HANDBOUND AT THE

UNIVERSITY OF TORONTO PRESS

SIÈCLE LITTÉRAIRE

DBS

DUCS DE BOURGOGNE

GHILLEBERT DE LANNOY

OEUVRES

D E

GHILLEBEET DE LANNOY

VOYAGEUR, DIPLOMATE ET MORALISTE

RECUEILLIES ET PUBLIEES

GH. ï»OTVIIV

AVEC DES NOTES GÉOGRAPHIQUES ET UNE CARTE

PAR

JT.-C. HOUZEAU

LOUVAIN

IMPRIMERIE DE P. ET J. LEFEVER

30 RDE DES ORPHELINS 43

1878

Lsh

1063139

INTRODUCTION.

SIÈCLE LITTÉRAIRE DES DUCS DE BOURGOGNE.

Messire Ghillebbrt de LlNNOY.

Il fut un temps, qui n'est pas bien éloigné de nous, ou les premiers monuments littéraires des langues modernes étaient considérés comme « les immondices des bibliothèques » et réputés, selon l'expression du grand Frédéric de Prusse, ne pas valoir « une charge de poudre. » Alors, on aimait à penser que la vraie litté- rature française datait du XVIe siècle : « Enfin Malherbe vint. »

Plus récemment, quand l'étude du moyen-âge nous eut rendu toute une riche époque de production litté- raire, on ne connut d'abord, après le XIVe siècle, mal apprécié, que la Renaissance, et l'on sautait volontiers

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des derniers trouvères à Ronsard, à Rabelais, à Mon- taigne.

L'histoire ne permet plus ces solutions de continuité Depuis cinquante ans, les découvertes se succèdent, les publications s'accumulent, les études se renforcent, et désormais l'histoire des lettres françaises inscrit dans sa chronologie, entre le XIVe siècle, plus riche qu'on ne le croyait généralement, et les gloires du siècle de François Ier, une époque abondante et pleine d'intérêt qui ne peut guères se nommer autrement que le siècle litté raire des Ducs de Bourgogne.

Lorsqu'en 1825, Buchon résolut de faire entrer les chroniques des ducs de Bourgogne dans sa collection de Chroniques et mémoires sur l'histoire de France, il dut s'affranchir d'un préjugé pour exhumer ces historiens, les uns après les autres et souvent par lambeaux. Philippe de Comines seul restait célèbre. F. de Reiffen- berg venait de publier Jacques Duclercq. Buchon voulut s'autoriser d'un mémoire de Dacier pour entreprendre la publication de Monstrelet et de Chastellain. Le « grave Chastelain » \ jadis si illustre, n'avait pas môme été imprimé. Sa chronique, annoncée quand elle parut avec autant de bruit que plus tard laPucelle de Chapelaiu, et citée bientôt comme un modèle, se cachait sous un faux nom, composé de son prénom et du verbe qui annonçait son entreprise : Georges Repreuve. Des quelques œuvres que

* Expression de Marot.

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l'imprimerie avait recueillies sous sou nom, une seule lui appartenait, et Buchon put dire : « En visitant ce champ de ruines, j'ai retrouvé Georges Chastellain. »

Il n'en avait retrouvé que des fragments, et plusieurs livres de sa Chronique nous manquent encore aujourd'hui.

Buchon attribue cet oubli à la défaite, puis à la dis- parition de la maison de Bourgogne. Ces écrivains, dit-il, « subirent le sort de provinces conquises. » Ils périrent avec le grand État que voulaient fonder leurs maîtres. Mais l'histoire n'a point de victimes. Buchon a soin d'ajouter que les historiens « aiment à relever sur les champs de bataille les morts de tous les camps. »

Ces morts ont une incontestable valeur.

Depuis Reiffenberg et Buchon, la résurrection a con- tinué, les travaux littéraires de cette époque forment de plus en plus un ensemble auquel ne manque aucun genre et que chaque année un écrivain ou une œuvre vient compléter. Après les chroniqueurs, comme Chas- tellain, que Michelet appelle « grand et éloquent histo- rien, » ou comme Monstrelet, dont Dacier a fait ce noble éloge : que « l'humanité était le fond de son carac- tère ; » après Jacques de Saint-Remy, que Charles le Téméraire créa chevalier ; après Molinet, Olivier de la Marche, Jacques Duclercq et Jean de Wavrin, cet ensemble de chroniqueurs dont Mlle Dupont, en publiant l'un d'eux, Wavrin, a pu dire : « C'est une fort remar- quable série d'hommes d'élite que celle des historiens flamands et picards qui au XVe siècle écrivirent en

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français; » après les poètes, comme Martin Franc, Pierre Michault, Chastellain, Molinet etc. ; après les essais dra- matiques qui mettent l'histoire et la politique contempo- raines en Mystères et la Royauté et l'Église en scène, plus d'un demi-siècle avant Gringore ; après Jean le Maire, qu'on a nommé le maître de Ronsard pour sa réforme du langage, et qu'on peut appeler un précurseur de Luther pour les hardiesses du Promptuaire des Con- ciles, — on a rendu à l'histoire un voyageur, diplomate et moraliste. Déjà connu par ses Voyages et ambassades, Ghillebert de Lannoy est aussi l'auteur de deux traités qu'on peut appeler Y Art de régner, et Y Art de vivre.

Ainsi, cette littérature dont le centre fut dans les pro- vinces belgiques et qui donna des émules à Comines, à Christine de Pisan, à Alain Chartier, un maître à Ron- sard, des précurseurs à Gringore et à Luther, s'impose à l'histoire de France et y place avant le siècle de François Ier : le siècle littéraire des ducs de Bour- gogne.

PREMIÈRE PARTIE. LA VIE DE GHILLEBERT DE LANNOY.

Messire Ghillebert de Lannoy, seigneur de Santés, de Villerval, de Tronchiennes, de Beaumont et de Wahé- gnies, eut, comme voyageur et comme diplomate, une grande carrière de périls, de succès et d'honneurs. On peut suivre sa vie dans ses Voyages et ambassades, que confirment et complètent les archives des ducs de Bour- gogne, conservées à Dijon et à Lille.

en 1386, d'une famille déjà célèbre, qui devait donner trois chevaliers à la première nomination de l'ordre de la Toison d'or et, plus tard, sous Charles- Quint, un vice-roi à Naples, Ghillebert eut pour frère aîné, qu'il suppléa auprès de Philippe, dit le Bon, un des chefs de guerre et de conseil les plus influents de l'époque la plus brillante de la maison de Bourgogne.

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Dès Tâge de 13 ans (1399), il fit ses premières armes, dans une expédition en Angleterre, dirigée par le comte de Saint- Pol, contre Henri deLancastre, en faveur du roi Richard-, ce qui ne put empêcher le roi d'être vaincu, fait prisonnier, puis égorgé dans sa prison. Deux ans après, au retour d'une expédition pareille, sous la con- duite du comte de la Marche, il fait naufrage en vue de Saint-Malo ; tout l'équipage périt, sauf les gentil- hommes.

Après ces débuts, le jeune écuyer s'attache au sénéchal de Hainaut, Jean de Warchin, qu'il suit de 1 403 à 1 408, tantôt dans un vayage de pèlerin et de gentilhomme, en Orient : à Jérusalem, en Turquie, en Egypte ; tantôt dans un tournoi, à Valence ; puis, à la guerre contre les Maures d'Espagne ; enfin, dans ces deux expéditions du comte de Hainaut, au secours de son frère l'évêque de Liège, qui finirent par la terrible défaite des Liégeois révoltés, à Othée (23 septembre 1 408), et sans doute aussi dans une seconde guerre en Espagne oii il alla en 1 410, sans nous dire si ce fut encore sous les ordres du sénéchal de sa province natale.

Le jeune seigneur aspirait à devenir chevalier. Mais déjà il montre autant d'ardeur pour les voyages que pour les batailles : à chaque pèlerinage en quelque lieu saint, il ne manque jamais d'explorer les endroits profanes ; après chaque guerre, il se plaît à visiter les villes, les palais, les châteaux : « qui sont choses belles et merveilleuses à voir, » dit-il.

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Ses premières armes faites, revenant d'Espagne par la France, il y trouve la guerre aux Armagnacs qui viennent de rompre le traité de Chartres et de s'allier avec Henri de Lancastre, devenu roi d'Angleterre. Il entre au service du duc de Bourgogne, Jean sans Peur le fait son échanson et il se jette dans la guerre en Poitou, sous le maréchal de Helly (1412).

Au premier repos, l'amour des voyages l'emporte encore ; après une blessure, « dont je portai, dit-il, la mouche en la cuisse plus de neuf mois » , une nouvelle croisade l'attire, non plus contre les Maures d'Espagne, mais contre les mécrêans de Pologne. Les chevaliers teutoniques de Prusse nommaient ainsi leurs voisins auxquels ils disputaient la Poméranie. Que de fois de prétendus intérêts religieux couvrirent les convoitises politiques ! Mais il y avait des dangers à braver, de lointains pays à parcourir : la Prusse, la Lithuanie, la Poméranie, la Pologne, la Livonie, la Courlande, la Russie, l'Autriche. Ghillebert ne discute point. Les croisés avaient rompu une trêve pour dévaster les fron- tières, brûler les villages, enlever le bétail1 ; une révolu- tion survient ensuite dans cet ordre, plus guerrier que religieux : le grand-maître, accusé de favoriser Wiclef, est arrêté, dégradé, jeté en prison (octobre 1413). Un

1 « Et entrèrent à puissance en la duché dePomère... ilz ardirent bien cincquante villes à cloquiers et prindrent proye de bestial grant nombre » (p. 26).

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gentilhomme étranger, épris d'aventures et de voyages, pouvait-il s'enquérir de la légitimité de la prétendue croisade, se porter juge des causes d'une révolution de palais-couvent ? Ghillebert en croit l'appel aux armes, accepte le fait accompli, montre son courage à tous, marque quelque pitié au prisonnier, et se met à visiter le pays, à observer les mœurs, à noter les faits et les coutumes, sans esprit de blâme, mais avec une entière sincérité ; il se livre à leur joie aux plaisirs du voyage, profite d'une trêve pour visiter le pays ennemi, se déguise en marchand pour parcourir la Russie en traî- neau : le curieux qui veut tout voir exactement ne quitte jamais le guerroyeur prêt à tout pourfendre.

Ces expéditions en faveur de l'ambition des cheva- liers teutoniques étaient coutumières aux jeunes sei- gneurs du Hainaut, que le fils du comte y conduisait d'ordinaire. Celles de 1335, de 1344, de 1354 et de 1383 ont laissé des traces. La Prusse, dit celui de nos archivistes qui les a mises au jour, « fut longtemps encore une contrée de prédilection pour tout nouveau chevalier qui voulait acquérir de la renommée l. »

Là, dans le mois d'août 1413, après avoir été griève- ment blessé, au siège d'une ville (Massow), que les assaillants durent abandonner, Ghillebert reçoit l'ordre de la chevalerie.

* Léopold Devillers. Sur les expéditions des comtes de Rainant et de Hollande en Prusse (Bull, de la comm. d'histoire, 4e série,t. 5, p. 127).

INTRODUCTION. XV

Au retour, c'est un pèlerinage qui l'attire. Les sou- venirs des poèmes de chevalerie Texcitent-ils seulement, ou n'aurait-il pas fait quelque vœu dans ces dangers lointains ? Le fait est qu'il va s'exposer en pays ennemi pour visiter le trou de saint Patrice. Il est fait prison- nier en Angleterre, ce qui l'empêche de voir la grotte et d'assister au siège d'Arras (1 41 4). Mais le duc l'aide à payer rançon et il arrive à temps pour être blessé, vaincu, fait prisonnier, à la bataille d'Azincourt (1415), il n'échappe à la mort que par Nun prodige de sangfroid, à la prison que moyennant 1200 écus.

Il avait gagné ses éperons en Prusse. Il conquit à Azincourt, avec les faveurs de Jean sans Peur et de son fils, une haute fonction : le gouvernement du château de l'Écluse qu'il garda trente années. Le cas échéant, Philippe le Bon n'hésitera pas à renforcer son autorité militaire au mépris des franchises communales, au mé- pris même de ses propres lettres-patentes accordées à l'autorité civile (1 440).

Cette sorte de bénéfice militaire faisait sans doute sa fortune, mais ne pouvait satisfaire à son activité de corps et d'esprit. Le fils du duc, alors gouverneur des États du Nord pour son père, lui confie, sous le nom d'Office des divines provisions, l'intendance intellec- tuelle de sa maison ; Ghillebert le suit partout, de 1 41 6 à \ 41 9 : dans la guerre aux Armagnacs devant Paris ; dans son voyage en Hollande le comte commence à s'immiscer, dangereux médiateur , aux affaires de

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Jacqueline de Bavière ; dans les assemblées d'Arras et d'Amiens Philippe recrute des adhésions à la politi- que armée de son père. il fait ses premières armes sur un terrain nouveau : la diplomatie.

Un grave événement va utiliser son expérience. Il avait assisté en 1408, à Paris, dans l'hôtel de Saint- Pol, au célèbre sermon de Jean le Petit. Le corde- lier, avait présenté, devant la cour, la justification de meurtre du duc d'Orléans par Jean sans Peur, et soutenu, avec force textes historiques et bibliques, qu'il vaut mieux qu'un pareil assassinat soit commis par un grand seigneur que par une personne de moindre état et qu'aucun sacrifice n'est plus agréable à Dieu que la mort d'un tyran. Le 10 sep- tembre 1419, le Dauphin imite l'exemple du duc > suit le précepte du moine : Jean sans Peur, pris au piège de la Paix de Ponceau et d'une entrevue avec le Dauphin, son ennemi réconcilié, est assassiné sur le pont de Montereau. Aussitôt, Philippe le Bon lui succède pour le venger.

Ghillebert s'associe à cette œuvre violente. Au par- lement de Flandre, son avis est net et court : traiter avec l'Angleterre, mais d'accord avec la reine-mère et tout son parti : telle est la politique qu'il conseille et qu'il va servir. Le Pacte de Troyes, qui livre la France au roi d'Angleterre, se prépare : Ghillebert, avec l'évêque d'Arras et d'autres ambassadeurs, est de toutes les négociations, paraît dans tous les actes, jusqu'à ce

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que le traité soit signé sous le nom de « Trêve générale entre la France et l'Angleterre » (25 déc. 1419). Ce traité d'alliance offensive est bientôt scellé par le mariage du roi Anglais et d'une princesse de France : Ghillebert y assiste en gentilhomme. La veuve et les filles de Jean sans Peur constituent procureurs à l'effet de poursuivre ses assassins : Ghillebert est du nombre de ces hommes de confiance, et il est aussi parmi les hommes d'armes que Philippe conduit s'emparer de Montereau afin d'y reprendre le corps de son père, puis assiéger Melun, occuper Paris et mener rude- ment la guerre de vengeance qui fera couronner roi de France un roi d'Angleterre.

Le siège de Melun dura cinq mois. Le sire de Brimeu y étant mort, Ghillebert reçoit le sceau du secret et, pendant trois mois, ne quitte, ni jour ni nuit, son souve- rain, portant sa bannière devant lui dans la bataille et couchant dans sa chambre et dans sa tente, comme son premier chambellan. C'est dans cette intimité sans doute que fut conçu le projet d'un nouveau voyage en terre sainte. L'alliance du duc de Bourgogne et de tout le parti bourguignon français , avec le roi d'An- gleterre, faisait des deux souverains, maîtres de la France, les arbitres de l'Europe, et leurs prompts succès devaient leur suggérer des vues d'ambition, des plans de grandeur. La croisade était encore alors le moyen le plus superbe de déployer ses forces, d'affer- mir sa puissance , de racheter ses violences et de

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s'entourer de gloire. Ghillebert fut chargé par le roi d'Angleterre, en son nom et au nom du roi de France, dont il était régent, et par le fastueux duc de Bour- gogne, « principal esmouveur » , d'une mission politique en Orient (1421).

Ce second voyage diffère du premier : Ghillebert n'est plus un jeune écuyer, attaché au sénéchal de Hainaut ; c'est un ambassadeur , dans l'âge viril , entouré d'une suite nombreuse et brillante, qui parcourt l'Europe en grand seigneur, visite les cours en prince, offre aux rois des présents royaux, trouve une hospi- talité splendide dans les cours et dans les villes, est comblé de richesses, reçoit des escortes princières, des lettres de recommandation de rois à empereurs, est fêté des dames comme des chevaliers, joue en maître avec les plus grands dangers, risque plusieurs fois la mort, est dépouillé et laissé nu attaché à un arbre, sort victorieux de tout, traverse les bandes de loups ou de tartares, franchit les déserts, traite avec les empereurs des plus grands intérêts de la chrétienté, comme la réunion des Églises grecque et latine, veut jeter son épée dans la guerre qu'il trouve en Turquie, arme des navires quand la route de terre est imprati- cable, fait ostensiblement des ambassades dans chaque cour, depuis la Prusse jusqu'à l'Autriche, pour annoncer la paix qui livre la régence de France au roi d'An- gleterre, laisse sa suite dans l'île de Rhodes, pour être plus libre dans sa véritable mission, et accomplit, avec

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une petite escorte choisie, deux choses, l'une couvrant l'autre : le pèlerinage complet des lieux saints et une reconnaissance militaire, non moins complète, de la terre classique des Croisades.

Il mit deux ans à parcourir la Prusse, la Pologne, la Russie, la Hongrie, la Walachie, la Moldavie, la Tartarie, les îles de la Méditerranée, l'Egypte, la Syrie, la Judée, et revint par Rhode, Venise et l'Allemagne.

Quand il revint, les deux rois étaient morts, le duc de Bedfort était régent de France pour le compte de l'Angleterre ; le Dauphin, devenu le roi Charles VII, roi de Bourges,disaient les Anglais et les Bourguignons, tenait la campagne ; le jeune roi « d'Angleterre et de France » n'avait que six mois, Louis XI venait de naître à Bourges, Jeanne d'Arc avait déjà des visions d'enfant ; la situation des Anglais en France n'était plus aussi brillante et l'on commençait à parler de paix. Ghillebert remit à chacune des deux cours qu'il avait représentées et servies, une copie de ses Rapports sur la Syrie et l'Egypte, et alla lui-même à Londres et à Bruxelles ; mais ce travail, si exact, n'était plus guère à l'ordre du jour : le vœu du Faisan ne se célébrera que 30 ans après (1454), quand Ghillebert sera un vieillard. En 1423, le régent d'Angleterre ne pouvait penser à une croisade et Philippe avait de plus pro- chains intérêts à défendre.

A peine rentré dans son château de l'Écluse (1424), après avoir assisté à Amiens au mariage de la sœur

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du duc avec le comte de Richemont, futur connétable de Charles VII, (son autre sœur était l'épouse du duc de Bedford) ; après avoir été remplir, auprès du duc de Brabant et ses États réunis à Braine-le-Comte, une mission de confiance, Ghillebert doit se mettre sur la défensive, armer des bateaux plats, occuper les eaux de la Zélande, pour soutenir la flotte que Philippe arme en Hollande et empêcher le duc de Glocester, l'époux de Jacqueline de Bavière, de descendre en Flandre et en Zélande, après avoir refusé à ses troupes de terre un passage par l'Artois pour se rendre en Hainaut. La guerre de Hollande avait commencé ; Ghil- lebert, nommé capitaine de Rotterdam, prit part aux deux campagnes (1 426 et 1 427).

Il était temps que le duc respirât de cette guerre, car le siège d'Orléans a été levé par Jeanne d'Arc, Charles VII s'est fait sacrer à Reims et la Pucelle menace Paris (septembre 1429). Le duc de Bourgogne y court, accepte la régence de France en remplacement du duc de Bedford, et signe une trêve. Ghillebert le suit dans cette brillante escorte armée, dont l'entrée triomphale à Paris fut accueillie avec tant d'espérance et d'enthousiasme.

Entre ces deux campagnes, le capitaine a fait place encore à l'ambassadeur. En 1 428, le duc lavait appelé de l'Écluse, puis d'Arras, à Bruges pour conférer avec lui « sur le fait des Hussites. » Le 2 janvier 1 429, il part de l'Écluse pour parcourir une troisième fois

INTRODUCTION. XXI

l'Allemagne, voir les souverains, conférer avec les Électeurs de l'Empire, s'assurer de la situation du pays et des dispositions des seigneurs et des villes. Deux princes seulement étaient en position d'entre- prendre la guerre contre les Hussites : l'Empereur et le Duc. Sigismond ne le pouvant plus, ce projet devait répondre aux vues ambitieuses de Philippe et l'arbitre de la France pouvait sans témérité songer à devenir le vengeur de l'orthodoxie, l'arbitre de la chrétienté. Déjà en 1415, dans son premier voyage, arrivé aux frontières de Bohême, Ghillebert y avait trouvé la guerre religieuse et avait rebrousser chemin, « en grant péril d'être rué jus. » En 1429, sa mission de diplomatie et de reconnaissance militaire était aussi délicate, y sinon aussi dangereuse que celle qu'il avait si bien suivie en Orient. Il la remplit de manière à faire connaître au duc les véritables conditions de suc- cès et à lui faire ajourner une entreprise qui exigeait tant de ressources, de liberté d'action et de puissance. Les affaires de France ne laissaient plus à Philippe assez desécurité pour une pareille expédition lointaine; la croisade de Bohême alla rejoindre le voyage en Orient dans le carton des rêves ambitieux du duc de Bourgogne.

Un des conseils, donnés au duc, dans un mémoire sur le fait des Hussites, était qu'il prit une troisième épouse, moins pour accroître ses influences que pour donner un héritier au vaste état dont il rêvait déjà

VOY. ET AMB. 6

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sans doute de faire un royaume. Les difficultés de la guerre de France ne l'empêchèrent pas de suivre l'avis, et Philippe profita des solennités de ses noces avec Isabelle de Portugal pour déployer un grand faste et créer, à l'instar de l'ordre de la Jarretière, un ordre de chevalerie, dont il voulut emprunter aussi le nom à la galanterie, en réponse, dit-on, à une plaisanterie sur la couleur des cheveux dune de ses nombreuses maî- tresses. 11 n'y manquait que le : Honny soit qui mal y pense. Le duc l'avait remplacé par une devise flatteuse pour sa nouvelle épouse : Autre riauray. Ghillebert avait reçu la princesse, après une tempête, au port de TÉcluse, et lavait conduite, avec sa suite, sur des bar- ques pavoisées jusque Bruges. Là, le 10 janvier 1430, le duc célébra son mariage et institua Tordre de la Toison d'or, « pour la gloire de Dieu, l'exaltation de l'Église et l'excitation aux vertus. » L'ordre se compo- sait d'un chef: le duc, et de trente chevaliers. Hugues de Lannoy fut nommé le cinquième, Ghillebert le dixième, Bauduin, son frère cadet, le quinzième.

Ce mariage fut suivi d un moment de trouble uni- versel. Jeanne d'Arc était prisonnière ; une mésintel- ligence croissante entre le duc et les Anglais, des offres de paix de la part des Français, la guerre de France devenue plus difficile chaque jour, la guerre de Liège, la succession du Brabant, l'agitation et bientôt le soulè- vement de la Flandre, tiraillaient pour ainsi dire Phi- lippe le Bon, et le Concile de Baie y ajoutait les conflits

INTRODUCTION. XXIII

de l'Église. A peine de retour d'une ambassade en Ecosse, où, fidèle à son caractère, il ne manque pas de voir le trou de saint Patrice et de mêler aux légendes mystiques des souvenirs de poèmes chevaleresques, Ghillebert marche contre « ceux de Cassel » qui font cause commune avec les bourgeois de Grammont et la révolte est domptée. Puis, il va au Concile de Bâle revendiquer le droit de préséance pour son souve- rain, s'opposer au schisme, braver l'Empereur et le roi de France, et maintenir l'orgueil du duc dans une situation pleine de périls (1431-1433).

Les négociations avaient déjà commencé entre Charles VU et Philippe le Bon, sans pouvoir aboutir. Le violent conflit du Concile de Bâle,ou les ambassadeurs du duc ne voulaient reconnaître pour roi de France que le roi d'Angleterre, maître de Paris et d'une partie du royaume, n'empêcha paj/ de les renouer. Le duc avait vu, à cette occasion, se dessiner les partis et pendant que l'Empereur reconnaissait Charles VII et défiait Philippe le Bon, les pères du Concile purent prononcer des paroles de paix, renouveler leurs instances, s'appuyer de celles du Souverain Pontife, et charger de ce rôle de pacification des légats qui lèveraient les scrupules du duc de Bourgogne. L'as- semblée de Nevers aboutit au traité d'Arras. On avait si bien manœuvré que le duc, qui ne voulait d'abord traiter que d'accord avec l'Angleterre, rompit une alliance datant du lendemain de l'assassinat de Mon-

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tereau et fit une paix séparée (1434-1435). Les trois frères de Lannoy faisaient partie des chevaliers de la Toison d'or qui entourèrent le duc dans ces entre- vues oîi il aimait à paraître avec une ostentation fas- tueuse. Aucun document ne reste pour déterminer la part que prit Ghillebert dans les négociations. 11 nous dit lui-même brièvement, que « après le parlement et la paix d'Arras » , il partit d'Arras,le 25 février, pour aller à Saint-Jacques en Galice, accomplir un vœu qu'il avait fait « au trépas » de sa seconde femme (1436). Quand il en revint, il trouva le Duc faisant le siège de Calais.

Cette paix ne faisait qu'accroître, au premier moment, les difficultés du duc Philippe. Les Anglais continuaient la guerre, irrités contre lui; des compagnies d'éccfr- cheurs ravageaient la Picardie, menaçaient la Flandre ; le faste du duc et ses longues guerres avaient épuisé ses finances ; le pays se voyait ruiné, malgré ses franchises qui n'avaient pas arrêté le duc : le mécontentement était général. La sédition commença devant l'ennemi, au siège de Calais, ou les milices flamandes abandonnèrent l'armée, refusant le service au nom de leurs privilèges. Le duc dut laisser faire et la Flandre en souffrit cruelle- ment, car c'était livrer le pays sans défense aux ravages des Anglais. Aussitôt la révolte court de Gand à Bruges ; les Brugeois sont à peine apaisés que Gand sonne de nouveau le tocsin, puis, l'émeute passe encore une fois de Gand à Bruges et les Flamands tiennent la campagne.

INTRODUCTION. XXV

Le duc. obligé de temporiser et de parlementer avec les bourgeois, avait écouté les propositions de Gand et de Bruges, faisant cause commune : les bourgeois deman- daient la démolition des fortiGcations de l'Écluse qui leur avait résisté ; Bruges voulait que cette ville et Nieuport rentrassent sous sa juridiction ; Gand soutenait les mêmes prétentions sur Audenarde. Le Parlement convoqué à Gand n'avait pu rien apaiser. A la première révolte, les Brugeois avaient voulu prendre la ville dont Ghillebert occupait le château. 11 y soutint un siège qui dura, dit-il, dix-huit jours (juillet 1437), et le château fut assez endommagé pour qu'il y dût faire des réparations qui coûtèrent plus de 3000 livres.

