qr ITt "1 ' ' 'F! ta 1 ■ •■»• SKIS HtfH " 1 >"-■' ■ "'.:*.' iiïw "J^~-LJ |M| r . i • ■ **>><«.•'; Si ^-çâëS us»; . r*h£$s y^fZÇg' m m\ m sr«^ ftëfo»* s&» tîvS* SE»' Sffia* -■■. i > •■ ï : - Mfc» ^B • >\. ' V^ ^S. PO 1H If Ht SMf Cl Digitized by the Internet Archive in 2010 with funding from Universityof Ottawa http://www.archive.org/details/contesdecharlesnOOnodi CONTES l)K CHARLES > 01) IKK [M PRIMÉ PAR PLOM FRÈRES, 36, Il l' F. DF, \ A tir. I II Ml 11 -■ COMKS CHARLES NODIER TRILBY. Il SONG1 l)'OR. — IIAI'TISTl MONTAUBAN. IV ni m \ m ÎS. — I.A COMBI Dl I.'hOMME MORT. — INÈS 1)1 LAS SIERRAS — SHARKA. — LA MM MM Dl LA I HANOI I I I I — IV l I l.l Mil Dl IV SOEI l: Il v I RI* EAUX FORTES PAR TONY JOHANNOT PARIS PUBLIE PAR l III I /l nu ru m i m i '• ri ni i mi v kiis IS I I. TRILBY. i.n'y a personne parmi unis, nu s chers amis, (|ni n'ait entendu parler des a de i hulé el des elfs ou lutins familiers de l'Ki osse , et qui ne sac lie qu'il 5 a pen de maisons rustiques dans ces i onti êes i|tii ne comptent un follet parmi leurs hôtes. C'est d'ailleurs un démon plus malicieux que méchant et plus espiègle que malicieux, quelquefois bizarre el m ni m. souvent doux el serviable, qui .1 toutes les bonm s quali- tés el ions 1rs défautsd'un cufanl mal éli vé. 11 fréquente rarement lad :un di sgrands el les fermes opulentes qui réunissent un grand nombre de serviteurs: une destination pins modeste li'' sa vie mystérieuse nia cabane du pâtre lu bûcheron, là. mille luis plus*joyeux que les brillants parasites de la fortune, il se joue à contrarier les vieilles femmes qui médisent de lui dans leurs veillées, ou à troubler de rêves incompréhensibles, mais gracieux, le sommeil des jeunes filles. Il se plat) particulièrement dans les étables, et il aime à traire pendant la nuii les vaches et les chèvres du hameau, afin de jouir de la douée surprise des bergères matinales, quand elles arrivent des le point du jour, el ne peuvent comprendre par quelle merveille les jattes rang> ordre re- gorgent de si bonne heure d'un lait écumeux el appétissant : ou bien il caracole sur les chevaux qui hennissent de joie, roule dans ses doigts les longs anneaux de leurs crins Douants, lustre leur croupe polie, ou lave d'une eau pure 1 imme le cristal leurs jambes fines et nerveuses. Pendant l'hiver, il préfère à loul les environs de Pâtre domestique et les pans couverts de sine de la cheminée, ou il fait son habi- tation dans les lentes de la muraille , a côté de la Cellule liai mon;eu-e du grillon, (".oui- 2 CONTES CHOISIS. bien de fois n'a-t-on pas vu Trilby, le joli lutin de la chaumière de Dougal, sautiller sur le rebord des pierres calcinées avec son petit tartan de feu et son plaid ondoyant couleur de fumée, en essayant de saisir au passage les étincelles qui jaillissoient des tisons et qui montaient en gerbe brillante au-dessus du foyer! Trilby étoit le plus jeune , le plus galant , le plus mignon des follets. Vous auriez parcouru l'Ecosse en- tière, depuis l'embouchure du Solway jusqu'au détroit de Pentland, sans en trouver un seul qui pût lui disputer l'avantage de l'esprit et de la gentillesse. On ne racontoit de lui que des choses aimables ou des caprices ingénieux. Les châtelaines d'Argail et de Lennox en étoient si éprises, que plusieurs d'entre elles se mouraient du regret de ne pas posséder dans leurs palais le lutin qui avoil enchanté leurs songes ; et le vieux làirdde Lutha aurait sacrifié, pour pouvoir l'offrir à sa noble épouse, jusqu'au clay- more rouillé d'Archibald, ornement gothique de sa salle d'armes; mais Trilby sesou- cioit pendu claymore d'Archibald, et des palais et des châtelaines. 11 n'eût pas aban- donné la chaumière de Dougal pour l'empire du inonde , car il étoit amoureux de la brune Jeaunie , l'agaçante batelière du lac Beau , et il profitoil de temps en temps de l'absence du pêcheur pour raconter à Jeaunie les sentiments qu'elle lui avoit inspirés. Quand Jeannie , de retour du lac , avoit vu s'égarer au loin , s'enfoncer dans une anse profonde, se cacher derrière un cap avancé, pâlir dans les brumes de l'eau et du ciel la lumière errante du bateau voyageur qui portoit son mari et les espérances d'une pêche heureuse, elle regardoit encore du seuil de la maison , puis rentrait en soupi- rant, attisoit les charbons à demi blanchis par la cendre , et faisoit pirouetter son fuseau de cytise en fredonnant le cantique de saint Dunstan , ou la ballade du revenant d'A- berfoïl ; et dès que ses paupières, appesanties par le sommeil , commençoienl à voiler ses yeux fatigués, Trilby, qu'enhardissoit l'assoupissement de sa bien-aimée, sauloit légèrement de son trou , boudissoit avec une joie d'enfant dans les flammes , en faisant sauter autour de lui un nuage de paillettes de feu, se rapprochoit plus timide de la fileuse endormie, et quelquefois, rassuré par le souffle égal qui s'exhaloit de ses lè- vres à intervalles mesurés, s'avançoit, reculoit, revenoit encore, s'élançoit jusqu'à ses genoux en les effleurant comme un papillon de nuit du battement muet de ses ailes invisibles, alloit caresser sa joue, se rouler dans les boucles de ses cheveux, se sus- pendre, sans y peser , aux anneaux d'or de ses oreilles , ou se reposer sur son sein en murmurant d'une voix plus douce que le soupir de l'air à peine ému quand il meurt sur une feuille de tremble : « Jeannie, ma belle Jeaunie, écoute un moment l'amant » qui t'aime et qui pleure de t'aimer , parce que lu ne réponds pas h sa tendresse. » Prends pitié de Trilby, du pauvre Trilby. Je suis le follet de la chaumière. C'est •> moi , Jeannie, ma belle Jeannie , qui soigne le mouton que lu chéris, et qui donne » h sa laine un poli qui le dispute à la soie et à l'argent. C'est moi qui supporte le » poids de tes rames pour l'épargner à tes bras , et qui repousse au loin l'onde qu'elles » ont à peine touchée. C'est moi qui soutiens ta barque lorsqu'elle se penche sous TRILBY. » l'effort du veut, et qui In fais cingler contre la marée comme sur une pente facile. » Les poissons bleus «lu lac Eong el du lac Beau, ceax qui tonl jouir aux rayons du » soleil sous les eaux liasses de la rade 1rs saphirs de leur dus éblouissant , l 'csl moi qui » les ai apportés des mers lointaines du Japon, pour réjouir les yeux de la premi » fille que tu mettras au monde, el que tu verras s'élancer a demi de tes liras en sui- » vaut leurs mouvements agiles et les reflets variés de leurs écailles brillantes. Les » (leurs que tu t'étonnes de trouver le matin sur ton passage dans la plus triste saison » de l'année , c'est moi qui \ais les dérober pour toi à des campagnes en< hantées 3onl n tu ne soupçoi s pas l'existence, el où j'habiterais, si je l'avois voulu, de riantes » demeures, sur des lits de mousse veloutée que la neige ne couvre jamais , ou dans » le calice embaumé d'une rose qui ne se flétril que pour faire place à des roses plus «belles. Quand tu respires une touffe de thym enlevée au rocher, et que m . « tout-à-coup tes lèvres surpi ises d'un mouvement subit . comme l'essor d'une abeille » qui s'envole, c'esl un baiser (pie je te ravis en passant, les songes qui le plaisent » le mieux, Ceux dans lesquels lu vois mi enfant qui le caresse avec tant d'amour , i' moi seul je te les envoie , et je suis l'enfant dont tes lèvres presseul les lèvres en- » flammées dans ces doux prestiges de la nuit. Oli ! réalise le bonheur de nos rêves ! » Jeannie, ma belle Jeannie, enchantement délicieux de mes pensées, objel de souci ii et d'espérance, de trouble et de ravissement, prends pitié du pauvre Trilby, aime » un peu le follet de la chaumière ! > Jeannie aimoit les jeux du follet , et ses flatteries caressantes, el les rêves innocem- ment voluptueux qu'il lui apportoil dans le sommeil. Long-temps elle avoit pris plaisir à cette illusion sans en faire confidence à Dougal, el cependant la physionomie si douce el la voix si plaintive de l'esprit du foyer se relraroieni souvent à sa peu dans cet espace indécis entre le repos et le l'éveil où le cœur se rappelle malgré lui les impressions qu'il s'est efforcé d'éviter peqdant le jonr. Il lui semblait voir l'rilbv se glisser dans les replis de ses rideaux , ou l'entendre gémir cl pleurer sur son oreiller. Quelquefois même, elle avoil cru sentir le pressentent d'une main agitée, l'ardeur d'une bouche brûlante. Elle se plaignit enfin à Dougal de l'opiniâtreté du démon qui l'aimoit ei qui n'étoit pas inconnu au pêcheur lui-même . < ar i e rusé rival avoit cent lois enchaîné son hameçon ou lié les mailles de son Gl< t aux herbes insidieuses du lac, Dougal l'avait vu au-devant de son bateau, sous l'apparence d'un poison ■ norme , séduire d'une indolence trompeuse l'air nie de s,i pêche nocturne, et puis plonger . disparaître ', effleurer le lac sous la forme d'une mouche on d'une phalèn rdre sur le rivage -^fc PHopi C lover dans les moissons profondes de la luzerne. • ainsi que trilbv égarait Dougal, et prolongeoil long-temps son abs Pendant que Jeannie! assise à l'angle du foyer, racontoil à son mari les séductions du follet malicieux, qu'Oïl se représente la COlèie de l'rilbv . el son inquiétude, et ses terreurs! Les lisons laiieoieut des llaumies blair lies qui daiisoienl sur eux s.uis les i CONTES CHOISIS. toucher ; les charbons étinceloieht de petites aigrettes pétillantes , le farfadet se rouloit dans une cendre enflammée et la faisoit voler autour de lui en tourbillons ardents. — « Voilà qui est bien , dit le pêcheur. J'ai passé ce soir le vieux Ronald, le moine » centenaire de Balva , qui lit couramment dans les livres d'église , et qui n'a pas par- » donné aux lutins d'Argail les dégâts qu'ils ont faits l'an dernier dans son presbytère. » Il n'y a que lui qui puisse nous débarrasser de cet ensorcelé de Trilby , et le relc- » guer jusque dans les rochers d'Inisfaïl, d'où nous viennent ces méchants esprits. » Le jour n'étoit pas arrivé que l'ermite fut appelé à la chaumière de Dougal. Il passa tout le temps que le soleil éclaira l'horizon en méditations et en prières, baisant les re- liques des saints, et feuilletant le Rituel et la Clavicule. Puis, quand les heures delà nuit furent tout à fait descendues , et que les follets égarés dans l'espace rentrèrent en possession de leur demeure solitaire, il vint se mettre à genoux devant l'àtre embrasé, v jeta quelques frondes de houx bénit , qui brûlèrent en craquetant, épia d'une oreille attentive le chant mélancolique du grillon qui pressentait la perte de son ami, et re- connut Trilby à ses soupirs. Jeanine venoit d'entrer. Alors le vieux moine se releva, et prononçant trois fois le nom de Trilby d'une voix redoutable : « Je t'adjure , lui dit-il , par le pouvoir que j'ai reçu des sacrements , de » sortir de la chaumière de Dougal le pêcheur , quand j'aurai chanté pour la troisième » fois les saintes litanies de la Vierge. Comme tu n'avois jamais donné lieu, Trilby, à » une plainte sérieuse , et que tu étois même connu en Argail pour un esprit sans mé- » chancetô ; comme je sais d'ailleurs par les livres secrets de Salomon , dont l'intelli- » gence est en particulier réservée à notre monastère de Balva , que tu appartiens h » une race mystérieuse dont la destinée à venir n'est pas irréparablement fixée , et que » le secret de ton salut ou de ta damnation est encore caché dans la pensée du Sei- ii gneur, je m'abstiens de prononcer sur toi une peine plus sévère. Mais qu'il tesou- » vienne , Trilby , que je t'adjure , au nom du pouvoir que les sacrements m'ont donné , » de sortir de la chaumière de Dougal le pêcheur , quand j'aurai chanté pour la troi- « sième fois les saintes litanies de la Vierge! » Et le vieux moine chanta pour la troisième fois, accompagné des répons de Dou- gal et de Jeannie , dont le cœur commençoit à palpiter d'une émotion pénible. Elle n'étoit pas sans regret d'avoir révélé à son mari les timides amours du lutin, et l'exil de l'hôte accoutumé du foyer lui faisoit comprendre qu'elle lui étoit plus attachée qu'elle ne l'avoit cru jusqu'alors. Le \ieux moine prononçant de nouveau par trois fois le nom de Trilby : — « Je » t'adjure, lui dit-il, de sortir de la chaumière de Dougal le pêcheur, et afin que tu » ne te flattes pas de pouvoir éluder le sens de mes paroles, car ce n'est pas d'aujour- » d'hui qui' je comtois votre malice, je te signifie que cette sentence est irrévocable » à jamais... — » Hélas ! dit tout bas Jeannie. TRILBY. 9 — » A moins, continua le vieux moine, que Jeannie ne te permette d'y revenir. Jeannie redoubla d'attention. — «Et que Dougal lui-même ne l'y envoie. — » Hélas! répéta Jeannie. — » Et qu'il te soin ienne , Trilby , que je t'adjure , au nom du pouvoir que les sa- » crements m'ont donné, de sortir de la chaumière de Dougal le pêcheur, quand » j'aurai chanté deux fois encore les saintes litanies de la Vierge. » El le vieux moine chaula pour la seconde fois , accompagné des répona de Dougalet de Jeannie qui ne pronohçoil plus qu'à demi voix , el la tête à demi eriveloppée de sa noire chevelure, parce que son cœur étoil gonflé de sanglots qu'elle cherchoit à contenir , et ses yeux mouillés de larmes qu'elle cherchoit à cacher, Irilhv , se disoil ■i elle, n'est pas d'une rare maudite; ce moine vient lui-même de l'avouer; il m'aimoil » avec la même innocence que mon mouton ; il ne pouvoil se passer de moi. Que de- » viendra-t-il sur la terre quand il sera privé du seul bonheur de ses veillées? l : toi t - u ce un si grand mal , pauvre îfilby , qu'il se jouâl le soir avec mon fuseau , quand , » presque endormie , je le laissois échapper de tain , ou qu'il se coulât en le cou- »vrant de baisers dans le lil quej'avois touché?» Mais le vieux moine répétant encore par trois fois le nom de Trille, , el recommen- çant sis paroles dans le même ordre : « Je l'adjure , lui dit-il, au nom du pouvoir » que les sacrements m'ont donné, de sortir de la chaumière de Dougal le pêcheur, i. el je te défends d'y rentrer jamais , sinon aux conditions que je viens de te prescrire, » quand j'aurai chanté une luis encore les saintes litanies de la Viei - Jeannie porta sa main sur ses yeux. — « Et crois que je punirai la rébellion d'une manière qui épouvantera tous tes » pareils ! je te lierai pour nulle ans , esprit désobéissant el malin , dans le tronc du » bouleau le plus noueux et le plus robuste du cimetière! ■ — » Malheureux Trilby ! dit Jeannie. — » Je le jure sur mon grand Dieu . i ontinûa le moine , et cela sera fait ainsi. El il chanta pour la troisième fois-, accompagné des répons de Dougal. Jeannie ne répondit pas. Elle s'étoil laissée tomber sur la pierre Baillante qui horde le foyer, elle moine et Dougal attribuoient son émotion au trouble naturel que doit faire mitre une cérémonie imposante. Le dernier répons expira; la flamme des tisons pâlit; une lu- mière bleue courut sur la braise éteinte ci s'évanouit. Dn long cri retentit dans II cheminée rustique. I e follet n'\ etoil plus. — « OÙ est l'i ilhy '.' > dit Jeanine en revenant I elle, l'.u H . " dit le moiih orgueil. « Parti! s'éi ria t elle . d'un no enl qu'il prit pour ci lui de l'admiration el de la joie : les livres sacres de Salomon ne lui avoieni pas appris ces mystères A peine le follei avoil quitté le seuil de la chaumière de Dougal, Jeannie sentît amèrement que l'absence du pauvre frilbj en avoil fait une profonde solitudi S fi CONTES CHOISIS. chansons de la veillée n'étoicnt plus entendues de personne, et, certaine de ne confier leurs refrains qu'à des murailles insensibles , elle ne chantoit que par distraction ou dans les rares moments où il lui arrivoit de penser que Trilby, plus puissant que la Clavicule et le Rituel, avoit peut-être déjoué les exorcismes du vieux moine et les sévères arrêts