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BIBLIOTHEQUE
FRANCISCAINE
APR 28 iq58
PROPRIÉTÉ DE
LA
CITÉ MYSTIQUE
DE DIEU
VIE DE LA TRES -SAINTE VIERGE MARIE
KiVÉlit PAR ELLS • MÉUF, A LA VKHIRABU UiRI
. MARIE DE JÉSUS D'AGRÉDA
DE I,'oni)RE DE SAINT-FRANÇOIS
TRADUITE DE L'ESPAGNOL PAR LE R. P. CROSET, PHANCISaiN
REVUE PAR UN RELIGIEUX DU MÊME ORDRE
PRÉCÉDÉE DE LA VIE DE L'AUTEDR
SECONDE EDITION
BEVUE ETCORRICliE
TOME I
PARIS
LIBRAIRIE DE M"" V POUSSIELGUE - RUSAND
RUE CASSETTE, ?7 1862
INTRODUCTION
Dieu, qui est admirable dans toutes ses œuvres, l'est surtout dans ses saints, selon l'expression de l'Écriture. Ses œuvres extérieures, en effet, qui frappent nos regards , qui excitent à un si haut degré notre admiration , quand nous les contem- plons avec les yeux de la foi, ne sont après tout, quelques merveilles qu'elles renferment , que les œuvres de sa puissance infinie, à laquelle rien ne peut résister; mais l'œuvi'o de la sainteté de l'Iiomme, qui exige le concours de sa liberté, si sujette au caprice , si changeante , si prompte à se laisser entraîner par la séduction des passions et des objets qui les flattent , est l'œuvre de Dieu par
INTRODUCTIOU.
excellence, parce que sa puissance ne peut en quelque sorte s'y produire qu'avec tempérament, qu'en prenant pour auxiliaire la volonté humaine, qu'elle dispose par la grâce , avec une force mêlée de douceur, à correspondre sans résistance à ses desseins éternels.
Saul, ce loup ravissant de la tribu de Benjamin, qui ne respirait contre les premiers disciples de l'Homme -Dieu que haine et que carnage, est soudainement renversé sur la route de Damas par une puissance invisible ; il se trouve tout à coup enveloppé de lumière , puis une voix résonnant à son oreille lui dit : Saul, Saul, pourquoi me persé- cutes-tu? L'homme extérieur est foudroyé , mais la liberté de l'homme intérieur reste entière ; et ce- pendant, la grâce assouplissant la volonté et triom- phant de l'orgueil, le loup devient agneau, le per- sécuteur répond : Seigneur, que voulez-vous que je fasse? Et cet ennemi du nom chrétien devient \in vase d'élection qui portera le nom de Jésus aux gen ■ tils jusqu'aux extrémités du monde.
Augustin, ce beau génie que des désordres honteux avaient souillé et obscurci, s'était montré durant de longues années soui'd et insensible à la voix de Dieu, qui se faisait entendre dans les conseils et les tendres exhortations de la pieuse Monique sa mère; il usait, ou plutôt il abusait di'
INTRODUCTION. Hl
son libre arbitre, en se laissant entraîner à la fougue de ses passions désordonnées; et pourtant la grâce inclinait peu à peu son coeur vers la vertu; ses résistances s'affaiblissaient de jour en jour, quoique d'une manière insensible. Par les prédications de saint Arabroise, la puissance di- vine atteignit son but sans violence. Un jour, ce cœur fasciné, entravé par les amours profanes, rompit le cliarme, brisa ses liens, et les flammes ardentes de l'amour céleste le consumèrent sans s'éteindre jamais.
Si les triomphes de la grAce sont admirables dans ces hommes réputés forts à raison même de leur sexe, paraissent- ils moins merveilleux dans une Madeleine, dans une Marie Égyptienne et dans un si grand nombre d'autres pécheresses? La faiblesse naturelle chez les femmes , leur timi- dité native, leurs passions plus vives, leur plus grande sensibilité de cœur n'opposent- elles pas des obstacles sans nombre , des résistances infinies aux sollicitations de la vertu , à l'action persistante de l'influence divine? L'inexpérience de la vie et l'ignorance ne viennent-elles pas créer encore de nouvelles et puissantes entraves aux détermina- tions de la voloiilé humaine vers le bien? L'auréole de la sainteté, bien qu'elle brille plus souvent au front de la femme qu'au front de l'homme,
IV INTRODUCTION.
n'est donc pas chez eUe le prix de moindres sacri- fices , la récompense de moins liéroïques efforts ; au contraire, moins elle est armée pour com- battre , plus il faut qu'elle déploie de courage et d'énergie pour vaincre , et plus la victoire qu'elle remporte devient glorieuse. Ainsi s'accomplit cette parole de l'Écriture : « Dieu choisit dans le monde « ce qui est faible pour confondre ce qui est « fort, Infirma mundi elegit Deus ut] confundat « fortia. »
Dieu nous a révélé ce prodige dans la vie de la vénérable Marie d'Agréda. Cette âme d'élite, trop peu connue de la terre , surtout en France, cette perle précieuse qui brille d'un si doux éclat sur l'écrin de la catholique et malheureuse Es- pagne , ne devait pas rester plus longtemps dans l'oubli parmi nous; il fallait qu'elle servît de parure à l'ordre Séraphique, si heureusement ressuscité dans notre patrie, et que celte humble Heur répandit autour de nous ses délicieux par- fums, pour attirer vers elle tous ceux qui veulent courir à la recherche dos suaves odeurs de la vertu.
Elle naît de parents chrétiens , estimables bour- geois de la petite ville d'Agréda, sur les confins de l'Aragon et de la Nouvelle-Castille. Son corps est frêle , sa santé est délicate , son enfance mala-
IMTKODUCTION.
dive est minée par des fièvres ardentes; la mort semble l'avoir marquée de son sceau , comme un être chétif qui n'est pas né viable , et qui se con- sume dans une invincible langueur. Elle n'a rien de ce premier âge si vif, si impétueux, si gai , si insoucieux de la vie qui déborde en lui de toutes parts; elle est timide à l'excès; la mélancolie, la tristesse, trop souvent funestes compagnes d'un autre âge, semblent l'étreindre et couvrir d'un nuage épais son intelligence engourdie ; c'est une existence à part, étrange, qui n'a rien emprunté à la vie ordinaire, et qui présage ou une lin pré- coce, ou une destinée surnaturelle et merveil- leuse.
Une mort prématurée ne devait point l'attein- dre; elle devait vivre longtemps, au contraire; et, sous l'enveloppe fragile d'un corps sans vi- gueur, Dieu tenait en réserve une àme éner- gique , un cœur d'héroïne capable de tous les sacriOces, une intelligence de premier ordre, une femme forte dans la pratique de toutes les vertus, qui devait manifester en elle les prodiges de la puissance divine, et condamner, par l'innocence et la pureté angéliquc de sa vie , les passions dés- ordonnées et les vices d'un siècle et d'un peuple corrompus.
Bien jeune encore , elle donne l'exemple d'une
VI INTRODUCTION.
piété sans égale et tellement sympathique, qu'à l'âge de quinze ans , dévorée du désir de se con- sacrer à la vie religieuse, elle entraîne à sa suite sa mère et sa sœur, qui se vouent avec elle aux austérités du cloître , dans la maison paternelle , qu'on voit devenir l'autel mystérieux où ces trois courageuses victimes viendront s'immoler à la fois; et comme si ce n'était pas assez de cette triple immolation , son père et son frère suivent sur-le-champ le même exemple , et, renonçant à jamais à tous les biens temporels et à leur patrie, ils vont s'enfermer ensemble dans un humble couvent franciscain de la province de Burgos.
Cette faible jeune fille qui, semblable à une fleur privée de nourriture , paraissait s'étioler dans une vie monotone et inactive , qui , comme un fra- gile roseau , semblait affaissée sous le poids de sa propre existence , préludait de la sorte à cette vie religieuse, que le monde dédaigne, qu'il consi- dère comme un refuge de l'apathie et de la pa- resse, où l'on jouit de la paix sans combats, du repos sans travail, du bonheur sans efforts pour l'atteindre ; mais qui est, en effet, la vie des cou- rageux et des forts, le champ de bataille où l'on ne triomphe qu'à condition d'avoir incessamment les armes spirituelles à la main , où la paix n'est jamais que la coiupiéte de la Nicloire, où le repos
INTRODUCTION. VII
n'est que le fruit des labeurs de l'âme et du corps, où le bonheur n'est que la récompense des assauts sans relâche livrés à des ennemis noml)reux et puissants , à l'orgueil , à la cupidité , à la sensua- lité, aux passions du dehors, aux passions du dedans, et surtout à cet ennemi opiniâtre qui renaît sans cesse, qui ne meurt jamais, l'in- domptable égoisme et l'amour immodéré de soi- même.
Dès ses premiers pas dans la carrière , les luttes de la pauvre Marie commencent contre l'esprit tentateur, contre cet ange rebelle que l'orgueil a précipité dans l'abîme, et qui, devinant la per- fection future de cet ange de la terre, s'efforce de l'entraîner sur ses pas, jaloux de la vertu qui l'humilie , qui lui rappelle sa noblesse originelle , sa défaite et sa honte. Qui dira les combats- de cette jeune athlète, en apparence si faible, si dépourvue d'énergie et de force de résistance? Frêle nacelle lancée sur un océan soulevé par mille tempêtes, comment pourra- 1- elle se soustraire aux dangers du naufrage? Nous la voyons, durant tout le cours de sa vie, soumise à des épreuves cruelles et incessantes : apparitions du démon sous des formes hideuses, visions liorribles, terribles menaces de l'enfer conjuré ; jalousies de ses com- pagnes, délations de ses sœurs, humiliations.
INTRODUCTION.
mépris de la part de celles qui l'entourent , souf- frances inouïes, douleurs intolérables du corps; absence du Dieu qu'elle aime, délaissements, abandons, poignantes inquiétudes, tristesses sans consolations; épreuves à l'intérieur, épreuves à l'extérieur, épreuves de la part de l'ennemi du salut, épreuves du côté du Créateur, épreuves de la part des créatures. Qui la secourra? qui la soutiendra? qui la fortifiera? qui lui donnera la victoire? En s'immolant à Dieu dans la vie reli- gieuse, n'a-t-elle pas escompté les honneurs du triomphe? Armée du bouclier de la foi, couverte du casque du salut, c'est sous ce double signe qu'elle sort victorieuse des combats. Le Dieu qui commande aux vents et aux tempêtes soutient la nacelle au-dessus des flots , et sa main toute-puis- sante la dirige et la fait voguer heureusement vers le port.
Mais ce casque qui la couvrait et renvoyait les traits de l'ennemi , ce bouclier qui armait son bras et contre lequel venaient s'émousser les flèches empoisonnées de l'enfer, n'étaient que des armes défensives; elle tenait à la main, dans le combat, une arme offensive puissante et irrésistible, le glaive acéré de la mortification des sens. On fré- mit à la pensée des saintes cruautés exercées par Marie sur son corps délicat, déjà épuisé par la
IMRODUCTrON. IX
langueur et consumé par le feu de l'amour divin, dont les flammes embrasaient son àme. Pour nourriture quelques légumes, un pain trempé de larmes; un cilicc aigu sur la chair, des disciplines longues et sanglantes, une croix armée de pointes sur la poitrine, de longues prostrations durant lesquelles ses genoux pesaient sur un sol dur et inégal, tandis que ses bras reproduisaient l'image du Dieu crucifié; et, pour réparer ses forces abat- tues , deux heures à peine de sommeil et de repos : telles étaient ses armes journalières, les armes avec lesquelles une faible jeune fille condamnait à une fuite honteuse des légions innombrables d'ennemis acharnés.
L'homme animal, qui n'a pas la perception des choses de Dieu , animalis homo non percipit ea quœ sunl Dei, s'étonne d'une pénitence si rigoureuse dans une vie pure et innocente; il tourne en ridi- cule cet esprit de mortification, il le méprise et s'en indigne. Hélas! il ne le comprend pas, il ne saurait le comprendre, nec enim potest. Livré aux convoitises de la chair, à l'abrutissement des vices, il ne voit rien au delà de la satisfaction des sens; son àme, matérialisée par les jouissances charnelles, s'irrite de tout ce qui crucifie, de tout ce qui fait souffrir, de tout ce qui est pénible à la nature. L'homme spirituel, au contraire, qui
INTRODUCTION.
a l'intelligence du mystère de la Croix , a appris et comprend que la voie sûre est la voie du Cal- vaire , que ce n'est que par le feu que le métal se purifie et devient un or pur , que c'est par la tritu- ration de la pénitence que le chrétien , ce froment de Dieu, devient un pain mystique digne d'être offert à son autel ; que , voyageur sur cette terre , il faut qu'il dépose au pied de la montagne sainte , pour en atteindre le sommet, ce qu'il y a de pesant et de lourd dans ses bagages , la chair et ses grossières voluptés , le fardeau des passions et des vices ; que le Dieu rédempteur s'est constitué l'époux de l'àme rachetée , mais que cet époux est l'époux du sang, sponsiis sanguinum mihi est; que ceux enfin que Dieu a prédestinés doivent devenir conformes à l'image de son Fils , et que ce Fils a enduré les horribles tourments de la Passion , les souffrances infinies de la Croix, conformes fieri imaginis Filii sui.
Dieu , sans doute , n'appelle pas au même degré de mortification et de pénitence tous ceux qu'il a marqués du sceau de la prédestination. La mor- tification des uns diffère de la mortification des autres comme la lumière d'une étoile diffère de la himière d'une autre étoile. Mais la sensualité a beau murmurer et se plaindre, la pénitence est la porte étroite du ciel; il faut y entrer ])ar cette
INTHODUCTIO>. XI
porte étroite , ou s'en exclure à jamais. Quant aux âmes privilégiées que le Seigneur appelle à la plus haute perfection; quant aux âmes surtout qu'il lui plait d'établir dans l'état surnaturel le plus élevé , celui des révélations divines et des visions extatiques , elles savent bien que la chair est un obstacle ci l'abondauce des affluences célestes , que le coi'ps doit être châtié comme l'esclave rebelle, qu'il faut l'anéantir, pour ainsi dire, et en quel- que sorte le spiritualiser , afin que le vol de l'esprit soit plus libre, qu'il s'élance sans entraves vers les régions infinies , et qu'il puisse contempler Dieu face cà face dans la plénitude de son être et dans la profondeur de ses incommensurables perfec- tions.
Ainsi s'expliquent les pieuses cruautés de Marie d'Agréda. Dieu, qui la destinait à écrire l'histoire mystique de la ]\Ière de son adorable Fils, qui voulait lui donner une claire connaissance des conseils éternels qui avaient préparé la rédemp- tion du monde, qui voulait en quelque sorte la faire assister aux délibérations divines des trois personnes de l'auguste et incompréhensible Trinité, devait rendre pure comme l'or, limpide comme le cristal, cette nature d'origine terrestre et souillée, la transformer , en faire presque une nature angé- lique et céleste , pour qu'elle fût un instrument
Xn INTRODUCTION.
proportionné à ses desseins et digne de sa sagesse et de sa grandeur.
Dès Tàge de dix -huit ans , elle a des révélations et des visions extatiques tellement fréquentes, que cet état surnaturel devient pour elle presque une habitude , et qu'il lui est impossible de le dissi- muler aux yeux de ses compagnes. « Le Seigneur , dit le P. Samaniégo , son historien , la ravissait , attirant à soi toute son àme , et laissant son corps sans aucun sentiment. » — « Elle tombait étendue sur le sol, dit, d'après le même auteur, M. Ger- mond de Lavigne , qui vi-ent de publier un ouvrage intitulé : La Sœur Marie d'Agréda et Philippe IV, insensible aux plus rudes traitements, immobile comme si elle eût été privée de vie. Elle était naturellement belle , l'extase la rendait plus belle encore; son visage, qui avait cette teinte brune des femmes du Midi, devenait d'une blancheur lumineuse ; son corps se soulevait un peu au-des- sus du sol , dans une pose « si modeste et si dé- vote , » qu'on eût dit un séraphin sous une forme humaine, et dans cet état, il devenait «aussi léger que s'il n'eût eu aucun poids naturel, de telle sorte qu'un souffle le remuait, même d'assez loin, comme une k'gère plume. »
Dans une de ses visions les plus extraordinaires, elle fut transportée dans le nouveau Mexique,
INTRODUCTION, XIll
dont elle n'avait jamais pu connaître même le nom. Y fut-elle transportée en esprit ou en corps? je l'ignore, Dieu le sait, pourrait -elle dire avec saint Paul ; mais ce fut probablement en son corps. Elle vit clairement les Indiens de cette contrée, leurs costumes, leurs usages, leurs mœurs; elle y distinguait la température et ses variations, la culture et les produits du sol ; la topographie de ce pays lointain ne lui était pas plus étrangère que la topographie de son pays natal. Plus tard, des missionnaires franciscains allèrent évangéliser ces peuples; ils les trouvèrent catéchisés d'avance; et lorsque ces missionnaires leur demandèrent par qui ils avaient été instruits, ils répondirent que c'était par une femme. Puis le portrait de Marie d'Agréda leur ayant été montré , ils la reconnurent aussitôt, et affirmèrent que cette humble religieuse avait été leur apôtre. Ainsi se justifient le zèle et la tendre affection qu'elle conserva toute sa vie pour les peuples de ce nouveau monde.
Nous n'entrerons pas dans le détail des visions extatiques de la vénérable Mère; on les retrou- vera dans l'histoire de sa vie, dont les dernières années surtout ne furent qu'une continuelle ex- tase. Nous ne reproduirons pas les preuves nom- breuses et irrécusables sur lesquelles s'appuie l'existence de ces mvstérieuses visions. La vie de
XIV INTRODUCTION.
Marie d'Agréda n'a point été écrite pour le scep- tique qui doute de tout , pour l'incrédule qui nie tout, pour l'impie qui blasphème tout, ni même pour le chrétien indifférent que rien ne touche , bien que les uns et les autres puissent y trouver le remède nécessaire à leurs maux ; mais pour les âmes fidèles et pieuses qui savent et qui croient avec certitude que rien n'est impossible à Dieu; qu'il peut, quand il lui plaît, élever les humbles, éclairer les ignorants, et verser dans leur intelli- gence les splendeurs de son inaccessible lumière , pour leur manifester et leur faire contempler des mystères qu'il n'est donné à aucun esprit créé de comprendre, à aucun langage humain d'ex- primer.
C'est à cette divine source que Marie d'Agréda puisa la science profonde dont elle fut remplie , et qu'elle n'avait pu recueillir dans aucune école de la terre. A l'âge de trente-cinq ans , dans une de ses visions extatiques , elle reçoit du Ciel l'ordre d'écrire l'histoire de la Mère de Dieu; son humi- lité décline longtemps cet honneur, dont elle se jugeait indigne : elle cherche à se soustraire à cette mission, qu'elle se croyait impropre à remplir, par un seutinKMit jirofond de son ignorance; mais la volonté du Seigneur se manifestant de manière ù ne lui laisser aucun doute, elle obéit comme
l>TRODUCTIO.\. XV
une fille soumise, et elle écrit cet admirable livre de la Cilé mystique, où la main du Dieu de toute science semble avoir elle-même dirigé la plume de l'écrivain. L'inspiration divine s'y fait sentir à chaque page ; en le lisant , on demeure persuadé que ce n'est que dans les régions célestes , où elle était ravie dans ses extases , qu'elle a pu recueillir la connaissance des plus sublimes mystères, la révélation des adorables et ineffables desseins du Très-Haut sur l'auguste Marie. C'est sous la dictée de la Mère de Jésus -Clirist qu'elle retrace l'his- toire de sa vie mortelle et des incompréhensibles faveurs dont elle fut privilégiée ; en sorte que cet ouvrage, tonibé de la plume d'une pauvre fille sans science acquise , et vivant dans lobscurité d'un cloître , est peut-être le livre le plus extraor- dinaire et le plus étonnant qui soit sorti de la main d'une créature humaine. L'auteur y aborde sans hésitation les mystères les plus élevés de la religion chrétienne et les expose avec une rare clarté; elle y développe sans embarras et avec une prodigieuse facilité le dogme catholique et les passages les plus ardus des livres saints ; la chro- nologie sacrée lui est aussi familière qu'aux plus éminents docteurs; elle y révèle les voies les plus secrètes de la divine Providence; théologie sa- vante , sublime philosophie , connaissance étendue
INTRODLCTIOK.
des sciences naturelles , éloquence persuasive , tout s'y trouve réuni, jusqu'à la netteté, la correction , l'élévation, la vigueur et l'élégance du style; tout concourt à en faire un livre admirable et digne de Celui qui l'a inspiré.
Telle fut aiarie d'Agréda, cette pieuse recluse, si peu connue de la terre , et pourtant si digne de l'être. Telle fut cette âme d'élite que Dieu favorisa de grâces si extraordinaires, qui fut honorée des communications intimes de la Divinité, qui vécut, pour ainsi dire, dans la familiarité de la Reine du ciel, et dont un monarque d'Espagne, Philippe IV, rechercha avidement les conseils, que malheureu- sement il ne sut pas mettre en pratique , conseils admirables et remplis de sagesse, consignés dans de nombreuses lettres, qui furent respectueuse- ment conservées par son royal correspondant.
L'histoire de la vie delà vénérable mère Marie d'Agréda a été écrite en langue espagnole, par le R. P. Samaniégo, religieux de l'ordre de Saint- François, et traduite eu français par un autre religieux du même ordre. C'est cette traduction , jugée fidèle et conforme à l'oiiginal par des sa- vants versés dans la connaissance des deux lan- gues, dont on offre une nouvelle édition aux lecteurs chrétiens.
Il était indispensable, en la conservant dans
INTRODUCTION. XVII
son ensemble , d'y apporter quelques corrections. Publiée à une époque où la langue française n'avait pas encore atteint toute sa perfection , on y trouve des mots surannés, des expressions qui ont vieilli et dont nos bons écrivains ont rejeté l'usage, des tournures de phrases aujourd'hui inusitées , quelques phrases même devenues tout à fait incorrectes ; ce sont là de légères taches qu'il fallait faire disparaître. Mais il était nécessaire de n'y point introduire d'autres modifications, sous le spécieux prétexte d'un perfectionnement ima- ginaire. Le style du traducteur est simple, noble, plein de piété et d'onction , comme il convient à l'histoire d'une pareille vie; le refondre, c'eût été s'exposer à en altérer le caractère et à lui enlever quelque chose de ce parfum d'édification qu'il répand dans l'àme du lecteur.
Quelque merveilleuse que soit cette vie , on se convaincra sans peine, en la méditant, qu'elle fait naître dans l'àme d'autres sentiments que celui d'une admiration stérile. Il s'y trouve sans doute beaucoup de choses à admirer, mais il y en a bien plus encore à imiter; et c'est là le principal fruit à retirer des exemples que donnent au monde les serviteurs de Dieu; car, dans les desseins de la Providence, leurs vertus ne brillent d'un vif éclat que pour que leurs rayons nous pénètrent de leur
XVIII INTRODUCTION.
lumière ; elles n'exhalent de si suaves odeurs que pour nous entraîner plus facilement et plus sûre- ment à leur suite : Summum religionis imitariquod colimus.
PROTESTATION
DU R. P. JOSEPH XIMENÈS SAMANIÉGO
âNCIEN GÉNÉRAL DE b'ORDRE DE SAINT-FRANÇOIS PLUS TARD ÉVÉQUE EN ESPAGNE
'Pour observer le décret de notre très -saint Père le pape Urbain VIII , d'heureuse mémoire , expédié en la sacrée congrégation de l'Inquisition universelle de l'Église romaine le 13 mars 1625, publié par Sa Sain- teté le 5 juin 1631, et confirmé le 5 juillet 1634, je proteste, en faisant imprimer, par ordre de mon supé- rieur général , la Vie de la vénérable mère Marie de Jésus, que toutes les visions, révélations, miracles et faveurs extraordinaires au-dessus de l'ordre commun , que je rapporte et atteste, tant de ladite mère Marie de Jésus que d'autres personnes qui ne sont ni cano- nisées , ni béatifiées , n'ont que cette simple autorité humaine, sans qu'il y en ait aucune de l'Église romaine, et j'entends qu'on prenne dans le même sens les raisons que j'expose dans cette Vie, pour
XX PROTESTATION DU R. P. JOSEPH XIMENÈ5.
persuader que les visions et révélations qui composent ledit ouvrage sont divines, puisqu'elles tendent à leur attirer l'autorité humaine pour prouver qu'elles le sont. Et si j'applique quelquefois les éloges de sainteté ou de béatitude à ladite mère, ou à quelque autre personne non canonisée ou béatifiée, je proteste que ce n'est pas mon intention qu'ils tombent sur la per- sonne, mais sur les mœurs et sur l'opinion qu'on en a. Et je soumets le tout à la correction de la sainte Eglise romaine.
Fr. Joseph Ximenès Samaniégo.
VIE
DE LA VÉNÉRABLE MÈRE
MARIE DE JÉSUS D'AGRÉDA
CHAPITRE r
Sa naissance.
La vénérable Mère Marie de jésl'S, auteur de la Cité mystique de Dieu, naquit à Agréda, ancienne et noble ville de la vieille Castille , province qui confine à l' Aragon et à la Navarre. Le jour de sa naissance fut le 2 avril de l'année 1602. Ses parents, François Coronel, et Catherine d'Arana, étaient tous deux nobles et d'une vertu distin- guée. Dieu, par une providence spéciale, voulait susciter dans ces derniers siècles une secrétaire pour écrire l'his- toire de sa très -sainte Mère; et c'est pourquoi il disposa que l'auguste Reine des anges serait la médiatrice du ma- riage de ses parents, afin que l'on connût par quelle puis- sante intercession elle les avait eus si pieux et si bons. Ils étaient tous deux orphelins, privés non -seulement des biens dont ils avaient hérité, mais aussi de toute protection humaine; et dans ce délaissement ils eurent recours, par une inspiration divine, à la Reine du ciel. Ils allaient sou- vent visiter une de ses images pour laquelle le peuple de ce pays a une grande dévotion; elle est appelée Notre-
XXn VIE DE LA VÉNÉRABLE MÈRE
Dame-des-Miracles , à cause des nombreuses meiTcilles qui s'y sont opérées. Us adressaient tous deux en divers moments la même prière à leur commune protectrice, la suppliant avec ferveur, chacun en son particulier, de lui donner dans l'état de mariage une personne vertueuse et selon sa qualité, bien que pauvre, La miséricordieuse Vierge qui avait inspiré à ses deux dévots une prière si uniforme, l'exauça d'une manière si admirable, que d'autres engagements qu'ils étaient sur le point de con- clure étant rompus, ils se marièrent, quoiqu'auparavant ils se connussent à peine. Le Seigneur bénit ce mariage, qu'il avait décidé par l'intercession de sa Mère , et prépara par d'abondantes faveurs l'œuvre merveilleuse que sa divine Providence avait résolu de faire dans cette maison fortunée. Il unit les volontés des nouveaux époux par les liens d'une constante harmonie; il augmenta leurs vertus et les éleva à un éminent degré de perfection. Il leur donna assez de biens temporels pour qu'ils pussent vivre selon leur qualité, et aussi une famille nombreuse, puisqu'ils eurent onze enfants, dont il n'y eut que quatre qui arrivèrent à un âge avancé, à savoir deux garçons et deux iilles : l'aînée de celles-ci fut Marie de Jésus, que tous ces événements regardaient.
