscurs, puisqu'ils ne définissent ni le pouvoir public dans son intégralité , ni les droits positifs qui peuvent le limiter , ni l'étendue précise des obligaiions fédérales; mais celte obscurité calculée laisse le champ libre à toutes les interprétations res- trictives des garanties accoi dées aux peuples , et subordonne complètement les assemblées représentatives tant à l'égard des gouvernements respectifs qu'à l'égard delà diète. Enfin, comme si tant de précautions ne suffisaient pas, on prend une sûreté de plus contre l'influence que ces assemblées pourraient exercer sur l'opinion publique. « Quand la publicité des délibérations des États , dit l'article 59 , est assurée par la constitution, leur règlement doit veil- ler à ce que les limites légales de la libre expression des opinions ne soient outrepassées ni dans les délibérations elles-mêmes , ni dans leur publication parla voie de la presse, d'une manière qui puisse compromettre le repos de l'État particulier dont il s'agit, ou celui de l'Allemagne entière. » On voit que tout est dirigé vers le même but , et que les législateurs fédéraux savent des- cendre , quand il le faut, des hauteurs de la métaphysique politique, pour régler les détails d'intérieur. Nous ne pousserons pas plus loin l'analyse de l'acte final de Vienne , qui n'est qu'un pas de plus dans la voie I racée par les résolutions de Francfort , un autre produit naturel de la politique adoptée par les deux grands puissances allemandes et imposée par elles à la confédé- ration.

Il faut reconnaître, du reste , que cette politique atteignit son but et qu'elle comprima pour un temps toutes les résistances. De 18:::0 à 1850 , le repos de l'Allemagne ne fut pas troublé; on n'y ressentit même pas le contre-coup des révolutions qui remuèrent momentanément le midi de rEuroi)e, et à la répres- sion desquelles l'Autriche et la Prusse prirent une part active, soit par les né- gociations, soit par les armes. Au milieu de cette tranquillité, l'action de la diète dut naturellement se ralentir ; toutefois elle montra à plusieurs reprises qu'elle ne cessait pas de veiller au maintien de son œuvre , et que sa tendance ne variait pas. Le l"'' juillet 1824 elle restreignit ou plutôt supprima entière ment la publicité de ses délibérations, qui jusque-là pouvaient arriver en partie à la connaissance du public. Le 15 août de la même année, elle re- nouvela et renforça à quel([ues égards les décrets de 1819, notamment la loi sur la presse, dont la durée avait été limitée à cinq ans. L'état de l'Alle- magne, depuis cette époque, n'avait pourtant fourni aucun prétexte plausible pour le maintien de cette loi d'exception, mais on s'était bien trouvé de ce provisoire, et on le rendit définitif. Le président de la diète déclara à cette occasion que la constitution de la confédération ne comportait pas un degré de liberté égal à celui qui existait dans d autres pays. « En supposant, dit-il, que les lois répressives, souvent très-séveres , qui existent ailleurs contre les délits de la presse, soient préférables en elles-mêmes aux lois de censure beau- coup plus douces, il est certain que dans un État fédératif comme l'Allemagne chaque pays a sa constitution judiciaire et sa police particulière , elles se- raient sans efficacité comme garantie pour l'ensemble. La paix et l'ordre ne peuvent être assurés dans une semblable union que par une surveillance sur la presse , au nom de la confédération , exercée par les autorités locales , et ,

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en cas de iM-cossilé , par l'aulorilc'^ fédéia'c. n L'opinion expiimée par ces pa- roles n'a pas cessé de régner parmi les hommes qui onl en main la direction des affaires générales de l'Allemagne : il en est résulté que la censure est de- venue le régime normal de la confédéialion et qu'elle est considérée comme une des colonnes de l'édifice germanique. On semble croire que l'unité de l'Allemagne serait dissoute le lendemain du jour la presse recouvrerait sa liberté, et peut-être celte crainte n'est-elle pas sans fondement j mais qu'est-ce donc qu'une unité qui ne peut subsister qu'à de pareilles conditions?

Il nous reste peu de chose à dire sur la période à laquelle nous sommes par- venus. La diète , ouUe les actes dont nous avons parlé , régla la constitution militaire de la confédération (1) ; des concordats, conclus tour à tour avec le sainl-siége (2) par les différents souverains, réorganisèrent l'Église catholique. Le roi de Prusse donna successivement à chacune de ses provinces allemandes des coiislitulions d'états provinciaux. Enfin , quelques efforts furent tentés l'Our faire tomber les barrières commerciales qui séparaient divers Étals de l'Allemagne , et préparèrent de loin 1 union des douanes, qui devait s'accom- plir plus lard (3). Tels sont les seuls événemeiUs de quelque importance politi- que que présente l'histoire de la confédération pendant les dix années qui s'é- coulèrent de l'acte final de Vienne à la révolution de, juillet. La nation, placée sous la double tutelle de la censure et de la police , semblait résignée à la condition qu'on lui avait faite, et toute son activité s'était tournée vers les sciences et les lettres. A voir l'ardeur avec laquelle elle se livrait à l'étude, on prouvait croire que c'était son seul besoin, sa seule vocation, et qu'absor- bée tout entière par le développement pacifique des choses de l'intelligence, elle ne donnait plus aucun legret aux agitations fébriles de la vie politique. 11 n'en était rien pourtant : le feu couvait sous la cendre, et le silence n'était ni l'oubli ni le pardon. Le leutonisiue avait cessé d'exister comme parti organisé; mais le libéralisme, bien autrement dangereux par ses affinités, ses alliances et son habileté pratique, y avait plus gagné que les gouvernements. Obligé <l'ajourner ses prétentions et ses espérances, il n'en avait abdiqué aucune, et n'attendait qu'une occasion favorable pour rentrer dans la lice. Cette occasion se présenta bientôt : la révolution de juillet donna le signal d'une nouvelle