de Salomon. Alors l'œil fixé sur l'àtre , elle cherchoit à discerner, dans les figures bizarres que la cendre dessine en sombres compartiments sur la fournaise éblouissante, quelques-uns des traits que son imagination avoit prêtés à Trilby; elle n'apercevoit qu'une ombre sans forme et sans vie qui rompoit ça et là l'uniformité du rouge enflammé du foyer, et se dissipoit à la moindre agitation delà touffe de bruyères sèches qu'elle faisoit siffler devant le feu pour le ranimer. Elle laissoit tomber son fu- seau, elle abandonnoit son fil, mais Trilby ne chassoit plus devant lui le fuseau rou- lant comme pour le dérober à sa maîtresse , heureux alors de le ramener jusqu'à elle et de se servir du fil à peine ressaisi , pour s'élever à la main de Jeannie , et y déposer un baiser rapide, après lequel il étoit si prompt à retomber, à s'enfuir et à disparaî- tre, qu'elle n'avoit jamais eu le temps de s'alarmer et de se plaindre. Dieu! que les temps étoient changés! que les soirées éloient longues, et que le cœur de Jeannie étoit triste ! Les nuits de Jeannie avoient perdu leur charme comme sa vie, et s'attristoient en- core de la secrète pensée que Trilby , mieux accueilli chez les châtelaines d'Argail , y vivoit paisible et caressé, sans crainte de leurs fiers époux. Quelle comparaison hu- miliante pour la chaumière du lac Beau ne devoit pas se renouveler pour lui à tous les moments de ses délicieuses soirées, sous les cheminées somptueuses où les noires colonnes de Staffa s'élançoient des marbres d'argent de Firkin , et aboutissoient à des voûtes resplendissantes de cristaux de mille couleurs! Il y avoit loin de ce magnifique appareil à la simplicité du triste foyer de Dougal. Que cette comparaison étoit plus pénible encore pour Jeannie, quand elle se représentoit ses nobles rivales, assemblées autour d'un brasier dont l'ardeur étoit entretenue par des bois précieux et odorants qui remplissoient d'un nuage de parfums le palais favorisé du lutin ! quand elle détail- loit dans sa pensée les richesses de leur toilette, les couleurs brillantes de leurs robes à quadrilles , l'agrément et le choix de leurs plumes de ptarmigan et de héron, la grâce apprêtée de leurs cheveux, et qu'elle croyoitfsaisir dans l'air les concerts de leurs voix mariées avec une ravissante harmonie ! — « Infortunée Jeannie, disoit-elle, tu » croyois donc savoir chanter! et quand tu aurais eu une voix plus douce que celle » de la jeune fille de la mer que les pêcheurs ont quelquefois entendue le matin , qu'as- » tu fait, Jeannie, pour qu'il s'en souvînt? Tu ehanlois comme s'il n'étoit pas là, s comme si l'écho seul t'avoit écoulée, tandis que toutes ces coquettes ne chantent » que pour lui; elles ont d'ailleurs tant d'avantages sur toi : la fortune , la noblesse , » peut-être même la beauté! Tu es brune, Jeannie, parce que ton front découvert , à » la surface resplendissante des eaux , brave le ciel brûlant de l'été. Regarde tes bras; TRILBY. 7 t ils sont souples et nerveux , m.iis ils n'onî ni délicatesse ni fraîcheur. Tes cheveux > manquent peut-être de grâce, quoique noirs, Ion.'-, bouclés el superbes, lorsque, » flottants sur tes épaules , tu les abandonnes aux fraîches brises du lac ; mais il m'a .. mu' si rarement sur le lac, et n'a-t-il pas oublié déjà qu'il m'a ru Préoccupée de ces idées, Jeannic se livroit au sommeil bien plus tard que d'habi- tude, ci ne goûloit pas le sommeil mê sans passer de l'agitation d'une veille in- quiète à des inquiétudes nouvelles. Trilby ne se présentoil plus dans ses rêves sous l,i forme fantastique du nain gracieux du foyer. A cet enfant capricieux avoit suo édé un adolescent aux cheveux blonds, dont la taille svelte el pleine d'élégance le dispu- toit en souplesse aux joncs élancés des rivages; c'étofent lis traits Gns et doux du fol- let, mais développés dans lis formes imposantes du chef du clan dis Ifac-Farlanes , quand il gravit le Cobler en brandissant l'arc redoutable du chasseur, ou quand 1 s'égare dans 1rs boulingrins d'Argail , en faisant retentir d'espace en espace les cordes do la harpe écossoise; ri tel devoil être le dernier de ces illustres seigneurs, lorsqu'il disparut tout à coup de son château , après avoir subi l'anathème des s.nnts religieux de Balva, pour s'être refusé au paiement d'un ancien tribut envers le monastère. Seu- lement les regards de Trilby n'avoient plus l'expression franche . la conGani e ingénue du bonheur. Le sourire d'une candeur étourdie ne voloit plus sur sis lèvres. Il con- sidéroil Jeannie d'un œil attristé, soupiroil amèrement, et ramenoit sur son front les boucles de ses cheveux , ou l'Snveloppoil dis longs replis de son manteau; puisse per- doit dans les vagues ombres de la nuit. I.e cœur de .bannie étoit pur, mais elle souf- froit de l'idée qu'elle êtoil la seule cause des malheurs d'uni' créature charmante qui ne l'avoit jamais offensée, et dont elle avoit trop vile redoute la naïve tendressi s'imaginoit, dans l'erreur involontaire dis songes, qu'elle crioit au follet de revenir, et que, pénétré de reconnoissance , il s'élançait à sis pieds el les couvrait <\>- b et de larmes. Puis en le regardant sous sa nouvelle forme, elle comprenoil qu'elle ne pouvait plus prendre à lui qu'un intérêt coupable, el déploroil son exil sausoser dé- sirer son retour. Ainsi se passoient les nuiis de Jeannie, depuis le dépari du lutin : el son coeur, ai- gri par un juste repentir ou par un penchant involontaire, toujours repoussé , toujours vainqueur, ne s'entri tenoit que de mornes soucis qui troubloieni le repos de la chau- mière. Dougal, lui-même, étoil devenu inquiet el rêveur, il > a dis privivéges itto- chés aux maisons qu'habitent 1rs follets ! Elles sonl préservé" s des .m i idents de l'< el des ravages de l'incendie , car !«■ lutin attentif n'oublie jamais, quand mm le monde • si livré au repos, de faire s,i ronde nocturne autour «lu domaiuc hospitalier qui lui donne un asile contre le froid des hivers. Il resserre les chaumes ,|u mit a mesure qu'un vent obstiné lis divise . ou bien il l'ail renircr dans ses gonds ébranlés une porte agitée par la tempête, Obligé ,i nourrit' pour lui la chaleur agréable du foyer, il dé- tourne de temps en temps la cendre qui 9'amoncèlc ; il ranime d'un souffle lègci une s CONTES CHOISIS. étincelle qui s'étend peu à peu sur un charbon prêt à s'éteindre , et finit par embraser toute sa noire surface. Une lui en faut pas davantage pour se réchauffer; mais il paie généreusement le loyer de ce bienfait, en veillant à ce qu'une flamme furtive ne vienne pas à se développer pendant le sommeil insouciant de ses hôtes; interroge du regard tous les recoins du manoir, toutes les fentes de la cheminée antique; il retourne le fourrage dans la crèche, la paille sur la litière; et sa sollicitude ne se borne pas aux soins de l'étable ; il protège aussi les habitants pacifiques de la basse-cour et de la vo- lière auxquels la Providence n'a donné que des cris pour se plaindre, et qu'elle a lais- sés sans armes pour se défendre. Souvent le chatpard, altéré de sang, qui étoit des- cendu des montagnes en amortissant , sur les mousses discrètes , son pas qui les foule à peine, en contenant son miaulement de tigre, en voilant ses yeux ardents qui bril- lent dans la nuit comme des lumières errantes ; souvent la martre voyageuse qui tombe inattendue sur sa proie, qui la saisit sans la blesser, l'enveloppe comme une coquette d'embrassements gracieux, l'enivre de parfums enchanteurs, et lui imprime sur le cou un baiser qui donne la mort ; souvent le renard même a été trouvé sans vie à côté du nid tranquille des oiseaux nouveau-nés , tandis qu'une mère immobile dormoit la tète cachée sous l'aile, en rêvant à l'heureuse histoire de sa couvée tout éclosc, où il n'a pas manqué un seul œuf. Enfin l'aisance de Dougal avoit été fort augmentée par la pèche de ces jolis poissons bleus qui ne se laissoient prendre que dans ses filets; et depuis le départ de Trilby, les poissons bleus avoient disparu. Aussi n'arrivoit-il plus au rivage sans être poursuivi des reproches de tous les enfants du clan de Mac- l'arlane, qui lui crioient : — «C'est affreux, méchant Dougal! c'est vous qui avez » enlevé tous les jolis petits poissons du lac Long et du lac Beau; nous ne les verrons » plus sauter à la surface de l'eau , en faisant semblant de mordre à nos hameçons, ou » s'arrêter immobiles, comme des fleurs couleur du temps , sur les herbes roses de la ■> rade. Nous ne les verrons plus nager à côté de nous quand nous nous baignons , et » nous diriger loin des courants dangereux, en détournant rapidement leur longue ii colonne bleue; » et Dougal poursuivoit sa roule en murmurant; il se disoit même quelquefois : — « C'est peut-être , en effet , une chose bien ridicule que d'être jaloux » d'un lutin ; mais le vieux moine de Balva en sait là-dessus plus que moi. » Dougal enfin ne pouvoit se dissimuler le changement qui s'éloit fait depuis quelque temps dans le caractère de Jeannie, naguère encore si serein et si enjoué; et jamais il ne remontoit par la pensée au jour où il avoit vu sa mélancolie se développer, sans se rappeler au même instant les cérémonies de l'exorcisme et l'exil de Trilby. A force d'y réfléchir, il se persuada que les inquiétudes qui I'obsédoient dans son ménage, et la mauvaise fortune qui s'obstinoit à le poursuivre à la pèche, pourraient bien être l'effet d'un sort; et sans communiquer cette pensée à Jeannie dans des termes propres à augmenter l'amertume des soucis auxquels elle paroissoit livrée, il lui suggéra peu à peu le désir de recourir à une protection puissante contre la mauvaise destinée TRILBY. 9 qui le persécutait. C'étoit peu de joins après que devoit avoir lieu, au monastère de Balva, la fameuse vigile de saint (Jolombain, donl L'intercession étoil pins recherchée qu'aucune antre des jeunes femmes du pays, parce que, victime d'un amour secret ii malin ureux , il étoil sans doute pins propice qu'aucun des autres habitants - son ermitage des montagnes, pour prendre pari à la solennité anniversaire de la fêle du saint patron; mais Jeannie, qui craignoil avec trop île raison d'avoir beaucoup de pensées indiscrètes, ei peut être jusqu'à des sentiments > oupal les à se reproi her, se résigna promptement à la mortification ou au châtiment de sa présence. Qu'alloit- elle, d'ailleurs, demander à Dieu, sinon d'oublier Trilby, on plutôt la fausse in qu'elle s'en était faite; el quelle haine pouvoit-elle conserver contre ce vieillard, qui n'avoit fait que remplir ses vœux el que prévenir s,i pénitence! — Au reste, reprit-elle à part soi, sans v rendre compte de ce retour involontaire de son esprit, Ronald avait pins de cent ans à la dernière chute des feuilles, et peut-être est-il mort. Dougal, inoins préoccupé, parce qu'il ('■luit bien plus li\é sur l'objet desOUVO] calculoil ce que devoit lui rapporter à l'avenir la pêche mieux entendue de cespois- sons bleus donl il avoil cr i voir jamais Gnir l'espèce; et comme s'il avoil pensé que le seul projet d'une pieuse visiie .m sépulcre du s. nui Abbé pouvoil avoir ramené ce peuple \ ;i ■_;.! 1 >< >i 1 1 f dans |.s eaux b.issi s du golfe, il les sondoil inutilement du regard, en parcourant le petit détour de l'extrémité du lac Long, vers les déUcienx ri) de Tarbet, campagnes enchantées dont le voyageur même qui les a tr.n cœur \idede ces illusions de l'amour qui embellissent tons les pays, n'a jamais perdu le souvenir. C'était un peu moins d'un au après le rigoureux bannissement du follet. L'hiver n'était point commencé, mais l'été Gnissoit Les feuilles, saisies par le froid matinal, se routaient à la pointe des branches inclinées, el leurs bouquets biiai frappés d'un rouge éclatant . ou j.isprs d'un fauve doré, semblaient orner la tête d< s arbres de fleurs plus fraîches ou de fruits plus brillants que les fleurs et les fruits qu'ils mit reçus de l,i naiiuv. On .un mi cm qu'il v avoil des bouquets t i i— buoient, chacun suivant sa dévotion particulière, dans les nombreuses chapelles de l'église souterraine, Ronald se signa > il poursuit leurs partisans et leurs complices jusque dans ce portrait miraculeux. » J'ai entendu assurer que jamais les amis des derniers Mac-Farlane n'étoient entrés » dans cette enceinte sans voir le pieux Magnus s'arracher de la toile où le peintre » avoit cru le fixer, pour venger sur eux le crime et l'indignité de sa race. Les places » vides qui suivent celle-ci, continua-t-il , indiquent celles qui étoient réservées aux » portraits de nos oppresseurs , et dont ils ont été repousses comme du ciel. — » Cependant, dit Jeannie, la dernière de ces' places paroît occupée... Voilà un » portrait au fond de cette galerie, et si ce n'étoit le voile qui le couvre... — » Je vous disois, Dougal, reprit le moine, sans prêter d'attention à l'observation » de Jeannie, que ce portrait est celui de Magnus Mac-Farlane, et que tous ses des- » cendants sont dévoués à la malédiction éternelle. — » Cependant, dit Jeannie, voilà un portrait au fond de cette galerie, un portrait » voilé qui ne serait pas admis dans ce lieu saint , si la personne qui doit y être re- » présentée étoit aussi chargée d'une éternelle malédiction. N'appartiendroit-il pas » par hasard à la famille des Mac-Farlane comme la disposition du reste de cette » galerie semble l'annoncer, el comment un Mac-Farlane?... — » La vengeance de Dieu a ses bornes et ses conditions, interrompit Ronald ; et pi il faut que ce jeune homme ait eu des amis parmi les saints. i. — » Il éloit jeune, s'écria Jeannie!;.. Ilill.liV. li — » rch bien ! dit durement Dougal, qu'importe l'âge d'un damné?... — •> Les damnés n'onl point d'amis dans le ciel, répondit vivement Jeannie en -< précipitant vers le tableau. Dougal la retint. Elle s'assit Les pèlerins pénétraient lentement dans la salle, el resserraient peu à peu leui cercle immense autoui du siège du vénérable vieillard qui avoil repris avec eux son discours où il l'avoit laissé. — « Vrai, vrai, répétoit-il, les mains appuyées sur son fronl renversé! — de terribles » sacrifices! nous ne pouvons appeler la protei tion du Seigneur par notre interces- r. sion que sur les anus qui la demandent sincèrement el comme nous, sans mélange .. de ménagements el de foiblesse. Ce n'est pas tout que de craindre l'obsession d'un » démon el que de prier le ciel de nous en délivrer. Il faut encore le maudire! 'i Savez-vous que la charité peut être un grand péché ! — » Ksi-il possible .' » répondit Dougal, — Jeannie se retourna du côté de Rouald et le regarda d'un air plus rassuré qu'auparavant. — » Infortunés que nous si s, repril Ronald, comment résisterions-nous à » l'ennemi acharné à notre perte si nous n'usions pas (non, lui de toutes li » sources que la religion nous a réservées, de tout le pouvoir qu'elle a mis entre nos » mains? A quoi nous servirait de prier toujours pour ceux qui nous persécutent, » s'ils ne cessent (le renouveler contre nous leurs manœuvres el leurs maléfices! La « haire sacrée el le cilice rigoureux des saintes épreuves ne nous défendent pas eux- o mêmes contre les prestiges du mauvais esprit; nous souffrons c me vous, mes a enfants, el nous jugeons de la rigueur de vos combats par ceux que nous avons « livrés. Croyez-vous que nos pauvres moines aient parcouru une si longue carrière » sur celle terre si riche en plaisirs, dans mie vie si recherchée pour eux en austé- » rites et en misères, sans lutter quelquefois contre le goûl des voluptés cl le • » île ce bien temporel que vous appelez le bouheurî oh ! que de rêves délicieux ont » assailli notre jei sse ! que d'ambitions criminelles oui tourmenté notre âge mûr! » Que de regrets amers onl hâté la blancheur de nos cheveux . el de combien de » remords nous arriverions chargés sous les yeux de notre maître, si nous avions a hèsitè à nous armer de malédictions el de vengeances contre l'esprit du péché!... A ces mots, le vieux Ronald lit un signe, la foule s'aligna sur le liane étroit qui COUroit comme une moulure sur toute la longueur 'les murailles, et il continua : <' Mesure/, la grandeur de nos afflictions, du Ronald, par la profondeur de la solitude » qui nous envirot par l'immense abandon auquel nous sommi - condamnés! 