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COURS

D'HISTOIRE

MODERNE.

(COUHS DX 1829.)

Cibraivif îif |3icl)on d Wx^xtv-

DE LA RÉVOLUTION D'ANGLETEPaiE ,

SUIVIE DE l'histoire DE LA RESTAURATION.

PAR. M. GUXZOT.

Cet ouvrage formera cinq volumes in-8, dont deux paraissent. Prix de chaque vol. 7 Ir.

PAB. M. GUIZOT.

I volume ir.-8, nouvelle édition. 1828. Prix : 4 f''

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Deux vol. iii-8 , nouv. édit. , £ IÎ28. Prix : 12 li'.

IMPRIMERIli DE A. UAUiUliK

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COURS

D'HISTOIRE

^ MODERNE,

PAR M. GUIZOT,

PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES I^ETTRES UE PARIS.

HISTOIRE

l.A CIVILISATION EN FRANCE,

DEPUIS LA CHUTE DE l'eMPIRE ROMAIN

jusqu'en 1789-

TOME III.

PARIS,

PÎGHON ET BIDISR, ÉDITEURS,

UmiAintSCOWMlSSlONNAlUES, SUCC'SSEtJRS IIE BÉCHET AINE QUAI DES ACCUSTIKS, ^. ^J.

1829.

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TABLE DES SOMMAIRES

LX VINGT-CINQUIÈME A LA TRENTE SIXIÈME LEÇO>

iriNGT-CINQUISME LEÇON.

Page i.

Histoire de la législation de la mort de Charlemagne i l'avènement de Hugues Capet. Nécessité de déter- miner avec précision les caractères généraux de la légis- lation aux deux termes de cette époque pour en bien comprendre la marche pendant son cours. De l'état de la législation sous Charlemagne. Elle est per- sonnelle, et varie selon les races. L'Église et le pou- voir impérial y portent quelque unité. De l'état de la législation après Hugues-Capet. Elle est territo- riale; les coutumes locales ont remplacé les lois nationa- les.— Tout pouvoir législatif central a disparu. His- toire de la législation dans la Gaule-Franque entre ces deux termes. Tableaux analytiques des capitulaires de Louis -le -Débonnaire, Charles-le -Chauve , Louis-le- Bcgue, Carloman , Eudes, et Charles-le-Simple.

V| TABLE

Comparaison de ces tableaux d'après les chiffres seul&, Comparaison des dispositions des capitulaires. Ré- sultats généraux de cet examen.

VIKGT-SIXliMÉ I.EÇON.

Page 29.

Objet de la leçon. Histoire intérieure de l'église Gallo- Franque, du milieu du VIII* siècle à la fin du X^. Anarchie qui y règne dans la première moitié du VIIl" siècle. Double principe de réforme. La ré- forme est entreprise en effet, sous les premiers Carlo- vingiens : par le pouvoir civil; 2" par le pouvoir ecclésiastique. Réformes spéciales. Institut des chanoines. Son origine et ses progrès. Réforme des ordres monastiques par saint Benoît d'Aniane. Ils changent de caractère. Prépondérance du pou- voir temporel dans l'église Gallo-Franque , à cette épo- que. — Preuves. Cependant l'Église est en progrès vers sa prépondérance à venir. Mais ce n'est pas au profit de son propre gouvernement, des évoques de France, que ces progrès doivent tourner.

vingt-seftièbh: i.i:çoB3r.

Page 61.

Histoire de la papauté. Situation particulière de la ville de Rome. Rapports des papes, vers I milieu du

DES SOMMAIRES. VI)

VIII* siècle , avec les Eglises italienne , espagnole , an- glo-saxonne, gallo-franqiie et germanique. Leur al- liance avec les premiers Carlovingiens. Avantages qu'ils en retirent. Donations de Pépin et de Charle- magne. Souveraineté des empereurs Carlovingiens sur les papes. Incertitude des idées et incohérence des faits sur les droits de la papauté. Elle grandit de plus en plus dans les esprits. Elle acquiert un titre en apparence légal. Fausses décrétales. Nicolas I".

Son caractère. Affaire du mariage deLothaire et de ïeutberge. Affaire de Rothade, évêque de Soissons.

Triomphe de la papauté : sur les souverains tem- porels; i" sur les Églises nationales. Sa prépondé- rance décidée en Occident.

vingt-hvitieihe z.sçon.

Page 95.

De l'état intellectuel de la Gaule-Franqne de la mort de Charlemagne à ravénement de Hugues Capet. Ta- bleau des hommes célèbres de cette époque. E?prit théologique. Esprit philosophique. Hincmar et Jean Érigène en sont les représentans. Vie d'Hincmar. Son activité et son influence comme archevêque de Rheims. De ses rapports avec les rois et les papes. De son administration dans l'intérietir de l'£glise Gallo-Franque et de son diocèse. —3° De ses luttes et de ses travaux théologiques. Origine de la théologie du moyen âge. Querelle d'Hincmar et du moine

VÎij TABLE

Gottïchalk snr la prédestination. Nombreux écries â ce sujet. Conciles de Kiersy, de Valence et de Lan- gres. Résumé.

VINGT-NEUVIÈME IrEÇOBTr

Page 137.

Objet de la leçon. De l'espritphilosophique auIX'siècIe, Joan-le-Scot ou Érigène. Sa patrie. Date de sa naissance. Tradition sur son voyage en Grèce. Il s'établit en France , à la cour de Charles-le-Chauve. De l'école du Palais sous Charles-le-Chauve. On y étudie la philosophie ancienne. - Faveur de Jean Eri- gène. — Sa science. Des rapports du Christianisme avec le Néoplatonisme d'Alexandrie. Leur lutte. Tentatives d'amalgame. Histoire et prétendus ou- vrages de Denys l'aréopagite. Différences fondamen- tales des deux doctrines: dans le point de départ et la méthode; sur le fond des questions. Ces mêmes différences se retrouvent entre Jean Érigène et les théo- logiens chrétiens du IX" siècle. Examen de ses ou- vrages; 1° de prœdestitiaiiojie; de dmsione naturœ. Sa renommée et sa mort. Résuuué.

TRENTIEME I<EÇON.

Page 179.

llésumé général de ce cours. Étendue et variété des ma- tières.— L'histoire de la civilisation est à ce prix.

DES SOMMAIRES. IX

Elle résulte de toutes ics histoires spéciales. Unité et variété de la vie d'un peuple. Trois élémens essen- tiels de la civilisation française , l'antiquité Gréco-Ro- maine, le Christianisme, la Germanie. i°. De l'élé- ment romaia, du Y^. au X^. siècle. Sous le point de vue social. Sous le point de vue intellectuel. 2°. De l'élément chrétien, duV*. au X". siècle. Sous le point de vue social. Sous le point de vue intellec- tuel. — 5°. De l'élément germain , du V«. au X*. siècle. Sous le point de vue social. Sous le point de vue intellectuel. Deux faits principaux caractérisent cette époque : 1°. La prolongation plus ou moins ap- parente, mais partout réelle, de la société romaine et de son influence. 1°. La fermentation désordonnée et indéterminée des divers élémens de la civilisation mo- derne. — Conclusion.

TRENTE-UNIÈME A TRENTE-SIXIÈBIE LEÇON.

Page 207.

ÉcLAiaCISSEMENS ET TABLEAUX HISTORIQPES.

PREMIER TABLEAU.

Page 211.

Tableau de l'organisation de la cour et du gouvernement central de l'empire romain au commencement du y' siècle.

Tl TABLE

JDEUXIÈME TABLEAU.

Page 225.

Tableau de la hiérarcliie des rangs et des litres dans l'empire romain au commencement du V'' siècle.

TROISIÈME TABLEAU.

Page 253,

Relation de l'ambassade envoyée, en 449» Attila, par Théodose-le-Jeune, empereur d'Orient.

QUATRIÈME TABLEAU.

Page 289.

Tableau chronologique des principaux événemens de l'histoire politique de la Gaule du V' au X' siècle.

CINQUIÈME TABLEAU.

Page 297.

Tableau chronologique des principaux événemens de l'histoin; religieuse de la Gaule du V*^ an X' siècle.

"DES SOMMAIRES. XJ

SIXIÈME TABLEAU.

Page 307.

Tableau chronologique des principaux événemens de l'histoire littéraire de la Gaule du Y* au X* siècle.

SEPTIÈME TABIEAV.

Page 327.

Tableau chronologique des conciles et de la législation canonique de la Gaule du IV* aux X" siècle.

riN DE LA TABLE.

COURS

D'HISTOIRE

MODERNE.

VINGT-CINQDIÈME LEÇON.

Histoire de la législation de la mort de Charlemagiic ù l'avènement de Hugues Capet. Nécessité de déter- miner avec précision les caractères généraux de la légis- lation aux deux termes de cette époque pour eu bien comprendre la marche pendant son cours. De l'état de la législation sous Charlemagne. Elle est per- sonnelle, et varie selon le? races. L'Eglise et le pou- voir impérial y portent quelque unité. De l'état delà législation après Hugues-Capet. Elle est territo- riale; les coutumes locales ont remplacé les lois nationa- les.— Tout pouvoir législatif central a disparu. His- toire de la législation dans la Gaule-Franque entre c(!S deux termes. Tableaux analytiques des capitulaires de Louis -le- Débonnaire , Charles-Ie -Chauve , Louis-Ie- Bègue, Carloman , Eudes, et Charles-le-Simple. —^ ■i5. T. m. nisT. mod.. iSaq. i

Comparaison de ces tableaux d'après les chiffres seuls. Comparaison des di.^positions des capitulaires.' Ré- sultats généraux de cet examen.

Messieurs ,

J'ai recherché dans les évènemeiis, dans l'his- toire proprement dite, la marche et les causes du démembrement de l'empire de Charlemagne. J'ai essayé de démêler quelle transformation avait subie alors la société gallo-franque, et pour- quoi. J'ai reconnu que, des diverses explica- tions qu'on a essayé d'en donner , aucune n'est satisraisante ; que celle-là même qui contient le plus de vérité, la diversité des races , est exclu- sive, incomplète, ne rend point raison de tous les faits. 11 m'a paru que l'impossibilité de toute société unique et étendue , dans l'état se trouvaient alors les relations sociales et les esprits, expliquait seule pleinement cette grande et si prom])te métamorphose ; que la formation d'une multitude de petites sociétés, c'est-à dire l'établissement du régime féodal , avait été la conséquence nécessaire , le cours naturel des évènemens; que vers ce but tendaient, depuis

D iriSTOIRE MODERNE. Ù

leur reiicoîitre , la société romaine et la société germaine , et qu'elles y étaient eu effet arrivées h la fin du X' siècle , lorsque le démembrement de l'empire de Charlemagne avait été définitive- ment accompli.

Si cette explication est fondée , si telle a été , de Charlemagne à Hugues Gapet , la marche des faits , nous devons la trouver dans l'histoire des lois comme dans l'histoire des événemens. Il y a, entre le développement delà législation et celui de la société, une intime correspondance; les mêmes révolutions s'y accomplissent, et dans un ordre analogue. Etudions donc aujourd'hui l'histoire des lois durant la même époque , et recherchons si elle nous conduira au même ré- sultat , si nous en verrons sortir la même expli- cation.

L'histoire des lois est plus difficile à bien com- prendre que celle des évèuemeus proprement dits. Les lois sont , par leur nature , des monu- mens plus incomplets , moins explicites , par conséquent plus obscurs. Rien de plus malaisé d'ailleurs , et pourtant rien de plus indispensable que d'en bien saisir et de n'en jamais perdre le fil chronologique. Quand on rend compte des faits extérieurs, guerres, négociations, inva- sions, etc., leur enchaînement chroaologique

4 COURS

est simple , palpable ; chaque événement porte pom' ainsi dire sa date inscrite sm' le front. La date matérielle des lois est assez souvent connue avec exactitude; on sait souvent à quelle époque elles ont été rendues ; mais les faits qu'elles ont été chargées de régler , les causes qui les ont fait écrire en telle année plutôt qu'en telle autre, les nécessités et les révolutions sociales auxquelles correspond la législation , c'est ce c|ui est presquetoujours inconnu, indéterminé dumoins, et ce qu'il faudrait pourtant suivre pas à pas. C'est pour avoir négligé cette étude, c'est faute de s'être assujetti à observer rigoureusement le progrès chronologique des lois dans leur rapport avec celui de la société , que la confusion et le mensonge ont été si souvent jetés dans leur his- toire. Vous entendez , par exemple , parler sans cesse des lois féodales comme déjà en vigueur au Vr siècle , immédiatement après la conquête , et des lois barbares comme encore en vigueur au XI siècle , sous le régime féodal. La ressem- blance de certains faits, de certains mots, qui se rencontrent également aux deux époques , cause cette méprise : un peu plus d'attention au déve- loppement chronologique des lois et de l'état so- cial la préviendrait. L^ne foule d'erreurs en cette matière , quelques-unes grossières , beaucoup sys-

D HISTOIRE MODERNE. .1

tcmatiques cLsavanles, n'ont pas une aulrc ori- gine.

Pour n'y pas tomber dans l'étude dont nous avons à nous occuper aujourd'hui, un seul moyen me paraît efficace, c'est de déterminer avec précision les deux termes entre lesquels cette étude est comprise, c'est-à-dire l'état gé- néral de la législation gallo-fi^anque , d'abord à la mort de Charlema^ne ^ ensuite à l'avènement de Hugues Capet. Quand nous connaîtrons exactement ces deux faits, quand nous saurons ce qu élait la législation à son point de départ et à son point d'arrivée , il nous sera bien plus facile de ne pas nous tromper sur la route qu'elle a suivie dans l'intervalle ; et si l'étude que nous ferons de son histoire entre les deux termes nous rend compte clairement de la transition de Tun à l'autre, nous serons en droit de nous y confier.

Je ne puis prétendre, comme bien vous pen- sez , qu'à indiquer ici les caractères généraux de la législation sous Charleraagne et sous Hugues Capet; mais cela suffira pour notre dessein.

A la première époque , au commencement du lX'siècle,le trait essentiel, caractéristique delà lé- gislation, c'est qu'elle est personnelle, et non terri- toriale; c'est-à-dire que chaque peuple, chaque race a saloi, et que partout habitent les hommes de

(j Cours

telle ou telle race , ils suiventsa loi et nou celle du territoire ils habitent. Les Romains sont régis par la loi romaine; les Francs par la loi salique et la loi ripuaire ; les Bourguignons par la loi bour- guignonne; les Lombards parla loi lombarde ; les Saxons ])ar la loi saxonne, etc. La nationalité est inhérente à la législation ; dans la diversité des races, et non dans celle des lieux, réside le principe de la variété des lois.

Au dessus de cette variété planent cependant certains principes d'unité. Et d'abord , la légis- lation canonique est une, la même pour tous les peuples , quels que soient leur origine et leur nom. La société religieuse est essentiellement une ; l'unité est le drapeau de l'Eglise ; de , l'u- nité de la législation ecclésiastique , au milieu des lois nationales les plus diverses.

La législation civile elle-même, en prenant ce mot dans le sens le plus éîendu et par opposi- tion à la législation religieuse , n'est pas dépour- vue de toute unité. Le roi, l'empereur, avec ou sans le concours de l'assemblée nationale, rend certaines lois applicables à tous les babitans de son empire, Romains, Francs, Lombards, Bour- guignons, etc. Evidemment, dans beaucoup de dispositions des capitulaires de Charlemagne , il Y a universalité ; elles s'adressent à tout le terri- toire, et sont ohlieatoires

DUISTOIKE MODERNK. 7

A parler en générai et en négligeant les excep- tions, c'est surtout en matière de droit civil et pénal que règne, dans la législation de cette époque, la diversité selon les races; l'unité est complète dans la législation religieuse , et tend à prévaloir dans la législation politique qui tombe sous l'influence du pouvoir central.

Tels sont les caractères généraux de la légis- lation au commencement du IX'' siècle : je passe tout à coup au commencement du XP , terme auquel s'arrête l'époque que nousétudions, et le régime féodal a pris en France sa con- sistance définitive, et possède vraiment la so- ciété. Quelle métamorphose s'est opérée dans les lois ?

Leur diversité selon les races a disparu. Il en reste bien encore quelques traces j on entend en- core parler de la loi saxonne, salique , lombarde ; mais ce ne sont plus que des cas rares, le reten- tissement d'un ordre de choses qui s'éteint. Les lois varient , non plus selon les races , mais d'une part selon les conditions , de l'autre , selon les lieux. La législation , de personnelle qu'elle était, est devenue sociale et territoriale. 11 y a des lois différentes pour différentes espèces de propriété, dlfférens degrés de liberté. Dans chaque petit Etat formé par la subdivision féodale du terri-

N COUIlS

toire, naissent aussi des lois particulières. La diversité des races est remplacée par celle des classes et des lieux. Aux lois nationales ont suc- cédé les privilèges elles coutumes. C'est le pre- mier caractère, le trait essentiel de la nouvelle physionomie qu'a prise la législation.

Un autre grand changements'y est aussi opéré. Vous venez de voir €{u'au commencement du IX*^ siècle, l'unité du pouvoir impérial était, malgré la variété des lois nationales, un principe d'u- nité dans les lois. Au commencement du XP , rien de pareil n'existe plus ; il n'y a plus de pou- voir législatif central , général ; la variété des lois qui s'établissent selon les conditions et selon les lieux , c'est-à-dire des privilèges et des coutumes, n'est plus combattue par aucun principe d'unité puisé dans une sphère supérieure. Il ne reste plus d'unité que dans la législation de l'Église , seule placée au-dessus de toutes les diversités.

Voici donc à quoi se réduisent les grandes révolutions survenues dans la législation du IX' au XI" siècle : i" La législation, selon les races, a été remplacée par la législation selon les con- ditions sociales et les lieux ; 2' le pouvoir légis- latif central, et l'unité qui en résultait dans cer- taines parties de la législation , surtout dans la législation politifjur, ont disparu.

DHISTOlUTi MOBEIliNE. f)

C'est la transformation dont l'histoire delà législation du IX' au Xr siècle doit rendre compte. Essayons d'en démêler le cours.

Je vous ai déjà indiqué, d'une manière géné- rale, les monumens législatifs qui nous restent de cette époque ; ce sont les capituîaires des rois Carlovingiens. Vous vous rappelez l'analyse à laquelle j'ai soumis ceux de Cliarlemagne, et les résultats que j'en ai tirés. Je les ai classés sous huit chefs principaux : législation morale; 2," législation politique; 5" législation pénale; 4" législation civile ; 5" législation religieuse ; 6" législation canonique ; 7" législation domes- tique ; législation de circonstance. Jai appli- qué aux capilulaires des successeurs de Charle- magne, la même méthode. Voici les tableaux que, j'en ai dressés , et l'histoire de cette lé- mslation doit se révéler.

COURS

I.

TABLEAU

analytique des capitulaires de Louis-le-Débonnaire.

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D HISTOIRE MODERNE. III.

TABLEAU

analytique des capiliUaires de Louls-lc-Bègue. (8.;-879).

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IV. TABLEAU

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(879-884).

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TABLEAU.

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Avant d'entrer dans l'examen des dispositions niêines classées sons ces diflerens chefs , considé- rons leur rapport numérique ; la simple com- paraison des chiffres nous révélera des faits im- portans.

Entre le r.'gne de Coarlemagne et celui de Louis-le-Débonnaire , à ne considérer que le nombre des articles de législation morale , poli- tique , pénale , civile , religieuse , etc. , il y a peu de différence ; les diverses classes de capi- tulaires sont , quant aux chiffres , à peu près dans le même rapport. Les mesures de circonstance sont un peu plus abondantes, mais sans qu'il vaille la peine de s'y arrêter, llfautpénétrer dans l'in- térieur même de la législation pour reconnaître qu'elle a changé de caractère , qu'elle n'est plus l'oeuvre du même gouvernement.

Il n'en est plus de même sous Charles-le-Chauve; le rapport numérique des diverses classes de ca- pitulaires est changé. La législation morale, pé- nale , civile, religieuse, canonique , etc. , compte peu d'articles ; la législation politique et la légis- lation de circonstance , au contraire , en sont beaucoup plus chargées : symptôme assuré d'un grand changement dans l'état de la société et du pouvoir. A quels intérêts s'adresse la législation morale, pénale, civile, religieuse? à des intérêts

d'hïstoire moderne. 17

qui touchent bien plus la société que le pouvoir; importans sans doute pour le pouvoir lui-même, mais d'une importance qui n'a rien de direct ni d'égoïste, qui correspond aux fonctions publi- ques du gouvernement , non à son existence dis- tincte et personnelle. La législation politique et la législation de circonstance, au contraire, touchent le pouvoir dans sa personnalité ; c'est à lui d'abord qu'elles servent ou nuisent ; c'est de lui surtout, et souvent de lui seul, qu'il s'agit dans leurs effets. Aussi toutes les fois qu'à une époque quelconque , et sous telle ou telle forme , vous verrez se multiplier les lois politiques et les lois de circonstance , tenez pour certain que le gou- vernement est en péril , qu'il a des ennemis et s'en défend, qu'il n'est pas occupé à jouer pure- ment et simplement son rôle public , qu'd ne s'inquiète pas principalement des intérêts sociaux, que ses intérêts personnels le dominent et l'en- traînent. Dans le cours de la révolution d'An- gleterre, de la nôtre, de toutes les crises analo- gues , de quoi sont pleins les recueils législatifs ? de lois politiques et de lois de circonstance. On donne à toutes les mesures de gouvernement le nom et le caractère de lois ; mais ce sont des mesures de gouvernement, des actes faits surtout dans l'intérêt du pouvoir , et pour son service , a5. T. m. hist. mod. , 1829. *

1 8 COURS

bien plus que pour le service public. C'est le fait qui se manifeste clans la simple comparaison numérique des diverses classes de capitulaires sous Charlemagne et Charles-le-Cliauve. Sous Charlemagne, les capitulaires de circonstance sont rares ; c'est un gouvernement tranquille , sur de lui-même , qui s'occupe d'accomplir sa tâche et fait les affaires de la société. Sous Cliarles-le-Chauve , c'est en mesures politiques et de circonstance que se répand la législation ; c'est à coup sûr un gouvernement ébranlé , que la force et la régularité abandonnent et qui s'é- puise à tâcher de les ressaisir. L'affaiblissement et la désorganisation du pouvoir central éclatent dans ce seul fait.

Que devient-il sous les successeurs de Charles- le-Chauve? Que nous révèlent les chiffres sur sa destinée?

C'est toujours la législation politique et de circonstance qui domine dans les capitulaires ; mais celle-là même devient rare; les mesures lé- gislatives , même celles le pouvoir est person- nellement intéressé, sont de plus en plus en petit nombre. Il est clair que non-seulement , comme nous venons de le voir sous Charles-le-Chauve , le gouvernement central est en péril, mais qu'il disparaît; il se défendait tout à l'heure, mainte-

d'uistoirk moderne. 19

nant il s'abandonne ; il ne s'occupait que de lui- même ; il n a plus même à s'en occuper ; il n'est plus.

Ainsi , sans aucun examen du contenu des capitulaires , dans la simple comparaison des chiffres qui désignent les diverses classes de lois , nous démêlons le même progrès, nous assistons au même spectacle que nous a donné l'histoire des évènemeus. La législation porte la marque des révolutions qu'a subies le territoire. Le gou- vernement de Charlemague se démembre et se dissout comme sou empire.

Entrons dans l'intérieur de la législation ; examinons ce que contiennent les capitulaires : nous serons conduits aux mêmes résultats.

Cet examen pourrait être fort étendu et donner lieu à un grand nombre de curieuses observa- tions. Mais je suis obligé de me borner aux faits généraux. Voici les plus importans.

1*^ Eu vous entretenant des capitulaires de Charlemagne , je vous en ai fait remarquer la diversité : ce ne sont pas, vous vous le rappelez, uniquement des lois ; il y a des actes de toute nature : d'anciennes lois publiées de nouveau ; des fragmens d'anciennes lois, publiés spéciale- ment, dans telle ou telle partie du territoire j des additions aux anciennes lois; des lois nou

20 COURS

Telles rendues tantôt avec le concours des laïques et des ecclésiastiques réunis, tantôt avec le concours des ecclésiastiques seuls, tantôt par l'empereur seul, hors de toute assemblée; des instructions données aux missi dominici ; des questions adressées à ces mêmes missi; des ré- ponses aux questions adressées par les missi à l'empereur ; des notes que l'empereur prenait pour lui-même ; des questions qu'il se proposait de faire , dans l'assemblée nationale , à telles ou telles personnes , aux évêques, aux comtes, etc. En un mot la prodigieuse variété des actes com- pris sous le nom de capitulaires est un des faits sur lesquels j'ai particulièrement insisté.