Elle fut baptisée dans l'église Sainte-Marie-de-Magania, une des paroisses de cette ville , le onze avril de la même année i602; et ce ne fut pas sans mystère; car celle qui venait au monde pour y être la disciple et la secrétaire de la Mère de Dieu devait recevoir dans sa maison la première vie de la gi'âce, afin qu'elle fût encore par cet endroit l'entière possession de cette auguste Reine. On lui imposa sur les fonts baptismaux le nom de Marie; et ce fut par une disposition spéciale du Ciel (comme le Seigneur le manlfesla dans la suite), afin que celle qui devait être
MARIE DE JÉSUS D'aGRÉDA. XXIII
l'imitatrice zélée de la très-sainte Vierge dans le&Tertus de sa vie, portât son nom sacré, auquel on ajouta ensuite celui de Jésus, qui fut le surnom glorieux que les fidèles de la primitive Église donnaient à la Mère du Sauveur, l'appelant Marie de Jésus, pour la distinguer des autres Maries. Lorsque la mère de notre petite Marie sortit de couche pour aller à la messe selon la coutume de l'Église, et l'otlrit à Dieu dans son temple avec la môme fe^^'eur qu'elle lui avait offert ses autres enfants, elle sentit une consolation intérieure si extraordinaire, qu'en en faisant le récit dans ses dernières années, elle disait n'avoir jamais rien éprouvé de pareil ni auparavant ni après, et qu'elle fut dès lors persuadée que Dieu destinait cette fille à de grandes clioses. C'est pourquoi la vénérable dame en prit un soin particulier.
CHAPITRE II
Premières lumières.
La petite Marie croissait, et avant qu'elle fût arrivée à l'iige de recevoir l'éducation de ses parents, Dieu com- mença de l'enseigner d'une manière admirable. D'abord son entendement fut rempli de divines lumières dans une très-haute vision, qui y accompagna le premier usage de la raison naturelle. Cette vision surnaturelle fut la pre- mière conception de cette fille, et Dieu fut le premier objet qu'elle regarda. Dans un instant son entendement fut éclairé, sa volonté afl'crmie, et sa mémoire assurée. Elle comprit qu'il y avait une cause principale de toutes les causes., qui était le Seigneur, le Dieu et le créateur de
XllV VIE DE LA VENERABLE MERE
l'univers, le consenateur et le vivificateur de tout ce qui a rètre. Les misères humaines lui furent manifestées en elle-même, avec la mention de toutes leurs circonstances, afin qu'elle eût un très-bas sentiment de sa personne. Elle connut la nature humaine dans le premier état d'inno- cence, la beauté et les effets de la grâce et des dons divins. Enfin elle découvrit le ravage que le péché avait fait en l'homme , la difformité et les horribles effets de ce mal, qui est la cause de tous les maux. Ces lumières qui éclai- raient son entendement produisirent aussi divers effets merveilleux en sa volonté. Elle fut attirée par la bonté et la beauté infinie de Dieu , et éprise de son saint amour, qu'elle accompagna d'une profonde adoration. La connais- sance qu'elle eut de sa propre misère l'humilia jusqu'au centre de son néant. Dans le discernement qu'elle fit du bien et du mal, elle résolut de suivre constamment le bien, et de fuir toujours le mal, ayant une esUme inexpri- mable pour la grâce, et une haine implacable pour le péché. Elle sentit le plus ardent désir d'accomplir sa ré- solution ; mais comme elle voyait dans cette lumière que d'elle-même, loin de pouvoir obtenir la grâce, elle ne pouvait que la perdre et commettre le péché , cette vive considération lui fit concevoir une très -grande crainte d'offenser Dieu. Telle fut la première leçon que le divin Maître donna à cette créature , tel le fondement que le su- prême Architecte posa pour élever l'édifice de la vie spi- rituelle de cette âme, sur ces trois pierres précieuses et solides: amour, humilité et crainte, jusqu'à la hauteur que l'on verra.
La vision cessa, mais les faveurs divines continuèrent, quoique d'une autre manière. L'enfant bénie, après cette instruction passive pour les sens, et seulement active pour l'usage qu'elle en devait faire, se servit des idées et des
MARIE DE JÉSUS D AGREDA. XXV
notions qu'elle avait reçues dans la vision , et des images naturelles qui entrent par les sens, pour commencer à réfléchir, et elle se trouva jouir du parfait usage de la raison, ravie à la fois de ce qu'elle avait découvert dans l'intérieur de son àme, et de ce qu elle apprenait exté- rieurement par les sens. Alors le Seigneur, dont les secrets sont impénétrables, lui donna la science infuse des ar- ticles de foi qu'elle devait croire, des commandements de la loi de grâce et de ceux de la sainte Église qu'elle devait observer; du caractère et des qualités des personnes qu'elle devait fréquenter, et de la conduite qu'elle devait garder avec elles; quant aux autres créatures, dont elle n'aperçut que vaguement la beauté et l'harmonie, elle n'en décou- vrit que ce dont elle avait besoin pour s'élever par elles comme par une échelle jusqu'au Créateur, alin de louer sa sagesse, sa puissance et sa providence, et pour s'exciter à l'aimer de plus en plus et à le senir avec toute la perfec- tion possible.
A la faveur de tant de lumières extraordinaires, elle commença, dès qu'elle fut revenue à l'usage de ses sens, la vie spirituelle, réitérant dans cet état les actes qu'elle avait faits dans la vision, entre autres, de sublimes actes de foi, de charité et d'espérance. Elle résolut d'employer toutes ses forces à aimer Dieu , à pratiquer ses comman- dements, à le louer et à lui plaire, le reconnaissant pour un seul Dieu , triple en personnes et un en essence. Elle adora son être immuable, non-seulement intérieurement, mais aussi extérieurement par de fréquentes génuflexions, et eu se prosternant souvent devant cette Majesté infinie. Les réflexions qu'elle faisait sur les créatures, augmen- taient ses élans vers cet objet adorable. Les premières choses qui charmèrent sa vue , ce furent le ciel avec son Urmament admirable, la splendeur du soleil, la beauté de
a*
XXVI VIE DE LA VÉNÉRABLE MÈRE
la lune, le brillant des étoiles; et, ravie de tant de mer- veilles, qui enflammaient de plus en plus son amour pour Celui qui en était le Créateur, elle disait avec une tendre dévotion : Voilà la maison du Seigneur que j'ai connu, et que mon âme aime; qu'elle est riche, qu'elle est belle! elle glorifie son suprême Architecte. Elle se servit de même des autres créatures comme d'une échelle pour s'é- lever à Dieu, trouvant dans leurs qualités diverses in- structions pour la conduite de sa vie. Elle passa quelque temps dans ces dispositions , favorisée de la bonté divine, vivant dans une grande sérénité d'esprit, maîtresse de ses passions, et la conscience tranquille. Elle voyait toutes les choses terrestres sans les désirer, les péchés des hommes sans en être scandalisée , leurs désordres sans les blâmer, agissant en tout avec la simplicité de la colombe.
Le divin Architecte, qui avait résolu d'élever l'édifice de la vie spirituelle de cette fille à la plus grande hauteur, voulut le consolider dès le principe par le contre -poids puissant des épreuves. La première épreuve consista en ce que Dieu se cacha pour elle , et lui refusa les effets de sa présence ainsi que ses caresses; or elle lui fut extrême- ment pénible, parce qu'elle avait déjà joui de la douceur de sa présence et de ses délices. Dans cette triste solitude elle cherchait partout son bicn-aimé sans le pouvoir trou- ver, et toute pénétrée de douleur, elle pleurait amèrement. Cette absence du Seigneur dura plusieurs années, puis- qu'elle n'en reçut plus d'autre faveur extraordinaire, avant d'avoir pris l'habit religieux. DansTintervidle, le Seigneur ne fit que l'éclairer intérieurement par cette lumière, qui est comme le témoignage d'une bonne conscience, et dont jouissent ordinairement les âmes qui suivent le chemin de la perfection.
MARIE DE JÉSUS D AGREDA. XXVIl
CHAPITRE III
Enfance.
Dans la solitude où elle se trouvait, cette âme affligée chercha son unique bien sans consolation , jusqu'à ce que la divine lumière et sa propre affliction lui enseignèrent à le chercher par la foi. Elle souhaitait d'être plus éclairée, comme elle l'avait été d'abord. Elle renouvelait dans son esprit le souvenir de la lumière qu'elle avait reçue du Seigneur, de sa doctrine et de ses leçons; mais, comme tout cela ne servait qu'à lui faire mieux connaître sa mi- sère et les dangers de la vie mortelle , elle s'affligeait de nouveau, se voyant entourée de périls, remplie de mi- sères, et privée des inspirations du Seigneur qu'elle avait perdues. Elle craignait de l'avoir offensé et de s'être ainsi attiré ce châtiment. Toutes ces considérations l'humiliaient extrêmement, et la rendirent si timide, qu'elle n'osait et ne savait parler à personne. Les bas sentiments qu'elle avait d'elle-même lui faisaient regarder tous ceux qui la fré- quentaient comme ses supérieurs, et cette humilité ré- gnait tellement dans son intérieur, que leur seule présence l'intimidait. Elle ne trouvait de repos et de consolation que dans la retraite ; elle fuyait les créatures et s'en aUait dans la solitude. Elle semblait étrangère dans ce monde, rien ne pouvait la satisfaire ni la réjouir. Les entretiens de la terre , quoique permis , la rendaient mélancolique ; dans les conversations oiseuses elle gardait le silence ; les vains enjouements lui semblaient importuns. Des dehors si sérieux portaient le monde à ne la juger que d'après
IXVIII VIE DE LA VENERABLE MEUE
les apparences : tous ceux qui la fréquentaient la regar- daient comme bonne à rien.
Ses parents furent clans une peine extrême de voir leur fille si timide , si taciturne, et si impropre aux moindres occupations suivant l'opinion qu'ils s'en formaient. Ils ne la pouvaient regarder sans chagrin , et ils méditaient les moyens de remédier au mal. Sa mère s'imagina que c'était l'effet d'un caractère indolent et paresseux, et qu'en trai- tant sa fille avec sévérité, elle la ferait sortir de cet abat- tement. Dans cette pensée elle la menait avec rigueur, la reprenait aigrement et lui montrait du dédain. Son père faisait de même, partageant le même sentiment : de sorte que cette pauvre fille ne trouvait jamais de sérénité sur le visage de ses parents. Ce fut par une disposition particu- lière que la Providence permit ce genre d'épreuve pour conserver cette créature dans l'humilité; car comme les lumières qu'elle avait reçues du Seigneur la portaient à aimer, à révérer ses parents et à leur obéir, ce lui était un vrai martyre de remarquer si peu d'amour en ceux qu'elle aimait si tendrement. Elle faisait tous ses efforts pour leur plaire, sans pouvoir y réussir : elle méditait sur ce qu'elle devait faire pour les adoucir, et, quoiqu'elle n'en laissât échapper aucune occasion , elle ne pouvait se flatter d'aucun succès; de sorte qu'attribuant à son peu de génie leur espèce de répulsion , elle vivait dans une continuelle tristesse; et ce qui l'augmentait, c'était qu'elle leur entendait dire souvent : «■ Que ferons -nous de cette fille? elle ne sera bonne ni pour le monde ni pour la re- ligion. » Au milieu de ces épreuves, elle se retirait dans sa solitude pour y chercher Dieu, et là, tout attendrie, elle lui disait : Mon divin Maître et adorable Soigneur, mon père et ma mère m'ont abandoiniéo; rogardcz-moi , Sei- gneur, d'un œil favorable, protégez-moi et ayez pitié de
MARIE DF. JÉSUS D AGREDA. MIX
ma délresse. Mais, comme le Seigneur avait suspendu ses consolations, il semblait à cetlc fille désolée que toutes les portes d'où elle attendait quelque secours lussent fer- mées; ce qui plongeait son cœur dans l'amertume et la faisait fondre en larmes.
Le Seigneur voulut joindre à ces peines spirituelles de sa servante d'autres peines corporelles propres à mortifier de bonne heure sa chair, afin qu'elle n'eût pas la force de résister* l'esprit : il l'exerça par des indispositions et par des maladies presque continuelles; et, si quelquefois elle en était délivrée, il lui restait toujours une pénible langueur. Ces indispositions commencèrent dès la sixième année de son âge; car comme ses peines intérieures étaient si grandes dans un âge si tendre , elles altérèrent les humeurs; et de là de grandes douleui-s, plusieure maladies et des fièvres ardentes. Une peine suivait l'autre, et comme on la voyait d'un côté si timide et si mélanco- lique, et de l'autre si chélive et si faible, elle était regardée dans la famille conmie un être entièrement inutile, et sous celte prévention elle entendait beaucoup de paroles de mépris. Elle faisait un excellent usage de toutes ces peines; les mépris dont elle était l'objet l'afl'ermissaient dans l'humilité, parce qu'elle croyait, parla basse opinion qu'elle avait d'elle-même, que le peu d'esUme qu'on lui montrait venait de ce qu'on la connaissait véritablepient. Les maladies exerçaient sa patience , et elle les supportait avec une telle soumission à la volonté divine, qu'elle semblait surpasser les forces d'un âge si tendre. Dès les premières idées qu'elle s'était formées, elle s'était per- suadé qu'en qualité de fille d'Adam conçue dans le péché, elle ne devait point refuser les souffrances,- et que celles des mortels étaient agréables au Seigneur, parce qu'elles combatlaient le péché : c'est pourquoi, voulant plaire à la
XXX VIE DE LA VÉNÉRABLE MÈRE
majesté et satisfaire à la justice du Très-Haut, elle acceptait les peines avec joie. Elle s'animait surtout par le souvenir de la passion du Sauveur , qu'elle repassait souvent dans son esprit; et lorsqu'elle l'entendait lire, elle souhaitait avec ardeur de souffrir davantage pour Dieu. Quand le divin Maître commença à l'cclairer de cette lumière inté- rieure, elle s'aftligeait quelquefois d'être naturellement sen- sible, et s'adressant au Seigneur, elle s'en plaignait; alors elle entendait sa voix, qui lui disait : J'ai bien plus souffert pour vous ; de sorte que , considérant de nouveau son Ré- dempteur tout couvert de plaies pour son amour, elle oubliait sa propre peine. C'est ainsi qu'elle traversait les maux de son enfance, n'y étant robuste qu'en la vertu.
Bien que notre jeune Marie eût une si mauvaise santé, et en apparence si peu de moyens, ses parents, qui atta- chaient une grande importance à la bonne éducation de leurs enfants, ne négligèrent pas de lui enseigner tous les principes de la doctrine chrétienne. Sa pieuse mère se chargea spécialement de ces leçons. Elle lui expliqua cette doctrine , lui inculqua l'obligation qu'elle avait d'observer les commandements de la loi de Dieu et de sa sainte Église, d'aimer, de sci-vir et de craindre ce divin Sei- gneur, et l'appliqua aux occupations convenables à son âge, lui faisant notamment apprendre à lire. La prudente mère fut agréablement surprise de voir que cette enfant qu'elle croyait impropre aux choses du inonde, apprenait facilement tout ce qu'on lui enseignait, et surtout ce qui concernait la dévotion. Elle inféra de là qu'il y avait en sa fille quelque secret divin , et, communiquant sa pensée à une voisine dosa confiance, elle lui dit: «J'aperçois en ma petite Marie je ne sais quoi qui nie réjouit le cœur.» Et quoiqu'elle se montrât toujours sévère à son égard pour la tirer de cette indolence naturelle qu'elle lui supposait.
MAniE DE JESUS D AGREDA. XXXI
Dieu le permettant pour ses hautes fins , elle apporta néan- moins beaucoup de zèle à cultiver ces bons commence- ments de vertu qu'elle découvrait en la petite Marie. Elle la menait avec elle aux églises, lui enseignait comment il fallait fréquenter les sacrements, et même comment on faisait l'oraison mentale; ce qui semblait au-dessus des forces de son âge. Ce fut ainsi que la pauvre enfant trouva un peu de repos par ces secours de sa pieuse mère. Elle s'en prévalut heureusement, et avec la permission qu'elle avait reçue de sa mère, elle commença à prendre son temps pour va- quer à l'oraison. Elle choisit pour cela la chambre la moins fréquentée de la maison ; elle y dressa un petit autel avec quelques imagos et d'autres petits ornements de dévotion que sa ferveur lui fit trouver; et ce fut là son premier oratoire, où elle se reUrait pour s'y livrer à ses saints exercices. Parmi les obscurités de la pénible nuit que l'absence de Dieu produisait en elle , elle cherchait à le découvrir avec le flambeau de la foi; par là elle fortifiait son espérance, et fixait solidement sa volonté en son bien- aimé. Elle se servait du souvenir des leçons qu'elle avait reçues du Seigneur, pour arrêter le sujet de ses médi- taUons. Elle lisait dans le grand livre des œuvres du Très- Haut, surtout dans les splendeurs du ciel, qu'elle regardait comme le palais de son Seigneur; et étant dans sa retraite, elle se mettait pendant la nuit à la fenêtre, pour contempler en la beauté admirable des astres la puis- sance, la sagesse et les perfections de'Celui qui en était l'Architecte, parce qu'elle profitait de tout pour se rendre de plus en plus agréable à son divin Maître. Par ces sortes d'oraisons la dévote Marie entretenait les désirs qu'elle avait de voir son bien-aimé qui était absent.
Bientôt le Seigneur l'éclaira de plus près par cette lu- mière intérieure dont j'ai parlé, et qu'elle appelait l'étoile
XXXII VIE DE LA VENERABLE MÈRE
polaire dont il se servait alors pour la guider et la diriger dans les meilleurs chemins. C'est pour dépeindre les effets que lui faisait éprouver cette lumière, qu'elle a dit : « Elle me consolait dans mes afflictions, me corrigeait dans mes désordres , m'arrêtait dans mes imperfections , et m'animait dans mes tiédeurs. » Elle recevait ordinai- rement avec cette lumière deux faveurs divines : l'une qui l'excitait à faire le bien, l'autre qui l'éloignait du mal. La première était une voix intérieure qui lui disait au cœur: Mon Épouse, revenez à moi; quittez les choses teiTestres et passagères, redressez vos pas, suivez mes voies , et faites toutes vos œuvres avec perfection en ne tendant jamais qu'à me plaire, puisque je suis Celui qui est. Puis cette voix, la pressant plus vivement, disait en- core : Levez-vous, ma colombe, hàtez-vous de venir, je vous attends; redoublez vos ardeurs, exécutez les désirs que je vous donne. La seconde laveur consistait dans un reproche intime de ses défauts auquel elle était si sen- sible , que , s'il lui arrivait d'accorder à ses goûts quelques satisfactions inutiles ou contraires à la perfection , en un âge si tendre, et de s'y attacher avec la moindre complai- sance , aussitôt le Seigneur remphssait son ànie d'une telle amertume, qu'elle ne se permit jamais aucune de ces satis- factions, pour petite qu'elle fût, sans qu'à l'instant elle ne répandît des larmes de douleur d'en avoir joui. Les effets de cette grande componction étaient non-seulement de l'éloigner des péchés et des imperfections , en la portant à les éviter avec la plus grande vigilance, mais aussi de la désabuser efficacement des plaisirs trompeurs de cette vie, et de lui inspirer un entier détachement de tout ce que le monde estime, pour qu'elle le regardât comme la vanité des vanités. Ces salutaires effets lui en donnaient du dé- goût, et la portaient à ne s'attacher qu'au véritable bien.
MARIE DE JÉSUS d'aGRÉDA. XXXIH
De sorte que son âme s'élevait à Dieu, en surmontant tous les obstacles qui pouvaient l'en détourner.
A la faveur de ces lumières, les pieux élans de son âme redoublèrent. Elle désirait ardemment de pratiquer les vertus, elle les recherchait avec zèle, et elle en accom- plissait avec fidélité les actes que le Seigneur lui inspirait. Les vertus théologales faisaient son principal exercice. Comme son attention à Dieu était en une pure foi où elle le considérait toujours, elle vivait constamment dans la pratique actuelle de cette vertu. L'espérance était en elle si continuelle et si ferme, qu'elle répondait à cette crainte admirable que le Seigneur avait donnée à son âme comme un contre-poids permanent. La charité était son principal emploi; car, dès que le Seigneur lui eut manifesté sa bonté infinie par les premières lumières qu'il lui accorda, sa volonté fut tellement éprise d'un saint amour, que cette très-noble flamme devint le premier mobile de ses œuvres et de ses désirs. Elle souhaitait avec ardeur que tous ceux qui en étaient capables connussent et aimassent le souve- rain bien; et la véhémence de ce désir produisit les effets merveilleux que l'on verra dans la suite. Elle s'exerçait dans les vertus morales, sans en négliger la moindre occasion; et parmi ces vertus elle eut une grande prédi- lection pour la pureté virginale. Les premiers désirs qu'elle eut de devenir l'épouse du Seigneur dans l'état religieux naquirent de cette prédilection, et, prévoyant les difficul- tés qu'elle y pourrait rencontrer, elle forma le dessein de s'y obliger par le vœu de chasteté; mais la prudence, qui lui était comme naturelle, l'en empêcha jusqu'à ce qu'elle eût mieux découvert la volonté divine. La pieuse enfant pouvait être environ dans sa huitième année, lorsque la nuit de la Nativité du Seigneur, se trouvant en sa divine présence, elle se sentit plus pressée que jamais de se signa-
XXXIV VIE DE LA VÉNÉRABLE MERE
1er ausenice de Celui qui lui avait donné tant de marques admirables de son amour; et faisant réflexion avec une tendre reconnaissance sur ce qu'elle pourrait offrir à l'Enfant Dieu, elle eut une forte inspiration que ce serait une offrande agréable au fils de la Vierge que de lui con- sacrer sa virginité. Elle céda aux puissants attraits de cette inspiration, prit la Vierge mère, son très-chaste époux Joseph, et quelques autres saints de sa dévotion pour témoins, et fit avec une consolation singulière vœu de chasteté perpétuelle. Elle éprouva tant de joie intérieure dans cet acte religieux, qu'elle put la regarder comme une marque certaine de l'acceptation que l'enfant Jésus faisait de son vœu. Dès lore le divin Époux augmenta notablement ses faveurs, et la reconnaissante épouse y correspondit par de nouveaux désirs de le servir et de lui complaire; néanmoins l'Époux ne faisait point cesser son absence apparente, tandis que l'épouse continuait à cher- cher son bien-aimé. Elle resta dans cet état jusqu'à la dou- zième année de son âge.
Pendant ce temps -là ses désirs de le trouver et de le servir augmentèrent tellement, que, ne pouvant plus les contenir dans son cœur, elle s'adressa à son confes- seur, et lui dit qu'elle souhaitait ardemment de semr Dieu , et qu'elle le priait de lui enseigner comment elle le devait faire. C'était un homme fort spirituel, qui, voyant la ferveur et la docilité de celte enfant, s'appli- qua à la guider dans le chemin de la perfection, et lui enseigna la manière de faire oraison et de s'acquitter d'autres saints exercices. La fervente et obéissante dis- ciple se conforma aussitôt aux règles que son directeur lui avait tracées, et Dieu, comme s'il eut attendu l'iuter- venlioii de l'homme, se laissa incontinent rencontrer par cette àme amoureuse. Il la mil dans un grand recueil-
MARIE DE JÉSUS D AGRÉDA. XXXV
lement, et lui communiqua l'oraison de quiétude, où elle commença de sentir intimement avec une très -douce paiv la présence du Seigneur. Cette faveur accrut encore dans cette âme les ardeurs et les lumières intérieures. Dans son recueillement elle recevait les leçons du Sei- gneur, dans la contemplation elle jouissait de ses dou- ceurs, dans les prières elle obtenait ses grâces, son cœur s'enllammait de chaiité, son esprit suivait sans répu- gnance les voies de la vertu, et la partie supérieure de l'âme maîtrisait la partie inférieure. Enfin le Seigneur réleva alors à un tel état , que la ser\ anle de Dieu lui disait pour lui en rendre des actions de grâces : « Je vivais sans vivre, parce que vous viviez, Seigneur, en moi; cl je recevais de votre main libérale tant de faveurs extraor- dinaires, que je ne saurais les exprimer. » Elle demeura quelques années dans cet état, en en recueillant des avan- tages considérables.
Bien que la jeune lille prît d'abord un soin particulier de cacher les choses qui se passaient dans son intérieur, parce que le Seigneur lui-même qui les y voulait soli- dement établir, lui avait fait sentir combien il était im- portant de les tenir secrètes , il devint impossible que ceux qui la fréquentaient familièrement ne découvrissent pas, à l'éclat de ses actions extérieures, le rayonnement de la lumière qu'elle cachait. Dans les commencements on attribuait chez la petite Marie à la timidité et à l'indo- lence naturelle, le goût de la retraite, le silence, la pu- deur, la modestie, la mortilication des sens, l'aversion pour les vains plaisirs , la tristesse dans les convei-sations oiseuses, l'éloignement des entretiens puérils et des amu- sements ordinaires de l'enfance, l'égalité d'esprit dans les afflictions, la joie dans le mépris, la patience dans les maladies et les douleui-s; en la voyant ni ne se plaindre
XXXVI VIE DE l.\ VENERAULE MERE
jamais, ni chercher le moindre soulagement , ni songer à s'excuser, quoiqu'innocente lorsqu'elle était reprise , et conserver toujoui-s la paix dans toute sa conduite, on attribuait tout cela à une espèce d'insensibilité, parce qu'on ne pouvait pas s'imaginer qu'il y eût un si grand fonds de vertu en un tel âge. Néanmoins, quand plus tard on se mit à faire une plus grande attention aux choses qui regardaient cette jeune fille, on reconnut son extrême discrétion dans ses paroles, la vertu qui éclatait dans les Œ'uvres qu'elle ne pouvait cacher, sa facilité à apprendre tout ce qu'on lui enseignait, la vivacité de son esprit, son naturel docile, son jugement au-dessus de son âge et sa dévotion extraordinaire, de sorte que beaucoup de personnes admiraient avec vénération tout ce qui se passait en elle. On s'aperçut que dans les con- versations quelle avait avec les autres filles de son âge, elle leur parlait toujours de Dieu et des choses de son service avec tant d'esprit et de ferveur, que l'on en était édifié. Le poids de ses paroles révélait quelquefois le but secret de ses actions. Dans une occasion la maîtresse qui lui apprenait à coudre, la blâmait, à la demande de sa mère, du peu de soin qu'elle prenait à s'habiller et à se tenir propre, lui disant qu'on se moquait d'elle parce qu'on la voyait si mal ajustée : « Qu'on se moque de moi, c'est ce que je demande, » répondit la petite Marie. On re- marquait avec quelle promptitude elle faisait tout ce que ses parents lui commandaient, tandis qu'elle était si négligente pour les autres choses temporelles. On fut surpris de la facilité avec laquelle elle apprit à lire dans la perfection, et de ce qu'à cet âge elle disait l'office divin cl le petit office de Notre-Dame. On observa que dès ses premières années elle se privait d'une partie de sa nour- riture, à l'insu de ceux qui avaient soin d'elle, pour la
MARIE DE JESL'S D AGREDA. XXXVIt
donner aux pauvres, et que cette charité croissant avec l'âge, elle tâchait de se procurer d'autres choses plus considérables pour les secourir, Nonobstant toutes les précautions qu'elle prenait pour ne pas manifester ce qui se passait dans son intérieur, il ne fut pas en son pouvoir de cacher la tendre compassion qu'elle avait pour les affli- gés; ce fut le sentiment qui éclata le plus en elle, à la grande consolation de ses dévots parents, qui ne tar- dèrent pas à s'en apercevoir. Sa mère, pour seconder une si noble inclination, la menait avec elle chez les pauvres malades, et quand elle n'y pouvait pas aller, elle chargeait sa fille de leur porter quelque secours. La cha- ritable Marie ne savait point cacher la joie qu'elle éprou- vait lorsqu'on l'occupait à de semblables œuvres, ou que l'on se servait d'elle pour faire l'aumône. II arriva qu'un jour où quelques pauvres étaient venus demander l'au- mône à la maison de son père, celui-ci ne trouva point la clef du coffre où il tenait l'argent qui avait cette desti- nation. Or, voulant voir l'affliction qu'aurait sa fille de les congédier sans leur donner quelque secours, il dit: « Que faire, Marie, pour assister ces pauvres? je ne sau- rais leur rien donner, puisque je ne trouve point la clé du coffre. » Et il ajouta : « Ouvre -le si tu peux, et nous les assisterons. » A l'instant la charitable enfant, prenant une épingle qu'elle avait à sa jupe, l'ouvrit avec la même facilité que son père aurait pu le faire avec la clef; ce qui surprit et édifia extrêmement tous les témoins de cette scène, émerveillés de l'admirable effet d'une pareille charité. Les domestiques s'aperçurent aisément de son exactitude à se retirer à des heures réglées, pour faire oraison , pour lire des livres spirituels ou pour vaquer à d'autres œuvres de piété, auxquelles elle consacrait les moments de loisir que lui laissait le travail. II y en eut
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XXXYIIl \1E l)F. LA VENERABLE MÈRE
qui, par l'eslime qu'ils faisaient de sa rare vertu , eurent la curiosité de l'épier dans sa retraite, et ils la virent se livrer à des exercices de pénitence si extraordinaires, qu'on les aurait crus impossibles à un âge si tendre. On était frappé de sa modestie, de son singulier recueil- lement, du respect avec lequel elle se tenait à l'église, de la dévotion avec laquelle elle fréquentait les sacrements, et aussi édifié que frappé. Son confesseur, qui était le seul à qui elle découvrait son intérieur, conçut une si haute idée de sa perfection, que, malgré sa prudence, il ne savait pas toujours garder le silence; de sorte qu'il communiquait ce qu'il en pensait à des personnes dévotes pour leur édification. Enfin le bruit de sa vertu se répan- dit par toute la ville. L'estime commune la fit aimer de tout le monde , et lui acquit une si grande réputation , que quand le Seigneur commença d'opérer des merveilles en elle, on n'en fut pas surpris, en se rappelant ces débuts. Ceux qui la connurent dans son enfance, et qui la virent ensuite considérer comme une sainte, convinrent tous que cela était tout naturel; et un prêtre fort spiri- tuel, qui eut d'étroites relations avec ses parents, disait qu'il la révérait parce qu'elle lui avait paru prédestinée dès sa naissance.