Néanmoins, au premier conflit des fidèles bourgeois de l'Écluse avec le gouverneur du château, le Duc retirera ses propres lettres de privilèges, donnera à ce retrait un effet rétrospectif et sacrifiera les restes de libertés com- munales à lautorité militaire. (1440, v. p. 210 et 262.)

Ce siège fut son dernier fait d'armes. Les trois lignes qu'il y consacre dans ses mémoires furent à peine remar- quées, car de 1 435 à 1 442, on constate une lacune de sept années dans sa vie l. Ces années ne furent pas stériles. Aussitôt après la paix d'Arras, les embarras oii se trou- vait le duc, avaient divisé ses conseillers. Les uns penchaient pour la paix ; mais le duc, selon l'expression

'Saint-Génois, les Voyageurs belges, p. 150. —Emile Gachet passe aussi de la paix d'Arras à 1442. Trésor national.

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de Barante, « peu porté à les approuver, n'avait pas même appelé au conseil les plus considérables d'entre eux : le sire d'Antoing, Hugues de Lannoy, etc. etc. » Un de ces seigneurs, ainsi écartés, avait trouvé bon de lui exposer leur politique, en deux avis, l'un avant l'hiver, l'autre pendant l'hiver de 1 436. Le second avis est signé Santés et j'incline à penser que le premier était aussi d'Hugues de Lannoy. En 1439, la situation n'avait pas changé : la famine et les maladies régnaient partout ; le duc, après avoir apaisé la Flandre, s'obsti- nait au siège de Calais, ses finances étaient épuisées, une médiation fut offerte entre le duc et le roi d'Angle- terre, Philippe envoya son épouse aux conférences de Gravelines, et de nouveau des conseils de paix lui furent présentés. Nous aurons à chercher quelle part Ghillebert prit à ces conseils du patriotisme. Le siège de l'Écluse repoussé, son château réparé, le procès avec les bourgeois jugé par le duc, une affaire plus délicate où, si l'on en croit un acte publié par Rymer, sa conscience était engagée l et qui ne fut tranchée qu'en 1433, nous mènent à l'année 1442. Alors Ghille- bert reprend de nouvelles ambassades et ses derniers voyages. L'heure du repos n'était venue ni pour le diplo- mate ni pour le pèlerin.

En 1442, ambassade à Francfort auprès de l'Empe- reur, pour les affaires du Luxembourg. En 1 444, mission

« V. p. 197 et 211.

INTRODUCTION. XXVJI

d'apaisement entre le duc et le Dauphin. Les historiens rapportent ce conflit qui survint aussitôt après la trêve de \ 444 et qui faillit la rompre ; mais ils ne nomment pas l'ambassadeur du duc qui fut chargé d'y remédier. Un compte du temps nous apprend que ce fut Ghille- bert qui y réussit. Cet acte accuse des tiraillements et des difficultés dans cette affaire (p. 21 4). La trêve est signée à peine, Ghillebert est mandé de l'Écluse à Bruxelles pour conférer avec le duc ; ensuite il va à Lille « arrivèrent assez tost après aucuns ambassadeurs dudit roi de France et de monseigneur le Daulphin. » Ces entrevues lui prennent dix-neuf jours. Puis, il doit revenir encore de l'Écluse à Bruxelles « pour la venue du sénéchal de Poitou et autres ambassadeurs ; » il y reste onze jours encore. Le Dauphin, qui devait s'appe- ler Louis XI, avait juré vengeance du duc, aussi impé- rieux que lui. Le conflit n'était pas de ceux qu'on apaise facilement.

L'année suivante, Ghillebert est chargé, avec son frère et trois chevaliers, d'examiner les statuts de l'ordre de la Toison d'or pour les amender, s'il y avait lieu. Puis, il est nommé par le duc un des tenants d'armes de Jean de Boniface dans le fameux tournoi de Jacques de Lalaing. Phillippe le Bon honorait le chevalier étranger en lui donnant pour parrains de grands seigneurs. La même année, il prête une somme à Philippe le Bon.

En 1 446, les conseils du parti national l'emportent. La trêve était en vigueur, Philippe possédait presque

XXVIII INTRODUCTION.

tous les États qu'il voulait réunir, il avait dompté la Hollande et sa puissance allait rayonner au dehors : sur terre, pour conquérir au duc d'Orléans le duché de Milan, sur mer par l'expédition de Jean de Wavrin dans les eaux d'Orient. En attendant, les fêtes et les tournois se succédaient, quoique les finances de Bour- gogne fussent loin d'être prospères. C'est alors qu'après une perte cruelle : la mort de la jeune épouse de son fils, âgé de 1 3 ans, dont le mariage était un des liens qui l'attachaient à la cour de France, le duc cède aux avis de \ 436 et 1 439 et institue un Grand Conseil per- manent, pour partager avec lui la gestion des affaires et l'aider dans la réforme de ses finances. Cet édit dut être un triomphe pour la 'famille de Lannoy, il est daté du 6 août 1 446 et Ton voit dans les comptes de cette année queGhiilebert fut à ce moment appelé par le duc et séjourna à Bruxelles « pour aucuns grans affaires. »

Ghillebert alors avait abandonné le château de l'Écluse, il habitait sans doute à Lille il avait acheté en 1 445 une maison « à front de la rue des Fives » (p. 215).

Cependant l'expédition de Jean de Wavrin sem- blait se décider. Le duc avait reçu plusieurs lettres d'exhortation à secourir les chrétiens d'Orient. Ghille- bert est encore chargé des ambassades et des explo- rations nécessaires, et l'on retrouve dans les papiers de sa famille les pièces relatives à cette expédition dont il eut à préparer les voies (p. 494 et 495). Il a lui-

INTRODUCTION. XXIX

même énuméré brièvement son ambassade auprès du roi d'Aragon, son passage à Venise et à Rome, son arrivée à Naples. sa rencontre avec le roi d'Aragon en cam- pagne, sa traversée qui le mène à Messine, à Candie, à Rhodes, à Chypre, à Jaffa, puis encore à Rhodes et à Corfou, sa descente en Italie, son passage des Alpes et son retour par l'Autriche et l'Allemagne. Le mémoire diplomatique sur ce voyage manque. Ghillebert y avait consacré plusieurs mois. Ses voyages en Orient et ses Rapports, si exacts, sur sa seconde expédition, trouvaient dans cette dernière ambassade leur résultat. L'expédi- tion réussit ; Geoffroy de Thoisy dégagea Rhode dont le Soudan d'Egypte était venu faire le siège ; puis, ayant rejoint la flotte du seigneur de Wavrin, les deux chefs bourguignons entrèrent dans la mer Noire, et après des alternatives de victoires et de défaites battirent les ennemis à Chypre, détruisirent leur flotte sur les côtes de Barbarie, tinrent la mer trois ans, balancèrent, un instant au moins, la fortune des Turcs et firent espérer quelque temps aux chrétiens le salut de Constantinople. Ces deux faits politiques : l'institution du Grand Conseil et l'expédition de la Méditerranée, sont comme le couronnement de la vie de Ghillebert de Lannoy. Le dernier n'eut rien de définitif pour la chré- tienté. La prise de Constantinople n'en eut pas moins lieu, et le Vœu du faisan ne servira pas à la répa- rer. Mais le premier fut une institution durable, dont on retrouve de nombreuses traces. Un manuscrit de Paris

XXX INTRODUCTION.

dont je présenterai plus loin l'analyse, contient une formule de lettre de renvoi d'affaires, de requête de tel ou tel, à Messires du Grand Conseil (V. p. 505). Quand Jean de Lannoy et Jean de Croy rendirent compte au duc d'une ambassade, le 9 février 4 458, ce fut « en pré- sence de son Grand Conseil l.» Cette institution complétée par Philippe * fut fort appréciée de son fils, Charles le Téméraire, qui en étendit successivement la juri- diction 3 de sorte qu'il dut bientôt la détacher, pour ainsi dire, de sa personne en lui assignant des sessions fixes, à Arras, à Malines, vu la grande multitude des

1 Ms. de la Bibl. de Bourgogne, 7244.

* « Environ l'an MCCCCLIIII, lui, monsieur le ducq Philippe... avisa, par grande délibération de faire tenir consistoire par son Grand Conseil, étant lez luy, et d'avoir procureur général par tous lesditz pays, pour illecq estre traicté toutes les matières dessusdictes et aultres concernant sa haulteur et seigneurie, aussy bien de Flandre que des aultres pays....

Et sy feist mondict seigneur sortir au Grand Conseil les appellations des sentences données en Flandre, des proches venant de l'Empire, lesquelz auparavant avoient esté arretz non appellables.

Et le continua mondict seigneur le ducq tant qu'il vesquist.) Wie- lant, Antiquités de Flandre, p. 133.)

s Ce consistoire plaisoit fort à monseigneur le ducq Charles lequel, incontinent après le trespas du Ducq... esleva et emplia fort le dict conseil d'authorité et de juridiction et y commist chancelier chef du conseil, etc.

.... En l'an LXX1 fist ledict ducq renouveller ledict conseil et lui bailla nouvelle ordonnance en y commectant ung chancelier... (Ibid. p. 134.)

INTRODUCTION. XXXI

causes qui y affluaient ' ; puis, la scinder en deux grands corps : car ces diverses extensions préparaient le Parlement de Malines.En 1 473, le duc, voyant le Grand Conseil trop occupé, lui ôta les attributions judiciaires pour les remettre à cette institution nouvelle, et les attributions financières qui passèrent à la chambre du trésor 2. Les affaires d'État restèrent seules au Grand Conseil.SouLS Charles-Quint il s'appellera le Conseil d'État. Ce dut être l'époque de la plus grande influence de Ghillebert. Quarante-six années de croisades et de com- bats, ou il avait été plusieurs fois blessé et fait prison- nier ; trente années de service militaire, au château de l'Ecluse, dans une époque traversée de toute sorte de guerres ; trois grands voyages en Orient, des ambas- sades sans nombre, pleines de dangers et ayant exigé une sagacité rare, une énergie peu commune et des études sérieuses ; une participation active à des traités comme le Pacte de Troyes, à des conciles comme celui deBâle, oii lés intérêts de l'Europe étaient en cause ; toute une vie de courage, d'intelligence et de dévoue-

1 En l'an LXII, mondict seigneur... voiant la grande multitude des causes affluant en sondict conseil et que c'estoit grande peine, travail et despense aux parties de suivre ledict conseil, quelque part qu'il

alloit, il envoia résider pour un temps en lieu arresté, etc

(Ibid. p. 135.)

1 Et aussi seront à Malines la chambre des comptes de Lille et de Bruxelles. (Institution du Parlement de Malines, annexe contenant les nomsdespremierstitulaires.Ms.de Paris, 1278, p. 276 v°.)

XXXII INTRODUCTION.

ment avait lui assurer la confiance et l'estime de Philippe le Bon. C'est alors sans doute que Ghillebert, rentré d'un nouveau pèlerinage à Rome pour le jubilé de 4 450, se mit à compléter ses mémoires, en ajoutant aux Rapports, offerts aux deux souverains en 4 423, et à la nomenclature des pèlerinages, rapportée de Jéru- salem, une mention, presque toujours concise, de ses faits d'armes, voyages et ambassades, depuis sa pre- mière chevauchée à l'âge de 4 3 ans jusqu'au jubilé de Rome, dans un âge avancé. Son chapelain nous apprend que ces diverses parties ne furent pas réunies du vivant de l'auteur. Les Rapports seuls avaient été remis aux deux souverains, ce n'est qu'après sa mort que le recueil fut formé par son chapelain lui-même.

S'il écrivit d'autres œuvres, comme j'ai eu à le cher- cher, ce fut vraisemblablement alors qu'elles furent composées.

Ces dernières années ne furent pas sans luttes et sans souffrances. En \ 452, Ghillebert devenait veuf pour la troisième fois. En 4 453, il assista à la grande révolte des Gantois, à la violente répression qu'en fit le duc. Il avait alors 67 ans. Prit-il part à cette expédition oii Ton voit un de Lannoy déployer une grande activité, sans que les chroniqueurs le désignent ? Fut-il aussi, en 1454, un des chevaliers qui firent le Vœu du faisan? Les chroniqueurs omettent encore le prénom. Il est plus vraisemblable de penser que ce fut le nouveau cheva- lier de la Toison dor de la famille, le jeune Jean de

INTRODUCTION. XXXIII

Larïnoy, qui avait remplacé Hugues son père dans le gouvernement de la Hollande.

Ghillebert mourut à l'âge de 76 ans, le 22 avril 1 462. Il laissait plusieurs enfants, dont la postérité tint un haut rang dans la Toison d'or et dans la politique. 11 fut enterré dans l'église de Saint-Maurice à Lille. Gest à Lille que revenant de Jérusalem en \ 423, il avait déposé de précieuses reliques, « dans notre chapelle de Saint-Pierre » , dit-il.

Sa vie avait été glorieusement remplie.

DEUXIÈME PARTIE. LES ŒUVRES DE GHILLEBERT DE LANNOY.

Ghillebert laissait des œuvres qu'il dut considérer comme des travaux de circonstance faits pour son sou- verain et n'étant pas destinés à une carrière litté- raire. « Car, de son vivant, dit son chapelain, il n'eut jamais souffert ni voulu les estre mis en mémoire, de peur que par aulcune façon ne lui eust tourné en vaine gloire. » Il a dit lui-même qu'il n'était ni clerc ni lettré. Ce qui explique et excuse, aux yeux d'Emile Gachet, ses erreurs de date, c'est « qu'il ne pensait pas à être exhumé par la postérité comme un rival des Comines, des Chastelain, des Olivier de la Marche » . La publica- cation de ses Rapports, puis de ses Mémoires complets a révélé un observateur et un écrivain, et dès lors on ne pouvait plus écrire l'histoire littéraire des ducs de Bour-

INTRODUCTION. XXXV

gogne, ni une étude sur Ghillebert de Lannoy sans rechercher s'il n'avait pas laissé d'autres œuvres, ou du moins sans recourir aux dépôts d'archives pour retrou- ver les rapports qu'il aurait pu présenter sur ses autres missions diplomatiques.

Après avoir esquissé sa vie, j'ai à montrer comment j'ai été amené et autorisé à composer ses œuvres.

I.

Les Voyages et ambassades étaient connus. La partie la plus importante : la reconnaissance militaire en Syrie, faite pour le roi d'Angleterre et le duc de Bourgogne, avait été publiée et traduite en anglais en 1821, dans un grand recueil : UArchœologia Britannica. L'ouvrage complet parut bientôt (1840) dans la collection de la Société des bibliophiles belges, d'après un manuscrit qu'on croyait unique alors et qui appartenait à l'éditeur, M. Serrure. se bornait alors l'œuvre de Ghillebert.

Cependant, Barrois avait mentionné deux fois, d'après les inventaires de la bibliothèque des ducs de Bour- gogne, un manuscrit intitulé : Instruction d'un jeune prince pour se bien gouverner envers Dieu et le monde. (Nos 931 et 2112). Nul inventaire n'indiquait le nom de l'écrivain. Galiot Dupré, en publiant, en 1517, à Paris, le Temple de Boccace de Chastellain, l'avait fait suivre

XXXVI INTRODUCTION.

de V Instruction, sans en nommer l'auteur. Il n'en fallut pas d'avantage : Lacroix du Maine l cite cette édition et en infère que le second traité appartient aussi à l'auteur du premier : à Chastellain « dit Tadventurier » ; et depuis ce temps, tous les bibliographes de répéter Terreur. L'abbé Gouyet renvoie à Lacroix du Maine, dont les nouveaux éditeurs s'appuyeront à leur tour sur lui. Paulmy d'Argenson écrit, de sa main, sur son manus- crit, aujourd'hui à l'Arsenal, que l'auteur est Chastel- lain, et Hœnel le répète d'après cette nouvelle autorité. La Serna Santander ne fait pas autrement. Barrois ne reproduit l'assertion que dans sa table des matières. Van Praet s'en réfère à Lacroix du Maine. Reiffenberg et Van Hasselt font écho. Enfin, M. Kervyn de Letten- hove,en 1860, dans un rapport présentée l'Académie de Belgique sur le projet d'une collection des écrivains nationaux 2, et en 1863, dans le premier volume des OEuvres de Chastellain, suivait ces autorités et décrivait les divers manuscrits de Y Instruction d'un jeune grince, qu'il comptait publier comme une des œuvres du chroniqueur.

Il suffisait pourtant de lire une page de ce style ferme, un chapitre de ces instructions mâles et simples, et de les comparer au pathos allégorique de Chastellain, de comparer par exemple, le chapitre du « Fénelon de

* Première édition, 1584, p. 118.

« Rulletins de l'Académie, 1860, t. X, p. 33.

INTRODUCTION. XXXVII

Charles le Téméraire1 » relatif à la guerre, au Livre de la Paix de « l'humble Georges » , pour ne garder aucun doute.

Cela est si vrai qu'arrivé au tome VI des OEuvres de Chastellain, au moment d'y faire entrer ce livre, l'édi- teur recula : « L'autorité de Lacroix du Maine et de La Serna, dit-il, ne nous paraît point suffisante... Une lecture attentive ne nous a pas permis d'y reconnaître le style de notre auteur. »

S'il suffisait d'ouvrir au hasard YInstruction pour reconnaître cette différence de style, était-il plus diffi- cile de découvrir l'auteur de ces pages, qui diffèrent tant du genre de Chastellain? Le prologue du livre per- met de résoudre cette difficulté. L'auteur, employant un artifice littéraire dans le goût de l'époque, et sans doute pour mettre ses hardiesses à l'abri d'une fiction qui les tempérât, y raconte la mort d'un roi de Nor- wège qui, à ses derniers moments, charge son meil- leur conseiller de rédiger pour le fils qui doit lui succéder une sorte d'Art de régner. Au lieu de nommer les ducs de Bourgogne Jean sans Peur et Phi- lippe le Bon et de signer son œuvre, l'auteur met en scène le roi Ollerich et il se cache lui-même sous le nom du conseiller norwégien « qui en son temps avoit « servi long espace de temps le roy Ruthegeer son père « et pareillement le roi Ollerich » dont le portrait

* Expression de M. Kervyn.

VOY. ET AMB. ,*

XXXVIII INTRODUCTION.

ressemble tant à celui de Philippe le Bon. Cet auteur fictif, il le nomme : Foliant% ou Fouliant, de lonal, ou de Yonnal.

Si, d'après un usage du temps , l'auteur a voulu se nommer indirectement, ce qui est hors de doute ici , il ne pouvait le faire ailleurs ni mieux. Or, on remarquera tout d'abord que lonal, on Yonnal, lu à rebours, forme un nom très connu à la cour de Bour- gogne : Lanoi, Lannoy.

Ce serait donc un de Lannoy qui se cacherait sous ce pseudonyme.

Le manuscrit de Bruxelles (N° 10976) nous fournit une autre indication. Une miniature y représente la cour de Bourgogne. Philippe le Bon, dont les armes sont peintes dans la lettrine, est sur son trône, ayant à ses côtés son fils Charles et autour de lui des cheva- liers de la Toison d'or. En face de lui , à genoux, l'auteur lui présente son livre ; il est vêtu en seigneur et porte le collier de la Toison d'or.

La miniature du manuscrit de la bibliothèque de Sainte-Geneviève à Paris, représente la mort du roi au moment il charge Yonal d'écrire ce livre. L'auteur, d'un âge avancé, en houppelande, porte aussi le collier.

Ce serait donc un De Lannoy, membre de l'ordre de la Toison.

Il y en eut quatre sous Philippe le Bon. Deux seulement avaient servi Jean sans Peur. De ces deux De Lannoy : Hugues et Ghillebert, le prénom de Foliant

INTRODUCTION. XXXIX

nous permet de distinguer l'auteur de Y Instruction d'un Jeune prince.

Folier, c'est, au dire des lexicographes, errer çà et là, marcher de côté et d'autre, courir à tout vent, comme un ballon : follis. Pierre de Fontaines s'en sert pour Evagari : « Ne qu'ils aillent foliant. »

Or, quel chevalier de la Toison, du nom de Lannoy et sachant écrire comme l'auteur du Voyage en Syrie, a été plus foliant par le monde entier que ce chevalier- diplomate, dont Lelewel a tracé le portrait que voici :

« 11 aimait la bonne chère et les fatigues, faire des « pèlerinages à Jérusalem, à la grotte de Saint-Patrice, « chercher des bosses et des cicatrices dans toute sorte « de pays. Espagne, France, Angleterre, Prusse, Livo- « nie, Russie, Lithuanie, Pologne, Grèce l'ont vu cher- ce cher cet honneur... Jl en sortit maintes fois rossé, blessé. « Il fut fait captif. Il remplit plusieurs missions diploma- « tiques en France, en Angleterre, en Prusse, en Pologne « et en Lithuanie, à Constantinople.il s'était chargé d'une « en Turquie et accomplit ses investigations en Egypte « et dans la Palestine. En un mot, guerroyer, se « traîner à l'aventure (folier) en qualité de chevalier et « d'homme d'affaires, avait été son unique préoccupa- « tion. »

Mais, si foliant qu'ait été ce voyageur, l'homme poli- tique était de bon conseil. Il jouissait de la confiance de Philippe le Bon, qui le chargea de missions plus importantes même que celle de moraliser son fils. Alors,

XL INTRODUCTION.

dit Emile Gachet, « le batailleur effacera un peu et mo- dérera sa fougue pour faire place à l'homme sage et pru- dent » . Philippe, du vivant de son père, lui avait déjà confié auprès de lui V office des divines provisions, sorte d'intendance intellectuelle et morale de la maison du jeune prince. Il l'y garda jusqu'après l'assassinat de Jean sans Peur, époque Ghillebert quitta cette fonction pour s'associer à l'œuvre politique de la vengeance du duc. En 1 420, Philippe lui donna le sceau du secret ; bientôt après, le duc et le roi d'Angleterre le chargèrent d'une mission difficile en Orient.

L'auteur a fait aussi son portrait ; le roi le recommande à son fils en ces termes : « Et soit ce qu'il ne soit pas clerc ne aprins de lettres, il a autant qui vault, ou plus, car il est sage, prudent, de grant expérience et qui a moult vëu. »

Philippe le Bon aurait-il pu choisir pour son fils un meilleur conseiller que ce diplomate- voyageur qui l'avait servi si longtemps de son expérience et qui avait beau- coup vu ?

Il n'y a pas jusqu'à l'exactitude des noms géo- graphiques qui ne concorde ; quand l'auteur de Y Instruc- tion nous transporte dans le Lyfland (p. 337 et s.), mot si mal compris par les copistes qui en font l'Irlande ou l'Islande, il suffit de recourir aux Voyages pour com- prendre qu'il s'agit de la Livonie (p. 29, 37 et 38).

Depuis que j'ai exposé ces idées dans la Revue de Belgique, aucune objection ne m'a été présentée et la

INTRODUCTION. XLI

commission de l'Académie qui dirige la publication de nos écrivains, en votant l'impression des œuvres de Ghille- bert de Lannoy, y compris Y Instruction, s'est rangée de cet avis. Je puis donc considérer mes conclusions comme admises.

Ainsi tout concourt à l'évidence : ce livre n'est pas du verbeux Chastellain ; on ne peut en lire le prologue ni en voir les miniatures ni en apprécier le style sans l'attribuer au plus foliant des de Lannoy.

Il

Il ne m'était pas permis de m'en tenir pour une édi- tion des œuvres de Ghillebert. Un manuscrit était signalé depuis longtemps comme appartenant à sa famille. De Barante en avait tiré quelque parti \ M. Kervyn de Lettenhove, en annonçant en 1860 qu'il emprunterait à « un précieux manuscrit de Paris un grand nombre de pièces inédites » pour son édition de Chastellain , supposait que ce « recueil de pièces originales avait été formé par Hugues de Lannoy, le bon seigneur de Santés » , et il en imprimait aussitôt deux pièces qu'il attribue à un même auteur, « anonyme, flamand; de petit estât, » qui, « à cinq

1 Histoire des Ducs de Bourgogne, Edition belge, t. IV, p. 157, et V, pp. 202, 206 et 268.

XLII INTRODUCTION.

ans de distance, » aurait présenté à Philippe le Bon « le programme d'un gouvernement constitutionnel en, Bel- gique l. »

Il n'était pas possible de rien publier sur la famille de Lannoy ni sur l'auteur de l'Instruction d'un jeune Prince, sans consulter un manuscrit de cette famille qui conte- nait un programme pareil.

Ce n'est pas cependant sans des préventions, qui me semblaient justifiées par de nombreuses défectuosités, que j'abordai cette étude. Les deux pièces publiées soule- vaient bien des objections et je craignais d'y trouver, sinon une supercherie, au moins un jeu d'esprit ou de plume. Cette impression était telle que je négligeai de les mentionner dans un livre 2 elles auraient pu trouver place, si elles avaient eu la signification indi- quée : jetais trop en défiance pour prendre parti avant d'avoir vu le manuscrit.

En effet, la première pièce dit (p. 228 des Bulletins de l'Académie) : « veu le tems d'iver qui approche » , et elle est datée après l'hiver : 10 février. L'auteur y expose la situation de la France après le traité d'Arras, il cherche le parti que doit prendre le duc, soit pour généraliser la paix, soit pour soutenir la guerre contre les Anglais, et il date du 10 février 1 436 (avant Pâques, vieux style, dit avec raison l'éditeur), c'est-à-dire en

1 Bulletins de l'académie, 2e série, t. XIV, pp. 218 et suivantes. * Le génie de la paix en Belgique.

INTRODUCTION. XLIII

1437, plus d'un an après le traité, lorsque le duc avait pris parti et commencé la guerre.

D'un autre côté, René d'Anjou y est appelé « mon- seigneur de Bar» (p. 230 et 233) et l'on sait que, dès le mois de janvier 1 437 il prit le titre de Roi de Sicile.

Changer le mois et l'année ? Pouvait-on y penser ? La même pièce dit (p. 230) que le roi d'Angleterre « a euh ceste saint Nicolay , eage de XV ans ». Henri V, étant en \ 421 , avait eu en effet quinze ans le 6 décembre 1 436 et l'auteur n'aurait pu parler ainsi avant 1 437 ni même quand l'hiver de 1 436 approchait.

Est-il rien qui porte plus au doute que ces sortes de contradictions irrémédiables ?

La seconde pièce ne semblait pas faite pour ramener la confiance. Ses nombreuses ratures, une répétition impossible l lui donnaient, dans les Bulletins de V 'Aca- démie, un premier aspect de projet resté à l'état d'ébauche. De plus, la date de 1442 que l'éditeur lui assigne me semblait contredite par de nombreuses allusions historiques qui ne conviennent qu'à l'année 1439, et ce qui me paraissait le plus invraisemblable, c'est que l'auteur eût « présenté à Philippe le Bon l'éta- blissement d'un gouvernement constitutionnel et repré- sentatif » . Les citoyens libres de la Belgique moderne ne peuvent que sentir une satisfaction politique à voir un savant retrouver leur idéal au XVe siècle ; mais his-

'P. 238, §2, et 240, §3.