1 1 s » plus cruelles rigueurs de votre destinée ne s ml du moins pas sans consolation et g même sans plaisir. Nous aveï tOUS nue aine qui vous cherche, une pensée qui vous comprend, un autre vous qui i de souvenir ou d'intérêt ou d'espérance a à votre passe, à votre présent ou à votie avenu. Il n'v a point de btll interdit ,'l » votre pensée, point d'espace fermé a vos pas, point de créature refusée à votre i affection ; tandis que toulc la vie d ii moine, toute l'histoire de l'ermite sur ht teire 14 CONTES CHOISIS. o s'écoule entre le seuil solitaire de l'église et le seuil solitaire des catacombes. Il n'est » question, dans le long développement de nos années invariablement semblables i entre elles, que de changer de tombeau, et de marcher du chœur des prêtres à » celui des saints. Ne croiriez-vous pas devoir quelque retour a un dévouement si » pénible et si persévérant pour votre salut? Eh bien! mes frères, apprenez à quel » point le zèle qui nous attache à vos intérêts spirituels aggrave de jour en jour » l'austérité de notre pénitence? — Apprenez que ce n'étoit pas assez pour nous d'être ii soumis comme le reste des hommes a ces démons du cœur, dont aucun des mal- « heureux enfants d'Adam n'a pu délier les atteintes! Il n'y a pas jusqu'aux esprits « les plus disgraciés, jusqu'aux lutins les plus obscurs, qui ne se fassent un malin » plaisir de troubler les rapides instants de notre repos et le calme si long-temps ii inviolable de nos cellules. Certains de ces follets désœuvrés surtout dont nous avons, « avec tant de peines et au prix de tant de prières, débarrassé vos habitations, se » vengent cruellement sur nous du pouvoir qu'un exorcisme indiscret nous a fait h perdre. En les bannissant de la demeure secrète qu'ils avoient usurpée dans vos n métairies, nous avons omis de leur indiquer un lieu d'exil déterminé, et les mai- « sons dont nous les avons repoussés sont-elles seules à l'abri de leurs insultes. Croi- » riez-vous que les lieux consacrés eux-mêmes n'ont plus rien de respectable pour eux, « et que leur cohorte infernale n'attend , au moment où je vous parle , que le retour n des ténèbres pour se répandre en épais tourbillons sous les lambris du cloître ? ■i L'autre jour, à l'instant où le cercueil d'un de nos frères alloit toucher le sol du » caveau mortuaire , la corde se rompt tout à coup en sifflant connue avec un rire » aigu, et la châsse roule, grondant, de degrés en degrés sous les voûtes. Les voix u qui en sortaient ressembloient à la voix des morts, indignés qu'on ait troublé leur «sépulture, qui gémissent, qui se révoltent, qui crient. Les assistants les plus » rapprochés du caveau, ceux qui commençoienl à plonger leurs regards dans sa » profondeur, ont cru voir les tombes se soulever et flotter les linceuls, et les sque- » lettes , agités par l'artifice des lutins, jaillir avec eux des soupiraux , s'égarer sous « les nefs, se grouper confusément dans les stalles ou se mêler comme des figures » bouffonnes dans les ombres du sanctuaire. Au même moment, toutes les lumières » de l'église... — Écoutez ! » On se pressoit pour écouter Ronald. Jeannie seule , les doigts passés dans une boucle de ses cheveux, l'âme fixée à une pensée, écoutoit et n'entendoit plus. u Écoutez, mes frères, et dites quel péché secret, quelle trahison, quel assassinat, « quel adultère d'action ou de pensée a pu attirer cette calamité sur nous. Toutes » les lumières du temple avoient disparu. Les torches des acolytes, dit Ronald, ■I lançoient à peine quelques flammèches fugitives qui s'éloignoient, se rapprochoient, » dansoient en rayons bleus et grêles, comme les feux magiques des sorcières, et •i puis monloienl et se perdoient dans les recoins noirs des vestibules cl des chapelles. TRILBY. 13 .. Enfin, la lampe immortelle du Saint des Saints... — je la vis s'agiter, s'oba urcîr .1 el mourir. — Mourir! La nuit profonde, la nuit tout entière, dans l'église, dan-, le n chœur, dans le tabernacle! la nuit descendue pour la première fuis mu- le - » nient du Seigneur! La nuit si humide, si obscure, -i redoutable partout ; enrayante, «horrible sous le dôme de nos basiliques où est promis le jour éternel !... — N • ■ moines éperdus s'égaroienl dans l'immensité du temple, agrandi encore par la pro- fondeur de la nuit: el trahis par les murailles qui leur refusoient de tous » l'issue étroite el oubliée, trompés par la confusion de leurs voix plaintives qui se » heurtoienl dans les échos el qui rapportoienl à leurs oreilles des bruits de mi » et de terreur, ils fin oient épouvantés, prêtant des clameurs el des gémissem uts •i aux tristes images du tombeau qu'ils croyoienl entendre pleurer sur leur lit de » pierre. L'un d'eux sentit la main glacée de saint Duncan, qui s'ouvroit, s'épa- « nouissoil , se fermoit sur la sienne, ri le lioil à son monument d'une étreinte éter- ■ nelle. H y fui retrouvé morl le lendemain. Le plus jeune de nos frères (il étoit «arrivé depuis peu de temps, et nous ne connoissions encore ni son nom ni s,i ■• famille; saivii avec tant d'ardeur la statue d' jeune sainte don) il espérait le » secours, qu'il l'entraîna sur lui, el qu'elle l'écrasa de s,, chute. C'étoil celle, > .île savez., (pi'un habile sculpteur du pays avoil ciselée ivellemcnl a la ressem- ■ blance de cette vierge du Lothian qui est morte de douleur, pane qu'on Çavoil . séparée de son fiancé. Tanl de malheurs, continua Ronald en cherchant à fixer le «regard immobile de Jeannie, sont peut-être l'effet d'une pitié indiscrète, d'une « intercession involontairement criminelle; d'un péché, d'un seul péché d'intention... — ■> D'un seul péché d'intention ! s'écria Cladj , la plus jeune îles tilles de Coll Cameron... — ii D'un seul!» reprit Ronald avec impatience. Jeannie tranquille et inattentive n'avoit pas même soupiré. Le mystère incompréhensible «lu portrait voilé préoccupoil toute son âme. — « Enfin, ■> dit Ronald en si' levain, et en donnant à ses paroles expression solennelle d'exaltation et d'autorité, <• nous avons marqué ce jour pour frapper d'une ii imprécation irrévocable les mauvais esprits de l'Ecosse, — » Irrévocable! murmura une voix gémissante qui s'éloignoil peu à peu. — ii Irrévocable, si elle est libre et universelle. Quand le cri de malédiction s'élè- vera devant l'autel, si toutes les \oi\ le répètent... — » Si toutes les \oix répètent un cri de malédiction devant l'autel ! ■ reprit 4a voix. Jeannie gagaoit l'extrémité de la gali rie. — « Alors loin sera fini . et les dénions i etombei nul pour jamais dans l'ahime. — «Que cela soli fait .oiisi ' i du le peuple, lt il >niv il en foule le redoutable lemi des lutins, Les .mires m, unes, ou plus timides, ou moins sévères, s, i, lient dérobés a l'appareil redoutable de cette cruelle cérémonie ; car nous avons déjà dit I(i CONTES CHOISIS. que les follets de l'Ecosse, dont la damnation éternelle n'était pas un point avéré de la croyance populaire , inspiraient plus d'inquiétude que de haine , et un bruit assez probable s'étoil répandu que certains d'entre eux bravoient les rigueurs de l'exor- cisme et les menaces de l'anathème, dans la cellule d'un solitaire charitable ou dans la niche d'un apôtre. Quant aux pêcheurs et aux bergers, ils n'avoient qu'à se louer pour la plupart de. ces intelligences familières, tout à coup si impitoyablement con- damnées; mais, peu sensibles au souvenir des services passés, ils s'associoient volon- tiers à la colère de Ronald, et n'hésiloient pas à proscrire cet ennemi inconnu qui ne s'était, manifesté que par des bienfaits. L'histoire de l'exil du pauvre Trilby étoit d'ailleurs parvenue aux voisins de Don- gai , et les filles de Coll Cameron se disoient souvent dans leurs veillées que c'était probablement à quelqu'un de ses prestiges que Jeannie avoit été redevable de ses succès dans les fêtes du clan , et Dougal de ses avantages à la pêche sur leurs amants et sur leur père. Maineh Cameron n'avoit-ellc pas vu Trilby lui-même, assis à la proue du bateau , jeter à pleines mains dans les nasses vides du pêcheur endormi des milliers de poissons bleus, le réveiller en frappant la barque du pied, et rouler de vague en vague jusqu'au rivage dans une écume d'argent?... « Malédiction! cria » Maineh... Malédiction ! dit Feny... Ah! Jeannie seule a pour vous le charme de la "beauté! pensa Clady, c'est pour elle que vous m'avez quittée, fantôme de mon » sommeil que je n'ai que trop aimé; et si la malédiction prononcée contre vous ne » s'accomplit pas, libre encore de choisir entre toutes les chaumières de l'Ecosse, » vous vous fixerez pour toujours à la chaumière de Jeannie? Non vraiment! » Malédiction ! » répéta Ronald avec une voix terrible. — Ce mot coûtoit à pro- noncer à Clady, mais Jeannie entra si belle d'émotion et d'amour, qu'elle n'hésita plus. « Malédiction ! » dit Clady... Jeannie seule n'avoit pas été présente à la cérémonie, mais la rapidité de tant d'impressions vives et profondes avoit d'abord empêché qu'on remarquât son absence. Clady s'en étoit cependant aperçue, parce qu'elle ne croyoit pas avoir en beauté d'autre rivale digne d'elle. Nous nous rappelons qu'un vif intérêt de curiosité entraî- noit Jeannie vers l'extrémité de la galerie des tableaux au moment où le vieux moine disposoit l'esprit de ses auditeurs à remplir le devoir cruel qu'il imposoit à leur piété. A peine la foule se fut écoulée hors de la salle, que Jeannie, frémissant d'impa- tience , et peut-être aussi préoccupée malgré elle d'un autre sentiment , s'élança vers le tableau voilé, arracha le rideau qui le couvroit, et reconnut d'un regard tous les traits qu'elle avoit rêvés. — C'étoit lui. — C'était la physionomie connue, les vête- ments , les armes, l'écusson, le nom même des Mac-Farlane. Le peintre gothique avoit tracé au-dessous du portrait, selon l'usage de son temps, le nom de l'homme qui y étoit représenté : JOHN TRILRV MAC-FART.ANE. TRILBY. \1 a Trilby ! » s'écrie Jeannie éperdue ; et prompte comme l'éclair , elle parcourt les galeries, les salles, les degrés, les passages, les vestibules, el tombe au pied «le l'autel de saint Colombain, au moment où Clady, tremblante de l'effort qu'elle ?enoit de faire sur elle-même, achevoit de proférer le cri de malédiction. Charité, cria » Jeannie, en embrassant le saint tombeau, amour et cbamtI , répéta-t-elle à vois » basse. » Et si Jeannie avoit manqué du courage de la charité, l'image de saint Colombain auroit suffi pour le ranimer dans son cœur, il faut avoir \n l'effigie sacrée du protecteur du monastère pour se faire une idée de l'expression divine dont les anges ont animé la toile miraculeuse, car tout le inonde sait que celte peinture n'a pas été tracée d'une main d'homme, et que c'étoit un esprit qui desi endoit du ciel pendant le sommeil involontaire de l'artiste pour embellir du sentiment d'une piété si tendre, et d'une charité (pie la terre ne connoît pas, les traits évangéliques du bienheureux. Parmi tous les élus du Seigneur, il n'y avoit (pie saint Colombain dont le regard fût triste et dont le sourire fût amer, soit qu'il eût laissé sur la terre quel- que objet d'une affection si chère que les joies ineffables promises à une éternité de gloire et de bonheur n'aient pas pu la lui faire oublier, soit que, trop sensible aux peines de l'humanité, il n'ait conçu dans son nouvel état que l'indicible douleur de voir les infortunés qui lui survivent exposés a tant de périls el livrés à tant d'an- goisses qu'il ne peut ni prévenir ni soulager. Telle doit être en effet la seule affliction des saints, à moins que les événements de leur vie ne les aient liés par hasard à la destinée d'uuc créature qui s'est perdue et qu'ils ne retrouveront plus. Les éclairs d'un feu doux qui s'échappoit des yeux de saint Colombain, la bienveillance univer- selle qui respiroit sur ses lèvres palpitantes de vie, les émanations d'amour el de charité qui descendoienl de lui, el qui disposoienl le cœur à une religieuse tendi affermirent la résolution déjà formée de Jeannie; elle répéta dans sa pi nséc avi c plus de force : AMOUR ET CHARITÉ. — « De quel droit, dit-elle, irois-je prononcer un > arrêt de malédiction'.' Al) ! ce n'est pas du droit d'une foible femme, el ce n'est " pas à nous que le Seigneur a conGé le soin île ses terribles vengeances. Peut-être » même il ne se venge pasl el s'il .1 des ennemis à punir, lui qui n'a point d'ennemis » à craindre, ce n'esl pas aux passions aveugles de ses plus débiles créatures qu'il a a dû remettre le ministère le plus terrible de sa justice. Comment celle dont il doit un 1 jour juger toutes les pensées I... comment irois-je implorer sa pitié \\n\r mes fautes, • quand elles lui seront dévoilées par un témoignage, bêlas! (pie je ne pourrai pas contredire, si pour des fautes qui me sont inconnues... , si pour des fautes qui n'ont ■ peut-être pas été commises . je profère ce cri terrible de malédiction qu'on me dc- 0 mande contrequelque infortuné qui n'esl déjà sans doute que trop sévèremeai puni?» Ici Jeannie s'effraya de sa propre supposition . el ses regarda ne se rekvèrcnl qu'avi c effroi vers le regard de saint Colombain ; mais rassuré par la pureté de ses sentiments, car l'intérêt invincible qu'elle prenoil à Itilbj ne lui avoit jamais fait oublier qu'elle 3 |g CONTES CHOISIS. étoit l'épouse de Dougal, elle chercha, elle fixa des yeux ei de la pensée la pensée in- c i -laine du saint des montagnes. Un foible rayon du soleil couchant , brisé à travers les vitraux, et qui descendoit sur l'autel chargé de couleurs tendres et brillantes du pinceau animées par le crépuscule, prètoit au bienheureux une auréole plus vive, un sourire plus calme, une sérénité plus reposée, une joie plus heureuse. Jeannie pensa que saint Colombain étoit content, et, pénétrée de reconnoissance , elle pressa de ses lèvres les pavés de la chapelle et les degrés du tombeau , en répétant des vœux de charité. Il est possible même qu'elle se soit occupée alors d'une prière qui ne pouvoit pas être exaucée sur la terre. Qui pénétrera jamais dans tous les secrets d'une âme tendre, et qui pourrait apprécier le dévouement d'une femme qui aime? Le vieux moine qui observoit attentivement Jeannie, et qui, satisfait de son émo- tion , ne douloit pas qu'elle n'eût répondu à son espérance , la releva du saint parvis et la rendit aux soins de Dougal qui se disposoit à partir , déjà riche en imagination de tous les biens qu'il fondoit sur le succès de son pèlerinage , et sur la protection des saints de Balva. « Malgré cela, dit-il à Jeannie en apercevant la chaumière, je ne » puis pas cacher que cette malédiction m'a coûté, et que j'aurai besoin de m'en » distraire a la pèche. » Quant à Jeannie, c'en étoit fait pour elle. Rien ne pouvoit plus la distraire de ses souvenirs. Le lendemain d'un jour où la batelière avoit conduit jusque vers le golfe de Clyde la famille du laird de Roscneiss, elle retournoit vers l'extrémité du lac Long à la merci de la marée qui faisoit siller son bateau à une égale distance des syrtes d'Argail et de Lennox, sans qu'elle eût besoin de recourir au jeu fatigant de ses rames; de- bout sur la barge étroite et mobile, elle livrait aux vents ses longs cheveux noirs dont elle étoit si fière; et son cou d'une blancheur que le soleil avoit foiblemcnt nuancée sans la flétrir s'élevoit avec un éclal singulier au-dessus de sa robe rouge des manu- factures d'Ayr. Son pied nu , imposé sur un des côtés du frêle bâtiment, lui impri- moit h peine un balancement léger qui repoussoit et appeloit la vague agitée, et l'onde excitée par cette résistance presque inseusiblc revenoit bouillonnante, s'élevoit en blanchissant jusqu'au pied de Jeannie, et rouloit autour de lui son écume fugitive. La saison étoit encore rigoureuse, mais la température s'étoit sensiblement adoucie depuis quelque temps, et la journée paroissoit h Jeannie une des plus belles dont elle eût conservé le souvenir. Les vapeurs qui s'élèvent ordinairement sur le lac, et s'étendent au-devant des montagnes sous la forme d'un rideau de crêpe, avoient peu à peu élargi les losanges flottantes de leurs réseaux de brouillards. Celles que le soleil n'avoit pas encore tout à fait dissipées se berçoient sur l'occident comme une trame d'or tissue par les fées du lac pour l'ornement de leurs fêtes. D'autres étinecloient de points isolés, mobiles, éblouissants comme des paillettes semées sur un fond transparent de couleurs merveilleuses. C'étaient de petits nuages humides où l'oran- gé, le jonquille, le vert pâle, luttoient suivant les accidents d'un rayon ou le TllIl.liV. 19 caprice de l'air contre l'azur, le | ourpre el le violet. A l'évanouissi noenl d'nne brupie cirante, à la disparition d'une côte abandonnée par le courant . et dont l'abaissement subit laissoit un libre passage à quelque vent de travers, tout se confondoil dans une nuance indéfinissable et sans nom, qui étonfioil l'esprit d'une sensation si nouvelle qu'on auroit pu s'imaginer qu'on venoil d'acquérir un sens; el pi ndant ce temp les décorations variées du rivi iccédoicnl sous les yeux de la voyageuse. Il y avoii des coupoles immenses qui couroienl au-devanl d'elle en brisant sur leurs flancs circulaires tous les traits du soleil couchant, les unes éclatantes comme le cristal , les autres d'un gris mal el presque effacé comme le fer, l< s autres plus éloi- gnées à l'ouesl cernées à leur sommel d'auréoles d'un rose vif qui descendoient en pâlissant peu à peu sur les lianes glacés de la itagne, el venoicnl expirera sa basa dans des ténèbres foiblemenl colorées qui participoient à peine du crépuscule. 