Mais quelle que fût leur variété , c'était tou- jours de Charlemagne qu'émanaient ces actes : il était toujours l'auteur et le centre de la légis- lation. Qu'il s'agît de lois anciennes ou nouvelles , d'instructions ou de simples notes , de questions ou de réponses , on sentait partout sa présence et son pouvou'; il était partout actif et souverain.

Sous Charles- le -Chauve, il en est tout au- trement. La diversité des actes compris sous le nom de capitulaires subsiste ; mais une bien autre diversité s'y introduit, celle des légis- lateurs. Ce n'est plus l'empereur seul qui parle et ordonne ; ce n'est plus de lui qu'émanent

D HISTOIRE MODERNE. 2 1

toutes choses. Parmi les capitulaires inscrits sous le nom de Charles-le-Chauve , plusieurs actes lui sont entièrement étrangers; on y reucontre : i" des pétitions des évêques au Roi pour lui demander , et quelquefois d'un ton impérieux , de rétablir l'ordre et de protéger l'Eglise. ' Des conseils adressés par les évêques au Roi sur le gouvernement de son royaume , et même de l'intérieur de son palais. ' Des actes des évêques qui règlent entre eux leurs affaires dans les divers royaumes , sans aucun concours du Roi lui-même. '4° Des actes du Pape sur les affaires du Roi et du royaume.'^ Enfin des traités, des conventions conclues entre le Roi et ses frères, ou ses neveux, ou ses fidèles. En sorte que la source même des actes qui forment ce recueil est aussi diverse que leur nature. Fait très-significatif, et qu'un regard jeté sur l'intitulé et les premières lignes des capitulaires suffit pour reconnaître.

2.° En voici un second qui n'est pas moins à remarquer. Non-seulement la législation politique

Cap. Car. calv. a. 845, 856; Bal., t. 3, col. 7, Ibid. a. 868, t. 2, col, 101. Cap. Cap. calv. a. 85g. Bal., t. 2, col. 121. Ibid. a. ^77. t. 2, col. 25 1.

1D. COU «S

tient, sous CharJes-lc-Chnuve. plus de place que sous Charleniagne; mais elle est toute autre , clie n'a point le même objet. Les lois politiques de Charlema^ne se rapportent presque toujom^s à des intérêts vraiment ]Hibiics, à des affaires de gouvernement générai , tantôt à la conduite des déléguésde l'empereur, ducs, comtes, ceiiteniers, mhsi dominicj ^ scabini, etc.; tantôt à la tenue des assemblées, soit locales, soit générales, se rend la justice. Les rapports de Charlemagne , soit avec ses bénéficiers, soit avec l'Eglise, y fi- gurent aussi , mais plus brièvement et moins fré- quemment. Sous Charles-le-Cbauve , le con- traire a lieu : les dispositions relatives à l'ad- ministration proprement dite , à la conduite des officiers royaux, à la tenue des assemblées, aux affaires vraiment publiques, sont rares : ce qui domine, ce qui constitue la législation politique, ce sont les dispositions qui ont pour objet les rapports du roi avec ses bénéficiers et avec l'E- glise, c'est-à-dire la partie du gouvernement qui tient déplus loin au public , de plus près au roi. Ecclésiastiques ou laïques , ce sont des intérêts de classes ou de personnes qui se défendent ou se poussent auprès du prince ; ils réclament tantôt quelque redressement de grief, tantôt quel- que extension de privilèges. Leurs ré^jlamations

d'histoibe MOUri'.NF. 2 5

sont plus ou moins puissantes, plus ou moins légitimes; mais ce n'est plus du peuple tout en- tier , ni du gouvernement du peu|)le c[u'ii s'agit ; la législation politique n'est plus une législation publique ; elle a changé de caractère ; elle slatue sur des intérêts privés.

u" Elle a en même temps changé de ton. La législation de Charlemagne est en général con- cise et impérative. Elle défend ou ordonne, sans se répandre en phrases et en dissertations. Ainsi doivent être rédigées les lois. Ce ne sont point des thèses de philosophie, ni des pièces d'éloquence; elles n'ont pour objet ni de sou- tenir des doctrines, ni d'émouvoir des passions; prescrire ou interdire, tel est lem^but, et elles perdent toujours à s'en écarter. La législation de Charlemagne y tend eu général tout droit. Il en est tout autrement dans celle de Charles- le-Chauve. On y cherche et on y découvre à grand'peine le commandement et la prohibition, noyés dans les ralsonnemens , les exhortations, les conseils, les prières. Ce ne sont plus des lois véritables, mais tantôt des sermons adressés à des esprits qu'on essaye de persuader , tantôt des négociations avec des hommes dont on n'espère êire un peu obéi qu'en leur obéissant à son tour.

Ceci nous mène au plus grand changement

24 COURS

législatif" qu'on remarque entre les deux époques, au caractère vraiment nouveau de la législation de Charles-le-Cbauve et de ses successeurs^ carac- tère où se révèle clairement l'approche du ré- gime féodal.

Je vous disais tout à l'heure qu'on trouvait, dans les capitulaires des derniers Carlovingiens, beaucoup d'actes qui n'émanent point du roi seul , du pouvoir législatif central , et notamment plusieurs traités entre Charles-le-Chauve , par exemple, et ses frères, ses neveux , ou d'autres princes en possession de quelque portion du ter- ritoire de l'empire de Charlemagne. Dans les cinquante - et - un capitulaires de Charles - le- Chauve il y a neuf traités de ce genre. Mais ce n'est pas tout : la législation presque toute en- tière est , à cette époque , une série de négocia- tions entre des pouvoirs séparés et indépendans. Sous Charlemagne, quelque divers qu'ils fus- sent , soit qu'ils fussent adressés aux agens du pouvoir ou à ses sujets , tous les actes du gou- vernement portaient le caractère d'un supérieur qui commande à des inférieurs. L'unité sociale et politique y était fortement empreinte. Sous Charles-le-Chauve l'unité a disparu; ce n'est plus évidemment un pouvoir général qui commande; c'est un pouvoir spécial qui traite avec d'autres

D HISTOIRE MODERNE. 25

pouvoirs; un gouvernement qui défend contre d'autres gouvernemeus son territoire ou ses droits. Sur Sag articles que contiennent les ca- pitulaires de Charles-le-Chauve, plus de cent ont cette apparence; la législation est devenue de la diplomatie. Or quel est, Messieurs, le ca- ractère dominant de la société féodale? Précisé- ment le fait que nous observons là. De petits États, de petits gouvernemeus, se considérant comme indépendaus , ou à peu près, chacun dans son territoire, se querellent, se combat- tent , s'envoyent réciproquement des ambassa- deurs , ont des conférences , concluent des «jon- ventions. Pendant long-temps les rapport?, de la royauté avec les seigneurs féodaux dispersés sur le territoire finançais ne sont pas autre chose; ses lois , ses chartes, sont des traites ; ses progrès sont des cessions ou des conquêtes. C'est ce qui distingue , ce qui caractérise la société féo- dale, à la considérer dans son ensemble. Eh bien ! sous les derniers Carlovingiens , ce caractère pa- raît déjà dans les lois : il n'y a plus de législation proprement dite; il y a de la diplomatie entre des Etats indépendans.

Vous le voyez, Messieurs ; l'histoire delà légis- lation nous conduit aux mêmes résultats nous a conduits l'histoire proprement dite. Nous ve-

35. T. III. HIST. MOD., l82(). 3

20 COURS

lions de faire sur les lois la coîitre-épreuve de la question que nous avions adressée aux événe- mens ; la réponse est la même : nous avons dé- couvert , non-seulement la même tendance, mais la même progression dans le développement de faits si divers. C'est , si je ne me trompe , la meilleure confirmation de notre application du démembrement de l'empire des Carlovingiens. Nous avons eu raison d'écarter comme incom- plète celle qui se puise dans la diver.^ité des ra- ces , car vous voyez qu'elle répugne à l'histoire de la législation ; du IX" au XP siècle , la diversité des races , au lieu d'exercer sur les lois plus d'em- pire , cesse au contraire d'y être un principe do- minant et la source de la variété ; les lois va- rient, non plus selon les races , mais selon les classes et les lieux. La diversité des races n'expli- querait donc point l'histoire de la législation à celte époque, tandis que le développement pro- gressif de la société féodale , la formation néces- sitée d'une multitude de petits États et de petits pouvoirs , parce que l'Etat et le pouvoir unique deviennent impossibles , rend compte également et des vicissitudes de la législation , et des vicis- situdes de la société.

Jebornerailà, Messieurs, l'histoire deslois sous les Carlovingiens. J'y pourrais trouver encore le

d'histoire moderne. 27

texte de beaucoup d'observations curieuses ; mais elles exigeraient trop de détails , et nous entraî- neraient trop loin. Dans notre procliainerëunion , nous aborderons Tbistoire de l'Eglise , de la so- ciété religieuse , à la même époque; et nous ver- rons si elles nous donnera des résultats analogues à ceux que vient de nous fournir l'bistoire de la société civile. Permettez qu'avant de finir , je mette aujourd'hui sous vos yeux un fait parti- culier qui ne se rattachait point naturellement aux considérations dont je viens de vous occu- per , et que cependant je suis bien aise de vous faire connaître. C'est la distribution des commis- saires impériaux, missi dominici , envoyés dans le royaume de Charles-le-Cbauve en 853 , seule année sur laquelle cette distribution nous soit connue. La France fut divisée alors en quatre- vin"t-six districts ou circonscriptions territoria- les. La coïncidence de ce nombre avec celui de nos départemens est un pur , mais singulier hasard. Quelques-uns de ces 86 districts sont désignés comme comprenant plusieurs comtés. Us sont répartis entre douze compagnies de missi ^ qui comprennent 45 missi ou commissaires. Nous avons leurs noms et leurs qualifications. Sur les 45 , 1 5 sont désignés comme évêques , 5 comme abbés, et 2 5 sans qualification; c'étaient proba-

28 COURS

blement des laïques. A la tête de chaque mission est un ëvêque , au moins il est nommé le pre- mier '.

Il y a peu de conséquences à tirer de ce tableau, mais c'est un document curieux en soi.

I Cap. Car. calv. , tit. i4; a, 853, Bal., t, \, col.

D HISTOIRE MODERNE.

VINGT-SIXIEME LEÇON.

Objet de la leçon. Histoire intérieure de l'église Gallo- Franque, du milieu du YIIP siècle ù la fin du X°. Anarchie qui y règne dans la première moitié du YIIl" siècle. Double principe de réforme. La ré- forme est entreprise en effet , sous les premiers Garlo- vingiens : par le pouvoir civil; par le pouvoir ecclésiastique. Réformes spéciales. Institut des chanoines. Son origine et ses progrès. Réforme des ordres monastiques par saint Benoit d'Aniane. Ils changent de caractère. Prépondérance du pou- voir temporel dans l'église Gallo-Franque , à cette épo- que. — Preuves. Cependant l'Église est en progrès vers sa prépondérance à venir. Mais ce n'est pas au profit de son propre gouvernement, des évoques de France, que ces progrès doivent tourner.

Messieurs ,

lly a six semaines, en terniinanl la première par- lie de ce cours , j'ai mis sous vos yeux l'histoire de l'Eglise gallo-tranque jusqu'à l'avènement des Carlovingiens , vers le milieu du VHP siècle. Je

26. T. III. HIST. MOD., 1829. 4

3o COUKS

l'ai considérée alors sous les deux points de vue auxquels se rattachent toutes les questions qui se peuvent élever à l'occasion d'une société re- ligieuse ; d'une part au dehors, dans ses rela- tions avec la société civile , avec l'État ; de l'au- tre au dedans, dans son organisation et son gouvernement intérieur. Et non-seulement l'E- glise en général , mais ses deux élémens distincts , les prêtres et les moines, le clergé séculier et le clergé régulier ont été pour nous l'objet de ce double examen. '

Il nous a conduits , vous vous le rappelez , à ce résultat qu'au commencement du VHP siècle , l'Eglise gallo-franque était en proie à une anarchie toujours croissante. A l'extérieur , loin de se sim- plifier et de se fixer, ses rapports avec l'Etat deve- naient de plus en plus confus, désordonnés, in- certains 3 le pouvoir spirituel et le pouvoir tem- porel « vivaient au jour le jour, sans principes, » sans conditions arrêtées, serencontrantpartout, » se heurtant, se confondant, se disputant les » moyens d'action, luttant et transigeant dans » les ténèbres et au hasard. » A l'intérieur,

I Voy. la ig'^ leçon, t. 2, p. 235-26o. a Voy. Ift 12* leçon, t. i, p. 45o-452

D HISTOIRE MODERNE. .')I

dans son propre gouvernement , la situation de l'Église n'était pas meilleure : l'épiscopat y avait tout envahi; le clergé inférieur luttait en vain pour conserver quelques droits, pour s'assurer quelques garanties. Et après avoir tout envahi, l'aristocratie épiscopale était elle-même tombée dans une anarchie pleine d'impuissance : presque plus de conciles ; presque plus de pouvoir mé- tropolitain; l'égoïsme pénétrait comme dans la société civile ; chaque évêque gouvernait à son gré son diocèse , despote envers ses inférieurs , indépendant de ses supérieurs et de ses égaux. Les monastères nous ont offert à peu près les mêmes phénomènes. Si bien qu'à tout prendre, peu avant le milieu du VHP siècle , ce qui domi- nait au sein de l'Église comme de l'État, dans la Gaule-franque , c'était la désorganisation.

Cependant , en même temps que nous avons reconnu ce fait , nous avons entrevu , sur les deux rives du Rhin, et pour l'Église comme pour l'Etat, les premières lueurs d'un autre avenir. naissaient et grandissaient ensemble , d'une part cette race des Pépin qui devait donner à la Gaule franque de nouveaux maîtres ; de l'autre, cette Église germanique qui, régulièrement et fortement organisée sous l'influence de la pa- pauté, pouvait servir, pour la réforme des autres

02 COURS

Eglises en Occident, de point dappui et de mo- dèle.

Ainsi il arriva en effet. Vous avez vu , sous les premiers Carlovingiens , l'ordre et la vie rentrer dans le gouvernement civil ; vous allez , à la même époque et par les mêmes causes , assister dans l'Eglise au même fait.

Il n'a pas besoin de démonstration ; il éclate de toutes parts. De Pepin-le-Bref à Louis-le-Dé- bonnaire , il est impossible de ne pas être frappé du mouvement de réforme qui se prononce et se propage dans l'église gallo-franque. L'activité et la règle y reparaissent en même temps. Le gou- vernement temporel travaille de toutes ses forces à les y ramener. Pépin et Charlemagne commen- cent par tirer l'épiscopat de l'anarcbie et de l'inertie ils le trouvent plongé : ils relèvent le pouvoir des métropolitains , rassemblent fré- quemment les évêques , s'occupent de rendre au gouvernement ecclésiastique son ensemble et sa régularité. Vers ^47 ' s^^^' ^^ demande de Pépin, le pape Zacharie lui adresse une collection de canons. En 774 ' Adrien 1" en envoie à Cbarle- magne une seconde beaucoup plus complète. Et Charlemagne ne se borne pas à répandre ces codes de la discipline ecclésiastique ; il veille soi- gneusement à leur observation ; il fait rendre des

d'histoire moderne. 55

canons nouveaux; l'adiniulstration religieuse est évidemment une des principales affaires de son gouvernement. Il réussit en effet à réveiller dans l'Église cette activité générale , régulière , depuis long-temps presque éteinte. Vingt conciles seule- ment avaient été tenus dans le VIP siècle , et sept seulement dans la première moitié du VHP. A partir de Pépin ils redeviennent fréquens : voici le tableau de ceux qui se réunirent sous les rois Carlovingiens :

j

ROIS.

Date de l'avèn. et de la mort.

Nombre des conciles.

Pepin-le-Bref.

752—768

i4

en 16 am.

Charlemagne.

768 814

35

en 46 ans.

Louis-le-Débonnaiie.

814 840

29

en 26 ans.

Cbarles-le-Chauve.

840 877

Cq

en 57 ans.

DelauiortdeCharles-

1 le-Chauve à l'avè-

neinentde Hugues-

Capet.

877 987

56

en 1 10 ans.

201

en 235 ans.

Ce seul fait atteste dans la société ecclésiastique le retour de l'activité , de la vie. Et cette activité ne se contentait pas de tenir des conciles , de ré- gler les affaires immédiates et spéciales du clergé ; elle s'étendait aux besoins de la société religieuse

34 COURS

en général , de tout le peuple chrétien , dans l'a- venir comme dans le présent. C'est le temps du perfectionnement définitif delà liturgie; les écrits abondent sur les offices ecclésiastiques , leur célé- bration , leur histoire , et les règles s'établissaient à la suite des écrits. C'est aussi le temps furent rédigés la plupart des pénitentiels ou codes pénaux ecclésiastiques qui réglaient le rapport des pénitences aux péchés : ils variaient souvent de diocèse à diocèse , et parurent en grand nom- bre avant qu'aucun acquît une autorité un peu étendue. Alors aussi se multiplièrent les homi- liaires ou recueils de sermons à l'usage des prêtres et des fidèles. Tout témoigne en un mot , à cette époque , une grande ardeur de travail et de ré- forme, réforme poursuivie soit par le pouvoir civil qui concourt très-activement au gouverne- ment de l'Eglise, soit par l'Eglise elle -même , ap- pliquée à rétablir dans son propre sein la règle et le progrès.

Deux réformes spéciales, entreprises et accom- plies par des individus isolés, la formation de l'institut des chanoines et le rétablissement de la règle parmi les moines , attestent le même mouvement et contribuèrent puissamment à l'accélérer.

Vers l'an 760 , Chrodegand , évêque de Metz,

d'histoike moderne. 55

frappé du désordre qui régnait daus le clergé sé- culier et delà difficulté de gouverner des prêtres épars, vivant isolément et chacun à sa façon , entreprit de soumettre à une règle uniforme ceux de son église épiscopale, de les faire habiter et vi- vre en commun , de les constituer enlin en une association analogue à celle des monastères. Ainsi naquit l'institution des chanoines : le désordre des temps en fut l'occasion , l'ordre monastique le modèle. Chrodegand s'appliqua à rendre l'assi- milation aussi complète qu'il le put. La règle en 54 articles, qu'il donna aux premiers chanoines , est presque textuellement empruntée à la règle de Saint-Benoît. Les travaux, les délassemens, les devoirs, tout l'emploi du temps des chanoines y sont réglés ; les repas doivent être pris en com- mun , les vêtemens uniformes. Une différence fondamentale subsiste , il est vrai , entre les deux instituts; les chanoines peuvent posséder des propiiétés privées , tandis que , chez les moines , le monastère seul possède. Mai& dans le détail de la vie , la ressemblance est minutieuse, et on s'est évidemment appliqué à la chercher.

Il faut bien que l'institution répondît aux be- soins du temps, car elle se propagea avec rapi- dité; beaucoup d'évêques imitèrent Chrodegand j l'organisation du clergé des églises épiscopales en

56 COURS

chapitres devint générale; en 7*35, 789, 802 et 8i5 , on voit le pouvoir civil et ecclésiastique la sanctionner avec empressement. Enfin, en 826, Louis-le-Débonnaire fait rédiger en i45 articles, dans un concile tenu à Aix-la-Cbapelle , une règle des chanoines , qui reproduit et étend celle de Chrodegandj et il l'envoie à tous les métropo- litains de son royaume , pour qu'elle soit partout appliquée et devienne la discipline uniforme des églises.

Il semble que cette discipline devait rencon- trer , dans le clergé séculier , beaucoup de résis- tance ; elle le privait de la liberté désordonnée dont il avait long-temps joui ; elle lui imposait un joug uniforme et assez rude. Mais une cir- constance , à laquelle la plupart des historiens ont fait trop peu d'attention , leva presque par- tout ces obstacles et favorisa puissamment l'ex- tension du nouvel institut.

Je vous ai déjà fait remarquer ^ que les biens de l'église, dans chaque diocèse, étaient à la dis- position de l'évêque , qui les administrait et en répartissait les revenus presque seul et arbitrai- rement ; en sorte que les simples prêtres, et non-

.epon 1?»^ , t. 2, p. 55.

D HISTOIRE MODEUNE. D"

seulement les prêtres dispersés dans les campa- gnes , mais ceux de la cité épiscopale , de l'église cathédrale même , dépendaient complètement de l'évêque pour leur entretien , leur nourriture, les premiers et plus impérieux besoins de la vie. Et comme un grand nombre d'évêquesse livraient à beaucoup de désordres et dépensaient , pour leur propre compte , les revenus de l'Eglise , l'existence des prêtres était fort chétive , précaire; la pauvreté, la détresse même étaient souvent leur condition.

Le mal était si réel que , lorsque beaucoup d'évêques voulurent imiter ce qu'avait fait l'évê- que de Metz, réunir les prêtres de leur cathé- drale dans un même édifice , et leur faire mener une vie commune , le pouvoir temporel et spiri- tuel crut devoir intervenir pour défendre que cela se fît si l'on n'avait, pour le nouvel établis- sement, des moyens de subsistance et d'entretien assurés. Le concile de May en ce ordonna, en S i 5, de faire la réforme « on en aurait les moyens;» et celui d'Aix-la-Chapelle , en 8i6, enjoignit aux évêques de se régler, pour l'admis- sion des chanoines, sur les revenus de l'église.

Mais cet embarras ne dura pas long-temps. Quand on vit les prêtres ainsi enfermés, disci- plinés , et menant une vie aussi régulière, aussi

58 COURS

sévère que les moines , il prit au peuple un re- doublemeiit de respect pour eux et de ferveur. Les dons affluèrent aux chapitres comme aux monastères Jamais peut-être tant d'églises n'a- vaient été fondées et si bien dotées; la plupart des cathédrales s'enrichirent rapidement, et beaucoup de donations s'adressaient spéciale- ment aux chanoines, devenus un objet d'édifica- tion et d'admiration. Les simples prêtres sorti- rent ainsi, dans beaucoup de lieux, de l'état de détresse et de dépendance ils étaient plongés; le clergé séculier devint favorable au^ nouvel institut, quoiqu'il en portât le joug; et la règle des chanoines joua bienlôt, dans le mouvement de réforme de l'Eglise , à cette époque , un rôle très -important.

En même temps s'accomplissait une nouvelle réforme des moines , par l'influence d'un homme qui prit le nom de leur premier réformateur en Occident, de saint Benoit d'Aniane.

Benoit n'était pas son nom primitif; on ignore celui qu'il portait; il était gothderace, et en 75i, dans le diocèse de Maguelonne, eu Septi- manie, oii son père était comte. Envoyé dès son enfance à la cour de Pépin le Bref, il y fut page , échanson, homme de guerre, et prit part à plu sieurs expéditions de Charlcmagnc. En 774 , sans

I

d'histoire MODEKNl!:. 59

qu'aucun détail nous soit resté sur les aventures de sa vie laïque , on le voit y renoncer et se faire moine dans l'abbaye de Saint -Seine, dont je vous ai raconté la fondation. ' Il y devint bientôt le plus respecté des moines, si respecté que, l'abbé étant mort, on voulut lui en conférer le titre : singulier rapport , vous le voyez , entre sa destinée et celle du grand réformateur qu'il avait adopté pour modèle'. Comme saint Benoît de Nursia s'était d'abord refusé au voeu des moines de Vicovaro , Benoît d' Aniane repoussa celui des moines de Saint-Seine : ils n'étaient pas, dit-il, capables de supporter la règle sévère qu'il voulait rétablir; iJs ne tarderaient pas à se soulever con- tre lui. Les moines insistèrent , mais Benoît, plus obstiné que son patron , prit le parti de quitter l'abbaye. Vers l'an 780, il retourna dans la Gaule méridionale, et , toujours fidèle à l'exemple de S'. Benoit , se fit ermite sur les bords d'un petit ruis- seau, l'Aniane, dans le diocèse de Maguelonne. Sa célébrité l'accompagna , grandit même dans son ermitage; une foule de compagnons, déjà moines ou avides de l'être , se rassemblèrent au-

i Leçon 17% t. a. p. 176. 2 Leçon i4' , t. 2, p. 67 ;

4o COURS

tour de lui , et bientôt il se vit obligé de bâtir un grand monastère , il appliqua dans toute sa rigueur la réforme qu'il se proposait.