XL1V INTRODUCTION.

toriquement,le seul gouvernement représentatif possible alors existait : les États-généraux ; l'auteur de l'Avis en parle lorsqu'il s'occupe d'un emprunt à faire par le duc : « du gré et consentement des Estas de ses pays. » Philippe le Bon ne négligea guères de consulter les États, dans ses pays comme en France : il en avait trop besoin. C'est par qu'il ouvrit pour ainsi dire son règne, en 1419 : « Un autre grand Parlement arrière assembla, » dit Chastellain. En 1415, les trois États de Flandre avaient été réunis à Gand. En 1 459, Philippe le Bon devait confirmer les coutumes de Bourgogne (charte du 26 août). En 1 460, il devait renouveler les privilèges qui mettaient les membres des États-généraux à l'abri de toute contrainte (24 juin), et en 1465 et 1471, les États-généraux étaient encore réunis.

Enfin, il me semblait étrange qu'un seigneur du temps, et surtout une « personne de petit estât » eût osé demander à Philippe le Bon d'admettre une autorité « fût-ce contre son plaisir » , sans y mettre de restriction.

Ce manuscrit est des plus précieux cependant et les pièces publiées sont d'une grande valeur. Tous les détails qui me les faisaient suspecter ne sont que des erreurs d'interprétation ou de simples fautes de copie.

Ouvrons le manuscrit. Le premier avis est lisible- ment daté (fol. 39) du 10 septembre : l'hiver approche, de l'année 1 436 : aussitôt après le traité d'Arras ; et quant à l'âge d'Henri V, ce n'est pas : a eu, qu'on y lit, le manuscrit dit qu'il aura quinze ans au 6 décembre,

INTRODUCTION. XLV

ce qui est exact (fol. 36 v°, avant-dernière ligne). Le copiste aurait-il corrigé le verbe aura pour le mettre en rapport avec sa fausse date ? Que ne changeait-il aussi l'hiver en été !

Je nomme cette première pièce Y Avis de \ 436.

Le second document publié reprend aussi dans le manuscrit son aspect de vérité. Au lieu de deux copies, il y en a quatre ; les ratures disparaissent dans deux au moins ; aucune répétition n'existe, sauf dans le texte publié, composé de pièces et de morceaux ; et ces con- seils, quand on en fixe la date exacte (1 439) et qu'on les réduit à la juste mesure, ont un caractère qui reste dans l'époque et qui peut l'honorer sans invraisemblance. C'est un grand conseil permanent, que l'auteur propose au duc d'attacher à sa personne, un conseil, élu par le souverain , non par ses sujets ; et il n'est pas jusqu'au « fut-ce contre votre plaisir » qui ne rentre dans le vrai, car l'auteur a soin d'ajouter que le duc prendra l'avis de ce conseil : « pour après ce, en disposer selon sa conscience et bon plaisir ». Une variante même est plus nette, elle supprime la conscience du duc et dit simplement : « Pour après ce que d'iceulx seroit adverty, en faire au surplus à son bon plaisir. »

Ces deux pièces sont-elles du même auteur ? Je suis arrivé à me persuader le contraire, comme on le verra plus loin ; et leur caractère anonyme peut aussi dispa- raître, de sorte que leur importance ne fera que s'ac- croître.

XLV1 INTRODUCTION.

Leur premier éditeur suppose que « ni l'une ni l'autre de ces remontrances ne fut écoutée » , et il s'en console en pensant qu'au moins « elles ne réveillèrent ni haine ni dédain » et furent « conservées avec soin » . Cependant, pour la première instruction, si Philippe le Bon ne fit point la paix, il essaya, comme on le lui conseillait, la réforme de ses finances, ce dont une pièce du même recueil se plaint en 1 438 , et sa diplomatie suivit exactement 4a ligne de conduite exposée dans Y Avis de \ 436. Pour la seconde pièce, le 6 août \ 446, le duc instituait un Grand Conseil permanent,sur le plan indiqué et presque dans les mêmes termes. Cette charte, dont j'ai trouvé trois copies à Paris, existe en original aux archives de Bruxelles, elle a été publiée plusieurs fois et récemment par l'Académie de Belgique \ Ces faits donnent aux documents publiés une valeur considérable.

L'éditeur a deviné juste quand il dit que ce manuscrit « paraît provenir de la maison de Lannoy » . Mais ce recueil n'a pu être « formé par le seigneur de Santés » , car Hugues mourut en 1 456 et unbon tiers des pièces appartient à des années postérieures, tandis que d'autres ont été copiées sous Charles le Téméraire 2. Mais il con- tient plus de pièces concernant les de Lannoy qu'on ne

1 Bulletins de la commission royale d'histoire, 3e série, t. XII, p. 141. Voir p. 432. Mémoire pour servir à l'Histoire de Bour- gogne, Paris 1729. Reiffenlerg , Mém. de Du Clercq.

2 Pièce n. 34, fol. 97 avec ce titre : De l'an II IIe XVII, parlant du duc Philippe de Bourgogne, père au duc Charles.

INTRODUCTION. XLVII

la supposé d'abord. On le verra par l'analyse du manuscrit : presque à chaque document, on rencontre, ou le nom d'Hugues de Lannoy, ou des indications qui le font reconnaître ; quand ce n'est pas lui que la pièce concerne ou qui la rédige, il figure dans le récit ou a pris part à l'événement ; sinon, c'est son frère Ghillebert qui est en cause (on sait qu'il suppléait l'aîné de sa famille auprès du duc *). Il n'y a pas à hésiter : ce manuscrit est un volume des archives de la maison de Lannoy.

Pour tous ces motifs, j'ai cru nécessaire d'étudier ce recueil avec soin, et d'en publier l'analyse complète pour rendre mes preuves plus précises.

Ces pièces sont-elles originales ? Un grand nombre, au contraire, portent qu'elles sont des copies, « collation faite,» (fol. 112). Cesoin du transcripteur nousautorise- t-il à inférer que les autres pièces sont de la main des auteurs ou de leur secrétaire ? Pour plusieurs, comme des lettres transcrites sur la même feuille avec la réponse, co.nme des traductions, cela n'est pas possible. Mais, ce triage fait, il reste, surtout de 1 417 à 1 439, un nombre de documents qui méritent d'être étudiés comme des originaux : les uns sont évidemment des minutes de rapports dont une copie a été remise au duc ; d'autres sont des essais de rédaction, des brouillons, chargés de

4 Quittance du 10 mai 1429. Bib. nat. de Paris, cabinet des titres, au nom de Lannoy. (V. p. 203.)

XLVIII INTRODUCTION.

ratures, de corrections, d'intercalations, écrits ou dictés par l'auteur même, et quelquefois accompagnés de leur mise au net.

Hugues de Lannoy était l'aîné de la famille. On verra par l'analyse des pièces du manuscrit qu'un grand nombre de pièces, de diverses écritures, le con- cernent, qui sont les unes visiblement des copies faites après coup, et les autres, des minutes avec corrections. Parmi ces dernières, il en est une qui porte la signature de l'auteur (fol. 40-44). Elle est inédite. C'est aussi un Avis donné à Philippe le Bon, après la paix d'Arras. Tout en bas du dernier feuillet (43 v°), après un espace laissé en blanc, se trouvait une courte ligne d'écriture que le relieur a coupée et dont il ne reste qu'un mot : Santés. Ce nom, dans ce manuscrit, ne peut être que celui du seigneur de Santés, Hugues de Lannoy. Cette ligne coupée pouvait être une signature ou une note comme on en trouve dans le manuscrit et qui aurait été ainsi conçue : Avis baillé à Monseigneur par le seigneur de Santés. Dans l'un et l'autre cas, cette pièce appartient à Hugues de Lannoy.

Cet avis, sans date, doit être postérieur de quelques mois à l'avis daté du 10 septembre 1436, quand l'hiver approche. Ici, l'hiver est venu : « Considéré le présent temps d'yver » . En quelques mois, la paix a perdu de nombreuses chances, le conseiller la considère encore comme « ung souverain bien » et il ne néglige rien de ce qui peut la rendre possible, mais il s'arrête davan-

INTRODUCTION. XUX

tage aux préparatifs de la guerre et il semble s'inspirer de la maxime : Si vis pacem, para hélium.

Une autre pièce mérite une mention spéciale, car elle est de la même écriture que l'avis du 10 septembre

1 436. L'ordre des dates ne sépare pas ces trois pièces : l'avis du 10 septembre 1436 vient le premier, l'avis signé Santés, donné pendant l'hiver de 1 436, suit immé- diatement et il est suivi aussitôt de cette nouvelle pièce qui contient des instructions données par Hugues, le

2 mars 1438, à un messager qu'il envoie de Hollande vers le duc, pour lui présenter une réclamation relative à ses honoraires (fol. 124). Cette dernière pièce, ou Hugues en arrive à parler à la première personne, a être dictée par lui-même. Si l'on compare l'avis ano- nyme du 1 septembre 1436, pour l'écriture aux Instruc- tions de Hugues, et pour les idées à l'Avis signé Santés, la similitude n'est pas douteuse. Ici c'est le même secré- taire, là le même penseur ; l'un des conseils fait suite à l'autre, et la pièce anonyme se range, par ce double rapprochement, en tête de deux documents l'auteur se nomme. Si l'on publie la collection des actes diploma- tiques d'Hugues de Lannoy, l'éditeur aura à voir si l'avis du 10 septembre ne lui semble pas, comme l'autre, signé : Santés l.

* C'est dans cette instruction que Tauteur se dit une personne « de petit estât ». Mais peut-on prendre ce mot à la lettre ? Il suffit de lire ces conseils pour comprendre qu'ils étaient impossibles de

INTRODUCTION.

Que cet avis soit ou non de Hugues, ce qui est cer- tain, c'est que l'avis de 1 439 ne peut pas être de lui. Car l'auteur recommande au duc de « en son conseil appe- ler, à ce : m'onseigneur Croy... et le seigneur de Santés » ; dans une première rédaction, qui a été corrigée, le seigneur de Santés n'était pas même placé le dernier dans la liste, comme il conviendrait à un conseiller qui oserait se désigner au choix de son souverain, comme il convenait même à son frère.

Un des frères de Hugues de Lannoy, plus célèbre que lui, a servi comme lui Philippe le Bon en de nombreuses ambassades, en d'importantes missions ; c'est Ghillebert. Notre recueil contient une pièce relative à ce frère du seigneur de Santés, c'est un jugement donné par le duc contre le bailly de l'Écluse dans un conflit d'autorité. Le jugement est tout en faveur du gouverneur du château, qui est Ghillebert (27 janv. 1440). Nous le publions en entier (V. p. 262).

Mais n'est-il pas d'autres pièces le frère de Hugues n'est pas nommé et qu'on puisse lui attribuer ?

Parmi les documents originaux de ce manuscrit, si l'on suit l'ordre des dates, on rencontre d'abord quatre

toute autre personne que d'un seigneur de la cour, et le texte même annonce un conseiller du duc, car l'auteur s'offre à soutenir ses idées dans le conseil. Dès lors, on ne peut voir dans cette expression qu'une formule de modestie. Vis-à-vis du terrible souverain, qui donc ne se disait pas de petit état ? Quoiqu'il en soit, et quand même cette opi- nion ne serait pas admise, le reste de mes conclusions n'en souffrirait pas, car tout ce qui suit relativement à Ghillebert en est indépendant.

INTRODUCTION. LI

i

minutes sur le même sujet : la guerre à porter en Bohême contre les Hussites.

M. Kervyn de Lettenhove a publié des fragments de l'un de ces textes et il dit, sans donner les motifs de cette assertion : « L'auteur de ces diverses propositions est le même que celui de l'important avis sur la réforme du gouvernement. » Nous venons de voir que ce der- nier avis ou plutôt ces avis ont deux auteurs, dont un déjà nous est connu. Auquel des deux faut-il faire hon- neur de ces nouvelles instructions?

Pour résoudre cette question, il faut d'abord distin- guer une de ces quatre pièces ; c'est un mémoire beaucoup plus court, différent de rédaction et de date, et qui semble exposer un résultat tandis que les trois autres, qui ne sont que trois rédactions ou copies d'un même avis, ont plutôt le caractère d'un mémoire pré- liminaire.

L'auteur de ce dernier ne peut être découvert que par l'étude des écritures. L'auteur de la première pièce, au contraire, se désigne nettement. « Estoit l'entencion dudit roy (des Romains) quant je me partis, dit-il, d'aller à Rome, sur ceste saint Remy, pour soi couronner » (fol. 4 46, § 4).

L'auteur est donc un conseiller du duc qui a vu en Allemagne le roi des Romains. Ce roi ne peut être Albert d'Autriche, que cette pièce classe parmi les élec- teurs. Ce doit être Sigismond. Or, Sigismond reçut la couronne de fer à Milan en 1 431 et la couronne d'or à

LH INTRODUCTION.

Rome en 1433. C'est donc avant ces années que ce mémoire fut écrit, et l'avis doit remonter à une époque antérieure, lorsque l'empereur avait seulement l'intention de se faire couronner.

Notre manuscrit étant un recueil d'archives de la maison de Lannoy, c'est naturellement d'abord dans l'histoire de cette famille, qui a donné trois ambassa- deurs à Philippe le Bon, qu'il faut chercher. Les actes relatifs à Hugues ne fournissent rien. Mais on trouve dans les Voyages et ambassades de Ghillebert de Lannoy la mention complète de cette ambassade auprès du roi des Romains, « pour le fait des Housses » , et cette ambassade, ainsi que les conférences préliminaires de Ghillebert avec le duc, est confirmée par les comptes des archives de Lille (V. p. 201 et 202). L'année concorde et le récit du voyage semble extrait du mémoire au duc. Le livre donne l'itinéraire de l'ambas- sadeur ; le mémoire, ses observations. Ghillebert passe chez le duc Palatin et le marquis de Brandebourg, il arrive en Hongrie et trouve à Bude l'empereur Sigis- mond, «auquel je fis mon ambaxade » dit-il ; à Vienne, il fait son ambassade au duc Albert d'Autriche ; puis il revient à Mayence oii il trouve l'archevêque, et il va « devers les autres Éliseurs de l'Empire. » Le mémoire suit à peu près le même ordre et s'occupe des mêmes personnages : voici d'abord la situation de l'empereur et ses intentions , avec tout ce que l'ambassadeur a observé et appris en Hongrie ; puis viennnent les Éli-

INTRODUCTION. LUI

seurs de l'Empire : le palatin, le seigneur de Meis- sen, le marquis de Brandebourg, les archevêques de Mayence, de Cologne et de Trêves, le duc Albert d'Au- triche. D'un côté, les étapes ; de l'autre, les résultats, d'une même mission.

Voici les premières lignes du Voyage :

« L'an vingt et huit, le deuxième jour de janvier « (1429), partant de l'Écluse, me envoya mondit sei- « gneur le duc en ambaxade, pour le fait des Housses, « en Hongrie, devers le roy des Rommains, roi de « Behaigne et de Hongrie et devers le duc Aubert « d'Osteriche et devers les éliseurs de l'Empire. « Ouquel voiage demourai quatre mois. »

Je publie ce mémoire sur les Hous (p. 250). En le rap- prochant du texte des Voyages (p. 164 et s.), on sera persuadé que l'auteur est Ghillebert de Lannoy. Il sem- ble, quand il écrivit ses Voyages et ambassades, qu'il dût avoir sous les yeux cette minute de son mémoire à Philippe le Bon, conservée dans ses archives et gardée ensuite précieusement par sa famille.

III.

Revenons au second avis sur la réforme du gouver- nement, que M. Kervyn de Lettenhove attribue au même auteur que le premier et place à l'année 1 442.

11 suffît de feuilleter le manuscrit pour s'assurer qu'il

VOY. ET AMB. d

LTV INTRODUCTION.

s'y trouve, non pas deux, mais quatre copies de cet avis (fol. 16, 22, 26 et 44). L'écriture seule les désignerait aussitôt, elle est la même pour les quatre pièces et elle diffère sensiblement de celle des autres documents. Pour le brouillon comme pour la mise au net , pour la rédaction si différente des trois autres comme pour celles-ci, c'est la même main qui tient la plume.

Le premier soin à prendre était de fixer la date de cet avis. Plusieurs indications permettent de circon- scrire le terrain en avant et en arrière.

L'auteur rappelle la Paix d'Arras (1435); il nomme René d'Anjou, roi de Sicile (René prit ce titre en 1 437) ; il parle de Madame de Charolais : te jeune comte se maria le 30 septembre 1438. Ce ne peut donc pas être avant 1438.

D'un autre côté, l'auteur ne sépare jamais le roi de France du Dauphin, il conseille d'agir sur les ducs d'Orléans, de Bretagne, de Bourbon, d'Alençon et autres seigneurs français. C'est donc avant la Praguerie (mars 1440).

Entre ces deux limites, septembre 1438 et mars 1440, de nouveaux jalons peuvent nous diriger. L'au- teur revient à deux reprises sur la supposition que la France, comme « aucuns le maintiennent» , vient de faire un traité avec l'Angleterre. Le traité d'Harcourt est du 20 décembre 1 438. Enfin, il dit que la duchesse « présen- tement se emploie par de » pour la paix. En janvier

INTRODUCTION. LV

1 439, des conférences furent arrêtées, sur l'initiative de la duchesse de Bourgogne et du duc d'Orléans, et la duchesse s'y rendit, entre Calais et Gravelines, au mois de juin 4439.

Ce doit être à l'occasion de ces conférences que l'avis fut rédigé.

Ces indications ne peuvent convenir à l'an 1442 « cinq années» après 1437. En 1442, le duc ne s'en remit pas à son épouse, il alla lui-même au congrès de Nevers ; les seigneurs, auxquels l'avis lui recommande de s'adresser, y étaient rassemblés ; la maison d'Anjou, que l'avis dit si puissante, avait perdu de son autorité, et ce n'est pas au duc qu'il fallait donner de tels conseils, c'est au roi que les princes exprimèrent alors des idées sem- blables. Enfin, Philippe n'était pas dans la gêne, il étalait sa puissance, fêtait l'empereur, recevait une ambassade d'Orient, se préparait à la conquête du Luxembourg.

La première chose qui frappe l'esprit lorsqu'on étudie ces quatre pièces, c'est le travail, consciencieux, minutieux même, d'élaboration des idées de l'auteur, que l'on y saisit sur le fait. L'une d'elles n'est qu'un fragment, elle ne contient qu'un feuillet, le commence- ment du mémoire ; on y voit quelques ratures, quelques surcharges et quelques corrections en marge, d'une autre écriture que le texte. Sauf quelques variantes, je n'ai à y relever qu'un détail utile : la minute que je consi- dère comme un premier essai, contient de plus que sa mise au net toute une page qui se termine par

LVI INTRODUCTION.

des vers de Jean de Meung ; ce feuillet va assez loin pour prouver que l'auteur avait supprimé ces alinéas au moins dans deux des copies qui nous restent.

Après ce fragment, je rencontre une rédaction fort différente des autres. Sauf -l'encre, c'est la même écri- ture ; sauf des variantes de rédaction, c'est le même sujet. Le même serment, que l'auteur propose d'impo- ser aux membres du conseil permanent, s'y trouve ; mais le début et la fin diffèrent entièrement, ainsi que plusieurs paragraphes où. les mêmes idées prennent une autre forme. Il y a peu de ratures, quelques sur- charges et en marge des nota qui ne sont pas destinés à entrer dans le texte.

C'est qu'est le plus nettement exprimé le droit du souverain « d'en faire au surplus à son bon plaisir » , et il est curieux de voir la pensée de l'auteur se montrer ici sous des formes nouvelles.

Est-ce une dernière rédaction oii l'auteur aura un peu développé ce serment et transformé le reste ? Est-ce un premier projet dont il n'aura gardé que le serment, en l'abrégeant ? Je penche pour cette dernière opinion, on verra plus loin pourquoi.

Sur la dernière page laissée en blanc, on lit, non sans difficulté, un essai de variantes, avec des ratures et des surcharges, d'une écriture toute autre, rapide et négligée, que nous retrouverons ailleurs.

Restent deux minutes complètes, que l'édition des Bulletins de V Académie a singulièrement mêlées. La pre-

INTRODUCTION. LVII

raière est visiblement une première dictée ou rédaction ; elle est beaucoup raturée, elle est corrigée et augmentée, soit entre les lignes, soit en marge, par une autre main, la même qui a corrigé les deux autres textes ; et elle est beaucoup plus développée que sa mise au net. Outre la page entière, dont j'ai déjà parlé, et qui ne se trouve nulle part ailleurs, la conclusion prend cinq pages des Bulletins tandis qu'elle est résumée dans la bonne copie, que l'auteur semble avoir condensée avec soin.

Enfin, sur le dernier feuillet resté blanc, on lit, en travers de la liasse qui a été pliée en deux dans sa longueur : « Avis baillé à mons.... etc. » le reste manque, car la page est déchirée ; mais cette note semble indiquer que c'est ce texte qui a été remis au duc de Bourgogne.

J'ai parlé des variantes ; Tune d'elles est plus remar- quable qu'aucune autre. L'auteur, s'occupant de la réforme des finances, relève les dépenses, « les super- fluités » de la cour ; la première minute résume discrè- tement les détails et semble glisser sur ce terrain brûlant ; la bonne copie, au contraire, lesénumère et aborde, une à une, en neuf paragraphes, concrets et nets, les diverses maisons de la famille ducale et même la dépense per- sonnelle du souverain.

Aucune de ces copies n'est sans intérêt ; toutes, avec leurs variantes, leurs hésitations, leurs amendements, montrent le travail d'élaboration de ces idées du con- seiller, à la fois hardi et dévoué, enthousiaste et réflé-

LVIH INTRODUCTION.

chi, et l'on assiste, non sans une certaine émotion, à la gestation de ces patriotiques conseils.

L'intérêt de ces pièces augmente si l'on compare ces essais de rédaction à une œuvre de la même époque que j'ai déjà appelée l'Art de régner : je parle de L'Instruction d'un jeune prince, que j'ai pu sans conteste attribuer à Ghillebert de Lannoy. Ces quatre pièces semblent les premiers essais de cette œuvre, de sorte que le développement de ces idées, déjà si curieux s'il ne s'agit que d'un simple mémoire au puissant duc, prend une importance capitale lorsqu'on aperçoit dans ces avis politiques le germe d'une grande œuvre litté- raire : on dirait alors de ces quatre pièces autant d'esquisses progressives d'une peinture de maître.

Il n'y a pas à s'y méprendre : dès qu'on possède bien ces textes, de nombreux points de rapprochement nous frappent à la fois, oii l'on reconnaît les grandes lignes, les jets de couleurs et même les détails du tableau. Ces sortes d'impressions éclatent dans l'esprit spontanément, comme il arrive qu'on reconnaît, sans l'avoir jamais vu, à d'imperceptibles traits de famille, le frère ou le fils d'un ami. Mais il est plus difficile de communiquer ce qu'on a ainsi éprouvé. Il serait trop aisé de renvoyer les lecteurs à l'expérience et d'atten- dre que le même effet se produisît en eux ; force est bien d'analyser après coup ce qu'on a ressenti, de se rendre compte des causes et de chercher l'explication de ce sentiment irréfléchi, pour le faire admettre.

INTRODUCTION. LIX

Ces preuves abondent, la difficulté consiste à se borner.

Les grandes lignes générales de l'Instruction d'un jeune prince apparaissent déjà dans le simple Avis baille au duc. S'agit-il de la justice ? Le prince, pour être juste, doit commencer par lui-même, car il n'a d'autre frein que Dieu et sa conscience. Les deux œuvres expriment cette idée presque dans les mêmes termes :

« Toute créature qui a sens et cognoissance des com- mandemens de Dieu, doit entendre de se gouverner par droiture et justice, faire à autrui ce que on vouldroit que on lui feist, et plus les princes que autres, qui ont le peuple à gouverner et qui nont autre correction sur eulx sinon la crémeur de Dieu et leur propre con- science.» (V. p. 298 et s.)

C'est VAvis qui parle ainsi. On croirait que c'est Y Instruction :

« Cilz n'est pas dignes de pugnir et justicier le poeuple s'il n'a puissance et voulenté de faire raison et justice de lui-mesme. C'est à entendre que, se l'en fait domage ou injure à aultrui, que jamais l'en arreste tant qu'il soit amendé ou restitué, et en briève substance que Ven face à aultrui ce que on voudroit que on lui feist, (ch. IÏÏ, § 6)... Autre chose est de adrechier ung jeune prince ou aultres grans seigneurs, qui nont aultre cor- rection sur eulx se non la crémeur de Dieu et leur propre conscience seulement » (ch. I, p. 350). L'auteur répète l'idée plus loin : ch. H, p. 360.

Est-ce des finances qu'il est question ? Les mêmes

LX INTRODUCTION.

idées se reproduisent et le dicton qui revient plusieurs fois dans les Avis reparaît dans le livre : « Prince cré- mant Dieu ne doit (ou ne veult) vivre que du sien. » [Instruction, ch. VII, p. 401. ld. p. 394.) Avis, p. 306, 309, 319 et 324.

La comparaison des destinées du prince qui « par voyes tyranniques » pressure ses sujets et du seigneur qui administre bien ses finances, cette belle idée, si bien développée dans le chapitre VII de X Instruction, est déjà tout entière dans Y Avis et les termes se rencontrent encore : Le bon roi sera « crému et doubtés » ou « doubtés et crému » de ses ennemis (Instruction ch. VII, pp. 396-397; Avis , p. 325) amé de ses subgès et secouru par eulx à ses besoings (Avis, p. 325) ou prince amé de ses subgès ne sera pas secouru à son besoing de trésor~seulement, mais de cœur. (Instruction ch. VII, p. 400.)

Veut-on entrer dans les détails d'idées et même de mots ? Voici des deux côtés : sept ou huit conseillers que l'auteur recommande au souverain d'attacher à sa personne, auxquels les affaires devront être renvoyées, qui donneront librement leur opinion, seront punis de toute prévarication et honorés par le prince qui ne fera riensans eux (pp. 299, 303, etc.— 369, 372, etc.). Voici la même objection, relevée par l'auteur (p. 324 et 401). Voici même la réserve que ces conseillers ne pourront accepter, pour leur office, aucuns dons ne profit « cor- rumpables » , « autres que volatilles et petits vivres ou

INTRODUCTION. LXI

buvrages,» dit une des rédactions de Y Avis (p. 302 note 4). « Si non grasieusetés comme volilles, fruits, vins, en pos et en flascons, dit Y Instruction (ch. V, p. 378).

Dans le compte de la dépense du duc ou du prince, l'auteur ne se borne pas à conserver les grands traits seulement, il reprend de minimes détails : « La tierce (dépense), avait dit Y Avis y en l'extraordinaire de mon dit seigneur, tant pour ses vêtemens, habillemens de corps, harnas, chevaulx, chiens et oiseaux, dons libéraux et aumosnes » (p. 308), et Y Instruction répète : « C'est à entendre la dépense ordinaire les habillemens, che- vaulx et harnas, appartenans au corps, dons de charité et d'aumosnes, et dons libéraux qui appartiennent à la haultesse de son estât et ce qui appar- tient pour avoir le déduit de chiens et d'oiseaulx. » (ch. VII, p. 309.) Des deux côtés, l'auteur n'oublie pas même le chenil et la fauconnerie du duc.

Je pourrais multiplier ces rapprochements, je crois en avoir dit assez pour pouvoir laisser l'impression personnelle du lecteur faire le reste ; il n'est pas dou- teux qu'il n'en arrive à être frappé de ces traits de parenté entre les deux œuvres.