11 y avoil des caps d'un noir soniln e qu'on auroit pris de loin pour des écueils inévil ibles, mais qui reculoienl tout-à*coup devant la pn el découvroienl de lu- favo- rables aux nautoniers. L'écueil redouté fuyoit, et tout s'embellissoit après lui de la sécurité d'une In use navigation. Jeannic avoit \u de loin 1rs barques errantes di » pécheurs renommés du lac Goyle. Elle avoit jeté un regard sur 1rs fabriques fragiles de Portincaple. Elle contemploil encore avec une émotion qui se renouveloil tous les jours sans g'affoiblir cette foule de sommets qui se poursuivent, qui se pressent, qui se confondent, ou ne se détachenl les uns des autres que par des (fi'cis inattendus de lumière, surtout dans la saison où disparoissenl sons le voile monotone des ni el la soie argentée des sphaignes, el la marbrure foncée des granits, et les écailles nacrées des récifs. Elle avoit cru reconnoître à sa gauche, tant le ciel êtoil transpa- rent et pur, les dénies du lien-More et du Ben-Neathan; à sa droite, la pointe §pre du Ben-Lomond se distinguoil par quelques s.iillii s obscures que la neige n'avoil pas couvertes, el qui hérissoient de crêtes fi ncées la tête chauve du roi di s montagnes. Le dernier plan de ce tableau rappeloil à Jeannie une tradition fort répandue dan pays, et que son esprit, plus disposé que jamais aux émoti us \ives cl aux idées merveilleuses , se rctrai oil alors sons un aspci t nouvi au. \ la pointe même du lac . inouïe vers le ciel la masse é ne du lien \rlluir. surmontée de deux de basalte dont l'un p.iroil penche sur l'antre comme l'ouvrier sur le socle où il .1 déposé les matériaux de son travail journalier. <.es pieu, s , . , . . des cavernes de la montagne sur laquelle régnoil Arthur le géant, audacieux vinrent élever aux bords du Forlh les murailles d'Édiml • hur, banni de ses h. mies solitudes pat la science d'un peuple t. qu'à l'extrémité du lac Long, el imposa sur la plus liante m devant lui les ruines de son palais sauvage. \ssis sur un d appuyée sur l'autre, il lournoil des n ds furieux sur 1 s remparts i usurpoienl ses domaines et qui le sep. noient pont toujours du bonheur el mêii 20 CONTES CHOISIS. l'espérance; car on dit qu'il avoit aimé sans succès la reine mystérieuse de ces rivages, une de ces fées que les anciens appeloient des nymphes, et qui habitent des grottes enchantées où l'on marche sur des tapis de fleurs marines, à la clarté des perles et des escarboucles de l'Océan. Malheur au bateau aventureux qui effleurait en courant la surface du lac immobile , quand la longue figure du géant, vague comme une vapeur du soir , s'élevoit tout à coup entre les deux rochers de la montagne , appuyoit ses pieds difformes sur leurs sommets inégaux , et se balançoit au gré des vents en étendant sur l'horizon des bras ténébreux et flottants qui finissoient par l'embrasser d'une large ceinture. A peine son manteau de nuages avoit mouillé ses derniers plis dans le lac , un éclair jaillissoit des yeux redoutables du fantôme , un mugissement pareil à la foudre grondoit dans sa voix terrible, et les eaux bondissantes alloient ravager leurs bords. Son apparition, redoutée des pêcheurs, avoit rendu déserte la rade si riche et si gracieuse d'Arroqhar, quand un pauvre ermite, dont le nom s'est perdu, arriva des mers orageuses d'Irlande, seul, mais invisiblement escorté d'un esprit de foi et d'un esprit de charité, sur une barque poussée par une puissance irrésistible, et qui sillonnoil les vagues soulevées sans prendre part à leur agitation, quoique le saint prêtre eût dédaigné le secours de la rame et du gouver- nail. A genoux sur le frêle esquif, il tenoit dans ses mains une croix et regardait le ciel. Parvenu près du terme de sa navigation, il se leva avec dignité, laissa tomber quelques gouttes d'eau consacrée sur les vagues furieuses, et adressa au géant du lac des paroles tirées d'une langue inconnue. On croit qu'il lui ordonnoit , au nom de premiers compagnons du Sauveur, qui étoient des pêcheurs et des bateliers, de rendre aux pêcheurs et aux bateliers du lac Long l'empire paisible des eaux que la Providence leur avoit données. Au même instant du moins le spectre menaçant se dissipa en flocons légers comme ceux que le souffle du matin roule sur l'onde invi- sible, et qu'on prendrait de loin pour un nuage d'édredon enlevé au nid des grands oiseaux qui habitent ses rivages. Le golfe entier aplanit sa vaste surface; les flots mêmes qui s'élevoient en blanchissant contre la plage ne redescendirent point : ils perdirent leur fluidité sans perdre leur forme et leur aspect, et l'œil encore trompé aux contours arrondis , aux mouvements onduleux , au ton bleuâtre et frappé de reflets changeants des brisants écailleux qui hérissent la côte , les prend de loin pour des bancs d'écume dont il attend toujours le retour impossible. Puis le saint vieillard tira sa barque sur la grève , dans l'espérance peut-être qu'elle y serait retrouvée par le pauvre montagnard, pressa de ses bras enlacés le crucifix sur sa poitrine, et gravit d'un pas ferme le sentier du rocher, jusqu'à la cellule que les anges lui avoient bâtie à côté de l'aire inaccessible de l'aigle blanc. Plusieurs anachorètes le suivirent dans ces solitudes, et se répandirent lentement en pieuses colonies dans les campagnes voisines. Telle fut l'origine du monastère de Balva, et sans doute celle du tribut que s'étoit long-temps imposé envers les religieux de ce couvent la reconnoissance trop TRILBY. 21 vite oubliée r I < s chefs du clan des Mac-Farlane. Il esl facile de comprendre par quelle liaison secrète l'histoire de cel exorcisme ancien el de ses conséquences bien connues du peuple se rattachoil aux idées habituelles de Jeannie. Cependant les ombres d'une nuil m précoce, «Nuis une saison où ton) le règne du jour s'accomplit en quelques heures, commençoient à remonter du lac , à gra\ir les hauteurs qui l'enveloppent, à voiler les sommets les plus élevés. La lassitude, le froid , l'exercice d'une longue contemplation ou d'une réflexion sérieuse, avoicnl abattu l' s forces de Jeannie ; et assise, dans un épuisement inexplicable , à la poupe de son bateau, elle lelaissoit dériver du côté des boulingrins d'Argail vers la maison de Dougal, en dormant à demi, quand une voix partie de la rive opposée, lui annonça un voyageur. La pitié seide qu'inspire un nom Sgaré sur une côte où n'habitent pas sa femme ci .ses enfants, et qui \a leur laisser compter beaucoup d'heures d'at- tente et d'angoisses , dans l'espérance toujours déçue de son retour, si l'oreille du batelier se ferme par hasard à sa prière ; cel intérêt que les femmes surtout portent à un proscrit , à un infirme, à un enfant abandonné, pouvoil seul forcer Jeannie à lutter contre le sommeil dont elle étoil accablée , pour retourner sa proue, depuis >i long-temps battue îles eaux, vers les joncs marins qui bordent le long golfe des mon- tagnes. « Qui aurait pu le contraindre à traverser le lac à cette heure, disoit-elle, » si ce n'étoit le besoin d'éviter un et mi, ou de rejoindre un ami qui l'attend? » Ob ! que ceux qui attendent ce qu'ils aiment ne soient jamais trompés dans leur » espérance; qu'ils obtiennent ce qu'ils ont désiré ! » Et les lames si larges et si paisibles se multiplioient sous la rame de Jeannie, qui les frappoit comme un fléau. Les cris continuoienl à se faire entendre, mais tellement grêles ei cassés', qu'ils ressembloient plutôt à la plainte d'un fantôme qu'à la voiv d'une créature humaine : et la paupière de Jeannie, soulevée avec effort du côté du rivage, ne lui dévoiloit qu'un horizon sombre dont rien de vivant u'animoit la pro- fonde immobilité. Si elle avoil cru apercevoir d'abord une figure penchée sur le lac, et qui étendoil contre elle des bras suppliants , elle n'avoil pas tardé à reconnoître, dans le prétendu étranger, une souche morte qui balançoil , sons le poids des frimas . deux branches desséchées. S'il lui avoil semblé un instant qu'elle voyoit circuler une ombre à peu de dislance de sou bateau, parmi les brumes tout à fait descendues, c'éloil la sienne que la dernière lumière du crépuscule horizontal pcignoil sur le rideau flottant , el qui se confondoil de plus en plus avec les immenses ténèbi la nuit Sa rame, cnGn, frappoit déjà les fûts sifflants îles roseaux du rivage, quand elle en vil sortir Un vieillard si C bé sous le poids des ans, qu'on auroil dit que s.i téie appesantie cherchoil un appui sur ses genoux, el qu'il ne maintenoil l'équilibre de son corps i hancelani qu'en se confiant à un jonc fragile qui cependant le suppor- loil sans fléchir; car ce vieillard éloil nain, el le plus petit, selon toute apparence, qu'on eût jamais vu m Ecosse, l.'élonnemcnl de Jeannie redoubla, lorsque, tout -22 CONTES CHOISIS. caduc qu'il paroissoit , il s'élança légèrement dans la barque , cl prit place en face de la batelière, d'une manière qui ne manquoit ni de souplesse ni de grâce. — « Mon père, lui dit-elle, je ne vous demande point où vous vous proposez de » vous rendre , car h but de votre voyage doit être trop éloigné pour que vous puis- » siez espérer d'y arriver cette nuit. — o Vous êtes dans l'erreur, ma fille, lui répondit-il : je n'en ai jamais été aussi » près, et depuis que je suis dans cette barque, il me semble que je n'ai plus rien à » désirer pour y parvenir, même quand une glace éternelle la saisirait tout à coup au » milieu du golfe. — » Cela est étonnant, reprit Jeannie. Un bom de votre taille et de votre âge, » seroit connu dans tout le pa\s s'il y faisoit son habitation, et à moins que vous ne » soyez le petit homme de l'île de Man, dont j'ai entendu souvent parler à manière, « et qui a enseigné aux habitants de nos parages l'art de tresser avec des roseaux de « longs paniers, dont les poissons (retenus par quelque pouvoir magique) ne peuvent » jamais retrouver l'issue, je répondrais que \ous n'avez point de toit sur les côtes » de la mer d'Irlande. — » Oh ! j'en avois un, ma chère enfant, qui étoit bien voisin de ce rivage, mais » on m'en a cruellement dépossédé ! — » Je comprends alors, bon vieillard, le motif qui vous ramène sur les côtes » d'Argail. 11 faut y avoir laissé de bien tendres souvenirs pour quitter, dans cette » saison, et à cette heure avancée, les riants rivages du lac Lomond, bordés d'habi- » tations délicieuses, où abonde un poisson plus exquis que celui de nos eaux marines, » et un wiskey plus salutaire pour votre âge que celui de nos pécheurs et de nos '> matelots. Pour revenir parmi nous, il faut aimer quelqu'un dans celte région des n tempêtes, que les serpents eux-mêmes désertent à l'approche des hivers. Ils se » glissent vers le lac Lomond, le traversent en désordre comme un clan de marau- » deurs qui vient de lever l'impôt noir, et cherchent à se réfugier sous quelques n rochers exposés au midi. Les pères, les époux, les amants ne craignent pas cepen- » dant d'aborder des contrées rigoureuses quand ils s'attendent à y rencontrer les » objets auxquels ils sont attachés ; mais vous ne pourriez songer sans folie à vous » éloigner cette nuit des bords du lac Long. — » Ce n'est pas là mon intention, dit l'inconnu. J 'aimerais cent fois mieux y « mourir. — » Quoique Dougal soit fort réservé sur la dépense, continua Jeannie qui n'a- ii bandonnoit passa pensée, et qui n'avoit prêté qu'une légère attention aux inter- » ruptions du passager, quoiqu'il souffre, ajouta-t-elle avec un peu d'amertume, » que la femme et les filles de Coll Cameron , qui est moins aisé que nous, me sur- .1 passent en toilette dans les fêles du clan , il y a toujours dans sa chaumière du pain » d'avoine et du lait pour les voyageurs; et j'aurais bien plus de plaisir à vous voir I RILBY. ('■puiser noire bon wiskcj qu'à ce vieux moine de Balva qui n'esl jamais venu chez » nous ([tic pour j faire du mal. — » Que m'apprenez-vous, mou enfant? reprit le vieillard en affectant un grand » êtonnement ; c'est prêt isérat ni vers la chaumière de Dougal , le pécheur, que mon » voyage est dirigé; c'est là , s'écria-t-il en attendrissant encore sa voix tremblante, .. que je dois revoir tonl ce que j'aime, si je n'ai pas été trompé par des renseigne- » ments infidèles. La fortune m'a bien servi de me faire trouvi r ce bateau ! — » Je comprends, dil Jeannie en souriant. Grâcessoienl renduesau pelil homme » de l'île de Man! Il a toujours aime les pécheurs. — » Hélas, je ne suis pas celui que vous pensez! un autre sentiment m'ai. in- dans • votre maison. Apprenez, ma jolie dame, car ces lumières boréales qui baignent le » front des montagnes, ces étoiles qui tombent du ciel en se croisant et qui blan- « chissent tout l'horizon, ces sillons lumineux qui glissent sur le golfe el qui étin- » cellent sous votre rame; la clarté qui s'avance, qui s'étend et vienl trembler jus- •> qu'à nous depuis ce bateau éloigné, tout cela m'a permis de remarquer que vous » êtes fort jolie ; apprenez , vous disois-jc donc, que je suis le père d'un follel qui » habite maintenant chez Dougal le pécheur : el si j'en crois ce qu'on m'a raconté, » si j'en crois surtout votre physionomie et Mitre langage, je comprendrais à peine, » à l'âge où je suis parvenu, qu'il eût pu choisir une autre demeure. H u'j a que » peu de jours (pie j'en suis informé, et je ne l'ai pas vu , le pauvre enfant, depuis ■I le règne de Fergus. Cela lient à histoire que je n'ai pas le