Cette réforme n'était au fond qu'un retour à la règle primitive de saint Benoît , dont je vous ai entretenus avec détail ', et que, dans la plupart des monastères , le relâchement de la discipline avait fait abandonner. Benoît d' Aniane la publia de nouveau, et recueillant en même temps les di- verses règles données aux monastères depuis leur origine jusqu'à son temps , il en forma le codex regularum , véritable corps de droit de la société monastique , et le répandit dans la Gaule Fran- que. Non content de remettre ainsi la loi sous les yeux de ceux qui devaient lui obéir , il entreprit la réforme pratique des monastères ; et, soit par lui-même soit par des disciples de son choix, l'accomplit eu efiet dans ceux de Gellone en Lan- guedoc , de l'île Barbe près de Lyon , de Saint- Savin en Poitou, de Cormery en Touraine, de Massay en Berry , de Saint-Mesmin près d'Or- léans, de Marmùnster en Alsace, et plusieurs autres. Une si grande œuvre attira bientôt sur son auteur la considération du peuple et de Char-

1 Leçon i4% l. 2, p. 70 82.

D HISTOIRE MODERNE, /fl

lemagne. En 794 , on voit Benoît siéger au con- cile de Francfort , et y prendre part à la con- damnation de l'hérésie des Adoptiens , dans la personne de Félix, évêque d'Urgel. En 79g, et par Tordre de Chariemagne , il se rend à Urgel avec l'archevêque Leidrade pour prêcher les héréti- ques. Enfin, en 81 5, Louis-le-Débonnaire l'ap- pela auprès de lui , le fit abbé d'un grand mo- nastère qu'il venait de fonder à Inde, dans le voisinage d'Aix-la-Chapelle; et en 817 Benoît présida l'assemblée tenue spécialement à Aix-la- Chapelle pour la réforme des ordres monasti- ques, assemblée uniquement composée de moines et d'abbés, et dont il avait probablement pro- voqué la convocation.

De cette assemblée sortit en effet un grand ca- pitulaire destiné à accomplir d'une manière géné- raleetpar lavoie du pouvoir public, cette réforme que Benoit poursuivait en détail depuis si long- temps; il contient Soarticies et doit être considéré comme le complément et le commentaire de la règle de Saint- Benoît. Maisle commentaire diffère beaucoup du texte , et ici se révèle , dans l'esprit monastique , une révolution qu'il importe de ca- ractériser.

Rappelez- vous, je vous prie, combien en ana- lysant la règle de Saint-Benoît, nous l'avons trou-

42 COURS

vée , malgré le sévère enthousiasme dont elle est le fruit, sensée, libérale même, cest-à-dire étrangère à tous minutieux détails , à toute Tue étroite; humaiue et modérée , quant à la vie pra- tique, au sein d'une pensée générale fort rigide. Tout autre est le caractère de la règle additionnelle que contient le capitulaire de 8 1 7 . Elle semble d'a- bord n'avoir d'autre objet que de remettre en vigueur la règle primitive. Les trois premiers ar ticles imposent à tout abbé l'obligation de la relire en rentrant dans son monastère et de s'en bien pénétrer, à tout moine celle de l'apprendre par cœur. Mais à ce début succède la législation la plus étrangère au texte et à l'esprit de l'an- cienne loi ; une législation surchargée de puériles détails, de pratiques minutieuses, d'observances vaines; eu voici quelques exemples :

Que les moines ne se rasent point dans le carême, si ce n'est le vsamedi saint. Pendant le reste de l'année, qu'ils se rasent une fois tous les quinze jours, et à l'octave de Pâques. '

Que l'usage des bains ait lieu au gré du prieur. "

Qu'ils ne mangent de volaille ni au dedans ni au dehors

1 Art 6.

2 An . 7

d'histoire moderne. 45

du monastère, si ce n'est pour cause d'infirmité ; qu'aucun évêque n'ordonne aux moines de manger de la volaille. Qu'à Noël et à Pâques, ils uiangent de la volaille pendant quatre jours, s'il y en a; sinon , qu'ils n'en demandent pas comme leur dû.'

Qu'ils ne mangent point de fruit ni de salade , si ce n'est en prenant leur autre nourriture. '

Que la mesure du capuchon soit de deuxcoudées. ^

Qu'on donne séparément à chaque frère sa part de nour- riture et de boisson; et que nul ne donne, sur sa part, quelque chose à un autre. *

Qu'on n'observe pas, pour la saignée , certaines époques fixes; mais que chacun soit saigné selon le besoin, et qu'on lui donne alors quelque agrément particulier en fait de boisson et de nourriture.*

Sur quatre-vingts articles, vingt et un sont de la sorte étrangers à tout sentiment religieux, à toute intention morale, et ne contiennent que de misérables prescriptions de ce genre. A coup sûr. Messieurs, rien ne ressemble moins à cet enthousiasme , à cette gravité dont la règle primitive est empreinte ; rien n'atteste davan-

1 Art, 8.9, 78.

2 Art. 10.

3 Art. 21.

4 Art. 66. .5 Art. 11

/|4 COURS

tage la décadence de l'esprit monastique et la rapidité de sa pente vers une mesquine su- perstition. Comme Benoît de Nursia, Benoît d'Aniane voulait réformer les monastères; mais la réforme du Vr siècle avait été à la fois large et passionnée ; elle s'était adressée à ce qu'il y a de fort et de grand dans la nature humaine : celle du IX' est puérile , subalterne, s'adresse à tout ce qu'il y a , dans l'homme , de faible et de servile. Tel fut en effet, depuis cette époque, et malgré plusieurs tentatives pour le ramener vers sa source , le caractère général de l'institut monastique ; il perdit sa grandeur, son ardeur première , et demeura chargé de ces puérilités , de ces ridicules servitudes qui abaissent les hommes , même quand ils s'y soumettent à bonne intention.

Puérile ou grave, monastique ou séculière, toute cette réforme de l'Eglise gallo-franque s'accomplissait sous l'impulsion et avec le con- cours du pouvoir temporel. A vrai dire, de Pepin-le-Bref à Louis-le-Débonnaire . c'est le pouvoir temporel, roi ou empereur, qui gou- verne l'Eglise, et fait tout ce que je viens de mettre sous vos veux. Les preuves en sont évi- dentes.

r Tous les canons , loutos les mesures relatives

l/mSTOIRE MODERNE. /|-5

a l'Église, à cette époque, sont publiés au nom du pouvoir temporel ; c'est lui qui parle , qui ordonne , qui agit. 11 suffit d'ouvrir les actes des conciles pour s'en convaincre.

Ces actes, et beaucoup d'autres monumens, proclament même formellement que c'est au pou- voir civil qu'il appartient d'ordonner de telles choses, et que l'Eglise vit et agit sous son autorité. Les canons du concile d'Arles, tenu sous Charle- raagne en 8 1 3 , se terminent ainsi :

Nous avons brièvement énuméi'é les choses qui nous semblent avoir besoin de réforme , et nous avons décidé que nous les présenterions au seigneur empereur, en in- voquant sa clémence, afin que, si quelque chose manque à ce travail, sa prudence y supplée; si quelque chose est autrement que ne le veut la raison, son jugement le corrige; si quelque chose est sagement ordonné, son appui , avec l'aide de la bonté divine, le fasse exécuter '.

On lit également dans la préface des actes du concile de Mayence , tenu aus.si en 8 1 3 :

Sur toutes ces choses, nous avons besoin de votre appui €t de votre saine doctritie , afin qu'elle nous avertisse et nous instruise avec bienveillance ; et si ce que nous avons rédigé ci-dessous, en quelques articles, vous en paraît

Conc. Labbe, t. vu, col. 1208.

a6. T. III. HisT. MOD.. 182g. 5

46 COURS

digne, que voire autorité le confirme; si quelque chose vous y semble à corriger, que votre grandeur impériale en or- donne la correction '.

Quels textes pourraient être plus formels?

Les capitulaires de Charlemagne prouvent également à chaque pas que le gouvernement de l'Eglise était une de ses principales affaires; quelques articles pris au hasard vous montreront avec quelle attention il s'en occupait :

Nos missi doivent rechercher s'il s'élève quelque plainte contre un évêque, un abbé, une abbesse, un comte, ou tout autre magistrat, quel qu'il soit, et nous en instruire*.

Qu'ils examinent si les évêques et les autres prêtres vi- vent selon l'institution canonique, et s'ils connaissent et observent bien les canons; si les abbés vivent selon la règle et canoniquement, et s'ils connaissent bien les ca- nons; — si, dans les monastères d'hommes, les moines vivent selon la règle; si, dans les monastères de filles, elles vivent selon la règle , et quelle en est la clôture 5.

Qu'ils examinent dans chaque cité les monastères d'hom- mes et de filles ; qu'ils voient comment les églises sont en- tretenues ou réparées, soit quant aux édifices, soit quant aux ornemens; qu'ils s'informent soigneusement des mœurs de chacun, et de ce qui a été fait quant à ce que

' Ibid. , col. i/>4i.

' 3* cap. a. 789 , « 1 1 , Bal. t. 1 , col. 244-

' cap. a. ^'oa , 5 2 5 ; t. 1 , col. 575.

d'histoirb modehne. 4?

«oas avons ordonné sur les lectures, le chant, et tout ce qui concerne la discipline ecclésiastique. >

Si quelqu'un des abbés, prêtres, diacres, etc. , n'obéit pas à son évêque, qu'ils aillent devant le métropolitain, et que celui-ci juge l'affaire avec ses suffragans. Et , s'il y a quelque chose que l'évêque métropolitain ne puisse ré- former ou apaiser , que les accusateurs avec l'accusé vien- nent à nous avec des lettres du métropolitain, pour que nous sachions la vérité de la chose. '

Que les évêques , les abbés , les comtes , et tous les puis- sans, s'ils ont entr'eux quelque débat et ne se peuvent concilier, viennent en notre présence. '

C'est-Ià , à coup sûr , une intervention bien directe et active. Charlemagne ne gouvernait pas les affaires civiles de plus près.

11 exerçait d'ailleurs une influence très-effi- cace, bien qu'indirecte ; il nommait les évêques. On lit, à la vérité, dans ses capitulaires, le rétablis- sement de l'élection des évêques par le clergé et le peuple , selon l'usage primitif et le droit légal de l'Église :

N'ignorant pas les sacrés canons, dit-il, et afin qu'au nom de Dieu, la sainte Église jouisse librement de ses privi-

' 5" cap. a. 8o6 ; ^ 4 > t- ^ > ^^^- 453- ' Cap. a. 794;* 4? t* *> col. 264. ^ 3* cap. a. 812; 5 2.

4t) COURb

lége6, nous avons donné noire assentiment à ce que les évêques soient élus, selon les statuts canoniques, par le choix du clergé et du peuple, dans le diocèse même, sans aucune acception de personnes ni de présens, pour le seul mérite de leur vie et de leur sagesse , et afin que , par leurs exemples et leurs discours, ils puissent diriger complète- ment ceux qui leur sont soumis '.

Mais le fait continua d'être peu en accord avec le droit : après comme avant ce capitulaire , Charlemagne nomma presque toujours les évê- ques; et même après sa mort , sous ses plus fai- bles successeurs , l'intervention de la royauté en pareille matière fiit avouée par ses plus jaloux rivaux. En 855, le pape Léon IV écrit à Lotliaire, empereur :

Nous supplions votre mansuétude de donnercette Église à gouverner à Colonne, humble diacre, afin qu'en ayant repu permission de vous, nous puissions, avec l'aide de Dieu , le consacrer évêque. Si vous ne voulez pas qu'il soit évêque dans ladite église, que votre sérénité daigne lui conférer celle de Tusculum, veuve aussi de son pasteur '-

Et en 879, le pape Jean VllI fait au roi Car-

' Cap. a. 8o3 ; à 2 , T. 1 , col. 379. , Gratian. Décret. P. 2, dist.6ù,c. 16.

d'histoire moderne. 49

loman udc demande semblable pour l'église de Verceil '.

Les chroniques du temps sont pleines d'ailleurs de faits particuliers qui ne peuvent laisser à ce sujet aucun doute , et prouvent que le choix des ëvêques était l'occasion , tantôt pour les préten- dans d'une multitude d'intrigues , tantôt pour le prince lui-même, d'une partialité ou d'une lé- gèreté singulière. Deux anecdotes tirées de la chronique du moine de St.-Gall, monumeni plus important et plus instructif que ne voudrait le croire la pédanterie des érudits , en sont de remarquables exemples : je les citerai textuel- lement.

Vous savez que Chariemagne faisait élever, dans l'école du palais , des jeunes gens dont il mettait eusuite la science et le talent à profit ;

Il fit l'un de ces élèves, qui était pauvre, chef et écrivain de sa chapelle.,.. Un jour qu'on annonça la mort d'un cer- tain évêque au très-prudent Charles, il demanda si ce prélat avait envoyé devant lui, dans l'autre monde, quelque portion de ses biens et du fruit de ses travaux ; « Pas plus »de deux livres d'argent, seigneur, » répondit le messa- ger. Le jeune homme dont il s'agit, ne pouvant contenir

' Gicscler, Manuel d'hist. ecclésiast., l. 2, p. 44? "O^- 9-

5o ^.OURS

dans son sein la vivacité de son esprit, s'écria malgré lui^ en présence du roi : « Voilà un bien léger viatique pour ui> «voyage si grand et de si longue durée. » Après avoir dé- libéré quelques instans en lui-même , Charles, le plus pru- dent des hommes, dit au jeune clerc : «Qu'en penses-tu ? ') si je te donnais cet évêché , aurais-tu soin de faire de plus » considérables provisions pour ce long voyage?» L'autre se hâtant de dévorer ces sages paroles, comme des raisins mûrs avant le terme et qui seraient tombés dans sa bouche enlr'ouverte, se précipita aux pieds de son maître et ré- pondit : « Seigneur, c'est à la volonté de Dieu et à votre » puissance à en décider. Cache-toi, reprit le roi, sous »le rideau tiré derrière moi, et tu apprendras combien tu »as de rivaux pour ce poste honorable. » Dès que la mort de l'évêque fut connue, les officiers du palais, toujours prêts à épier les malheurs ou tout au moins le trépas d'au- trui, impatiens de tout retard et s'enviant lesuns les autres, firent agir, pour obtenir l'évêché , les familiers de l'empe- reur. Mais celui-ci, ferme dans son dessein, les refusa tous, disant qu'il ne voulait pas manquer de parole à son jeune homme. A la fin, la reine Hildegarde envoya d'abord les grands du royaume et vint ensuite elle-même solliciter cet évêché pour son propre clerc. Le roi reçut sa demande de l'air le plus gracieux, l'assura qu'il ne pouvait ni ne vou- lait lui rien refuser, mais ajouta qu'il ne se pardonnerait pas de tromper son jeune clerc. A la manière de toutes les femmes, quand elles prétendent faire prédominer leurs désirs et leurs idées sur la volonté de leurs maris, la reine dissimulant sa colère, adoucissant sa voix naturellement forte, et s'efforçant d'amollir, par des manières caressantes, ITime inébranlable de Charles, lui dit : c Cher prince .

d'histoire moderne. 5i

» monseigneur , pourquoi perdre cet évêché en le donnant »à un tel enfantPJe vousen conjure, mon aimable maître, «vous, ma gloire et mon appui , accordez-le à mon clerc, «votre serviteur dévoué. «Aces paroles, le jeune homme à qui Charles avait enjoint de se placer derrière le rideau, auprès duquel lui-même était assis, et d'écouter les prières que chacun ferait, s'écria d'un ton lamentable, mais sans quitter le rideau qui l'enveloppait : « Seigneur roi, tiens «ferme; ne souffre pas que personne arrache de tes mains «la puissance que Dieu t'a donnée. » Alors ce prince, ami courageux de la vérité, ordonna à son clerc de se montrer et lui dit : « Reçois cet évêché, mais apporte tes soins les «plus empressés à envoyer devant moi et devant toi- «même, dans l'autre monde, de grandes aumônes et un «bon viatique pour le long voyage dont on ne revient » pas. »

Voici la seconde :

Un autre prélat étant mort, Charles lui donna pour successeur un certain jeune homme. Celui-ci tout con- tent se préparait à partir. Ses serviteurs lui amenèrent, comme il convenait à la gravité épiscopale , un cheval qui n'avait rien de fringant, et lui préparèrent un escabeau pour se mettre en selle. Indigné qu'on le trait;1t comme un infirme , il s'élança de terre sur sa bête si vivement qu'il eut grande peine à se tenir et à ne pas tomber de l'autre côté. Le roi qui vit ce qui se passait de la balustrade du palais, fit appeler cet homme et lui dit : « Mon brave, tu t. es vif, agile, prompt, et lu as bon pied : la tranquil- » litéde noire empire est, lu le sais, sans cesse troublée

,)2 COURS

» par une multitude de guerres; nous avons besoin dans » notre suite d'un clerc tel que toi ; reste donc pour être » le compagnon de nos fatigues puisque tu peux monter » si lestement ton cheval'. »

Je pourrais citer beaucoup de faits de ce genre. C'était à coup sûr traiter sans façon l'épiscopat et l'Église.

ISon-seulement les Carlovingiens disposaient ainsi du personnel des évêchés ; ils s'appro- priaient souvent une bonne part de leurs do- maines. Personne n'ignore ce que fit en ce genre Charles-Martel. Mais on sait moins généralement que ce fliit s'est renouvelé plusieurs fois sous les princes de sa race, même les plus dévots et les plus soumis à l'Église. En 74^ , Carloman , frère de Pépin-le-Bref , rendit le capitulairc suivant :

Nous avons résolu, avec le conseil des serviteurs de Dieu et du peuple chrétien, et à cause des guerres et des inva- sions d'autres nations voisines qui nous menacent, de prendre , à titre de précaire et d'usufruit, quelque partie des domaines ecclésiastiques , et de les garder quelque lemps,avec la permission de Dieu, pour le maintien de notre armée; à celte condition que chaque année, il sera

' Des faits et gestes de Charles-lc-Grand, par un moine e St.-Gall; t. 5, p. i8r, de ma Collection.

d'histoire MODEnNE. 53

payé, à l'Église ou au monastère propriétaire, un sol, c'est-à-dire douze deniers pour chaque métairie, et que, si celui à qui le fonds a été prêté vient à xiîourir, l'Église en reprenne possession ; et si la nécessité l'exige ou que le prince l'ordonne, il faudra renouveler le précaire et en ré- diger un autre '.

On lit aussi dans un capitulaire de Louis-le- Débonnaire , en 825 :

Nous ordonnons aux abbés et aux laïques, àe, faire obser- ver, dans les monastères qu'ils tiennent de îiotre largesse, et selon le conseil des évêques, tout ce qui est relatif à la vie religieuse des moines, des chanoines, etc. \

Il y avait donc des laïques qui avaient reçu de l'empereur certains monastères en guise de béuêiices. Les abbés de cette sorte furent plus nombreux encore sous Charîes-le-Chauve : on leur donnait le nova. i}i A bba-Comites.

Sans doute l'Eglise protestait sans cesse, et à tout prendre , ce fait passait et devait passer pour une atteinte à son droit, une usurpation vio- lente. Cependant il était si fréquent, si avoué, qu'une certaine idée d'une sorte de droit royal s'y attachait presque , et que plus d'une fois

' 2 (lap. Carlom. ;i. jîjo ; Bal. t i, col. i4î;). '' Cap. Liid. p. a. 8a5 , 8; t. i , col. 655.

54 COURS

l'Église parut convenir que , dans un besoin ex- trême, une portion de ses biens pouvait être ainsi momentanément appliquée au service de l'État.

Ce n'était pas seulement de l'administration et de la discipline ecclésiastique que s'occupait à cette époque le pouvoir temporel; il intervenait même dans les matières de doiirae, et celles-là aussi étaient gouvernées en son nom. Trois ques- tions de ce genre se sont élevées sous le règne de Charlemagne^ je ne ferai que les indiquer. La question du culte des images , suscitée, en Occi- dent, par un canon du second concile de Nicée, ( en 787. ) L'Église Gallo-Franque repoussa ce culte et tout ce qui paraissait y tendre. Un ou*^ vrage spécial , rédigé d'après l'ordre de Charle- magne, probablement par Alcuin, et intitulé Libri CaroUni^ fut publié pour le combattre. La faveur qu'accordaient les papes à cette doctrine n'é- branla point les évêques francs ni leur maître, et en 794, le concile de Francfort la condamna formellement. 2" L'bérésie des Adoptiens, sur la nature de Jésus-Christ , dont je vous ai déjà parlé, et que Charlemagne fit aussi condamner dans trois conciles successifs, à Ratisbonne en 792 , à Francfort en 794, et à Aix-la-Chapelle en 799. 5" La question d'une addition au symbole sur la

d'histoire modernk. 55

procession du Saint-Esprit. C'ëlaient-là , à coup sûr , des matières bien étrangères au gouverne- ment extérieur de l'Église , bien purement dog- matiques. Elles n'en furent pas moins réglées, sinon par le pouvoir civil lui-même , du moins sous sou autorité, et avec son intervention.

On peut donc, sans traiter la question de droit, sans examiner s'il est bon ou mauvais qu'il en soit ainsi , affirmer en lait qu'à cette époque , directement ou indirectement , le pouvoir tem- porel gouvernait l'Église. La situation de Char- lemagne à cet égard était , à peu de chose près , la même que celle du roi d'Angleterre dans l'E- glise anglicane. En Angleterre, aussi, l'assem- blée civile , ou parlement , et l'assemblée ecclé- siastique ou convocation, ont été long-temps dis- tinctes ; et ni l'une ni l'autre ne décidait rien , ne pouvait rien, sans la sanction de la royauté. Qu'il s'agît d'un concile ou d'un champ de mai , d'un dogme ou d'une guerre à proclamer , Char- lemagney présidait également : ni dans l'un, ni dans l'autre cas, ou ne songeait à se passer de lui- Mais en même temps qu'ils gouvernaient l'E- glise , et par cela même qu'ils ne redoutaient en aucune façon son indépendance, les premiers Carlovingiens lui conférèrent d'immenses avan-

;)t) COURS

tages et donnèrent, à son pouvoir l'ntur, les plus solides fondemens.

1 ° Et d'abord, ce fut par leur appui que la dîme fut définitivement et généralement établie. Vous avez vu que l'Eglise, se fondant sur les coutumes hébraïques , avait à diverses reprises , mais sans grand succès , tenté de s'approprier ce riche re- venu. Charlemague prêta à la dîme la force, non- seulement de ses lois, mais de son infatigable volonté. C'est sous son règne qu'elle prit vrai- ment racine dans la législation et la pratique de l'Occident.

Il étendit aussi la juridiction du clergé. On lit dans l'un de ses capitulaires :

Nous voulons que ni les abbés, ni les prêtres, ni les diacres, ni les sous-diacres, ni aucun des clercs ne soient cilés ou traînés devant les juges publics ou séculiers pour fait concernant leur personne ; qu'ils soient jugés par leur évêque et fassent ainsi justice. Si quelque plainte est por- tée contre eux devant le juge, à raison des domaines de l'Eglise ou des leurs propres, que le juge envoie le plai- gnant, avec un sien messager, à l'évêque, pour qu'il lui lasse justice par l'entremise de son avocat; et s'il s'élève entr'eux quelque contestation qu'ils ne puissent ou ne veuillent pas apaiser eux-mêmes, qu'alors la cause soit portée devant le comte ou le juge, par l'avocat que la loi donne à l'évêque, et que elle soit décidée selon la loi , sauf, avant tout, ce qui vient d'être dit sur la personne des clerc*'.

' r,;(p. Car. m. n. 8o-i, § ?)g; t. i, col. 555.

UHISTOIRE MODERNE. D7

Toutes les t'ois qu'il avait quelque iutérêt à in- tervenir dans les débats des évêques soit entre eux, soit avec des laïques, il n'avait garde de s'en abs- tenir. Mais en général , comme la juridiction ec- clésiastique était plus éclairée et plus régulière, il était plus enclin à l'étendre qu'à la restreindre ; et malgré la soumission des évéques pendant son règne , ils y puisèrent ])lus tard , en laveur de leur indépendance , d'utiles précédens.

Dans l'ordre civil , spécialement eu matière de mariages et de testamens, le pouvoir du clergé s'accrut aussi à la même époque. J'ai déjà indiqué quelle cause lui avait livré cette importante attri- bution. Je vous ai fiit remarquer combien , chez les Barbares , la famille était peu constituée , peu stable , et quel intérêt avait un gouvernement régulier à y introduire plus d'ordre et de fixité. Ce fut surtout par ce motif que toutes les ques- tions de parenté , de mariage , de testament , tombèrent sous la juridiction ecclésiastique, et l'Église , en pénétrant ainsi dans l'inté- rieur des familles , acquit un immense pou- voir.

Enfin Charlemagne abandonna à chaque église, sous le nom de mansus ecclesiasticus , une métairie franche de toute espèce de charges et d'impôts; concession importante à une époque

55 COURS

les propriétés rurales fournissaient presque seules aux dépenses publiques.