Dès lors, la conclusion s'impose. Il n'est pas possible de s'arrêter à l'idée que ces similitudes ne sont que des coïncidences dues à des hasards de rencontre de deux écrivains, à chaque pas. Qui aurait pu tirer ainsi parti de ces minutes ? Une seule a être remise au duc, toutes sont restées dans les mains de l'auteur et de sa famille

LXII INTRODUCTION.

et plus d'une variante de l'avis, supprimée dans la mise au net, reparaît dans le livre. Est-il à présumer que l'auteur du livre eût pu avoir connaissance de ces pièces si ce n'était pas lui, ou du moins son frère, qui les avait rédigées. Nous avons vu pourquoi Hugues n'en peut être l'auteur. Il reste donc Ghillebert.

Ghillebert est sûrement l'auteur de l'Instruction d'un jeune prince. Est-il acceptable aussi qu'un homme comme lui, un penseur, un écrivain, si par extraordinaire il avait eu communication de ces brouillons, se serait servi à ce point des idées et des expressions d'autrui ? Non, si la ressemblance existe, ces pièces et ce livre sont d'un même écrivain ; on ne peut échapper à cette con- clusion : que le conseiller qui mit tant de soins à rédiger YAvis de 1 439 et qui en a conservé les divers essais, les a mis en usage pour écrire l'Instruction et doit être Ghillebert de Lannoy.

IV.

Une comparaison d'écritures peut corroborer cette opinion en nous permettant d'attribuer au voyageur- diplomate le premier mémoire sur les Hussites.

Remarquons d'abord le même travail de rédaction. Il reste de ce mémoire : d'abord un brouillon, très- confus, d'une écriture cursive, fort négligée, fort raturée et surchargée de toute manière ; les premières pages

INTRODUCTION. LXIII

en sont proprement écrites, mais peu à peu les ratures abondent, des paragraphes entiers sont supprimés ou ajoutés et l'on constate des transpositions, indiquées en marge : tantôt par des lettres A et B (fol. 4 58 v°), tantôt et à deux reprises, par des chiffres, qui passent du recto au verso, comme au feuillet 151 ; puis, qui nécessitent une page supplémentaire que l'auteur inter- cale dans son cahier et qui vont jusqu'à changer la place de douze alinéas (fol. 153 v°, fol. 154 et et page intercalaire fol. 159). Un pareil travail ne s'écrit pas sous la dictée et ne peut pas être une copie. Tout annonce que nous avons sous les yeux la rédaction de l'auteur.

On rencontre ensuite une page dune mise au net commençant par un item et oii les paragraphes sont placés dans un autre ordre (fol. 150). Puis, en remon- tant cent pages (fol. 50), on trouve une mise au net com- plète de cette pièce, sans rature ni surcharge, mais oii les paragraphes du feuillet précédent sont encore inter- vertis et l'on note beaucoup de variantes qui n'ont pas été indiquées sur le brouillon. Ce qui fait supposer qu'entre la première rédaction de la main de l'auteur et celle mise au net, il a existé une copie qui lui a servi à faire ses dernières corrections.

Ce travail de rédaction ressemble beaucoup à celui de l'Avis de 1439.

Or, sur le verso d'un feuillet de cet avis (fol. 25), on lit avec peine un essai de variante qui ne peut pas non

LX1V INTRODUCTION.

plus être ni d'un copiste ni d'un secrétaire, car ni l'un ni l'autre n'écrivent sur le dos dune pièce, et qui doit être de l'auteur. Elle est de la même écriture que le long brouillon sur la guerre de Bohême.

Si Ghillebert, comme je crois l'avoir prouvé, est l'auteur de l'avis de 1 439 , la variante qu'il y a essayée devant être de sa main, on peut en inférer qu'il est aussi l'auteur du mémoire contre les Hussites.

Rien n'est plus vraisemblable d'ailleurs et toutes les probabilités sont en faveur de Ghillebert. N'est-il pas naturel que le diplomate chargé de cette ambassade et de cette exploration militaire, ait été celui des conseil- lers du duc qui lui en avait tracé le plan dans cette étude préalable ?

Enfin, il n'y a pas de doute que ce mémoire ne soit antérieur à l'ambassade de Ghillebert, car le premier conseil qui y est donné au duc est de se remarier : le troisième mariage de Philippe le Bon fut célébré le 10 janvier 1430 ; puis, le duc de Bedford y est nommé régent de France : on sait qu'il se démit de ce titre en faveur du duc en 1 429.

V.

Des travaux aussi sérieux, venant d'hommes qui avaient rendu de si grands services, ne pouvaient être dédaignés par un souverain qui sans doute les avait solli-

INTRODUCTION. LXV

cités. Le premier mémoire contre les Hussites-fut suivi de l'ambassade de Ghillebert ; le second eut pour résul- tat l'abandon de ce projet, sans doute après cette entrevue que Ghillebert conseille au duc d'avoir avec l'Empereur.

Les avis ne restèrent pas non plus sans résultat. Si l'on compare les essais de rédaction de Y Avis de 1 439 et les chapitres de l'Instruction d'un jeune prince relatifs aux conseillers et aux finances du souverain, avec l'édit de Philippe le Bon du 6 août 1 446 il institue ce grand conseil permanent qui lui est recommandé par Ghillebert, on sent l'œuvre du diplomate grandir.

VI

Un dernier point restait à examiner. Plusieurs manuscrits ne séparent pas de YInstruction d'un jeune prince, un autre ouvrage intitulé : Notables enseignements d'un père, et quelques critiques les attribuent au même auteur.

Quand cet auteur pouvait être Ghastellain, cette opinion semblait plausible. Depuis que YInstruction ne peut plus appartenir qu'à Ghillebert de Lannoy, tout est remis en question, et j'ai eu d'abord à déblayer le terrain de bien des obscurités.

M. Kervyn de Lettenhove, en commençant la publi- cation des œuvres de Ghastellain, avait fait entrer

LXVI INTRODUCTION.

dans la liste détaillée de ces œuvres, les Enseignements aussi bien que Y Instruction. Voici ce qu'il en disait :

« Enseignements d'un père à son fils, écrits pour « l'éducation de Charles, comte de Charolais, depuis « Charles le Hardi... s

« Dans la miniature du manuscrit de Paris, 1216, « un personnage qui porte le collier delà Toison d'or, « offre le livre au comte de Charolais. Le manuscrit « 1217 renferme aussi une fort belle miniature.

« Une adecdote relative au sire de Robertsart est « racontée comme on la retrouve dans la chronique de « Chastellain (manuscrit de Florence) ; elle manque « dans les autres historiens contemporains.

« Dans le manuscrit de Paris, 1217, les Ensei- « g nements paternels sont joints à la Fiction en la personne « du duc Charles.

« Chastellain dit lui-même qu'il composa le Livre « du père à son fils '. . . »

Et plus loin, dans le paragraphe relatif à Y Instruction :

« Un passage relatif à Hugues de Tabarie, reproduit « dans les Enseignements paternels et dans Y Instruction « du jeune prince, établit que ces deux ouvrages sont « du même auteur. »

Cependant l'éditeur de Chastellain a renoncé aussi à

* Je supprime ici l'indication des manuscrits.

* Exposition sur vérité mal prise, éd. Buchon, p. 523, note de M. Kervyn.

INTRODUCTION. LXVII

faire entrer les Enseignements dans ses œuvres. Faudrait- il en inférer qu'ils sont inséparables de Y Instruction et doivent revenir comme elle à De Lannoy ? Je n'ai pu l'admettre sans contrôle.

Tout d'abord, la plus forte preuve fournie par l'édi- teur de Ghastellain est une erreur. Le passage relatif à Hue de Tabarie se trouve bien dans l'Instruction, mais ne se rencontre dans aucun des manuscrits connus des Enseignements.

Les arguments en faveur de Chastellain n'étaient pas plus solides. Un manuscrit, il est vrai, met les Enseigne- ments à la suite d'un livre de Chastellain, mais trois manuscrits les placent après l'Instruction d'un jeune prince, et dans chacun, le vélin, le nombre des lignes, l'écriture, les lettrines, le genre de miniatures étant les mêmes, tout prouve que ce ne sont pas des œuvres reliées ensemble, mais qu'elles ont été copiées à la suite l'une de l'autre.

Le nombre des manuscrits, la destination des deux principaux, la date ils ont été écrits, sont bien plutôt en faveur de Ghillebert. Car le manuscrit 1 21 7 est seul contre trois, il est postérieur à deux des autres et n'était pas destiné au duc comme l'un d'eux.

L'anecdote racontée, dans les Enseignements « comme on la retrouve dans la chronique de Chastellain » , ne me semble pas plus probante. Quand même le texte serait tout à fait pareil, ces récits, transcrits mot à mot, n'étaient pas rares à cette époque et l'on pourrait

LXVIII INTRODUCTION.

penser que l'un des écrivains a répété l'anecdote d'après l'autre. Mais le ton et le style des deux versions * diffè- rent assez pour qu'on y distingue deux auteurs rappor- tant un fait de leur temps, bien connu.

L'éditeur de Ghastellain m'autorise à parler ainsi : l'unique raison qui le décide à ne pas publier un livre que son auteur lui-même dit avoir composé, est la même : « Une lecture attentive, dit-il, ne nous a pas permis d'y reconnaître le style de notre auteur. »

Le Livre du père à son fils que Ghastellain fait entrer dans l'énumération de ses œuvres n'est donc pas le même ouvrage que les Notables enseignements paternels.

Ces Enseignements ont-il été écrits pour Charles le Hardi, quand il n'était encore que comte de Charolais ? Rien ne le prouve et tout va nous prouver le contraire.

La miniature du ms. de Paris 1 21 6 représente un personnage admonestant un jeune homme ; il porte au cou la Toison d'or et à la main une férule. Le jeune homme se tient devant lui, debout, son feutre à la main, non comme un prince qui reçoit un livre, mais comme un élève qui écoute un maître. Si le peintre avait voulu représenter le fils de Philippe le Bon, aurait-il pu mettre devant lui, pour lui offrir un livre, un personnage, la tête couverte et la férule levée.

Ce livre ne peut d'ailleurs pas avoir été écrit pour le jeune prince. Une simple lecture suffit pour reconnaître

1 Je les mets en présence, p. 459 note 3.

INTRODUCTION. LX1X

que c'est un père, noble homme et grand seigneur, qui s'adresse à son fils. Quand Fauteur donne pour but à l'éducation de l'enfant d'acquérir l'amour et les grâces de son prince ; qu'il lui fait espérer que, s'il suit ses avis, son prince entendra parler de lui et lui donnera un office ; qu'il lui indique trois moyens de s'enrichir : un riche mariage, les faveurs du souverain et les succès à la guerre, on sent combien il est impossible que de tels conseils aient été adressés au fils du plus riche et du plus puissant des souverains de l'époque.

Cette miniature, comme les autres, représente donc le père admonestant son fils. Mais ici, le père porte le collier de la Toison d'or, comme, dans un autre manus- crit, l'auteur de Y Instruction. Chastellain n'eut jamais le droit de porter ces insignes et le peintre miniaturiste se tourne encore contre le chroniqueur qui s'appelait lui-même « l'humble Georges. »

Je n'ai pu cependant écarter ces erreurs sans affaiblir l'opinion que ces deux ouvrages sont du même auteur. Mais pourquoi cesseraient-ils d'être inséparables dès qu'ils cessent, l'un après l'autre, d'appartenir au faux père qu'on leur a donné ?

Les manuscrits sont bien plus en faveur de Ghillebert que de Chastellain. 11 en est trois qui ne séparent pas les deux œuvres et de ce nombre sont les deux plus beaux et les plus riches. L'un est l'exemplaire de Charles le Téméraire, l'autre celui de Louis de Bruges, seigneur de la Gruthuse. Aucun des autres manuscrits

LXX flSTRODUCTION .

n'a la valeur de ceux-ci ; un seul excepté, c'est celui de Philippe le Bon, mais il ne contient que Y Instruction, et l'on ne connaît aucune copie des Enseignements qu'on puisse nommer l'exemplaire du Duc.

Une bonne copie réunit encore les deux ouvrages et elle n'a pas moins d'autorité que Tunique volume les Enseignements sont joints à une œuvre de Chastellain.

Est-ce le style qui les séparerait ? Il les rapproche au contraire aux deux seuls points de vue possibles. Tout d'abord, il écarte l'idée de la paternité de Chastellain pour l'un comme pour l'autre ouvrage. Quand M. Ker- vyn de Lettenhove y a renoncé, il ne connaissait pas le nom de l'auteur de ^Instruction et il savait que Chas- tellain se déclare l'auteur d'une lettre d'un père à son fils : le style lui a suffi.

L'étude du style prête bien plus à la négation qu'à l'affirmation. Mais, outre la clarté, la force et la con- cision, qui rappellent dans les Enseignements l'auteur de ^Instruction, d'autres preuves ne manquent pas. Dans presque tous les détails importants, on y retrouve les idées des Avis et jusqu'à des allusions aux mêmes circonstances. Comment ne pas rendre à l'auteur connu de l'Instruction la seconde de ces œuvres insépa- rables, lorsqu'on y voit un père, aussi chevalier de la Toison d'or, recommander à son fils, comme il l'a fait à Philippe le Bon et à Charles le Téméraire, de gar- der dans la poursuite des coupables le calme et la pitié, et condamner l'homme, comme le prince, qui veut

INTRODUCTION. LXXI

agir sans conseils ; puis, le foliant Ghillebert n'apparaît-il pas plus encore lorsqu'il indique à son fils, comme moyen de parvenir, les aventures de la guerre, et lui conseille d'écouter ceux qui auront « le plus voyagié, soit à la guerre, soit autrement » ?

L'auteur de Y Avis au duc, de Y Instruction au prince et des Voyages et ambassades n'est-il pas tout entier?

Gela me semble suffisant pour publier l'œuvre ano- nyme comme l'œuvre signée.

VII.

Emile Gachet, en terminant une savante étude sur les Voyages et ambassades l, a formé le vœu que Ton pût un jour compléter l'œuvre de Ghillebert en joi- gnant à ses Mémoires « les relations qu'il dut présenter à Philippe le Bon de toutes ses ambassades » . Ce désir est loin d être entièrement satisfait par les pièces que je viens d'attribuer au diplomate. Que de rapports, notes, mémoires, avis n'y manquent-ils pas, que j'ai en vain

1 Trésor national, 2e série, t. l,p. 179-225.

LXXII INTRODUCTION.

cherchés à Bruxelles, à Dijon, à Lille, à Vienne ! On possède de Hugues un rapport diplomatique et plusieurs notes militaires. Pourquoi ne trouverait-on pas, pour Ghillebert, des documents semblables : sur l'ambassade de 1 44 9, en Angleterre, qui prépara le pacte de Troyes, sur les négociations avec les États deBraine, sur les ambassades en Ecosse, à Francfort, en Arragon, sur l'incident du concile de Bàle, relatif aux ambassadeurs deCharles VII, sur le conflit avec le Dauphin, Louis XI, et aussi, le rapport des commissaires chargés de revoir les statuts de l'ordre de la Toison d'or, et surtout, l'exposé de la dernière ambassade en Orient. On n'a pas même retrouvé l'un des deux exemplaires des Rapports sur la Syrie, qui ont été offerts aux deux souverains. Ces manuscrits, d'après une mention quatre fois répétée, devaient contenir des cartes qui seraient si intéressantes et qui ne nous ont pas été conservées. Malgré ces lacunes, je me suis cru autorisé à publier cette édition ; car j'ai pu y reconstituer, au moins en partie, la vie et les œuvres du diplomate, observateur et moraliste. Plus d'une fois il m'a semblé le voir renaître devant moi : on dirait d'abord ce que les anciens appelaient l'ombre d'un grand homme; mais peu à peu la vision prend forme, on peut suivre le cheva- lier et le diplomate dans ses voyages, l'écrivain dans son œuvre ; on assiste, pour ainsi dire, à l'éclosion de son caractère, à l'élaboration de ses écrits, et, quelles que soient les lacunes, la clarté se fait, la résurrection s'ac-

INTRODUCTION. LXX11I

cuse en traits exacts et l'on goûte un des plus grands plaisirs de l'esprit à voir revivre un lutteur, un penseur, un écrivain, un homme.

On a souvent en faire la remarque : ce ne sont généralement pas des écrivains de profession qui créent les genres littéraires, non plus que les langues : ce sont plutôt des hommes dont le caractère primesautier ou l'action collective répond aux besoins d'une situation, et que les circonstances mettent à même de se déve- lopper naturellement dans toute la puissance du corps et de l'esprit. Froissart, par exemple, ce ménestrel de génie, n'a pas « trouvé » ce récit historique qui l'a fait comparer à Shakspeare. Un grand seigneur, mêlé aux premiers événements d'une époque ou l'esprit chevaleresque se transformait en de grandes guerres politiques2 Jean-le-Bel, éprouve le désir de raconter ce qu'il a vu, et il crée, comme en passant, sans songer à l'art ni à la postérité, prenant si peu de soin de ses manuscrits qu'ils sont restés perdus plusieurs siècles, mais

LXXIV INTRODUCTION.

par la seule virtualité d'un caractère épanoui dans la puissance et dans la fortune, il crée ce genre qui illustre Froissart. Comines vient ensuite donner à l'histoire un ton philosophique , une profondeur de pensée qui annoncent Machiavel. Comines n'est pas un écrivain, rédigeant simplement des mémoires ; c'est un homme politique déchu, un ministre tombé, qui résume toute une vie de luttes., de triomphes et de revers, écrivant sous le coup d'une grande disgrâce, dans les humiliations de la retraite et de l'impuissance ; c'est presque une justification qu'il essaie, presque une vengeance qui lui échappe ; il veut se placer au-dessus de ce qui l'a fait souffrir, juger son siècle du haut d'une philosophie dont il a surtout besoin lui-même pour étouffer ses douleurs, ses ressentiments, peut-être des remords. La situation le domine, ne laissant point de place au métier, et ce genre historique nouveau sort des ruines de la grandeur d'un homme d'État.

La même différence s'observe dans les diverses com- positions d'un même auteur ; il n'y a guère d'oeuvres vivantes que les œuvres vécues et l'on distingue vite les sujets imaginés à froid, les drames placés au hasard dans une époque quelconque, sous les premiers noms historiques venus, et ce que Gœthe appelle « des poésies en l'air. »

L'œuvre de Ghillebert de Lannoy rentre dans la catégorie des créations naturelles. L'auteur ne songe pas à faire un livre ; il n'est ni clerc ni lettré, dit-il ;

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son but unique est de remplir des missions utiles, de présenter à deux souverains une exploration militaire exacte, de décider le duc de Bourgogne à rentrer dans une politique de salut, de perpétuer les mêmes conseils au fils du duc et de former son propre fils à une vie digne du nom qu'il porte. S'il s'était préoc- cupé de l'avenir, avait voulu laisser à la postérité une œuvre littéraire, il eût sans doute suivi l'impulsion du temps, subi l'influence de Chastellain, de Christine de Pisan, d'Alain Chartier, et sa personnalité ne nous serait parvenue qu'affublée d'une mode, abaissée sous un niveau d'assez mauvais goût. N'ayant pas ces visées de « vaine gloire » , comme nous l'apprend son cha- pelain, il est resté lui-même, et nous avons devant nous, plus qu'un écrivain, un homme créant l'ex- pression de sa pensée.

Ghillebert était observateur. La netteté, le relief, la force du style jaillissent pour ainsi dire de ses observations. Il voit bien et il dit nettement ce ,qu'il a vu. D'un trait simple et profond , il marque les villes, les châteaux, les rivières, les déserts ; spécifie les distances, la température, la profondeur des eaux, l'état des routes, les moyens de transport, d'approvi- sionnement, de commerce ; signale les fontaines, les citernes, les gués, les vignes, les récoltes; énumère les obstacles et les facilités d'une expédition, les dangers du vent, les défenses du pays, les points solides ou mal gardés, les murs délabrés ou reconstruits, les pilotes à

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employer, les populations à craindre, les rocs rebelles à la sape, les ruines bonnes à réparer, les terrains pro- pres à la mine, même les villes faciles à incendier : « Et ne dureroient Damiette) rien au feu » (p. 131). « Les combles (au Caire) sont de quesnes... faciles à ardoir » (p. 115).

Ces sortes d'explorations demandent de grands soins et une perspicacité sans illusions. Ghillebert ne néglige rien de ce qui peut éclairer les croisés. Ici, la ville serait bonne à repeupler, mais « il y faudroit temps et puissance » . Là, dès que la cité serait occupée, la forteresse ne tiendrait pas. Plus loin, le port, exposé aux vents, serait dangereux, surtout si l'ennemi con- spirait avec la tempête. Ailleurs, un souvenir historique indique le côté faible d'Alexandrie, à l'endroit « oii Pierre de Chypre la prit en l'an 22 » .

Observer les lieux ne peut suffire, Ghillebert étudie les populations, et son esprit se donne carrière. Il va d'abord aux chrétiens, mais il constate que leur situation les empêche d'être d'aucune utilité. Oii l'on redoute une surprise, ils ne sont pas tolérés (p. 1 1 1) ; ou on les tolère, ils seraient impuissants : « Peu de prouffit pourroient faire aux cristiens, servant la matière » (p. 121).

Les races ennemies l'occupent d'avantage, il a à juger les ressources quelles offrent à la résistance. Il en caractérise les divers éléments : Les Sarrasins, presque sans armes, livrés à une dure servitude. Les Arabes,

INTRODUCTION. LXXVII

armés à la légère, pauvres, mais vaillants, nomades, indisciplinés , élisant leurs chefs , bravant parfois le soudan ; mais, si le soudan les appelait contre la croi- sade, « il en trouveroit assez » (p. 120). Enfin, les Turcomans, plus vaillants que les Arabes, que l'armée même du soudan, bien armés, fortement organisés et toujours prêts « au plaisir du soudan » (p. 122).

Un des plus beaux chapitres des Rapports est celui Ghillebert expose le gouvernement de l'Egypte et de la Syrie. Les gens du pays étant « trop méchants et de trop basse condition pour garder le pays, » comme disent leurs maîtres, une armée d'esclaves, recrutée au dehors et formant la hiérarchie complète du despo- tisme, règne sur eux, livrant la contrée à une occu- pation militaire , sujette à d'horribles révolutions de palais. Rien ne montre mieux les effets de ce régime brutal et, comme l'a remarqué Gachet, « le dernier degré d'avilissement oii un peuple puisse descendre » qu'un mot de Ghillebert, lorsqu'il raconte qu'en cas de lutte pour le pouvoir, lorsque la guerre s'engage, quel- que bataille, quelque effroi qu'il y ait, la population reste indifférente : « nulles des communes ne se meuvent » ; chacun reste à son travail, à son labour, à sa glèbe ; et qu'il ajoute : « Et soit seigneur qui le peut estre ! » (p. 119.)

Ces traits profonds se retrouvent souvent dans les Voyages. L'observateur ne s'arrête pas seulement aux études militaires qui lui ont valu un si grand éloge de

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l'éditeur anglais des Rapports ; il cherche, il note les faits d'histoire et les traits de mœurs, les costumes, les langues, les cultes, les superstitions. En quelques mots il peint la puissance des Boyards : « Il y a tel bourgeois qui tient bien deux cents lieues de long... Et n'ont les Russes de la grande Russie autres seigneurs que eux, par tour, ainsi que le commun (le peuple) le veut » (p. 33). Dussent ses observations contenir un blâme pour le culte qu'il pratique loyalement, il n'en ménage pas la netteté, comme lorsqu'il revient à deux fois sur la ma- nière dont les peuples de Courlande et de Lithuanie ont été convertis : « Gristiens nez nouvellement parla contrainte des seigneurs de l'ordre de Prusse » (p. 39) ou : Cristiens natifs par force » (p. 30).

Ces explorations en pays ennemi exigent aussi un esprit aventureux. Ghillebert se fait renseigner sur ce qu'il ne peut étudier lui-même, et il a soin d'en prévenir ses sou verains, chaque fois qu'il a se contenter de témoi- gnagesindirects ; mais il ne s'y résigne qu'à l'extrémité, il cherche à voir de ses yeux, ne recule devant rien, et ses pèlerinages et ambassades le favorisent moins peut-être que son goût des aventures. Lui-même se montre cher- chant toutes les occasions de guerroyer et courant aux dangers comme à ses veritablespartiesdeplaisir.il aurait voulu se rendre en Judée par la Turquie, mais la guerre civile lui barre le passage ; aussitôt, il veut se jeter dans la mêlée, prendre parti n'importe pour qui, et le voilà armant un navire pour aller « devers l'un des dits

INTRODUCTION. LXX1X

empereurs » qui se disputaient le pays , « espérant qu'il y auroit bataille » . L'Empereur d'Orient, son hôte, l'en empêche, il doit céder, mais il déclare qu'il en eut « grand deuil » (p. 67).

Ce caractère qu'on voit en action dans les Voyages a inspiré à l'auteur de Y Instruction une de ses pages les plus enthousiastes. Ghillebert y trace son idéal avec chaleur, avec grandeur. 11 parle de la magnanimité, qui équivaut « à force, hardiesse et courage » et qui appartient surtout aux princes et aux chevaliers : il la montre ne reculant devant rien et entretenue , alimentée par tous les dangers : « Car de sa nature est reconfortée de tout ce qui peut advenir : rencontre de lances, bom- barde, canon, tourment de mer, dureté d'hyver, chaleur de soleil. Ni le grant nombre des ennemis, ni les villes, châteaux, enclos de murs, hautes tours, ne peuvent esbahir le chevalier, ni empêcher ses entre- prises, ni garantir son ennemi, dès qu'il l'a provoqué ; l'effusion du sang, de lui ni d'autre , ne l'étonné ni ne l'effraie ; la mort lui semble petite peine à endurer pour acquérir honneur et bonne renommée ! Qu'en dirais-je plus ? Elle est comme invincible tant qu'elle a raison et justice en sa compagnie. »

L'auteur eût-il pu faire un plus vif portrait du côté chevaleresque de son caractère ?

Ghillebert revient souvent à ces qualités du chevalier, qui hait la servitude, la honte et la lâcheté, et préfère être tranché en pièces et mourir que de fléchir dans le

LXXX INTRODUCTION.

devoir ou devant l'ennemi. Il l'a dit au prince ; il le dit à son fils :

« Et premiers, doiz sçavoir pour enseignement géné- ral que on ne doit, pour mort, pour vie, pour chevance ne autrement, faire chose contre honneur » (p. 456). « Quant est à moy, mon très chier filz, j'ameroie mieulx ta glorieuse mort en une honnourable bataille, à banière desployée, que tu te retournasses vilainement d'icelle » (p. 456).

Puis, ne pouvant s'offrir comme modèle à son fils, il lui raconte l'héroïsme du seigneur de Robertsart qui mourut fièrement, ne voulant pas reculer (p. 458). Chaque fois, son ton s'anime autant que son cœur s'exalte : c'est l'homme de courage qui parle comme il sent.

Cette intrépédité procédait en lui de hautes idées de noblesse et de droiture, dont la vaillance n'est pour ainsi dire que le gardien et le défenseur, et qu'on résu- mait déjà alors dans le mot : Honneur.