temps de vous ra- » conter ;• mais jugez de mon impatience ou plutôt de mon bonheur, car voilà le » rivage. » Jeannie imprima au bateau un mouvement de retour, el jeta sa lêlc eu arrière en appuyant une main sur wm front. — « Eh bien ! dit le vieillard, nous n'abordons pas. — » Aborder ! répondit Jeannie en sanglotant Père infortuné! rrilbj n'\ est » plus ! — » Il n'y est plus! et qui l'en aurait chassé? ^uriez-vous été capable , Jeaunie , ii de l'abandonner à ces méchants munies de baba, qui ont causé tous nos tnal- » heurs? — » Oui, oui, dil Jeaunie , .i\rc l'accent du désespoir, en repoussant le bateau ■i du coté d'àrroqhar. oui. c'esl moi qui l'ai perdu, qui l'ai perdu pour toujoui - ' — i Vous, .leannie, VOUS si charmante et si bonne ! le misérable enfant! (oui- » bien il a dû être coupable pour mériter votre haine !. ... — « Ma haine, >> reprit Jeannie en laiss.mt tomber sa main sur la raille cl MtOtcsili » sa main ! t Dieu seul peut savoir combien je l'aimois ! — » Tu l'aimois , » s'écria l'tilln en couvrant ses bras de baisers car ce voya geur mystérieux éloll lïilbj bu même, et je mus fâché d'avouci quC -i mon lecteur 24 CONTES CHOISIS. (■prouve quelque plaisir à celle explication, ce n'esl probablement pas celui de la sur- prise !) « tu l'aimois ! Ali ! répète que tu l'aimois ! ose le dire à moi , le dire pour » moi, car ta résolution décidera de ma perle ou de mon bonheur ! Accueille-moi, » Jeannie, comme un ami, comme un amant, comme ton esclave, comme ion hôte, « comme tu accueillois du moins ce passager inconnu. Ne refuse pas à Trilby un » asile secret dans la chaumière ! » Et en parlant ainsi, le follet s'étoit dépouillé du travestissement bizarre qu'il avoit emprunté la veille aux Shoupeltins du Shetland. Il abandonnoit au cours de la marée ses cheveux de chanvre et sa barbe de mousse blanche, son collier varié d'algue et de criste marine qui se raltachoit d'espace en espace, a des coquillages de toutes couleurs, et sa ceinture enlevée à l'écorce argentée du bouleau. Ce n'étoit plus que l'esprit vagabond du foyer, mais l'obscurité prêtait à son aspect quelque chose de vague qui ne rappeloit que trop à Jeannie les prestiges singuliers de ses derniers rêves , les sé- ductions de cet amant dangereux du sommeil qui occupoit ses nuits d'illusions si charmantes et si redoutées, et le tableau mystérieux de la galerie du monastère. — >< Oui, ma Jeannie, » murmuroit-il d'une voix douce, mais foiblc comme celle de l'air caressai) l du malin quand il soupire sur le lac ; « rends-moi le foyer d'où » je pouvois l'entendre et le voir, le coin modeste de la cendre que tu agitais le soir « pour réveiller une étincelle , le tissu aux mailles invisibles qui court sous les vieux « lambris, cl qui me prêtait un hamac flottant dans les nuils lièdes de l'été. Ah ! s'il ■> le faut , Jeannie , je ne t'importunerai plus de nies caresses, je ne le dirai plus que » je laime , je n'effleurerai plus ta robe , même quand elle cédera en volant vers moi « au courant de la flamme et de l'air. Si je me permets de la toucher une seule fois, » ce sera pour l'éloigner du feu près d'y atteindre , quand lu l'endormiras en filant. » Et je le dirai plus , Jeannie, car je vois que mes prières ne peuvent te décider, » accorde-moi pour le moins une petite place dans l'étable ; je conçois encore un peu i de bonheur dans celle pensée, je baiserai la laine de tan mouton, parce que je » sais que lu aimes à la rouler autour de tesdoigls; je tresserai les fleurs les plus » parfumées de la crèche pour lui en faire des guirlandes, et lorsque lu rempliras » l'aire d'une nouvelle litière de paille fraîche, je la presserai avec plus d'orgueil et ■) de délices que les riches tapis des rois ; je te nommerai tout bas: Jeannie, Jeannie!... » et personne ne m'entendra , sois-en sûre , pas même l'insecte monotone qui frappe » dans la muraille a intervalles mesurés, et dont l'horloge de mort interrompt seule » le silence de la nuit. Tout ce que je veux , c'est d'être là , et de respirer un air qui 11 louche à l'air que lu respires ; un air où tu as passé , qui a participé de ion i; souffle, qui a circulé entre tes lèvres, qui a été pénétré par les regards , qui t'aûroit i> caressée avec tendresse si la nature inanimée jouissoit des privilèges de la nôtre , si » elle avoit du sentiment et de l'amour! » Jeannie s'aperçut qu'elle s'éloit trop éloignée du rivage , mais Trilby comprit son TRILBY. S5 inquiétude el se hâta de la rassurer en se réfugiant à la pointe du bateau. ■ Va, m Jeannie, lui dit-il, regagne sans moi les rives d'Argail , où je ne |>ui-, pénétrer sans » la permission que tu me refuses, abandonne le pauvre Trilbj sur une terre d'exil » pour j vivre condamné à la douleur éternelle de ta perte ; rien ne lui coûtera si » m laisses tomber sur lui un regard d'adieu ! Malheureux ! que la nuil est profonde ! Un feu follet brilla sur le lac. — « Le voilà, dit Trilbj : mon Dieu , je vous remercie! j'aurois accepté votre » malédiction a ce prix ! — » Ce n'est pas ma faute . dil Jeannie , je ne m'attendois point , Trilbj , à cette » lumière étrange , et si mes yeux on) rencontré les vôtres.... si vous avez cru \ « lire l'expression d'un consentement dont, en vérité, je ne prévoyois p.is les con- « séquences, vous le savez, l'an et du redoutable Ronald porte une autre condition. » Il faut que Dougal lui-même vous envoie à la chaumière. El d'ailleurs votre bon- » heur même n'est-il pas intéressé à son refus et au mien .' Vous êtes aimé, Trilby, » vous êtes adoré des nobles dames d' irgail , et vous devez avoir trouvé dans leurs » palais — » Les palais des dames d'Argail! reprit vivement Trilby. Oh! depuis que j'ai » quitté la chaumière de Dougal, quoique ce fut au commencement de la plus mau- » vaise saison de l'année, mon pied n'a pas foulé le seuil de la demeure de l'homme : « je n'ai pas ranimé mes doigts engourdis à la flamme d'un foyer pétillant J'ai en •> froid, Jeannie, et combien de fois, las de grelotter au bord du lac, entre les bran- « clies des arbustes desséchés qui plient sous le poids des frimas, je me suis élevé en i bondissant, pour réveiller un reste de chaleur dans mes membres transis, jusqu'au » sommet des montagnes ! combien de fois je me suis enveloppé dans les neiges nouvel- ■ lement tombées, et roulé dans les avalanches, mais en les dirigeant de manière à ne » pas nuire j mie construction, à ne pas compromettre l'espérance d'une culture, o a ne p.is offenser un être animé. L'autre jour , je \ is en courant une pierre sur la- ■ quelle un lils evilé avoit écrit le nom de sa mère; ému, je m'empressai de détourner n l'horrible lléau, et je me précipitai avec lui dans un abîme de glace où n'a jamais » respiré un insecte. — Seulement, si le cm moi. m fiuieiiv de trouver le golfe cin- •< prisonné sous une muraille de glace renoncé » à l'adoucir... — « Personne, personne, s'écria Jcannic épouvantée; moi-même je ne savois pas, » moi même je n'étois pas sûre encore... et votre nom n'est parvenu de ma p> • à nies lèvres que dans le secret de mes pi ières... — « Dans le secret même de vos prières, vous pouviez émouvoir on cœur qui i) m'aimât, et si devant mon frère Colombaiu, Colombain Mai -l'arlanc... — n Voire frère Colombain! si devant lui... et c'est votre frère! — ■ Dieu de ii bonté!... prenez pitié de moi ! pardon!... pardon!... — ii Oui, j'ai un frère, Je lie, mi frère bien-aimé, qui jouit de la contemplation 'i de Dieu, ci pour qui mon absence n'est que l'intervalle pénible d'un triste et » périlleux vovage dont le retour esi presque assuré. Mille ans ne sont qu'un moment ii sur la terra pour ceux qui ne doivent se quitter jamais. — » Mille ans, — c'est le terme (pie Ronald vous avoil assigné , -i vous rentriez i> à la chaumière... — » Et que sont mille ans de la plus sévère captivité, que si roit une éternité de " mort, une éternité de douleur, pour l'âme que lu aurais aimée, pour la créature ii trop favorisée de la Providence qui aurait été associée pendant quelques minutes « aux mystères de ion cœur, pour celui dont lis veux auraient trouvé dans ii - yeux .■il renard d'abandon, sur ta bouche un sourire de tendresse ! \li ! le m ant, l'enfer même n'anroii que des tourments imparfaits pour 1 le ureux damné dont les 1> ires auraient effleuré les lèvres, caressé les noirs anneaux de les cheveux, pressé les cils n humides d'amour, et qui pourrait penser toujours, au milieu des sopplii es sans tin, » ipie .leannie l'a aimé un moment ! < !on< ois-tu celle volupté immoi li lit ! < le n'est pas » ainsi que la colère de Dieu s'appesantit sur les coupables qu'elle veut punir! — ii Mais toiulier, brisé de sa puissante main, dans un abiinc de désespoir el de n » où Ions les démons répètent pendant Imis les siècles : Non, non, Jcannic ne t'.i p.is ii aimé! — cela, Jeanine, c'est une horrible pensée, un inconsolable avi uii ! — \ « regarde , consulte; mon enfer dépend de loi. — « Songez du moins, Trilbj . que l'aven de Dougal est nécessaire à l'accomplis- n sèment de vos désirs, el que sans lui... — « Je nie charge de tout . si votre i œur répond à tui s pi ii rcs. — 0 J< auu ■ ' . ■I à mes prières el .1 mCS espérances !... — ii \oiis oubliez !... »- n Je n'oublie rien!... 28 CONTES CHOISIS. — >> Dieu! cria Jeannie,... tu ne vois pas!... tu ne vois pas,... tu es perdu !... • — » Je suis sauvé,... répondit Trilby eu souriant. ■ — » Voyez,... voyez,... Dougal est près de nous. » En effet, au détour d'un petit promontoire qui lui avoit caché un moment le reste du lac, la barque de Jeannie se trouva si près de la barque de Dougal que, malgré. l'obscurité, il auroit infailliblement remarqué Trilby, si le lutin ne s'étoit précipité dans les flots à l'instant même où le pêcheur préoccupé y laissoit tomber son filet. — « En voici bien d'un autre , » dit-il en le retirant , et en dégageant de ses mailles une boîte d'une forme élégante et d'une matière précieuse qu'il crut reconnoître à sa blancheur si éclatante et à son poli si doux pour de l'ivoire incrusté de quelque métal brillant, et enrichi de grosses escarboucles orientales , dont la nuit ne faisoil qu'aug- menter la splendeur, c Imagine-toi , Jeannie, que depuis le matin je ne cesse de » remplir mes fdets des plus beaux poissons bleus que j'aie jamais péchés dans le lac; » et, pour surcroît de bonne fortune , je viens d'en retirer un trésor; car si j'en juge » par le poids de cette boîle et par la magnificence de ses ornements, elle ne contient » rien moins que la couronne du roi des îles, ou les joyaux de Salomon. Emprcsse- » toi donc de la portera la chaumière, et reviens en hâte vider nos filets dans le » réservoir de la rade , car il ne faut pas négliger les petits profils , et la fortune que » saint Colombain m'envoie ne me fera jama's oublier que je suis né un simple » pêcheur. » La batelière fut long-temps sans pouvoir se rendre compte de ses idées. Il lui seni- bloit qu'un nuage flottoit devant ses veux et obscurcissoit sa pensée, ou que, trans- portée d'illusion en illusion par un songe inquiet, elle subissoit le poids du sommeil et de l'accablement au point de ne pouvoir se réveiller, lui arrivant à la chaumière, elle commença par déposer la boîle avec précaution, puis s'approcha du foyer, dé- tourna la cendre encore ardente, et s'étonna de trouver des charbons enflammés comme à la veillée d'une fête. Le grillon chantoit de joie sur le bord de sa grotte domestique, et la flamme vola vers la lampe qui trembloit dans la main de Jeannie, avec tant de rapidité que la chambre en fut subitement éclairée. Jeannie pensa d'abord que sa paupière étoit frappée enfin à la suite d'un long rêve , par la clarté du matin ; mais ce n'étoit pas cela. Les charbons étinceloient comme auparavant; le grillon joyeux chantoit toujours, et la boîte mystérieuse se trouvoit toujours à l'endroit où elle venoit d'être placée, avec ses compartiments de vermeil, ses chaînes de perles et ses rosaces de rubis. t< Je ne dormois pas! dit Jeannie. — Je ne dormois pas ! — Fortune déplo- » rable, » continua-t-ellc en s'asseyant près de la table, et en laissant retomber sa tète sur le trésor de Dougal ! «Que m'importent les vaines richesses que renferme cette « cassette d'ivoire ? Les moines de Balva pensent-ils avoir payé à ce prix la perte du « malheureux Trilby? car je ne puis douter qu'il ait disparu sous les flots, et qu'il » faille renoncer à le revoir jamais ! Trilby, Trilby ! » dit-elle en pleurant !;.. cl un TRILBY. 29 soupir, on long soupir lui répondit. Elle regarda autour d'elle, elle prêta l'oreille pour s'assurer qu'elle s'étoii trompée, l ïn effel on ne soppiroil plus, a Trilby est mort, » s'écria-t-elle , Trilby n'esl pas ii i ! — D'ailleurs, ajouta-t-elle avec une ma •> joie, cpiel parti Dougal tirera-t-il de ce meuble qu'on ne peut ouvrir sans le briser? » qui lui apprendra le secret de la serrure fée qui doit rouler sur ces émeraudesî 11 » faudrait savoir les mots magiques de l'enchanteur qui l'a construite , et vendn on » âme à quelque démon pour on pénétrer le mystère. — II ne faudrait qu'aimer » Trilby et que lui dire qu'on l'aime, repartit une \ni\ qui s'échappoil de l'écrin « merveilleux. Condamné pour toujours si tu refuses, sauvé pour toujours si tu con- .1 sens, voilà ma destinée , la destinée que ton amour m'a laite... — » II faut dire.... reprit Jeannie. — » II faut dire : Trilby , je t'aime ! — ° Le dire... — ei cette boîte s'ouvriroit alors?... et vous seriez libre? — •> Libre et heureux ! — » Non, non ! dit Jeannie éperdue j non, je ne le peux pas, je ne le dois pas!... — » El que pourrois-tu redouter?... — « Tout, répondit Jeannie , un parjure affreux — ledésespoir — la mort!... — » Insensée! qu'as-tu donc pensé de moi?... t'imagines lu, toi qui es loul pour " l'infortuné Trilby, qu'il irait tourmenter ton cœur d'un senlimenl coupable, et le » poursuivre d'une passion dangereuse qui détruirait ton bonheur, qni empoison- i) ueroil t;i vie !... Juge mieux de sa tendresse l Non , Jeannie. je l'aine' pour le bon- » heur de t 'aimer, de l'obéir, de dépendre de toi ! — Ton aveu n'esl qu'un droit de plus à ma soumission ; ce n'esl pas un sacrifice ! — En me disant que m m'aimes , » tu délivres un ami et tu gagnes un esclave! Quel rapport oses-tu imaginer entre le » retour que je te demande et la noble et touchante obligation qui te lie à Dougal T ii L'amour que j'ai pour loi, ma Jeannie, n'esl pas une affection delà terre; ah! je voudrais pouvoir te «lire, pouvoir te faire comprendre comment dans un monde nouveau, un cœur passionné, un cœur qui a été trompé ici dans ses affections les o plus chères ou qui en a été dépossédé avant le temps, s'ouvre à des tendresses Infi- » nies, !i d'éternelles félicités qui ne peuvent plus être coupables! — Tes organes trop » foibles encore n'ont pas compris l'amour ineffable d'un.' âme i de t"us les » devoirs, ei qui peut sans infidélité embrasser toutes les créatures de son choix d'une » affection sans limites ! Oh, Jeannie. lu ne sais pas combien il 5 a d'amour hors de » la vie. et combien il est calme et pur ! — his moi, Jeannie, dis-moi seulement que in m'aimes ! — Cela n'est pas difficile à dire il n'\ aque l'expression de la haine > qui doive couler quelque chose à ta bouche. — Moi . je t'aime. Jeannie, je n'aime •' que toi ! — Vois-tu , ma Jeannie ! il n'\ a pas une pensée de mon esprit qui net'ap- » parlicnne. - Il n'v a pas un battement de mon cœur qui ne soit pour le tien ! mon sein palpite si fort, quand l'air que je parcours est frappé de ton nom ' — Mes lèvres 3() CONTES CHOISIS. n inclues frémissent cl balbutient quand je veux le prononcer ! Oh ! Jèannie, que je » l'aime! — et tu ne diras pas, lu n'oseras pas dire toi... Je