CHAPITRE IV
Fondation du monastère.
Ayant accompli sa douzième année, et considérant que cet âge suffisait pour pouvoir entrer en religion , elle ne pouvait contenir l'ardeur qu'elle avait d'embrasser cet
MARIE DE JÉSUS DACRÉDA. XXXIX
heureux état, tant ses désirs de se consacrer entièrement à Dieu excitaient en elle une sainte impatience d'en venir bientôt à l'exécution. Elle déclara de nouveau à ses parents sa vocation, dont elle leur avait donné des marques con- vaincantes dès ses premières années, les pressant avec beaucoup de tendresse et d'humilité de lui permettre de la suivre. Ses parents, qui pratiquaient une perfection singulière, étaient bien aises que leurs enfants choi- sissent l'état religieux par une véritable vocation ; et ne doutant pas que celle de leur fille Marie ne fût telle , par les longues expériences qu'ils avaient de sa vertu solide, ils résolurent aussitôt de satisfaire à sa demande. Ils pail- laient de lui faire prendre l'habit dans le monastère de Sainte -Anne des Carmélites déchaussées à Tarrazone, quand, ô secrets impénétrables de la Providence divine! il arriva ce que je vais dire.
Tandis qu'on cherchait déjà le moyen de faire entrer la jeune Marie dans ce monastère, sa pieuse mère, qui me- nait depuis plusieurs années une vie fort spirituelle, et était parvenue à un haut degré de vertu , fut visitée par le Seigneur d'une manière extraordinaire dans une de ses oraisons, exercice auquel elle consacrait jusqu'à trois ou quatre heures par jour. Le Très-Haut lui parla et lui dit que c'était sa volonté qu'elle lui sacrifiât son mari, elle-même , ses enfants et son bien , et que l'on fondât en sa maison un monastère, où elle et ses deux filles seraient religieuses; que son mari entrerait dans l'ordre de Saint- François, où ses deux fils étaient déjà, et qu'il préparait les moyens d'achever cette œuvre. Comme cette aft'aire était importante, et qu'elle exigeait plus de ressources et plus d'influence que les siens n'en avaient, l'humble dame répondit au Seigneur : « Ma famille et moi, sommes tou- jours à la disposition de votre très-sainte volonté; mais je
XL VIE DE I,A VENERABLE MÈRE
crains. Seigneur, que l'on ne me croie pas, et que ce mo- nastère ne trouve point de religieuses. » Le Tout-Puissant lui repartit : « 11 n'en manquera pas, obéissez. » Le vé- ne'rable P. Jean de Torrecilla , prédicateur apostolique de l'Ordre de notre père saint François, homme fort spirituel et qui vivait en odeur de sainteté , était alors le confesseur de cette dame, et il demeurait en cette ville d'Agréda , au couvent des Récollets de Saint -Julien. Le Seigneur lui parla dans le même sens, lui ordonnant de déclarer à sa fille spirituelle que c'était sa sainte volonté. L'obéissante dame allait au couvent des religieux pour y voir son con- fesseur, et lui communiquer ce qui s'était passé; mais avant d'y arriver elle rencontra le serviteur de Dieu, qui, la prévenant, lui dit : « Ma fille, je sais déjà pour quel sujet vous venez, car le Seigneur m'a révélé la même chose qu'à vous; et c'est que votre maison lui soit consa- crée, qu'on en fasse un monastère de religieuses, et que toute votre famille se sacrifie au Maître éternel. » Us eurent tous deux une grande consolation de voir que la révéla- tion du Très -Haut était confirmée; et ils découvrirent qu'elle leur avait été faite au même moment. Si l'on eût envisagé celte alîaire par les seules lumières de la pru- dence humaine, elle aurait paru non-seulement difficile, mais même impossible à exécuter, et la proposition en aurait semblé téméraire. En eflel, bien que François Co- ronel fût un homme d'une grande vertu, son bien n'était pas à beaucoup près suffisant pour une telle entreprise, et il semblait que son âge (il touchait déjà à sa soixantième année) et sa mauvaise santé le rendissent incapable d'un état aussi rigoureux que celui qu'il devait embrasser; mais considérant que c'était le Dieu tout-puissant qui la com- mandait, l'obéissante dame et son confesseur résolurent avec la n^ême conliance de la proposer. On vit clairement
MARIE DE JÉSUS D AGREDA. XLI
que la main du Très-Haut dirigeait cette entreprise ; car François Corotiel , qui d'abord s'y opposait sérieusement , à cause des difficultés qu'il y trouvait et par des conseils qu'on lui donna, changea ensuite tout à fait d'avis, et se détermina avec une ferveur admirable à faire cet entier sacrifice de sa personne et de sa fortune. Dès lors, la pieuse Catherine de Arana, auparavant combattue par de fortes et pénibles oppositions, se sentit plus décidée que jamais à réaliser son projet; les saints empressements qu'il in- spirait à ses deux filles allaient au delà de ce qu'on aurait pu attendre de leur âge; on vainquit des difficultés qui paraissaient insurmontables, on vainquit aussi les obstacles terribles que le démon suscita; enfin l'Ordinaire, les supé- rieurs réguliers et les magistrats de la ville consentirent à cette fondation , quoiqu'elle fût tellement dépourvue des ressources naturelles les plus indispensables, qu'il eût été bien imprudent de la tenter, si l'on n'eût été persuadé que les secours divins n'y manqueraient pas, comme on le vit dans l'exécution, par des résultats qui surpassèrent toutes les espérances.
Lorsque la fervente Marie apprit l'admirable disposition du Seigneur à l'égard de la maison de ses parents, elle en eut une joie inexprimable. Elle fut si persuadée que celte entreprise était inspirée de Dieu, qu'elle se résigna volon- tiers au retardement qui en résulterait pour l'accomplisse- ment de ses propres désirs qu'elle avait cru si prochain; car elle préférait l'accomplissement des dispositions di- vines à la réalisation de ses plus ardents désirs, et l'excel- lence du sacrifice comnmn de sa famille au sien propre , ([u'elle avait espéré d'aller faire sous peu de temps. Dieu l'enfiamma d'un saint zèle pour l'avancement de son œuvre, et la porta à y contribuer par tous les moyens en son pouvoir. Elle encourageait sa mère dans les difficultés
XLH VIE DE LA VEVERABLE MERE
qui se présentaient, la consolait dans ses afflictions, l'af- fermissait dans son dessein, et l'excitait à continuer ses efforts pour y réussir. On passa plus de trois ans à écarter les obstacles qui s'opposaient à cette fondation, et pendant tout ce temps-là la sainte fille ne cessa point de prier le Seigneur d'abréger le temps et d'achever l'œuvre qu'il avait ordonnée.
Enfin , toutes les difficultés étant aplanies par le secours du Tout-Puissant, on prit les dernières mesures pour me- ner à fin l'entreprise. En conséquence, le 16 août 1618, c'est-à-dire le lendemain de l'Assomption de la Vierge, on établit le nouveau monastère en la propre maison où les pieux époux avaient demeuré avec leur famille; et, quoi- que cette maison fut trop petite pour sa destination , on s'en accommoda pourtant de telle sorte, que tout y fût mis sur le pied d'un monastère décent et suffisamment commode. Les constructions furent terminées au com- mencement de décembre de la même année; et le jour de l'Immaculée Conception de la Mère de Dieu, une pre- jnière messe solennelle fut célébrée dans la nouvelle église. Il semble que Dieu ait marqué la fin où tendait la fondation de ce monastère, par le temps que l'on mit aie construire; en efl'et, toute la vie mortelle de la Reine du ciel se trouvant comprise enti'e sa conception et son as- somption , et le monastère ayant été commencé et achevé dans rintervalie de ces deux fêtes, on peut de là inférer naturellement que la fin que le Seigneur se proposait était (jue l'on y écrirait, par sa lumière divine, l'histoire de la vie mortelle de sa Mère, à parlir de l'instant où elle fut conçue jusqu'à ce qu'elle montât au ciel. Le Seigneur ma- nifesta dans la suite à notre Marie de Jésus que tel fut le motif par lequel sa providence fit concourir les créatures à celle fondation admirable, en leur suggérant des moyens
MARIE DE JESUS D AGREDA. XLIII
dont elles ne pénétraient pas le but. C'est ainsi que le divin Maître détermina que le monastère ne serait pas seulement sous le vocable de la Mère de Dieu , mais qu'il serait en outre de l'ordre et de l'institut de son Immaculée Conception , tandis que l'ancienne dévotion que les fonda- teurs de ce monastère avaient pour l'ordre de noti-e père saint François , pouvait les porter, et même les portait à le soumettre à la règle de Sainte -Claire. Il y eut encore une autre circonstance remarquable : ce fut la ferme dé- termination que la vénérable Catlierine et ses filles prirent d'exiger que les religieuses y fussent déchaussées, afin de fonder un établissement plus propre à l'imitafion des ver- tus de la Vierge. Elles rencontrèrent beaucoup de diffi- cultés à leur dessein, parce que les religieuses de l'ordre de la Conception de cette province étaient chaussées; néan- moins celles que l'on appela dans le nouveau monastère pour en être les fondatrices , se résolurent à embrasser les rigueurs de cette règle austère, sans y avoir été précé- demment soumises.
CHAPITRE V
Entrée en la religion et dans le noviciat.
Le nouveau monastère étant achevé , ou y fit venir de celui de Saint-Louis de Burgos, de l'ordre de l'Immaculée Conception, trois religieuses pour en être les fondatrices; ce fut le i 3 janvier 1 6 1 9 , jour de l'octave de l'Epiphanie, que dans cet humble sanctuaire de la Mère de Dieu , et par son entremise, s'ofl'rirent et se consacrèrent au Fils de la Vierge, trois dons, trois cœurs, trois victimes, une mère
XLIV VIE DE LA VÉNÉRABLE MERE
et ses deux filles, avec une humble et fervente dévotion. Ainsi la mère , que l'on appela Catherine du Très-Saint Sacrement, l'aînée des deux filles Marie de Jésus, et la plus jeune Géronime de la Très-Sainte Trinité , y prirent l'habit des religieuses déchaussées de la Conception Imma- culée de la Mère de Dieu. Elles s'enfermèrent avec les trois fondatrices dans cette pauvre maison en clôture per- pétuelle, y formèrent une communauté, et y donnèrent naissance à ce monastère si favorisé de Dieu et de sa Mère. Le pieux François Coronel s'en alla aussitôt au couvent des Récollets de Saint -Antoine de Nalda (dans la même province de Burgos), où il prit l'habit religieux avec beaucoup de ferveur, dans un tàge avancé, et sous l'humble profession de frère lai. Par là on vit avec admiration s'ac- complir toutes ces dispositions divines, dont l'exécution paraissait impossible à la prudence humaine. On vit s'offrir comme une seule victime toute une famille; le père et ses deux fils religieux de Saint-François ; la mère et les deux tilles religieuses de la Conception; leur maison matérielle changée en un temple et en une habitation des épouses du Seigneur; leur bien destiné k l'entretien et leurs meubles assignés à l'usage et aux besoins des pauvres re- ligieuses sans aucune réserve; quel sujet d'admiration pour les siècles avenir! Les effets ne tardèrent pas à prou- ver d'une manière convaincante que c'était un ouvrage de Dieu. 11 y eut en peu de jours plusieurs filles nobles et pieuses qui, touchées d'un pareil exemple , courant après l'odeur de ses parfums, se firent religieuses dans le nou- veau monastère, sans que la peur d'une si grande austé- rité et d'une pauvreté si rigoureuse put ralentir leur zèle. D'autres personnes, également édifiées de cet exemple, changèrent de vie, ou même embrassèrent l'état religieux, et entre autres quatre personnes mariées qui abandon-
MARIK DK JÉSDS l> AGRÉDA. JLV
nèrent le monde comme François Coronel. Parmi celles-ci se trouvait Medel Coronel son frère, qui, laissant sa famille et son bien, prit l'habit de notre père saint François dans le même couvent de Saint-Antoine de Nalda. Les progrès incessants que firent en la vertu dans l'état monastique ces deux vénérables frères et fondateurs, dont l'on pourrait écrire aussi l'histoire, témoignèrent de la vérité de ce que nous avons dit plus haut, aussi l)ien que le développement merveilleux du monastère, tant au spirituel qu'au tem- porel, et que l'augmentation des religieuses, dont nous parlerons dans la suite.
Notre Marie de Jésus, après Sa seizième année, ayant obtenu par un moyen si admirable cette heureuse entrée en religion , qu'elle avait souhaitée avec tant de ferveur dès le commencement de son enfance , s'appliqua entiè- rement à arriver au terme fin.al de ses désirs. Pendant qu'on donnait à la maison de ses parents la forme d'un monastère , l'embarras des ouvriers et des manœuvres , le mouvement des gens qui y allaient, les uns par dévotion, les autres par curiosité, et dont la plupart s'adressaient à elle, tout ce tumulte l'avait un peu distraite; et quoi- qu'elle t<àchât toujours de seiTir Dieu , ce n'était pas avec l'assiduité ordinaire; son oraison n'était plus aussi longue, lors même qu'elle ne s'en exemptait pas; enfin sa ponc- tualité dans ses exercices de dévotion et sa circonspection dans ses paroles n'étaient plus les mêmes qu'auparavant. La Providence divine avait permis cette négligence pour mieux établir cette âme dans l'humilité par l'expérience de sa propre faiblesse, et eut bientôt réparé par sa puis- sante grâce ces distractions ; néanmoins à peine Marie eut- elle pris l'habit religieux et fut-elle revenue à elle-même, qu'elle se mit à les pleurer aussi amèrement que si elles eussent été les plus grands péchés. Prenant de là occa-
XLYI VIE UE I.A VK.NERABLE MEHE
sion de considérer sa faiblesse , elle implora les secours divins avec plus de ferveur; et, reconnaissant son relâche- ment, elle recommença à s'avancer dans la vie spirituelle avec toute la diligence possible pour recouvrer ce qu'elle avait perdu. Dès lors elle s'employa entièrement au ser- vice de Dieu, et ce fut son unique occupation. Et pesant les obligations que lui imposait son nouvel état, elle résolut de se mettre à l'œuvre , comme si elle eût commencé à vivre. Elle considéra avec attention la gran- deur et la beauté de Dieu; combien il est digne d'être aimé et d'être servi; et que la fin de la créature raison- nable était de le connaître , de le servir, de lui obéir et de l'aimer. Elle se pénétra, par des notions claires, de la beauté et de l'importance de la grâce; de l'excellence, de la sûreté et de l'utilité du chemin de la vertu , et de la sublimité des actes intérieurs. Ces lumières de l'enten- dement inspirèrent à sa volonté une très -pure intention de se consacrer entièrement au service de Dieu pour sa seule bonté et pour son bon plaisir; une grande estime de sa grâce et une généreuse résolution de marcher tou- joui-s dans le chemin de la vertu et de la vie spirituelle. Elle fit ensuite de sérieuses et sincères réflexions sur sa propre fragilité, non-seulement en général, par rapport à l'état commun de la nature corrompue, mais encore en particulier, au sujet des négligences, des misères et des faiblesses qu'elle avait éprouvées en elle-même : et elle se représenta vivement les grands dangers et les combats continuels qu'on trouve dans les voies spirituelles. De foutes ces considérations s'ensuivirent une profonde hu- milité , une crainte perpétuelle et un ferme propos de ne point cesser de se faire intérieurement violence; car. comme dans sa conduite Marie n'avait été guidée que par l'amour le plus ardent, il ne lui permettait pas do choisir
MARIE DC JbSl'S D AGREDA. XLVIt
d'autres moyens que ceux qu'elle jugeait être le plus proportionnés à la fin. D'un autre côté, elle découvrait les périls qu'elle pouvait rencontrer, ainsi que sa propre fra- gilité , qui lui faisait craindre de perdre dans ces dangei"s le Seigneur, auquel elle aspirait à plaire; de telle sorte que son cœur se trouvait combattu d'un amour généreux qui l'animait, et d'une humble crainte qui l'abattait. Le premier remporta sans détruire la seconde; ce fut là le résultat admirable de cette lutte. Marie prit la résolution de suivre le chemin de la vertu et de la vie spirituelle avec une constance courageuse, humble et docile; coura- geuse, pour ne pas reculer devant la multitude des em- barras, des aftlictions, des tentations et des combats qu'elle pouvait rencontrer; humble, pour éviter le péril, pour être toujours sur ses gardes, dans la crainte de sa fragilité , et dans la conviction de sa propre impuissance ; docile pour s'abandonner entièrement à la protection et aux dispositions divines, en ne songeant qu'à accomplir la volonté et le bon plaisir du Seigneur.
Elle persévéra inébranlablement toute sa vie dans celte résolution , quoiqu'elle fût toujours combattue des craintes qui naissaient de l'amour et de l'humilité; de celui-là naissait l'estime du souverain bien; de celle-ci la crainte de le perdre : de sorte qu'elle fut toujours pénétrée de cette pensée : IWas ! perdrai-je la grâce de mon bien-aimé, par la faiblesse de ma volonté? suis -je dans le marnais chemin, par l'ignorance de mon entendement? Ces craintes furent pour cette àme le lest qui assura sa navigation , le martyre qui augmenta son mérite. M les progrès consi- dérables qu'elle faisait dans la vertu , et par lesquels Dieu fortifiait sa volonté, ni les grandes lumières par lesquelles il éclairait son entendement, ne suffirent pour les dissiper; au contraire, plus elle était favorisée, plus elle était crain-
XLVIII VIE DE LV VÉNÉRABLE MERE
tive, comme on le verra dans la suite de ce récit. Ces craintes eussent pu être un empêchement au vol de l'es- prit; en effet, quand le jugement est perplexe par le désir intime de plaire à Dieu, les résolutions nécessaires pour agir deviennent plus lentes. Mais le Seigneur, qui affer- missait si solidement sa servante dans la vie spirituelle , prévint le danger par un remède convenable. Il lui impri- ma vivement dans le cœur ces paroles de son Évangile : Celui qui vous écoute, m'écoute; celui qui vous obéit, m'o- béit, et il la remplit, par ces mêmes paroles, d'une grande confiance en la vertu d'obéissance , et d'une telle docilité aux avis de ses confesseurs et de ses supérieurs, que, tout en continuant à se livrer des combats de ce genre , elle en sortait toujours victorieuse. 11 lui fit sentir combien il était nécessaire pour se conserver dans cette assurance, de leur dévoiler clairement tout son intérieur, en commençant par les choses les plus humiliantes et les plus propres à la fragilité de la créature ; et elle était si pénétrée de cette leçon, que si elle ne leur eût découvert, comme elle le faisait, non -seulement ses péchés et ses imperfections, mais encore ses moindres tentations, leur approbation n'aurait pas été capable de calmer son esprit. Dès qu'elle se fut fait une loi de cette manifestation de son intérieur, l'obéissance fut la règle de sa vie spirituelle; c'est d'après cette règle qu'elle déterminait ce qu'elle devait faire, ce qu'elle devait omettre, ce qu'elle devait recevoir, et ce qu'elle devait rejeter; la lumière intérieure éclairait et pro- posait, mais l'obéissance seule déterminait. Les fonde- ments sur lesquels s'éleva l'édifice de la vie spirituelle do cette àme, sont l'amour, l'humilité, la crainte ot l'obéis- sance; l'amour prépara le terrain, rhumililé creusâtes fondements, la crainte prévit les difficultés, et l'obéissance donnai l'édifice une solidité à toute épreuve.
MARIE DE JKSUS 0 AGREDA. XLIX
Ayant pris celle résolulion , Marie se disposa à faire une confession générale, non-seulement pour apaiser sa conscience, mais afin que son confesseur, connaissant tous ses défauts, pût la diriger avec sûreté dans la carrière qu'elle allait parcourir. Elle s'appliqua entièrement au saint exercice de l'oraison. Elle s'en acquitta dès lors d'une manière si admirable et si utile, qu'elle ne la fit Jamais sans lâcher d'y découvrir ses fautes et de s'en cor- riger aussitôt. Le Seigneur seconda ce soin de sa servante par une autre grâce singulière ; car elle ne se mit jamais en sa présence sans que, s'il se trouvait en elle quelque imperfection, le divin Maître no la reprit, excitant par cette réprimande à s'en amender. Fortifiée par ces divins secours, elle s'appliquait avec zèle à expier ses fautes, à purifier ses sens et ses puissances, à embrasser la croix avec toutes ses épines, et à pratiquer autant de pénitences que l'obéissance lui en permettait. Bien qu'elle fil l'oraison mentale depuis qu'elle jouissait de l'usage de la raison, elle n'osa, en conmiençant cette nouvelle vie, point en- core aspirer au baiser de la bouche de l'Époux , point même à celui de la main ; eUc se contentait de se prosterner avec une profonde humilité aux pieds de la Majesté suprême. Elle commença par la médilaUon, prenant tous les soins imaginables d'éclairer son entendement des lumières de la grâce céleste , et d'enllamnier sa volonté par la consi- dération des vérités et des mystères que la foi nous en- seigne, et s'en servant pour purifier et orner son âme, afin de la rendre une demeure digne du Seigneur. La règle commune de son esprit fut de se placer toujours, autant qu'il dépendait d'elle, au lieu le plus bas, et d'y persévérer constamment dans le travail , tant que le Sei- gneur ne relèverait point à un degré plus haut. Le divin Époux, à qui le travail fidèle el la véritable humilité sont
L VIF. DE LV VÉNÉRADLE MF.RE
si agréables, ne tarda pas de la faire entrer dans l'oraison de recueillement, où, sous l'œil de la Majesté divine, elle s'anéantissait, oubliait les choses de la terre, et tout en- flammée de ses désirs de lui plaire, s'y purifiait, comme dans une fournaise ardente. De là il l' éleva à une oraison plus tranquille et plus cminente, où le feu de l'amour divin se faisait sentir avec tant de douceur spirituelle , que son âme était remplie d'une consolation qui l'animait et la fortifiait beaucoup. C'est ainsi que se passèrent les premiers mois de son noviciat.
La matière la plus ordinaire de son oraison pendant ce temps-là fut la passion de Motre- Seigneur Jésus-Christ. A la vue de cet exemplaire elle mortifiait et réglait ses sens, et crucifiait ses passions; elle pleurait ses péchés et s'encourageait à souffrir déplus en plus; et, admirant une si grande miséricorde, elle augmentait sa confiance, ses prières et sa gratitude. Elle portait toujours l'image de Jésus-Christ crucifié vivement gravée dans son cœur; et par une grâce toute particulière, elle ne perdit ni de jour ni de nuit, pendant toute l'année du noviciat, cette présence imaginaire. Elle en sentait des clfets merveil- leux en son àme, surtout pour conserver la pureté inté- rieure; car, voyant continuellement son Dieu en croix, elle était portée à avoir une grande retenue, à mortifier ses passions, à se crucifier avec son Seigneur, et à se ré- primer de telle sorte que, durant toute cette année, elle ne se permit ni de rire ni de proférer aucune parole oiseuse, souriant à peine en quelques occasions pour ne point se singulariser. Ce saint exercice d'oraison pro- duisit en son àme des effets très -utiles, et elle en tira de grands fruits, qui devinrent plus abondants et plus con- sidérables à mesure que le Seigneur relevait à un plus haut degré. Elle raconta en ces termes à son confesseur.
MARIK DK JÉSUS D'aGRKDA. LI
lorsqu'elle lui dépeignit ce qui s'était passé en elle pen- dant ce temps -là, les choses les plus ordinaires qu'elle avait d'abord expérimentées : « Voici les effets que l'o- « raison produisit en mon âme dès que je commençai à « m'y livrer : elle l'oblige à une très- grande pureté; '< elle n'y tolère pas même les moindres imperfections; « elle la porte à faire tous ses efforts pour trouver Dieu . « et à pratiquer une très - profonde humilité; elle fait « comprendre que Dieu est l'auteur de tout notre bien , '( et que l'on obtient de grandes lumières par cette vertu « d'humilité, qui est le fondement de toutes les vertus; « elle introduit la charité et les autres vertus; elle « montre clairement ce dont chaque vertu a besoin pour ft être parfaite, et la véritable oraison ne laisse point « l'âme avec des vertus feintes, mais elle l'oblige à pra- « tiquer les véritables; quand l'oraison est parfaite, elle « met toujours dans l'âme un hélas ! continuel : Hélas î « que ferai-je pour plaire à Dieu et pour ne pas l'of- « fenser? Elle ne laisse point l'àme dans l'oisiveté, mais « elle la fait toujours agir; et sflelle est paresseuse, « elle n'a nulle satisfaction, et sa peine s'accroît. Enfin « cette oraison porte à toute sorte de bien , communique « la paix et la tranquillité à l'âme, fait qu'elle mortifie « ses passions, qu'elle abandonne toutes les choses pé- « rissables et qu'elle les méprise ; lui aide à vaincre les « tentations et les appétits, et produit une foule d'autres « bons effets que l'on ne saurait exprimer. » Quand elle sortait de l'oraison , notre jeune Marie recueillait tous ces avantages, et fckhait de s'éloigner des moindres im- perfections.