Malgré sa servitude momentanée, l'Eglise avait , à coup-sûr , de nombreux et féconds prin- cipes d'indépendance et de puissance. Ils ne tar- dèrent pas à se développer. Pendant les pre- mières années du règne de Louis-le-Débonnaire, l'ordre de cboses établi par Charlemagne con- tinue, ou à peu près; c'est encore l'empereur qui gouverne, qui semble du moins gouverner l'Eglise. Mais bientôt tout change et l'Eglise à son tour gouverne l'empereur. Je n'entrerai à ce sujet dans aucun détail. Personne n'ignore que l'envahissement du pouvoir par le clergé est le caractère dominant des règnes de Louis- le - Débonnaire et de Charles - le - Chauve , jusqu'au moment toute société générale, tout gouvernement central , disparurent pour faire place au régime féodal. Les faits sont présens à tous les esprits. Je ne citerai qu'un texte, plus clair, s'il est possible, que tous les faits. C'est l'article 2 de l'accusation intentée le 14 juin 85g, devant le concile de Toul, par Charles -le -Chauve contre Wénilon , arche- vêque de Sens, qui s'était séparé de lui pour s'allier à ses ennemis. Cette dénonciation d'un

d'histoire moderne. 59

ëvêque par le roi semble un acte de rt sistance et tVindépenclance de la royauté : voici en quels termes elle s'exprime :

Par son élection et celle des autres évêques , et avec la volonté, le consentement et les acclamations des autres fidèles de notre royaume , AVénilon , dans son propre dio- cèse, dans la cité d'Orléans, dans la Basilique de la Sainte- Croix, en présence des autres archevêques et évêques , m'a consacré roi, selon la tradition ecclésiastique , et en m'appelant à régner, il m'a oint du saint-chrême, m'a donné le diadème et le sceptre royal, et m'a fait monter sur le trône. Après cette consécration, je ne pouvais être ren- versé du trône , ni supplanté par personne , du moins sans avoir été entendu et jugé par les évêques, par le ministère desquels j'ai été consacré roi, et qui ont été nommés les trônes de Dieu. Dieu repose sur eux ; c'est par eux qu'il décerne ses jugemens; j'ai toujours été et je suis encore à présent prêt à me soumettre à leurs corrections paternelles et à leurs jugemens castigatoires '.

Certes la révolution qui avait élevé , dans la Gaule-Franque, le sacerdoce au-dessus de l'em- pire , ne peut être attestée par un témoignage moins suspect et plus formel.

C'était au profit de l'épiscopat gallo-franc que cette révolution semblait accomplie ; c'était par

Bal., t. 2, col. i33.

6o COURS

les évêques que le pouvoir temporel était ainsi vaincu et traité. Mais cette souveraineté de l'E- glise nationale ne devait pas subsister long-temps, et ce n'était point au profit des évêques que l'E- glise avait conquis l'État. Vous vous rappelez qu'en recherchant, au milieu de la dissolution qui avait envahi la Gaule sous les derniers Mé- rovingiens , quels principes de régénération , ci- vile et ecclésiastique, se laissaient entrevoir, c'est au-delà des Alpes , à Rome , que le prin- cipe de la régénération ecclésiastique nous a apparu '.Là se développa, en effet, le pouvoir appelé à dominer l'Eglise en général et l'Eglise galîo - franque en particulier. Ce fut entre les mains de la papauté, et non de l'épiscopat, que tomba en définitive l'empire. Dans notre prochaine réunion , je mettrai sous vos yeux l'histoire des rapports de l'Eglise gallo-franque avec la papauté durant cette époque , et vous verrez que c'est îa papauté qui , dans la déca^- dence des Carlovingiens , a pris possession de la souveraineté.

' Leçon 19^, t. 2, p. 258 260.

d'histoire moderne. 6i

VINGT-SEPTIEME LEÇON.

Histoire de la papauté. Situation particulière de la ville de Rome. Rapports des papes, vers le milieu du VIII^ siècle , avec les Églises italienne, espagnole, an- glo-saxonne, gallo-franque et germanique. Leur al- liance avec les premiers Carlovingiens. Avantages qu'ils en retirent. Donations de Pépin et de Charle- magne. Souveraineté des empereurs Carlovingiens sur les papes. Incertitude des idées et incohérence des faits sur les droits de la papauté. Elle grandit de plus en plus dans les esprits. Elle acquiert un titre en apparence légal. Fausses décrétales. Nicolas I".

Son caractère. Affaire du mariage deLothaire et de Teutberge. Affaire de Rothade, évêque de Soissons.

Triomphe de la papauté : i°sur les souverains tem- porels; 2* sur les Églises nationales. Sa prépondé- rance décidée en Occident.

« Messieurs,

J'ai montré comment l'église gallo-franque avait été tirée , par les premiers Carlovingiens , de l'état d'impuissance et d'anarchie elle était tombée. Nous y avons vu rentrer l'ordre et l'ac-

2;7. ï. IH. HIST. MOD., 1829. 6

•62 COURS

tivité. Nous avons vu cette révolution s'accomplir parle concours et sous l'autorité du pouvoir tem- porel : Pépin , Charlemague , et même , à son avènement , Louis-le-Débonnaire , gouvernaient réellement l'église gallo - franque. Cet état de choses dura peu. J'ai indiqué avec quelle rapi- dité le pouvoir spirituel passa de la docilité à l'indépendance , de l'indépendance à la souve- raineté; j'ai montré ses prétentions déjà avouées par le pouvoir temporel lui-même , notamment par Charles le-Chauve. C'était au profit de l'é- piscopat gallo - franc que s'était fait ce change- ment. J'ai annoncé qu'il n'en jouirait pas long- temps , qu'un troisième pouvoir, la papauté, enlèverait bientôt aux évêques nationaux leur suprématie à peine conquise. C'est de ce fait, c'est-à-dire de l'histoire de la papauté du VllI* au X* siècle, spécialement dans ses rapports avec l'église gallo - franque , que nous avons à nous occuper aujourd'hui.

Il y a , Messieurs, quant au développement de la papauté en Europe , un fait primitif, dont on n'a jamais, je crois, tenu assez de compte. Non-seulement Rome était toujours la ville la plus importante de l'Occident; non- seulement les souvenirs de son ancienne grandeur tournaient au profit de l'évêque . qui , sans y régner encore,

n'HlSTOTRE MODERNE. 63

était déjà le chef de son peuple ; mais Rome eut en Occident un avantage particulier , ce fut de ne jamais demeurer entre les mains des barbares, Hërules , Goths , Vandales ou autres : ils la pri- rent et la pillèrent plusieurs fois ; ils n'en re- tinrent jamais long - temps la possession. Seule entre toutes les grandes cités occidentales , et soit comme liée encore à l'empire d'Orient , soit comme indépendante , elle ne passa point défi- nitivement sous le joug germanique : seule , elle resta Romaine après la ruine de l'empire Ro- main.

11 en arriva que , sans préméditation , sans travail , par la seule vertu d'une situation unique, Rome se trouva , moralement du moins , à la tête de l'ancienne population disséminée dans les nouveaux Etats d'Occident. Dans cette lutte , publique d'abord , sourde ensuite , mais long- temps si active des vaincus contre les vainqueurs, les regards des Gallo - Romains , des Hispano- Romains, de toutes ces cités désolées par leurs conquérans barbares , se tournaient naturelle- ment vers Rome , si long- temps leur souveraine , et maintenant seul débris vivant de ranclenue société , seule exempte de nouveaux maîtres , seule capable de conserver encore , aux peuples qu'elle gouvernait naguères , des traditions res-

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pectées. A ce titre , Rome fiit , dans tout l'Occi- dent, pour la masse de la population, un nom cher et populaire , un centre de souvenirs et d'idées, l'image de tout ce qui restait du monde romain. C'est sous l'influence de ce fait qu'est née la papauté; il a été, pour ainsi dire, son berceau; il l'a placée, dès son origine , à la tête des peuples -, il l'a rendue , pour la race des vaincus, une sorte de pouvoir national.

Voyons maintenant quelle était , au milieu du VHP siècle , sa situation à l'égard des principales églises de l'Occident.

On comptait à cette époque , en Occident , cinq grandes églises nationales ; l'église italienne, ou plutôt lombarde , car je ne parle que du nord de l'Italie , alors au pouvoir des Lombards : l'église espagnole, l'église anglo-saxonne, l'église gallo-franque et l'église germanique naissante.

i" C'était en Italie, dans l'église lombarde, que la papauté était le moins puissante. L'é- vêque de Rome n'avait jamais été, ni comme métropolitain , ni à aucun autre titre , le supé- rieur des évêques du nord de l'Italie. Les rois lombards, long-temps ariens et incessamment appliqués à pousser leurs conquêtes dans le ter- ritoire qu'il administrait , furent ses ennemis naturels; «la perfidie des Lombards, écrivait

d'histoire moderne. 65

» en 584 ^^ pape Pelage 1", nous a causé , malgré » leurs propres sermens , tant de tribulations et » de maux, que personne ne pourrait suffire à » les raconter. » La correspondance entre les évêques lombards et les papes , devint donc dif- ficile, rarcj et cette église, qui allait presque jusques aux portes de Rome, leur fut, plus que toute autre, étrangère.

Long-temps, au contraire, lem^ influence sur l'église espagnole fut grande et en progrès. Sous la domination des Visigotlis ariens, le clergé d'Espagne catholique et persécuté , entretenait des relations fréquentes et intimes avec l'évêque de Rome qui , au nom de l'église catholique, l'appuyait dans sa résistance. 11 arriva de plus , que, dans le cours des et VP siècles, deux illustres évêques espagnols , Torribius , évêque d'Astorga, et Léandre, évêque de Séville, avaient été seciétaires et amis , l'un , de Léon-le- Grand (44^^ 4^1 )' l'autre, de Grégoire-le- Grand ( 590 604), et établirent, entre leur église et celle de Rome , des rapports habituels. Aussi, est-ce au sujet de l'église espagnole que se manifestent le plus hautement, à cette époque, les prétentions de la papauté. En 538, le pape Vigile écrit à Proftiturus , évêque de Braga :

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Comme la sainte église romaine possède la primatie de toutes les églises, c'est à elle que doivent être renvoyées, comme au chef de l'Eglise , tant les affaires importantes, le jugement et les plaintes des évêques, que les grandes questions en mal ière ecclésiastique. Car cette église, qui est la première, en confiant ses fonctions aux autres égli- ses, les a appelées au partage de ses travaux, non ù la plé- nitude du pouvoir'.

11 n'y avait alors aucune autie église d'Occi- dent à laquelle l'évêque de Rome adressât un pareil langage. Aussi a-t-on élevé quelques doutes sur l'authenticité de cette lettre; cependant, elle me paraît probable. Le pouvoir de la papauté , en Espagne , était si réel qu'en 6o5 , deux évê- ques espagnols , Janvier de Malaga , et Etienne , ayant été irrégulièrement déposés , Grégoire-le- Graud envoya un commissaire , nommé Jean , avec ordre d'examiner l'affaire; e' , sans convo- quer aucun concile , sans prendre i'adbésion du clergé espagnol , Jean prononça que la déposi- tion avait été illégitime , la cassa , et réintégra les deux évêques , exerçant ainsi les droits de la suprématie ecclésiastique la plus étendue.

Elle n'était cependant pas aussi bien établie qu'on pourrait le penser. Les rois Visigoths , à

' Baluzc, 710V. coll. Conc, t. i, col. 1468.

d'histoirk Monr.RNK. 67

partir de Recared, ( 586 6ui ) étaient redevc- 11 us catholiques. Au premier moment, la pa- pauté en profita; le fait que je viens de rappor- ter le prouve. Mais la lutte entre le clergé natio- nal et le gouvernement temporel ayant cessé , le clergé se rapprocha Ju gouvernement , et tint de moins près à l'évêque étranger qu'il avait pris pour chef. Aussi , voit- on, dans le cours du VIl^ siècle, le pouvoir de la papauté en Espagne s'affaiblir un peu, et l'église nationale agir avec plus d'indépendance. Au commencement du VHP siècle, le roi Witizase brouille avec le pape» interdit tout recours à Rome, repousse la dis- cipline romaine , autorise même , dit- on , le mariage des prêtres. Quelques années après , arriva l'invasion des Arabes, et la plus grande partie de l'Espagne fut perdue pour la papauté comme pour le christianisme. Au milieu du VHl' siècle , elle ne conservait de pouvoir que parmi les chrétiens réfugiés dans le nord de la Pénin- sule , ou aux pieds des Pyrénées; et même, le désordre était tel , et la société tellement agitée ou faible, qu'il n'y avait, pour une influence éloignée et systématique , presque rien à faire. Quant à l'Église anglo-saxonne, vous savez que , fondée par les papes eux-mêmes , elle avait été placée, dès son origine, sous leur influence

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la plus directe '. Elle était encore , au milieu du VHP siècle, dans la même situation.

Celle de l'église gallo-franque était diffé- rente. Vous avez vu que dans le cours du VU" siècle , ses relations avec Rome étaient devenues fort rares '. Ce fut au milieu du VIIP siècle , pré- cisément au début de l'époque dont nous avons à nous occuper aujourd'hui , qu'elles redevinrent fréquentes et efficaces. J'en reprendrai , tout à l'heure , l'histoire.

5". L'église germanique naissait alors, vous le savez, par les travaux des missionnaires anglo- saxons, de saint Boniface en particulier; et ses fondateurs, en la créant, la donnaient, pour ainsi dire, à la papauté '.

Telle était la situation des papes envers les grandes églises nationales de l'Occident, lorsque, vers le milieu du VllI*^ siècle , les premiers Car- lovingiens s'allièrent étroitement avec eux. Les heureux effets de cette alliance pour la papauté sont faciles à reconnaître.

Et d'abord elle acquit dans l'église italienne

' Leçon 19'; t. 2, p. 247.

> Ibirf. p. 234 - 236.

' Leçon 19' ; l. 2. p. 25o-a55.

d'histoire moderne. 69

un ascendant qu'elle n'avait jamais possédé. Après la défaite des Lombards par les Francs, l'évêque de Rome ne devint point le métropolitain des évê- ques lombards ; il ne reçut point le titre de pa- triarche ; mais il fut investi d'une supériorité sans modèle, indéfinie, et d'autant plus grande. Le clergé lombard le voyait respecté des conqué- rans francs qui le prenaient ea général pour re- présentant et ministre au-delà des Alpes ; c'était par lui qu'on traitait avec les vainqueurs ; per- sonne dans l'église lombarde ne pouvait songer à s'égaler à lui ; elle tomba i^pidement sous son autorité.

11 en acquit aussi une nouvelle dans l'église gallo-franque. Ce fut avec son aide, et en s'ap- puyant de son nom et de ses avis, que les pre- miers Carlovingiens travaillèrent à la réformer. Même avant leur élévation à la royauté , saint Bo- niface écrit au pape Zacharie que Carloman, frère de Pépin- le-Bref, lui a demandé de se rendre en Gaule : « Protestant qu'il voulait amender et n réformer quelque chose dans l'état de la reli- » gion et de l'église, qui, depuis 70 ou 80 ans , au » moins, est livrée au désordre et foulée aux M pieds'. » C'est sous la présidence et l'in-

S. 15011. ep. Di , I». 10;

yo COURS

fluence de saint Boniface, à titre de légat du pa|je , que se tiennent les conciles , naguères si rares et qui redeviennent fréquens. Les actes du concile, de 74^, dit G ermanicum ^ commencent en ces ternies :

« Moi Carloniaii, duc et prince des Francs, avec le conseil des serviteurs de Dieu et de nos grands , j'ai con- voqué !es évêques de mon royaume, etBoniface, qui esten- voyé de S. Pierre, pour qu'ils me donnent conseil, etc.»

Le même fait se reproduit au concile tenu Tannée suivante à Lestines ouLeptines dans le dio- cèse de Cambrai, et à l'assemblée de Soissons (762 ) Pépin fut sacré roi. Non content de servir ainsi d'intermédiaire entre les souverains temporels et les papes, saint Boniface entre- prend aussi de rattacher étroitement au siège de Rome les métropolitains ou archevêques , dontil rétablit le pouvoir ; il engage ceux de Rouen , de Sens et de Rheims , au moment de leur nomina- tion , à demander au pape le Pallium , signe de leur dignité nouvelle, et à attendre ainsi de lui une sorte d'investiture. Un seul d'entre eux suit son conseil , et le pape témoigne à Boniface son chagrin de ce que les deux autres n'en ont pas fait autant. Enfin ce ne sont pas les souverains ni le clergé .seul qnlse rapprochent de la papauté

d'hISTOIUE MODTir.NH. 7I

et contractent avec elle une plus intime liaison. Le même mouvement se manifeste parmi les fi- dèles, dans le peuple; le nombre des pèlerins qui se rendent à Rome par de pieux motifs s'ac- croît rapidement : on lit dans un capitulaire de Pepiu-le-Bref :

Quant aux pèlerins qui font un pèlerinage en vue de Dieu, qu'on ne leur demande aucun péage '

Et c'est évidemment au pèlerinage de Rome que se rapporte cette disposition.

Quand nous n'aurions pour preuve du mou- vement ascendant de la papauté dans l'église gallo-fi-anque à cette époque, que le ton sur le- quel on y parlait d'elle, celle-là serait suffisante : le langage non -seulement du clergé, mais des écrivains en général , des souverains temporels eux-mêmes, devient extrêmement pompeux ; les épithètes magnifiques et respectueuses se multi- plient ; le pape n'est plus simplement l'évêque de Rome , le fi-ère des évêques ; on lui donne des noms, on se sert pour lui d'expressions qu'on n'emploie pour aucun autre. Quelques phrases d'Alcuin qui, en sa qualité de favori deCharle- magne , ne peut être soupçonné d'avoir voulu sa-

! Cap. Pipp. a 755, p. 22; Bal. t. 1 , col. 175.

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crifier le pouvoir de son maître à un pouvoir étranger, en diront plus que toutes les généra- lités ; en 796 , il s'adresse en ces termes au pape Léon 111(795-816):

Très-saint père^ pontife élu de Dieu, vicaire des apôtres, héritier des pères, prince de l'Église, gardien de la seule colombe sans tache'.

Et ailleurs, en 794, à Adrien 1" (762-795):

Trés-excelIent père, comme je te reconnais pour vi- caife du bienheureux Pierre, prince des apôtres, je le regarde comme héritier de sa miraculeuse puissance '.

Et ailleurs, en écrivant à Charlemagne, en 799:

II y a eu jusqu'ici dans le monde trois personnes d'un rang suprême : la sublimité du vicaire apostolique qui occupe le siège du B. Pierre, prince des apôtres; la di- gnité de l'empereur qui exerce le pouvoir séculier dans la seconde Rome ; la troisième est la dignité royale, dans la- quelle la volonté de notre seigneur Jésus-Christ vous a placé pour gouverner le peuple chrétien 5.

A coup sûr, il ne faut point prendre ces expressions à la lettre ; il ne faut point croire que

' Lett. 30; t. 1 , p. 5o. - Lett. i5; (. i. p. aS, '" Letl. So ; l. 1, p. I 17.

d'histoire moderne. 75

le pape possédât dans toute sa grandeur le pouvoir qu'elles lui attribuent; mais elles at- testent qu'elle suprématie religieuse , morale, il possédait déjà dans la pensée des peuples. De cette époque date véritablement sa domination intel- lectuelle , source de toutes les autres.

Sa puissance temporelle recevait en même temps un notable accroissement. Quand Pépin eut vaincu les Lombards , il les obligea de resti- tueràl'évêquedeRomeles terres qu'ils lui avaient enlevées, et y ajouta une partie de celles qu'il avait lui-même conquises , spécialement dans l'Exar- chat de Ravenne. Après la ruine complète des rois lombards. Charlemagne, en s'appropriant leurs Etats, fit à Adrien 1" de nouvelles et con- sidérables donations de même sorte. On a révo- qué en doute l'authenticité de ces deux dona- tions; et il est vrai que l'acte original de Tune ni de l'autre ne subsiste plus. Cependant elles sont mentionnées par les écrivains contempo- rains, directement ou indirectement; une foule de chroniques et de monumens divers les attes- tent ou les supposent. On peut disputer sur l'étendue des terres ainsi concédées : dans les siècles snivans les papes sans nul doute l'ont fort exagérée ; mais quant à la réalité des donations, je ne crois pas qu'on la puisse raisonnablement

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contester. Elles n'ont rien d'ailleurs en soi qiie de fort naturel, et de parfaitement analogue à toute l'histoire du VHP siècle. Ce dont il faudrait s'étonner, serait qu'elles n'eussent pas eu lieu.

Il est plus difficile de déterminer le véritable sens et la portée politique de concessions pa- reilles. Deux systèmes ont été soutenus à ce sujet. Selon les uns , Pépin et Charlemagne ne donnè- rent aux papes que la propriété civile, dominiwn utile , le revenu des terres et des esclaves ou des colons qui les habitaient , mais non pas la souve- raineté , le gouvernement du territoire. Selon les autres, la souveraineté politique était inhé- rente à la concession ; Jes papes en exercèrent tous les di«oits , comme les exerçaient avant eux les exarques de Raveune et les autres délégués des empereurs d'Orient qui, même après les do- nations, conservèrent encore quelque temps sur ces terres quelque ombre de suprématie, mais ne tardèrent pas à la perdre complètement , lais- sant les papes pour uniques successeurs.

A mon avis, ni l'un ni l'auire système n'est soutenable , et l'un et l'autre reposent sur un complet oubli de l'état des esprits au temps dont il s'agit. On ne se faisait point alors, en matière de souveraineté, de pouvoir, de droits, des idées aussi nettes, aussi précises que celles que nous

D'HISTOIRE MODERNE. y5

nous en formons aujourd'hui. On ne distinguait point avec tant de rigueur le dominium utile du gouvernement politique, et la propriété de la souveraineté. Toute cette science des publicistes modernes était, au milieu du VllP siècle, étran- gère aux esprits comme aux faits. Le proprié- taire, à titre de propriétaire, exerçait dans ses domaines une partie des droits aujourd'hui attri- bués au souverain seul. 11 maintenait l'ordre, rendait ou faisait rendre la justice , conduisait ou envoyait à la guerre les hommes de ses terres ; non en vertu d'un pouvoir spécial, appelé poli- tique , mais en vertu de sa propriété même , au sein de laquelle les pouvoirs les plus divers étaient confondus. Ainsi, d'une part, quand on voit au IX'' siècle les papes exercer, dans les domaines qu'ils avaient reçus dePepin et de Charlemagne, la plupart des droits que nous nommons politi- ques , il n'en faut pas conclure que la souverai- neté réelle, complète, indépendante, leur eût été conférée; et d'autre part, il ne faut pas croire non plus que Charlemagne en retenant, sur le.s territoires qu'il donnait aux papes , une certaine souveraineté, crût devoir se réserver, et conser- vât en effet tous les droits qui, aujourd'hui, nous semblent inhérens à ce mot. En même temps que le pape, à titre de propriétaire, avait, dans ces

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domaines, des administrateurs, des juges, des chefs militaires même, choisis par lui et dépendans de lui , Charlemagne y percevait des impôts , y envoyait , comme dans le reste de ses États , des missi dominici chargés de tout inspecter, de ré- primer les abus, etc. La souveraineté, en un mot, n'était pleinement attribuée ni au pape ni à l'em- pereur; elle flottait entre les deux , incertaine et partagée ; et de sont nées toutes les difficultés d'une question qui n'existe pas aux yeux de qui- conque connaît et comprend l'époque dont nous parlons.

Qu'il possédât ou non la souveraineté, nul doute que l'acquisition de si vastes domaines et de tous les droits attachés à la propriété ne fut, pourfévêquede Rome, un grand accroissement de pouvoir temporel. 11 se trouva dès lors, sans aucune comparaison, le plus riche évêque de la chrétienté , et hors de pair sous le rapport maté- riel aussi bien que sous le rapport moral .

Ainsi : 1 " en assurant aux papes sur l'église ita- lienne unpouvoir qu'ils n'avaient point aupara- vant ; en leur donnant dans les affaires de l'é- glise gallo-franque, une influence très-active ; 5" eu leur reconnaissant, par le langage et toutes les démonstrations qui frappent l'imagination des peuples, une majesté, une suprématie que les

d'histoire moderne. 77

princes n'avaient pas encore à ce point avouée; 4" en accroissant entin soit par la richesse , soit par ses conséquences indirectes, leur puissance temporelle, les premiers Carlo vingiens, elCharle- magne en particulier , furent pour la papauté les plus utiles alliés.