t'aime, Trilby ! pauvre » Trilby, je t'aime un peu !... — » Non , non , dit Jeannie , » en s'échàppant avec effroi de la chambre où éloit déposée la riche prison de Trilby ; « non , je ne trahirai jamais les serments que j'ai » laits à Dougal, que j'ai faits librement , et au pied des saints autels; il est vrai que » Dougal a quelquefois une humeur difficile et rigoureuse, mais je suis assurée qu'il » m'aime. Il est vrai aussi qu'il ne sait pas exprimer les sentiments qu'il éprouve, « comme ce fatal esprit déchaîné contre mon repos; mais qui sait si ce don funeste » n'est pas un effet particulier de la puissance du démon , et si ce n'est pas lui qui me » séduit dans les discours artificieux du lutin ? Dougal est mon ami, mon mari, l'époux » que je choisirais encore; il a ma foi , et rien ne triomphera de ma résolution et de » mes promesses ! rien ! pas même mon coeur, continua-t-elle en soupirant ! qu'il se » brise plutôt que d'oublier le devoir que Dieu lui a imposé !... » Jeannie avoit à peine eu le temps de s'affermir dans la détermination qu'elle venoit de prendre, en se la répétant à elle-même avec une force de volonté d'autant plus énergique qu'elle avoit plus de résistance à vaincre ; elle murmuroit contre les der- nières paroles de cet engagement secret , quand deux voix se firent entendre auprès d'elle, au-dessous du chemin de traverse qu'elle avoit pris pour arriver plus tôt au bord du lac, mais qu'on ne pouvoil parcourir avec un fardeau considérable, tandis que Dougal arrivoil ordinairement par l'autre , chargé des plus beaux de ses poissons, surtout lorsqu'il amenoit un hôte à la chaumière. Les voyageurs suivoient la route inférieure et marchoient lentement comme des hommes occupés d'une conversation sérieuse. C'étoit Dougal et le vieux moine de Balva que le hasard venoit de conduire sur le rivage opposé , et qui étoit arrivé à temps pour passer dans la barque du pé- cheur , et pour lui demander l'hospitalité. On peut croire que Dougal n'étoit pas disposé à la refuser au saint commensal du monastère dont il avoit reçu ce jour-là même tant de bienfaits signalés, car il n'attribuoit pas à une autre protection le relour inespéré des trésors de la pêche, et la découverte de cette boîte, si souvent rêvée, qui devoit contenir des trésors bien plus réels et bien plus durables. Il accueillit donc le vieux moine avec plus d'empressement encore que le jour mémorable où il avoit à lui demander' le bannissement de Trilby , et c'étoit des expressions réitérées de sa reconuoissance , et des assurances solennelles de la continuation des bontés de Ronald, qu'avoit été frappée l'attention de Jeannie. Elle s'arrêta comme malgré elle pour écouler , car elle avoit craint d'abord , sans se l'avouer , que ce voyage n'eût un autre objet que la quête ordinaire d'Inverary, qui ne manquoit jamais de ramener, dans cette saison , un des émissaires du couvent : sa respiration étoit suspendue , son cœur baltoit avec violence ; elle attendoit un mot qui lui révélât un danger pour le captif de la chaumière, et quand elle entendit Ronald prononcer d'une voix forte*: « Les mon- TRILBY. 31 » tagnes sont délivrées, les méchants esprits sont vaincus : le dernier de tous, a été » condamné aux vigiles de Sainl Colombain, > elle conçut un doubjc motif de îc rassurer, car elle ne doutôit point desparolesde Ronald. Ou le moine ignore lesort » de Trilb] , dit elle, ou Trilbj est sauvé et pardonné de Dieu comme il paroissoil » l'espérer, » Tins tranquille, elle gagna la baie où les bateaux de Dougal étaient amarrés, vida les lilets pleins dans le réservoir, étendit les Glets vides sui la | après en .noir exprimé l'eau avec soin pour les prémunir contre l'atteinte d'une - matinale, et reprit le sentier des montagnes avec i < calme qui résulte du senti nt d'un devoir accompli , mais donl l'accomplissemenl n'a rien coûté a personne. I » dernier des méchants esprits a été condamné aux vigiles de Sainl-Colombain , répéta » Jcannic; re no peut pas être Trilb] , puisqu'il m'a parlé ce soir, el qu'il est raain- » tenant à la chaumière, à moins qu'un rêve n'ail abusé mes esprits, rrilbj est donc » sauvé, et la tentation qu'il vienl d'exercer sur mon cœur n'étoil qu'une épreuve dont » il ne se seroit pas chargé lui-même, mais qui lui a été probablement prescrite par «les saints, Il est sauvé, et je le reverrai un jour; un jour certainement! s'écria- » t-elle; il vient lui-mêi le me le dire : mille ans ne sont qu'un moment pour « qui ne doivent se quitter jamais ! •> La\oi\ de Jeanine s'étoil élevée de manière à se faire i ntendre autour d'elle, car elle se croyoit seule alors. Elle suivoit les longues murailles du cimetière qui à celle heure inaccoutumée n'est fréquentéque par les bêtes de rapine, ou tout au plus par de pauyres enfants orphelins qui viennent pleurer leur père, vu bruit confus de ce gémissement qui ressembloit à une plainte du sommeil, une torche s'exhaussa de l'intérieur jusqu'à l'élévation des murs de l'enceinte funèbre el versa sur la longue tige dis arbres les plus voisins des lumières effrayantes. L'aube du Nord, qui avoit commencé à blanchir I horizon polaire depuis le coucher du soleil, déplovoit lentement son voile pâle à travers le ciel cl sur toutes les montagnes, triste el terrible rumine la clarté d'un incendie éloigné auquel on ne peut porter du secours. Les oiseaux de nuit, surpris dans leurs chasses insidieuses, rcsscrroicnl leurs ailes pesantes el se laissoieni rouler étourdis sur les pentes de Cobler, el l'aigle épouvauté crioil de ler- reuràla pointe de ses rochers, en conlemplaul cette aurore inaccoutumée qu'aucun astre ne suit el qui n'annonce pas le matin. ,i l'an nie a\nii souvent oui parler des mystères des sorcières . cl des fêti s qu'clli donnoienl dans la dernière demeure des morts, à certaines époques deâ lunes d'hiver. Quelquefois même , quand elle rentroil Fatiguée sous le t"it de Dougal , elle avoil cru remarquer cette lueur capricieuse qui s'élevoil el retoinboil rapidement : elle avoil cru saisir dans l'air des éclats de \"i\ singuliers, des i h . ^ glapissants el féi (liants qui paroissoienl appartenir à un autre monde, tant ilsétoicnl grêles el fugitifs. Elle se souvenoil de les avoir vues, avec leurs tristes lambeaux souillés de rendre cl de sang . se perdi c dans les i uincs de la clôture inégale . ou s'égar* r comme la fumée 32 ('.ONT ES CHOISIS. blanche el bleue du soufre dévoré par la flamme, dans les ombres des bois et dans les vapeurs du ciel. Entraînée par une curiosité invincible, elle franchit le seuil re- doutable qu'elle n'avoit jamais touché (pic de jour pour aller prier sur la tombe de sa unie. — Elle fit un pas et s'arrêta. — Vers l'extrémité du cimetière, qui n'étoit d'ailleurs ombragé que de cette espèce d'ifs dont les fruits, rouges comme des cerises tombées de la corbeille d'une fée, attirent de loin tous les oiseaux de la contrée; derrière l'endroit marqué pour une dernière fosse qui étoit déjà creusée et qui étoit encore vide, il y avoit un grand bouleau qu'on appeloit l'arbre du saint, parce que l'on prétendoit que saint Colombain jeune encore, et avant qu'il fût entièrement revenu des illusions du monde, y avoit passé toute une nuit dans les larmes, en bu- tant contre le souvenir de ses profanes amours. Ce bouleau étoit depuis un objet de vénération pour le peuple, et si j'avois été poète, j'aurois voulu que la postérité en conservât le souvenir. Jeannie écouta, retint son souffle, baissa la tête pour entendre sans distraction , fit encore un pas, écouta encore. Elle entendit un double bruit semblable à celui d'une boîte d'ivoire qui se brise et d'un bouleau qui éclate , et au même instant elle vit la longue réverbération d'une clarté éloignée courir sur la terre, blanchir à ses pieds et s'étendre sur ses vêtements. Elle suivit timidement jusqu'à son origine le rayon qui l'éclairoit; il aboutissoit à i.'arbre du saint, et devant l'arbre du saint, il y avoit un homme debout dans l'attitude de l'imprécation, un homme prosterné dans l'atti- tude de la prière. Le premier brandissoit un flambeau qui baignoit de lumière son front impitoyable, mais serein. L'autre étoit immobile. Elle reconnut Ronald et Dou- gal. 11 y avoit encore une voix, une voix éteinte comme le dernier souffle de l'agonie, une voix qui sanglotoit faiblement le nom de Jeannie , et qui s'évanouit dans le bouleau. «Trilby!... » cria Jeannie, en laissant derrière elle toutes les fosses, elle s'élança dans la fosse qui l'attendoit sans doute, car personne ne trompe sa destinée! <■ Jeannie, Jeannie ! dit le pauvre Dougal ! — Dougal, » répondit Jeannie en étendant vers lui sa main tremblante, et en regardant tour à tour Dougal et l'arbre du saint, « Daniel, mon bon Daniel, mille ans ne sont rien sur la terre... Rien !» reprit-elle en soulevant péniblement sa tête ! puis elle la laissa retomber et mourut. Ronald , un moment interrompu , reprit sa prière où il l'avoit laissée. 11 s'éloit passé bien des siècles depuis cet événement quand la destinée des voyages, el peut-être aussi quelques soucis de cœur, me conduisirent au cimetière. Il est maintenant loin de tous les hameaux , et c'est à plus de quatre lieues qu'on voit flotter sur la même rive la fumée des hautes cheminées de Portincaple. Toutes les murailles de l'ancienne enceinte sont détruites; il n'en reste même que de rares vestiges, soit que les habitants du pays aient employé les matériaux à de nouvelles constructions , soit que les terres des boulingrins d'Argail , entraînées par des dégels subits , les aient peu à peu recouverts. Cependant la pierre qui sunnontoit la fosse de Jeannie a élé TRILBY. 33 respectée par le temps , par les cataractes du < :iel , el même par les hommi -. On ; lit toujours ces mots tracés d'une main pieuse : Milie ans ne sont r/u'un morru ni ritr ta l erre pour ceux qui ne doivent se quitter jamais. L'ARBRE Di 5AIN1 est mort, mais 'quelques arbustes pleins de vigueur cour< oient sa souche épuisée de leur riche feuillage, el quand un venl frais soufiloil entre leurs scions verdoyants , el courboit, etrelevoil leurs épaisses ramées, • imagination vive el tendre pouvoit y rêver encore les soupirs de Trilby sur la fosse de Jeannie. Mille ;ru> sonl si peu de temps pour posséder ce qu'on aime, si peu de temps pour le pleurer!... LE SONGE D'OR, FABLE LEVANTIM- CHAPITRÉS I. LE KAKDOL'ON. Le karduuun est, comme tout le monde le sait, le plus joli, le plus subtil et le plus accori des lézards. Le kardouou est vêtu d'or comme un grand seigneur; mais il e^t timide et modeste, et il \it seul et retiré; c'est ce qui l'a fait passer pour savant Le kardouon n'a jamais fait de mal à personne, et il n'j a personne qui n'aime le kar- douon. Les jeunes lilles sont toutes Gères quand il les regarde au passage avec des yeux d'amour et de joie, en redressant son cou bleu chatoyant de rubis entre les fentes d'une vieille muraille, ou en faisant étinceler sous les feu du soleil les reflets innombrables du tissu merveilleux dont il est babillé. Elles se (lisent entre elles : « Ce nV-i pas toi, c'est moi que le kardouon a regardée » aujourd'hui, c'est moi qu'il trouve la plus belle, el qui serai son amoureuse. Le kardouon u'\ pense p.is. Le kardouou cherche ça el là ment son lit quand il s'endort, et qu'à chauffer sa chambre d'un feu clair et ré- » jouissant, lorsque la saison devient mauvaise. Le kardouon peut vieillir avant moi , » poursuivoit Xaïloun ; car il étoit déjà preste et beau que j'étois encore tout petit , » et que ma mère me le montrait en disant : Tiens, voilà le kardouon ! — Je sais, o s'il plaît à Dieu , les soins qu'on peut rendre à un malade et les petites douceurs » dont on l'amuse. C'est dommage qu'il soit un peu fier ! » A la vérité, le kardouon répondoit mal aux avances ordinaires de Xaïloun. A son approche il disparoissoît comme un éclair dans le sable , et ne s'arrètoit que derrière une butte ou une pierre pour tourner sur lui de côté deux yeux élincelants qui au- raient fait envie aux escarboucles. Xaïloun le regardoit alors d'un air respectueux, en lui disant à mains jointes : « Hélas! mon cousin, pourquoi me fuyez-vous, moi qui suis votre ami et votre » compère? Je ne demande qu'à vous suivre et à vous servir, de préférence à mes ■> frères, pour lesquels je voudrais mourir, mais qui me paraissent moins gracieux et » moins aimables que vous. Ne rebutez pas comme eux votre fidèle Xaïloun , si vous ii avez besoin, par hasard, d'un bon domestique. » Mais le kardouon s'en alloit toujours , et Xaïloun rentrait en pleurant chez sa mère, parce que son cousin le kardouon n'avoit pas voulu lui parler. Ce jour-là sa mère l'avoit chassé en le frappant de colère et en le poussant par les épaules. « Va-t-en , misérable ! lui avoit-elle dit , va rejoindre ton cousin le kardouon , in- » digne que tu es d'avoir d'autres parents ! » Xaïloun avoit obéi à l'ordinaire, et il cherchoit son cousin le kardouon. i' Oh! oh! dit-il en arrivant sous l'arbre aux larges ramées, en voilà vraiment •i bien d'un autre... Mon cousin le kardouon qui s'est endormi sous ces ombrages, « au confluent de toutes les sources, quoique cela ne soit pas dans ses habitudes ! — » Une belle occasion , s'il en fut jamais , de causer d'affaire avec lui à l'heure de son » réveil. — Mais que diable gardc-t-il là, et que prétend-il faire de toutes ces petites •> drôleries de plomb jaune, si ce n'est qu'il les ait préparées pour rajeunir ses habits? » C'est peut-être qu'il est de noces. Foi de Xaïloun, il y a des dupeurs aussi au bazar « des kaidouons; car cette ferraille est fort grossière à la voir, et il n'y a pas une des « pièces du vieux pourpoint de mon cousin qui ne vaille mille fois mieux. J'attendrai » cependant qu'il m'en dise son avis, s'il est d'une humeur plus parlante que de cou- .i lu me ; car je dormirai commodément à cette place, et comme j'ai le sommeil léger, » je me réveillerai aussitôt que lui. » LE SONGE I) OR. 39 A l'instant où Xaïloun allait se coucher, il fut soudainement frappé d'une idée. — « La nuit est fraîche, dit-il, et mon cousin le kardouon n'esl pas exeri é < omme o moi à coucher sur le bord des sources el à l'abri des forêts. L'air du matin n'est » pas salutaire. » Xaïloun ôta son habit el ['étendit doucement sur le kardouon, en prenanl toutes les précautions nécessaires pour ne pas le réveiller. Le kardouon ne se réveilla point. Quand il eut fait cela, Xaïloun s'endormit profondément en rêvant à l'amitié du kardouon. Ceci est l'histoire de Xaïloun. CHAPITRE 111. LE PAQDIB ABHOC. Le lendemain survint dans le même endroit le faquir Abhoc qui feignoit d'allei en pèlerinage, mais qui cherchoit dans le l'ait quelque bonne chape-chute de faquir. Comme il s'approchoit de la source pour se reposer, il aperçut le trésor, l'enve- loppa du regard, et en supputa promptemenl la valeur sur ses doigts. — « Grâce inespérée, s'écria-t-il, que le Dieu très-puissant et très-miséricordieuï » accorde enfui à ma piété après tant d'années d'épreuves, el qu'il a daigné mettre, i pour m'en rendre la conquête plus facile, sous la simple garde d'un innocent lézard » de muraille et d'un pauvre garçon imbécile ! ■ Je dois vous dire (pie le faquir Abhoc connoissoit parfaitement de vue Xaïloun et le kardouon. — ■• Une le ciel soit loué en toutes choses, ajouta-t-il en s'asseyanl quelques pas » plus loin. Adieu la robe de faquir, les longs jeûnes el les rudes mortifications de • corps. Je vais changer de pays el de vie, el acheter, au premier royai où je nie 'i trouverai bien, quelque bonne province qui me rapporte de gros revenus. Une fois établi dans mou palais, je ne m'occupe désormais que de me réjouir au milieu de » mes jolies esclaves , parmi les Heurs el les