Ce n'est pas que le chevalier n'ait pas été de son temps et de sa classe. Dès qu'il entend l'appel des armes, il y court, sans guères se préoccuper si les mécréans qu'il va combattre, après avoir été faits chrétiens par force comme il l'apprendra, ne sont pas menacés d'être faits prussiens de même ; si les villages qu'il va brûler et piller ne sont pas victimes d'une agression injuste. Il est prêt même à se battre pour un de ces empereurs sarrasins, objets de tant de croi-

INTRODUCTION. LXXXI

sades, « ennemis de notre saincte foy cristienne » , contre lesquels il autorise la guerre (p. 390). 11 recommande à son fils parmi les moyens de fortune, la guerre qui permet de rançonner les prisonniers. Parle-t-il de la che- valerie, il en raconte l'origine, en glorifie les titres et va jusqu'à réclamer pour elle le monopole des hauts emplois : « C'est folie aux princes, dit-il, d'avancer un homme de basse condition, car à l'homme nouveau il manque trop de choses avant qu'il soit pareil à ceux d'anciens lignages, dont les princes trouveront assez pour les servir » (p 371). Lorsqu'il s'agira d'empiéter sur les droits civils de la ville de l'Écluse, en faveur du gouvernement militaire du château, il n'hésitera pas à soutenir le procès et à provoquer de la part du souverain une violation des privilèges des bourgeois et de ses propres ordonnances. Enfin, s'il faut prendre les armes contre les communes, en Flandre ou en Hol- lande, ilnes'enquerra pas plus de la justice de leur cause que pour les mécréans qui défendaient leur pays contre l'ambition de l'ordre teutonique, et il est toujours prêt à suivre ce fier conseil qu'il donne au prince, de tant presser ses ennemis qu'ils n'aient pas le loisir « de lui 'présenter la victoire ! »

La magnanimité du cœur lui dicte ici une expression énergique, digne des maîtres du style.

Mais, chaque fois qu'il parle de raison et de justice, ce chevalier intrépide ne trouve pas moins de force et d'éclat dans la noblesse de l'idée et la droiture de

LXXXII INTRODUCTION.

l'observation. Philippe de Gomines se demande qui informera contre les souverains ; Ghillebert l'a devancé dans cette idée en de nombreux passages il remarque que les princes n'ont de discipline que dans leur con- science, de frein que la crainte de Dieu, et que tout être qui n'a point d'arbitre supérieur tend à abuser de sa force.

Avec quel enthousiasme généreux ne parle-t-il pas de la raison qui distingue l'homme de la bête ; de la jus- tice, sa sœur, qui fait vivre « princes, royaumes, pays et gens de tous estas, en paix, richesse, travail et marchandise » !

Cette noblesse de sentiments, passant dans la vigueur du style, se montre à chaque page de Y Instruction d'un prince et des Enseignements d'un père. Le vrai gentil- homme préfère aussi mourir que de manquer à sa parole (p. 358). Car « son cœur et sa bouche tiennent ensemble » et « pour rien au monde il ne daigneroit dire le contraire de ce que pense son noble cœur » (p. 359).

Qu'on ne lui objecte pas, dira-t-il ailleurs, que ce sentiment est de l'orgueil ! H croit que non. « Mais quoi qu'il en soit, l'orgueil seroit bon » (p 460).

Qu'on ne lui dise pas non plus que c'est « servage et amoindrissement » pour un roi, ou que « ce n'est rien d'un prince » , s'il partage le pouvoir avec les États généraux ou avec un Grand Conseil, s'il règle ses finances, comme il le lui recommande ! Ici encore Ghille-

INTRODUCTION. LXXXI1I

bert devance Comines l et répond avec plus d'enthou- siasme, sinon avec plus de hauteur : « Vivre ver- tueusement et sagement n'est pas servage, mais fran- chise et liberté... et la vérité est telle qu'il assemblera plus de finances et sera plus honoré et redouté des sages et des vaillants, aimé de ses sujets et secouru en tous ses besoins et craint de ses ennemis cent fois plus... Car la vraie sûreté du prince est dans ses sujets, dont il ne peut avoir les cœurs qu'en se gouver- nant par raison et justice (pp. 324-325. Voir aussi p. 401).

Après le chevalier chrétien, épris d'honneur et de loyauté, s'en remettant à la crainte de Dieu, à la con- science du prince et aux commandements de l'Église, les Instructions nous montrent le patriote qui, pour avoir aidé le Comte à dompter les bourgeois, n'en est pas moins franchement partisan des vieilles institutions du pays et des franchises nationales. Ghillebert y revient principalement sur deux grandes questions : les finances et la guerre. Il veut qu'un prince « vive du sien » ; il ne connaît qu'un moyen légitime de lever des impôts, c'est avec le consentement des États. Les autres moyens

1 On a dit plusieurs fois que c'est crime de lése-majesté" que de parler d'assembler les États et que c'est pour diminuer l'autorité du roi. Mais ces paroles servent à ceux qui sont en crédit sans l'avoir mérité, qui n'ont accoustumé que de flatter à l'oreille et qui crai- gnent les grandes asssemblées de peur qu'ils ne soient connus et leurs œuvres blâmées (Comines).

LXXX1V INTRODUCTION-

sont « voies tyranniques » ; et tout un chapitre est consacré à comparer le sort des souverains, qui change selon qu'ils régissent justement leurs finances ou qu'ils pressurent leurs sujets.

La guerre le ramène aux mêmes idées et Comines ne sera pas plus ému. Ghillebert en parle en philosophe, en chrétien, en chevalier et en patriote, et ces points de vue, presque opposés, au lieu de se heurter, s'har- monisent dans sa pensée.

« Comment rois et princes, pour la révérence de Dieu et l'amour qu'ils doivent avoir à leurs sujets doi- vent se garder d'entreprendre guerre contre chrétiens » : voilà sa thèse. Il la résout par la raison et la justice, mises au service de l'amour et du devoir.

Avant la guerre, la parole est au philosophe. Le prince qui aime ses peuples et la chrétienté doit préve- nir les cas de guerre, par des discussions pacifiques, et en appeler à la diplomatie ou à l'arbitrage, « avant que l'en parviengne aux horribles et cruelz tourmens de guerre. »

L'une des raisons qu'il en donne est d'un chrétien. Même en supposant le succès, qui n'est pas toujours du côté de la bonne cause, quelle responsabilité terrible devant Dieu que les massacres et les désastres qu'il aura coûtés î

« Hélas ! mon souverain seigneur, or présupposons que, par force d'armes et de jugement d'espée, qui tousjours n'est pas droiturier, roy ou prince, par vail-

INTRODUCTION. LXXXV

lance et conduite, puist venir au-dessus de ses ennemis ; quant tout sera aie et passé, ars, occis et tué, et que le jour vendra qu'il luy fauldra respondre, devant la face de Nostre Seigneur qui scet tout et congnoist, de si grans cruaultez que de la mort de tant de chevaliers, escuiers, nobles hommes, gens d'église, povres labou- reurs et aultres, qui à l'occasion de ces crueles guerres ont esté occis piteusement, femmes violées , povres laboureurs, petis enfans, mors de faim, églises et monas- tères, villes et chasteaux démoliz, ars et abatus, et en tant de manières exactioné et fait fourvoier le poeuple que à paine bouche d'omme le sauroit recorder, certes ce ne sera pas petite chose d'en bien sçavoir respondre, qui bien regarde les commandemens de Dieu. » (p. 387.)

L'autre est d'un observateur : « Les chemins par l'en vient en guerre sont légiers à trouver et y est-on tost venu ; mais les voyes et issues par ou il en faut saillir en sont dangereuses et difficiles et souvent plus trenchans que rasoir. . . »

Si la guerre devient inévitable, le chevalier reparaît, d'accord avec le patriote ; la gloire est le but, et le moyen, la légalité.

« Se à guerre faut venir, vous la devez conduire si vertueusement que victoire en soit vostre et tellement qu'il en soit mémoire tousjours, et montrer à l'espée que vous estes prince et chevalier, contendant de garder vostre droit, acquérir honneur et bonne renommée, » dit-il, et c'est alors qu'il résume les conseils de la fierté

f

LXXXVI INTRODUCTION.

chevaleresque en un mot : « Tant hâtez vos ennemis qu'ils n'aient pas le loisir de vous présenter la victoire ! »

Mais pour avoir ce droit au courage, Ghillebert veut qu'on le fasse consacrer par la volonté du pays. Gomines dira : « Le roi ne peut entreprendre tel œuvre sans assembler son parlement, qui est chose juste et sainte. » Ghillebert énumère les conditions qui seules peuvent donner à la représentation nationale la sainteté des choses justes :

« Et, se la chose est si difficile et disposée à guerre tellement que vous ne voz principaulx conseilliez n'y puissiez bonnement pourvëoir, ainçois que les choses viengnent si avant que à voye de fait, devez assambler les trois estas de voz royaumes et pays, en lieu conve- nable, c'est assavoir les seigneurs de vostre sang, gens d'église, chevaliers et nobles hommes, et les sages et notables de voz cités et bonnes villes, en leur remous- trant, à la vérité, sans y riens celer ne couvrir, l'occa- sion dont procède l'apparance de la question, en eulx requérant, sur la foy et léaulté qu'ilz vous doivent, que sur ce vous voeullent léaulment consillier et francement servir et ayder de corps et de chevance, et que au regard de vous, de tous poins en voeulliés user par leur ad vis et conseil, et vous y employer sans riens espargnier ne doubter, et garder vostre haultesse et honneur ainsi que ont fait voz nobles prédicesseurs par cy devant, et qu'ilz voeullent avoir espécial regart à vostre honneur et à la haultesse et renommée du pays

INTRODUCTION. LXXXVII

dont ilz sont, et que le conseil qu'ilz vous vouldront donner soit si bien pesé et meurement délibéré que ce soit chose honnourable, conduisable et de durée.

« Et, mon très amé seigneur, oncques ne fu vëu ne trouvé en livre ne en histoire que roy qui usast par le conseil des princes et seigneurs de son sang, des anciens hommes et estas de ses pays, assamblés en nom- bre souffissant, ayans francise, sans fabricque ne crémeur, de chascun povoir dire francement son opinion, sans aul- cunement en estre noté, iceulx bien et deuement informés des affaires, que d'ensiévir leur conseil fust blasmés ne reprins, présuposé qu'il en venist autrement que bien » (p. 385-386).

Chaque mot porte, je l'ai fait remarquer ailleurs : « « L'auteur ne se contente pas de recommander le recours à la représentation nationale ; il veut que ce recours soit franc, que cette représentation soit com- plète, soit éclairée, soit libre ; qu'on lui expose toute la vérité, sans rien lui celer ; quelle soit en nombre suffisant, et que chacun, après avoir été bien informé, ait le droit de dire sa pensée entière, sans être ni recherché ni mal noté. L'expérience des hypocrisies et des violences, des faux semblants de consultation natio- nale et des persécutions contre ceux qui ne pensaient pas comme le prince, cette expérience si honteuse pour l'histoire de nos souverains, semble passer toute dans ces quelques lignes, nettes, franches, hardies, qui font honneur à l'écrivain belge. »

LXXXVIII INTRODUCTION.

Le moraliste cependant avait servi Jean sans Peur et Philippe le Bon dans les terribles guerres contre les Armagnacs ; il écrivait Y Instruction pour un prince qui s'appellera le Téméraire. Grâce à une fiction, il a placé, dans sa préface, sous le nom d'un roi de Norwège, le portrait de Philippe : « prince hardi aux armes , homme de beau personnage , gracieux entre dames, lequel ot moult de guerres en son temps. ... » Il avait déjà pu comprendre le caractère du jeune Charles et la situation qui ne pouvait manquer de développer en lui un continuateur de ses aieux; il l'expose nette- ment : « Et, mon chier seigneur, s'il advenoit que à l'occasion de vostre jeunesse et haultain courage et de la puissance oii vous vous trouvez de présent, tant en gens comme en finances, vous venoit courage et vou- lenté de vous esprouver en l'exercite d'armes, et que repos de paix vous ennuiast. » Le conseiller avait donc à prévoir pour ce prince, qui devait devenir le plus grand guerroyeur de la famille, d'autres combats que les guerres justes, inévitables. Il lui conseille de satis- faire sa fougue de jeunesse et de hautain courage contre les ennemis de la foi chrétienne, il pourra « montrer sa vaillance, acquérir honneur et faire le salut de son âme, sans détruire ni vexer ses sujets. » encore, il réclame les droits de l'expérience et de la raison : « Mais ancores, à telz entreprinses appar- tient de y avoir grant advis, par espécial des anciens sages et vaillans ; car ce n'est pas le fort d'encommen-

INTRODUCTION. LXXXIX

cier, mais c'est la maistrie de bien et vertueusement conduire et continuer ses entreprinses. Car maintesfois est advenu que légières armes sur les ennemis de la foy ont plus porté de dommage et préjudice aux cris- tiens cent fois que aux Sarrasins. » (p. 390.)

Bien commenchier et mieulx conclure,

dira plus tard (1 477) un refrain mis au concours par une de nos chambres de rhétorique et résumant en un vers les qualités qui manquaient au Téméraire.

S'il peut y avoir rien de supérieur à de pareilles idées , émises ainsi de prime-saut , sous l'unique influence de la hauteur du caractère créant la hauteur du verbe, c'est de les avoir adressées à Philippe le Bon et au futur Charles le Téméraire, c'est d'avoir perpétué jusque dans la cour de l'oppresseur des Flamands et des Hollandais, du futur ravageur de Liège et de Dinant, les traditions de bon sens, de droiture et de justice qui ne peuvent s'oublier jamais, les idées de gouverne- ment national qui avaient fait dire à Froissart que l'Angleterre était le pays du monde le mieux gardé, puisqu'elle était gardée par un peuple libre.

Comines comprit cette grande politique ; mais, déses- pérant de la maison de Bourgogne, prévoyant la ruine oii de fausses grandeurs la conduisaient, il passa au roi dont l'habileté et l'astuce lui faisaient présager les succès ; du même coup, il trahit son pays, en mettant son génie au service de ses ennemis. Ce sera son éter- nel déshonneur.

%Q INTRODUCTION.

Ghillebert est de ceux qui restèrent fidèles à leurs souverains et qui tentèrent, en les servant, de servir la raison, la justice et la patrie. Aussi puissant de style que l'illustre historien, aussi grand d'idée, il lui est supérieur par le caractère.

Ces efforts ne furent pas vains. C'est ainsi qu'un homme perpétue, pour sa part, dans son siècle, et transmet aux générations nouvelles les sentiments de justice et comme le flambeau de la vie nationale. La diplomatie faisait alors ses premières armes : « Ghillebert, dit Gachet, a été le prédécesseur des Balbi, des Veltvyck, des Bus- bec. » Les Croisades allaient s'épuisant : Ghillebert fut un de ceux qui firent le plus d'efforts pour indiquer à l'Europe les moyens d'empêcher la prise de Con- stantinople par les Turcs. Le gouvernement du bon plaisir ruinait nos provinces : L'institution du Grand Conseil, à laquelle concourut Ghillebert, fut une première tentative de réforme. Le culte des États-généraux ne pouvait s'affaiblir sans compromettre le pays : Ghillebert, eu le perpétuant dans la noblesse, comme il restait au cœur de la bourgeoisie, mit un lien entre ces deux classes qui s'uniront dans le danger. Il préparait d'Eg- mont autant que Busbec.

La politique, plutôt étrangère que nationale, des ducs de Bourgogne, continuée par Charles-Quint, vain- cue en partie sous Philippe II, livra nos provinces à des fluctuations de faste et de désastres et ne put par- venir à former un grand état intermédiaire entre la

INTRODUCTION. XC1

France et l'Allemagne. Mais le pays n'abdiqua point son génie. Pendant que nos affaires se traitaient dans les guerres civiles du dehors, ou étaient livrées à l'ambition aventureuse de souverains de famille étrangère, nos provinces étaient un centre de rayonnement pour la litté- rature française. S'il a manqué au règne de la maison de Bourgogne un véritable monarque, il n'a manqué ni historiens, ni diplomates, ni voyageurs, ni penseurs au siècle littéraire des ducs de Bourgogne. Ghillebert de Lannoy y tient une noble place.

VOYAGES ET AMBASSADES.

VOYAGES ET AMBASSADES.

BIBLIOGRAPHIE,

I. Manuscrits.

Les rapports : I. « Un autre petit livre, couvert de « cuyr rouge, intitulé : Les Rapporte de Messire Guil- « lebert de Lanoy. Commençant au second feuillet : « clairement vêoir, et au' dernier : mis eauwes. »

Inventaire de la librairie de Bourgogne, à Bruges, fait vers 1467. (Barrois, UUioth. prototyp. 1589.)

Les premiers mots du second feuillet, donnés par l'inventaire, se retrouvent dans le deuxième chapitre des Rapports, ce qui confirme le titre et prouve que ce manuscrit ne contenait que le voyage en Syrie.

Les Rapports sont successivement renseignés dans les inventaires suivants : 1577, Viglius, N. 624 1641, ms. de la bibliothèque de Bourgogne N. 17738 1643, Sanderus, bibl. belgica N. 561 1731, Franken, N. 467 1797, Gérard, N. 1379.

Ce manuscrit devait être l'exemplaire de Philippe le Bon.

4 BIBLIOGRAPHIE.

Goethals prétend qu'il est perdu depuis l'incendie de 1731. C'est une erreur, puisqu'il figure dans les inventaires postérieurs. Il a être transféré à Paris sous l'Empire. Gachet suppose qu'il doit être à la bibliothèque nationale. Il n'y a pas été retrouvé.

II. Bibliothèque Bodléienne cTOxford. CJiest le rapport que fait messire Guillebert de Lannoy. Un beau volume, vélin, lettrines historiées, sans miniatures ni cartes.

Il a été donné à la bibliothèque d'Oxford, du temps de la reine Eli- sabeth, par sir Christophe Hatton, et paraît avoir appartenu aupara- vant à la famille Talbot.

M. Webb pense que ce manuscrit est l'original qui a été offert au duc de Bedford, ou « plus probablement, dit-il, au duc de Bour- gogne. »

Ces deux suppositions me semblent peu probables. La dernière est contredite par l'entête même du livre l'auteur dit qu'il a été fait « au commandemant du roy d'Angleterre. » L'exemplaire offert à Philippe-le-Bon devait sans doute remplacer le nom du Roi par celui du Duc.

La première supposition n'est pas moins douteuse. Les exemplaires remis aux deux souverains devaient contenir des cartes ou des plans, auquels l'auteur renvoie distinctement plusieurs fois. Ces cartes manquent, mais tout manuscrit qui ne les contient pas doit être réputé une copie .

Enfin, entre le titre et le texte, on a laissé en blanc la place d'une miniature qui n'a pas été faite. Il n'est pas probable que l'auteur ait offert à l'un ou l'autre souverain un manuscrit inachevé.

Ce manuscrit, qui ne contient que le rapport d'ambassade, est géné- ralement conforme à notre texte. J'en en ai donné les principales variantes, d'après l'édition anglaise. Puis, ayant pu obtenir en com- munication le manuscrit d'Oxford, j'ai donné en annexe tout ce qu'il m'a fourni de rectifications.

III. Un manuscrit des Rapports est signalé comme fai- sant partie delà Bibliothèque de sir Philips, àCheltenham, sous le N. 4077. Il n'a pu y être retrouvé.

BIBLIOGRAPHIE.

Voyages et ambassades. I. Voyages de Guille- hert de Lannoy en terre sainte.

Inventaire des manuscrits trouvés dans la bibliothèque des histo- riographes (les Bollandistes; d'Anvers. 1779, (Bibl. de Bourgogne n. 17747.)

Après une liste sommaire des ouvrages contenus dans ce volume, et le voyage de Ghillebert vient en second lieu, l'inventaire ajoute : « Ce manuscrit, qui a appartenu au collège de Bruxelles, a été acheté pour le Muséum Bellarmini. »

Le titre de Voyages de Guillebert en terre sainte n'est pas exact ; car ce ms. contient l'ouvrage entier des Voyages et ambassades. C'est celui qui appartient aujourd'hui à la bibliothèque de Bourgogne :

Bibliothèque royale de Bruxelles, noS 21522. Un gros volume sur papier, de 228 pages.

Ce manuscrit, acheté en 1857 à M. Serrure, est le même qui appar- tenait à la bibliothèque des Bollandistes, la liste sommaire des ouvrages qu'il contient, donnée dans l'inventaire de 1779, le prouve.

Ce manuscrit contient les ouvrages suivants :

21521, pp. 1-57, L'histoire du noble roy Richard, jadis roi d'Angleterre (l'explicit qualifie ainsi cette chronique). La transcrip- tion est signée : Philippe de Lannoy, souffrir ay- je toujours, Lannoy. 1552,1er Décembre.

2°N° 21522, fol. 59-122. Cy commencent les Voyages que fistmes- sire Guillebert de Lannoy. C'est le texte que Serrure a publié.

Nos 21523-21524, fol. 121-157. « Coppie des lettres envoyées par Jehan, seigneur de Lannoy, à Loys son fils.

Signé : « Escript de ma main le IIIe jour du mois de mai de l'an de grâce Nostre Seigneur Jesucrist mil XIIIe LXV. Votre père Jehan, seigneur de Lannoy, de Rume, de Sebourg, conseillier et chambellan du roi et de monseigneur de Bourgogne, bailli et capitaine d'Amiens et gouverneur de Lille, Douai, Orchies. »

Jehan de Lannoy intercale dans cette lettre une œuvre d'Alain

6 BIBLIOGRAPHIE.

Chartier, classée sur le n. 21524, fol. 143-148. Cette lettre a paru dans les œuvres d'Alain. Paris, Thibaut, 1617, p. 391.

Une autre copie de la lettre de Jehan de Lannoy se trouve à Valen- ciennes, ms. 294.

Les autres pièces de ce recueil ne se rapportent pas à la famille de Lannoy, ce sont : n. 21525, fol. 157-175, le Lyon couronné, n. 21526, fol. 176-201, le Temple de Boccace, n. 21527, fol. 201 207, le Trosne d'honneur,— n. 21528, fol. 207-213, la Correction des Liégeois. n. 21529, fol. 214-219, le Bréviaire des nobles,— n. 21530, fol. 219v-224, Le miroir de la mort et n. 21531, fol. 224v-228, Pour un chevalier désolet.

II. Bibliothèque de M. le comte G. de Lannoy. Manuscrit sur papier, sans titre, écriture du XVIe siècle.

La première page contient un dessin au milieu duquel devrait se trouver le titre, qui y est resté en blanc ; puis, au verso, on trouve les armes d'Alexandre Blanc, seigneur de Marcellin, avec la devise : Dieu la voullue.

Sur le second feuillet sont peintes les armoiries de Ghillebert avec la devise : Vostre plaisir, et aux quatre coins ses quartiers: De Lannoy,

MlNGUEVAL MOLEMBAIS AUBIN.

La première page du texte, entourée d'un cadre, fonds or, rempli de fleurs et de fruits, contient une introduction du chapelain de Ghillebert que nous publions en note.

Puis, vient le texte, conforme en général au manuscrit précédent, mais avec une grande quantité de variantes de détail, les unes qui semblent faites en vue de la concision ; les autres qui donnent d'autres chiffres et quelquefois un court paragraphe de plus ; d'autres enfin, mais plus rares, qui changent l'idée. Nous y avons trouvé plusieurs fois le moyen de compléter ou de rectifier notre texte.

L'orthographe de ce manuscrit diffère beaucoup du précédent. Ce qu'on y remarque le plus, c'est la préférence du copiste pour les terminaisons féminines ; il met : le laque pour le lac, le Nyle, pour le Nyl, le dayme pour le daim, le brache pour le bras, la mère pour la mer \ la neffe, le course, le chanalle, le boutte, le valle, le toure, le

BIBLIOGRAPHIE. 7

chastelïe, le puisse, la nuicte, etc., etc., et même les verbes : tenire semere, allere à lentourne, etc. Il écrit presque toujours que pour qui, met un t à la troisième personne du passé défini des verbes de la lre conjugaison : vat, aimât, et préfère généralement certains mots à d'autres, employant descy plutôt que jusque, appelé' plutôt que nommé, et assise au lieu de située, etc.

On a écrit en vedette,, sur les marges, les dates, les noms de personnages et une indication sommaire du sujet.

Enfin, le chapelain de Ghillebert donne à chaque division impor- tante des Voyages un titre, que je lui ai emprunté.

III. Un autre manuscrit est signalé appartenant à M. Goldolphin Welden ; il contient la note du chapelain de Ghillebert et n'a point de cartes. Je n'ai pu obtenir d'autres renseignements sur ce manuscrit.

II. Imprimés. *

Rapports. A Survey of Egypt and Syria, under- taken in the jour 1422, by sir Gilbert de Lannoy, etc. 1821. Édition du manuscrit de la bibliothèque Bodléienne

d'Oxford, publiée dans X Archœologia Britannica, par

M. John Webb, avec traduction anglaise, introduction

et notes (t. XX, p. 281-444).

Voyages. Voyages et ambassades de messire Guil- lebert de Lannoy, 1399-1450. Société des bibliophiles de Mons, n. 10 des publications. Avec cette indication : Cet outrage a été publié par les soins de M. C.-P. Ser- rure et d'après un manuscrit de sa bibliothèque. Un vol. in-8° de 140 p. suivi d'une Explication de quelques noms géographiques, d'un glossaire, et d'une carte iti- néraire des Voyages deG.de Lannoy, tracée par J. Lele- wel. 1840.

ÏS BIBLIOGRAPHIE.

Cette édition est complète, mais fautive. Lediteur n'a donné aucune description de son manuscrit et n'en a pas collationné le texte sur l'édition des Rapports faite par M. Webb.

Guillelert de Lannoy et ses voyages era 1413, 1414 <tf 1421, commentés en français et en polonais, par Joachim Lelewel. Nov. 1843, suivi d'une traduction polonaise datée de Posnau, 1844.

Lelewel a réimprimé dans cette brochure et traduit, en regard, en polonais, la partie des Voyages qui concerne la Prusse, la Pologne et la Lithuanie, 1413-1414 et 1421. Il a suivi le texte de Serrure, sans le contrôler ni le collationner avec celui de M. Webb.

Il y a ajouté des notes historiques et une carte.

Je publie le texte du manuscrit de la biblio- thèque royale de Bruxelles, 24522.

J'ai désigné sous la lettre A le manuscrit de M. le comte De Lannoy ; sous la lettre W, l'édi- tion de M. Webb.

Les notes géographiques sont dues, ainsi que les cartes, à M. J.-C. Houzeau, directeur de l'observa- toire de Bruxelles.

VOYAGES ET AMBASSADES

1399 USO l

C g commencent les voyaigesquejist Messire Guïllebert2 de Lannoy, en son temps Seigneur de Sanctes, de Wil~ lerval, de Tronchiennes et de Wahégnies.