Ne croyez pas cependant, Messieurs, que, dans leurs rapports avec elle , ils eussent abdiqué leur empire. De même que vous avez vu dans l'inté- rieur de l'église gallo-franque , Charlemagne fa- voriser l'extension du pouvoir des clercs et les soumettre cependant au sien , de même il domi- nait les papes en leur préparant les moyens de dominer un jour ses successeurs. Et d'abord leur élection n'était complète que lorsqu'elle avait reçu l'approbation de l'empereur. Les faits et les textes abondent en preuves. En 796 Charle- magne écrit au pape Léon III qui vient d'être élu :

Après avoir lu la lettre de votre Excellence et avoir pris connaissance du décret, nous nous sommes grandement réjouis et de l'unanimité de l'élection, et de l'humilité de votre obéissance , et de la promesse de fidélité que vous nous avez faite '.

En 816, l'élection d'Etienne IV a lieu en pré-

' Cap. t. 1, col. 2^1.

37. T. III. HI9T. MOD., i8ai). 7

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.sence des commissaires de Louis-le-Débonuaire , à qui le décret est envoyé pour recevoir sa con- tirmation. En 817, Pascal I" s'excuse de la pré- cipitation de son ordination. En 826 , lors de l'élection d'Eugène II , Louis-le-Débonnaire en- voie son fils Lothairt- à Rome, et il est réglé que des commissaires de l'empereur seront toujours présens à l'ordination du pape.

On a quelquefois représenté ce consentement de l'empereur comme une nomination j on a pré- tendu qu'il nommait le pape comme les autres évêques. Rien n'est moins fondé. Le pape était élu à Rome , par le clergé , et quelquefois encore avec le concours du peuple de Rome ; mais pour être consacré , il lui fallait l'approbation de l'em- pereur. Le concours du pouvoir temporel n'allait pas plus loin.

Le langage de plusieurs papes à cette époque atteste expressément leur dépendance et la supé- riorité positive du pouvoir impérial. Léon III écrit à l'empereur ;

« Si nous avons fait quelque chose incompéterament , et si , dans les affaires qui nous ont été soumises, nous n'avons pas bien suivi le sentier de la vraie loi, nous sommes prêt à le réformer d'après votre jugement et celui (le vos commissaires".

' Graiiani décret, p. 1 i, catis. 2, quoi. 7, col. /^i.

D HISTOIRE MODERNE. ng

Léon TV écrit à Lotbaire 1" :

Nous promettons que nous ferons toujours tout ce qui sera en notre pouvoir pour garder et observer inviolable- ment les capitulaires et les décrets tant de vous que de vos prédécesseurs'.

En France, d'ailleurs, clans l'intérieur de l'église gallo-franque^ les empereurs gouvernaient seuls, sans partager en rien le pouvoir avec la papauté. Cette influence que je viens de vous montrer entre les mains des papes, à partir des rois carlo- vingiens, sur l'église gallo-franque, n'était qu'in- directe. Ils ne convoquaient point les conciles, l'empereur seul les appelait. Les décisions de ces assemblées n'avaient aucun besoin de leur appro- bation. Toute la surveillance , toute l'administra- tion ecclésiastique appartenaient soit aux évêques nationaux, soit aux délégués de l'emp reur ; et le pape n'y intervenait qu'indirectement, par voie de conseil.

Il y avait en outre , dans le public , laïques et clercs, ime certaine idée d'une législation an- cienne et générale de l'Eglise, à laquelle les papes devaient être soumis comme les autres évêques. On ne se rendait pas un compte bien

' Grat. décret. distmcL lo, c. q.

So COURS

précis (le sa source et de son autorité; on ne sa- vait pas bien de quels pouvoirs elle devait tou- jours émaner ; la question n'était point nettement posée, comme elle l'a été plus tard, entre les con- ciles et les papes ; mais on pensait fermement qu'au-dessus des papes étaient les canons, la dis- cipline, la loi générale de l'Église, et qu'ils n'a- vaient à eux seuls nul droit de les changer.

Telle était, Messieurs, au commencement du ÏX' siècle, à la fin durègue de Charlemagne, particuliè- rement dans ses rapports avec l'église gallo-fran- que , la situation delà papauté. Il y régnait, vous le voyez, beauco'iip d'incohérence et de confusion. Aussi rencontre-t-on une multitude de faits con- tradictoires : les uns attestent l'iudépendance des églises nationales; les autres montrent le pouvoir papal au-dessus des églises nationales. Ici éclate la supériorité du pouvoir temporel , celle du pouvoir spirituel siégeant à Rome. En 855, Gré- goire IV se mêle de réconcilier Louis-le-Débon- naire et ses fils, et reproche aux évéques de la Gaule-Franque leur conduite : ils protestent con- tre son intervention, lui contestent les droits qu'il .s'arroge, et déclarent « qu'ils ne veulent nulîe- >i ment se soumettre à sa volonté, et que, s'il est » venu pour excommunier, il s'en ira excommu- » nié; car l'autorité des anciens canons ne per-

DHISTOIRK MODERNF:. '^'

» mel rien do tel. » Cependant , dans sa réponse. Grégoire leur reproche de s'être alternativcmeni servis , en lui écrivant , des titres (rater et pater , « tandis qu'il aurait été plus convenable de ne lui Kl témoigner qu'un respect filial; » et non-seule- ment ils ne réclament point, mais le mot Aq f rater disparaît à peu près de leur langage. En 844 " ^'^^ évêques de la Gaule-Franque refusent de rexion- naître Drogon , archevêque de Metz, fils naturel de Charlemagne, comme vicaire du pape Serge 11 , qui lui en avait donné le diplôme ; et en 849, ils menacent d'excommunication Noménoé , roi de Bretagne, parce qu'il a reçu avec dédain une lettre du pape Léon IV, « à qui Dieu a donné la •>•> primatie du monde entier. 9 Je pourrais luul- tiplier les exemples ; je pourrais montrer les souverains temporels, les papes, les églises na- tionales . tour à tour vainqueurs ou vaincus , arrogans ou humbles. Cependant, à travers ces contradictions, on voit clairement que la pa {)auté est en progrès ; elle règne , sinon dans les 'faits, du moins dans les pensées. La con- viction que le pape est l'interprète de la foi, le chef de l'église universelle . qu'il est au-dessus de tous les évêques, au-dessus des conciles natio- naux, au - des.sus des gouvernemens temporels, quant aux aflaires de la religion , et même quant

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aux affaires temporelles dès qu'elles ont, avec la religion, quelque rapport, celte conviction, dis-je , s'établit de plus en plus dans les esprits. Au milieu du IX' siècle , on peut la regarder comme définitivement formée ; la conquête de l'ordre intellectuel est consommée au profit de la papauté.

Elle avait aussi à faire celle de l'ordre légal ; la pensée des peuples lui attribuait la souveraineté de droit ; mais il lui manquait des titres ses droits fussent écrits , au nom desquels elle pût affirmer leur ancienneté historique aussi bien que leur légitimité rationelle. Elle les trouva bientôt.

Depuis long-temps on s'était appliqué à re- cueillir les canons de l'église. La première col- lection de ce genre, en Occident, avait été rédi- gée au VP siècle par un moine romain appelé Denys le petit. Elle devint rapidement une sorte de code ecclésiastique, et l'objet d'une émula- tion générale. Plusieurs collections semblables, furent rédigées dans les différents Etats d'Occi- dent. L'Espagne en particulier en eut une, à- la- quelle on donna le nom d'Isidore, quoique St. Isi- dore, évéque de Séville, n'y ait pris évidemment aucune part. Elle était plus étendue que celle de Denys le petit, et contenait un plus grand nombre de lettres des papes, ainsi que de canons des con-

i

d'histoire moderne. 85

eiles, surtout des conciles espagnols, Elle se répan- dit hors de l'Espagne et ne tarda pas à obtenir , en Gaule surtout , un grand crédit.

Dans la première moitié du IX' siècle, entre les années 820 et 849, on voit paraître tout-à- coup, toujours sous le nom de saint Isidore, une nouvelle collection de canons, beaucoup plus considérable que celle dont je viens de parler. C'est dans le nord et Test de la gaule franque , dans les diocèses de Maïence, Trêves, Metz, Rheinis , etc. , qu'on la rencontre d'abord ; elle y circule sans contestation ; à peine quel- ques doutes percent çà et sur son authenticité; elle acquiert bientôt une autorité souveraine. C'est la collection dite des fausses décrétales. Elle a reçu ce nom, parce qu'elle contient une multitude de pièces évidemment fausses , et porte tous les caractères d'une fabrication mensongère. Elle commence par soixante lettres des plus an- ciens évêques de Rome , depuis saint Clément (g I -1 00) jusqu'à Melchiade(3 1 1 - 5 1 4); lettres dont aucun monument n'avait encore fait mention , et dont la fausseté éclate au premier coup d'oeil. Les papes des trois premiers siècles s'y servent conti - nuellement de la traduction de la Bible de saint Jérôme, faite à la fin du IV siècle; ils fout al- lusion à des faits , à des ouvrages du VP et du VII'

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siècles. La fabrication , en un mot , ne peut plus aujourd'hui être révoquée en doute par aucun homme de quelque instruction et de quelque sens.

On ne sait qui eu fut l'auteur. Comme on la rencontre d'abord dans les diocèses de Trêves et deMayence, et aussi à raison d'autres petits indices sur lesquels je ne vous arrêterai point, on l'a at- tribuée à Benoît , diacre de Mayence , que je vous ai déjà nommé, et qui a fait la seconde collection des capitulai res. Quoi qu'il en soit, elle se répan- dit rapidement; beaucoup la prirent pour l'an- cienne collection déjà connue sous le nom de saint Isidore ; d'autres, la croyant nouvelle, ne songèrent seulement pas à en examiner le con- tenu. Elle avait pour patrons, non seulement les papes et leurs partisans, mais presque tous les évêques. Elle n'était point rédigée en effet dans l'intérêt exclusifde la papauté. Elle semble même, à tout prendre et dans son intention primitive , ]>lus spécialement deslinie à servir les évêques C(jntre les métropolitains et les souverains tetn- porels. La plupart des pièces fabriquées, tout en étalant avec pompe le pouvoir des papes, ont pour objet principal d'établir l'indépendance des évêques , et c'est surtout contre les métropoli- tains et les princes temporels que le pape est in-

DHISTOIHE MODE UNE. 85

voqiîé. Les fausses décrétales eurent donc, dès l'origine, l'appui des ëvêques; et bien loin de les révoquer en doute, ils les adoptèrent avec em- pressement; préoccupés, comme il est si sou- vent arrivé, de l'intérêt du moment, et ne s'inquiétant pas de prévoir qu'un jour ce serait au profit des prétentioas de la papauté, non des leurs, que la fraude tournerait.

Vers le milieu du IX^ siècle , les papes avaient donc triomphé et dans l'ordre intellectuel , et dans l'ordre légal; ils étaient en possession du droit rationel et d'un titre écrit; leur souve- i-aineté reposait non-seulement sur la croyance publique, mais sur les traditions. Fondé sur de telles bases, investi de telles forces, leur pou- voir ne devait pas tarder à se déployer réelle- ment. Vers la même époque, en effet, on voit éclater, dans quelques évèaemens particuliers, toutes les conséquences des principes posés , soit dans l'opinion générale du temps, soit dans les fausses décrétales.

En 856, un neveu de Charles-le-Ghauve, un arrière-petit-His de Charlemagne, Lothaire. roi de Lorraine, avait épousé Teutberge, fille de Boson, comte bourguignon. En S5j. elle lui dé- plut, et il la chassa; il l'accusait de toutes sortes de crimes, en tr' autres d'incesle avec Hubcrlsoii

.S() COURS

IVère. 11 vécut publiquement avec une autre femme, Waldrade, sœur de Gunther, archevê- que de Cologne , et nièce de Teutgaud , archevê- que de Trêves, qu'il aimait, dit-on , depuis long- temps, et à laquelle il avait même promis de l'é- pouser. En 858, Teutberge, par reutremisc d'un champion , se justifia par l'épreuve de l'eau bouillante, et Lothaire se vit forcé de la re- prendre ; mais il ne cessa pas de travailler à s'en débarrasser; soit vérité , soit peur, elle se laissa réduire à avouer le crime dont on l'accus iitj et , de 8fco à 862 , trois conciles tenus à Aix-la-Cba- pelle la condamnèrent solemnellement , cassè- rent le mariage, et permirent à Lothaire d'é- pouser Waldrade.

Mais à peu près vers la même époque, en 858 . était monté sur le siège de Rome , un moine de moeurs sévères , d'un caractère ardent , d'un esprit inflexible, qui ne s'était décidé qu'à grand' peine à sortir de son cloître pour devenir pape , et qui, une fois pape, voulut régner eu effet sur la chrétienté. Voici comment parie de Nicolas 1" un chroniqueur contemporain :

Depuis le bienheureux Grégoire, nul évêque élevé, dans la ville de Rome, sur le siège pontifical, ne lui peut être comparé : il régna sur les rois et les tyrans, et les soumit à son autorité, cointnc s'il eût été le maître du

d'histoire modkrne. 87

jnonde. Il se montra humble, doux, pieux et bienveillant envers les évêques et les prêtres religieux, et qui obser- vaient les préceptes du Seigneur; terrible et d'une extrême rigueur pour les impies et ceux qui s'écartaient du droit chemin; tellement qu'on l'eût pu prendre pour un autre Élie, ressuscité de nos jours, à la voix de Dieu , sinon en corps, du moins en esprit et en vertu '.

Dès l'an 869, à ce qu'il paraît, Teut,berge s'a- dressa à Nicolas T' , et réclama son iiîterventiou. 11 la fit attendre quelque temps ; ce fut seulement en 862 et après la tenue des trois conciles d'Aix- la-Chapelle, qu'il envoya en Lorraine deux légats, avec ordre d'examiner de nouveau l'affaire. Un concile fut à cet effet convoqué à Metz en 863. Soit que les faits à la charge de Teutbei^g parus- sent effectivemenl prouvés, soit que Lothaire, ce qui semble plus probable , fut venu à bout de gagner les deux légats , le concile ils assistaient sanctionna ce qu'avaient fait les précédens, et l'affaire parut terminée, de l'accord de tous les juges et de tous les pouvoirs.

Mais quand cette décision parvint à Rome , à tort ou à raison (et, pour mon compte, je crois que ce fut à raison) , Nicolas n'y vit qu'un

Chrou. de Rcfiinon. ad a, 868.

88 COURS

effet de la complaisance , tiaiicbons le mot , de la servilité et de la corruption , soit des évêques lorrains, soit de ses propres légats. La cla- meur générale les en accusait; les deux arche- vêques qui avaient dirigé les conciles étalent pa- rens de Waldrade. Nicolas résolut de ne rien ménager ; et sans convoquer à Rome aucun concile, de sa propre autorité , non-seulement il annulla les actes du concile de Metz, mais il dé- jiosa les archevêques de Trêves et de Cologne , et enjoignit à Lothaire de reprendre sa femme. Il avait pour lui , dans cette hardie et despotique conduite, d'une part, l'opinion populaire forte ment prononcée contre Lothaire et \Vaîdrade; d'autre part, autant du moins qu'on peut en juger à la distance nous sommes de l'événe- ment, la vérité el la justice : il avait contre lui les droits des évêques, des conciles et toute l'ançîenue discipline de l'Eglise; mais, contie ces derniers motifs , le texte des fausses décré- tales lui fournissait un point d'appui. Fort de l'austérité de sa conscience et de l'approbation du peuple , il persista dans sa résolution , et non content de venger la morale , appela aus.si à son aide l'esprit de liberté. En 863 . il écrivait à Ad ventius , évêque de Metz :

Itxiiiniiicz bien si ces rois cl ces piiiiccs . auxquels vous

d'histoire moderne. (Sç)

vous dites soumis, sont vraiment des rois et des princes. Examinez s'ils gouvernent bien , d'abord eux-mêmes, en- suite leur peuple; car celui qui ne vaut rien pour lui- même, comment sera-t-il bon pour un autre^* Examinez s'ils régnent selon le droit; car sans cela , il faut les re- garder comme des tyrans plutôt que comme des rois; et nous devons leur résister et nous dresser contre eux, au lieu de nous soumettre. Si nous leur étions soumis, si nous ne nous élevions pas contre eux, il nous faudrait favoriser leurs vices. '

CoDtrede telles armes , les princes temporels, aidés même, comme l'était Lothaire en cette occa- sion , par leur propre clei^gé , étaient trop faibles : Nicolas T' triompha en même temps de Lothaire et de l'église lorraine ; l'un et l'autre , tout en réclamant , subirent sa décision.

Presqueau même moment se présentait une se- conde affaire , qui lui fournit l'occasion d'une se- conde victoirt . Hincmar , archevêque de Rheims, dont je vous occuperai bientôt avec plus de détail, voulait régner presque aussi despotiquement dans l'église gallo-franque que Nicolas dans l'église universelle. Un de ses suffragans, Rothade, évê- que de Soissons , avait destitué un prêtre de son diocèse pour cause de mauvaises moeurs; trois

Mans

90 COURS

ans après cette condamnation , sons prétexte qu'elle était injuste, et plutôt, à ce qu'il paraît, par humeur contre Rothade que par tout autre motif, Hincmar rétablit le prêtre dans sa pa- roisse, contre le gré de son évêque, et excommu- nia celui-ci pour cause de désobéissance. Une lutte s'établit entre l'évêque de Soissons et l'ar- chevêque de Rlieims. L'évêque , déposé en 862 , an concile de Soissons, en appela au pape; Hincmar , à force de ruses et de violences , pré- vint quelque temps l'effet de cet appel , et em- pêcha même qu'il ne parvînt à Rome ; mais Nicolas I" le reçut enfin ; et en 865 , ayant con- voqué à ce sujet un concile; il dit , dans son discours d'ouverture :

Les évêques de Gaule, ayant convoqué un concile gé- néral, ce qui n'est permis à personne, sans l'ordre du

Siège apostolique, y ont cité Rothade Quand même il

n'en eût point appelé, il n'aurait jamais être déposé à notre insu; car les statuts sacrés et les décrets canoniques ont remis à notre décision les procès des évêques, comme toutes les grandes affaires '.

C'était méconnaître et braver toutes les règles canoniques, tous les exemples du passé, tous les

' iMansi, I. \V, p. G86.

d'histoire moderne. 91

usages de l'Église. Mais dans cette occasion sp»-- ciale, comme dans la précédente , Nicolas avait poiu' lui le bon droit et le cri public ; il soutenait la justice et l'opinion populaire. Il triompha également ; Rothade fut rétabli dans son siège ; et les églises nationales furent vaincues dans la personne d'Hincmar , comme les souverains tem- porels dans celle de Lothaire.

Cette double victoire ne fut point incontestée : plus d'une fois , dans le cours du dixième siècle , la résistance reparut ; et les successeurs de Nicolas I , entre autres Adrien II , ne furent pas tous aussi habiles ou aussi heureux que lui dans leurs en- treprises. Cependant à tout prendre , leur pou- voir et les maximes qui le fondaient furent en progrès dans les faits comme dans les esprits ; et c'est du règne de Nicolas I" que date vraiment la souveraineté de la papauté.

J'approche du terme , Messieurs; je vous ai en- tretenus de l'histoire intérieure de l'église gallo- franque du VHP au X" siècle , dans ses rapports avec le souverain temporel. Je viens de mettre sous vos yeux son histoire extérieure , ses rap- ports avec son souverain étranger. Je bornerai ici le tableau de la société ecclésiastique carlovin- gienne. Il nous reste à étudier le développement intellectuel à la même époque. Vous avez déjà

9^ COURS

vu ce qu'il fut sous Charlemagne et jusques sous Louis-le-Débonnaire. Sou étude depuis le règne (ie Louis - le- Débonnaire jusqu'à l'avènement de Hugues Capet sera l'objet de nos prochaines réunions.

d'histoire moderne. 95

VINGT-HUITIEME LEÇON.

De l'état intellectuel de la Gaule Franque de la mort de Charlemagne à ravénement de Hugues Ciipet. Ta- bleau des hommes célèbres de cette époque. Esprit théologique. Esprit philosophique. Hincmar et Jean Érigène en sont les représentans. Vie d'Hincmar. Son activité et son influence comme archevêque Rheims. De ses rapports avec les rois et les papes. De son administration dans l'intérieur de l'Eglise Gallo-Franque et de son diocèse. De ses luttes et de ses travaux théologiques. Origine de la théologie du moyen âge. Querelle d'Hincmar et du moine Gottschalk sur la prédestination. Nombreux écrits à ce sujet. Conciles de Riersy, de Valence et de Lan- gres. Résumé.

Messieurs ,

En exposant la renaissance intellectueils de la Gaule-Franque , sous le règne de Charlemagne ' , j'ai dit que le mouvement imprimé alors aux

I Leçoii 25'\, t. a, p. 4^«-

28. T. m. HIST. MOD., li

94 COURS

esprits n'avait point péri sous ses successeurSv C'est au progrès de ce mouvement dans les IX" et X' siècles, que je me propose aujourd'hui de vous faire assister.

Quand j'ai dressé le tableau des hommes cé- lèbres du temps de Charlemagne ', j'y ai compris également , vous vous le rappelez , ceux qu'il trouva et ceux qu'il forma, ses contemporains proprement dits et leurs disciples immédiats. Je ne vous ai entretenus, avec quelques détails, que des premieis , me bornant , quant aux se- conds, à indiquer leurs noms et leurs travaux. La plupart de ceux-ci , par exemple , les histo- riens Thégan, Nithard, Taslronome, les théolo- giens Raban , Florus, Walfried Strabo , Paschase Radbert,Ratramne, et plusieurs autres érudits, let- trés ou poètes, compris dans la dernière partie du tableau que j'ai mis sous vos yeux, appartiennent à l'époque dont novis avons maintenant à nous oc- cuper; et en ajoutant à ce tableau celui des hommes célèbres qui ont paru vers la fin du IX' et dans le cours du X* siècle, on a le résumé de l'acti- vité intellectuelle de la Gaule-Franque sous la race Carlovinglenne. Voici ce supplément :

1 Lcr-oii 20° , t. a , p

D HISTOIRE MODERNE.

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D HISTOIRE MODERNE. 97

Maintenant , Messieurs, pour aller au-delà de cette série de noms, de dates et de titres d'ou- vrages , j'éprouve le même embarras que j'ai déjà senti quand j'ai voulu peindre l'état intellectuel de la France sous le règne de CUarlemagne . Les travaux de tous ces hommes que je viens de nom- mer ne forment point d'ensemble, ne se rat- tachent à aucune grande idée, à aucun système général et fécond , autour desquels on puisse les grouper, et qui puissent servir de fil dans cette étude. Ce sont des travaux isolés , partiels, assez peu variés , et plus remarquables par l'activité qui s'y manifeste, que parleurs résultats. Irai-je, à défaut d'un résumé systématique , prendre tous ces hommes un à un, et vous raconter la vie , vous exposer les écrits de chacun d'eux ? De telles biographies ne seraient intéressantes et ins- tructives qu'a la condition d'être fort détaillées ; et nous n'avons pas tant de temps à y consacrei'. Je résoudrai ce problème comme je l'ai résolu pour le règne de Charlemagne. J'ai rattaché le tableau intellectuel de son époque à la vie d'un honiîue , de l'homme qui m'en a paru le repré- sentant le plus fidèle : j'ai retrouvé, dans la des- tinée et les ouvrages d'Alcuin , la trace de l'état et du mouvement général des esprits. J'adopterai pour l'époque suivante la niêiuc nièthoiic; j'y

98 COURS

chercherai quelque homme qui en soit l'image, en qui se réfléchisse la vie intellectuelle de ses contemporains ; et j'essayerai de le faire bien connaître , certain que c'est , yu le peu d'es- pace dont je dispose, la meilleure manière de faire connaître et comprendre le temps tout en- tier. Deux hommes nous suffiront pour atteindre à ce résultat.