parfums, el que de bercer mollement » mes .esprits au son de leurs instruments de musique, en sablant des mus exquis » dans la plus large de mes coupes d'or. Je me Eus vieux, el Le bon vin égaie Lecteur « des vieillards. — Il me paraît seulement que ce trésor sera lourd à porter, et il » siérait mal en tout cas à un grand seigneur terrien comme je suis, qui a une mul- » tîtude de domestiques et une milice innombrable . de s'abaisser à un office de por- tefaix , même quand je ne devrais pas être vu. Pour que le prince du peuple attire « à soi le respect de se- sujets, il faul qu'il se soil accoutumé à se respecter lui-même. » On croirait d'ailleurs que ce manant n'a pas été envoyé ici k d'autre lin que de me 40 CONTES CHOISIS. » servir, et comme il csl plus robuste qu'un bœuf, il transportera aisément tout mon « or jusqu'à la ville prochaine, où je lui ferai présent de ma défroque et de quelque » basse monnoie à l'usage des petites gens. » Après celte belle allocution intérieure, le faquir Abhoc, bien certain que son tré- sor n'avoit rien à redouter du kardouon ni du misérable Xaïloun, qui étoit aussi loin que le kardouon d'en connoître la valeur, se laissa entraîner sans résistance aux douceurs du sommeil, et il s'endormit fièrement en rêvant de sa province, de son harem peuplé des plus rares beautés de l'Orient , et de son vin de Schiraz écumant dans des coupes d'or. Ceci est l'histoire du faquir Abhoc. CHAPITRE IV. LE DOCTEUR ABHAC. Le lendemain survint dans le même endroit le docteur Abhac, qui éloil un homme très-versé dans toutes les lois, et qui avoit perdu sa route en méditant sur un texte embrouillé, dont les juristes donnoient déjà cent trente-deux interprétations diffé- rentes. Il étoit sur le point de saisir la cent trente-troisième, quand l'aspect du tré- sor la lui fit oublier tout net , en transportant sa pensée sur le terrain scabreux de l'invention , de la propriété et du fisc. Elle s'anéantit si bien dans sa mémoire qu'il ne l'auroil pas retrouvée en cent ans. C'est une grande perte. — « Il appert, dit le docteur Abhac, que c'est le kardouon qui a découvert le » trésor, et celui-ci n'excipera pas , j'en réponds , de son droit d'invention pour ré- » clamer sa part légale dans le partage. Ledit kardouon est donc évincé de fait. Quant » au fisc et à la propriété, je tiens que le lieu est vague, commun , propre à chacun » et à tous, de façon que l'état et le particulier n'y ont rien à voir, ce qui est d'une » heureuse opportunité dans l'occurrence actuelle, ce confluent d'eaux errantes, » marquant, si je ne me trompe, une délimitation litigieuse entre deux peuples bel- ■i liqueux, et des guerres longues et sanglantes avant à surgir du conflit possible de » deux juridictions. Je ferois donc un acte innocent , légitime , et même provide, en » emportant le trésor de céans, si je pouvois m'en charger d'un voyage. — Quant à ~> ces deux aventuriers, dont l'un me paroît être un malotru de boquillon, et l'autre » un méchant faquir, gens sans nom , sans aveu et sans poids, il est probable qu'ils » ne se sont couchés ici que pour procéder demain à un partage amiable, parce » qu'ils ne savent ni texte, ni commentateurs, et qu'ils se sont estimés d'égale force. » — Mais ils ne s'en tireront pas sans procès, ou j'y perdrai ma réputation. Seulc- <> ment, comme le sommeil me gagne, à cause de la grande contention d'esprit que • LE SONGE D'OR, '•' « cette affaire m'a donnée, je vais prendre an* de possession en mettant quelques- ■i unes de ces pièces dans mon turban , pour qu'il conste ostensibiemenl el péremp- » toirement en la cour, si la cause y est évoquée, de l'antériorité de mon droil : celui » qui possède la chose par appétence d'avoir, tradition d'avoir eu, et première occu- » pation, étant présumé propriétaire, ainsi qu'il esl écrit, » Et le docteur Abhac munit son turban de tant de pièces de conviction qu'il passa une grande partie du jour à le traîner, le pauvre homme, jusqu'à l'endroit où mou- rait, auv rayons du soleil horizontal, l'ombre des rameaux protecteurs. Encore j retourna-t-il à plusieurs reprises, bourrant toujours son turban de nouveaux témoins, tant qu'enfin il se décida bravement à en combler la forme, sauf à dormir la tête nue au serein. — « Je ne suis pas embarrassé de réveiller, dit-il en appuyant son occiput, » fraîchement rasé, sur le turban bouffi, qui lui servoil d'oreiller. Ces gens- ci se » disputeront dès le point du jour, ils seront trop heureux d'avoir un docteur es-lois » sous la main pour les accommoder, ce qui m'assure part et vacation, i Après quoi le docteur Abhac s'endormit magistralement, en rêvant procédure et or. Ceci est l'histoire du docteur Abhac. CHAPITRE V. LE ROI DES SABLES. Le lendemain, au déclin du jour, survint dans le même endroit un Fameux bandit dont l'histoire ne conserve pas le nom, mais qui étoit dans toute la contrée la terreur des caravanes, auxquelles il imposoil d'énormes tributs, et qu'on appeloit, par cette raison, le Roi des Saules, si les mémoires de ci tte époque reculée sont fidèli s. Ja- mais il n'était entré si avant dans le désert , parce que cette route n'émit guère fré- quentée des voyageurs, el l'aspect de cette source el de ces ombrages réjouit son CGCUr, ordinairement peu sensible an\ beautés de la nature, de ière qu'il a\is.i de s') arrêter un moment — «Je n'ai pas été mal inspiré, vraiment, murmura-t-il entre ses dents, enaper- i rêvant le trésor. Le kardouon veille ici, suivant l'usage iininemori.il des lézards et ii des dragons , à la garde de cet amas d'or . dont il n'a que faire : el i es trois insignes écorni fleurs soin venus de compagnie pour se le partager. Si je me charge de tout ce butin pendant qu'ils donnent , je ne manquerai pas de réveiller le kardouon, qui ■ réveillera ces misérables . car il a toujours l'œil au guet . et j'aurai affaire au lézard . » au bûcheron, au faquir et à l'homme «le loi, qui sont gens âpres i h curée et «a pailles de la défendre, La prudence m'enseigne qu'il vaut mieux teindre de dormir 42 CONTES CHOISIS. n à côté d'eux, tant que 1rs ténèbres ne sont pas tout à fait tombées, pûisqu il paraît » qu'ils se sont proposé de passer ici la nuit, et je profiterai ensuite de l'obscurité pour » les tuer un à un d'un bon coup de kangiar. Ce lieu est si infréquenté que je ne crains » pas d'être empêcbé demain au transport de ces ricbesses , et je me propose mémo » de ne pas partir sans avoir déjeuné de ce kardouon , dont la chair est fort délicate , » à ce que j'ai ouï dire à mon père. » Et il s'endormit à son tour, en rêvant assassinats, pillage et kardouons cuits sur la braise. Ceci est l'histoire du Roi DES Sables , qui étoit un voleur , et qu'on nommoit ainsi pour le distinguer des autres. CHAPITRE VL I.E SAGE LOCKMAN. Le lendemain survint dans le même endroit le sage Lockman , le philosophe et le poëte; Lockman, l'amour des humains, le précepteur des peuples et le conseiller des rois, Lockman qui cherchoit souvent les solitudes les plus écartées pour y médi- ter sur la nature et sur Dieu. Et Lockman marciioit d'un pas tardif, parce qu'il étoit affoibli par son grand âge, car il avoit atteint , le même jour, le trois-centième anniversaire de sa naissance. Lockman s'arrêta au spectacle qu'offraient alors les environs de l'arbre du déserl et il réfléchit un instant. o Le tableau que votre divine bonté montre à mes regards, s'écria-t-il enfin, ren- » ferme, ô sublime Créateur de toutes choses! d'ineffables enseignements , et mon » âme est accablée, en le contemplant, d'admiration pour les leçons qui résultent » de vos œuvres, et de compassion pour les insensés qui ne vous connoissent point. « Voilà un trésor, comme s'expriment les hommes , qui a peut-être coûté bien des » fois à son maître le repos de l'esprit et de l'âme. « Voilà le kardouon qui a trouvé ces pièces d'or, et qui , éclairé par le foible instinct ■i dont vous avez pourvu son espèce , les a prises pour des tranches de racines dessé- » chées par le soleil. » Voilà le pauvre Xaïloun, dont l'éclat des vêtements du kardouon avoit ébloui les «yeux, parce que son intelligence ne pouvoit pas percer, pour remonter jusqu'à » vous, les ténèbres qui l'enveloppoient comme les langes d'un enfant au berceau , et ■j adorer, dans ce magnifique appareil , la main toute-puissante qui en décore à son » gré les plus viles de ses créatures. » Voilà le faquir Abhoc , qui s'est fié à la timidité naturelle du kardouon et à l'im- LE SONGE D OR. 13 « bécillité de Xaïloun , pour rester seul possesseur de tant de biens . el se rendre opu- u lenl sur ses vieux jours. » Voilà le docteur Abhac, qui a compté sur le débat que devoil exciter, au rév< il . > le partage de ces trompeuses vanités de la fortune pour se faire médiateur entre les » prétendants, et s'attribuer double pari. » Voilà le Roi iu:s Sabi i s , qui esl venu le dernier, en roulant des idées fatales et » des projets de mort, à la manière accoutumée de ces hommes déplorables que vo- » tre grâce souveraine abandonne aux passions de la terre, et qui se promettait peut- » être d'égorger les premiers venus pendanl la nuit, autant que j'en peux juger pai » la violence désespérée avec laquelle sa main s'est fermée sur son kangiar. « El tous cinq se soni endormis poui toujours sous l'ombre empoisonnée de l'upas, » dont un souille de votre colère a jeté ici les semences funestes du fond des forêts » de Java ! « Quand il eut dit ce que je viens de dire , Lockman se prosterna , el il adora Dieu. El quand Lockman se fui relevé, il passa la main dans sa barbe, et il continua : « Le respect qui esl dp aux morts, reprit-il , nous défend de laisser leurs dépouilles » en pi-oie aux bêtes du désert Le vivanl juge le vivant, mais le mort appartient a » Dieu. » Et il détacha de la ceinture de Xaïloun la serpe du bûcheron pour creuser trois fosses. Dans la première fosse il mil le faquir Abhoc. Dans la seconde fosse il mil le docteur Abhac. Dans la troisième fosse il enterra le Roi des Sam.es. «Quant à loi, Xaïloun, continua Lockman, je t'emporterai hors de l'influe] « mortelle de l'arbre poison, pour que tes amis, s'il r, u reste sur la terre depuis la u mort du kardouon , puissent venir te pleurer sans danger à l'endroit où tu reposc- » i as; et je le ferai ainsi , mou frère . parce que lu as étendu ton manteau sur le kar- i douon endormi pour le préserver du froid, a Ensuite Lockman emporta Xaïloun bien loin de là, el il lui creusa une fosse dans un | ici 1 1 ravin toul Henri que les sources du déscrl baignoieul souvent sans jamais l'i- nonder, sous des arbres donl les frondes flottantes au vent n'épaucboienl autour d'elles que île la Iraiclieur el des parfums. Il quand cela fui lini , Lockman passa une seconde fuis la main dans sa barbe; el. après \ avoir réfléchi , Lockman alla chercher le kardouon , qui étoit mon sous l'arbre- poison de Java. Apres quoi Lockman creusa une cinquième fosse pour le kardouon au-dessous de celle de Xaïl i , sur un peiii revers mieu\ exposé m\ soleil , doni les rayons naissants éveillent la gaieté des lézards. « Dieu me préserve , dil Lockman ( de sé| r daus la mort ceux qui se soûl aimés I ii CONTES CHOISIS. Et quand il eut parlé ainsi , Lockman passa une troisième fois sa main dans sa barbe ; et, après y avoir réfléchi , Lockman retourna jusqu'au pied de l'arbre upas. Après quoi il y creusa une fosse très-profonde, et il y enterra le trésor. « Cette précaution , dit-il en souriant dans son âme, peut sauver la vie d'un homme » ou celle d'un kardouon. » Après quoi Lockman reprit son chemin avec une grande fatigue pour venir se cou- cher près de la fosse de Xaïloun , et il se sentit défaillir avant d'y arriver à cause de son grand âge. Et quand Lockman fut arrivé à la fosse de Xaïloun , il défaillit tout à fait , se laissa tomber sur la terre, éleva son âme vers Dieu, et mourut. Ceci est l'histoire du sage Lockman. CHAPITRE VIL l'esprit de dieu. Le lendemain survint dans l'air un de ces esprits de Dieu que vous n'avez jamais mis que dans vos songes, qui planoit, remontait, sembloil se perdre parfois dans l'azur éternel, redescendoit encore, et se balançoit à des hauteurs que la pensée ne peut mesurer , sur de larges ailes bleues, comme un papillon géant. A mesure qu'il se rapprochoit , on le voyoit déployer les anneaux d'une chevelure blonde comme l'or dans la fournaise, et il se laissoit aller au courant des airs qui le berçoient , en jetant ses bras d'ivoire et sa tète abandonnée à tous les petits nuages du ciel. Puis il se posa , en bondissant du pied , sur les frêles rameaux , sans peser sur une feuille , sans faire fléchir une fleur; et puis il vola, en la caressant du battement de ses ailes , autour de la fosse récente de Xaïloun. «Eli! quoi, s'écria-t-il , Xaïloun est donc mort, Xaïloun que le ciel attend, à » cause de son innocence et de sa simplicité! » Et de ses larges ailes bleues qui caressoient la fosse de Xaïloun, il laissa tomber au milieu de la terre qui le couvroit une petite plume qui soudainement y prit racine , y germa et s'y développa comme le plus beau panache qu'on ait jamais vu couronner le cercueil des rois; ce qu'il fit pour mieux le retrouver. Alors il aperçut le poète qui s'étoit endormi dans la mort comme dans un rêve joyeux* et dont tous les traits rioient de paix et de félicité. i- Mon Lockman aussi, dit l'esprit, a voulu rajeunir pour se rapprocher de nous, « quoiqu'il n'ait passé qu'un petit nombre de saisons parmi les hommes, qui n'ont » pas eu le temps, hélas! de profiler de ses leçons. Viens cependant, mon frère, viens LE SONGE D'OR. » avec moi , réveille-toi de la mon pour me suivre; allons an jour éternel , allons a I Dicll !... » Au même instant il appliqua un baiser de résurrection soi le fronl de 1 ockmau, le souleva légèrement de son lit «le mousse, el le précipita dans un ciel si profond que l'œil des aigles se fatigua de les chercher, avant de s'être tout à lait ouvert a leut départ. Ceci est l'histoire de l'ange. CHAPITRE Mil. I. \ FIN DU SOMlli D'OR. Ce que je viens de raconter s'est passé il j a des siècles infinis . el depuis ce temps- la le nom du sage Lockman n'est jamais sorti de la mémoire des hommes. Et depuis ce temps-là l'upas étend toujours ses rameaux dont l'ombre donm la mort entre des sources qui coulent toujours. Ceci est l'histoire du monde. BAPTISTE MONTAI T.VN. Je ne sortirai certainement pas de ces montagnes , dis-je à l'hôtesse en arrivant avec elle sur le pas de la porte, sans avoir vu ce bon M. Dubourg donl vous m.' parlez. C'étoit un des plus tendres amis de mon père. Il n'esl qui- se| i heures du malin , unis lieues smii bientôl laites quand le temps est beau à souhait . et je peux disposer d'un jour sans préjudice pour mes affaires. Il me saurait mauvais gré de n'avoir pas dîné avec lui en passant, n'esl il pas vrai? — II ne vous le pardonnerait pas, répondit elle, puisqu'il n'\ a pas de semaine qu'il n'envoie prendre des informations sur votre arrivée. — Je ne me pardonnerais pas davantage d'avoir manqué une occasion de vérifier ce que valent mes prophéties, .l'ai prédit il \ a cinq ans que sa fille Rosalie, qui n'en avoit que douze, deviendrait une des piquantes beautés de la province, et je suis curieux de savoir si la petite brunette aux yeux bleus m'a rail mentir. — Tenez-vous assuré du contraire . s'écria madame Gauthier. On irait à Besançon . et peut-être à Strasbourg l 'étoil pour madame Gauthier l'équivalent des antipodes . sans rencontrer sa pareille ; el ave< cela, élevée comme un charme et sage con une image; mais n'allé/ pas vous j laisser prendre, pour rentrer ici ,ui désespoir, comme vous faisiez du temps de l'autre, roui gentil que vous êtes, vous pourrii être celle luis pour VOS