Elle partageait son temps selon que les obligations du noviciat le lui permettaient, de manière à ce qu'il n'y eût aucun instant où elle ne fût occupée. Son premier
LU VIE PE I.A VÉNÉRABLE MERE
soin fut de suivre ponctuellement les offices du chœur et les etercices de communauté : en quoi elle eut une exactitude admirable , comme on le verra dans la suite ; après cela elle passait aux occupations propres aux no- vices. Le reste du temps, si sa supérieure ou sa maî- tresse, ou quelque œuvre de charité ne le lui prenaient pas, elle l'employait à la lecture des livres spirituels, à l'oraison mentale, à des prières vocales, et à d'autres exercices de dévotion et de pénitence. C'est à ces der- niers exercices qu'elle consacrait une partie de la nuit, en ayant bien soin qu'on ne s'en aperçût pas, et en prenant si peu de sommeil, qu'à peine suffisait -il pour entretenir la vie. Comme elle se voyait si favorisée du Seigneur, elle souhaitait avec ardeur de faire de grandes choses pour son service. Tout ce qu'elle faisait ne lui semblait rien par rapport à ce qu'elle lui devait, et, con- sidérant sa faiblesse, elle s'humiliait profondément, et avait toujours en son cœur et en sa bouche ce verset de David : Que rendra^ je au Seigneur pour tous les biens qu'il m'a faits? Ell^avait les plus ardents désirs de pra- tiquer de grandes pénitences , et ces désirs étaient quel- quefois si véhéments, qu'elle ne savait y résister. Mais le Seigneur l'avait tellement persuadée de regarder l'o- béissance comme la voie la plus assurée, qu'elle n'osait rien entreprendre d'extraordinaire sans le consentement de son confesseur. Le divin Maître lui en avait fait alors rencontrer un qui était si sévère, que, quand la ser- vante de Dieu lui exposait les désirs qu'elle avait conçus ddns l'oraison de faire quelques pénitences particulières, et lui demandait humblement la permission de les pra- tiquer, il lui répondait te plus souvent avec beaucoup de rudesse un non ; quelquefois il lui accordait cette per- mission, mais dans un sens tout contraire à ce qu'elle
MAniE DE JÉSUS D AGREDA. Mil
' demandait. Elle obtenait toujours ainsi non -seulement le mérite de l'obéissance, dont elle faisait une si grande estime, mais encore l'accomplissement du désir qu'elle avait de souffrir beaucoup pour Dieu; car, quand on lui refusait ce qu'elle souhaitait ardemment, elle se trou- vait dans des angoisses mortelles à cause de l'activité de son esprit, dont le feu se serait modéré par l'exécution des œuvres désirées. Elle crut toujours que son confes- seur avait raison , et , appréciant tout le profit qu'.^lle en retirait, elle regardait sa sévérité comme une plus grande faveur que s'il lui eût accordé ses demandes.
Marie de Jésus passa de cette manière l'année du no- viciat avec un grand progrès spirituel. Et, en l'année <620, le 2 février, jour auquel on célèbre la Purification de Notre-Dame, et auquel la Vierge Mère olfrit au Père éternel, dans son temple, son fils bien -aimé, ce même jour, notre Marie de Jésus et sa pieuse mère firent pro- fession, en présence du vénérable frère François du Très- Saint- Sacrement, déjà profès, qui voulut assister à cet holocauste spirituel de sa femme et de sa fille. La ca- dette ne fit pas alors profession , parce qu'elle n'avait pas encore l'âge requis. Il est plus aisé de comprendre que d'exprimer la joie intérieure qu'eut la jeune Marie de se voir irrévocablement consacrée à Dieu par les vœux de religion. Et, se sentant par là soumise à de plus strictes obligations, elle continua la vie spirituelle avec une nou- velle ferveur. Dès le commencement, elle avait appris du Seigneur combien il lui était important, pour la sûreté de la voie où elle marchait, de cacher tout ce qui pouvait causer de l'admiration ou lui attirer quelque estime; et en cela elle suivait la maxime de notic Père saint Fran- çois, qui disait : Mon secret est pour moi. C'est pourquoi elle se procura, après beaucoup d'instances et de diffi-
LIV VIE DE I.A VÉNÉnABLE MERE
cultes, une petite chambre, la plus retirée et la moins fréquentée du monastère, pour y faire ses exercices spi- rituels, et se dérober autant que possible aux regards des créatures. Cette solitude fut le lieu de repos de son esprit, le champ de ses combats, et la ville de ses triomphes.
CHAPITRE VI
Combats et faveurs sensibles.
Le Seigneur avait déterminé de faire parvenir Marie à un très- haut point de perfection, qui répondit à la mission qu'il lui destinait, et qui était de devenir l'historiographe et I4 disciple de sa très -sainte Mère, et l'imitatrice de ses vertus : c'est pourquoi il éleva ^on âme par degrés avec une progression admirable. Lorsqu'il la voulait placer dans un nouvel état de perfection , ou lui communiquer des favcui*s particulières , quelques afflictions étaient les avant -courrières de cette grâce qu'il ne manquait jamais de lui envoyer. Ce fut là l'unique porte par où elle entra toujours dans les faveurs divines; car, toutes les fois qu'elle en devait recevoir quelqu'une, l'épreuve la précé- dait. En ce temps -là donc, comme la divine Providence lui réservait des faveurs extraordinaires et éclatantes au dehors , la servante de Dieu y fut préparée par de grandes et longues maladies, qui ne semblaient point être de l'ordre naturel, elle démon eut permission de l'aflliger extérieurement d'une manière surprenante.
Le dragon infernal, qui était furieux de voir depuis longtemps les débuts et les piogrès admirables de cette Ame, et qui l'avait jusqu'alore continuellement attaquée
MARIE DE JESUS U AGREDA. LV
par toutes sortes de suggestions et de tentations violentes, eut à peine reçu cette permission, qu'il exécuta d'une manière impitoyable ce qui lui fut possible. Il commença par lui inspirer de grandes terreurs sensibles, pour la détourner du bon chemin où elle était. Quand la ser- vante de Dieu se rendait dans le silence de la nuit à sa retraite pour s'y livrer à ses exercices de dévotion et à ses pénitences ordinaires, alors le démon, éteignant la lu- mière, lâchait de l'effrayer par des fantômes épouvan- tables. U lui apparaissait sous diverses formes d'animaux horribles. Quelquefois il se présentait sous la figure d'un cadavre infect, d'autres fois sous celle d'un homme vi- vant, se servant de tous les moyens imaginables pour la troubler et l'affliger. U la maltraita en son corps, cl assaillit son esprit de différentes tentations, la tourmen- tant de toutes les manières pour la détourner de ses exer- cices; mais rien ne fut capable d'arrêter Marie dans sa carrière. Son naturel timide eut besoin, dans les com- mencements, d'un grand secours pour résister à ces hor- ribles apparitions; mais, éclairée de la grâce céleste, et s' armant de patience, de prière et de confiance, elle sut, par ces puissantes armes, surmonter tous les obstacles. Étant accoutumée aux victoires. Dieu lui donna un tel courage, qu'elle méprisa dans la suite ces sortes de com- bats et ne fit nul cas de l'ennemi, passant à travers les terribles figures dont il l'entourait comme si elle ne les eût point vues, et supportant les tourments qu'il lui faisait souffrir, comme si elle eût été insensible.
Au milieu de ces combats, le Seigneur favorisa extraor- dinairement son épouse par des caresses sensibles. Lors- qu'elle communiait, elle sentait, en recevant les espèces .«sacramentelles, une saveur exquise , et elle obtint maintes fois cette faveur. Elle vovait souvent le très -saint Sacre-
I.VI VIE DE I..\ VENERABLE MERE
ment environné d'une splendeur miraculeuse. Ces mer- veilles consolaient et fortifiaient son âme dans ses luttes contre l'ennemi. Ces faveurs furent suivies de diverses apparitions divines. La première lui arriva en cette ma- nière : étant un jour malade au milieu des persécutions et des tentations du démon , et de plusieurs autres peines, elle implorait dans son affliction le secours divin , quand aussitôt la Reine des Anges lui apparut, ayant son ado- rable fils entre ses bras sous la forme d'un très-bel enfant, et ressemblant elle-même à l'ancienne image miraculeuse, dont je ferai mention dans la suite, et que l'on vénère dans le couvent des Récollets d'Agréda, sous le titre de Notre-Dame des Martyrs; mais elle était toute revêtue de splendeur et de gloire. La fidèle servante, voyant son auguste maîtresse, se prosterna à ses pieds avec une profonde humilité. La très-miséricordieuse mère la releva, et le très -doux enfant Jésus la reçut entre ses bras. Le fils et la mère la consolèrent beaucoup dans ses afflictions, et l'encouragèrent à souffrir pour leur amour. Marie fut persuadée que cette apparition venait d'en haut, par le soulagement extraordinaire qu'elle en ressentit dans ses peines, par la nouvelle force qu'elle eut pour vaincre le démon, et par la ferme résolution qu'elle prit après cette vision de supporter toute espèce d'épreuves. C'est une chose digne de remarque que la première appa- rition qu'eut cette sainte fille, fut de la Mère de Dieu; en effet, comme l'élévation de son esprit devait, avec l'aide de la divine lumière, la faire son historiographe, il fallait en quelque sorte que cette auguste Reine fût l'objet de sa première vision.
Le Seigneur continua à fortifier sa servante par d'autres faveurs du même genre. Le jour de la Pentecôte , une frès-bclle colombe toute rayonnante lui apparut, et ses
UARIE DE JESUS D AGREDA. LVII
rayons s'adressaient à la servante de Dieu, qui en fut toute ravie. Cette vision lui causa une si grande joie spi- rituelle, la remplit de tant de lumière intérieure, et excita en elle des désirs si fervents de plaire à son divin époux, qu'elle s'en ressentit toute renouvelée. Elle eut cette même vision à diverses reprises pendant toute l'oc- tave de cette solennité, et elle en recueillit de divins effets pour son avancement spirituel. Dans une autre occasion, notre Rédempteur Jésus -Christ lui appaïul dans le pitoyable état où on le mit au temps de sa pas- sion; cette vue lui perça le cœur d'une amoureuse com- passion et redoubla sa reconnaissance. Le très -doux Sei- gneur la soutint dans les peines qu'elle souffrait alors, l'exhorta à les supporter patiemment, et lui témoigna la satisfaction qu'il aurait, si elle marchait, par la pratique de toutes les vertus, dans le chemin qu'il avait lui-même suivi. Celte vision la laissa très-consolée et animée d'un nouveau désir de suivre son époux par le chemin de la croix. Les assauts du démon succédaient à ces faveurs sensibles : mais elle y résistait, et, dans les victoires qu'elle y remportait, elle éprouvait les forces que lui communiquait la grâce. Marie devait parvenir à un plus haut degré des faveurs divines ; c'est pourquoi ses afflic- tions s'accrurent; le Seigneur donnant une plus ample permission à l'ennemi.
CHAPITRE VII
Combats intérieurs et opposition des créatures.
Le démon se voyant méprisé d'une Immble fille dans ses attaques extérieures, son orgueil le mit dans une nou-
LVni VIE DE LA VENERABLE MERE
velle rage; et, ayant reçu de nouveau la permission du Seigneur, il l'attaqua avec plus de violence , et recourut à tous les moyens qui lui avaient été permis pour l'affliger et pour la combattre. 11 empira ses maladies, qui étaient con- tinuelles, et la réduisit bientôt à une extrême faiblesse. Il y ajouta encore des soufTrances extraordinaires. Quand la servante de Dieu se mettait en oraison ou assistait aux saints ofQces, il la tourmentait par une si vive douleur en toutes les parties de son corps, qu'il semblait qu'on lui disloquât tous les os, et il lui causait une pesanteur si insuppor- table, qu'elle ne pouvait se tenir sur ses pieds. Toutes ses souffrances et toutes ses maladies ne la laissaient reposer ni jour ni nuit; aussi était- elle si faible, si abattue, qu'elle se trouvait dans une espèce d'agonie perpétuelle; et , sans cesser de la tourmenter si cruellement en son corps, le démon entreprit de la tyranniser encore davan- tage en son esprit.
Il l'importunait continuellement par des imaginations horribles, et l'assiégeait de tant de douleurs, qu'il lui sem- blait parfois que toutes les portes de la consolation et du repos lui fussent fermées. Et comme il avait découvert que la seule crainte de perdre Dieu et de ne lui être pas agréable dans les services qu'elle lui rendait, et dans les voies qu'elle suivait, faisait souflrir à cette âme les sup- plices du martyre, c'est par là qu'il l'attaqua le plus cruel- lement, en s'efforçant sans cesse de lui persuader qu'elle était dans l'illusion, que ses voies étaient des voies de per- dition, qu'elle offensait grièvement le Seigneur, et que son mal n'avait plus de remède. Le serpent infernal lui suggérait ces idées avec tant de subtilité, qu'en excitant ainsi les inquiétudes de cette àme, qui désirait ardemment de senir son Dieu, il lui faisait subir un martyre conti- nuel. L'ennemi la tourmenta encore par d'autres moyens,
MAHIE DE JÉSUS d'aCRÉDA. LU
à un point qu'on ne saurait bien comprendre que par les paroles dont la servante de Dieu se sert pour en faire le récit: «11 me tourmentait, dit-elle, par d'autres peines « que je dois passer sous silence, et d'autant plus cruelles « que j'avais toute ma vie aspiré à une entière pureté; « aussi Dieu seul sait -il ce que ces peines me firent M souffrir. Elles étaient d'autant plus vives que je n'avais M pas lieu de les communiquer à mon confesseur; ainsi « je souffrais toute seule en silence. J'avais trop peu « d'expérience pour découvrir d'où cela provenait, et « pour discerner si j'offensais Dieu ou si je ne l'offensais « point : je n'avais personne à qui m'adresser pour m'en « assurer. Ces peines furent encore augmentées par « d'autres afflictions corporelles et spirituelles que le « Seigneur m'envoya. Elles furent excessives, et il n'en « est point qui ait exercé davantage ma patience ; aussi je « puis dire que j'aimerais mieux soullrir tous les sup- u plices possibles, plutôt que de pareilles afflictions; et « ce n'est pas une exagération : car on ne saurait conce- M voir ce que j'y ai soulfert; ce sont des peines sans sou- « lagement, et qui en attirent une infinité d'autres. «Voilà ce que dit la servante de Dieu, dont les paroles, malgré leur obscurité, montrent la grandeur de cette épreuve.
La fureur du démon ne fut point assouvie par tout ce qu'il avait fait souflrir par lui-même à cette àme; il en- treprit de l'affliger encore par le moyen des autres créa- tures. On sait que toute l'occupation de la servante de Dieu consistait en l'oraison et en d'autres exercices spiri- tuels, entre lesquels elle avait partagé toutes les heures du jour; or, bien qu'elle prît un très-grand soin de cacher les bonnes œuvres, dont le Seigneur lui avait inspiré la pratique , et que ce fût pour cela qu'elle avait demandé cette petite chambre isolée dont nous avons parlé , et où
LX VIE DE LA VÉNÉRABLE MÈRE
elle se retirait entre les exercices de la communauté , le monastère était si petit, les religieuses si peu nom- breuses, et la retraite de la servante de Dieu si parti- culière , que ses saints exercices ne purent échapper à la connaissance des religieuses. Les unes le remarquèrent avec admiration , les autres par curiosité; et, l'observant jour et nuit, elles découvrirent plusieurs austérités de sa vie. Les mères fondatrices en furent informées, et, voyant la servante de Dieu constamment malade, elles en eurent compassion. En effet, bien que sa grande ferveur lui don- nât assez de forces pour ne garder pas le lit, ses incommo- dités continuelles et les souffrances que le démon produi- sait en son corps l'aflaiblissaient de telle sorte que l'image de la mort était peinte sur son visage. Dès lors, croyant qu'il était de leur devoir d'empêcher que cette religieuse ne se rendit tout à fait inutile à la communauté par ses austérités, elles résolurent de suspendre ses saints exer- cices, et de la soumettre à la vie commune des autres religieuses. Aussitôt que le démon se fut aperçu de cette résolution , il entreprit d'éloigner par là entièrement la servante de Dieu de la vie spirituelle. Sous ce prétexte de pitié , il porta donc ces religieuses à prendre ces divei'ses mesures : pendant tout le temps qu'on ne passait pas aux actions de communauté, elles la forçaient de rester près d'elles et l'occupaient à des choses inutiles, afin de la détourner de ses saints exercices. La nuit, elles la faisaient surveiller jusqu'à ce qu'on la supposât endormie, afin qu'elle ne se levât point pour se livrer à l'oraison ou à des œuvres de pénitence. Que si, après celte précaution, l'on s'apercevait qu'elle sortît du lit, on la châtiait en la pri- vant des communions, sachant que c'était pour elle la plus grande des mortifications. On ne lui permettait pas de communiquer à son confesseur les choses qui se passaient
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en elle; on lui fixait le temps qu'elle devait employer à se confesser, et c'était environ un demi-quart d'heure, et seulement une ou deux fois par semaine. On la traitait mal de paroles, prétendant que toutes ses oraisons n'étaient qu'ostentation, qu'elle voulait en imposer aux autres, et qu'elle se perdait par son hypocrisie. Si la violence des douleurs qu'elle souffrait l'obligeait à laisser échapper quelque plainte, on s'irritait contre elle, on l'accusait d'écouter son imagination; de sorte qu'elle se voyait con- damnée à souilrir sans même pouvoir se plaindre. Si , étant reprise, elle ne se justifiait point, on s'en dépitait; si elle disait un mot pour satisfaire ses consœurs, on l'humi- liait comme si elle eût commis quelque faute considérable, et, malgré ses manières douces et respectueuses, elle ne parvenait pas à les apaiser. Outre ces peines, la servante de Dieu en souflrait encore une autre bien plus sensible; c'était que le Seigneur se dérobait à ses recherches, sus- pendait ses consolations et la laissait dans les ténèbres. Ainsi elle se trouvait sans aucun soulagement , parce que les choses humaines n'étaient pas capables de lui en procurer, et que les choses divines, d'où elle en pouvait recevoir, comme l'oraison, les sacrements et la confes- sion, lui étaient accordées avec cette restriction que nous avons dite. 11 est certain que la communion l'encoura- geait merveilleusement à souH'rir, et la fortifiait en même temps dans sa faiblesse. Mais on la privait fréquemment de ses" rares connnunions; car, aussitôt qu'on remarquait en elle quelque chose qui déplaisait, on l'empêchait de communier; ainsi, elle souflrait très -souvent et en son corps et en son âme, sans le moindre adoucissement. Le démon se prévalait de ces circonstances pour augmenter ses peines et ses craintes par de continuelles et perfides suggestions, lui faisant entendre qu'elle devait êfi-e per-
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suadée qu'elle ne se trouvait point dans le bon chemin , puisque Dieu l'abandonnait , que ses supérieurs la désa- busaient, que les créatures l'avaient en horreur, et qu'il avait lui-même la permission de la tourmenter.
Parmi tant de peines différentes, la désolation de la servante de Dieu était inexprimable; mais comme le Sei- gneur restait avec elle dans la tribulation , sa constance fut inébranlable. Toutes ces persécutions et toutes ces épreuves ne purent arrêter son âme dans la voie de la perfection où elle s'était engagée. Dans toutes ces peines, qui la mettaient à l'extrémité, elle ne manqua jamais aux actions de communauté, quoiqu'elle dût s'y faire la der- nière des violences pour cacher ce qu'elle souffrait; et afin que l'on n'en découvrît aucune trace sur son visage, elle tenait toujours son voile baissé. Dans les tentations du démon elle avait recours à la pureté d'intention avec la- quelle elle commençait tout ce qu'elle faisait; et ensuite elle continuait son œuvre à l'exemple des saints, persua- dée que Dieu est fidèle envers ceux qui souhaitent de le servir sincèrement; et par là elle surmontait les craintes que l'ennemi excitait en son àme. Elle était fort attentive aux instructions du Seigneur, et toujours soumise à sa très-sainte volonté. Pour ce qui regarde les religieuses disposées à blâmer sa conduite, elle résolut d'essuyer leurs reproches sans se disculper, ni rien dire qui pût la sou- lager dans ses peines : elle les aimait en Dieu, et priait beaucoup pour elles, faisant tout son possible pour ne leur déplaire en rien. A l'égard de ses supérieures, elle était prompte à leur obéir, conciliant d'une manière admirable l'obéissance avec la persécution qu'elle souflrait dans ses voies spirituelles; quand elles lui ordonnaient de rester près d'elles pour empêcher qu'elle ne s'appliquât à l'orai- son , Marie considérait Dieu en elles; et se .servant de leur
MARIE DE JESUS D AGREDA. LXIIl
opposition comme d'une échelle pour monter au ciel, elle \ élevait son esprit et faisait son oraison, et, sans manquer à son saint exercice, elle tâchait de les satisfaire. Pendant la nuit son cœur veillait parmi les apparences du sommeil, jusqu'à ce qu'elle sût que celles qui la surveillaient dor- maient; et alors elle se levait sans bruit pour se livrer à ses exercices; de sorte que la sei-vante de Dieu , infatigable dans les travaux, surmontant toutesWs peines et tous les obstacles, et foulant aux pieds les ruses de l'enfer, pour- suivait avec diligence le chemin de la vie spirituelle.
CHAPITRE YIII
Principe des grâces éclatantes au deliora.
Comme tels étaient les moyens dont le Seigneur se servait pour assurer les progrès de celte âme, à mesure qu'elle souffrait, la divine bonté la portait à de nouveaux degrés d'oraison, à une plus éminente vertu, et la favo- risait de communications plus intimes. L'alternative des afilictions et des consolations célestes par laquelle Dieu attirait à lui l'esprit de son épouse , était admirable : ses plus grandes peines étaient suivies de plus grandes faveurs, et à celles-ci succédaient les plus sensibles afflictions : la souffrance purifiait en elle ce qu'il y avait de terrestre ; son esprit dégagé volait avec plus de liberté, et, afin que son vol ne fût point arrêté , le creuset d'un autre martyre le débarrassait bientôt encore du poids de la matière. On ne saurait détailler dans cet abrégé de la vie de la véné- i-able Marie les augmentations de ses peines, ni les effets que produisaient en son esprit les divers degrés d'oraison
LXIV VIE DE LA VENEIUBLE MERE
auxquels le Seigneur relevait, ni les faveurs singulières qu'il lui accordait, ni les consolations spirituelles parlés- quelles m'encourageait, ni les instructions merveilleuses qu'elle recevait de lui. La servante de Dieu a écrit par obéis- sance sur ce sujet un Traité , qu'elle intitule Échelle; elle y rapporte les avis que le Seigneur lui donnait pour lui faire éviter les dangers quigp trouvent dans le chemin de la vie spirituelle , les degrespar lesquels il la fit monter à la per- fection, et les sublimes et salutaires leçons que l'Esprit divin lui donnait. On offrira ce traité au public dans l'histoire plus complète que l'on fera de sa vie , quoiqu'il ne soit pas achevé, pour la raison qu'on verra ci-après.
Les faveurs que cette àme recevait quelquefois de Dieu dès le commencement qu'elle fut religieuse, étaient si grandes et si extraordinaires, qu'il n'était pas en son pou- voir de n'en laisser paraître quelques marques extérieures; cependant elles lui donnaient le temps de se retirer dans la solitude de sa petite chambre, où elle pouvait s'aban- donner librement aux élans de son esprit. Mais, lors- qu'elle eut été élevée à une plus haute contemplation divine, les transports de son saint amour devinrent si véhéments, qu'elle n'eut plus la force de les cacher ni le temps de se retirer; c'est pourquoi les religieuses en aper- çurent les effets. Cela ne fit qu'accroître l'hostilité de celles ((ui s'opposaient au chemin spirituel de la servante de Dieu. Les unes disaient que ce n'était que tromperie et (ju'hypocrisie; les autres qu'elle était deverme folle; et toutes convenaient qu'il fallait la châtier en la privant des communions et de sa reh'aite. Au milieu de ces afflictions la fidèle épouse de Jésus -Christ se sentait diversement agitée. D'un côté, elle avait le cœur pénétré de douleur de ce que l'on découvrait les secrets de son intérieur par ces éclats inévitables, car tous ses désirs et tous ses soins
MAniE DE JÉSUS D AGRÉDA . LXV
étaient de les cacher; et l'hostilité de ces religieuses la mettait dans une très -grande peine. D'un autre côté , elle se consolait de voir qu'on attribuait cet état à l'aliénation mentale ou'à d'autres choses qui lui attiraient du mépris, regardant cette opinion comme la plus sûre pour elle. Et considérant les moyens qu'elle pourrait prendre pour arrêter ces divins transports, elle usait de toutes les pré- cautions possibles pour empocher que ce saint embra- sement intéheur ne parût au dehors. Mais, comme la créature ne saurait résister à la disposition divine , toutes les précautions que prenait cette prudente vierge étaient inutiles lorsque le Seigneur enflammait son esprit. Ces transports continuèrent, et devinrent des ravissements manifestes.
Le Seigneur disposait déjà d'entrer en un commerce plus intime avec celte âme par la voie des visions et des révélations imaginaires; c'est pourquoi il la favorisa des ravissements, qui précèdent d'ordinaire ces visions; car, l'entendement étant alors éclairé d'une nouvelle lumière, la volonté est éprise d'un tel amour, que dans un essor admirable tout l'esprit s'envole vers le bien -aimé, loin des sens extérieurs qui cessent d'agir; et, dans la tran- quillité que cette suspension cause , Dieu manifeste ses secrets à l'âme , usant des seuls sens intérieurs et des puis- sances spirituelles. Comme le Seigneur se servait de toutes les lumières qu'il communiquait à cette âme pour en faire la digne historiographe de sa Mère, il voulut que cette au- guste reine fût l'objet de sa première vision; et voici comment elle eut lieu. Un samedi, après la fête de la Pentecôte de l'année 1620, la servante de Dieu, en proie à de très-grandes peines et surtout affligée de ce que son divin époux s'était retiré, commença ses exercices accou- tumés d'oraison avec unç sécheresse extraordinaire. Et se
LXVI VIE DE LA VÉNÉRABLE MÈRE
trouvant à ses propres yeux tout à fait inutile, elle se prosterna avec une profonde humilité aux pieds de son divin Maître, et lui dit : « Seigneur, que ferai -je ici de cette manière? » A peine eut- elle prononcé ces paroles, qu'elle sentit une si grande joie intérieure , que son afflic- tion fut subitement changée en une consolation indicible. Ensuite elle eut un transport d'amour de Dieu qui ab- sorbait toute son âme en son bien -aimé. Elle tâcha d'y résister, comme en d'autres occasions; mais .ce transport était si véhément et si impétueux que toute résistance lui devint impossible, et que bientôt elle fut hors d'elle- même et privée de ses sens extérieurs, tandis que les puissances de son âme étaient tout occupées en Dieu, et qu'elle était plongée dans un profond recueillement in- térieur. Cette nouveauté, qu'elle n'avait pas encore éprou- vée, excita toute son admiration. Or c'est en ce moment- là qu'elle vit par une vision imaginaire la Mère de Dieu avec son très-saint fils entre ses bras, comme elle le reçut lors de la descente de la croix. Elle contemplait avec une tendre compassion le fils inhumainement traité et tout couvert de plaies, et la mère toute pénétrée de douleur. Elle reçut des faveurs singulières du fils et de la mère. La Vierge Mère, commençant dès lors l'office de maîtresse, qu'elle devait ensuite continuer à l'égard de cette disciple' privilégiée , lui donna pour la pratique de toutes les vertus des avis qui l'encouragèrent et la consolèrent beaucoup. Le divin Seigneur, comme pour assurer l'efficacité de cet enseignement de sa Mère, étendit le bras vers la poitrine de son épouse ; et tout à coup il lui sembla que cette main toute-puissante, qui avait créé les cieux, lui enlevait son cœur et le lui changeait, tandis qu'elle ressentait une douce douleur. Tel fut le premier ravissement qu'eut la servante de Dieu. 11 lui arriva dans sa retraite; ainsi, en
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étant revenue, elle n'eut pas le chagrin de penser qu'on s'en fût aperçu. Elle en fut toute renouvelée, et si heureu- sement changée, qu'elle ne vivait plus qu'en Dieu, et tel- lement éprise de son amour, qu'elle en était hors d'elle- même; elle ne pouvait quitter son bien-aimé; et malgré toutes ses occupations extérieures , elle ne perdait jamais son souvenir et marchait toujours en sa présence; elle avait des désirs ardents de le servir, et s'eflbrçait sans cesse de les effectuer. Elle vécut de la sorte jusqu'au jour de la Madeleine de la même année , où elle eut devant les religieuses, sans y pouvoir résister, un autre ravissement admirable.