En étudiant la \ie et les ouvrages d'Alcuin , nous avons été conduits à y reconnaître une double tendance, tin double caractère: « Alcuin, ai-je dit, est théologien de profession; l'atmos- phère où il vit est essentiellement théologique ; et pourtant l'esprit théologique ne règne point seul en lui; c'est aussi vers la philosophie, vers la littérature ancienne que tendent ses travaux et ses pensées. St. Jérôme et St. Augustin lui sont très-familiers; mais Pylhagore, Aristote, Aristippe, Diogène, Platon, Homère, Virgile, Sénèque, Pline, reviennent aussi danssa mémoire. C'est un moine , un diacre , la lumière de l'église contemporaine; mais c'est en même temps un érudit, un lettré classique. En lui commence enfin ralllance des deux élémens dont l'esprit moderne a si long- temps porté l'incohérente em- preinte, l'Antiquité et l'Église, l'admiration, le goût, dirai-jele regret de la littérature payenne,

D HISTOIRE MODERNE. 99

el la sincérité de la foi chrétienne, l'ardeur à son- der ses mystères et à défendre son pouvoir. ' »

Le même fait, Messieurs, est le caractère do- minant de l'époque qui nous occupe aujour- d'hui; mais ce n'est plus dans un seul homme que nous en retrouvons l'image; l'esprit chré- tien et l'esprit romain , la théologie nouvelle et la philosophie ancienne , se manifestent égale- ment, mais séparés et même ennemis. Deux hommes se rencontrent qui peuvent être consi- dérés comme les représentans distincts de ces deux élémens. L'un, Hincmar, l'archevêque de Rheims, est le centre du mouvement théoîogi- que j l'autre, Jean Scot ou Érigèue, est le philoso- phe du temps. A la vie d'Hincmar se rattachent les événemens et les travaux de la théologie contemporaine; dans celle de Jean Scot se ré- vèlent les débris de l'ancienne philosophie. Dans l'histoire de ces deux hommes , apparaissent les deux forces dont la lutte a fait long-temps toute l'histoire intellectuelle de l'Europe mo- derne , l'Eglise doctrinale et la pensée libre. Je tenterai de vous h s faire connaître l'un et l'autre. C'est par Hincmar que je commence au- jourd'hui.

I Leçon 22", t. 2 , p. 5^4-

î OO COURS

II Daquit vers l'an 806, dans la Gaule-Franque proprement dite, c'est-à-dire dans le nord-est de la France actuelle. Sa famille était des plus considérables du temps : il avait pour parens le fameux Bernard II . comte de Toulouse , et un autre Bernard , comte de Vermandois. Il fut élevé dès son enfance dans le monastère de Saint-Denis , sous l'abbé Hilduin. Louis-le- Débonnaire, en montant sur le trône, soit qu'il connût déjà Hincmar , soit qu'il prît intérêt à sa famille , le fit venir à sa cour , et le garda auprès de lui. Vous savez quels furent, de 816 à 83o, les efforts de ce prince pour réformer l'Eglise et surtout les monastères : celui de Saint- Denis en avait, comme tant d'autres, un pres- sant besoin ; la discipline et la science y étaient dans le même déclin. Hincmar, tout jeune qu'il était, travailla et contribua puissamment, en

829, à en décider la régénération. Il fit plus ; il rentra lui-même dans le monastère , et y mena la vie la plus rigide: mais il n'y vécut pas long- temps en repos; l'abbé Hilduin prit parti vers

830, dans les querelles de Louis-le-Débonnaire avec ses enfans; il se prononça contre l'empe- reur; et lorsque Louis ressaisit le pouvoir, Hilduin fut dépossédé de son monastère et exilé en Saxe. Soit aft'ection pour son abbé , soit par d'autres

D HISTOIRE MODERNE. ÏOI

considérations qui nous échappent , Hincinar l'y suivit, et conserva cependant assez de crédit, non-seulenaent pour revenir bientôt lui-même à la cour , mais pour faire rappeler et réintégrer Hiiduin.

A partir de cette époque, on le voit tantôt auprès de l'empereur, tantôt dans l'intérieur de son monastère , menant tour à tour la vie d'un prêtre favori, et celle d'un moine austère. 11 est difficile de démêler, à la distance nous sommes, quelle était en lui la part de l'ambition mondaine et celle de la ferveur religieuse. Ce qui paraît certain >, c'est que ni l'une ni l'autre ne lui fiit jamais étrangère , et que , dans tout le cours de sa vie comme à cette époque, il fut presque éga- lement préoccupé de sa fortune et de son salut.

A la mort de Louis-le-Débonnaire , en 840 , Charles-le-Chauve prit tfincmar dans la même laveur : de 840 à 844 1 d vécut à la cour de ce piince comme son plus intime confident et son p)-incipal agent dans toutes les affaires ecclésias- tiques. Charles lui donna plusieurs abbayes. En 844? il assistait au concile de Verneuil. Le siège de Rheiras était vacant depuis neuf ans , par suite de la déposition de l'archevêque Ebboii , affaire compliquée et obscure , dans le détail de laquelle je n'entrerai point; le clergé demanda

102 COURS

qu'on pourvût enlhi à ce siège important, et, l'année suivante , en 845 , au concile de Beau- vais, Hincmar, âgé alors de og ans, fut élu ar- chevêque de Rheims.

De cette époque datent son activité et son influence dans l'Eglise Gallo-Frauque. Il a été archevêque de Rheims pendant trente-sept ans, de l'an 845 au 25 décembre 882. Dans ce long espace de temps, on trouve sa signature au bas des actes de trente-neuf conciles , sans parler de beaucoup d'autres petites assemblées ecclésiastiques, dont il n'est resté aucun mo- nument '. Dans la plupart de ces conciles, il

1 Hincmar assista :

En 844 au concile de Verneuil.

845

de Beauvais.

id.

de Meaux.

847

de Paris.

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de Paris.

85o

de Moret.

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de Soissons.

853

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de Kiersy.

858

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DHlSrOIRE MODEKNE. \0^

a présidé et dirigé les affaires. L'historien de l'é- glise de Rheims , Frodoard , qui avait à sa dispo- sition les archives de l'Eglise , mentionne spécia-

859

de Metz.

id.

deToul.

860

lieu incertain.

id.

(le ïoiil.

861

de Soissons.

862

de Sens.

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862

de Soissons.

id.

de Pistes (transféré ;

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865

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866

de Soissons.

867

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869

de Yerberie.

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de Metz.

id.

de Pistes.

870

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87.

de Douzy.

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de Senlis.

874

de Douzy

875

de Chiliens.

876

de Pontion

878

de Neustric.

id.

de Troyes.

881

de Fismcs.

104 COURS

lement quatre cent vingt- trois lettres de lui ' , et en indique presque à chaque page un grand nombre d'autres. Ces lettres sont adressées à des rois, reines, papes, archevêques, évêques, ab- bés, prêtres, ducs, comtes, etc. 11 était évidem- ment en correspondance habituelle et familière avec tous les hommes considérables du temps. Enfin , il nous reste de lui soixante-dix ouvrages, grands ou petits, religieux ou politiques, recueillis parle père Sirmond, en deux volumes in-folio, auxquels un autre jésuite , le père Cellot , a ajouté plus tard un troisième volume; et nous savons, avec certitude , que beaucoup d'autres écrits d'Hincmar ne sont pas venus jusqu'à nous.

Certes, Mes.sieurs, c'est une vie pleine et Jouissante. Pour la bien apprécier et en tirer de vives lumières sur l'histoire générale de ce temps, il faut classer un peu les faits qui font remplie , et considérer Hincmar sous trois points de vue principaux; i" au-dehors de l'Eglise Gallo- Franque et de son diocèse , dans ses rapports , soit avec le pouvoir civil national, les rois de France, soit avec le pouvoir ecclésiastique étran- ger, les papes. 2" Au dedans de l'Église Gallo-

I Histoire de L'église de Rheirns , c. 18 28; dans ma ( ollecliov des Mémoires relatifs à l'Histoire de France.

DHISTOIRE MODERNE. Io5

Franque et de son diocèse, daos son influence ecclésiastique et son administration épiscopale. Dans son activité scientifique et littéraire , comme théologien et écrivain. Tous les faits ini- portans et instructifs de la vie d'Hincmar se rattachent à l'un ou à l'autre de ces trois aspects. 1. Considéré dans ses relations avec le pou- voir civil national, Hincmar apparaît, durant sa vie entière, comme l'évêque de la cour de France, le directeur de ses rois. Je dis l'évêque de la cour, et à dessein. On le trouve, en effet, à la tête de tous les événemens de cour, de toutes les cérémonies officielles. Quatre courou- nemens, quatre sacres de rois et de reines ont eu lieu à cette époque , et c'est toujours Hincmar qui y préside. En 856, il couronne à Verberie Judith , fille de Charles-le-Chauve , qui épouse Edelwolf, roi des Anglo-Saxons. En 866, il sacre au concile de Soissons Herraentrude , femme de Charles-le-Chauve. En 869, au con- cile de Metz, il sacre roi de Lorraine Charles- le-Chauve lui-même. En 877 , il sacre Louis- le- Bègue roi de France. C'est toujours lui, en un mot, qui, dans toutes les grandes occa- sions , dans son diocèse ou hors de son diocèse , dans les assemblées ecclésiastiques ou civiles, re- présente l'Église au milieu de la cour , préside à l'alliance de la religion avec la royauté.

io6 COURS

Dans les circonstances plus graves que des céré- monies, dans la politique proprement dite, le trait remarquable de la vie d'Hincmar , c'est sa cons- tante fidélité à la ligne directe, aux descendans légitimes de Charlemagne ; problème difficile à résoudre de son temps , au milieu de toutes les vicissitudes du trône, de toutes les dissensions de la famille régnante. Soit airection , prin- cipe, prévoyance, ou habileté, la foi d'Hinc- mar ne s'est jamais égarée dans ce labyrinthe ; il s'est toujours tenu éloigné du parti que l'histoire a qualifié de rebelle, et les princes qui sont re- connus comme formant la série des vrais rois de France l'ont toujours compté parmi leurs dé- fenseurs. On le voit cependant très-habile en même temps à se maintenir eu bons termes avec leurs ennemis ou leurs rivaux. Il serait injuste de dire qu'Hincmar ait dans l'histoire la physio- nomie d'un intrigant; rien n'indique qu'il allât au-devant de l'intrigue , qu'il cherchât , à tout prix, les occasions d'agir, d'influer, de prévaloir ; mais tout prouve qu'au besoin il savait employer l'intrigue avec beaucoup d'activité et d'adresse, et qu'il excellait à acquérir ou à conserver l'influence partout l'intérêt de sa situation , dans l'État ou dans l'Église, lui en faisait une nécessité. Aussi fut-il , pendant la longue durée

D HISTOIRE MODERNE. IO7

de sa vie, en grand crédit auprès de tous les rois , de tous les pouvoirs contemporains. On le voit intervenir non-seulement dans les relations des princes avec l'Eglise, mais dans le gouverne- ment civil lui-même ; il est employé dans les mis- sions difficiles, consulté dans les questions déli- cates. Et non-seulement cette activité politiquese révèle dans son histoire, mais il en reste des mo- numens écrits. Nous avons de lui, soit sur le gouvernement en général , soit sur les évèiie- mens et les affaires auxquelles il prit part, cinq ouvrages qui abondent en renseignemens pré- cieux sur les idées et l'état politique de la France à cette époque. Ces ouvrages sont :

Un traité, en trente-trois chapitres , adressé à Charles le-Chauve et intitulé : De régis persond et de regio mirmterio ' ; ouvrage de morale plus que de politique, à en juger selon nos idées ac- tuelles, mais qui, au IX' siècle, était vraiment politique , car c'était au nom de la morale et en développant ses préceptes que les ecclésias- tiques influaient sur les gouvernemens. Dans le traité d'Hincmar, la morale est d'ailleurs mêlée à un grand nombre de conseils de prudence

Hincm. Op., t. 2, p. 184.

108 COURS

et d'habileté pratique, .nssez semblables à ceux qui, au XV' siècle, Faisaient toute la science po- litique , et dont le livre du Prince est le type.

Une lettre adressée à Louis-le-Bègue , après son couronnement, à la fin de l'année 877 , pour lui donner des avis sur le gouvernement de ses États, et qui se termine par ce paragraphe d'un bon sens remarquable :

J'adresse par lettre à Votre Domination ce que je lui dirais de vive voix si j'étais auprès d'elle. Quant aux af- faires proprement dites de l'Église et du royaume, je ne dois point donner à leur sujet un conseil précis sans le concours et l'avis général des grands; et je ne pourrais ni

n'oserais en décider à moi seul Si, en attendant, ce

dont Dieu nous préserve , il survenait quelque occasion de trouble, et qu'il plût à Votre Domination de m'en in- former, je m'efforcerai de vous aider de mes conseils et de mes services, selon mon savoir et mon pouvoir. '

Une lettre à l'empereur Cliarles-le-Grospour l'engagera veiller sur l'éducation des deux jeunes rois de France , Louis III et Carloman , et à leur donner de bons conseillers.

4" Une grande lettre adressée aux grands de la France occidentale qui avaient consulté Hinc-

' Hincm. Op., t. 2, p. 184.

d'histoire moderne. 109

mar sur le gouvernement du roi Carloman, et dans laquelle il leur transmet de longs extraits , peut-être une copie presque complète de l'ou- vrage d'Adalhard , de ordine palatii , est exposé le mode de gouvernement de Charlemagne, et dont je vous ai déjà entretenus. '

Enfin, des conseils sur le gouvernement de Carloman adressés aux évêques de son royaume , en 882, l'année même de la mortd'Hincmar, et écrits à Epernay , au moment oùil venait de fuir sa ville épiscopale assiégée par les Normands; tant les affaires des Etats au gouvernement desquels il avait concouru continuaient de le préoccuper.

Et ne croyez pas, Messieurs, que ce besoin d'importance politique , cette popularité de cour dont Hincmar jouit constamment, coû- tassent rien à l'indépendance , disons plus , à l'orgueil de l'évêque. Il ne lut point, vous venez de le voir , du nombre de ces prélats insoleus et tracassiers qui, sous Louis-le- Débonnaire et Charles-le-Chauve , se complurent à humilier de- vant eux la royauté ; mais il professait , en thèse générale , les principes sur lesquels leurs préten-

j Leçon 20% t. 2, p. y.85 288. 28. T. m. HisT. MOD., 183g.

1 lO COURS

lions éiaicnl (ondées; et, pins d'une fois, il opposa , aux volontés du pouvoir temporel, un langage tout pareil au leur. On lit dans son traité sur le divorce de Lolhaire et de Teutberge, (juerelle dont je vous ai déjà patlé :

Quelques ?ages disent que ce prince, étant roi, n'est soumis aux lois ni aux jugemens de personne, si ce n'est de Dieu seul... qui l'a fait roi ,... et que de même qu'il ne doit point, quoi qu'il fa>se, être excommunié par ses évoques, de même il ne peut être jugé pard'autres évêques,

car Dieu seul a droit de lui commander Un tel langage

n'est point d'un chrétien catholique; il est plein de blas- phème et de l'esprit du démon L'autorité des apôtres

dit que les rois doivent être soumis à ceux qu'elle institue au nom du Seigneur, et qui veillent sur leur âme, afin que cette tâche ne leur soit pas un sujet de douleur. Le bien- heureux pape Gélase écrit à l'empereur Anastase : « Il y a » deux pouvoirs principaux par qui est gouverné ce monde, » l'autorité pontificale et la dignité royale ; et l'autorité des » pontifes est d'autant plus grande qu'ils doivent compte

» au Seigneur de l'âme des rois eux-mêmes » Quand

on dit que le roi n'est soumis aux lois ni aux jugemens de personne, si ce n'est de Dieu seul, on dit vrai s'il est roi en effet comme l'indique son nom. Il est dit roi parce qu'il régit, gouverne; s'il se gouverne lui-même selon la volonté de Dieu, s'il dirige les bons dans la voie droite, et corrige les méchans pour les ramener de la mauvaise voie dans la bonne, alors il est roi et n'est soumis au ju- gement de personne, si ce n'est de Dieu seul; car les

u'histoirk MoDcr.M-:. iii

lois sont instituées, non contre les justes, mais contre les injustes;.... mais s'il est adultère, homicifle, inique, ra- visseur, alors il doii être jugé, en secret ou en public, par les évêques qui sont les trônes de Dieu. '

Jamais , à coup sûr , les maximes de la souve- raineté ecclésiastique n'ont élé plus formellement étakes.

En lait, la vie d'Hincmar est pleine d'actes de résistance atix souverains mêmes qti'il servait avec le plus de zèle , et son langage avec eux était de la fierté la plus inflexible. Je n'en citerai qu'un exemple. En 88 1, sous le règne de Louis III, une lutte s'était élevée entre ce prince et le con- cile de Fismes, sur l'élection d'un évêque de Beauvais; le Roi avait protégé et soutenait obs tinément un clerc nommé Odacre, que le con- cile jugeait indigne. Hincmar écrit à Louis :

Quant à ce que vous nous avez mandé que vous ne fe- riez rien autre que ce que vous avez déjà fait, sachez que, si vous ne le faites point, Dieu fera lui-même ce qui lui plaira. L'empereur Louis ( le Débonnaire ) n'a pas vécu autant d'années que son père Charles; le roi Charles (le Chauve), votre aïeul, n'a pas vécu autant d'années que

' Hiticm. Of)p., de Divort. Lot h. et Tealb., t. i , p. ôgS. -695.

U2 COURS

son père; votre père à vous ( Louis-Ie-Bègue ) n'a pas vécu autant d'années que son père; et tout en vivant au milieu de celte pompe votre aïeul et votre père ont vécu à Compiègne, jetez les yeux repose votre père ; et, si vous ne le savez pas , demandez est mort et re- pose votre aïeul; et que votre cœur ne s'enfle point de- vant la face de celui qui est mort pour vous et pour nous tous, et qui ensuite est ressuscité des morts, et qui main- tenant ne meurt plus. Et soyez certain que vous mourrex, vous ne savez quel jour ni à quelle heure ; vous avez donc besoin, comme nous tous, d'être toujours prêt à l'appel

du Seigneur Vous passerez bientôt; mais la sainte

Eglise avec ses chefs, sous le Christ, son chef souverain, et selon sa promesse, demeurera éternellement. '

Je pourrais multiplier ces citations : ies écrits d'Hincmar, comme toute sa vie, prouvent à chaque pas que , sans les pousser jusqu'à la révolte et à l'envahissement du gouvernement civil, il professait, sur les rapports des deux pouvoirs, toutes les maximes qui , depuis la mort de Char- lemagne, s'étaient développées dans l'église Gallo- Franque, et qu'il savait , au besoin, s'en prévaloir pour résister.

Quant à ses relations avec un autre pouvoir , avec le souverain étranger de l'Eglise, le Pape,

fliiicm. 0/;/;.,t.2, p. 199.

d'histoire moderne. I 1 5

elles sont plus difficiles à déterminer , aussi bien que les idées qu'il professait à ce sujet ; il y règne beaucoup de contradiction et d'incertitude. Sou- vent Hlncmar paraît en grande faveur à Rome : Léon IV, en lui envoyant le paUiwn , lui donne le droit que, dit-il, on n'a presque jamais donné à d'autres archevêques , de le porter tous les jours. Adrien II , Jean VIII, se conduisent par ses conseils , et lui accordent tout ce qu'il leur demande. Dans la gi-ande lutte de Nicolas \" con- tre le roi Lothaire, à l'occasion de Teutberge et de Waldrade , Hincmar prit le parti de la cour de Rome , soutint la même cause , et en reçut beau- coup de marques d'estime et de bienveillance. Dans d'autres circonstances , au contraire , on le voit non-seulement eu opposition, maisenlutte avec elle, et il en est très-mal traité. Je vous ai déjà parlé de l'échec qu'il subit dans l'affaire de Ro thade, évêque de Soissons \ Voici une autre af- faire où Nicolas I" ne lui fut pas plus favora- ble. Le prédécesseur d'Hincmar sur le siège de Rheims , Ebbon , avait institué un certain nom- bre de prêtres ou de diacres , entre autres un nommé Wulfad ; on soutint que cette institu-

Leçon 27% t. 5, p. 89-91,

1 l4 COURS

tion n'était point canonique , qu'Ebbon , n'ayant pas été légitime archevêque de Rbeims , n'avait pas eu le droit de conférer les ordres , et qu'on devait les retirer à ces prétendus clers. La ques- tion fut portée, en 853, au concile de Soissons , et après une assez longue et curieuse instruc- tion , soit par la prépondérance d'Hincmar , soit vraiment de l'avis du concile, les prêtres et les diacres institués par Ebbon furent déposés. Us recoururent à Rome; et en 866, Nicolas I" ordonna la révision de l'affaire; un nouveau con- cile eut lieu à Soissons ; et le pape adressa aux évêques réunis une longue lettre la conduite d'Hincmar, dans celui de 853, était rudement censurée :

Là, dit-ii, on \ tu Je uiétropolitain, tantôt déposer , tantôt ressaisir ses droits; tantôt se soumettre au concile, tantôt le présider; tour à tour accusé, accusateur ou juge, régler toutes choses selon sa propre fantaisie, en changeant sans cesse de rôle , ( t revêtir ainsi les apparences d'un certain animal qui n'est pas toujours d'une seule et même couleur'.

Contre de tels reproches , et contre l'influence de Charles-le-Cbauve lui-même qui , cette fois,

» Labbe, Concil. t. 8, col. 834.

D HISTOIRE MODKRNE. Il5

se montra iavorable à ses adversaires, l'asceudanL d'Hincniar dans i'Eglise Gailo Franque échoua ; les clercs déposés furent rétablis dans leur raui^ canouique ; et malgré les ménagemens que le pape leur recommanda de conserver envers Hincmar dans leur victoire , la défaite fut pour lui éclatante.

La même lutte, avec le même résultat, se re- nouvela dans dautres occasions dont il serait trop long de xons entretenir. On y voit Nico- las I" tantôt ménager, tantôt reprendre sévère- ment Hincmar; et celui-ci de son côté, dans sa correspondance avec le Pape , paraît singulière- ment embarrassé et flottant dans ses maximes et son langage. Tantôt il reconnaît et proclame lui-même, en termes magniilques, la souverai- neté du Pape ; tantôt il défend les droits des métropolitains, des évèques, et semble même essayer de poser les bases d'u:.e église nationale indépendante; puis il abandonne presque aussitôt ce qu'il a fait entrevoir à ce sujet , comme s'il crai gnait qu'on ne l'accusât de maximes et d'inten- tions que pourtant il ne peut s'empêcher, que peut être même, il est bien aise de laisser percer. Ses lettres au Pape, insérées parFrodoard dans son Histoire de l'égUsp de R/ieinis, décèlent à chaque mot cette incertitude, soit d'idées, soit de volontés.

Il6 COURS

A tout prendre , et eu ayant égard à la prodi- gieuse différence des esprits et des temps , il y a, dans la situation et la conduite d'Hincmar , soit envers le pouvoir civil , soit envers la papauté , quelque aualogie avec la situation et la conduite de Bossuet , dans des questions à peu près sem- bablea , au XVIP siècle. Ce n'est pas que ces deux grands évêques aient entre eux, comme écrivains, la moindre ressemblance; le talent d'écrire, le génie de l'expression , l'éclat de l'imagination et du style , manquent absolument à Hincmar ; et à ne considérer que ses ouvrages, l'idée ne viendrait ])as de faire entre Bossuet et lui aucun rapproche- ment. Mais quand on regarde au fond des choses, l'analogie devient réelle, et ces deux hommes s'expliquent et s'éclairent l'un par l'autre. A tra- vers toutes les incerlitudes , toutes les vicissi- tudes de sou langage, on reconnaît dans Hinc- mar un esprit ferme , hardi , un logicien puissant qui, lorsqu'il a une fois conçu un principe, un système, en démêle très -bien les conséquen- ces , et dans la liberté de sa pensée , les suit sans hésiter jusqu'à leur terme. Mais c'était en même temps un homme de beaucoup de sens, d'une grande intelligence pratique , qui voyait fpiels obstacles les circonstances extérieures opposaient à ses idées, et ne se laissait point

d' m STO 1 RE M OD K r.N E . 1 1 7

abuser, par rentraînement de la logique, sur la possibilité ou la convenance de leur applica- tion. Écrivail-il? il posait et déduisait les maxi- mes générales, sans hésitation, avec cette hau- teur de la pensée qui se complait dans son fier et libre développement. Avait-il à agir? aucun fait, aucun détail delà situation réelle, ne lui échappait; il comprenait tout ce qui devait in- fluer sur la conduite, tout ce qu'exigeait le succès; il mesurait sagement le possible et ne tentait rien de plus. De l'embarras qui paraît quelquefois dans ses idées et ses paroles; tantôt, c'est le lo- gicien , tantôt l'homme d'affaires qui domine; il flotte sans cesse, pour ainsi dire , entre la rigou- reuse fermeté de sa pensée et l'impartialité pra- tique de sa raison.