L'an mil trois cens trois quatrevins et dix neuf, après la Toussains, fus en ma première armée, avecq monsei- gneur le comte Walleran de Saint-Pol, à une descendue

1 Le manuscrit de M. le comte de Lannoy (A) fait précéder le texte des lignes que voici :

« La grande amour que j'ay eu en mon temps au très saige, noble et vaillant chevallier messyre Guillebert de Lannoy, conseillier et chambellain de mon très redoubté seigneur monsieur le ducque Phe- lipe de Bourgoingne, capittaine de son chasteau de l'Escluze et de l'ordre de la Toison d'or, signeur de Willerval et de Sainctes, que Dieu pardonnist, à qui j'estoye humble chappellain, me constraint de rassembler en ce présent traictié ses voiaiges et haultes faictz, non pas tous, mays ceulx tant seullement que j'ay trouvé escript de sa main depuis son trespasse. Car, de son vivant, n'eust jamays souffert ne voulut les estre mis en mémoire, de peure que par aulcuue façon ne luieust tourné à vaine gloire. Possible est aussy que ceulx qui aront couraige de voiaiger tant en armes que aultrement, de y apprendre, et ceulx qui point ne l'aront, les esmouvoir en les lysant. »

2 Je suis ici l'orthographe du manuscrit, mais il existe deux signa-

VOY. ET AMB. 1

10 VOYAGES AN. 1400*.

qu'il fist en Angleterre, en fisle de Wit 2 ; il y eut cincq cens chevalliers, que escuiers, cottes d'armes vestues.

Item, Testé ensieuvant, fus en une armée que fist le viel seigneur de Jeumont contre le seigneur de Lort 3, de nous trois cens chevalliers et escuiers qui le servismes à cause de lignaige , et nous mena jusques au chastel de Watigny 4 nous présentas mes la bataille audit seigneur de Lort, etc.

L'an mil quatre cens, après la Toussains, fus en une armée de mille chevalliers et escuiers, que mena monsei- gneur le comte de la Marche, depuis roy de Napples, par- tant de Harfleu 5 pour descendre en Angleterre, et fut la descente à Falmude 6, les feux furent boutez. Et au retour de l'armée, fut nostre nef périe vers Saint-Malo en

tures de notre auteur: il y orthographie son prénom avec un h. Il m'a semblé naturel de 1 écrire, dans le titre et dans mon texte, comme il l'écrivait lui-même. Ces deux signatures sont l'une au bas d'une quit- tance en date du 10 mai 1429, l'autre au bas d'un avis donné à Phi- lippe-le-Bon en 1419. Ou trouvera ces actes à leurs dates respectives dans les Ephémérides de Ghillebert. L'inventaire de la bibliothèque des ducs de Bourgogne fait par Viglius eu 1577, en donnant le titre d'un manuscrit, écrit aussi ce prénom avec un h.

* Ces dates sont rectifiées.

2 Wicte (A). L'île de Wight.

3 Le ms. A omet ici quatre mots et en tronque un, ce qui rend la phrasefautive; il dit : « Une armée que fist le- viel seigneur de l'ordre. »

* Waringny (A). Watigny, département de l'Aisne, arrondissement de Vervins.

5 Harfleur, à l'embouchure de la Seine.

6 Falmouth, sur la Manche, près de la pointe du Cornouaille.

1405. Et AMBASSADES. II

Bretaigne, noz vallés, bagues, harnois, noiez et péris, et les gentiizhommes, par la grâce de Dieu, sauvez en deux botequins estans dedans nostre ditte nef.

L'an mille quatre cens et ung, ou mois d'apvril, après ceste armée, me party en la compaignie de monseigneur le séneschal \ pour faire le saint voyaige de Jhérusalem, ou- quel nous demourasmes deux ans. Montasmes en mer à Gennes 2, alasmes le chemin accoustumé d'aler aux pèlerins, et, la merchy Dieu, fusmes en Jhérusalem et autour en tous les sains lieux que pèlerins ont accoustumé de faire. Fusmes aussy à Sainte-Katherine 3, et depuis4 en Constan- tinoble, devers l'empereur nous vëismes de saintes relic- ques beaucop ; entre les autres, le fer de la lance Nostre Seigneur. Fusmes aussy en la Turquie en pluisieurs lieux comme Gallipoly 5, Lisemière \ Feule la vielle 7, Porspic 8, etc. Fusmes aussy en Cyppre 9 devers le roy, en sa ville de Nichosye 10. Fusmes aussy au Kaire et en Babilonne ll nous vëismes le patriarche d'Inde. Fusmes aussy à Damiette,

1 Le séneschal de Haynault (A).

2 Gênes.

s Couvent sur le Mont-Sinaï, dont l'auteur reparlera plus loin,

4 Et puis (A).

5 Gallipoli.

6 Lysimachia, à la gorge de la péninsule de Gallipoli. C'était à cette époque une ville assez considérable.

7 On peut hésiter entre Flaviopolis, auparavant Zela, au nord-ouest de Constantinople, et Filea, au Nord et près de Péra.

8 Peut-être Propiza des cartes d'Ortelius, à l'ouest d'Andrinople. Chypre.

10 Nicosie, capitale de l'île de Chypre.

11 Babylone.

12 VOYAf.ES 140K.

à Gadres l en Acterie 2, à Rames 3, à Bétisel 4. Fusmes aussy es isles de Roddes r>, de Lango 6, de Syeime 7, de Thénédon 8, de Marbre 9, de Montecrist î0, dont Helaine, comme on dist, fut née. Fusmes aussy es isles de Gore n et de Cyflonie 12. Et fusmes aussy, à l'aler et au revenir, au royaume et isle de Secile, dit Ternacle l3, devers le roy Martin, lequel me donna son ordre de la banière, en sa ville de Cataigne. Et de partismes et venismes descendre en la terre de Prouvence. Et de alames devers mon seigneur deSavoye, et pareillement à l'aler, etc.

L'an mille quatre cens et quatre, fus en la première armée que fist le duc Guillaume de Bavière, comte de Haynnaut, en leveschié de Liège 14, ouquel voyaige furent prinses les deux villes de Fosses et de Florines l5 d assault,

1 En Palestine.

* En Acres (A). Assyrie.

3 Ramlé, l'ancienne Arimatkia, entre Jérusalem et Jaffa.

I Pins souvent orthographié Bethel sur les cartes du XV« siècle. En Palestine, en deçà de la vallée du Jourdain.

5 Rhodes.

0 L'ancienne Cos, aujourd'hui ïstankoï. Le nom de Lango figure sur toutes les cartes de l'époque.

7 Très-probablement Cliio, la Skios moderne.

8 Ténédos, près de l'entrée des Dardanelles.

9 Amurgo, l'ancienne Amorgos.

10 Nègrepont, l'ancienne Eubée.

II L'ancienne Kauros, petite île dans lesCyclades.

12 Céphalonie, à l'angle nord -ouest de la Morée.

13 Dict Têrnaifle (A). - Sicile ou Trinacria. " Et Tesvesque de Liège (A).

15 Fosses-la-ville et Florennes, aujourd'hui chefs-lieux de canton dans la province de Namur.

1407. ET AMBASSADES. 13

auquel je fus blechiet en ung piet et en ung bras, et ramené l avecq monseigneur de Comines, aussy blechiet, en une cha- rette, à Nyvelle, en Brabant. Et y eut, de ceste armée '2 de six à sept cens villaiges brûlez oudit païs de Liège, etc.

Item, en celle propre année, environ trois mois après, fus au mois d'aoust en la grosse bataille de Liège, en la compaignie de monseigneur le duc Jehan de Bourgougne, lequel par la grâce de Dieu eut victoire, et furent les Lié- geois desconfis, il y eut bien de vingt et huit à trente mille hommes mors, entre lesquelz y demoura leur capi- taine le seigneur de Perwez 3 et son filz aussy, etc.

L'an mille quatre cens et cincq, ou mois de may, me party, avecq monseigneur le séneschal de Haynnaut, pour aler vèoir les armes que luy, messire Jacques de Monte- nay, Taneguy du Chastel et Carmenien firent à Valence la grant, devant le roy Martin d'Arragon, contre quatre autres gentilzhommes arragonnois et gascons, telz que messire Pierre de Moncade, Colombart de Saint-Coulombe et deux autres. Et estoient lesdittes armes à estre portez 4 jus de tout le corps ou avoir perdu tous ses bastons. Lesquelles armes furent prinses sus en combatant à l'onneur d'une partie et de l'autre.

Item, ou mois de jullet ensieuvant, me party de monsei- gneur le séneschal de Haynnaut, ensamble Jacques seigneur

1 Et fus ramené (A).

2 En ceste armée (A).

5 Notre ms. orthographie : Prevez ; le ras. A fournit une meilleure version, que j'ai adoptée.

* Portées (A). C'est évidemment une erreur.

14 VOYAGES 1407.

de Marquette, et alasmes en une armée que fîst l'infant don Ferrant de Castille pour et ou nom du roi d'Espaigne, dont il estoit gouverneur et régent, pour aler ou royaume de Grenade contre les Mores. En laquelle armée, estoit de la puissance d'Espaigne ou nombre de deux cens mille hommes, que de pie, que de cheval. Et me mis soubz le comte de la Marche, qui puis fut roy de Naples. Et ne trouva laditte armée point de résistence à entrer oudit païs de Grenade, mais y eut prins pluisieurs villes et chas- teaux, sans siège , telz comme Aza, Hora , Cagnette , Andiche, le tour de l'Alkakime, Moncourt \ et fut le siège mis devant Satanil 2 lequel dura trois sepmaines, et ne fut laditte ville point prinse. Et lors je prins congié de l'infant de Castille, ou rompement de l'armée, lequel donna à mon compagnon et à n.jy à chascun ung cheval et une mule.

Item, au départir de laditte armée, alay 3 devers le roy de Portugal, lequel me recueilla grandement et paya tous mes dêspens parmy son royaume. Item, de m'en alay à Saint-Jacques et revins par Navarre, je trouvai le roy mallade au lit. De m'en revins par Arragon devers le roy Martin et la royne Yolent sa femme. Et de là, en France devers le roy, à Paris, me trouvay à oïr la proposition que fîst maistre Jehan Petit, en l'ostel de Saint-Pol, pour monseigneur le duc Jehan de Bourgongne contre les fais du duc d'Orléans, estoient en personne le roy de France, le roy Loys, roy. de Navarre, monseigneur le duc Jehan de Bourgongne, les ducs de Bavière, de Bourbon, de Bar et de Lorhaine.

1 Ces différents points sont dans la province de Grenade. * Satanil n'a pu être identifié. 3 M'en alay (A).

1410. ET AMBASSADES. 15

L'an mille quatre cens et huit, en apvril, me party pour aller à la seconde armée que fîst l'inffant don Ferrant de Castille, et entray en mer à l'Escluse avecq la flotte d'Espai- gne, lesquelz estoient en nombre vingt et sept x voelles. Et fut laditte flotte presque toute périe par fortune de mer, les ungs rompus par fortune en la coste de Bretaigne, les autres se rendirent prisonniers es pors d'Angleterre, excepté une petite nef de Florentins sur quoyj'estoye, laquelle futallan- chie 2 au courant qui est entre le port de H an tonne 3 et l'isle de Wicq 4, par l'espace de quinse jours. Et lors vindrent deux gros vaisseaux de Angles armez, pour nous prendre 5, quant, 6 par la grâce de Dieu, le vent se retourna bon tout à souhait, par quoy nous eschapasmes d'eulz, vinsmes à sauveté au port de Harfleu 7. Et mesimes six sepmaines depuis l'Escluse jusques audit port de Harfleu, et des- cendy, montay sur la rivière de Saine je alay jusques à Paris. Et achetay des chevaux et m'en alay par terre jusques à Sébile 8 la grant, devers l'infant don Ferrant, lequel, acompaigné du povoir de Castille et d'Espaigne y, ou nombre de trois cens mille hommes, que de pié, que de cheval, entra ou royaume de Grenade, il fut 10 de six à

1 Deux centz et sept voilles (A).

* A l'ancre (A).

Hampton, aujourd'hui Southampton.

* L'île de Wight.

5 Qui nous prindrent (A).

6 On peut lire : quant ou miis, car l'un ou l'autre mot a été sur- chargé sans qu'on puisse distinguer lequel des deux a été écrit le premier et remplacé par l'autre. Le ms. A porte : quant.

7 Harfleu r.

8 Séville.

9 Du pouvoir d'Espaigne (A).

10 II demourat (A).

d6 VOYAGES 1410.

sept mois. Et y print la ville d'Anticaire 1 de siège, lequel siège dura six mois. Et fut- laditte ville assaillie deux fois 2, et au deuxième assault, elle fut prise à l'ayde de cer- tains gros engins de bois fait de gros marrien, telz comme une merveilleuse eschielle il y avoit cent hommes d'armes dessus, et deux autres engiens dont sailloient, par longs mastz, en amont, caiges plains d'arcbalestriers, pour lesquelz engiens bouter avant 3 failloit à chascun mille hommes de pié.

Item, durant ledit siège d'Anticaire , vindrent les Mores, c'est à sçavoir les deux oncles du roy de Grenade, à bataille, frapper sur favant-garde de l'ost d'Espaigne, ou nombre de ving et cincq à trente mille Sarrasins, lesquelz furent desconfis, et en y eut de mors de huit à neuf mille, que en la place, que en la chasse, et toutes leurs despouilles prinses avecq leurs tentes et pavillons.

Item, depuis, y eut ung autre moult grant assault devant la ville d'Archidonne 4, je fus forment navré d'une pierre de fais qui me chut dessus le piet. Et ne fust point laditte ville prinse de cestui assault.

Item, y eut une autre course de cincq cens hommes d'armes et cincq cens hommes de piet, par ung capitaine d'Espaigne faitte devant la ville de Ronde 5, les Sarra-

4 Antequera, entre Séville et Grenade.

* Par deux fois (A).

* Bouter amont (A).

* Archidona, au nord-est d'Antequera.

5 Ronda, au nord-est de Cadix.

1411. ET AMBASSADES. 17

sins firent une saillie en laquelle ilz furent desconfis. Et en y eut, que mors, que prins, ou nombre de mille. Et y fus navré de deux dardes r, à une escarmuche devant la porte, et mon cheval occis de deux dardes, et ung autre mien cheval soubz l'un de mes gens pareillement occis.

Item, encores durant cedit siège de Anticaire, le grant maistre de Saint-Jacque fist une course et emprinse devant Malicque 2, du nombre de neuf 3 mille hommes, et sartèrent les vignes es jardins, puis boutèrent les feux entour. Alors saillirent les Mores de la ville et du pays en bataille contre les cristiens, lesquelz furent desconfis, et en y eut de mors, que en la place, que en la chasse, de six à huit mille.

Item, au retour de cette armée, l'infant revenu en Sibile 4 me donna ung coursier et une mule et me fist payer les deux chevaux qui me furent tuez devant Ronde. Et ung autre capitaine me donna deux autres chevaulz.

Item, ceste guerre finée, trêves faittes 5 entre le roy de Grenade et le roy de Castille, je m'en alay, par l'ayde de l'infant, par sauf-conduit, devers le roy en sa ville de Gre- nade, où je fus neuf jours à vëoir son estât et son estre 6, sa

' De deux dardz au corps (A). 2 Malaga.

5 Dix (A).

 Dedens sa ville (A). L'édition Serrure dit : à Sibile. 8 Ceste guerre fiaie et trêves faites (Ed. S.). C'est finée qu'il fallait lire avec les deux manuscrits.

6 Le ms. A supprime : Et son estre.

18 VOYAGES 1412.

ville, son pallais, ses maisons et ses gardins de plaisance et aussy des autres princes autour, qui sont choses belles et merveilleuses à vëoir.

Item, passâmes et rapassames par la ville de Alcala, qui est au roy de Castille et en la frontière de Grenade, et puis revenismes à Sébile, de en Arragon, et puis en France. Et demouray audit voyaige onze mois.

L'an mille quatre cens et neuf, ou mois de may, fus retenus à Paris eschasson de monseigneur le duc Jehan de Bourgongne. Puis je me party de là, avecq pluisieurs gen- tilzhommes de mondit seigneur le duc, à une journée de bataille qui se disoit estre à certain jour nommé, sur la reddicion du chastel de Tisel, assiégé par monseigneur de Helly et monseigneur de Pertenay, mareschaulz lors de par le roy, lesquelz se trouvèrent puissans, à icelui jour, de mille hommes d'armes et deux mille hommes de trait. Auquel jour ne vindrent point les adversaires, nommez pour lors Armignas, et se rendy ledit chastel sans cop férir. Et toute celle saison demouray, avecq monseigneur de Santés, mon frère, en la compaignie de monseigneur de Helly et de monseigneur de Pertenay, mareschaulz, lesquelz gaignèrent, oudit pays de Guienne, de Poitou et de Limosin, pluisieurs villes et chasteaux, aucuns * par siège, les autres d'assault et les autres par subtillité de guerre. Et tant firent 2 qu'ilz mirent tout Poitou et Lymosin en l'obéis- sance du roy.

' Aulcunes (A). * Furent (Ed. S.)

1412. ET AMBASSADES. 19

L'an mille quatre cens et dix, le roy manda monseigneur de Helly et sa puissance, qu'il revenist de Guienneau devant de luy pour le servir et mettre le siège devant Bourges. Lequel seigneur de Helly le fist et partist l de Guienne, luy six cens hommes d'armes et cincq cens hommes de trait, s'envint parmy Berry, logeant et fourraigeant, tant que, au partir du Bourg-de-Dieu, au premier logis que nous fesimes 2 en la ville et chasteau de Limeux 3, vindrent par ung matin bien mille hommes d'armes, eulx partans de la ville de Bourges, et grosses gens d'armes de trait, lesquelz nous combatirent à noz logis, gaignèrent nos barrières et nous reboutèrent très hideusement et crueusement, puis prin- drent lesdittes gens d'armes tous noz chevaulz 4 au nombre de quinse cens, et y eut plusieurs de noz gens mors, que prins ; mais ledit seigneur de Helly et la plus grant part de la chevalerie nous retraïsmes ou chastel, ouquel ilz firent samblant d'assaillir, 5mais n'y firent riens fors bouter le feu en la ville, et emmenèrent leur proye. Et fus je navré en la cuisse, parmy le harnas, d'un vireton, dont j'en portay 6la mouche en la cuisse plus de neuf mois. Et après ce que nous eusmes recouvré de chevaulz jusques au nombre de deux à trois cens, par une emprinse que firent noz gens par nuit à Estaudun 7 estoit leur proye, mon- seigneur de Helly et ses gens venismes devers le roy au siège de Bourges.

4 Partant (A).

* Fûmes (A).

3 Limeux, village du département du Cher, non loin de Vierzon.

* Et nous reboutèrent, prindrent tous noz chevaulx (A).

5 Lequel ils firent semblant de laissier (A).

6 Dont je portay (A).

T Eschandun (A). Issoudun.

20 VOYAGES 1413.

L'an mille quatre cens et douse, ou mois de mars, me party de l'Escluse pour aller en Prusse contre les rnescréans1, en une armée que faisoient les seigneurs de Prusse contre les meseréanz. Et montay sur mer en une hulcque 2, passay par devant les isles de Hollande et de Zéelande 3 et par devant Frise, la haute et la basse, et par devant Gusteland 4, et arrivay en Danemarche en ung villaige appelle Zuutland 5, il y a une ville nommée l'Escaigne 6, et y a cent lieues de l'Escluse.

Item, de l'Escaigne, passay, à main senestre \ devant le pays de Norwèghe, etpuisentray dedens le Sonet8, qui syet entre les isles de Dennemarche et entre le royaume de Zuède, et appelle on celle mer la mer de Scoene 9, on peschele herencq. Et arrivay ou royaume de Dennemarche, à ung port et ville appellée Elsengueule 10. Et est la mer en celui endroit la plus estroitte qui soit oudit Zont. Et à l'autre lez dudit port Zoent, à une lieue de mer, ou pais de Scoene, y a ung chastel moult bel appelle Helsembourg II, tout du royaume de Dennemarche.

' Contre les rnescréans, manque au ms. A.

* ffulke, en flamand, vaisseau de transport.

s Les isles de Zélande et les pais de Hollande (A).

* LeJutland.

5 Ziutland.

6 Skagen, à la pointe du Jutland.

' Serrure a imprimé : sinistre. Notre ms. porte cependant : senes- tre. — Synestre (A).

8 Soet (A). Le détroit du Sund.

9 Mer de Scanie.

10 Elseneur, en latin Helsingora, en danois Helsingor. M Helsingborg.

1415. ET AMBASSADES. 21

Item, de là, passay par devant pluisieurs villes les mar- chans et maronniers gisent qui peschent le poisson comme herencq \ sy comme Scoene 2, Vaeltrenone 3, Dracul 4, et Eleboughe 5. Et puis passay par devant l'isle de Weden 6, qui est de Danemarche7, et par devant l'isle deBroucholem 8 qui est aussy de la seignourie de Danemarche. Et puis pas- say, à main dextre, par devant le pais de Lubeke et de Mé- zonde 9 et devant tout le païs et duché de Pomer 10, qui appartient au roy de Danemarche, et puis arrivay en la terre et pais des seigneurs de Prusse, à ung port et ville fermée nommée Danzike u, parmy laquelle ville passay la rivière de le Wissel 12, qui va cheoir en la mer, et appelle on proprement le port de le Wissel, après le nom de laditte rivière..

Item, appartient ledit païs de Prussa aux seigneurs des

* Peschent les harrengues (A).

* Skanôr, à la pointe sud-ouest de la Scanie.

" Waltrebol (A). Lelewel conjecture qu'il s'agit du bourg de Lands- kron, en Scanie.

* Dragor, bourg dans l'île de Séeland, au sud de Copenhague.

5 Les commentateurs n'ont pas identifié cette localité. Ce ne peut guère être Elfsborg qui est dans le Cattegat, beaucoup au nord de la région dont parle l'auteur.

a L'île de Huen ou Weu, dans le Sund, Tycho-Brahé eut plus tard sou observatoire d'Uranibourg.

7 De Dannemarche, non habittée (A).

8 L'île de Bornholm.

9 Lubeck et Stralsunde. i0 Poméranie.

11 Dantzig.

11 La Wissel (A). La Vistule, en allemand Weichsel, en polonais Wisla.

22 VOYAGES 1413.

Blans Manteaulx \ de Tordre Nostre Dame, et ont ung hault maistre qui est leur seigneur. Et fut 2 anciennement le- dit païs concquis à l'espée contre les raescréans de Létau 3 et de Samiette 4.

Item, de Danzique , m'en alay sur charioz devers ledit hault maistre 5 que je trouvay à Mariembourg 6, qui est ville et chastel très fort, ouquel gist le trésor, la force et tout le retrait de tous les seigneurs de Prusse 7. Et est

1 Les chevaliers de l'ordre teutonique.

* Et ont (A). 8 Lithuanie.

4 L'ancienne Samogitia, entre la Lithuanie, la Courlande et la Prusse.

5 Le grand maître de l'Ordre, alors Henri de Plauen (1410-1413). Après la défaite des chevaliers à Grunvald, le grand maître périt, Henri de Plauen fut élu et « il dut profiter, dit Lelewel, de l'indolence des Polonais vainqueurs » pour ramener la victoire, grâce aux guerriers étrangers qu'il appela au secours de « la Religion » contre ces mecréans. Gachet dit à ce propos : « Que de mauvais desseins, que d'ambitions cachées se sont servi de ce mot-là, par abuser la multitude... Voyez par exemple ici : Les chevaliers teutoniques ont des démêlés avec Jagellon, roi de Pologne : il s'agit de la posses- sion de la Poméranie. Les Polonais ne sont pas des mecréans ; il y a bien, à la vérité, dans le grand duché de Lithuanie, quelque peuplade sarrasine, mais c'est une imperceptible minorité. N'importe, pour les chevaliers de Prusse, les Polonais ne sont que des tartares, ce sont des mecréans, ce sont des infidèles, et ils appellent tous les guerriers chrétiens pour les combattre.» Ghillebert caractérise plus loin l'œuvre des chevaliers des Blancs-Manteaux en appelant leurs sujets des « cristiens natifz par force. »

Marienburg, l'ancienne capitale de l'ordre teutonique, au sud-est de Dantzig, sur le bras droit de la Vistule ou Nogat.

7 « C'est ce fameux château des chevaliers teutoniques dont le roi de Prusse actuel a entrepris la restauration , » dit Emile Gachet.

1415. ET AMBASSADES. 23

ledit chastel tousjours pourvëu de tous vivres pour soustenir mille personnes dix ans de long, ou pour dix mille, ung an.

Item, y a sept lieues de Dansi^ue à Mariembourg.Et puis, retournay de Mariembourg à Danzique et remontay sur la mer en une hulque, environ la fin de may, pour m'en aler visiter le roy de Danemarche et passer temps, pour ce que la rese l de Prusse n'estoit point preste. Et passay, à main senestre, de rechief devant ledit païs de Pomer, de Lubeque et de Mêzonde, et à main dextre, par devant ladite isle de Broucsolem 2. Et arrivay en la mer de Scoene, ou dessus du Sont, à une isle de Danemarche nommée Zéeland3, au dessus du village et port de Elzmorule. Et montay sur charioz et alay parmy le païs de Danemarche le chemin qui s'ensieut. De Elzmorule ou Elzengueule 4, portetvillaige, acincq lieues jusques à Roschilt 5, qui est grosse ville et éveschié, la tierce ville de Danemarche.

Item, et de à Rainstede \ bonne ville à quatre 7 lieues de là, et de à Nastewede 8, bonne ville à cincq lieues de ; puis 9 à Werdinghebourg 10, qui est ville fermée et chastel,

* Reise : voyage, expédition.

* Broncholen (A). Bornholm. 5 L'île de Séeland.

À Elzegneur (A). Elseneur. Voyez la note <0 de la page 20.

5 Roskilde, à l'Ouest de Copenhague.

6 Ringsted, au centre de l'île de Séeland.

7 Cinque (A).

8 Nestved, dans l'île de Séeland.

9 Le ms. A omet les 13 mots qui précèdent.

10 Vordingborg, au sud de la même île.

24 VOYAGES 1415.

à six lieues de là. En laquelle ville de Werdinghebourg, trouvay le roy de Danemarche accompaigné de quatre ducs, telz comme l le duc de Pomere, le duc de Wotilgast et les deux frères de Zasseme, enssamble deux archevesques et trois évesques.Et par ung jour de la Penthecouste 2, me fîst seoir à sa table au disner et me présenta son ordre, puis me donna au partir ung drap de soye,mais, le plus honnes- tement que je peulz, je renonchay à son ordre pour ce qu'il estoit lors ennemy des seigneurs de Prusse, je aloye en leur armée que on appelloit pour lors reises.

Item, au retour de Werdinghebourg, pour m'en retour- ner en Prusse, m'en revins par le chemin dessusdit à ung port de mer nommé Cokene 3, qui siet à quatre lieues de Roschilt. Et de là, par une nuit Saint- Jehan 4, m'en allay à ung marchié de chevaulz qui estoit à Ritristede 5, je achetay quatre chevaulz 6, lesquelz je mis en mer, dessus ung bateau, audit port de Cokene, et les ramenay au dessusdit port de Danzique en Prusse.

1 C'est à sçavoir (A).

* 6 juin 1413, comme l'a établi Lelewel. 3 Kioge, au sud-ouest de Copenhague.