La servante de Dieu avait alors environ dix-huit ans; et dès ce temps -là les extases et les ravissements lui furent si fréquents, qu'elle ne pouvait plus, ni par ses retraites ni par ses précautions, s'en défendre ni les cacher; car c'était au milieu des actes de communauté et à la vue de toutes les religieuses, que le Seigneur, surtout après la communion, la ravissait, attirait à lui toute son âme, et laissait son corps sans aucun sentiment. On ne saurait exprimer la peine qu'éprouva l'humble et prudente vierge en connaissant le bruit que ces grâces éclatantes au dehors causaient dans la communauté, sans qu'elle le pût éviter. Elle voyait inutiles toutes les précautions qu'elle prenait pour se cacher, le secret de son intérieur découvert, son trésor exposé aux attaques des ennemis. Elle croyait dans les commencements qu'elle pourrait y résister en se fai- sant violence dès qu'elle s'en apercevrait; ainsi, quand elle pressentait, étant en communauté ou devant les reli- gieuses, qu'elle allait avoir un de ces transports ou ravis- sements, elle faisait de si grands efforts pour s'en défendre, que ses veines s'en rompaient, et on lui voyait rendre beaucoup de sang par la bouche. Mais comme rien n'était
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capable d'arrêter une attraction si puissante^ elle vit qu'il n'était pas en son pouvoir d'en suspendre la cause ni d'en empêcher l'efFet. Elle avait donc recours au Tout-Puissant, le priant avec beaucoup de larmes de la remplir de son divin amour sans que rien le manifestât au dehors. Elle ne cessait pas sans doute d'avoir une très- grande estime pour ces faveurs divines, ni d'être fort aise des bons effets qu'elles produisaient en son âme; mais, d'un côté, son humilité souffrait beaucoup de ce qui lui pouvait attirer les moindres louanges, elle redoutait toujours les dangers qu'elle pourrait y rencontrer; et, d'un autre côté, son amour était fidèle, généreux et désintéressé. C'est pour- quoi, voyant qu'elle devait les nouveaux progrès de son âme à ce moyen extraordinaire, mais d'autant moins sûr, elle souhaitait d'arriver aux mêmes résultats par un autre moyen plus commun, c'est-à-dire par l'humiliation cl la souffrance. La servante de Dieu, racontant les peines .que tout cela lui causait, dit ces admirables paroles, qui étaient seules capables de calmer son esprit : « On ne doit « pas désirer ces grâces éclatantes , puisque l'on peut sans « elles être fort agréable à Dieu ; puissè-je lui plaire sans « les recevoir! je ne les souhaite pas; mais je suis l'ou- « vrage du Seigneur, et je dois aller par où il voudra « me conduire; que sa sainte volonté s'accomplisse en « moi! »
CHAPITRE IX
Examen ci caractère des ravissements.
On ne doit pas être surpris que la nouveauté de choses si extraordinaires fit beaucoup de bruit dans une commu-
MARIE DE JESUS D AGREDA. LÏIX
nautc de religieuses, ni qu'il y eût des sujets de difTérentes humeurs et de divers sentiments. Chacune voulait décou- vrir la vérité de cette merveille selon le motif qu'elle en avait. On en avertit le confesseur du monastère et le gar- dien des Récollets; ceux-ci prirent toutes les informations nécessaires, et ils en furent satisfaits. Les religieuses qui s'étaient opposées dès le principe aux voies de la senanfe de Dieu n'oublièrent rien pour s'en éclaircir; elles allèrent même au delà de ce que la prudence permettait. Dieu fît que leur incrédulité les rendît les témoins irréfragables de ces merveilles, puisqu'elles furent persuadées par leur propre expérience qu'il y avait là une cause surnaturelle. Et pour savoir si elle était divine, on demanda l'avis du provincial, qui était alors le R. P. Antoine de Villacre, homme fort savant, fort spirituel et d'une grande pru- dence. Ce révérend Père étant arrivé à Agréda, et ayant bien examiné les choses , trouva que tous les caractères extérieurs de ces ravissements surpassaient évidemment les forces de la nature humaine, et prouvaient qu'il fallait les attribuer au bon esprit, sans qu'il y eût le moindre soupçon que le démon s'en mêlât. Or voici comment se passaient les ravissements de cette servante de Dieu : le corps était privé de l'usage des sens comme s'il eût été mort et insensible à toute espèce de mauvais traitements; il était soulevé un peu au-dessus de la terre, et aussi léger que s'il n'eût eu aucun poids naturel, de sorte que par un seul souffle on le remuait, même d'assez loin, comme une plume légère; le visage paraissait beaucoup plus beau qu'à l'ordinaire: le teint, qui tirait naturellement sur le brun, devenait fort blanc; on voyait toute sa personne en une posture si modeste et si dévole, qu'on eût dit un séraphin sous une forme humaine. Elle restait ainsi en extase quelquefois deux , quelquefois trois heui'es. Ces ra-
LXX VIE DE LA VÉNÉRABLE MÈRE
vissements lui venaient lorsqu'on faisait quelque lecture spirituelle, ou qu'on parlait de la grandeur et de la beauté de Dieu ou des autres mystères divins, ou lorsqu'elle en- tendait les chants de l'Église ; mais le plus souvent c'était immédiatement après avoir communié.
Le provincial se rendit scrupuleusement compte de tous ces faits merveilleux et des circonstances qui les accom- pagnaient. Ensuite il examina l'intérieur de la servante de Dieu, ses principes, ses progrès et son état présent, se servant même de son autorité pour connaître les secrets de son âme ; et il trouva que tout en elle était selon l'esprit de Dieu , et conforme à la doctrine et aux exemples des saints; de sorte qu'il y admira les merveilles du Seigneur, et qu'il en ressentit autant d'édification que de consolation spirituelle. Et ayant découvert dans l'examen qu'il venait de faire la parfaite obéissance en laquelle cette âme était affermie depuis si longtemps, il résolut de faire une épreuve dont l'eflet est une marque certaine du bon esprit, quoique le manquement de cet effet ne doive pas toujours être interprété dans un sens défavorable. Un jour qu'il se rendait au couvent des religieuses, on lui dit en chemin que la servante de Dieu était, après avoir com- munié, ravie en extase à son ordinaire. Le prudent supé- rieur, après avoir réfléchi un instant, lui commanda in- térieurement de venir au parloir, où il avait quelque chose à lui dire , espérant que le Seigneur opérerait cette mer- veille en confirmation de la parfaite obéissance et du bon esprit de sa servante. Le divin Maitre réalisa son espoir en transmettant à la docile inférieure, dans la sublimité de sa communication extatique, le commandement de son supérieur. Elle sortit aussitôt de son ravissement et s'en alla au parloir, oii, au moment même de l'arrivée du pro- vincial , elle se trouvait pour recevoir ses ordres. Le supé-
MARIE DE JÉSUS D'aCRÉDA. tXXl
rieur bénit Dieu de l'expérience qu'il venait de faire d'une si claire manifestation de ses faveurs, et, jugeant à propos d'en confirmer entièrement la vérité dans le monastère, il fit connaître àl'abbesse et aux principales religieuses ce qui s'était passé, L'abbesse en voulut elle-même renou- veler l'expérience étant malade dans l'infirmerie, et ayant appris que la servante de Dieu était ravie en extase dans le chœur, elle lui commanda de venir sur-le-champ la visiter; et le Seigneur usant de la même grâce , Marie sortit de son ravissement, et alla aussitôt à l'infirmerie selon l'ordre qu'elle en avait reçu de sa supérieure. Tous ceux qui avaient quelque autorité sur la servante de Dieu expéri- mentèrent dans la suite la même chose , non - seulement ses supérieurs, mais encore ses confesseurs et la maîtresse des novices , et ils la virent descendre des hauteurs de ses ravissements à leur seul commandement intérieur.
Le provincial ayant, après un examen si scrupuleux et tant de différentes expériences, porté le jugement qu'il devait sur notre sainte religieuse, crut qu'il en fallait jwendre un soin particulier et continuer d'observer ce qui se passait en elle pour ne pas étouffer l'esprit et pour re- connaître et cultiver des germes si précieux. 11 lui traça de nouvelles règles de conduite, prescrivit toutes les pré- cautions nécessaires pour que les merveilles que l'on dé- couvrait ne parussent point aux yeux des séculiers, la pourvut d'un confesseur spirituel et prudent, qu'il char- gea de la diriger dans sa retraite, ses exercices, ses austé- rités, et mit un terme a l'imprudente opposition qu'on lui avait faite jusqu'alors. La servante de Dieu fut fort consolée du rigoureux examen que son provincial avait fait de son intérieur et de tout ce qui la concernait; car, comme les craintes qu'elle avait de n'être pas agréable à Dieu et de ne pas aller par le bon chemin dans son ser-
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vice, causaient ses plus grandes afflictions, elle fut très- satisfaite, elle qui avait toujours regardé le jugement de ses confesseurs et de ses supérieurs comme la plus sûre règle de sa conduite, de voir le soin qu'ils prenaient de bien examiner tout ce qui se passait en elle, parce qu'elle était toute disposée à se conformer à leurs décisions et à leur obéir ponctuellement.
Dès lors Marie de Jésus poursuivit son chemin spirituel avec moins d'opposition extérieure de la part des créatures^ mais avec plus de morlification pour elle ; car, comme les merveilles que l'on découvrait dans ses ravissements et l'approbation des supérieurs avaient fait changer de senti- timent à ces religieuses, son humilité soutTrait un véritable martyre à leur entendre dire des choses qui marquaient la haute estime qu'elles avaient conçue de sa vertu extra- ordinaire. Cette estime s'accroissait tous les jours, et se changea en une espèce de vénération , parce que les ra- vissements devenaient plus fréquents et toujours plus merveilleux ; et il semble même que le Ciel les confirmât d'une manière miraculeuse. Un jour de Saint-Laurent où une religieuse avait fait sa profession , Marie se trouvait avec les autres à la recréation que l'Ordre accorde à la communauté en de semblables occasions, quand quelques- unes, voulant célébrer la cérémonie qui venait d'avoir lieu, se mirent à chanter un cantique dépeignant le bon- heur de la nouvelle épouse de Jésus-Christ; et la servante de Dieu, entendant le chant et les paroles, fut ravie en extase. Elles étaient dans une basse-cour de cet étroit mo- nastère qui leur servait de jardin et de lieu de récréation , et il était déjà presque nuit. Au moment même où toutes les religieuses considéraient avec admiration le ravisse- ment, elles virent descendre du ciel un brillant nuage qui conserva assez longtemps la forme d'un magnifique globe
MARIE DE JESUS D ACREDA. LXXIII
lumineux. Toutes le regardèrent comme un prodige cé- leste; et plusieurs racontèrent ensuite la consolation inté- rieure qu'elles avaient ressentie en le voyant. Tout cela augmentait à la fois l'estime que les religieuses avaient pour une sœur si favorisée , et le chagrin qu'éprouvait la servante de Dieu de ce qu'on lui en donnait des marques trop manifestes. La seule chose qui pouvait la consoler était l'avancement spirituel que les grâces de cet état lui procuraient, puisqu'elle tirait un grand fruit de tous ces ravissements. Indépendamment de certains effets qu'ils produisaient toujours en elle, tels que la mortilicatiorj des passions et des convoitises, le mépris des biens ter- restres, l'estime des mystères diviiis, l'oubli des choses du temps, le souvenir des choses de l'éternité, le i-etran- chement des moindres imperfections, la pratique des ver- tus, le désir de souffrir et d'entreprendre de grandes choses pour Dieu , le progi-ès considérable de l'amour divin ; indé- pendamment, dis-je, de toutes ces grâces, les lumières et les instructions qu'elle y recevait étaient si importantes et si vives, qu'elles l'obUgeaient et la forçaient presque à mener la vie la plus parfaite. Les visions et les révélations qu'elle eut dans cet état furent si nombreuses et si célestes, qu'on en pourrait faire un long et utile ouvrage. Je rapporterai dans l'histoire de sa vie une partie de ce que j'en ai appris.
L'ordre que le Seigneur garda toujours envers celle àme, fut qu'à mesure qu'il multipliait en elle ses faveurs, les afflictions et les peines y répondaient. Au temps dont je parle elle eut des maladies si violentes, qu'elles la ren- dirent paralytique, la réduisant à un tel état, qu'elle ne pouvait point sortir du lit ni aller conununier sans secours, ni espérer d'en relever sans miracle. Les douleurs phy- siques que le démon lui faisait soufl'rir étaient si cruelles,
T. 1. c
LXXIV VIE DE L\ VENERABLE MERE
qu'elles surpassaient les forces delà nature; et la faiblesse que lui causaient ses fréquents ravissements était telle, qu'il fallait que la toute-puissance du Seigneur la soutînt et la fortifiât dans ces mêmes extases, pour qu'elle pût supporter tant de peines réunies. C'est ce que la servante de Dieu déclara à son confesseur en lui communiquant ce que le corps souffre en pareil cas par ces paroles : « L'âme « reçoit quelquefois une faveur si particulière, que le « corps en est surnaturellement soulagé et fortifié : mais « je puis dire que j'ai soufiert dans ces occasions de si « grandes douleurs physiques, que je serais morte si je « n'y eusse reçu des forces surnaturelles. « Les peines de son esprit étaient encore plus rigoureuses, parce que les absences du Seigneur qui succédaient à ses visites la je- taient dans une désolation inconsolable. Mais la crainte qu'elle avait de perdre la grâce de Dieu, de l'ofienser, de ne pas se trouver dans le bon chemin, faisait son plus cruel martyre; car le démon, non content de l'affliger dans l'obscurité de cette solitude intérieure où elle était, par des visions épouvantables et par d'affreuses tentations, augmentait ses peines en lui persuadant vivement qu'elle suivait un chemin de perdition, que tout n'était en elle qu'illusion, que son égarement était sans remède, et que ses craintes étaient les voix de sa propre conscience et les inspirations de son ange gardien ; et, comme son intérieur était fort obscurci par les bas sentiments d'elle-même que son humilité lui suggérait, elle s'imaginait que tout ce que l'ennemi lui représentait était vrai, et cette pensée la mettait dans un état pitoyable. Ce fut là l'aiguillon do l'ange de Satan qui tourmenta cette âme, de peur que la grandeur de ses révélations ne lui donnât de la présomp- tion. Et quoique la confiance (lu'clle avait en la bonté de Dieu et la soumission aux jugements <le ses confesseurs
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et de ses supérieurs lui fissent clianter victoire, elle n'en voyait pas moins ces combats toujours recommencer. Dans ces alternatives de faveurs et d'afflictions, elle s'éle- vait sans présomption et s'humiliait sans cesse.
CHAPITRE X
Ponctualité dans la vie commune.
Après que le provincial fut parti, Marie convint avec son confesseur de régler sa vie selon les ordres que le même provincial avait laissés. Ce fut la maxime que lu servante de Dieu observa toujours, que de préférer les moindres œuvres d'obligation à celles de surérogation , en négligeant tout ce qui pouvait l'empêcher de suivre la vie commune. Aussi, bien qu'il y eût parfois des chan- gements dans l'ordre de ses exercices particuliers et dans le genre de ses austérités , selon que les circonstances le demandaient et que ses confesseurs le jugeaient à propos, il n'y en eut jamais à l'égard des actions de communauté. Elle y fut si exacte de jour et de nuit, qu'elle n'était pas seulement un exemple, mais encore un prodige pour les autres religieuses; et une des plus anciennes et de celles qui l'avaient le plus régulièrement imitée en cela, déclara que, pendant l'espace de quarante-cinq ans qu'elle avait vécu avec elle, la servante de Dieu ne s'en était jamais dispensée, et qu'elle avait conunencé, continué et fini avec la même exactitude. Rien ne fut capable de la ralen- tir sous ce rapport; car ni les occupations, ni les veilles, ni les fatigues, ni les douleurs, ni les maladies, à moins
LXXYI VIE DE LA VÉNÉRABLE MÈRE
qu'elles ne la missent dans l'iuipossibililé de se lever du lit, ne purent l'empêcher d'assister exactement aux actes de communauté. La seule obéissance qu'elle rendait à ses supérieurs leur donnait des privilèges à cet égard. Lors- qu'ils l'appelaient ou l'arrêtaient pendant un exercice, elle en était mortifiée , mais elle obéissait. Et sa régularité était telle pour tous les actes de la vie religieuse , à cause de l'assistance spéciale dont le Seigneur les accompagne, que si les supérieurs s'en allaient avant la fin de l'exer- cice, elle accourait pour y prendre part, quand même il n'y aurait plus eu à dire que la dernière oraison de l'heure canonique, sans se soucier de la confusion qu'elle pouvait avoir d'arriver si tard, pourvu qu'elle en profitât. Le Seigneur la récompensa libéralement, môme dès cette vie, d'une ponctualité si religieuse; en effet, selon ce qu'elle a dit à ses confesseurs, ce fut dans le chœur, pendant le divin office ou l'oraison de la commu- nauté, qu'il lui communiqua plusieurs de ses plus grandes faveurs.
La seule dévotion qu'elle avait d'assister aux exer- cices communs l'affligeait de se voir paralytique, puis- qu'elle ne pouvait alors se procurer cette consolation , à moins qu'elle ne s'y fit porter quelquefois à force de prières. Les maladies, les peines et les douleurs lui étaient agréables, parce qu'elle y trouvait de quoi souffrir pour son bien-aimé; mais, lorsqu'elle considérait que son divin Seigneur la tenait comme exilée du chœur de ses épouses, quoique soumise à sa sainte volonté et que son humilité lui persuadât qu'elle ne méritait point la consolation de s'y trouver, elle n'en était pas moins pénétrée d'une tendre douleur. Alors elle priait son divin Mailre, non de lui ôlcr le mal, dont elle faisait un cas singulier, mais de le modérer do telle sorte qu'elle n'en fût pas empêchée. Le
MARIE DE JÉSUS D AGREDA. LXXVII
Seigneur voulut qu'elle obtînt ce bienfait par l'entremise de sa très-sainte Mère , afin qu'elle fût par cette nouvelle obligation attachée plus étroitement à son service. Or il arriva que, dans une grande disette d'eau qu'il y avait dans cette contrée, on porta en procession du couvent des Récollets au monastère des religieuses, en faisant des prières pour la pluie , une ancienne et miraculeuse image de la Mère de Dieu , qui , d'après la commune tradition , a été apportée parles saints martyrs qui sortirent de Sara- gosse lors de la persécution de Uèce, et qui, poursuivis par les soldais de ce tyran , reçurent le martyre à Agréda , dans le champ où est maintenant situé le couvent de ces religieux (c'est pour ce sujet que celle sainte image a le titre de Notre-Dame-des-Marlyrs). La servante de Dieu, qui depuis plusieurs mois était paralytique et comme inca- pable d'aucun remède naturel, ayant une dévotion parti- culière à cette image miraculeuse , demanda qu'on voulût bien la lui monter dans sa chambre. On fit ce qu'elle sou- haitait; elle eut même la consolation de l'avoir pendant toute une nuit. Or l'épouse de Jésus -Christ se trouvant seule avec l'image de la Vierge Mère, la pria, comme la Reine la plus compatissante , de la délivrer de cette prison en lui donnant la santé nécessaire pour pouvoir assister aux exercices de la communauté avec ses sœurs, afin d'y louer son divin époux. La Mère de Dieu écoula favorable- ment la prière de celle qu'elle regardait déjà comme sa fille et sa disciple favorite, et par son intercession le Sei- gneur lui rendit aussitôt la santé. Elle se trouva parfai- tement guérie, et se levant du lit, elle prit, en recon- naissance de ce miracle, une pièce de brocard qu'elle s'était proposée de lui offrir, et lui en fit un manteau qu'elle acheva entièrement avant qu'il fit jour. Les reli- gieuses, entrant le malin dans sa chambre, furent heureu-
LXXVm VIE DE LA VÉNÉRABLE MERE
sèment surprises d'y tromer la malade que l'on croyait incurable, dans une parfaite santé, et sa miraculeuse bienfaitiice ornée de ce manteau, qui marquait la grati- tude de celle qui avait reçu un tel bienfait. Le prodige fut publié , et augmenta la dévotion que le peuple avait déjà à cette sainte image.
Bien que la servante de Dieu fût, par ce miracle, tout à fait délivrée de cette maladie, les douleurs par lesquelles le démon la martyrisait ne cessèrent pourtant pas; elles lui étaient jour et nuit si cruelles , qu'elle avait besoin d'une force surnaturelle pour les souffrir. Elle ne laissait pas pour cela d'assister à tous les actes delà communauté et de faire tout ce que l'obéissance lui prescrivait; mais quelquefois elle tombait en défaillance, et l'on s'en aper- cevait avec compassion. Elle craignit donc que ses supé- rieures, en étant touchées, ne l'empêchassent de suivre l'ardeur de son zèle qu'elle souhaitait de satisfaire avec ponctualité, et, persuadée que c'était le bon plaisir du Seigneur, elle pria le divin Maître de régler de telle sorte le temps de ses douleurs, qu'elle pût s'acquitter de ses obligations communes sans qu'on remarquât trop les efforts violents qu'elle devait faire pour les supporter. Le très-miséricordieux Seigneur exauça la prière de sa ser- vante; et, limitant au démon le temps de la permission qu'il lui donnait de tourmenter son corps, il lui ordonna de suspendre ce martyre pendant le jour, et de ne l'exé- cuter que dans la nuit. Grâce à celte restriction , la sei'vante de Dieu assistait aux exercices et s'acquittait pendant le jour des autres obligations de la communauté sans cette violence sensible, et ces intervalles de repos lui donnaient des forces pour s'acquitter de colles de la nuit et continuer les exercices qu'elle y faisait; mais c'était toujours avec beaucoup de peine. C'est à cause de ce bienfait, ou de la
MARIE DE JESUS D AGREDA. LXXIX
consolation spirituelle qu'elle ressentait en prenant part aux exercices, qu'elle disait souvent expérimenter que le Saint-Esprit y assiste, et que le joug du Seigneur est doux : et quand elle allait au chœur , elle disait qu'elle allait à son repos, parce qu'il semblait qu'elle y trouvât son centre. Elle était très-exacte à observer tout le reste de la règle, des constitutions et des saintes coutumes de la religion , sans en omettre la moindre cérémonie. C'est avec cette perfection que la servante de Dieu embrassa toutes les austérités de la vie commune.
CHAPITRE XI
Austérités extraordinaires.
Pour ce qui regarde ses exercices et ses pénitences par- ticulières, elle y observa inviolablement une règle générale que son divin époux lui donna, et qu'elle communiqua à son confesseur en ces termes : « Ce que le Seigneur m'a « ordonné et appris à faire, est de m'éloigner, dans tous « les exercices et dans les pénitences , de tout ce qui pour- « rait altérer ma pure et unique intention de lui plaire, « d'éviter toutes les imprudences, dont la moindre est si « dangereuse en ces sortes de matières; toutes les occa- « sions qui pourraient attirer quelque estime; et cette a ferveur qui naît de l'amour -propre, ou qui n'est pas « clairement contrôlée par la lumière intérieure ; puis , de « ne pas me livrer à ces exercices et à ces pénitences avec « un empressement et une joie qui annonceraient une « certaine ostentation , et de ne point me flatter de faire « grand' chose en m'y livrant, puisque devant Dieu tout
I.XXX VIE DE LA VENERABLE MÈRE
« ce que Ton lait n'est rien par rapporta ce que l'on doit « faire; d'être persuadée que je ne fais que commencer, « et encore bien imparfaitement; de m'humilicr beau- « coup à ce sujet, et parce que je fais si peu pour le Sei- « gneur; de n'agir jamais que par le pur motif de son « amour; de ne rien faire selon ma volonté, mais tout « par obéissance , puisque c'est la voie la plus sûre , et que « c'est la mission du confesseur de prescrire à sa pénitente « ce qu'elle doit faire , en consultant la prudence et ses « forces,etdelatenirsoumiscetmortiliée; enfln.decroire / « que celle à qui Dieu accordera la grâce de ne rien faire « que par obéissance , la doit regarder comme fort grande « et fort précieuse.» Elle se conduisit toujours d'après cette règle admirable; elle exposait avec humilité ses désirs à son confesseur, et faisait avec simplicité et pour Dieu seul ce qu'il lui ordonnait. C'est pour cela que ses austérités furent dans les commencements plus ou moins rigou- reuses, selon que ses confesseurs, qui étaient de divers sentiments, le lui permettaient, ou que l'opposition dont j'ai parlé y donnait lieu. Elle portait quelquefois sur la chair une chemise de maille qui lui couvrait tout le corps, ou elle était chargée de chaînes ou d'autres rudes cilices; elle se donnait de si sanglantes disciplines, qu'il était in- croyable que la quantité de sang qu'elle perdait ne la fit point tomber en défaillance; et elle pratiquait d'autres austérités qui auraient paru barbares, si son confesseur, sûr de la force intérieure de cette âme, ne les eut approu- vées : Dieu lui-même les autorisait en la fortifiant lors- qu'elle commençait à les faire. Quelquefois l'on modérait ou intcrrontpait ses exercices; et alors les ardents désirs qu'elle avait de souffrir et le mérite qu'elle acquérait en obéissant lui tenaient lieu de ces austérités. Bien souvent elle passait les nuits entières sans dormir, et on la sur-
MARIE DE JÉSUS d'aGRÉDA. I.XXXI
veillait pour renipêclier de veiller. Elle jeûnait souvent au pain et à l'eau , avec l'aide d'une sœur converse employée à la cuisine, qui avait sa confiance, et qui arrangeait la chose avec adresse, afin qu'on ne s'en aperçût point dans la communauté. En diverses circonstances on lui pres- crivit de manger de ce que l'on servait à la communauté ; et alors elle obéissait , prenant garde d'excéder en la quan- tité, et se contentant du nécessaire, sans chercher à satis- faire son goût. Mais cela n'arriva que dans les commen- cements; car le supérieur et le confesseur, ne tardant pas d'être persuadés par leurs propres expériences que c'était la volonté de Dieu qu'elle ne mangeât jamais de viande ni rien qui fût trop délicat, lui permirent celle mortiiiante abstinence. Dans les différents jugements que l'on portait à son égard , elle embrassait l'obéissance comme la voie la plus assurée. Mais lorsque les supérieurs lui eurent tracé de nouvelles règles pour l'ensemble de sa conduite spiri- tuelle, voici l'ordre que la servante de Dieu observa du- rant plusieurs années.