Au milieu d'une société et de circonstances fort différentes , autant il en arrivait à Bossuet. Ce génie si haut , ce raisonneur simple et fou- droyant, qui perçait d'un coup-d'œil jusqu'aux dernières conséquences d'un principe, et les sai- sissait comme une massue pour les faire tomber d'un seul coup sur la tête de ses adversaires , s'est montré plus d'une fois , dans la prati- que, incertain, temporiseur, éloigné de toute rigueur rationnelle, enclin aux ménagemens, aux moyens ternies. Était-ce [)ure faiblesse d'âme,

H8 COURS

complaisance, Inisser aller ? quelquelois pciit- êlre, mais, à coup sur, pas toujours. Une autre cause amenait ce contraste. Quand l'esprit de Bos- snet était libre et seul en firësence de ses idée?. , quel que iùt le système dont il s'occupât, qu'il s'agît du pouvoir pontilical ou d'une église na- tionale, de rautorilé ou de l'examen, et fju'il voulut attaquer ou détendre, il s'embarquait hardiment, comme dit M. Turgot , sur la foi d'une idée, et voguait à pleines voiles aussi loin qu'elle le vcmlait conduire : mais lorsqu'il fallait agir, lorsqu'il était ap[)elé à régler en fait les rapports des divers pouvoirs, des droits di- vers, alors, toutes les considérations, toutes les difficultés de (ait se présentaient à lui; il voyait ce que comportaient son temps, l'état de la so- ciété, des esprits; la clairvoyance et l'impartia- lité de son bon sens réprimaient la hardiesse de sa per.sée; et une prudence, des ménagemens, qui ressemblaient à une complaisance servile, prenaient la place de cette dialectique intraitable, de cette éloquence impérieuse qui le caractéri- saient naguère. C'est un difficile problème que d'allier la hauleur et la conséquence rationnelle du philosophe, avec la flexibilité d'esprit et le bon sens du praticien. Hincmar et Bossnet ne l'ont point résolu ; mais ils ont su se placer tour

DHISTt)lKE MODliRISK. Iig

à tour dans les deux points de vue; ils se sont montrés capables, sinon de concilier, du moins de jouer les deux rôles; et c'est précisément lour supériorité qui fait ressortir ce qui leur manque.

Vous me pardonnerez , Messieurs , de m'êlre un peu arrêté sur ce rapprochement qui res- semble à une dipression; mais pour être juste envers les grands hommes , il faut les bien com- prendre; et pour le comprendre, il faut tourner long-temps aulour d'eux, car ils ont mille faces diverses à nous montrer.

II. Dans l'intérieur de son diocèse, dans l'ad- ministration ecclésiastique proprement dite , Hincmar n'avait point de telles difficultés à sur- monter ; il était seul et maîtie; il pouvait, pres- que toujours du moins, régler les faits selon ses idées; il gouvernait despoiiquement, t.yrannique- nient même quelquefois, mais le plus souveiit avec sagesse , dans l'intérêt véritable des clercs et des fidèles placés sous son pouvoir. On a des monumens écrits de son gouvernement , c'est-à- dire des capitulaires, adressés à ses prêtres, comme les rois adressaient les leurs à leurs comtes , missi dominici , ou autres agens. Les capitulaires qui nous restent d'Hincmar sont de quatre époques différentes. Les premiers,

1 20 COURS

adressés en 852 aux clercs de son diocèse, après une assemblée de ces mêmes clercs, tenue à Rheims sous sa présidence , contiennent quarante- trois articles dont dix-sept en forme de préceptes sur la conduite des prêtres , et vingt-six en forme d'interrogation et d'enquête sur le même sujet. Les seconds, en trois articles, sont de SSj ; les troisièmes, en cinq articles, de 874; les qua- trièmes, en treize articles, de 877.' Ces capitu- laires sont en général très-sensés ; ils ont pour objet soit de recommander aux clercs la régula- rité des moeurs, la science, une administration douce et légale, soit d'empêcher les vexations des archidiacres, placés entre les simples prêtres et l'évêque , et qui opprimaient souvent leurs subor- donnés, soit enfin de protéger le diocèse contre les invasions des magistrats civils , les désordres et le pillage des laïques, etc. Ils attestent un gou- vernement actif, prévoyant , habile , et occupé du bien moral et matériel de ses administrés.

III. Jusqu'ici, Messieurs, c'estl'homme de gou- vernement, spirituel ou temporel, l'évêque et le conseiller des rois, que j'ai essayé de vous faire connaître dans Hincmar. Il nous reste à le con-

1 Hincm. Opp.^ l. 1, p. 7io-74''

D HISTOIRE MODERNE. 12 1

sidérer comme théologien , dans son activité in- tellectuelle ; et c'est ici, pour nous, aujourd'hui du moins et dans la question qui nous occupe , le point de vue le plus important.

La théologie chrétienne subit à cette époque , c'est-à-dire dans le cours du IX* siècle , une ré- volution en général méconnue. Du VP au VIIl° siècle, elle avait sommeillé, comme la pensée humaine toute entière. On ne voit dans cet in- tervalle aucune grande* question rehgieuse dé- battue ; il y a des évêques , des prêtres , des moi- nes, point de théologiens. C'est sous Charlemagne que les débats théologiques recommencent; on rencontre alors , vous vous le rappelez , les discus- sions sur le culte des images , la natuie de Jésus- Christ, la procession de Saint-Esprit ; et l'activité intellectuelle, une fois rentrée dans cette route, ne cessa plus d'y avancer. Mais elle ne tarda pas à changer de caractère. Créée dans les cinq premiers siècles par les pères grecs et romains , la théologie chrétienne avait reçu, même en la combattant , l'empreinte de cette civilisation antique au sein de laquelle elle était née. Le sys- tème de dogmes , mis au jour et coordonné par St. Basile, St. Athanase, St. Jérôme, St. Hilaire, St. Augustin, etc., différait essentiellement de tous les systèmes Stoïciens, Platoniciens, Péri-

122 COUP. S

pateticicns. Néoplatoniciens, elc. et pourtant il V tenait; c'était aussi une philosophie , une doc- trine dont les décisions de l'Ef^Hse n'étaient pas Tunique source, l'autorité de l'Eglise l'unique ap- pui. Lorsqu'aprèsun sommeil de plus de centcin- (juante ans, le mouvement théologique recom- mença en Occident, les Pères des ])remiers siè- cles , spécialement saint Augustin, y furent ("onsidérés comme des autorités irréfragables , ( oinme les maîtres de la foi. Ils furent pour les f héologiens qui recommençaient à se former, ce <iiravaienlété pour eux-mêmes les apôtres et les jivres saints. Mais i'état de la société, civile et religieuse, était complètement changé; et les théologiens nouveaux , en adoptant les premiers 5 ères pour maîtres, étaient dans fimpossibilité (le les reproduire, de les imiter même. 11 y a un abîme entre la théologie îles cinq premiers siècles, née au sein de la société romaine, et ia théologie du moyen âge, née au sein de l'E- ghse chrétienne, et qui a vraiment commencé au IX* siècle. Je n'ai garde de prétendre traiter ici la question importante et si nouvelle de leur différence et de ses causes; je ne 'puis que lindiquej'en passant et dans un sujet particulier. Deux soites de questions religieuses reparais- sant à celte ép(jque : i' des questions purement

1) IHSrOmF MOTÎERXE. 13,)

chrétiennes, d'est- à -il ire (|ui api^ai-liennent. .sp('- cialement au christianisrne, et ne se rencontrent pas nécessaii'einent dans toules lea philosophirs religienses, parce qu'elles ne se rattachent pas, ou ne se rattachent que de fort loin, à la nature lénérale de riiomme; telles sont les questions relatives à la nature de Jésus- Christ, à la Tri- nité, à la transsuhstanliation . etc. Des ques- tions générales, qu'on rencontre dans toutes les religions , dans toules les philosophies, parce qu'elles naissent du fond même de hi nature hu- maine, comme la question de l'origine du bien et du mal, celle de l'expiation , celle du libre arbitre et delà prédestination , etc.

Je n'ai rien à dire des premières : elle.; appar- tiennent à la théologie chrétienne pure ; les se- condes sont du domaine général de la penséei Je choisirai, parmi celles-ci, la question du libre arbitre et de la prédestination dont je vous ai déjà entretenus, qui se releva au IX' siècle, et dont Hincmar et tous les grands esprits de celte époque furent long-temps et puissamment préoc- cu[)és.

Kappeiez-vous un peu exactement, je vous prie, l'état nous avons laissé cette question au conunencement du Vl siècle, après la lutte de sailli Augustin et de ses disciples contre Pé-

1 24 COURS

lage et ses successeurs. Deux grandes hérésies se sont déployées sous nos yeux ; Celle des Pé- laglens et des Sémi-Pélagiens qui font au libre arbitre, à la volonté de l'homme, la principale part dans sa vie morale , et restreignent beaucoup Faction de Dieu sur l'âme humaine, tout en s'ef- forcant de la conserver. Celle des Prédestina- tiens qui annullent , ou à peu près , la liberté humaine, et attribuent , à l'action directe de la divinité , la vie et la destinée morale de l'homme. Nous avons vu les Prédestinatiens se prétendant seuls disciples fidèles de St. Augustin , et tirant de ses ouvrages leurs principes. Nous avons vu St. Augustin les désavouant, refusant d'abolir la liberté humaine , et l'Eglise , à son exemple , se plaçant , avec plus de bon sens que de consé- quence philosophique, entreles deux partis, con- damnant d'une part les Prédestinatiens , de l'autre les Pélagiens ou Sémi-Pélagiens, et sou- tenant à la fois, sans les concilier , la liberté de l'homme et l'action toute puissante de la grâce divine sur son ame. C'est à ce point que nous avons laissé le débat '.

Quand il recommença au IX*" siècle , les

1 Leçon 5' , t. 1 , p. 17 5-2 16.

D HISTOIRE MODER^'E. 1 V.'J

esprits étaient bien changés; les Pères des pre- miers siècles^ St. Augustin entre antres , avaient considéré toutes les questions, spécialement celle-ci, sous un triple aspect : comme philoso- phes, et en examinant les choses en elles-mêmes ; 2" Comme chefs de l'Eglise , et chargés de la gouverner ; 5" comme docteurs de la foi , et appelés à maintenir l'orthodoxie , c'est-à-dire à mettre la solution de toutes les questions en harmonie avec les principes essentiels du chris- tianisme. J'ai essayé de montrer comment la réu- nion de ces divers caractères devait exercer et avait en effet exercé, sur la querelle élevée par Pe- lage, la plus grande influence. AulX"" siècle, rien de semblable n'était plus; les esprits n'avaientplus tant de liberté ni de grandeur; nul n'était plus , commeSt. Augustin, philosophe, chef de l'Eglise, et docteur de la foi ; les théologiens surtout étaient devenus tout-à-fait étrangers au point de vue philosophique. Leur doctrine reposait exclu- sivement sur les textes des Pères qui les avaient précédés, et s'appliquait uniquement à déduire les conséquences des règles de croyance déjà po- sées. A partir de l'époque nous sonmies arri- vés , c'est le caractère essentiel de l'esprit théo- logique de ne jamais examiner les choses en elles- mêmes , et de juger de toutes les idées par leur

28. T, UT. HIST. TffOD., 182Q. 10

126 COURS

seul rapport avec certains principes déterminés. Les théologiens ont joué à cet égard, dans l'Eu- rope moderne, le même rôle que les jurisconsultes dans le monde romain. Les jurisconsultes ro- mains n'examinaient point ce que nous appe- lons les principes généraux du droit , le droit na- turel ; ils avaient pour point de départ certains axiomes, certains précédeus légaux ; et leur ha- bileté consistait à en démêler subtilement les conséquences, pour les appliquer aux cas parti- culiers à mesure qu'ils se présentaient. Aussi les jurisconsultes romains furent-ils des dialecticiens d'une finesse et d'une rigueur admirables , jamais des philosophes. Les théologiens du moyen âge ont été dans la même situation , se sont adonnés au même travail , et sont parvenus aux mêmes mérites , c'est-à-dire à la rigueur et à la subtilité logique , en tombant dans les mêmes défauts , c'esl-à-dire dans l'absence de toute étude des faits en eux-mêmes, de tout sentiment de la réalité.

Or , dans la question du libre arbitre et de la grâce en particulier, saint Augustin avait posé tous les principes. Ses doctrines étaient le point de départ obligatoire dont personne n'eût osé convenir qu'il s'écartait. Quelque opinion qu'on voulût soutenir, la liberté humaine ou la prédes- tination, ce n'était qu'en raisonnant sur les textes

n HISTOIRE MODERNE. 127

de saint Augustin, en les prenant pour règle, qu'on était admis à détendre son système. Le débat en un mot était une affaire de logique : il n'était plus question de philosophie. Ce fut sous ce drapeau et à ces conditions que se rengagea la querelle. Voici comment et à quelle occasion. Un moine, saxon d'origine, appelé Gottschalk , vivait dans l'abbaye de Fulde , sous la discipline de l'abbé Raban , que je vous ai déjà nommé , plus tard archevêque de Mayence , et l'un des théologiens les plus célèbres du temps. Gotts- chalk, par des causes qu'on ignore, ne voulut plus rester moine dans cette abbaye, et par- vint à faire annuUer son engagement monastique. Raban le prit à ce sujet en grande malveillance. Gottschalk quitta l'abbaye de Fulde, et se re- tira en France dans celle d'Orbais, située au dio- cèse deSoissons, par conséquent sous la juridic- tion d'Hincmar comme métropolitain . Vers l'an 847, Gottschalk, ou ne sait à quelle occasion, alla en pèlerinage à Rome. En revenant , il s'ar- rêta dans une vallée du Piémont, chez un comte du lieu , nommé Eberhard. 11 eut , soit avec le comte Eberhard, soit avec Nothing, évêqiie de Vérone , qui s'y trouvait également , de longues conversations théologiques, et soutint que bons et mauvais, élus et réprouvés, étaient égale-

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ment, et de tout temps, prédestinés, par la toute- puissance et la toute -prescience divine , à leur sort aclucl et futur. L'évêque de Vérone, cho- qué de cette opinion, soit qu'elle lui fut nou- velle, ou depuis long -temps contraire, la dé- nonça à Raban devenu archevêque de Mayence , et l'engagea à la combattre. Raban, déjà pré- venu contre Gottschalk, écrivit au comte Ebe- rhard qu'il avait chez lui un hérétique. Gotts- chalk, accusé, partit sur-le-champ pour aller se défendre. On le voit à Mayence, en 843, et il adresse à Raban la justification de sa conduite. Mais elle fut condamnée dans le concile qui se réunit à Mayence , la même année , et par ordre du concile, Raban écrivit à Hincmar ;

Que votre ilileclioii sache qu'un certain muine vaga- bond, nommé Gottschalk, qui se dit ordonné prêtre dans votre diocèse, est venu d'Italie à Mayence , semant de nou- velles superstitions et une opinion funeste touchant la pré- destination de Dieu, et induisant les peuples en erreur; car il dit qu'il y a prédestination de Dieu ù l'égard des bons comme à l'égard des médians, et que, dans ce monde, il y a certains hommes que la prédestination de Dieu contraint de marcher à la mort, et qui ne peuvent se corriger de l'erreur et du péché, comme si Dieu, dès le commence- ment, les avait faits incorrigibles.... Ayant naguères en- tendu de sa propre bouche celte opinion, dans un concile

D HISTOIRE MODEUNE. 1 2()

teuu ùMayence, et l'ayant trouvé incorrigible, de l'aveu et par l'ordre de notre très-pieux roi Louis, nous avons dé- cidé, après l'avoircondamné ainsi que sa pernicieuse doc- trine , de "vous le renvoyer, afin que vous le reteniez dans votre diocèse d'où il est sorti irrégulièrement, et que vous ne lui permettiez pas d'enseigner plus long-temps l'erreur et de séduire le peuple chrétien ; à ce que j'ai entendu dire, il a déjà séduit beaucoup de gens, et les a rendus moins dévoués à l'œuvre de leur salut, car ils disent : a Que me » servira de travailler au service de Dieu ? Si je suis pré- » destiné à la mort , je n'y échapperai jamais; et si je suis » prédestiné à la vie , quand même j'agirais mal , j'irai sans » nul doute au repos éternel. »

Hincmar était au fond peu théologien ; l'es- prit de gouvernement , l'habileté pratique , do- minaient en lui, et il n'avait pas fait des Pères une étude très-attentive. Lorsque la lettre de Raban lui parvint , il jugea Gottschalk , et ses opinions, selon l'instinct du bon sens , beaucoup plus que d'après une science théologlqae, vaste et profonde. Il était d'ailleurs hautain et despote ; Gottschalk agitait les fidèles et résistait à ses su- périeurs. Hincmar le fit aussitôt ( en 849 ) con- damner par un concile tenu à Riersy-sur-Oise , et se flattant de le dompter par la force , il donna ordre qu'il fût fustigé publiquement , et sommé de se rétracter et de jeter au feu ses écrits. Mais l'arrogance du despotisme ne pressent jamais

i3o coufcs

l'obslmatioii de la conscience ; Gotlschalk résista à tout et fut enfermé dans les prisons du mo- nastère de Hautvilliers, on le traita avec une extrême rigueur.

Bientôt l'affaire fit du bruit; Hincmar n'é- tait pas bien instruit de l'esprit des théolo- giens, ses contemporains , ni de l'empire qu'une argumentation, tirée de saint Augustin, pou- vait exercer sur eux. Soit pitié pour Gotts- chalk, si barbarement traité, soit plutôt par l'asceudant de l'esprit théologique , une vive clameur s'éleva contre la conduite de l'arche- vêque de Rheims. Des hommes très - influeus dans l'église Gallo-Franque , Prudence, évêque de Troyes , Loup , abbé de Ferrières , Ra- tramne, moine de Corbie et plusieurs autres, l'attaquèrent presque à la fois. Ils ne prirent pas positivement parti pour Goltscbalk , mais ils s'élevèrent contre le traitement qu'il avait subi, protestèrent contre le sens qu'on voulait donner à ses paroles, et soutinrent la doctrine de la prédestination , en essayant d'en retrancher ce qui semblait contraire à la justice divine.

Hincmar ne s'était pas attendu à un tel orage. Il écrivit à Raban , qui l'avait attiré sur sa tête , pour l'engager à défendre ce qu'ils avaient pensé et fait en commun. Raban , intimidé, n'écrivit

d'histoire moderne. 1^1

point, et laissa Hincmar seul en butte au péril. Cherchant de tous côtés des champions , Tar- chevêque de Rheims s'adressa d'abord à un prêtre de Metz, nommé Amalaire, qui, à sa de- mande, écrivit eu eillet contre Gottschalk un ouvrage , aujourd'hui perdu. Un homme de beaucoup d'esprit et de science , Jean Scot , dont je vous parlerai bientôt avec détail , était alors en grand crédit à la cour de Charles-le-Chauve. Hincmar l'engagea à écrire contre la prédesti- nation, et Jean y consentit volontiers; mais Jean était un philosophe, un esprit libre; i! fit la part de la liberté humaine bien plus large qu'aucun autre, mêla dans sa défense une foule d'opinions mal sonnantes dans le monde théologique, et compromit Hincmar au lieu de le servir. L'ex- plosion fut bien plus vive contre lui que contre rarcbevêque de Rheims ; les écrits se multi- plièrent ; les théologiens Iriomphans relevèrent, dans l'ouvrage de Jean Scot, cent hérésies. L'E- ghsedeLyon surtout, sous son archevêque Rémi, prit à cette guerre une part très - active. Une lutte sourde subsistait toujours entre le midi et le nord de la Gaule. Le midi de la Gaule avait conservé bien plus de traces de la civilisation romaine ; le nord était beaucoup plus Germain. L'archevêque de Lyon était le prélat le plus

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considérable de la Gaule méridionale , de même que rarcbevêque de Rheims le plus considérable de la Gaule du nord. La rivalité des sièges se joignit à l'opposition des doctrines. Compromis par ses écrivains, Hincmar, pour se défendre, eut de nouveau recours aux armes de l'autorité. Un concile, tenu à Riersy en 853 , rédigea, en quatre articles les opinions qu'il déclara ortho- doxes en cette matière , et Gottschalk s'y trouvait une seconde fois condamné. Mais l'archevêque de Lyon pouvait aussi convoquer des conciles et y faire i^édiger des articles. 11 en convoqua un en effet à Valence, en 855, et les articles, de Kiersy y furent condamnés à leur tour. Hinc- mar invoqua de nouveau le secours de la science et du raisonnement ; mais cette fois il résolut de ne s'en fier à personne , et il écrivit lui-même , en 857 et 869 , sur la prédestination , deux ouvrages , dont l'un est perdu ; le second , qui nous reste , est adressé à Charles-le-Chauve , et divisé en quarante-quatre chapitres, y compris six chapitres d'épilogue. Toute la controverse y est longuement reproduite, avec un grand ap- pareil d'érudition théologique ; mais au fond , l'esprit théologique n'y domine pas ; il y règne plus de bon sens dans les idées générales que de siibtilité dansi'ar<ïumentation; et comme théolo-

d'histoire moderne. i55

gieiis proprement dits , les adversaires d'Hinc- mar avaieat sur lui l'avantage.

Aussi SCS ouvrages ne terminèrent-ils point la querelle; elle finit par aller à Rome, comme toutes les grandes questions du temps. Il est dif- ficile d'affirmer que Nicolas I" ait pris un parti positif, ni qu'il ait déclaré que l'une ou l'autre des deux opinions était la doctrine de l'Eglise. Cependant on voit clairement qu'il penchait pour les idées de Gottschalk, et pour les canons du concile de Valence , confirmés , en 859 , par le concile de Langres. Sa correspondance et sa conduite , dans cette affaire , sont peu favorables à Hincmar.

La lutte se prolongea ainsi , en s'attiédissant , jusqu'à la mort de Gottschalk , survenue le 3o octobre 868 ou 869. Peu auparavant, quand ils le virent fort malade , les moines d'Hautvilliers , il était toujours en prison , consultèrent Hincmar sur ce qu'ils avaient à faire à son égard. L'inflexible évêque répondit qu'il fallait abso- lument qu'il se rétractât; sinon qu'ils eussent k lui refiiser la confession et les sacremens. Non moins inflexible que son persécuteur, Gottschalk refiisa de nouveau de se rétracter, et mourut sous le poids de ces rigueurs. Hincmar ne lui

25. T. ni. HIST. MOD., 1829. II

1 64 COURS

survécut que trois ans. Il mourut à son tour le 2 1 décembre 882, chassé de sa ville épiscopale par une incursion de Normands , et écrivant encore à Epernay il s'était réfugié.

Je m'arrête , Messieurs , il eu est temps ; une seule observation terminera le récit de cette granile controverse. Vous y voyez apparaître les trois élémens, les Irois esprits , pour ainsi dire, dont la co-existence et laiutteont fait long- temps l'histoire intellectuelle de l'Europe moderne : 1" l'esprit logique qui dominait chez les théolo- giens de profession , uniquement appliqués à ar- gumenter , à déduire les conséquences de prin- cipes qu'ils ne mettaient jamais en question ; 2" l'esprit politique, propre en général aux chefs de l'église , chargés surtout de la gouverner , et beaucoup plus occupés du point de vue pratique que du point de vue logique, des affaires que des questions; enfin l'esprit philosophique vivant dans quelques libres penseurs, qui essayaient en- core de considérer les choses en elles-mêmes , et de chercher la vérité, indépendamment soit d'un but pratique , soit d'un principe déterminé. L'es- prit théologique, l'esprit politique et l'esprit phi- losophique ont été en présence et aux prises dans cette affaire; Hincmar y représente les politiques, Gottschalk les théologiens , Jean Scot les philo-

d'histoire moderne. i55

îsophes Je n'ai guères fait que vous nommer celm-ci ; je vous en entretiendrai spécialement dans notr€ prochaine réunion.

COURS d'histoire MODî^rNE. iSy

VINGT-NEUVIÈME LEÇON.

Objet de la leçon. De l'esprit philosophique au IX' siècle. Jeon-Ie-Scot ou Éiigène. Sa patrie. Date de sa naissance. Tradition sur son voyage en Grèce. Il s'établit en France, à la cour de Charles-le-Chauve. De l'école du Palais sous Charles-Ie-Chauve. On y étudie la philosophie ancienne. Faveur de Jean Éri- géne. Sa science. Des rapports du Christianisme avec le Néoplatonisme d'Alexandrie. Leur lutte. Tentatives d'amalgame. Histoire et prétendus ou- vrages de Denys l'aréopagite. Différences fondamen- tales des deux doctrines : dans le point de départ et la méthode; sur le fond des questions. Ces mêmes différences se retrouvent entre Jean Érigène et les théo- logiens chrétiens du IX* siècle. Examen de ses ou- vrages; 1° de prœdestinaiione ; de dlmsione naturat. -— Sa renommée et sa mort. Résumé.