* 24juiu 1413. (Lelewel).

5 il ne paraît pas inpossible qu'il s'agisse encore une fois de Ring- sted. G. de Lannoy était revenu à proximité de cette ville, et l'on ne trouve autour de Kioge aucune autre localité dont le nom se rapproche de celui du texte. Les marchés aux chevaux se tenaient d'ordinaire dans des villes ou bourgs d'une certaine importance. De plus, l'auteur parle de Ristristede (mot probablement mal lu par le copiste) comme s'il s'agissait d'un poiat déjà connu.

8 Le ras. A omet ici par erreur les 9 mots qui précèdent. Il y a aussi dans ce paragraphe plusieurs omissions de mots qui sem- blent faites en vue de la concision.

1415. ET AMBASSADES. 25

Item, de Danzique, m'en ralay devers le grant maistre à Mariembourg, sur le Wissele, et de Mariembourg à Melum- ghe *, il y a quatre lieues. Et depuis, avecq ledit grant maistre, qui bonne chière me faisoit, m'en alay avecq luy esbatre en pluisieurs de ses villes, cours et chasteaulx de leurs seignouries, et revins à Melumghe, qui est très belle petite ville et commanderie, assise sur deux rivières.

Item, de Melumghe, m'en alant vëant païs, alay passer par les villes de Kinseberch 2, Wauwembourg 3 et Bran- dembourch 4. Puis vins à Keininczeberghe 5 qui est grosse ville assise sur une rivière 6 et y a deux fermetez et ung chastel, et appartient au mareschal de Prusse, et voit on en celle ville les armes, le lieu et la table d'honneur du temps des reises de Prusse 7 ; sy a de Melumghe à Keininczeberghe dix sept lieues 8.

* Lelewel pense qu'il s'agit ici d'une erreur de copiste, et qu'il faut lire Oelvinghe, forme ancienne d'Elbing. Cette leçon paraît fort vrai- semblable, et la situation d'Elbing convient au récit.

* Petite localité qui porte aujourd'hui le nom de Konigshagen, entre Elbing et Frauenbourg, cité plus loin.

3 Frauenburg, anciennement Vrauwenburg, au nord-est d'Elbing.

* Brandenburg, sur le Frische HafF, au sud-ouest de Konigsberg.

5 Konigsberg. L'orthographe de Ghillebert de Lannoy semble aroir pour but de rendre aussi exactement que possible, pour un lecteur français, la prononciation allemande. Il en est de même pour beaucoup d'autres noms propres, que ce voyageur écrit évidemment d'après le son.

6 Item, de Melungue, m'en allay vëant pays à Keuninczenberghe en Prusse, et y at XVII lieues et passai-ge par Kinzeberghe, par Wouwembourcq, par Brandembourghe qui est commenderie, et est la ville de Keuninczberghe moult grosse, sur une rivière assyze (A).

7 Notre ms. écrit : Prussy. J'ai suivi le ms. A. La forme Prusci (Prussiens) s'était répandue par l'usage de la langue latine.

8 on solloit jadis couvrir la table d'honneur, au temps des rèses de Prusse (A). Le reste de l'alinéa manque dans ce manuscrit.

VOY. ET AMB. 2

26 VOYAGES 4413.

Item, de Keininczeberghe, retournay à Danzique, et en iceluy temps vindrent nouvelles que les seigneurs de Prusse feroient rèse, sur Testé \ sur le roy de Poulane 2 et sur le duc de Pomère 3 qui favorisoient les Sarrasins 4. Sy me party dudit lieu de Danzique avecq lesditz seigneurs qui avoient assamblé d'un costé quinse mille chevaulz et de l'autre costé six mille chevaulz, sans les gens de pie, dont il y avoit grant nombre 5. Et m'en alay avecq eulz en armes parmy les forestz de Prusse, l'espace de huit jours 6,costiant les frontières de Poulane, et entrèrent à puissance en la duché de Pomère ilz furent quatre jours et quatre nuitz, ilz ardirent bien cincquante villes à clocquiers 7 et prin- drent proye de bestial grant nombre.

Item, vindrent depuis devant une ville fermée nommée Polleur , assise en la Masoen 8, laquelle fut asssaillie moult vaillamment, et par force d'armes prindrent de trois

4 Rèse d'esté (A).

* Pologne.

* Poméranie.

* Tout ce qui n'était pas chrétien était taxé alors de Sarrasin.

5 D'uug cousté quinze mille chevaulx sans les gens de pied, et d'aultre cousté, aultres six mille chevaulx, aussy sans les gens de pied, dont il y avoit grant nombre (A).

6 Serrure avait imprimé : Parmy les forestz de Prusse de huit tours. Notre ms. porte : de huit jours. Le ms. A est plus clair , j'ai admis sa version.

7 Ce sont « certainement, dit Lelewel, les hameaux paroissiaux. Même par cette interprétation, le nombre est exorbitant par la Pomé- ranie. Simple exagération de pillards. »

8 Massovia, ancien duché, aujourd'hui Massow, au nord-est de Stettin.

1413. ET AMBASSADES. 27

portes les deux l, mais ceulz de la ville 2 se dépendirent sy vaillamment qu'il y eut moult de gens mors et navrez et que fînablement il convint à noz gens eulz retraire sans prendre la ville. Auquel assault me fut donné 3 l'ordre de chevallerie par la main d'un noble chevallier nommé le Ruffe 4 de Palleu, et eus 5 illecq le bras perchié d'un vire ton très durement.

Item, vindrent par devant une autre ville fermée faire aucunes escarmuches, et de là, sans plus faire, s'en retour- nèrent en Prusse, et moy m'en revins à Dansique. Sy dura laditte reise seise jours 6. Et tantost après le retour d'icelle, fut le hault maistre,qui par maladie estoit demouré à Mariembourg, prins prisonnier par le mareschal et autres commandeurs, ses hayneurs. Sy fut dégradé et déposé de son estât pour aucunes defFautes qu'ilz luy imposoient, et

1 Par trois portes qu'il y avoit, les deux (A).

2 Ceux de dedens (A).

3 Et à iceluy assault fu blessiez et recheus Tordre, etc. (A). Le ms. A fait dans ce paragraphe plusieurs omissions de mots et légers changements, peu importants à noter.

* Russe (A).

5 Et y eus (A).

6 Ces expéditions, au dire de Lelewel, sont d'une certaine valeur, non pas à cause de leur grande importance, mais en ce qu'elles accusent l'Ordre de la rupture de la paix ou de l'armistice. «L'histoire de l'ordre teutonique, par un chevalier de l'ordre, publiée en F/86, n'en fait aucune mention... Les historiens polonais ignorent de même ces hosti- lités— La Pologne ne donnait aucun motif à rupture ; cependant le grand-maître Henri de Plauen... faisait des irruptions dans le -territoire des alliés. Car ces reises ont eu lieu sans aucun doute, de Lannoy ne les a pas inventées. » Ghillebert apporte donc ici une preuve à l'histoire.

28 VOYAGES 1415.

fut rais en une forte tour l il fut grant temps plain d'im- pacience, mais depuis, ung peu après ce, se rafferma et luy fut rendue une petite commanderie 2, puis fut mis hors de prison, mais finablement il morut 3 de doel et d'anoy 4.

Item, assez tost après, me partis de Dansicque en Prusse, pour m'en aller ou païs de Liufflant 5, pour estre dans la reise d'y ver. Sy m'en alay à Keininczeberghe, il a trente trois 6 lieues, et de à le Memmelle 7 qui est commanderie assise sur la rivière de le Memmelle, qui est molt grosse. Et y a ung chastel qui est le derrain chastel de Prusse vers les frontières de Sammette 8, et costie on la mer, à main senestre, en cheminant de Keininc- zeberghe, et, à la main dextre, une autre grosse rivière, et nomme l'on ce chemin le Strang9, et y a de Keininczeberghe jusques à le Memmelle dix-huit lieues.

Item, quant on a passé oultre ledit Strang, on entre ou païs de Sammette, mais on treuve bien douse lieues de désertes solitudes, sans trouver quelque trace de humaine

4 Grosse tour (A).

* Et depuis, après ce que ung pou se reformat, luy fut une petite, etc. (A).

s Fut mis hors, mais enfin il morut, etc. (A).

4 La déposition de Henri de Plauen , accusé d'avoir favorisé l'hérésie de Wiclef, est du 11 oct. 1413. Il ne mourut que 7 ans après.

6 En allemand Livland, Livonie. e Vingt et deux (A).

7 Memel.

s Samogitia, comme plus haut. 9 Strant (A).

1413. ET AMBASSADES. 29

habitacion l tousjours costoyant la mer à main senestre *. Et est nommé cedit désert le Strang de Létaoen 3, nonobstant ce que ce soit 4 du païs de Sammette.Et passay parmy lepaïs de Correlant 5, qui appartient aux seigneurs de Liuflant 6, lesquelz sont subgectz aux seigneurs de Prusse, et vins à une ville nommée le Live 7, assise sur une rivière nommée le Live, laquelle départ les pais 8 de Correlant et de Sam- mette. Et y a douse lieues de laditte Memmelle jusques à laditte Live 9.

Item, de le Live, en Correlant, m'en allay à Righe 10, en Liuflant, par pluisieurs villes, chasteaux et commanderies, aussy appartenans aux seigneurs de Liuflant. Et premier par Gurbin ll qui est chastel, puis par Guldinghe 12 qui est ville fermée, par Cando, 13 chastel, et autres villes et chas- teaux ou païs de Correland et de Sammette 14, appartenans aux seigneurs de Liuflant. Et par pluisieurs villaiges des

' Le commencement de cet alinéa varie un peu dans le ms. A.

2 Notre ms. met ici : à main dextre, mais Lelewel avait déjà remar- qué que c'était une erreur. Le ms. A vient donner raison au savant. J'ai admis sa version.

* Lithuanie.

* Notre ms. porte : nonobstant que c'est. J'ai préféré la version A.

5 Courlande.

6 Livonie.

Libau, sur la Baltique.

* Notre ms. dit : Le pays. J'ai admis la version A.

9 Le m s. A met partout : La Live.

10 Riga.

M Grobin.

" Goldingen.

15 Candau des cartes modernes, à l'ouest de Riga.

44 Le ms. A omet : de Samette.

30 VOYAGES 1415.

Zamegaelz \ des Corres et des Lives, lesquelz ont chascun ung langaige à part eulz 2. Et passay, à deux lieues près de Righe, une grosse rivière appellée Tzamegaelzara 3, et arrivé à Righe, qui est port, chastel et ville fermée et la ville capitale du pais, et le maistre de Liuflant fait sa résidence. Et y a de Live en Correlant jusques à cinc- quante lieues.

Item, ont lesdis Corres, jasoit ce quilz soient cristiens natifz par force 4, une secte que après leur mort ilz se font ardoir en lieu de sépulture, vestus et aournez chascun de leurs meilleurs aournemens5, en ung leur plus prochain bois ou forest qu'ilz ont, en feu fait de purain bois de quesne6. Et croyent, se la fumière va droit ou ciel, que l'âme est sauvée, mais, selle va soufflant de costé, que lame est périe 7.

Item, à Righe, trouvay le maistre le Liuflant, seigneur de Correlaud 8, lequel est soubz le maistre de Prusse, et n'y

1 Les Semigals.

* « Ces quatre langages, dit Emile Gachet, dont trois sont des dia- lectes de la langue lettonne, et dont l'autre a, dit-on, certains rapports avec le magyare, ces quatre langages sont parlés encore aujourd'hui dans ces contrées. »

3 La Diina. C'est, dit Lelewel, le mot Semigals-Ara, rivière des Semigals.

4 Le ms. A supprime les mots : natifz par force. Le chapelain de Ghillebert l'aurait-il fait avec intention ?

5 Leurs meilleurs habitz, cateux et joueaulx qu'ils ayent (A).

6 En feu de bois de chaisne (A).

7 Perdue (A).

8 Le maître provincial était alors Conrad de Vietinghoff. 1404-1410 (Lelewel).

1415. ET AMBASSADES. 31

trouvay point de reise. Sy entreprins par le moyen dudit maistre, de m'en aller en la grant Noegarde * en Russye, et m'en allay devers le land mareschal qui estoit à une ville à sept lieues, près d'une ville que l'en nomme Zeghe- walde 2.Et de en avant, je m'en allay tousjours parle païs de Liuflant, de ville à autre, parmy les chasteaux, cours et commanderies dudit maistre de l'ordre, et passay à une grosse ville fermée nommée Winde 3, qui est commanderie et chastel, et à Weldemaer 4 aussy, qui est ville fermée, et à Vellin qui est ville fermée 5 et commanderie, et à Wis- teen 6 qui est commanderie et villaige. Et de à une ville fermée et commanderie et chastel, située sur la frontière de Russie nommée le Narowe 7, parmy laquelle prend son cours la rivière nommée Narowe 8, qui est grosse rivière et de laquelle la ville prend son nom. Et départ icelle rivière en ce lieu 9 les païs de Liuflant et de la Russie appartenant aux seigneurs de la grant Noegarde. Et y a de Righe jusques à le Narowe quatre vins milles de long, sy treuve on en ce chemin les gens de quatre manières de

1 Novogorod.

* Segewald, au nord-est de Riga.

5 Wenden des cartes modernes, à peu près au centre de la Livonie.

* Wolmar, en latin Woldemaria.

5 Ces sept derniers mots ont été omis dans l'édition Serrure. 0 Witstein, Wittenstein, Weissenstein : la pierre blanche, château- fort bâti au moyen âge, en Livonie. 7 Narwa, près du golfe de Finlande.

* La Narowa. Les notes de l'édition des bibliophiles de Mons pla- cent cette rivière en Danemarck, ce qui ne peut être.

9 La phrase comprise entre les deux chiffres de note 7 et 9, est ainsi réduite dans le ms. A : il cueurt une grosse rivière aussy nommée la Narowne, laquelle départ en ce lieu, etc.

32 VOYAGES 1413.

langaiges, c'est à sçavoir, les Lives, les Tzamegaelz, l les Loches et les Eestes. Et costie on, à main senestre, entre Wisteen et le Narowe, la mer de Liuflant et de Russie, desquelz ditz païs on voit d'une vëue, quant on vient sur la mer devers laditte Narowe, la cité 2.

Item, de passay oultre la rivière de le Narowe et entray ou païs de Russie et illecque montay sur sledes 3, pour les grans nesges et froidures qu'il faisoit Et y a ung chasteau de Russie, nommé Nyeuslot 4, qui siet à six lieues de le Narowe. Et de Nyeuslot alay tousjours parmy le païs de Russie et passay par aucuns villaiges et chas- teaux assis en désers païs, plains de forests, de lacs et de rivières, puis arrivay en la cité de la grant Noegarde 5. Et y a dudit chasteau de Nyeuslot jusques à la grant Noe- garde vingt et quatre lieues de long 6.

Item, est la ville de la grant Noegarde merveilleusement grant ville, située en une belle plaine, avironnée de grans forests et est en bas païs parfont de eaues 7 et de places maresqueuses, et passe par le milieu de laditte ville une très grosse rivière, nommée Wolosco 8, mais est la ville

1 Zamedaels (A).

* Les mots : La cité, manquent dans A.

5 Sledes, Sledy, appellation russe des traîneaux (Lelewel).

* Neuschloss : le château neuf, sur le bord du lac Peipus. 8 Novogorod.

6 Trente lieues d'Allemaigne (A).

7 Assize en plaine entre grans forests et pays moult basse et pro- fonde d'eaues, etc. (A).

8 Qu'on écrit aujourd'hui, sur les cartes officielles, Wolchow.

1415. et ambassades. 35

fermée de meschans murs, l fais de cloyes et de terre, com- bien que les tours sont de pierre. Et est une ville franche et seignourie de commune, sy ont ung évesque, qui est comme leur souverain. Et tiennent aussy tous les autres Russes de la Russie 2, qui est moult grande, la loy cris- tienne en leur créance, sy comme les Grecs. Et y a dedans laditte ville trois cens et cincquante esglises. Et ont ung chastel assis sur laditte rivière la maistre esglise de Sainte- Sophie qu'ilz aourent est fondée, et demeure leur dit évesque.

Item, y a dedens laditte ville moult de grans seigneurs qu'ilz appellent Bayares. Et y a tel bourgeois qui tient bien de terre deux cens lieues de long, riches et puissans à merveilles, et n'ont les Russes de la grant Russie autres seigneurs que iceulxpar tour, ainsy que le commun veult3. Et est leur monnoye de keucelles 4 d'argent, pesans environ six onces, sans emprainte, car point ne forgent de monnoye d'or 5. Et est leur menue monnoye de testes de gris et de martres. Sy ont en leur ville ung marchié ilz vendent et achatent leurs femmes, eulz de leur loy, mais nous les francs cristiens ne l'oserions faire, sur la vie6. Et changent7

1 Et queurt parmy en la moyenne de laditte ville une grosse rivière nommée le Woloswo, fermée de meschans murs. (A).

* Tous les autres de la Russie (A).

* Et n'ont aultre roy et seigneur que le grant roy de Musco, sei- gneur de la grand Russye, lequel ilz retiennent pour seigneur quant ilz veullent, et quant ilz veullent, non. (A).

* Keucelle , lingot. Les Novogorodiens n'avaient pas de numéraire alors. « Leur monnaie, dit Lelewel, n'apparut que vers 1420. »

8 Les 9 derniers mots sont omis dans A.. 6 Sur paine de vie (A).

* Notre ms. dit : achatent. J'ai préféré la version A.

54 VOYAGES 1415.

leurs femmes, l'une pour l'autre, pour une keucelle d'argent ou deux, ainsy comme ilz sont d'acord que l'un donne de saulte 1 à l'autre. Et ont deux officiers, ung duc et ung bourchgrave, qui sont gouverneurs de laditte ville, lesquelz gouverneurs sont renouveliez dan en an. Et illecq alay devers ledit évesque et lesdits seigneurs.

Item, ont les dames deux trèches de leurs cheveulz pendans derrière leurs dos, et les hommes une trèche. Sy fus neuf jours en laditte ville et me envoyoit ledit évesque chascun jour bien trente hommes chargiez de pain, de chars, de poisson, de fain 2, de chinade 3, de cervoises et de miel 4. Et me donnèrent les dessusditz duc et bourgrave 5 ung disner, leplusestrange et le plus merveilleux que je vëis oncques. Et fist cest y ver sy froit que chose merveilleuse seroit à racompter les froidures qu'il y faisoit, car il me failly partir pour le froit 6.

Item, une merveille de froit y avoit que, quant7 on che- vauchoit par les forests, on y oyoit crocquier les arbres et fendre du hault en bas, de froit. Et y vëoit on les crottes

* Soulte (A). On dit encore : la soulte.

* Foin (A).

s Chynaide(A). Avoine.

* Servoise de mielz (A).

Lesdits susnommez (A).

8 L'hiver de 1412 à 1413 fut des plus doux, c'est celui de 1413 à 1414 qui eut un froid si rigoureux. C'est une preuve de plus que donne Lelewel pour rectifier la date.

7 Item, est une merveillieuse chose des froideurs qu'il y avoit que quant, etc. (A).

1415 ET AMBASSADES. 35

de la fiente des chevaulz, qui estoient sur la terre engellées, saillir contremont, de froit. Et, quant on dormoit de nuit oudit désert, on y trouvoit au matin sa barbe et ses sourcieux et paupières engelées de l'alaine de Tomme et plaines de glachons, sy que au resveillier à paines povoit on ouvrir sesyeulz.

Item y une autre merveille de froit y vëy de long ung pot de terre plain d'eau et de char \ mis au feu par ung matin sur ung lacq ou désert, que je vëis l'eaue boullir à l'un des lez du pot et engeler à glace à l'autre lez.

Itemf ung autre merveille y vëy de froit, de deux tasses d'argent pesans trois mars de Troye dont j'avoye puisié eaue de nuit en ung lacq dessoubz la glace pour boire 2, en maniant icelles à mes mains chauldes, estre engelées à mes dois, et, tantost icelles widies, mis l'une en l'autre, estre engelées enssamble tellement qu'en prenant l'une, sourdre les deux par force de gelée.

Item, on ne vent riens en y ver, au marchié de la grant Noegarde, de vitaille, soit poisson, soit char de pourceau ou de mouton5, ne volille nulle, que tout ne soit mort et engelé. Et y sont en tout le païs les lièvres tous blans en y ver et tous gris en esté 4.

* Y vëy d!ung pot de chair plain d'eau (A;.

2 A partir d'ici, la fin de ce paragraphe est ainsi rédigée dans le ms. A : Estre engellées âmes dois et dessoubz les deux grans icelles sourdy et levay par force de gelée.

3 Soit de poisson, de pourceau ne mouton (A).

* Gachet remarque que, c'est « tout bonnement une observation

36 VOYAGES 1415.

Item, sont tons les seigneurs de laditte grant Noegarde puissans de quarante mille chevaulz et de poeuple de piet sans nombre, et font souvent guerre à leurs voisins, par espécial aux seigneurs de Liuflant, et ont gaigniet pour le temps passé l pluisieurs grans batailles.

Item, partant de laditte grant Noegarde, pour vëoir monde, m'en alay sur siècles, en guise de marchant, en une autre grosse ville fermée du royaume et seignourie de Russie, nommée Plesco. Et y a trente lieues d'Allemaigne à passer par grans forests de laditte Noegarde jusques à Plesco 2.

Item, est Plesco moult bien fermée de murs de pierres et de tours, et y a ung chasteau moult grant, nul francq cristien ne peut entrer qu'il ne lui faille 3 morir 4. Et siet laditte ville en escut sur deux grosses rivières, c'est à sçavoir le Moede et Plesco 5, et est seignourie à part luy dessoubz le i\>y de Moeusco. Et avoient, ou temps que je fus là, exillé et enchassié leur roy que je vèy en la grant Noegarde. Et

incomplète. « Car il y a en Russie une espèce de lièvres blancs et une de lièvres gris que Ion a confondus. » Lelewel cite un tej.te latin d'une description de la Livonie, publiée par les Elsevirs, qui prouve que cette faute d'observation n'est pas de Ghillebert, qui n'a fait que suivre une opinion vulgaire que l'on trouve « répétée sans fin ».

* Du temps passet. (A).

* Pskow, chef-lieu de gouvernement au sud-sud-ouest de Pétersbourg. 3 nul ne peut entrer qu'il ne faille, etc. (A).

* Ce passage rappelle un épisode du roman en prose du XIIe siècle Perceval le Gallois, t. I, p. 202, édition des bibliophiles belges.

* Ces rivières s'appellent aujourd'hui la Velika et la Pskova, ainsi que Ta remarqué Lelewel.

1415. ET AMBASSADES. 37

ont les Russes (ficelle ville leurs cheveulz longs espars sur leurs espaulles. Et les femmes ont ung ront déadême derrière leur testes, comme les sains l.

Item, de Plesco, me partis pour m'en retourner en Liuflant et montay, atout mes sledes, sur le rivière de la Moeude. Et de le Moeude, vins sur les glaces d'un moult grant lacq nommé le lacq de Pebées 2, lequel s'estent en lon- gueur de trente lieues et en largeur vingt et huit lieues 3, ouquel lacq sont pluisieurs isles, les aucunes habitées et les autres non. Et fus cheminant sur ledit lacq, sans trouver ville ne maison, quatre jours et quatre nuitz, et arrivay en Liuflant en une moult belle petite ville nommée Drapt 4, qui siet à vingt et quatre 3 lieues de Plesco.

Item, est la ville de Drapt très belle ville et bien fermée, et y a ung chasteau, assis sur trois rivières, et est ung éveschié à part luy , non appartenant aux seigneurs de Liuflant.

Item , de remontay parmy le pais de Liuflant à Zeghewalde devers le lant mareschal, pour avoir saufcon- duit, et passay par Winde 6 et par Woldemar 7 , qui sont

1 Derrière la teste comme ont les sainctz (A).

2 Le lac Peipus.

5 Lequelle at trente lieues de long et dix huict lieues de large (A).

4 Dorpat, aujourd'hui le siège de la grande université allemande de Russie.

5 Trente quatre (A).

6 Les villes mentionnées dans ce paragraphe ont déjà été nommées plus haut.

7 Woldemaire (A). Serrure a imprimé Wildemer.

38 VOYAGES 1414.

villes fermées, et par pluisieurs villaiges desquelz je ne fay point de mencion. Et y a de Drapt à Zeghewalde cinquante lieues l.

Item, de Zeghewalde, me party, pour m'en aler vëoir le royaume de Létau, devers le duc Witholt, roy de Létau et de Samette et de Russie, et m'en alay, tousjours sur mes sledes, en une ville fermée et chastel, en Liuflant, nommée Cocquenhouse 2, qui est à l'évesque de Righe, et y a quinse lieues jusques là.

Item, de Cocquenhouse, montay sur la rivière de le Live 3 atout mes sledes, et vins à ung chastel des seigneurs de Liuflant, nommé Dimmebourg 4, qui est en ce lieu le derrenier chastel qu'ilz ont sur la frontière de Létau 5, et y peut avoir de Cocquenhouse environ quinse lieues.

Item, partant de Dimmebourg en Liuflant, entray ou royaume de Létau en une grosse forest déserte, et cheminay, deux jours et deux nuitz, sans trouver nulle habitation, par dessus sept ou huit grans lacz engellez. Sy arrivay en l'une des cours dudit Witholt nommée la Court-le-roy 6. Et y a de Dimmebourg en Liuflant jusques quinse lieues.

1 La distance de cinquante lieues de Dorpat à Segewald est exagérée

* Kockenhausen, sur la Diina. 3 La Dûna.

* Dunaburg. B Lithuanie.

6 Ce doit être Swenzjany.

1414. ET AMBASSADES. 39

Item, de la Court-le-roy, passay parmy pluisieurs vil- laiges, grand lacz et forests, puis vins l à la souveraine ville de Létau, nommée le Wilne 2, en laquelle a ung chastel situé moult hault sur une savelonneuse montaigne, fermée de pierres et de terre, et le masonnaige de dedens est tout édifié de bois. Et s'envient la fermeté dudit chasteau du hault de la montaigne à deux lez fermée de murs jusques en bas, en laquelle fermeté sont encloses pluisieurs maisons. Et oudit chastel et fermeté se tient coustumièrement ledit duc Witholt, prince de Létau, et y tient sa court 3 et sa demeure. Et court demprès ledit chastel une rivière qui tire et maine son cours et ses eaues parmy la ville d'embas, laquelle rivière se nomme le Wilne4. Et n'est point la ville fermée, mais est longue et estroitte de hault en bas, très mal amaisonnée de maisons de bois 5. Et y a aucunes esglises de bricque. Et n'est ledit chastel sur la montaigne fermé que de bois par bolvercques fais à manière de murs 6.

Item, y a de la Court-le-roy jusques à la ville de Wilne douse lieues. Et sont les gens dudit royaume cristiens nez nouvellement par la constrainte des seigneurs de l'ordre de Prusse et de Liuflant, et ont es bonnes 7 villes

1 Parmy pluisieurs villaiges et très grandes forestes, et vins, etc. (A).

* Wilna.