Elle ne dormait que deux heures par jour, et ordinai- rement sur une espèce de lit semblable à une claie, qui paraissait plutôt un lieu de tourment que de repos; quel- quefois elle dormait sur le pavé ou sur une planche. Elle employait les vingt-deux heures qui lui restaient du jour de la manière suivante : elle se levait toute soufl'rante avant onze heures du soir, et se retirait dans un lieu écarté qui lui servait à faire ses exercices. A onze heures elle commençait l'exercice de la Croix , qui durait trois heures, partagées ainsi : elle consacrait une heure et demie à la méditation de la passion du Seigneur, qu'elle accompa- gnait de diverses mortifications, pendant un temps déter- miné ; elle portait sur ses épaules pendant une demi-heure une croix de fer fort pesante , et se traînait avec cette croix
LXXXII VIE DE LÀ VENERABLE MERE
à genoux tout nus contre terre, en se souvenant des pas du Seigneur qui répondaient à cet exercice; elle demeu- rait une autre demi-heure prosternée les bras en croix, ayant les mains appliquées sur la pointe des clous qu'elle avait préparés à cet efict, et alors elle méditait sur ce que le Seigneur y a souffert : elle demeurait debout pendant l'autre demi-heure, les bras étendus en croix, méditant sur les sept paroles que le Seigneur y a prononcées. En- suite, se tenant tranquille, elle employait une autre heure et demie à considérer les fruits de la passion , à rendre des actions de grâces pour cet immense bienfait, à prier que les mortels en fissent leur profit, et à l'offrir pour eux au Père éternel. Les lumières que le Seigneur lui communi- quait dans ces exercices, les faveurs qu'elle y recevait, les dévotes affections qu'elle y sentait, et les progrès que son âme y faisait, étaient si admirables, que la servante de Dieu, les découvrant à son confesseur, lui disait que , no- nobstant les vives douleurs qu'elle y éprouvait, ces trois heures-là ne lui paraissaient qu'un instant. Elle allait à deux heures après minuit à matines (car dès la fondation du monastère on les disait à cette heure, jusqu'à ce que la servante de Dieu , étant supérieure , les fixa à minuit pour se conformer à la coutume de notre religion), et, pendant que l'on éveillait la communauté et que les reli- gieuses allaient au chœur , elle y était prosternée devant le très-saint Sacrement , y faisant plusieurs actes de foi et d'adoration pour se préparer au divin office. Elle restait au chœur avec la communauté jusqu'à quatre heures, et alors elle se retirait dans sa chambre , non pour y reposer, mais pour y soull'rir sans aucune grâce sensible; car les douleurs que le démon lui causait étaient si grandes, qu'il lui semblait chaque nuit qu'elle allait y succomber. Ces douleurs cessaient à six heures du malin , par la faveur
MARIE DE JÉSUS D AGRÉDA. LXXXIII
divine que j'ai mentionnée, et elle allait au chœur pour y dire prime et y faire oraison avec la communauté. Immé- diatement après, elle se confessait, et, ayant fait sa pré- paration, clic recevait le très-saint Sacrement, car elle avait ordre de ses supérieurs de communier tous les jours. Elle se retirait ensuite, et employait une heure et demie en la contemplation du Seigneur qu'elle avait reçu; et, pendant ce temps -là, le divin Maître la comblait des faveurs les plus singulières, l'uis elle assistait à tous les exercices communs, et y trouvait de grandes consolations, comme nous l'avons déjà vu. Elle s'occupait le reste du jour jusqu'à cinq heures du soir à diverses œuvres de cha- rité, aux offices du monastère, ou à écrire lorsque son confesseur le lui ordonnait. Ensuite elle faisait une heure d'oraison, et à six heures elle prenait quelque nour- riture, car jusqu'à cette lieure elle n'en prenait aucune de tout le jour. A sept heures elle allait à compiles avec la communauté, et alors ses souffrances corporelles recommenraient jusqu'au matin. Elle se retirait à huit heures dans sa chambre, et, s' étant acquittée de quel- ques autres dévotions, et de l'examen de conscience, qu'elle faisait deux fois par jour, elle confessait au Sei- gneur ses fautes avec beaucoup de douleur, et disait le Miserere en pénitence; puis elle prenait ses deux heures de sommeil.
Outre les austérités que renferme un genre de mc si héroïque, elle pratiquait plusieurs autres grandes mor- tilications. Tout son habillement ne consistait qu'en deux vêtements, l'un de dessus, qui était blanc, comme le costume de l'ordre d(! l'humaculée Conception, qu'elle professait; l'autre de dessous, du rude drap dont se servent les Récollets de notre Père saint François, et elle portait celui-ci sur sa chair, sans se servir d'autre
LXXXIV VIE DE LA VÉNÉRABLE MÈRE
chose. Elle ne mangeait jamais de viande, ni de laitage, ni rien qui piit flatter le goût; sa nourriture ordinaire était des légumes et des herbes, et elle n'en prenait que ce qu'il fallait pour la soutenir. Elle avait reçu du Sei- gneur un ordre spécial pour pratiquer cette abstinence, suhordonnément à la décision de ses supérieurs , et jus- qu'à ce qu'ils en disposassent autrement. Elle passa de grandes maladies sans manger de viande, et elle se trouva une fois fort incommodée d'avoir mangé un peu de volaille dans une maladie grave, pour céder aux instances pressantes de celles qui l'assistaient, et le Sei- gneur l'en reprit par ces paroles sévères : « Je ne veux pas que mes épouses soient délicates. » Elle apprit de là qu'elle ne devait modérer les austérités que le Sei- gneur lui inspirait;, que par le commandement de son •confesseur ou de ses supérieurs. Elle ne mangeait qu'une fois par jour, comme je l'ai dit. Elle contracta cette habi- tude dès que le Seigneur, par une faveur particulière, lui eut fait sentir un goût miraculeux et d'une douceur ineffable dans la réception des espèces sacramentelles, et dès lors elle garda cette abstinence en l'honneur du très- saint Sacrement. Elle ne laissait pas pour cela d'assister avec les religieuses à la réunion du réfectoire à midi; mais elle n'y prenait qu'une réfection toute spirituelle, en Y faisant diverses mortifications pour s'humilier et pour édifier les autres , comme de leur baiser les pieds , de leur demander pardon à genoux, de presser la supé- rieure de lui enjoindre de se donner la discipline, et de se prosterner à la porte pour qu'on marchât sur elle. Outre ce jeûne continuel, elle jeûnait trois jours la semaine au pain et à l'eau : le mardi en l'honneur de l'Incarnation du Fils de Dieu; le jeudi en reconnaissance de l'institution du très-satot Sacrement de l'autel, el le
MARIE DE JÉSUS DAGRÉbA. LXXXV
samedi en l'honneur de notre Dame. Le vendredi elle ne buvait ni ne riait de tout le jour, imitant le Seigneur en sa soif et en sa tristesse. Pour ce qui la regardait, elle cherchait toujours ce qui était le plus contraire à ses inclinations. Elle se donnait chaque jour cinq fois la discipline, et quelquefois elle y perdait beaucoup de sang. Elle se donnait la première dans les exercices de la croix, et l'offrait pour ses péchés en demandant par- don. La seconde avait lieu à la sortie des matines, et la servante de Dieu l'appliquait à la conversion des héré- tiques et des mahométans, afin qu'ils fussent éclairés des lumières de la foi, et qu'ils se soumissent à l'au- torité de la sainte Église. La troisième, aussitôt après prime et avant de communier; cette fois, Marie deman- dait la grâce de recevoir dignement l'adorable Sacrement, et pardon de ne l'avoir pas toujours reçu de la sorte; et elle faisait la même prière pour tous ceux qui le rece- vaient ce jour-là, spécialement pour les prêtres. La quatrième, en sortant du réfectoire à midi; et alors Marie demandait pardon des excès qu'elle avait faits autre- fois à l'égard du manger, et apaisait le Seigneur au sujet des offenses commises en ce moment -là dans tout l'uni- vers par les péchés de gourmandise, qu'elle savait être en grand nombre. Elle faisait la cinquième la nuit, demandant pardon des fautes qu'elle y avait commises, et en outre le progrès de l'ordre de notre Père saint François. Elle demeurait chaque jour quelque temps pros- lernée les bras en croix , en reconnaissance de ce qu'elle avait été tirée de la terre, et de ce qu'elle y devait retour- ner, sans rien emporter des richesses du monde, ni de ce que les mortels estiment; et dans cette considération, elle souhaitait ardemment de se détacher de toutes choses, d'être méprisée de tout le monde, et humble comme la
LXXXVI VIE DE LA VÉNÉRABLE MÈRE
même terre. Quand elle se trouvait devant le très -saint Sacrement, soit que l'on dit la messe ou qu'il fût exposé, elle avait toujours les genoux nus contre terre , et c'est en cette posture qu'elle s'acquittait des pénitences qu'on lui imposait. Quoiqu'elle fût si accablée de maladies, de douleurs et d'autres peines, que le démon lui causait, elle ne se mettait jamais devant le Seigneur pour vaquer à l'oraison ou pour dire le divin oftice, qu'elle ne fût agenouillée ou debout, par respect pour la Majesté divine. Toutes ces pénitences ordinaires (outre plusieurs autres fort particulières qu'elle faisait en certaines occasions, dans sa retraite, loin de toute communication humaine) étaient pour la servante de Dieu plus pénibles qu'elles n'auraient été pour d'autres filles même plus délicates qu'elle, parce qu'elle était d'une complcxion très-sensible, et que bien souvent le Seigneur augmentait miraculeuse- ment cette sensibilité, quand il voulait qu'elle souffrît davantage en son corps, comme on en a vu plusieurs fois des effets merveilleux. Cependant, dans toutes ces inex- primables souffrances, il lui semblait qu'elle ne faisait ni ne souffrait rien ; car son amour reconnaissant, considé- rant ses obligations, oubliait toutes ses peines. La seule obéissance satisfaisait la ferveur de son esprit, persuadée qu'elle était que par son moyen elle se rendrait plus agréable à Dieu, deviendrait ce qu'il souhaitait, et échap- perait aux dangers qu'elle redoutait.
Dès que le Seigneur eut éclaire l'entendement de sa servante par ses douces lumières, sa volonté fut enllam- mée d'une cliarité si ardente, que non -seulement elle l'employait toute à l'amour divin, mais, étendant encore ses affections, elle souhaitait ardemment (lu'on le fit connaître et aimer de toutes les créatures capables de remplir celte heureuse obligation. De là la douleur qu'elle
MARIE DE JESUS DAGREDA. LXXXVII
éprouvait en pensant aux âmes qui se damnaient, douleur si vive que cette seule pensée la faisait tomber en défail- lance; et son affliction redoublait, quand elle se disait qu'il y avait un si grand nombre d'hommes qui ne pro- fessaient point la vraie foi catholique, unique porte de leur salut. Ces affections croissaient à mesure que son esprit recevait de nouvelles lumières, et la portaient tou- jours à prier instamment la divine Majesté pour le salut de tous les mortels, à implorer sa clémence, et à offrir ce qu'elle faisait et souffrait pour les nécessités spirituelles de ceux qu'elle connaissait avoir un plus grand besoin de grâces, ou qu'il plairait à Dieu de secourir. Aussitôt qu'elle se fut entièrement consacrée à son époux en pre- nant l'habit religieux, cette ardente charité accrut à tel point en elle, qu'elle ne la pouvait plus cacher dans le secret de son âme ; il fallait qu'elle éclatât par ses larmes, par ses soupirs et par des élans si impétueux, qu'ils sem- blaient lui arracher le cœur; alors, incapable de résister à une telle violence , et appréhendant qu'on s'en aperçût , elle se retirait aux endroits les plus écartés , pour soulager son âme en donnant une entière liberté à ses ardentes aflec- tions. Elles arrivèrent encore à un plus haut degré d'ac- tivité dans l'état des ravissements ; car, comme en y rece- vant tant de lumières sur les mystères de la foi et sur ce que le Rédempteur du monde avait souffert pour les âmes, elle voyait en même temps qu'un grand nombre se perdaient sans profiter de leur rédemption abondante, son amour devenait fort comme la mort , le zèle de cet amour inflexible comme l'enfer, et par suite son âme était pénétrée d'une indicible douleur. Dans cet état, le Seigneur lui découvrait quelquefois qu'il voulait qu'elle travaillât pour ses créatures, et lui ordonnait de lui ollrir, pour la conversion de quelques âmes, les maladies et les
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douleurs qu'elle souffrait. Alors la fidèle épouse implo- rait avec plus de confiance la divine miséricorde, et s'of- frait de souffrir de plus en plus , et de donner même sa vie, s'il le fallait, pour le salut d'une seule âme.
La ser\ante de Dieu se trouvait dans ces dispositions , lorsqu'étant un jour, après avoir communié, ravie en extase, le Seigneur lui montra d'une manière merveil- leuse tout l'univers, sous des espèces abstractives. Elle connut dans cette élévafion la diversité des créatures, et combien Dieu est admirable dans toute la nature. Elle découvrit distinctement la multitude des créatures qui habitaient la terre, et combien peu il y en avait qui professassent la pureté de la véritable foi, et combien il s'en trouvait qui n'étaient point entrés par la porte du baptême. dans le bercail de la sainte Église. Elle avait le cœur déchiré de douleur en voyant que si peu de per- sonnes profitaient de la rédemption abondante que le Dieu-Homme avait opérée avec une miséricorde infinie, et qu'il y en eût tant d'appelées et si peu d'élues. Tout cela causait à sa charité de profondes et tendres angoisses, et la portait à redoubler ses prières et ses désirs pour le salut des âmes. Parmi le grand nombre, que le Seigneur lui montrait, de ceux qui ne professaient et ne confes- saient point la foi, tels que les idolâtres, les Juifs, les mahométans et les hérétiques, il lui annonça que ceux qui étaient le moins éloignés de se convertir, et envers qui sa miséricorde s'inclinait davantage, étaient les gen- tils du Nouveau -Mexique et des autres pa\s lointains do cette partie du monde. Cette déclaration divine servit d'aiguillon cfficare et puissant à Marie de Jésus pour acti- ver les ardeurs de sa charité envers Dieu et envers le prochain, et lui faire invoquer du plus intime de son Ame la miséricorde infinie en faveur de ces peuples. La
MARIK DE JÉSUS o'aGRÉDA . LXXXIX
merveilleuse communication de ces lumières continua en d'autres occasions semblables, où le Seigneur lui montra d'une manière distincte les royaumes et les pro- vinces des Indiens qu'il voulait convertir, et où il lui ordonnait de prier et de travailler pour eux, en lui don- nant de plus amples notions sur leurs mœurs, sur leurs usages, sur leurs dispositions, et sur le besoin qu'ils avaient de ministres qui leur fissent connaître Dieu et sa sainte foi. Tout cela excitait la fidèle Marie à travailler et à prier de plus en plus. Elle le fit avec une efficace si étonnante, que le Seigneur, dont les jugements sont impénétrables et les voies incompréhensibles, opéra en elle et par elle une des plus grandes merveilles que les siècles aient admirées.
CHAPITRE XII
Les merveilles que Dieu opère par elle dans l'Amérique.
Le Seigneur l'ayant de nouveau ravie en extase tandis qu'elle priait avec ferveur pour le salut de ces âmes, il lui sembla qu'elle se trouvait tout à coup , et sans savoir comment, en une autre région toute différente, et au milieu d'un peuple tout à fait ressemblant à ces Indiens qu'elle avait vus sous des espèces abstractives , dans l'ex- tase précédente. U lui semblait qu'elle les voyait claire- ment, qu'elle subissait les influences climatériques de ce pays plus chaud, et que tous ses autres sens en appré- ciaient la dilVérence. Étant dans cette disposition, elle reçut du Seigneur l'ordre de satisfaire ses charitables désirs en prêchant la foi cl sa sainte loi à ce peuple. Il lui
XC VIE DE LA VÉNÉRABLE MÈRE
semblait qu'elle le faisait cftectivement ; qu'elle prêchait aux Indiens en sa langue maternelle, et qu'ils l'entendaient avec autant de facilité que si elle eût parlé leur propre langue; que, lorsqu'ils parlaient en celle-ci, elle les com- prenait fort bien; qu'elle opérait des merveilles en confir- mation de la foi qu'elle prêchait ; que les Indiens se con- vertissaient, et qu'elle les catéchisait. Étant revenue de cette extase , elle se trouva au même lieu où elle avait été ravie. Dès lors cette merveille lui fut renouvelée souvent, et il lui sembla qu'on la transportait dans cette contrée pour y continuer cette œuvre charitable. Cela lui arriva plus de cinq cents fois. Il lui semblait alors que par l'effi- cace de la prédication et par les prodiges que Dieu accom- plissait pour la confirmer, tout un grand royaume et son souverain étaient convertis à la foi de Jésus-Christ; que passant par le Nouveau-Mexique, elle voyait et connaissait les religieux de Saint-François qui allaient travailler à cette conversion; et que, bien qu'ils fussent à une grande dis- tance de ce royaume converti, elle conseillait à ces Indiens d'envoyer quelques-uns d'entre eux pour chercher ces religieux, en leur disant où ils les trouveraient, et com- ment ils devaient leur demander des ouvriers pour bapti- ser cette multitude de néophytes. Les Indiens le firent; les religieux y allèrent, et il arriva d'autres choses admi- rables, que pour abréger j'omets ici.
La servante de Dieu communiquait humblement et sincèrement toutes ces merveilles à son confesseur. Elle avait une foule de raisons pour se persuader qu'elle était corporcUement transportée dans ces régions : ainsi, il lui semblait qu'elle les avait réellement visitées; elle en connai.ssait distinctement les divers pays et savait très- bien leurs noms; elle en voyait les habitations, les distin- guant de celles d'Espagne, les habitants et leui-s manières,
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leur commerce, leurs guerres, les armes dont on s'y sert pour combattre ; elle communiquait avec eux, les ensei- gnait , les entendait parler , assistait à leur conversation et les voyait à genoux demander les secours spirituels dont ils avaient besoin pour le salut de leurs âmes. Puis elle sentait le changement de climat, et s'apercevait d'autres choses comme réellement présentes; elle remarquait, comme si elle eût passe par divers pays et par différentes parties du monde, qu'en certains endroits il était nuit, et en d'autres jour; qu'ici il pleuvait, et que là le temps était serein ; qu'ici encore elle traversait une grande éten- due de mer, et là plusieurs terres différentes. Enfin, il arriva que croyant, dans une de ces occasions, distribuer aux Indiens quelques chapelets qu'elle avait dans sa chambre, étant revenue du ravissement, elle ne les trouva plus où elle les avait mis, avec quelque soin qu'elle les cherchât. Néanmoins le fait était si extx'aordinaire , que l'humble Marie douta toujoui-s qu'elle fût corporellement transportée en Amérique; elle était plutôt portée à croire que la chose se passait eu esprit; et même, considérant cet événement au point de vue de son humilité , elle ne pouvait se persuader qu'elle fût aussi utile qu'on le croyait, et que Dieu l'eût choisie pour une œuvre si admirable. C'est pourquoi il lui arriva d'appréhender que ce ne fût qu'un effet de son imagination; elle eut pourtant toujours une ferme assurance que le démon n'y avait nulle part, parce que le Seigneur lui rendait si sensibles la droiture de sa volonté, la pureté de ses intentions, les effets salu- taires qu'elle en recevait, qu'elle n'avait aucun lieu de craindre ni de douter que ce fût une chimère due aux artifices diaboliques. Mais le confesseur, qui était satisfait du bon esprit de la servante de Dieu , et qui avait une haute idée de tout ce qui se passait en elle , persuadé que
XCH VIE DE LA VENERABLE MERE
l'on ne devait pas limiter les merveilles du Tout-Puissanl, crut, en pesant les circonstances que nous venons d'énu- mérer, qu'elle était transportée corporellement en ce pays de l'Amérique, et d'autres personnes éclairées, auxquelles il communiqua celle merveille, furent du même avis; et comme il est bien difficile que des secrets de cette impor- lance une fois découverts ne soient divulgués, peu de temps après le bruit se répandit parmi les religieux et les religieuses que la servante de Dieu était transportée cor- porellement aux Indes.
En fait, on sut dans la suite, comme je le dirai, qu'une personne, que ce fût la servante de Dieu elle-même, ou quelque ange sous sa forme, opéra ces merveilles dans ces contrées, et que les Indiens la virent, l'entendirent parler et communiquèrent avec elle. On avait découvert, quelques années auparavant, en Amérique, les vastes provinces du Nouveau-Mexique* dont les enfants de Saint- François travaillaient sans cesse à faire la conquête spiri- tuelle, comme les ouvriers que Dieu avait destinés, dès les commencements, d'une manière spéciale, à la con- version du nouveau monde. De ce qu'ils y avaient conquis pour Dieu, ils avaient déjà formé une custodie, n'y ayant pas assez de couvents pour en faire une province de leur ordre; ils sortaient de leurs pauvres maisons pour parcou- rir ces régions inconnues, où ils obtenaient des fruits considérables par leur prédication évangélique. Les ou- vriers étaient en bien petit nombre pour une moisson si grande, qu'on n'en a pas encore trouvé la fin. La conver- sion de ce peuple en était là, et ces religieux s'employaient avec beaucoup de zèle à une si sainte mission, lorsqu'ils furent visités par une grande troupe d'Indiens inconnus jusqu'alors, qui leur demandèrent avec instance le saint baptême. Les missioiniaires en furent fort surpris, et de-
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mandèrent à ces Indiens la cause de leur venue; ceux-ci leur répondirent qu'il y avait longtemps qu'une femme paraissait dans leur pays y prêchant la loi de Jésus-Christ; qu'elle s'en absentait quelquefois, et qu'ils ne savaient pas où elle se retirait; qu'elle leur avait fait connaître le vrai Dieu et sa sainte loi, et leur avait ordonné de se rendre auprès d'eux pour être baptisés. Les religieux ne savaient que penser; mais ils furent encore bien plus étonnés, quand voulant instruire ces Indiens, ils les trouvèrent parfaitement catéchisés. Souhaitant de savoir quel était l'instrument d'un prodige si extraordinaire, ils s'enqui- rent du costume de cette femme et de la forme sous laquelle elle se montrait; mais tout ce que les Indiens surent leur en dire fut qu'ils n'en avaient jamais vu une semblable : ils en donnèrent seulement quelques particu- larités d'où les reUgieux conjecturèrent que c'était une religieuse. Un des missionnaires qui avait un petit portrait de la mère Louise de Carrion, croyant que c'était elle, à cause de la grande réputation de sainteté qu'elle s'était acquise à cette époque en Espagne , le leur montra. Ce portrait ne représentait que le visage et les di\ers voiles dont se servent les religieuses; et les Indiens, le regar- dant, dirent que le portrait lui ressemblait quant aux voiles, mais non quant au visage; parce que la femme qui leur prêchait était jeune et belle.
Le l'ère Alonse de Benavidès, homme fort spirituel et fort zélé pour le salut des âmes, était alors à la tête de cette custodie du Nouveau-Mexique. Excité par ce zèle et par la merveille qui venait de se passer, il envoya, avec les mêmes Indiens, dans leur pays, quelques-uns de ses religieux, qui, après avoir employé plusieurs jours à faire la route, qui fut longue et fatigante, arrivèrent en des provinces encore inconnues. Us y furent reçus avec de
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grandes démonstrations de dévotion et de joie, et ils trou- vèrent les habitants si bien catéchisés, qu'ils les bapti- sèrent sans être obligés de les instruire davantage. Le roi, instruit par la servante de Dieu, voulut, pour donner l'exemple à ses sujets, être le premier à recevoir le bap- tême, et fit baptiser ensuite toute sa famille, où l'on com- mença à faire profession de la véritable religion. Et comme les religieux n'étaient employés qu'à conférer le baptême, la servante de Dieu avait d'ailleurs si bien disposé ces âmes par sa merveilleuse prédication , que les mission- naires, en ne s'occupant qu'à conférer le baptême, purent, malgré leur petit nombre, baptiser une foule incalculable de personnes. Le custode , informé de l'abondance et de la maturité de la moisson , envoya de nouveaux ouvriers ; de sorte qu'il se forma dans ces provinces une chrétienté aussi étendue que le promettait le prodige qui lui avait donné naissance.
Ces religieux réfléchissaient aux mei*veilles dont ils étaient témoins; et, bénissant Dieu des œuvres admirables de sa droite, ils désiraient vivement savoir quelle était celte senante du Seigneur dont il se senait pour les accomplir. Cé's désirs furent surtout ardents chez leur custode le Père Alonse de Benavidès. Et, comme les soins de CCS conversions le regardaient particulièrement, il crut devoir faire tout son possible pour découvi'ir l'instrument de ces œuvres du Seigneur, persuadé qu'il en résulterait une grande gloire à la Majesté divine, et une augmentation de conversions considérable, en même temps qu'il en aurait une consolation extraordinaire. 11 fut obligé de différer pendant quelques années ses recherches, à cause de ses occupations indispensables; mais ayant trouvé une occa- sion qui lui servit de prétexte pour partir, il résolut de s'y mettre enfin; de sorte qu'il vint en Europe, s'exposant
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volontiers à la fatigue d'un voyage de plus de trois mille lieues pour découvrir l'instrument de ce prodige divin. Il arriva à Madrid , résidence du roi Catholique , en l'année i630, la huitième après les merveilles dont nous venons de parler; il y trouva son ministre général, qui l'était alors de tout l'ordre de Saint-P'rançois, le révérendissime Père Bernardin de Sienne. Il l'informa du principal motif qui l'avait fait venir en Europe, lui racontant le détail de toutes les merveilles dont il était témoin oculaire. Le gé- néral, qui avait examiné l'esprit de la sœur Marie de Jésus, selon l'obligation de sa charge, et y étant d'ailleurs porté par l'odeur qu'elle avait déjà répandue de sa sainteté et par l'estime singulière qu'il faisait de sa rare vertu, ne douta point que ce ne fût cette servante de Dieu dont le Seigneur se servait pour opérer ses miséricordes. Et sa- chant qu'elle ne les découvrirait pas, si elle n'y était con- trainte par l'obéissance, il remit au Père Benavidès des lettres par lesquelles il le constituait son commissaire en cette affaire, et ordonnait à la vénérable mère, en vertu de l'obéissance, de répondre clairement à toutes les questions que ce Père lui adresserait. Il lui donna aussi des lettres de recommandation, touchant la même aflaire, pour le Père provincial et pour le confesseur : et avec ces dépêches il l'envoya à Agréda.