Messieurs,

J'ai rappelé samedi dernier la distinction des deux élémens fondamentaux auxquels on peut rapporter le développement intellectuel de

29. T. III. HIST. MOD., 1829. 12

1 58 COURS

l'Europe moderne : le christianisme d'une part et la littérature ancienne de l'autre , la théolo- gie chrétienne et la philosophie payenne, la polémique religieuse et l'érudition classique. Déjà à la fin du VIII'' siècle , au moment de la renais- sance intellectuelle de la Gaule-Franque , sous Charlemagne, nous avons reconnu, dans l'homme que nous avons considéré comme la plus fidèle image de l'état des esprits à cette époque , dans Alcuin, la présence de ces deux élémens. A mesure que leur influence s'est développée , ils se sont distingués , séparés ; vers le milieu du IX' siècle , deux hommes nous ont apparu comme les représentans , l'un de l'élément théo- logique, l'autre de l'élément philosophique. Je vous ai nommé Hincmar et Jean Érigène; je vous ai fait assister , dans l'histoire d'Hincmar , à la vie théologique de son temps : essayons de reconnaître aujourd'hui si quelque vie philoso- phique lui correspondait; c'est de l'histoire de Jean Erigène que nous l'apprendrons.

11 règne parmi les érudits beaucoup d'incer- titude sur la date de sa naissance et sur sa patrie. L'incertitude sur sa patrie me paraît mal fondée. Son double nom l'indique clairement. Jean Eri- gène, Jean-le-Scot , c'est Jean l'Irlandais. L'Ir- lande s'appelait anciennement Erin, et son peuple

d'histoire moderne. iScj

était de la même race que la population des hautes montagnes d'Ecosse, les Scots. Le nom Erigèîie désigne donc la patrie de Jean , et celui de Scot sa race, sa nation. Toutes les petites dif- ficultés, toutes les laborieuses conjectures des érudits, tombent devant ce simple fait.

Quant à la date de la naissance de Jean , elle est plus difficile à déterminer , et je n'entrerai point à ce sujet dans une discussion minutieuse et sans résultat. Tout ce qu'on peut affirmer , c'est qu'il naquit dans les premières années du IX' siècle, de l'an 800 à l'an 81 5. On ignore se passa son enfance , il fit ses premières études. Sa science cependant , d'accord avec les probabilités naturelles , donne lieu de croire que ce fut en Irlande. De tous les pays de l'Occident , l'Irlande fut assez long-temps , vous le savez , ce- lui où les lettres se maintinrent et prospérèrent au milieu du bouleversement général de l'Europe.

Une tradition qu'on trouve répandue de bonne heure attribue à Jean -le -Scot un voyage en Orient, en Grèce en particulier; et on lit, dans un manuscrit déposée la bibliothèque d'Oxford^ une phrase de lui qui semble l'indiquer :

Je n'ai laissé, dit-il, sans le visiter aucun lieu, aucun temple, les philosophes eussent coutume décomposer

l4o COURS

et de déposer leurs ouvrages secrets; et parmi les savaoj à qui j'ai pu supposer quelque connaissance des écrits phi- losophiques, il n'y en a pas un que je n'aie questionné.'. »

11 n'indique, vous le voyez, aucun lieu, aucune époque; cependant ses paroles semblent se rap- porter à un pays les anciens philosophes ont vécu et travaillé. Aucun autre monument ne four- nit du reste sur ce voyage aucune lumière ; et la science de Jean-le-Scot en fait de littérature grecque ne me paraît pas une preuve concluante. Quoi qu'il en soit, vers le milieu du IX* siè- cle, c'est en France, à la cour de Charles-le- Chauve , qu'on le voit établi pour y passer sa vie. On a aussi beaucoup disputé sur la date de son arrivée ; on a voulu la reculer jusque vers l'an 870, l'erreur me paraît évidente ; plusieurs documens indiquent que Jean était lié avec .saint Prudence avant que celui-ci fûtévêque deTroye.^; or saint Prudence devint évéque en 847 •' c'est donc probablement de 840 à 847 que Jean-le- Scot passa en France, attiré peut-être par une invitation formelle de Charles-le-Cbauve.

L'histoire donne, Messieurs, de ce prince et de

' Wood, hist. et antiquité univers. Oxon. in-l'o!. iQ'pk- i,p. i5.

d'histoire moderne. i4i

sa conr, une assez fausse idée ; non certes sous le point de vue politique; tout ce qu'elle dit de la faiblesse de son gouvernement et du délabre- ment de la France est pleinement fondé; mais sous le point de vue intellectuel , il avait beau- coup plus d'activité et de liberté d'esprit , beau- coup plus de goût pour les lettres qu'on nelesup- pose communément. L'école du palais, si floris- sante sous Charlemagne et par les leçons d' A I- cuin, était fort déchue sous Louis-le-Débonnaire. Louis avait été beaucoup plus occupé de l'Egiise que de la science , et de la réforme religieuse des monastères que du progrès des études : aussi est- il à peine question de l'école du palais sous son règne; preuve assurée de sa décadence, car tel n'était pas alors l'état social qu'elle pût sub- sister par elle-même et sans une puissante pro- tection. Charles-le-Chauve la releva; il y appela des savans étrangers, surtout des Irlandais et des Anglo-Saxons ; il les traita avec une faveur marquée ; il avait du goût pour leurs travaux , pour leurs entretiens et vivait familièrement avec eux. Aussi l'école du palais reprit-elle un tel éclat que les contemporains en furent frappés comme d'une nouveauté. Au dire de Herric , moine de Saint Germain-l'Auxerrois , et de Wandalbert, moine de Prum , au diocèse de Trêves , la proi-

I42 COURS

périlé des études y devint telle que la Grèce au- rait envié le sort de la France el que la France n'avait rien à envier à l'antiquité. La part de l'emphase monastique est grande sans doute dans cette phrase; mais quelle qu'elle soit, le public du temps fut si frappé de cette renaissance des lettres à la cour de Charles-le-Chauve , qu'au lieu de dire L'école du palais^ sckola palatii, on disait le palais de l'école , palatuim scholœ.

Quelle était donc , Messieurs , dans cette école si florissante , la direction des esprits ? de quelles études s'y occupait-on préférahlement? On peut , je crois , affirmer que la littérature et la philosophie ancienne y tenaient une grande place. Les preuves abondent et paraissent irré- cusables.

Les premières se puisent dans les travaux de Jean Erigène lui-même, chefde l'école du palais, et qui y donnait des leçons. Ces travaux ont en général pour objet, comme vous le verrez tout- à-l'heure, la philosophie ancienne. Non-seule- ment les ouvrages originaux que Jean a laissés émanent de cette source ; non-seulement il a traduit plusieurs traités sortis de l'école néopla- tonicienne d'Alexandrie ; mais il paraît certain qu'il existe en manuscrit dans plusieurs biblio- thèques , notamment dans celle d'Oxford , des

d'histoire M0D1ÎR^E. i4^

commentaires de lui sur quelques ouvrages d' A- ristote; et dès le XII' siècle, au moment même la philosophie péripatéticienne reprenait en Occident un empire despotique , Roger Bacon vantait Jean-le Scot comme un interprète très- fîdèle et très-clairvoyant d'Aristote , et lui attri- buait le mérite d'avoir conservé purs et authen- tiques quelques-uns de ses écrits.

On dit aussi que Jean s'était occupé des ou- vrages de Platon ; et il a porté en quelques mots, sur ces deux maîtres de l'antiquité , un jugement trop précis , trop ferme , pour qu'on ne soit pas tenté d'en conclure qu'il les connaissait autrement que par les écrits de quelques disciples, ou par de vagues traditions. 11 appelle Platon : « le plus grand des philosophes du monde , » et Aristote : « le scrutateur le plus subtil , entre les Grecs , de la diversité des choses naturelles. ' »

On ne peut douter qu'il ne sût bien le grec , puisqu'il a traduit les traités attribués à Denys l'aréopagite , et donné lui-même un titre grec à son principal ouvrage. 11 y a même lieu de croire qu'il savait l'hébreu, science bien plus rare de son temps; car, en citant un verset de la

1 Jo/i. Erig. De divisione naturœ. L. i , c. 33, c. i6.

ï44 COURS

Genèe, il corrige la version de la Vulgate, et au lieu de dire, comme saint Jérôme : Teira autemerat invisibilis et incomposita^ il dit : 2 erra erat inanis et i-acua ; traduclion bien plus exacte et plus voisine de Toriginal \

Enfin, à Jean-le-Scot succéda, comme mo- dérateur de l'école du palais jusqu'à la mort de Louis-le-Bègue , un lettré célèbre de son temps, nommé Mannon , qui fit , comme lui , de la phi- losophie ancienne, sa principale élude. Plusieurs contemporains vantent les doctes leçons qu'il donnait à ce sujet; et il existe de lui, assure-t- on, dans quelques bibliothèques de Hollande, des commentaires sur les traités des lois et de la républicjue de Platon, ainsi que sur la morale d' A- ristote.

Quand toutes ces indications nous manque- raient ou ne mériteraient pas confiance , quand nous n'aurions, sur l'étude que fit Jean-le-Scot des philosophes grecs , aucune assertion directe et positive , le langage de ses contemporains nous révélerait clairement la direction et le ca- ractère de ses travaux. Je vous ai dit quelle ru- meur excita, parmi les théologiens, son traité

1 De divis. nat. L. 2, c.

d'histoirk modkrne. 145

sur la prédestination , écrit à la demande d'Hinc- mar, et contre Gotlschalk. Voici en quels lennes l'attaqua aussitôt Florus , prêtre de l'Eglise de Lyon :

Au nom de N. S. J.-C. commence !e livre de Florus contre les inepties et les erreurs d'un certain présomptueux, nommé Jean, sur la prédeslination et la prescience divine, et la vraie liberté de la volonté humaine.

A nous, c'est-à-dire à l'Église de Lyon, sont parvenus les écrits d'un certain homme, vain et bavard, qui, disputant sur la prescience et la prédeslination divine , à l'aide de rai- sonnemens purement humains et, comme il s'en glorifie lui- même, philosophiques, a osé, sans en rendre nulle raison, sans alléguer aucune autorité des écritures ou des Saints- Pères, affirmer certaines choses comme si elles devaient être reçues et adoptées sur sa seule et présomptueu.fe assertion. Avec l'aide de Dieu , les lecteurs fidèles, et exer- cés dans la doctrine sacrée, jugent et repoussent aisément ces écrits pleins de vanité, de mensonge et d'erreur, qui offensent la foi et la divine vérité, et sont même pour eux un objet de mépiis et de risée. Cependant, à ce que nous avons entendu dire, ce même homme est en admiration auprès de beaucoup de gens, comme érudit et versé dans la science des écoles ; Soit en parlant, soit en écrivant, il jette les uns dans le doute, entraîne les autres dans son erreur, comme s'il disait quelque chose de magnifique; et par la vaine et pernicieuse abondancede scsparoîes, s'em- pare tellement de ses auditeurs et de ses admirateursqu'ils ne se soumettent plus humblement aux divines écritures, ni à l'autorité des Pères, et aiment mieux suivre ses rê-

l46 COURS

veries fantastiques. Nous avons donc jugé nécessaire, par zèle de charité et à cause de ce que nous devons à notre cité et à notre ordre, de répondre à son insolence, etc. , etc ' .

Vous le voyez; le caractère des écrits et des idées de Jean-le-Scot est clairement empreint dans l'accusation portée ici contre lui : c'est pour des raisonnemens purement Immains et^ selon ses propres paroles , philosophiques , c'est comme érudit et versé dans la science des écoles qu'il est dénoncé. Ce fut en effet comme philosophe qu'il fut condamné ; en 855, le concile de Valence décréta :

Nous écartons absolument des pieuses oreilles des fidè- les, soit comme inutiles, soit même comme nuisibles et contraires à la vérité, les quatre articles [Capitula] adop- tés avec peu de prévoyance par le concile de nos frères''; et les dix-neuf autres capitula ^ très-sottement rédigés en syllogismes, ne brille, quoiqu'on les vante à ce sujet ,

' Veterum auctorum qui IX sœculo de prœdestinatione et et gratiâ scripserunt opéra et fragmenta et publiés par le président Mauguin ; 2 vol. in-4. , T. i, p. 585; Paris, i65o.

' Le concile de Riersy.

' Ce sont les dix-neufs chapitres du traité de la Prédes- tination de Jean Scot.

d'histoire moderne. 1/47

aucune habileté dans les lettres séculières, et l'on trouve bien plutôt une invention du diable que quelque argument pour la foi. Par l'autorité de l'Espril-Saint, nous les inter- disons partout, et nous pensons qu'il faut châtier ceux qui introduisent des nouveautés, pour n'avoirpàs à les frapper plus rudement '.

Quelques années après , en 869 , le concile de Langues renouvela contre Jean-le-Scot , et en le nommant expressément , la même condamnation .

Accusateurs et juges , les simples clercs et les assemblées de l'Église sont donc unanimes dans leur jugement sur Jean et le caractère de ses ou- vrages.

Ecoutons-le parler lui-même ; il se caractérise et se peint comme l'ont peint ses ennemis.

Son traité sur la prédestination débute ainsi :

Comme tout moyen d'atteindre à une pieuse et parfaite doctrine, en recherchant avec ardeur et découvrant sûre- ment la raison de toutes choses, réside dans cette science et cette discipline que les Grecs appellent philosophie, nous croyons nécessaire de parler en peu de mots de ses divisions et classiflcations. « On croit, et on enseigne, « comme dit St. Augustin, que la philosophie, c'est-à-dire « l'amour delà sagesse, n'est point autre que la religion ;

Concile de Valence, en 855, can. 4'

148 COURS

« et ce qui le prouve, c'est que nous ne recevons pa» eo « cooimun les sacremens avec ceux dont nous n'approu- « vons pas la doctrine. » Qu'est-ce donc que traiter de la philosophie, î^inon exposer les règles de la vraie religion par laquelle on cherche rationnellement, et on adore hnua- hleuient Dieu , cause première et souveraine de toutes choses ? Delà suit que la vraie philosophie est la vraie reli- gion, et réciproquement que la vraie religion est la vraie philosophie '.

N'est-ce pas évidemment le langage d'un homme , philosophe bien plus que théologien , qui prend dans la philosophie son point de dé- part , et s'efforce delà confondre, de la concilier du moins avec la religion, soit parce qu'en effet il les coDside re comme une seule et même science, soit parce qu'il a besoin du bouclier de la reli- gion contre les attaques dont il est l'objet?

Ailleurs, dans son ouvrage sur la division de la nature :

II faut suivre en toutes choses l'autorité de la sainte Ecriture, car la vérité y est renfermée comme dans un se- cret asile; mais il ne faut pas croire que, pour faire pé- nétrer en nous la nature divine, la sainte Écriture se serve toujours des mots et des signes propres et précis; elle use

^ Dedivinâ prœdestinatione, c. i. , rec. de. Maug. t. 1, p. m.

d'hISTOIIXR MODIÎRNE. 1 49

ée similitudes, de termes détourné» et figurés, condescend ù notre faiblesse, et élève , par un enseignement simple , nos esprits encore grossiers et enfantins'.

Qui ne Reconnaît un efïbrt , bien souvent tenté , pour échapper à la rigueur des textes ou des dogmes , et pour introduire , dans l'étude de la religion , quelque liberté d'esprit sous le voile de l'explication et de l'allégorie ?

On n'en saurait douter : avant même de re- garder au fond des idées de Jean-le-Scot , à n'en jugerque par les traditions qui nous restent sur «es travaux , par le langage de l'Église et de se* ennemis , et le sien propre , le caractère philoso- phique éclate dans la vie et l'esprit de cet bonime ; il diffère essentiellement des théolo- giens; c'est à l'antiquité qu'il se rattache; c'est de la science antique qu'il entretient ses contem- porains.

Ce caractère ne lui fut point du reste , au- près de Charles-le-Cliauve , une cause de dé- faveur. Tout atteste , au contraire , que Char- les assistait scîuvent à ses leçons , y prenait un vif intérêt, et le consultait sur toutes les af- faires, toutes les difficultés inlellectuelles, pour

' De nat. divis. L. i , c. 66.

1 5o COURS

ainsi dire , qui s'élevaient dans son royaume. Une anecdote qu'on lit dans un manuscrit de Guillaume deMalmesbury, chroniqueur du XIIP siècle , vous montrera jusqu'à quel ^oint était poussée la familiarité du roi et du philosophe :

Jean, dit-il, était assis à table, en face du Roi, de l'autre côté de la table. Les mets ayant disparu, et comme les cou- pes circulaient , Charles, le front gai, et après quelques autres plaisanteries, voyant Jean faire quelque chose qui choquait la politesse gauloise, le tança doucement en lui disant : « Quelle distance y a-t-il entre un sot et un scot? » [Quicl distat inter sottum et scotum ? ) <i Rien que la table, » répondit Jean, renvoyant l'injure à son auteur*.

Ne sont-ce pas les libertés d'un commensal bel esprit qui se croit tout permis parce qu'il amuse et plaît ?

Ce fut, je suis bien tenté de le croire, cette faveur de Jean -le -Scot auprès de Charles- le-Chauve , qui donna à Hincmar l'idée de le faire intervenir dans sa querelle avec Gottschalk, en l'engageant à écrire pour lui. HHincmar , je vous l'ai fait remarquer, était plus politique que

' Guill. de Malinesbury , dans son livre inédit : De pon- tificibus, L. 5.

d'histoire moderne. i5i

tbéologien , plus préoccupé de gouverner que de raisonner, et du succès que de la vérité. Il se voyait dans une situation difficile ; la plupart des théologiens de la Gaule-Franque s'élevaient contre lui ; Raban , le célèbre Raban , après l'a- voir compromis, refusait de le soutenir. Il s'a- dressa à Jean-le-Scot , voulant sans doute profiter à la fois de sa faveur et de sa science , et se flattant de trouver en lui un défenseur habile et accré- dité.

Mais Hincmar ne savait pas quel allié il appe- lait à son secours, et quelle lutte il allait renga- ger. Pour faire bien comprendre le tour que prit alors la question et le rôle qu'y joua Jean- le - Scot , je suis obligé de remonter un peu haut.

Le christianisme , pour s'établir en fait , avait eu à vaincre toutes sortes d'ennemis, les gou- vernemens, les peuples, les prêtres et païens, le pouvoir civil comme le pouvoir religieux, les lois comme les moeurs. Mais , dans l'ordre intellec- tuel, le néoplatonisme alexandrin avait été son seul adversaire. Rationnellement parlant, c'était entre les néoplatoniciens d'Alexandrie et les chrétiens que la question s'était posée. Dès le second siècle, il se fit, entre les deux doc- trines , entre les deux écoles rivales , quelques

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tentatives de conciliation ou plutôt d'amal- game. Saint Clément d'Alexandrie , ( mort en 220), Origène, (de i85 à 254 ) -, sont de* disciples de la philosophie alexandrine , des néoplatoniciens devenus chrétiens , et qui essaient d'accommoder leurs doctrines phi- losophiques aux croyances chrétiennes qui se développent et prennent la consistance d'un sys- tème. Dans le cours des IIl' et IV" siècles , ces tentatives se renouvelèrent plus d'une fois ; mais c'est ait milieu du V" qu'elles devinrent plus pressantes . La victoire alors appartenait com - plètement au christianisme ; le néoplatonisme alexandrin, abandonné des princes et des peu- ples, décrié , persécuté, n'avait d'autre ressource que d'aller se perdre dans le sein de son ennemi, en conservant de lui-même tout ce qu'il en pourrait faire accepter. Ou voit alors en effet la plupart des philosophes de cette école, devenus , ou près de devenir chrétiens , mêler leurs anciennes opinions à leur foi nouvelle, eu s'efforçaut de les mettre d'accord. A cette épo- que appartiennent , par exemple , je dialogue d'^néc de Gaza, disciple d'Hiérocîès, intitulé : T/ièophraste, ou de l'immortalité des âmes et de la ré- aurrection des corps ^ et celui de Zacharie le scho- lastique intitulé : Ammonius^ ou de la construction

d'histoire moderne. ibô

du monde, contre les philosophes; écrits dont le dessein est évidemment de l'aire pénétrer dans la théologie de saint Atlianase , de saint Jérôme, de saint Augustin , les idées et les formes de la philosophieexpirante qui pouvaient s'y accommo- der. 11 y eut alors, à coup sûr, beaucoup plus d'ou- vrages de ce genre qu il ne nous en est resté ; la preuve, c'est qu'on en fabriquait pour les attri- buer à d'anciens philosophes, dans l'espoir de leur donner ainsi plus d'autorité. C'est au milieu du V* siècle qu'on voit paraître, sous le nom deDe- nys l'aréopagite, plusieurs traités empreints du même caractère que ceux que je viens de rap- peler. Denys l'aréopagite était un des noms les plus illustres dans les traditions chrétiennes, une des plus glorieuses conquêtes du christianisme naissant. C'est dans le XVIP chapitre des Actes des Apôtres qu'il est, pour la première fois, ques- tion de lui. Ce chapitre est si remarquable , Mes- sieurs, et porte en lui-même, indépendamment de tout témoignage extériem-, de tels caractères d'authenticité, que je vous demande la permis- sion d'en lire textuellement les principaux pas- sages : nulle part la prédication du christianisme au milieu de l'ancienne société n'est peinte avec autant de vérité et d'éclat ; le chroniqueur sacré raconte le séjour de St. Paul à Athènes : 29. T. ni. HisT. M^D., 1829. i5

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Pendant que St. Paul..^ attendait à Athènes, son esprit se sentait ému et comme ix'rité en lui-même, en voyant que cette ville était attachée à l'idoh'itrie; il parlait... tous les jours en la place avec ceux qui s'y rencontraient. Il y eut aussi quelques philosophes épicuriens et stoïciens qui conférèrent avec lui; et les uns disaient : « Qu'est-ce que veut dire ce discoureur?» et les autres Il semhle qu'il prêche de nouveaux Dieux. » Ce qu'ils disaient à cause qu'il leur annonçait Jésus et la résurrection.

Enfin, ils le prirent et le menèrent à l'Aréopage, en lui disant : « Pourrions-nous savoir de vous quelle est cette nouvelle doctrine que vous publiez? car, vous nous dites de certaines choses dont nous n'avons point encore ouï parler. Nous voudrions donc bien savoir ce que c'est. » Or, tous les Athéniens et tous les étrangers qui demeuraient à Athènes ne passaient tout leur temps qu'à dire et à en- tendre quelque chose de nouveau.

Paul, étant donc au milieu de l'Aréopage, leur dit : « Seigneurs Athéniens, il me semble qu'en toutes choses vous êtes religieux jusqu'à l'excès; car ayant regardé, en passant, les statues de vos dieux, j'ai trouvé même un autel sur lequel il est écrit : Au Dieu Inconnu. C'est donc ce Dieu, que vous adorez sans le connaître , que je vous annonce. Dieu qui a fait le monde et tout ce qui est dans

le monde n'habite point dans les temples bâtis par les

hommes. Il n'est point honoré par les ouvrages de la main des hommes, comme s'il avait besoin de ses créatures, lui qui donne à tous la vie , la respiration et toutes choses. Il a fait naître d'un seul toute la race des hommes; et il leur a donné pour demeure toute l'étendue de la terre , ayant marque l'ordre des saisons et les bornes de l'habita-

D HISTOIRE MODERNE. 1 Oj

tion de chaque peuple, afin qu'ils cherchassent Dieu, et qu'ils tâchassent de le trouver comme avec la main et ù tâtons, quoiqu'il ne soit pas loin de chacun de nous ; car c'est en lui que nous avons la vie, le naouvement et l'être ; et comme quelques-uns de vos poètes ont dit, nous sommes même les enfans et la race de Dieu. Puis donc que nous sommes les enfans et la race de Dieu, nous ne devons pas croire que la divinité soit semblable à de l'or, à de l'argent ou à de la pierre , dont l'art et l'industrie des hommes a fait des figures. Mais Dieu, étant en colère contre ces temps d'ignorance, fait maintenant annoncer à tous les hommes, et en tous lieux, qu'ils fassent pénitence, parce qu'il a arrêté un jour auquel il doit juger le monde , selon la justice, par celui qu'il a destiné à en être le juge, dont lia donné à tous les hommes une preuve certaine, en le ressuscitant d'entre les morts. »

Mais lorsqu'ils entendirent parler de la résurrection des morts, quelques-uns s'en moquèrent, et les autres dirent : « Nous vous entendrons une autre fois sur ce point. » Ainsi Paul sortit de l'assemblée.

Quelques-uns néanmoins se joignirent à lui et embras- sèrent la foij entre lesquels fut Denjs, sénateur de l'Aréo- page.... '

Un tel néophyte devait , à coup sûr , être cher à la société nouvelle : aussi