3 Et au dict chastel et fermeté tient coustummièrement le dict ducq Wittolt, prinche de Leuttau, sa courte, etc. (A).

* Et y queurt une revière emprés le dict chastel, laquelle vat parmi la ville d'en bas, appellée la Wilne. (A).

8 Ammaysonnée toute de bois (A).

6 Dessoubz la montaigne que de bois par boulleur, faiz en guise de murs (A).

1 Grosses (A).

40 VOYAGES 1414.

esglises fondées, et aussy par les villaiges en font fonder de jour en jour, et y a oudit pays de Létau douse 1 évesquiez. Et ont ung langaige à part eux. Et ont les hommes leurs cheveulz longs et espars sur leurs espaules, mais les femmes sont aornées simplement aucques 2 à la coustume de Picardie.

' Item, est Létau païs désert, à la pluspart plain de lacz et grans forests, et trouvay en laditte ville de Wilne deux des seurs de la femme dudit duc Witholt, sy alay devers elles.

Item, au départir de le Wilne, pour m'en retourner en Prusse, m'en alay parmy le royaume de Létau, le chemin qui s'ensieut : premier à une très grosse ville en Létau, nommée Trancquenne 3, malement maisonnée de maisons toutes de bois 4, et non point fermée. Et y a deux chasteaulz dont l'un est moult viel, fait tout de bois et de cloyes de terre placquies, et est ce viel chastel assis 5 sur ung costé d'un lacq, mais d'autre part siet en plaine terre. Et l'autre chastel est en la moyenne d'un autre lacq, au trait d'un canon près du viel chastel, lequel est tout neuf, fait de bricque à la manière de France G.

1 Troys (A).

* Et les hommes leurs cheveulx espars sur les espaulles, et les femmes simplement wacquez, etc. (A).

5 Traquene (A). Troki, à l'O-S-O. de Wilna.

4 Mal maysonnée toutte de bois (A).

5 Dont l'un est moult viel, tout de bois de cloyes et de terre, assis, etc. (A).

6 Et est tout, neuffe faict de briqhes à la guise de France (A).

1414. ET AMBASSADES. 41

Item, demeurent en laditte ville de Trancquenne et au dehors en pluisieurs villaiges, moult grant quantité de Tartres, qui habitent par tribut, lesquelz sont drois Sarrasins, sans avoir riens de la loy de Jhésucrist, et ont ung langaige à part nommé le Tartre. Et habitent sambia- blement en laditte ville Allemans, Létaus \ Russes et grant quantité de juifz, qui ont chascun langaige espécial. Et est laditte ville au duc Witholt. Sy a de le Wilne jusques sept lieues.

Item, tient ledit Witholt, prince de Létau, ceste ordre d'honneur parmy son pays que nulz estrangiers, venans et passans par icelui, riens n'y despendent, ains leur fait le prince délivrer vivres2 et les conduire sauvement partout ilz veulent aller parmy ledit païs, sans coustz et sans frais. Et est ledit Witholt moult puissant prince, sy a conquesté douse ou trèse que royaumes, que païs, à l'espée. Et a toudis dix mille chevaulz de se selle, appartenais pour son corps.

Item, en laditte ville de Trancquenne, y a ung parcq enclos, ouquel sont 3 de toutes manières de bestes sauvaiges et de venoisons dont on peut finer es forests et marches de par de là. Et sont les aucunes comme boeufz sauvaiges, nommez ouroflz, et autres en y a comme grans chevaulz nommez w es elz4 et autres nommez liellent 5, et y a chevaulz

4 Lithuaniens.

2 Quel nul estrangier qui y viegne n'y despende rien et leur fait délivrer vivres, etc. (A).

3 il y at (A).

* Weselz : on appelle dans les langues germaniques l'âne : ezel.

5 Cheval hellent : on dit en français l'élan.

VOY. ET AMB. 3

42 VOYAGES 1414.

sauvaiges, ours, porcz, cerfz et toutes manières de sau- vagines.

Item, de Trancquenne, m'en vins à ung chasteau et villaige nommé Posur l? situé sur la rivière de le Mem- melle *, qui est moult grosse rivière. Et est ledit chastel moult grant, tout de bois et de terre, et est moult fort assis, de l'un des lez, sur une montaigne moult reste, chéant sur laditte rivière, mais à l'autre lez est situé en plaine terre. Et là, en cedit chastel, trou va y le duc Witholt, prince de Létau, sa femme et sa fille, femme au grant roy de Musco, 8 et la fille de sa fille4. Et estoit ledit duc venus en ce lieu là, comme il a de usaige de faire, pour chasser une fois l'an es

1 Pousseur (A). Lelewel dit qu'il n'a pu déterminer la situation de ce château. Il ajoute que les noms de Pozur, Pozary, Pozory, Poszary sont communs en Lithuanie. Il nous paraît évident, d'après l'itinéraire général de notre voyageur, que Posur devait être voisin du coude du Niémen, près du bourg actuel de Ruraschischki. Mais de Lannoy fait la distance trop petite. Lelewel propose de lire 15 lieues au lieu de 5, entre Troki et Poseur. Cette correction ferait accorder les autres données.

* Le Niémen de nos cartes : Memel est le nom allemand et Niémen le nom slave. Cette rivière a fait de bonne heure la limite des deux races. Niem désignait, pour les slaves, les nations teutoniques.

5 L'épouse de Witholt s'appelait Anne, elle mourut en 1417. Sa fille, Sophie, avait épousé en 1390 le Tzar de Moscou, Basile II. La Tzarine de Moscou s'appelait Anne comme son aïeule. Ces détails sont de Lelewel qui suppose que ce voyage avait pour but le mariage de la jeune Anne avec Jean Paléologue. Gachet ajoute que Vassili Dmi- driewitich, étant prisonnier de Withold, avait été forcé par lui d'épouser sa fille Sophie.

* Prince de Leuttau, et sa femme et la fille du grand roy de Musco, fille de sa fille (A;.

1414. ET AMBASSADES. 43

dittesforests, les y vers, et s'y tient trois sepmaines ou ung mois chassant, sans entrer en nulles de ses maisons ne villes. Et y a de Trancquenne jusques audit chastel de Poseur cincq lieues.

Item, après que me partis de Poseur, m'en vins à une autre grosse ville fermée, nommée Cauve \ et y a ung moult beau gros chastel, assis en estut sur le rivière de le Memmelle et siet à douse lieues de Poseur.

Item, me partis de Cauve, en Létau, alant tousjours sur la rivière de le Memmelle avecq mes sledes et passay par devant deux chasteaulz dudit royaume de Létau. Et de celle rivière de le Memmelle, entray sur une autre rivière nommée le Memmelin 2. Et puis, passant parmy païs moult désert, par grans forests et grandes rivières, yssy hors du royaume de Létau et rentray ou païs de Prusse, sy arrivay à ung gros chastel et petite ville fer- mée de bois, appartenais aux seigneurs de l'ordre de Prusse, nommée Ranghenyt 3, qui est ung couvent et com- manderie, et y a de Cauve en Létau jusques à laditte ville de Ranghenyt xvj lieues.

Item, de Ranghenyt, retournay à Keininczeberghe 4,

' Kovno, sur le Niémen.

* Lelewel croit qu'il s'agit d'un affluent, qui aurait changé de nom, de la petite rivière Szeszupa. Il nous paraît plus vraisemblable qu'il s'agisse de la Szeszupa elle-même.

3 Ragnit, près de Tilsit.

* Konigsberg, comme plus haut.

44 VOYAGES 1414.

puis remontay l sur une mer de doulce eaue, nommée le Haf, 2 et vins, sur sïedes tousjours, sur ledit Hafqui encores estoit moult engelé, jusques en la ville de Dan- zicque 3, en Prusse. Et contient ledit Haf vingt quatre lieues de long et dix ou douse lieues de large. Et costie on le grant chemin de Danzicque à Keininczeberghe, il y a vingt et sept lieues par terre à aler quant on va jus du Haf4.

Item, au retour que je fis en laditte Danzicque, faillirent les grandes gelées et les nesges, qui avoient duré vingt et sept 5 sepmaines, et fut environ l'entrée de mars qu'il des- gella sy fort qu'il me convint laissier mes sïedes et remonter sur mes chevaulz. Et fit cette saison sy grant froidure es païs de Russie, de Létau et de Liuflant, que moult de poeuple morut et engella de froit.

Item, de Danzicque, m'en revins à Marienbourg et prins congié aux hault maistre et seigneurs 6 de l'ordre 7, et puis me party pour aler ou royaume de Poulane 8, devers le roy

4 A Keuninczberghe, il y at saicz lieues, et de Keunincz- berglie remontay, etc. (A).

1 Orthographié aujourd'hui : Haff. 3 Dantzig.

* Lelewel remarque ici que de Lannoy prend un grand soin de déterminer exactement les distances et qu'il y réussit.

5 Lelewel pense que c'est 17 semaines qu'il faudrait lire.

6 Après la déposition de Henri de Plauen, Michel de Sternberg avait été élu grand maître le 9 janvier 1414.

7 Au grand maistre des seigneurs, etc. (A).

Pologne.

1414. ET AMBASSADES. 45

de Poulane, pourvëoir sa court, son estât et son païs. S y m'en allay parmy le païs de Prusse, tant que je vins à une moult belle et riche ville fermée, et chastel, couvent et commanderie, nommée Thore \ située sur la rivière de le Wisle 2. Et départ laditte rivière, en ce lieu là, les païs de Prusse et de Poulane. Et passay par ung chastel nommé Ingleseberch 3 ouquel on tenoit le hault maistre qui la saison devant avoit esté dégradé et demis de sa seignourie, et alay devers luy pour le visiter en sa misère \ dont j'en euz grant pitié. Et y a de Danzicque jusques à Thore vingt lieues.

Item, dudit lieu de* Thore, envoyay devers le roy de Poulane pour avoir ung saufconduit à aler devers luy, pour ce que 5 j'avoie esté armé en ladevantditte reise de Prusse contre le duc de Pomer 6, auquel ledit roy avoit esté aydans et envoiay devers luy jusques à Traco 7, il y a soixante lieues. Et endsmentiers 8, de laditte ville de Thore, m'en alay esbatre à une autre grosse ville fermée en Prusse 9 nommée Columiene 10, sur le Wisle, à sept lieues de Thore, qui est ung païs à part luy. Et de là, à une lieue et demie,

1 Thorn.

* Appellée Thore, assize sur la revier de Vueslo (A). Cette rivière est la Vistule.

5 Château dans le Culmerland, province de Prusse occidentale.

* Et l'alay illecq visiter en sa misère (A). 8 Pour tant que (A).

6 Poméranie.

7 Cracowe(A).

8 Endementrans (Ed. S). Et entrant de, etc. (A).

9 De Prusse. (Ed. S).

i0 Culm, en latin Culmina.

46 VOYAGES 1414.

m'en allay à ung chastel et commanderie nommé Albenhoux \ on aoure sainte Barbe, et y a l'un des bras et une partie du chief de la benoitte vierge, et y a moult beau pélerinaige. Et de là, fus mené sur le rivière de le Wisle, à une lieue de Thore, en une islette jadis, du temps que tout le païs de Prusse estoit mescréant, les seigneurs des Blans Manteaux, de l'ordre de Prusse, firent leur première habi- tacion sur ung gros foeullu arbre de quesne, assis sur le bort de la rivière, ilz firent ung chastel de bois et le fortefièrent de fossez autour arrousez de laditte rivière, dont depuis par leur vaillance, à l'ayde et retraitte dudit chastel, concquirent tout le païs de Prusse et le mirent à nostre créance, et est ce lieu nommé Aldenhoux.

Item, de laditte Thore, m'en alay esbattre en pluisieurs chasteaux et villes de entour, appartenans ausdis sei- gneurs de Prusse. Et, mon saufconduit venu, passay oultre la rivière de le Wisle et entray ou royaume de Poulane. Sy arrivay à une ville fermée nommée Callaiz 2, en laquelle je trouvay ledit roy de Poulane et de Traco 3, qui estoit illecq venuesbatre 4pour chassier en ses forests, et fus huit jours devers luy par les festes de Pasques 5.

1 Albenhouze, et plus loin : Aldenhoulx (A). Il faut préférer, avec Lelewel, la leçon Aldenhoux, qui se trouve plus bas. Il s'agit de Althaus ou Althausen, à 8 kilomètres au sud de Culm, mentionnée dans les auteurs du temps pour des pèlerinages à sainte Barbe.

1 Kalisz, à peu près à moitié chemin entre Thorn et Breslau .

3 Oacovie, en allemand Krakau.

1 S 'esbattre (A).

8 Le 7 avril. Lelewel qui suitce voyage particulièrement dans l'histoire de Pologne de Dlugoss, constate que Jagellon fêta la Pâques cette année à Cracovie.

1414. ET AMBASSADES. 47

Item, me fîst ledit roy honneur et bonne chière, et fist à ung jour sollernpnel ung très merveilleux et beau disner, et me fîst seoir à sa table, puis au partir me donna une couppe dorée, armoyée de ses armes, et escripvy par moy lettres de créance au roy de France l , laquelle créance estoit qu'il se complaignoit de luy, qui estoit principal de tous les roys cristiens, pour ce que tous les rois cristiens l'avoient visité par leurs ambaxades depuis sa nouvelle créacion d'avoir esté fait roy cristien, et ledit roy de France non. Et y a de laditte Thore jusques à Callaiz vingt deux lieues.

Item, au partir de Callaiz, prins mon chemin pour m'en aler devers le roy de Béhaigne 2, et me fîst le roy de Pou- lane conduire et mener hors de ses pais de le Sleisie 3 qui luy appartient 4, et arrivay à une moult belle, moult riche et moult marchande ville, située oudit pais et nommée Bresseloen 5. Et de ladessusditte ville jusque à Bresseloen a dix-huit lieues.

Item, de Bresseloen, en Sleisie, vins à une ville fermée en laditte Sleisie nommée Suaydenech 6, qui siet à six 7 lieues

1 La folie de Charles VI et les déchirements de la France dans la lutte des Armagnacs et des Bourguignons expliquent cette interruption des relations diplomatiques.

2 Bohême.

3 L'Eislezie (A). La Silésie, en allemand : Schlesien. * Que appartient au roy de Béhaigne (A).

5 Breslau.

6 Snaidenech (A). Schweidnitz, au sud-ouest de Breslau, en latin Suidnica.

7 Sept (A),

48 VOYAGES 1414.

de Bresseloen. Et trouvay le duc Loys de Brighe, l lequel me fist moult grant feste et honneur et me donna l'ordre et compaignie du roy de Land, 2 dont ilz sont de celle ordre bien sept cens chevalliers, que escuiers, et autant de gen- tilzfemmes, dont il estoit le chief.

Item, me partis de laditte ville de Suaydenech, en Slei- sie, entray ou royaume de Béhaigne et passay par pluisieurs villes, dont pour briefté je ne fay point de mencion. Sy vins en la ville de Praghes 3, qui est la maistre ville4 du royaume de Béhaigne, assise sur une rivière. En laquelle ville je trouvay le roy Jehan et la royne, et fus devers eulx onze jours. Et y a de Sueydenech jusques à Praghes vingt six lieues.

Item, à Praghes y a deux villes, la vielle et la nouvelle, et est moult grande et moult riche. Et en la nouvelle, y a une grosse tour sur laquelle je vèy, en la compaignie et avecq le roy, les reliques très dignes que on y monstre au poeuple une fois l'an, telz comme le fer de la lance et l'un des clauz de nostre seigneur et pluisieurs chiefz de corps sains. Et y avoit lors sy grant poeuple, quand je les vèy, que par le tesmoignaige de plusieurs chevalliers et escuiers il y povoit bien avoir xl.m testes.

4 Louis II, duc de Lignitz et de Briege en 1402, mort en 1436.

(E. Gachet).

i Gachet et Lelewel ne peuvent expliquer cette expression, à moins d'y trouver une locution allemande : le roi du pays : Landkônig.

3 Prague.

* Que c'est la maistresse ville (A).

1415. ET AMBASSADES. 49

Item, estoit alors tout le royaume, pour l'occasion d'un homme prescheur \ nommé Housse, 2 en division l'un contre l'autre, et faisoient guerre grant partie des nobles contre le roy et la royne, et entray oudit païs, mais j'en widay, en grant péril d'estre rué jus.

Item, me party de laditte Praghes pour m'en aler en la duché d'Osteriché 3 devers le duc, et vins à une ville fermée nommée le Berch 4 en Béhaigne, à sept lieues de Praghes. Et sont les minières on tire l'argent du roy de Béhaigne.

L'an mille quatre cens et trèze, moy revenu du voyaige et reise de Prusse, m'en alay en Engleterre pour faire le voyaige de Saint-Patrice, lequel je ne peus pour lors 5 faire, pour ce que je fus détenus 6 et prins en Angleterre. De laquelle prinse, la mercy Dieu ! je fus envoyé quittes et délivres à l'aide de mes bons amis, mais y fus sy longue- ment que je ne peus estre au siège. d'Arras, qui fut en ce temps.

L'an mille quatre cens et quinse, fus en la bataille de Rousseauville 7 navré au genoul et en la teste et couchié

1 D'ung maistre prescheur (A).

* Jean Huss. 3 Autriche.

* Kuttenberg, en slave : Gora Kutna, ou le mont Kutna.

* Je ne peus lors, etc. (A).

6 Retenus (A).

7 La bataille de Ruisseauville ou cTAzincourt.

«*)0 VOYAGES 1416.

avecq les mors, mais à les despoullier, je fus prins prison- nier l et gardé par une espace 2 et mené en une maison près de avecq dix ou douse autres prisonniers, tous impo- tens. Et lors, à une rencharge que fist monseigneur le duc de Brabant, on crya que chascun tuast ses prisonniers, dont, pour avoir plus tost fait, on bouta le feu en la maison, entre nous impotensestièmes. Mais, par la grâce de Dieu, je me trainay hors du feu à quatre piez, je fus tant que les Angles, noz ennemis, revindrent, derechief fus prins et vendu à monseigneur de Cornuaille, cuidant que je fusse ung grant maistre, pour ce que, la Dieu mercy, j'estoye assez honnestement en point, quant je fus pris la première fois, selon le temps de lors. Sy fus mené à Callais et de en Angleterre jusques atant que on sceut qui j'estoie, et lors fus mis à finance, de quoy je paiay douse cens écus d'or et ung cheval décent francs. Et au partir, mon maistre devantdit seigneur de Cornuaille me donna vingt nobles pour racheter ung harnas.

L'an mille quatre cens et sèze, moy revenu de prison, je alay devers monseigneur le duc Jehan, en Bourgongne, lequel me donna la capitainerie du chastel de l'Escluse je, par la grâce de Dieu, regnay trente ans. De là, je revins devers monseigneur le duc Phillippe, lors comte de Charolois et gouverneur des marches de pardecha ou nom de monseigneur son père, lequel me donna l'office des divines provisions. Et fus continuelment avecq luy jus- que à ce qu'il sceut la mort de monseigneur le duc Jehan,

1 Prisonnier tout impotens (A). * Par une espasse de temps (A).

1421. ET AMBASSADES. 51

son père. Et, lorsque monseigneur le duc Phillippe fut duc de Bourgongne, il m'envoya en ambaxade avecq l'évesque d'Arras, qui pour lors estoit à Mante, devers le roy d'Angleterre, pour la paix du roy de France et d'Angleterre, laquelle paix fut faitte xen icelui temps queje vous compte.

L'an mille quatre cens et vingt, fus avecques monsei- gneur le duc Phillippe au siège de Motreau 2, il reprint le corps de monseigneur le duc Jehan, son père, et le fist porter en Bourgongne. De fus au siège de Melun, qui dura cincq mois. Et lors, par le trépas de messire Athéis de Brimeu, premier chambelan, le seau de secret de mon très redoubté seigneur me fut baillié, sans ce qu'il y eut autre premier chambellan . Couchay devant luy l'espace de trois mois, et portay sa bannière deux fois , la cotte d'armes vestue, en bataille rengie avec luy.

Ce temps pendant, emprins le voyaige de Jhérusalem par terre, à la requeste du roy d'Angleterre et du roy de France et de monseigneur le duc Phillippe, principal esmou- veur3. Et lors, fut monseigneur de Roubaix, mon beau- frère, mandé, pour lors estant à Arras, et luy fut ledit seau de secret baillié et délivre.

L'an mille quatre cens vingt et ung, le quatrième jour de may, me party de l'Escluse, moy huitième, c'est à sçavoir : moy, le Gallois Dubois, Colart le bastard de

* Ce qui suit jusqu'à la fin de l'alinéa est supprimé dans le ms. A.

2 Montereau.

3 A la requeste du roy de France, du roy d'Engleterre et de mon- seigneur, principal esmouveur (A).

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Marquette, le bastard de Lannoy, Jehan de la Roe, Aggregy de Hem, le roy d'armes d'Arthois et Copin de Poucque. Et envoiay mes gens, mes bagues et les joyaulz dessusdiz, par mer en Prusse, et m'en alay, moy deuxième, avecq une escarcelle, par terre, aussy en Prusse, et passay parmy Brabant, Gueldres, la Westfale ! les éveschiez de Minstre 2 et de Bremme 3, à Hambouch, à Lubecque, à Wissemar, à Rostok, à Mesunde, à Gripsuole 4, parmy les duchez de Meclembourg, de Bart, de Wougast 5 et de Pomère 6, et par 1 eveschiet de Canin 7, puis vins à Danzicque sur le Wisle 8, je trouvay le grant maistre de Prusse avecq les seigneurs de l'ordre, 9 et luy présentay les joyaulz et lettres dessusdittes. Et fiz mon ambaxade de par les deux roys de France et d'Angleterre; lequel seigneur me fist grant honneur en moy donnant 10pluisieursdisners,puis me donna ung ronssin n et une belle haghenée, et donna au roy d'armes d'Arthois dix nobles l£. Et laissay Aggregy de Hem, mon parent, avecq le hault maistre, nommé messire Micquiel Cocquemeistre, il demoura deux ans pour apprendre alemant.

I La Westphalie.

* Munstre (A).

3 Les évêchés de Munster et de Brème.

* Hambourg, Lubeck, Wismar, Rostock, Stralsund, Greifswald. 5 Wuolgaste (A).

* Les duchés de Mecklembourg, de Barth (près Stralsund), de Wolgast (entre Stralsund et Stettin), de Poméranie.

7 Cammin, sur l'un des estuaires de l'Oder.

8 Dantzig sur la Vistule.

9 Le grand maistre de Prusse et Tordre (A).

10 Et me donnât (A).

II Ronchin (A). Serrure a lu : Roussin. ,s Le Noble était une monnaie d'or.

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Item, de Prusse, m'en alay devers le roy de Poulane >, par la ville de Sadowen 2 en Russie, lequel je trouvay par- font es désers de Poulane, en ung povre lieu, nommé Oysem- my 3,vers lequel je fis mon ambaxade de la paix 4, des deux roys dessus nommez et luy présentay les joyaux du roy d'Angleterre, 5 lequel me fist très grant honneur, et envoya au devant de moy bien trente lieues, pour moy faire venir à ses despens. Et me fist faire oudit désert ung très beau logis tous de vertes foeulles et ramsseaux , pour tenir mon estât emprès luy, 6 et me mena à ses chasses pour prendre ours sauvaiges en vie 7, et me donna deux très frisques 8 disners, l'un par espécial il y avoit plus de soixante paires de metz, et me assist à sa table, et me envoyoit toujours vivres. Et me bailla lettres, que je demandoie de luy, adreschans à l'empereur de Turquie, avec lequel il estoit alyez contre le roy de Hongrie, pour moi faire avoir mes saufconduits parmy la Turquie, mais il me dist que

1 Pologne.

* Saint-Domien (A). Sandomir ou SanJomierz, sur les frontières actuelles de la Pologne et de la Gallicie. C'est à tort selon nous que Lelewel rapporte ce nom à celui du bourg de Sadov-Visnia près de Lemberg.

3 Oiseminy (A). Oziminy, entre Sambor et Drohobycz, au sud-ouest de Lemberg.

* Il faut sans doute lire comme plus loin (p. 55) : « De par les deux roys. »

5 L'historien polonais Dlugoss (mort en 1480) spécifie ces joyaux. C'étaient un heaume et deux arquebuses (Lelewel).

6 Un très beau logis de feuilles verdes pour mon estât emprès de luy, etc. (A).

7 La manière de prendre les ours en vie est décrite par Dromer. Respubl. Polon., Elsevir, p. 73 (Lelewel).

8 Très riches (A).

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ledit empereur estoit mort, par quoy toute la Turquie estoit en guerre, et n'y pourroye passer par terre. Sy fus six jours devers lui, et me donna, au partir, deuxchevaulz, deuxhaghenées, deux1 draps de soye, cent martres sebelins, des gans de Russie, trois coupes couvertes, d'argent dorées2, cent florins de Hongrie, et cent florins en gros de Béhaigne3. A quatre gentilzhommes que j'avoye, il donna à chascun ung drap de soie, et audit hérault ung drap de soye et dix florins de Rin 4, au queux, au charreton et au vallet d'estable donna à chascun ung florin. Et me donnèrent aucuns de ses gens pluisieurs menus dons, comme ostoirs, gans, lévriers, cousteaulz et litz de Russie. Et pour ce que le roy estoit en lieu désert, il me envoya, au partir de lui, à une sienne ville nommée Lombourg 5, en Russie, pour me faire avoir bonne chière. Sy me donnèrent les seigneurs et bourgeois de laditte ville ung très grand disner et ung drap de soye. Et les Hermins 6 qui estoient me don- nèrent ung drap de soie et me firent danser et faire bonne chière avecq les dames. Et me iîst conduire et mesner ledit roy hors de son royaume à ses despens par pluisieurs journées 7.

* Quattre (A).

* Le uis. A ajoute ici : plussieurs menus dons et quantz d'ostoirs, des lévriers, des couteaux, de lis de Russye.

3 Bohême.

* Du Rhin. 5 Lemberg.

0 Les Arméniens.

7 Cet épisode du voyage de de Lannoy est relaté par Dlugoss, écrivain polonais ; voici son texte, publié par Lelewel :

Dum autem, 1421, (rex Vladislaus Jagello) diem sancti Johannis Baptistee apud Osiminy ageret, Vilhelmus de Lannoy, burgundus

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Item, de là, me partis et m'en alay à une ville en Russie, nommée Belfz !, devers la ducesse de la Masoeu 2, qui me fist honneur et m'envoya à mon hostel pluisieurs manières de vivres, et estoit sœur au roy de Poulane \ Passay par la basse Russie et m'en alay devers le duc Witholt, grant prince et roy de Létau, que je trouvay à Kamenich 4, en Russie, enssamble sa femme, acompaigné d'un duc de Tar- tarie et de pluisieurs autres ducs, ducesses et chevalliers en grant nombre. Auquel duc Witholt je fis mon ambaxade de la paix, de par les deux roys, et luy présentay les joyaulx du roy d'Angleterre, 5 lequel seigneur me fit aussy très grant honneur et bonne chière. Et me donna trois fois à disner, me assit à sa table estoit assise la ducesse, sa femme 6, et le duc sarrasin de Tartarie, parquoy je vëy men- gier char et poisson à sa table, par ung jour de vendredy.