Le Père Benavidès arriva enlin en celte ville ; il exposa au Père Sébastien Marzilla, lecteur jubilé, qui était alors provincial et qui jouissait d'une grande réputation , et au Père François- André de la Torre, qui était depuis peu confesseur de la vénérable mère, le motif qui l'avait fait venir de si loin. Puis, après qu'il leur eut conununiqué les ordres du révérendissime Père général, il alla avec eux au monastère des religieuses, pour y examiner la servante de Dieu sur ce sujet. Lui ayant donc donné lec-
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ture des lettres du général , où il lui était enjoint de ré- pondre, en présence du provincial et du confesseur, qui y ajoutèrent leurs propres injonctions , pour augmenter son mérite, il l'interrogea sur l'article principal. Et la servante de Dieu , faisant le sacrifice de son secret en vertu de l'obéissance , avoua avec sincérité ce qui lui était arrivé en cette afiaire, comme je l'ai rapporté ci-dessus, déclarant avec beaucoup de prudence le doute qu'elle avait quant à la manière dont les choses s'étaient passées, et racontant avec une profonde humilité le temps, le principe, le progrès et la répétition de ces merveilleux événements. Le Père Benavidès, pour s'en mieux éclair- cir, se servant de l'autorité qu'il avait du général, lui demanda des détails sur les conditions particulières de ces provinces, sur la configuration du pays, ainsi que sur les coutumes, les occupations et le genre de vie des habi- tants. Et l'obéissante inférieure lui dit tout ce qui s'y passait, usant des noms propres des royaumes et des pro- vinces , et exposant les choses avec des détails aussi cir- constanciés que si elle eût voyagé et demeuré plusieurs années dans ces régions. A de nouvelles questions elle répondit qu'elle y avait vu le même Père avec d'autres religieux, lui désignant le jour, l'heure et le lieu où elle les avait vus, ceux qui étaient en sa compagnie, et fout ce qui les distinguait les uns des autres. Ce Père fut stupéfait de voir tant de preuves évidentes d'un prodige si inouï , et il éprouva une consolation singulière d'avoir trouvé et connu une àme si favorisée de Dieu. 11 eut de fréquents entretiens avec elle pendant le temps qu'il séjourna à Agréda, se reconuuandant à ses prières, et la consultant sur les mesures qu'il devait prendre pour augmenter ces convei-sions ; et il avoua ensuite qu'il avait coiii,u une plus haute estime de la sainteté de celte servante de Dieu
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par ce qu'il en avait découvert dans ses entretiens, que par les prodiges qu'il avait vus auparavant.
Le Père Benavidès , de concert avec le provincial et le confesseur, fit une relation écrite de toutes ces choses et de toutes les réponses de la servante de Dieu, et laissa cette pièce entre les mains du confesseur. On y mit fidèlement tout l'essentiel, comme nous \enons de le dire, et quant aux hésitations avec lesquelles la vénérable mère avait parlé de ses voyages en Amérique, doutant si elle y a\uit été transportée corporellenient ou d'une autre façon, et croyant plutùt que c'était en esprit, ces Pères, persuadés que cette incertitude naissait des craintes de la servante de Dieu, et s'appuyant sur les principes dont nous avons fait mention, et sur l'opinion du confesseur de ce temps-là, jugèrent, d'après l'interrogatoire, qu'elle y avait été trans- portée corporellement , et l'écrivirent de la sorte. En cela on alla trop loin, quoique de bonne foi, comme la ser- vante de Dieu elle-même le déclara au R. P. Pierre, vice- commissaire général de cette famille , lorsqu'il lui ordonna de lui faire brièvement le récit de ce qui se passait en elle. Car voici ce qu'elle lui dit à ce propos : « Je ne saurais K affirmer si j'ai été réellement transportée ad corps; et « on ne doit pas en être surpris, puisque saint Paul, « jouissant d'une bien plus grande lumière, confesse « avoir été ravi jusqu'au troisième ciel, sans savoir si ce « fut avec son corps ou sans son corps. Ce que je puis ic assurer c'est que la chose est véritablement arrivée, et « qu'à mon escient le démon n'y a été pour rien, et que « je n'en ai éprouvé aucun mauvais ellet; voilà ce que je « puis toujours attester. » Et plus loin elle dit : « Ce que « je crois le plus certain quant au mode, c'est qu'un « ange y paraissait sous ma ligure, prêchait et catéchisait « les Indiens, et que le Seigneur me montrait ici dans
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« l'oraison ce qui s'y passait. » Enfin , au moment où le Père Benavidcs allait partir, la. servante de Dieu écrivit, sur ses instances, une lettre d'exhortation pleine d'une doctrine céleste aux religieux qui travaillaient à ces con- versions, les animant à y persévérer constamment par l'espérance du prix surabondant que le Seigneur leur des- tinait. Le pieux Père emporta cette lettre, rempli de con- solation spii'ituelle , et alla travailler avec une nouvelle ardeur à augmenter le nombre des néophytes. Et, bien qu'il sût combien il était important de ne pas divulguer en Espagne des secrets si inouïs, pendant la vie de la servante de Dieu, la joie intérieure, l'admiration et la ferveur qu'il en avait, ne lui permirent point de garder le silence, de sorte qu'il les communiqua à plusieurs pei"Sonnes de ces royaumes. C'est ainsi , et parce qu'il fut impossible de cacher le motif de sa venue à Agréda, que ces secrets devinrent publics.
Arrivé au Nouveau-Mexique, il assembla ses religieux, et leur raconta comment il avait trouvé en Espagne la servante de Dieu qui avait opéré en ces provinces si éloignées les prodiges dont ils étaient témoins ; et après leur avoir fait le récit de ses entrevues avec elle, il leur donna sa lettre. Cette lettre et la relation qu'ils venaient d'entendre les remplit d'une joie spirituelle et d'un ardent courage , et ils rendirent d'infinies actions de grâces à la divine Majesté pour les œuvres de sa puissance et de sa miséricorde. Le Père Alonse écrivit une autre relation signée de sa main, qu'il joignit à la lettre d'exhortation de la vénérable mère , et la déposa aux archives de celte custodie, afin qu'elle fut dans les siècles à venir un monument et un témoignage, pour ceux du pays, des miséricordes que Dieu y avait opérées en leur conversion, et qu'elle excitât en milme temps le zèle des ouvriers
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apostoliques qui viendraient se livrer à de si saints tra- vaux. Le Père commissaire général de la Nouvelle -Es- pagne en envoya, l'an 1CC8, une copie au Père Maltliieu deHeredia, procureur de ces provinces en la cour du roi Catholique, afin qu'il la présentât avec d'autres écrits au conseil royal des Indes, en témoignage de ce que l'ordi-e de Saint -François ne cesse de faire au nouveau monde pour la conversion des infidèles, bien que la jalousie de quelques personnes veuille obscurcir cette gloire. Celte copie est heureusement tombée entre mes mains, et j'en ai loué Dieu , y voyant l'accord de témoins de si rares merveilles. Je me suis étendu sur ces événements, croyant cette digression nécessaire, parce qu'on ne doit pas racon- ter des prodiges si extraordinaires sans les accompagner de toutes les preuves possibles. Je reviens au récit de la vie en suivant l'ordre des temps.
CHAPITRE XIII
Comment les grâces éclatantes au doliors ccssoi-cnt.
Dès que les ravissements de la servante de Dieu furent publics dans le monastère, parce qu'ils lui arrivaient tous les jours au milieu des exercices communs, son humilité et sa crainte lui firent souffrir un tourment continuel, l'une à cause des applaudissements, l'autre à cause des périls. Elle pleurait tendrement, et priait le Très-Haut de lui donner beaucoup de foi, d'espérance, de charité et d'humilité, et de lui ôler ces faveurs exté- rieures. Cette peine lui parut encore tolérable tant qu'elle crut qu'on les tenait secrètes dans le monastère; mais
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aussitôt qu'elle sut qu'où les publiait au dehors, son martyre lui fut insupportable. 11 était bien difficile qu'une chose si admirable et connue de toute une communauté , ne parvînt point à la connaissance des personnes du dehors. Plusieurs religieux et séculiers pieux en furent informés. La dévotion de quelques-uns, excitée peut- être par la curiosité, fît de si fortes instances aux fon- datrices pour obtenir de voir cette merveille, qu'elles résolurent d'ouvrir la grille du lieu où les religieuses communient, afin qu'on pût apercevoir la servante de Dieu dans son ravissement , qui lui arrivait ordinairement après la communion. Voici ce qu'on faisait : les reli- gieuses lui étaient le voile qui lui couvrait le visage , afin que l'on vît son extraordinaire beauté, et les sécu- liers essayaient de la remuer du dehors par un seul souffle. Ceux-ci racontaient ce qui s'était passe, et les personnes de quelque distinction qui l'avaient appris demandaient qu'on leur accordât aussi la même gàrce. Dès lors les religieuses, n'osant refuser aux uns ce qu'elles avaient permis aux autres, laissèrent s'établir un abus imprudent et dangereux. Seulement elles eurent grand soin, prévoyant la peine mortelle qu'elle en aurait si elle le savait , de recommander à tous ceux du dehors et du dedans de ne lui point dire ce qui se passait; de sorte qu'elle seule ignorait l'abus qu'elle occasionnait, et le risque qu'elle courait. C'est ainsi que la propre in- nocence de ces âmes d'élite souffre ordinairement la peine des fautes que les autres commettent par leur imprudence. Mais le Seigneur, qui conduisait avec une providence si particulière tout ce qui regardait sa ser- vante , disposa qu'on le lui fit connaître au moment con- venable d'une manière bien étrange. Il arriva qu'un pauvre fou qui, s'étant mêlé à la foule, avait vu la ser-
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vante de Dieu dans son ravissement, vint demander l'au- mône au monastère une fois qu'elle la distribuait; et entre plusieurs folies qu'il débitait, il lui dit ce qu'il avait vu, et ce qui se passait quand elle était ravie; de sorte que la prudente vierge en profita pour s'informer et s'assurer de la vérité.
On ne saurait exprimer le chagrin que la servante de Dieu en eut. Conniie elle se trouvait dors fort malade , on lui avait ordonné de communier avant la commu- nauté; de sorte (jue, se prévalant de cette occasion et poussée par sa douleur, elle fit vœu de ne plus com- munier qu'après s'être enfermée dans le chœur d'en bas, où l'on communiait, afin que les religieuses n'y pussent point entrer pour lui ùter son voile. Elle cher- cha un cadenas, avec lequel elle se renfermait par dedans. Cette précaution ne lui servit pas longtemps, parce que , ayant été découverte, on la dispensa de son vœu et on lui ôta la clef. Elle s'excusait de descendre pour communier, et alléguant qu'elle avait des remèdes à prendre, elle les prenait, afin qu'on ne l'obUgeàtpas à recevoir l'adorable Sacrement , aimant mieux se priver de cette consolation que de laisser connnettre une impru- dence aussi grande que celle de la montrer à tous ceux qui voulaient la voir dans son ravissement. Ce moyen ne lui réussit pas non plus longtemps; car, comme on lui avait prescrit de communier, les religieuses l'accu- saient de désobéissance , et à ce seul u)ot elle se soumet- tait. Elle recourut k la même arme, et s'enfermant un jour avec l'abbesse, elle lui représenta pai* des raisons si fortes les inconvénients qu'il y avait de la laisser voir au public, qu'elle la décida à lui permettre de réitérer entre ses mains le vœu de ne communier que seule, et après s'être enfermée. Mais cela ne lui servit non plus de rien;
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car les empressements du dehors et les engagements de quelques religieuses furent si violents, qu'ils leur sug- gérèrent l'idée de déclouer un ais de la porte du chœur, et y entrant par là, elles la portaient avec la même faci- lité que si c'eût été une plume, du lieu où elle se retirait après la communion, à la grille près de laquelle elles la déposaient , et elles lui ôtaient son voile , afin qu'on la vit; ensuite elles remettaient adroitement l'ais à sa place, pour qu'elle ne s'en aperçût pas. Le Seigneur voulut néanmoins qu'elle en eût connaissance, afin qu'elle souf- frit le martyre de se trouver sans remède humain contre une peine si cruelle pour son humihté et pour sa pru- dence; car non -seulement la crainte du danger, mais encore l'horreur de cette publicité l'affligeait tellement, qu'exprimant sa douleur à un de ses supérieurs, elle lui dit: « Si la justice séculière, m'ayant surprise dans un délit grave, m'eût mise au carcan, cela me serait moins sensible que de savoir que l'on m'ait exposée aux yeux du public pendant mes ravissements. )> C'était une disposition du Très -Haut que l'inutiUté des précautions de sa servante , afin qu'elle n'attendît le remède que de sa seule bonté, qu'elle le demandât avec plus de ferveur, et qu'elle l'obtint non -seulement efficace, mais encore merveilleux,
11 y avait environ trois ans que la servante de Dieu soutirait ces sortes d'éclats, et elle se trouvait en 1023, dans la vingt-deuxième année de son âge, lorsque le Seigneur lui inspira de nouveau une crainte si forte de ce qui se passait à son égard , qu'elle en eut une horreur indicible, et qu'elle tombait en défaillance par la seule réflexion qu'elle y faisait. Elle priait ardemment le Très- Haut de hii ôlor les ravissements, le spectacle de la conversion des hulicns, et les autres choses extraor-
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dinaires qui éclataient au dehors, alléguant au divin Maître qu'il était très- facile à sa puissance de la rendre sa fidèle servante et de convertir les Indiens par d'autres moyens plus assurés. Mais comme elle n'était pas exaucée selon ses désirs, elle méditait de se servir encore de quelques voies humaines.
Il lui était bien difficile de les rencontrer, parce que les supérieures, dans une bonne intention, souhaitaient de voir et d'entendre ces sortes de merveilles, et usaient même de leur autorité pour découvrir des secrets qu'elles ne savaient ensuite point garder. D'un autre côté , le con- fesseur était plus pieux que circonspect, et l'admiration de ce qu'il apprenait le faisait parfois parler. Quant au provin- cial, il était absent, et ne pouvait par conséquent pas y apporter le remède nécessaire. Dans cette affliction, Marie de Jésus songeait à prendre des moyens qui manifes- taient bien la grandeur de sa peine; elle voulut feindre d'être muette , afin qu'on ne l'obligeât plus de dire ce qu'elle voulait cacher; mais il fallut bien qu'elle se con- fessât et qu'elle demandât certains conseils, de sorte que ce moyen lui devint aussi inutile. Elle résolut alors de faire semblant d'être folle ; mais les extravagances appa- rentes de cet état anormal étaient si opposées à su modes- tie, à sa pudeur et à sa prudence naturelle, qu'il lui fut toujours impossible de mettre ce dessein à exécution.
Tandis qu'elle était dans cette extrême affliction, le Seigneur lui envoya ses supérieurs, qui y remédièrent. Le Père Antoine de Yillalacre, qui venait d'être provin- cial, et son frère, le Père Jean de Yillalacre, qui l'était actuellement, arrivèrent à Agréda. Us la consolèrent et l'encouragèrent beaucoup par l'espérance qu'ils lui don- nèrent d'arrêter ces abus. Le Père Antoine, contrarié de ce que l'on n'avait pas suivi les ordres qu'il avait lais-
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ses, songeait aux mesures qu'il pourrait adopter. Le Père Jean, qui était un homme fort spirituel, détermina, selon l'obligation de sa charge , d'entendre à secret et à loisir son inférieure désolée. La servante de Dieu se jeta aux pieds de son supérieur avec beaucoup de confiance; elle lui représenta le pénible état oîi elle se trouvait par les imprudences que l'on avait faites à propos de ce qui se passait en elle; elle appela son attention sur les dangers qui l'environnaient de tous côtés; elle lui exprima la douleur qu'elle avait de se voir condamnée malgré elle par l'obéissance à cette divulgation si contraire à la lu- mière que Dieu lui communiquait, et elle le supplia instamment d'y remédier. Le provincial en eut compas- sion, et persuadé que le remède convenable devait venir d'en haut, que la prière le devait obtenir, et que l'obéis- sance rendrait cette même prière plus puissante, il lui ordonna, sans doule par une inspiration divine, de prier Dieu de lui ôter tous ces dehors extraordinaires et éclatants, ces extases, ces conversions et ces visions sen- sibles. L'obéissante inférieure, consolée par cet ordre, se leva des pieds de son supérieur, et entrant dans sa retraite, armée de la foi et de l'obéissance, elle se pros- tcriia devant la Majesté divine, et la supplia de lui ôter tous ces dehors éclatants et dangereux. Elle fit cette prière avec tant d'ardeur, qu'elle disait dans la suite n'en avoir jamais fait de sa vie avec plus d'instance. Le Seigneur l'exauça et lui accorda libéralomcnt ce qu'elle demandait, faisant dès lors cesser toutes ces choses exté- rieures qui avaient causé tant d'admiration.
La servante do Dieu rendit d'iiumbles actions de grâces pour un bienfait si désiré, et le Seigneur permit que sa constance fût éprouvée dans le creuset de la tribulation. C'est pourquoi il la laissa alors dans la seule lumière
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qu'elle avait ordinairement, loin de son bien -aimé, et privée de ses caresses, quoique de plus en plus assistée de sa grâce secrète pour agir et pour souffrir. Comme les ravissements avaient été jusque-là si fréquents, les religieuses s'aperçurent bientôt de cette privation , et commencèrent à s'en troubler. Elles voyaient l'effet, et en ignoraient la cause, et il n'y a pas d'inquiétudes et de suppositions auxquelles elles ne se laissassent aller. Les sages supérieurs ne leur communiquèrent rien de ce qui s'était passé, craignant avec prudence qu'elles ne fissent plus de bruit de cette nouvelle merveille si elles savaient de quelle manière ils s'étaient conduits à l'égard des précédentes; et espérant que le Seigneur prendrait soin de la réputation de sa servante, et que l'égalité de sa vie apaiserait ce trouble, ils partirent sans découvrit' leur secret. Le confesseur, rendu plus prudent par l'ex- périence, n'osait plus lien dire, et ne permettait pas même qu'on lui parlât de ces matières; de sorte qu'on gardait un profond silence sur les choses intérieures de la servante de Dieu. Il en résulta que les religieuses, qui avaient pesé la sainteté par les merveilles, donnèrent libre carrière à leurs jugements aussi bien qu'à leurs langues : elles perdirent l'estime qu'elles avaient eue pour elle, et en dirent des choses bien dures. Les unes disaient qu'elle n'avait pas été conduite par un bon es- prit et que le démon s'en mêlait; les autres, qu'elle n'a- vait plus ces ravissements à cause peut-être de quelque péché secret; celles-ci se plaignaient de ce qu'elle ne les avait plus; celles-là regardaient comme une honte qu'ils ne continuassent pas ; celles même qui lui appartenaient de plus près en furent troublées : on doit pardonner ces inconsidérations au sexe. La servante de Dieu entendait tout cela avec une force d'àme admirable, sans témoi-
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gner aucun dépit des mépris ni des affronts. Elle fut seulement touchée de voir sa mère dans une certaine tristesse, et, émue de compassion, elle la prit en parti- culier et lui dit : « Qu'elle n'eût aucune peine de ce qui venait de lui arriver; que si elle l'aimait elle devait s'en réjouir, parce que Dieu lui avait fait en cela une très- grande faveur.»
Quoique la servante de Dieu supportât les affronts et les mépris non-seulement avec égalité d'esprit, mais encore avec plaisir, rendant de continuelles actions de grâces au Seigneur pour le bienfait qu'elle en avait reçu , la gran- deur de sa charité la portait néanmoins à s'affliger jus- qu'à un certain point de l'absence de Dieu, et du trouble de ses sœurs. De là le démon , qui sans pénétrer l'intérieur se réglait sur ce qui se passait à l'extérieur, prit occasion de l'attaquer ouvertement. Or une nuit que la servante de Dieu s'était retirée toute seule dans un lieu fort écarté pour continuer ses exercices, il lui apparut. Et cet esprit superbe, qui, après avoir été vaincu tant de fois, eut la témérité de proposer au Fils de Dieu de l'adorer , en lui promettant les grandeurs du monde, entreprit par ce moyen d'abattre cette créature. Il feignit d'avoir pitié de ses peines et eut la hardiesse de lui dire : « Je vous ren- drai les ravissements d'une manière plus éclatante, et qui vous attirera une plus grande estime du public que par le passé, si vous abandonnez le chemin que vous suivez et si vous faites un pacte avec moi. » A peine les paroles empoi- sonnées de l'ancien serpent arrivèrent-elles aux oreilles de la prudente vierge, que, soutenue par la grâce, elle s'éleva au-dessus de tout ce qui est terrestre; et armée de foi, enflammée de charité, fortiUéc par l'espérance et pleine de force, elle l'anathématisa, le maudit et le chassa de sa présence. Le démon prit honteusement la fuite.
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vaincu par une femme fragile parla nature^ mais forte par la grâce; et elle, se prosternant avec une profonde humilité , rendit grâces au Seigneur des armées, et le pria de ne la pas abandonner dans les combats.
CHAPITRE XIV
Chemin caché.
La servante de Dieu, ayant remporté cette victoire, supplia le Seigneur avec de nouvelles instances de la diri- ger par des voies secrètes et inconnues au monde. Au milieu de ces prières réitérées il se manifesta à elle, et, lui témoignant que ses désirs lui étaient fort agréables, il lui dit : a Ne vous affligez pas, car je vous donnerai un état de lumière intérieure, et je vous conduirai par un chemin caché et sûr, si de votre côté vous correspondez à ma grâce; je vous ôterai désormais tout ce qui éclate au dehors et qui présente quelque danger f totre trésor sera caché : conservez -le par une vie parfaite, et ne le découvrez qu'à vos supérieurs et à vos directeurs. » Dès lors elle sentit un grand changement dans son intérieur, et je ne sais quelle spiritualisation. Elle se trouva dans un chemin caché, élevé et assuré. Les illustrations ordi- naires lui étaient beaucoup plus sublimes que celles qu'elle avait eues précédemment. Les élévations de son esprit étaient incompréhensibles et surpassaient tout ce que nos termes peuvent exprimer. Toute la partie supé- rieure de son âme s'élançait vers Dieu dans un ti'ansporl ineffable, laissant la partie inférieure comme déserte. Elle ne perdait point les sens extérieurs, mais ils se trouvaient.
CVUI VIE DE LA VENERABLE MÈRE
aussi bien que les puissances intérieures de la partie sen- sitive, dans un calme et un silence merveilleux. A cette hauteur, les puissances de l'àme se plongeaient dans la divinité; l'entendement recevait avec une éminente lu- mière des visions, des révélations et des instructions sublimes d'une manière purement intellectuelle ; la volonté s'unissait au souverain bien, s'enflammait de l'amour le plus pur, désirait ardemment de travailler pour le bien- aimé , jouissait de ses délices. Toutes ces communications divines et inexplicables se passaient dans le fond de son àme, rien ne se transmettait à la partie inférieure et sen- silivej ainsi les sens intérieurs et extérieurs étaient privés de cette lumière. La servante de Dieu décrit les degrés, les caractères et les eflets de ses conmuuiications intimes au deuxième chapitre du premier livre de l'histoire de la bienheureuse Vierge. Voilà le chemin par lequell' adorable providence du Seigneur conduisit cette créature , après l'avoir menée par toutes les voies inférieures avec des peines incroyables et des fruits très -abondants; il était entiè- rement caché aux yeux des mortels, puisqu'ils ne pou- vaient découvrir dans la plus haute élévation de son esprit rien d'extérieur ou d'extraordinaire, et remarquaient seulement en elle un extérieur très-modeste et fort reli- gieux, qui témoignait d'un grand recueillement intérieur; il était élevé au-dessus de tous les sens et de la partie infé- rieure de l'àme , de sorte que le poids de toutes les choses terrestres ne pouvait point ralentir le vol de son esprit, et que le démon était, malgré tous ses ell'orts, incapable de l'empccher ou même de l'observer; enfin ce chemin était assuré, parce qu'étant indépendant de bipartie infé- rieure et sensitive, et ne se trouvant qu'en la partie supé- rieure et intellectuelle, où la puissance du démon ne saurait aitt'indre. la corruption de la nature humaine n'y
MARIE DE Jl':SUS D ACREDA. CIX
pouvait point apporter les obstacles de ses passions, ni l'ennemi y semer l'ivraie de ses illusions. La servante de Dieu, sœur Marie de Jésus, courut par ce chemin jusqu'au terme de sa vie spirituelle , depuis la vingt-deuxième année de son âge jusqu'à son heureuse mort, la lumière divine croissant toujours de plus en plus en elle, et l'aidant à s'élever par des degrés successifs à divers états d'une haute perfection, comme on le verra.
Or, suivant avec beaucoup de consolation ce chemin, et considérant la correspondance que le divin Maître lui avait demandée pour la maintenir dans ce bonheur, elle régla de nouveau sa vie, ajoutant des exercices spirituels à ceux dont nous avons parlé, et se débarrassa de toutes les communications auxquelles il lui était permis de renon- cer. Pour s'acquitter avec plus de ponctualité de ce qui lui avait été demandé, elle écrivit trente -trois avis en souvenir des trente -trois aimées de la vie mortelle de son divin époux; elle les lisait tous les joure, réglant ses actions sur ce modèle. Je les mettrai ici, afin que l'on voie comment ce qu'elle faisait répondait à ce qu'elle recevait. Kt ce sont les suivants : « i . Lire chaque jour ces avis.
2. Considérer la grandeur et la bonté de la majesté divine.
3, Considérer combien il m'importe d'être bonne et de plaire à Dieu, et ce que le Seigneur mérite, i. Ne faire rien par intérêt, ni pour s'attirer de l'estime, ni par la crainte de l'enfer, mais n'agir que pour le pur amour de Dieu et pour lui plaire, ii. Aspirer aux vertus et travailler à les acquérir, ti. Aller en tout contre ma volonté et ne rien faire selon mes désirs. 7. Ne me tenir jamais qu'à genoux ou debout en oraison devant le Seigneur, ou en disant le saint office, puisque tout honneur est dû à sa majesté et à sa grandeur. 8. Ne dire jamais rien qui puisse être à mon avantage , pas même au confesseur, si l'obéis-
1. 1. d
ex VIE DE LA VENERABLE MERE
sance ne m'y oblige. 9. Ne m'excuser en quoi que ce soit. iO. Prendre conseil de tous, même des plus jeunes. 1 1 . Dire du bien et juger avantageusement de tous. 12. Faire chaque jour pour le moins trois heures de médita- tion, sans y manquer, sur la mort, le jugement et sur le compte que l'on doit rendre. 1 3 . Ne point manquer de faire chaque jour, outre la méditation, l'exercice de la croix trois heures durant. 14. Ofirir chaquejour de souffrir pour les âmes, et surtout pour celles qui sont en péché mortel. 1 3. Ne commettre aucun péché ni aucune imperfection de propos délibéré. 10. N'iittribuer aucune des afflictions qui m'arrivcnt aux créatures, mais penser que le Seigneur me les envoie et les ordonne par ses jugements impénétrables et pour mon plus grand bien. 17. Ne regarder personne au visage, mais vers la poitrine, lorsqu'il sera nécessaire de parler à quelqu'un, considérant ce lieu comme l'en- droit où le Seigneur habite. 18. Ne manger qu'à l'heure réglée du repas. 19. Me confesser chaquejour si on me le permet. 20. Ne point manquer de faire chaque jour les exercices spirituels déterminés, et y ajouter plutôt que d'y retrancher. 21 . Être fort dévote à la très-sainte Vierge Mère de Dieu. 22. Oftrir chaque jour, pour le moins une fois, au Père éternel, les mérites de son très-saint Fils , son sang et le trésor de la sainte Église, l'implorant instamment pour les âmes, au nom de l'amour qu'il leur porte. 23. Communier chaque jour plusieurs fois spirituellement et une fois sacramentellement. 24. Faire tous les jours plu- sieurs œuvres de charité. 23. Ces œuvres de chaiilé doivent intéresser aussi le bien spirituel des âmes. 26. Faire chaque jour quelque œuvre pénible pour le soula- gement des âmes du Purgatoire , prier avec ferveur pour elles; et ofl'rir pour elles et pour celles qui sont en j)éché niorlt'I , au Père éternel, son Fils dans ra(l()ral)h' Sacre-
MAIUE UK JtSL'S D'AGRt-DA. CXI
menl, cl tous les sacrifices du jour. 27. Ne transgresser sous aucun prétexte aucun point de ma règle ni aucune de nos constitutions; mais satisfaire en tout aux obligations de ma profession , et principalement à celles des quatre vœux.
28. Me mettre toujours à la dernière place; me regarder en tout comme la moindre; écouter avec plaisir les avis de tout le monde et ne point dire mon sentiment , me per- suadant que celui des autres est meilleur que le mien.
29. Tâcher de conserver toujours la paix extérieure et intérieure, ne me 'troublant pourquoi que ce soit dans cette vie, puisque tout change et que tout finit. 30. Tâcher d'être fidèle à l'égard de tous, surtout envere Dieu mon Seigneur, cherchant ce qu'il m'ordonne, et l'accomplis- sant fidèlement. 31. Travailler à être modeste en tout temps et envers tous; regarder les hommes comme les ouvrages de Dieu, et les aimer autant que la charité bien ordonnée le demande, sans qu'ils me détournent de ce que je dois au Seigneur. 32. Chercher en premier lieu dans tout ce que je ferai , dirai et penserai , ce qui est le meil- leur, le plus agréable à Dieu, le plus utile à mon avan- cement spirituel et à celui du prochain, et le mettre à exécution. 33. Employer chaque jour quelque temps pour la consolation de mon âme; l'exciter à accomplir ce qui est marqué dans cet écrit; élever mes pensées vers la patrie céleste pour laquelle j'ai été créé, en proclamant , glorifiant et bénissant la grandeur et la bonté de Dieu , et lui disant avec les bienheureux : Saint, saint , saint et digne de toute louange est le Seigneur Dieu des armées célestes; puis, prier les saints d'intercéder pour moi, afin que j'accomplisse ce que je me propose ici de faire à l'honneur et à la gloire de Dieu et de sa très-sainte Mère la Vierge Marie , conçue sans la tache du péché originel. » C'est selon cet écrit que la vé- nérable mère exerça dans sa chère retraite l'activité de sa vie spirituelle.
exil VIE DE LA VÉNÉRABLE MERE
Comme l'éclat des œuvres vertueuses ne saurait être caché, puisque l'ensemble de celles qu'on doit faire en public est un flambeau qu'il faut mettre sur le chandelier; comme d'ailleurs, quelque soin que l'on prenne de cacher ses œuvres secrètes, il s'y trouve presque toujours un côté par oîi se manifeste une certaine clarté qui annonce un foyer couvert, clarté d'autant plus vive qu'on cherche davantage à la cacher, il n'était pas possible que le flam- beau des saintes œuvTcs de la sœur Marie de Jésus qui était si brillant, ne frappât point les yeux des religieuses. Cette lumière leur apparut et éclaira leur entendement, afin qu'elles connussent la vérité. Elles virent la persévérance de la servante de Dieu en la vie spirituelle, et sa tranquil- lité inaltérable parmi tant de différents et pénibles événe- ments , sans que rien fut capable de la porter à se relâcher en la moindre chose. Elles considérèrent l'innocence d'une vie où elles ne découvraient aucune imperfection, même dans les occasions les plus fâcheuses. Elles reconnurent dans ses actions publiques le cachet distinctif de toutes les \erlus, auxquelles chaque jour elle donnait un nouvel éclat par sa conduite héroïque. Quelquefois même leur curiosité épiait ce qu'elle faisait en secret, et ce qu'elles voyaient augmentait encore leur admiration. De là elles conclurent que Dieu assistait d'une manière fort particu- lière l'âme de celte religieuse, puisque ces eflets ne pou- vaient être produits que par une cause divine. Changeant donc le sentiment qu'elles avaient eu par la cessation de ces grâces éclatantes au dehors, elles furent persuadées qu'elle étiiit véritablement sainte, et elles persévérèrent dans cette opinion, parce que le motif que la servante de Dieu leur en doimail dura toute sa Aie. Dès lors elles la regardèrent avec dévotion et l'aimèrent tendrement. Le bruit de ses vertus se répandit autant au dehors que celui de ses mer-
MARIl:: DE JÉSUS U AGKËDA. CXIIl
veilles avait été divulgué ; et ses vertus étaient d'autant plus constantes, qu'elles naissaient d'un principe plus certain. Voilà jusqu'où purent aller les raisonnements des mor- tels, sur les effets de l'état dans lequel ils voyaient la ser- vante de Dieu ; mais pour ce qu'il y avait de passif, le Sei- gneur, ses courtisans célestes par sa divine lumière, et l'âme qui l'éprouvait, connurent seuls ce qui se passait. Les confesseurs, grâce à ce que l'épouse de Jésus-Christ elle- même leur rapportait pour sa direction, en eurent celte espèce de connaissance que par le langage ordinaire peut donner de secrets si éloignés des idées communes celui qui les voit, à ceux qui ne les ont jamais vus. Selon ce qu'elle décrivit par ce même langage, la chose se passa de cette sorte. Le Seigneur agrandit extrêmement la capa- cité intérieure de son âme pour qu'elle s'appliquât aux choses célestes, et pour qu'elle reçût les communications et les faveurs de la Majesté divine, sans que les occupa- tions extérieures auxquelles l'état religieux l'obligeait , lui fussent d'aucun embarras. Cette capacité était si vaste, que, tout en s' employant habituellement à diverees choses, elle conservait une vue claire du Seigneur, fort distincte, quoique revêtue des caractères de la foi; c'est cette connaissance qui la portait à aimer Dieu avec ardeur, à le servir et à lui rendre honneur et gloire. Les élévations de son esprit étaient si fréquentes dans les hautes régions dont nous avons parlé, qu'elles faisaient un état à part; car, bien qu'elle eût quelquefois des visions d'un autre genre, c'était en l'élevant au -dessus de tout ce qu'il y a de sensible en l'intérieur et à l'extérieur, que le plus sou- vent le Seigneur lui découvrait ses secrets; ainsi cette seule sublimité peut être appelée le chemin royal de sa grande âme, dès (jue le divin Maître l'eut élevée à cet état éminenl. Elle y recevait des illustrations qui étaient
CXIV ME UE LA VENERABLE MERE
grandes, suaves et fortes. La première chose qu'elle y connut très- distinctement, avec une clarté admirable et une profonde pénétration, ce furent tous les mystères de notre sainte foi catholique , la loi du Seigneur et sa pureté; et le Tout-Puissant lui inspira tant d'estime, de créance et d'affection pour les objets de la foi catholique , que si elle cessait un instant de les considérer, elle en était tour- mentée. 11 lui donna un tel amour pour la pureté, la vérité et la sainteté de sa loi sans tache, qu'il la porta avec une douce violence à l'accomplissement de ses saints préceptes. Puis vinrent des instructions à la fois sublimes , sévères et persuasives, qui, la mortifiant et la vivifiant, l'amenaient et l'obligeaient en quelque sorte à pratiquer ce qui était le plus parfait. Ensuite elle découvrit d'autres mystères cachés de la vie de Jésus-Christ et de sa très-sainte Mère. Les effets de ces élévations étaient un grand éloignement des choses terrestres, et une forte inclination aux choses célestes et divines , vers lesquelles elle était attirée comme vers le centre de son âme. Décrivant cet état en diverses occasions aux supérieurs qui l'examinèrent , elle leur dit : « 11 me semblait m' éloigner des minuties, des bassesses « de la terre et des misères des sens, afin que, surmon- « tant leur faiblesse, l'entendement et la partie supérieure « pussent recevoir les influences de la lumière du Très- " Haut. C'était comme si j'eusse senti qu'on m' élevait « au-dessus de moi-même dans une solitude, oîi je perdais « toute afiection pour les choses terrestres et tout com- « merce avec les créatures. Tout me paraissait vanité des « vanités et affliction d'esprit. »
Bien que, conmie je lai dit, la plupart des visions et des révélations fréquentes qu'elle recevait en cet état fussent intelleétueîles, elle en avait parfois, mais rare- ment, d'imaginaires; d'autres fois, et moins souvent
MAKIE Ut JESUS UAUREliA. CXV
encore, de corporelles. En ce dernier cas, elle se tenait sur ses gardes , en réfléchissant aux dangers qu'on peut y trouver; en efiet, ces communications se passent dans un lieu où le démon peut atteindre et chercher à semer son mauvais grain pour étoull'er la bonne semence du Sei- gneur, et où la nature et les passions tâchent de s'insinuer; et, le démon s'en prévalant, il arrive bien souvent que parla l'esprit se change en chair. Or, pour éviter ces dan- gers, aussitôt qu'elle sentait que les visions et les révéla- tions venaient par l'imagination ou par les sens, et qu'elle apercevait leurs effets, elle interrompait sa méditation, et le culte intérieur et extérieur, et se mettait dans l'indiffé- rence. Elle recourait aussitôt à la foi, et par celle vertu elle cherctiait Dieu , et exerçait les actes des trois vertus théologales. Elle ne s'arrêtait point dans les principes ni dans les moyens , mais elle passait à la fin. Elle ne donnait pas lieu au démon d'agir, et ne prêtait nulle atlenlion à ses suggestions. Elle ne permettait point que la partie animale et sensitive jouît des doux efTels des miséricordes du Seigneur, mais elle tâchait de la laisser déserte, et de n'en faire aucun cas. Cet éloignenient lui était facile, en regardant Dieu, c'est-à-dire l'objet élevant et ravissant les puissances qui animaient les sens. Dans celle disposi- tion , elle ne se servait de ces sortes de révélations et de visions, sans s'arrêter k leurs circonstances, que comme d'aiguillon et de motif pour aller à Dieu, pour vivifier et fortifier la nature, afin qu'elle opérât ce qui était le plus parfait, cl qu'elle mourût à tout ce que les passions ont de terrestre. Elle n'en acceptait que ces effets. Le Seigneur regardait avec beaucoup de complaisance cette conduite de sa servante parmi ses faveurs; et lorsqu'elle l'y cher- chait parla foi, elle le découvrait avec une plus haute connaissance et avec un amour plus ardent, éprouvant
CXVl VIE DE LA VÉNÉRABLE MÈRE
alors des effets sublimes, purs, saints et parfaits. La règle qu'elle suivit toujours dans les faveurs divines de ce genre, fut de les recevoir avec crainte et avec humilité, et de ne pas les regarder comme fin , mais comme un moyen pour mieux servir Dieu.
CHAPITRE XV
Les souffrances de cet état.
Bien que le Seigneur eût mis sa servante dans un che- min si éminent, les attaques du démon, et les peines qu'il excitait en elle, ne cessèrent pourtant pas; au contraire, la Providence fit toujours, à l'égard de cette âme, que plus le bienfait qu'elle devait obtenir était grand, plus sensible était la peine qui devait le précéder et le suivre. Voici quelle était dans cet état sa plus fréquente manière (le souffrir. J'ai déjà dit que ses craintes furent le contre- poids dont Dieu se servit pour assurer dès le commence- ment les gi-âces qu'elle recevait, et que ce fut l'aiguillon par lequel il permit que le démon la tourmentcàt, de peur (|ue la grandeur de ses révélations ne lui causât de l'or- gueih Or, quand elle se trouvait dans ces hautes régions auxquelles le Seigneur élevait son esprit en cet état , pour lui connnuniqucr ses faveurs, elle n'y éprouvait plus ces craintes, parce que la lumière y était si vive, qu'il lui était impossible de douter de la vérité des bienfaits divins •qu'elle recevait. Quant au démon, il ne pouvait point la roubler par ses attaques, parce que sa puissance ne saurait atteindre à cette hauteur; et les choses extérieures n'étaient pas non plus capables de l'inquiéter, parce que les corn-
!*ARIE f)K JKSUS D AGREDA. CXVU
munications divines étaient indépendantes de la partie sensitive. Mais comme elle ne parvenait à ces régions que lorsque le Seigneur l'y élevait pour lui faire part de ses secrets et de ses délices, au moment où elle en descen- dait, selon l'ordre de la divine Providence, à la partie inférieure sensitive, pour y opérer suivant le mode ordi- naire, elle voyait les combats recommencer. Le souvenir qu'elle avait, par le moyen de l'imagination, de ce qui s'était passé dans cette élévation , le lui représentait d'une manière trop confuse pour dissiper les doutes qui lui venaient; et tandis que son entendement devait recourir à d'autix'S notions qu'il avait , et qui auraient été capables de l'assurer de la vérité , sa misère lui occupait tellement l'esprit, et lui inspirait un si bas sentiment d'elle-même, qu'elle ne savait dans son humilité accorder la sublimité des faveurs divines dont elle se souvenait, avec sa propre bassesse qu'elle considérait. De là, sans qu'elle put s'ap- pliquer à d'autres réflexions, naissait le doute, qui lui faisait appréhender que son chemin ne fût mauvais; que tout ce qui se passait en elle ne fût qu'un elVet de son imagi- nation ; et quelle ne trompât son confesseur en le lui com- muniquant. Alors le démon, qui, connue un lion guettant sa proie, avait attendu que cette âme descendit à la partie sensitive sur laquelle son pouvoir tyrannique a prise, dé- couvrant ce qu'il pouvait de ces sublimes secrets , fré- missait d'envie et de rage, et l'attaquait par de fortes tentations au moyen de ces craintes, qu'il savait si propres à la troubler et aftliger davantage. La servante de Dieu eût pu, comme elle le faisait quelquefois, éviter ces com- bats , en ayant recours à la lumière qu'elle avait d'ordi- naire, en tournant à l'aide de cette même lumière toute sa vue vers Dieu , pour ne considérer que sa bonté libé- rale et son infinie grandeur, sans s'arrêter à sa propre
CXVllI VIE DE LA VÉMiRABLE MÈRE
misère; mais tout le soin du démon était de lui ôter cette ressource, et, quand le Seigneur le lui permettait pour ménager à sa servante l'occasion de souffrir, il semblait que le divin Maître ne lui laissât point le pouvoir d'user de cette lumière. Quelquefois cet ennemi lui suscitait de fortes inquiétudes par le moyen des créatures humaines; et tandis qu'elle s'efforçait d'écarter ce qui pouvait la troubler, les écoutant avec charité et les apaisant par sa douceur, il irritait leur naturel , et parvenait ainsi peu à peu à l'inquiéter. Quand il la voyait dans cet état, il l'attaquait par toutes sortes de suggestions, se sei*vant de ces troubles non-seulement pour empêcher la lumière et obscurcir chez elle la raison, mais encore pour l'affliger en lui soutenant qu'elle péchait. D'autres fois il lui im- primait si fortement ses suggestions dans l'imagination , qu'elle n'avait pas la force de fermer les yeux de l'intel- ligence sur ce qu'il cherchait à lui représenter. Bien souvent, en agissant ainsi, il faisait naître les occasions extérieures qui pouvaient troubler la servante de Dieu, il jetait la confusion dans la partie sensitive , et au milieu des orages qu'il avait soulevés, il lui inspirait fortement fout ce qui pouvait altérer davantage sa paix.
Voici comment se produisaient ces tentations : le démon rommenrait par lui représenter les fautes, les ingratitudes, les imperfections et les misères auxquelles la ci'éature était sujette, et qu'elle reconnaissait avec beaucoup d'hu- milité, cl des moindres atomes il faisait des montagnes, pour la porter à désespérer d'arriver à la perfection , en la convainquant du peu de rapport qu'il y avait entre sa vie et des faveurs si sublimes. Il cherchait ensuite à lui persuader que tout ce qui lui était arrivé en ces matières spirituelles n'était qu'imagination, vain rêve ou conception naturelle; qu'elle oflensail et irritait extrêmement le Sei-
MABIE DK JÉSCS D AGREDA. CXIX
gneur; qu'elle trompait le monde et ses conlesseui-s; que sa vie n'était qu'une illusion conlinuelle, et que, si elle ne la changeait , elle se perdrait sans ressources. Puis il lui faisait entendre que ces suggestions étaient les voix de sa propre conscience, la lumière et l'avis de Dieu même; et que ne pas y répondre était une marque de réprobation . Et comme il savait que l'obéissance était le port le plus sûr, il tâchait de l'en éloigner, lui disant qu'elle péchait en suivant ce chemin , et en rapportant à ses confesseurs ce qui se passait en elle , puisqu'elle les trompait en une chose si importante. Tous ces discours trompeurs jetaient le trouble dans l'intérieur de la servante de Dieu; car, comme l'ardent amour divin, dont son cœur était enflammé, y faisait naître une très-grande estime pour la grâce, une haine implacable du péché, et un désir efficace de ne point ofTcnser le Seigneur, bien que les luttes de ce genre ne pussent pas étoulVor le bon témoignage de sa con- science , les seules apparences du péché , montrées avec tant de ruses diaboliques, la pétrifiaient et la rendaient incapable d'aucun raisonnement. De là venaient la tristesse, l'affliction, l'abattement, qui troublaient la lumière de son âme , la remplissaient de ténèbres , et la plongeaient dans une funeste obscurité et dans la triste nuit de souf- frances sans consolation.
La conduite de lu servante de Dieu dans ce pénible état était admirable. Elle s'armait de patience et d'humilité, reconnaissant son néant, et qu'elle ne pouvait rien d'elle- même. Klh; suspendait le jugement qu'elle avait des chost;s surnaturelles; et, pour opérer activement, elle cherchait Dieu par la foi avec une grande confiance de le trouver, puisqu'elle le cherchait par la voie la plus assurée; et, appuyée sur le fondement des vérités catholiques et sur ce que la sainte Église enseigne, elle usait comme lemède
CXX VIE DK I.A YKNKRABLK MEKE
des moyens qui purifient l'àme. Elle faisait des actes de contrition; et avec un cœur contrit et humilié, et un ferme propos de se corriger, elle se confessait de tous ses péchés. Ce seul remède l'apaisait; c'est pourquoi elle en continuait l'emploi, surmontant la peine qui l'abattait pnr la douleur qui l'animait, jusqu'cà ce ({ue, l'orage étant passé, le calme revînt, et fit renaître le jour agréable que lui apportait la lumière dont elle jouissait ordinairement, ou celle dont elle jouissait dans les ravissements et les élévations de son esprit.
On ne saurait exprimer ce qu'elle souffrit dans cette sorte de martyre, qui était d'autant plus cruel, que les peines qu'il lui causait étaient plus intimes; et d'autant plus douloureux, que le bien dont il la privait était plus délicat et plus précieux. Elle le souffrit tout le reste de sa vie , quoiqu'il lui annonçât toujours quelques faveurs; et le bourreau infernal se servait de toutes ces craintes comme d'instruments pour la tourmenter, et pour augmenter plus ou moins les peines de cette âme , selon que le Seigneur le lui permettait. La servante de Dieu comprenait elle- même que c'était par une disposition particulière de la divine Providence que ce genre de souffrance lui était continuel; aussi, quoiqu'il semblât si facile de dissiper ces craintes par les principes infaillibles dont elle pouvait se servir, il n'y eut aucun moyen humain qui suffit pour la rassurer. C'est ce qu'elle dit à son confesseur dans un entretien où elle lui conniiuniquait les peines que le démon lui causait par cet endroit. « Ce qui me surprend " le plus, lui dit-elle, c'est que , cela m'arrivant si son- « vent, je n'en sois pas plus expérimentée, et que je me (' trouve toujours plus novicetdans cette espèce de mar- n lyre, que je soutire sans aucun soulagement. f)'oîi j'in- t' fèrc qu'il y a dans ces souflianccs une disposition divine;
MARIK UE JÉSUS D AGRÉDA. CZIl
« xar, m'imaginant ou me persuadant que je pèche, je « ne saurais sortir de cette perplexité; et les apparences « du péché m'épouvantent à un tel point, que je deviens « incapable d'aucun raisonnement; si le soleil de l'intel- « ligence disparaît, je vois venir la nuit des ténèbres qui « lutte contre la lumière, et je tombe dans une longue « obscurité. Quand ensuite j'éprouve un certain soula- « genient , et que le crépuscule du jour commence à pa- « raître, je me rappelle ce que j'ai souffert, et je m'é- « tonne de ce que les peines passées ne me rendent pas (' expérimentée pour celles qui leur succèdent; mais rien « ne me sert. » Outre ce tourment, qui était comme ordinaire à cet état, elle souffrait souvent des absences du Seigneur, d'autant plus sensibles, que les visites qui les avaient précédées étaient plus sublimes; et quelquefois elle sentait aussi de nouveaux combats fort extraordinaires, dont je parlerai plus loin.
CHAPITRE XVI
Commuiiicalioii avec les anges et los siinls.
Comme loule l'élévation de l'esprit de cette servante de Dieu par des voies si admirables et si sublimes, ten- dait à une (l'uvre aussi singulière de la miséricorde du Seigneur que celle de révéler au monde par son organe loule la vie de sa très-sainte Mère, il fallait en quelque sorte que la divine Providence la prévint de bienfaits par- liculiers, alin que les moyens fussent proportiomiés à une telle fin. Un de ces bienfaits fut de lui donner, outre son ange gardien, cinq autres anges, chargés de
CZXII VIE DE LA VÉNÉRABLE MÈRE
l'assister dans cet ouvrage. Ils se montrèrent à elle dès le temps des grâces éclatantes au dehors; car dès lors ils commencèrent à la disposer par des illustrations propor- tionnées à cet état , quoiqu'elle ignorât encore la fin de ce bienfait. Bien que ces six anges s'emploviissent tous à la défense, à l'instruction et à l'illumination de cette créature, ils avaient comme en dépôt divers mystères, chacun se distinguant d'une manière spéciale en ce qui le regardait. Le principal avait pour office d'être le médiateur et l'avocat de cette âme auprès de Dieu , pour la distribution des bienfaits de sa divine grâce; le second, d'être envoyé de l'àme à Dieu pour lui présenter ses désirs, ses œuvres et ses prières; le troisième d'illustrer l'àme , en lui faisant connaître la sagesse de Dieu ; le quatrième, de la défendre contre les attaques des malins esprits; le cinquième, de lui découvrir la grandeur de Dieu, afin qu'elle le révérât, et ne s'étonnât point de ses œuvres merveilleuses; et le dernier, d'annoncer à l'âme les douces bénédictions et les merveilles que le Seigneur y opérait, et de l'aider à en glorifier la Majesté divine. Ils se manifestaient fréquemment à elle à cette époque en des visions imaginaires , oîi ils lui apparaissaient resplen- dissants d'une beauté ineflable, et avec des ornements magnifiques, symbole de leur grandeur et de leurs excel- lences particulières; la servante de Dieu en recevait l'intelligence avec beaucoup de clarté dans la même vision. Ils communiquaient familièrement avec elle, tout en conservant une douce gravité, qui inspirait la dévo- tion et le respect. Ces communications lui arrivaient sou- vent dans le chœur, et loi-squ'elle était isolée des créa- tures; cependant elle recevait quelquefois cette faveur, même lorsqu'elle n'était pas seule, mais c'était alors en un degré inférieur.
MARIE DE JESUS I) AGREDA. CXXIII
Les communications de ces esprits célestes avec la ser- vante de Dieu tendaient toutes à l'éclairer, à l'enseigner, à la corriger, à lui donner des avis, des encouragements ou des consolations dans le chemin spirituel. Quelque- fois ils fournissaient les espèces à son imagination, et lui dictaient les termes dont elle avait besoin pour expo- ser nettement la substance des notions qu'elle recevait du Seigneur en la partie supérieure de l'âme et dans les plus hautes régions de l'entendement, et pour savoir l'écrire quand on le lui commanderait. D'autres fois le Seigneur manifestait à ces esprits bienheureux ce qu'il voulait manifester à sa sei"vante; et alors les ministres du Très-Haut le transmettaient à son âme par des espèces, ou dans un langage imaginaire dont les termes répon- daient à l'intelligence qu'elle recevait. En d'autres occa- sions ils éclaircissaient les doutes et les diflicultés qu'elle avait sur le sens des mystères et des instructions. D'autres fois, lorsque le Seigneur se dérobait à l'àme, alin que son amour s'exerçât dans les désirs de le chercher, ils la consolaient et l'animaient, et, étant comme ses messa- gers auprès de son bien -aimé, ils lui en donnaient des nouvelles et lui rendaient son absence supportable; ou bien, ils la reprenaient de ses négligences et de ses défauts , et lui découvraient les périls ; ou bien encore , ils l'aidaient à rendre des actions de grâces au Seigneur pour les bienfaits qu'elle en recevait, et l'en bénissaient avec elle. Il se passa en Marie de Jésus des choses admirables dans toutes ces diverses communications qu'elle eut avec ces princes célestes, comme je le raconterai dans son histoire, que je dois écrire plus amplement. La lumière divine qui accompagnait ces visions, les entretiens qu'elle avait avec ces six anges, les effets que ces faveurs pro- duisaient en son âme, la sublimité des idées qu'elle y
CXXIV MF. OE I..V \F..NÉRABLE MÈRE
puisait, et le rapport qu'elles avaient avec ce que la foi enseigne, tout cela persuadait la servante de Dieu que ces anges étaient bien des ministres saints de la lu- mière, envoyés du Très -Haut pour la lui communiquer. Elle écrivit alors un pelit traité sur ce que ces esprits célestes lui enseignaient dans ces occasions touchant la direction de sa vie spirituelle; et c'est un admirable abrégé de toute la perfection chrétienne, que j'insérerai dans l'histoire que j'ai promise.
Les communications de ces six auges continuèrent dans l'état caché dont je parle maintenant; mais elles de- vinrent, sous une forme diflérente, beaucoup plus su- blimes, plus intimes et plus assurées. Ils se manifestaient à la servante de Dieu en une vision purement intellectuelle, dans laquelle le Seigneur lui montrait ces substances spi- rituelles sous des espèces abstraclives , et lui donnait une connaissance ou persuasion si irrésistible de leur pré- sence, qu'elle en ressentait une crainte respectueuse, et en même temps le besoin de prêter toute son attention aux choses divines. Dans cette disposition, le Seigneur <;hangeant par une faveur fort extraordinaire l'ordre de la nature humaine en ses puissances, ces esprits célestes l'illuminaient des plus vives clartés, la conduisaient et l'enseignaient selon la volonté divine, comme l'ange supérieur illumine, informe et enseigne l'inférieur; ainsi qu'elle l'a déclaré plusieurs fois en répondant à ses supé- rieurs, lorsqu'ils l'examinaient. Par toutes ces comnmni- catioiis, ils la préparèrent pendant plusieurs années, el la disposèrent au grand ouvrage qu'elle devait éci'ire ; cl ([uand elle y travailla, ils l'assistèrent encore, comme elle le dit au chapitre second de son premier livre. Elle eut dans la suite, de la même manière, plusieurs autres visions et entieticns cvangéliqucs. qu'elle communiqua
MARIE DE JKSi;S d'aGHÉDA. GÇÎV
à ses confesseurs; car, comme elle le déclare, dans cet état les visions intellectuelles lui étaient fréquentes, et elle en avait fort peu d'imaginaires.
Comme le Verbe incarne se disposait à manifester au monde d'une manière si particulière les excellences de sa très-sainte Mère, qu'il avait créée pour lui-même avec une perfection admirable , il envoya deux de ses ser- vantes comme avant- courrières, qui devaient concourir à la glorieuse publication de la Cité mystique de Dieu , en assistant l'instrument immédiat qui allait l'écrire. Or la vénérable mère de Marie de Jésus, sa tîdèle