peines el |iiinr Nos soupirs. Car VOilà déjà bien des mois qu'il esi bruit qu'on l.i marie, — Diable, diable! madame Gauthier, vous me prenez toujours pour uu jeune homme, quoique j'aie vingt quatre ans passés, une fortune établie et une position sérieuse I rayez vous qu'un avocat stagiaire .m barreau de Lons-le-Saulnicr se pas- sionne i omme un légiste uu comme un clerc d'avoué ' . Rassui dame, ei montrez moi seulement le chemin qu'il faut que je tienne pour parvenir chez M. Dubourg, i .h j'ignorois même que sa maison de campagne ïùt si pies d'ici. 48 CONTES CHOISIS. — Vous ne serez pas embarrassé dans toute la première moitié de la route , ré pli - qua-t-elle. Vous ne perdrez pas un moment le petit sentier bien frayé que vous voyez courir là dans les prés, le long de ce ruisseau bordé de saules ; mais une fois arrivé au pied du coteau qui ferme le val, ce sera une autre affaire ; vous serez aux bois de Châtillon, qu'il faut traverser pour apercevoir le château, et comme ils ne sont pratiqués que par les bûcherons, qui y ont tracé dans leurs allées et venues bien des chemins qui se croisent , je me suis laissé dire que les gens du pays s'y égaraient quelquefois; mais il ne manque pas de huttes et de baraques à la rive du bois, et vous n'aurez qu'à toucher pour vous procurer un guide. Fort pénétré de ces utiles renseignements , je saluai mon hôtesse de la main , je me mis en route, et je gagnai du pays en faisant des tirades pour le premier acte de ma tragédie, avec la délicieuse et immense préoccupation d'un homme qui se com- plaît dans ses vers. Aussi j'étois fort loin , au bout d'une heure , du petit sentier bien frayé qui court dans les prés le long d'un ruisseau bordé de saules, et je fus fort heureux, pour retrouver ma direction, que la colline ne se fût pas avisée de la fan- taisie, à la vérité assez étrange, de se déranger de sa place. Après avoir long-temps côtoyé la rive du bois, comme disoit madame Gauthier, en suivant inutilement un fourré si épais, que j'aurais à peine compris qu'il pût ouvrir le passage à un lièvre poursuivi par les chiens , je fus frappé de la vue d'une petite maison toute blanche, c'est-à-dire assez fraîchement crépie, qui s'adossoit au bois comme un oratoire couronné de feuillages, et autour de laquelle se formoit en carré une palissade à treillage fort serré d'où se répandoient de toutes parts des pampres de vignes, de flottantes guirlandes de liseron et de bouton , et des rameaux d'églantier chargés de fleurs. Je fis quelques pas, et j'arrivai à l'entrée de ce joli petit réduit, qui ne paroissoit guère propre qu'à loger deux ou trois personnes. Sur un bout de banc joint à la porte du logis, et qui étoit élevé comme elle d'une marche ou deux au-dessus d'un potager de quelques pieds de surface, il y avoit un jeune homme assis. Je pris le temps de le regarder, parce que lui ne me regardoit pas. Il étoit vraisem- blement trop occupé pour s'apercevoir de ma présence. Je ne dirais pas facilement ce qui, dans ce jeune homme, excita soudainement ma curiosité, mon intérêt, mon affection. Je ne suis pas romanesque, on le sait bien ; mais le lieu , la circonstance, la personne surtout, faisoient naître en moi une foule d'idées mélancoliquement poétiques, dont j'étois presque fâché de faire tort à ma composition. Je finis cependant par y prendre un plaisir très-vif et par le goûter en silence. Ce jeune homme, si absorbé dans ses pensées, qu'un peu de bruit que j'avois fait étourdiment en m'approchant de lui , n'avoit pu un moment l'en distraire , étoit beau comme une de ces figures qu'on rêve quand on s'endort sur une bonne action , cl du sommeil d'un homme qui se porte bien. (Ce sont décidément les deux manières BAPTISTE MONTAI ISA N. 49 {l'être heureux que je conuoissc.) Il sembloit délicat et même foible, et cependant sa blanche et gracieuse figure, qu 'inondoient les Ilots d'une che?elore blonde et parfaitement bouclée, ne se scroit peut-être pas refusée .1 l'expression d'une forte nature d'homme. A travers la suave douceur de ses traits languissants, on démêloil le caractère d'une méditation habituelle el d'une profonde résolution. Cela m'étonna. — Eh quoi ! pensai-jeà part moi, envierois-tu dans ton cœur navré, les avam dont te privent les aveugles répartitions delà fortune? Regrctterois-tu le droit qu'elle t'a ravi de prendre une part active aux agitations de la multitude, cl de l'entraîner par l'amour, ou de la soumettre par le génie '.' Dieu t'en préserve, pauvre ange, con- tinuai-je en m'approchant encore de lui , car je l'aimois déjà beaucoup. Reste doux et pur comme te \oilà dans ta force inutile , jouis de ta solitude, et laisse aux ridi- cules tyrans du vieux monde, conquérant déçu ou roi détrôné (pw- tu es sur la tel rc , l'empire absurde qu'ils y exercent depuis tant de siècles ! Le jeune homme tourna les veux de mou côié, et me regarda fixement pendant que je le saluois. Il fil un mouvement pour se lever ; je me hâtai de le retenir sur son banc , parce qu'il m'avoit semblé malade. — Je vous demande pardon, mon ami, lui dis-je, d'avoir interrompu le cours de vos pensées ; la rêverie est si belle à votre âge! Pourriez-vous m'indiquer, sans vous déranger davantage, le chemin du bois qui conduit à la maison de M. Dubourg? elle ne doil pas être fort loin d'ici. Il me regarda encore, mais sa physionomie avoit subitement passé de l'expression d'une bienveillance timide à celle de l'inquiétude et de l'effroi. Cependant il parut réfléchir. — La maison de M. Dubourg ? répondit-il enfin, comme s'il avoit cherché à re- cueillir quelques souvenirs très-confus; Dubourg'.' M. Dubourg? la maison de M. Dubourg?... Ah! ah! continua-t-il en riant, il \ avoit autrefois u\m- belle mai- son de ce nom-là , que j'ai habitée quand j'étois jeune. C'est la que j'ai vu pour la première fois des anges qui avoienl pi is la figure de femmes , des (leurs de loul saisons, el des niveaux de tous les ramages Mais ce u'éloil pas dans ce monde-ci. Ensuite il laissa tomber sa tête sur -es mains, et il oublia quej'étois là. Je Compris alors qu'il étoil idiot ou innocent, suivant le langage du pays. Merveil- leuse société ipie la nôtre, où ces deux êtres d'élection, celui qui \it inoffènsif envers tous, et celui qui vit solitaire, sont repoussés avec mépris jusqu'aux limbes de la civilisation, con de pauvres enfants morts sans baptême I Au même instant la porte s'ouvrit près de moi, et j'v vis p.uoitre une femme d'une cinquantaine d'années, qui étoil mieux vêtue que ne le sont ordinairement les paysannes. — Eh quoi ! dit-elle, Baptiste, vous recevez, un voyageur mu- le presser d'ac- 7 50 CONTES CHOISIS. cepterdu lait et des fruits, et d'accorder a notre pauvre toit l'honneur de lui procurer un peu d'ombre et de délassement ? — Ah ! madame! m'écriai-je, ne le grondez pas, de grâce! Il n'y a pas encore une minute que je suis à son côté, et son accueil m'a touché de manière à m'en sou- venir toujours ! Baptiste n'avoit pas même entendu sa mère. 11 étoit retombé dans ses réflexions. Ses bras étoient croisés, sa tête pendoit sur sa poitrine, et il murmurait des mots confus que je ne m'expliquôis' pas. Je suivis la bonne femme dans une pièce assez vaste et d'une remarquable propreté, qui devoit être la meilleure de la maison. Elle me fit asseoir sur une sorte de fauteuil d'honneur, dont le siège étoit assez joliment tressé de paille jaune et bleue, pendant qu'elle congédioit dans la chambre suivante une volée tout entière de petits oiseaux de la montagne et des champs, qui s'éloient à peine effarouchés à mon approche, et qui lui ohéissoient avec un empressement charmant à voir, tant ils étoient bien ap- privoisés. Elle renouvela ensuite les offres qu'elle venoit de me faire , et s'assit, sur mon refus réitéré, en me demandant à quoi du moins on pourrait m'ètre bon dans la maison blanche des bois. — Je le disois à votre fils quand vous êtes survenue, lui répliquai-je , mais il m'a tout à fait oublié. Le pauvre enfant , madame, est bien affligé! Le voyez-vous depuis longtemps dans cet état ? — Non, monsieur, répondit-elle eu essuyant une grosse larme, et cela même n'est pas continuel. Il est toujours triste, aussi triste qu'il est bon, le pauvre Baptiste ; mais il ne manque pas de suite dans ses idées et dans ses actions, quand de certains mots, que je me garde bieu, comme vous pouvez le croire, de prononcer devant lui, ne le rendent pas à ses accès. Comment ces mots le troublent, c'est ce que je ne sais pas. Je les évite, et voilà tout. Il étoit né si heureusement, ce cher enfant , qu'il faisoit l'espoir et d'avance l'honneur de mes vieux jours, mais le bon Dieu a changé tout à coup ses intentions sur lui!... Ses larmes abondèrent à ces derniers mots. Je lui pris la main , en lui demandant pardon de lui renouveler de telles douleurs. — Il faut vous dire, puisque vous avez la bonté de vous intéresser à Baptiste, reprit-elle avec plus de calme, que Joseph Montauban , mon mari, étoit le meilleur ouvrier en bâtiments du Grand- Vau. Cela n'empèchoit pas que nous ne fussions fort pauvres, parce que c'étoit un bien mauvais temps pour l'ouvrage, et que ma famille, d'une condition supérieure à celle de Joseph , avoit payé un tribut plus pénible encore aux événements; mais cela ne fait rien à l'histoire. Nous ne savions trop à quel saint nous vouer, quand un riche et respectable particulier de la contrée chargea mon mari de la construction d'une maison superbe que vous verrez si vous traversez le bois , car BAPTISTE MONTAUBAN. •'•! je crois que vous venez d'Aval. Quand la maison fui bâtie jusqu'aux combles, mon pauvre Joseph moula lui-même sur le faîte, comme chef d'onvriers , pour y planter, selon l'usage, le bouquet el les banderoles d'honneur. Il ''toit près d'j atteindre lorsqu'une pièce de la toiture qu'on avoit, à noire grand malheur, oublié de fixer, lui manqua sous le pied. Ce/il ainsi qu'il mourut. M. Dubourg, qui étoitel qui est encore le propriétaire du bâtiment, se montra vive ni sensible .1 une si cruelle infor- tune. Il lit construire pour mon fils et moi ce petit logement sur un terrain assez productif, qui lui appartenait, et dont il nous accorda la jouissance, en ; joignant même une pension, afin de subvenir à l'insuffisance da revenu, el de nous mettre a l'abri de tout besoin ; enfin, non content de cela, il voulut encore se charger de l'éducation de Baptiste, qui avoit alors cinq ou siv ans. et qui prévenoil à la \éiité tout le monde en sa faveur par son esprit précoce et sa jolie figure. Baptiste fut donc élevé chez M. Dubourg avec les même-, soins êl les mêmes maîtres qu'une aimable fille de son bienfaiteur, qui a trois ans de moins Cela dura pendant di\ ans, et Bap- tiste avôil si bien profité qu'il ne lui manquoil presque rien, au dire des gens les plus savants, pour se faire un chemin honorable dan-, le monde. M. Dubourg prit la peine de nie le venir assurer ici, en ajoutant d'un ton sérieux, mais doux: 0 Vous comprenez, mère Montauban, qu'il se fait temps d'ailleurs que je sépare .1 Baptiste de ma Rosalie. Il a seize ans, elle en a treize et davantage. Ces jeunes » gens touchent à l'âge où vient l'amour; quoique élevés comme frère et sœur, ils « savent bien qu'il en est autrement , et je n'ai peut-être que trop longtemps tardé à u détourner ce piège de leur innocence. Il faut donc reprendre chez vous votre fils, a ma bonne .unie, en attendant (pie je lui aie procuré la position favorable dont il »s'esl rendu digne par ses études et ses succès, dans quelque famille encore plus 1. opulente que la mienne, ou dans quelque pensionnai en crédit. Il faut davanl » si vous m'en croyez, il faut que nos enfants s'accoutument à ne pas se voir, pour 0 sentir moins péniblement cette privation quand ils seront séparés tout à tait. J'ai » mes raisons pour cela, quoique rien ne m'ait indiqué entre eux d'autres rapports " que ceux d'une pure et naturelle amitié. — Baptiste est un aime de tendres » de soumission. Dites lui que je ne cesserai jamais de l'aimer, el faites lui entendre, » avec votre cœur et votre esprit de mère, que j'ai quelques motifs de le tenir éloi- » gué de moi. \ous ne manquerez pas de prétexte : ei si \,,ns parvenez à le con- » vaincre que mon bonheur j est intéressé, je ne suis pas en peine de s.i 1 .'solution. «Cependant, s'il n'y avoil pas d'autre moyen , rapportez-lui mes propres pai ■1 Dites-lui alors que la réputation des tilles est le trésor le plus précieux des p 0 et (pie la \oi\ publique m'imposeroil bientôt un sacrifice plus rigoureux pour nous » tous, si je no prenois prudemment un pou d'avance sur le temps. Exigez de lui « qu'il ne revienne pas à Cbâteau-Dubuurg ; je l'en tiendrai pour reconnoissaut, el non pour ingrat. — Un moi encore, coni mu 1 il, 1 umme la vue de 111.1 mai- o2 CONTES CHOISIS. » son pourrait lui inspirer dos regrets qui troubleraient son doux repos auprès de » vous , obtenez de lui qu'il ne s'éloigne de la forêt de ce côté que jusqu'à cet » endroit qu'on appelle la Bée, parce que le bois y prolonge à droite et à gauche » deux longues ailes de futaies qui cernent la route des voitures , à l'endroit où elle ■> est fermée en demi-cercle par le cours de l'Ain. Vous savez que les premières clô- » turcs de mon parc ne se montrent qu'après qu'on a quelque temps suivi ce détour. » — Quant à son obéissance, je vous le répète, ne vous en inquiétez pas; il mour- » roit plutôt que de manquer à sa parole ! » J'avois écouté M. Dubourg tout interdite, parce que mon esprit ne s'étoit jamais occupé du danger qui l'effrayoit, et cependant ce qu'il disoit me paroissoit si raison- nable , que je me bornai , pour lui répondre , à des expressions de remerciement et de déférence. » Je comprends, continua-t-il eu se levant, que vos charges vont augmenter à » mesure que les miennes diminueront, mais cela ne durera pas longtemps, car » Baptiste est connu de mes amis sous les rapports les plus avantageux, et j'attends » tous les jours la nouvelle qu'il est convenablement placé. En attendant, recevez de » mon amitié ces cent louis d'or pour vous procurer à tous deux , dans votre petite » solitude, quelques douceurs auxquelles il est accoutumé, et comptez toujours » sur moi. » En parlant ainsi, M. Dubourg laissa la bourse et partit, sans vouloir, malgré mes instances , se déterminer à la reprendre. C'était l'époque où Baptiste venoit chaque année passer quelques semaines avec moi; il apportait alors ses livres, ses herbiers, ses ustensiles de science. J'étais bien heureuse ! Il ne trouva donc pas étonnant son déplacement d'habitude ; j'aime à croire qu'il l'avoit même désiré cette fois-là comme à l'ordinaire. Jamais il n'avoit été plus beau , plus animé , plus satisfait de vivre , quoique naturellement porté à la tristesse depuis son enfance; et cela fut bien pendant quelques jours. Seulement je m'affligeois qu'il travaillât tant, de crainte, comme il n'était que trop vrai, qlie sa santé ne pût pas tenir à une si continuelle occupation. « Tu as bien le temps , lui dis-je un soir , » de feuilleter et de refeuilleter tes auteurs ! Nous ne nous quitterons plus que lors- » que lu auras une place, et on n'en trouve pas à volonté dans un pays où il y a tant » de savants, surtout depuis la révolution. » Là-dessus, je lui racontai ce que m'avoit dit M. Dubourg. Quand j'eus fini, Baptiste sourit, ne répliqua pas, fit la prière, m'embrassa, et alla se coucher fort tranquille. Le lendemain et les jours suivants, il me parut abattu. Il ne parla pas. Je ne m'en étonnai point; je l'avois vu souvent de cette manière. Au bout d'une semaine cependant (il y a quatre ans de cela), je crus m'apercevoir que son esprit se troubloit. Mère infortunée! c'était ce que j'avois prévu quand il BAPTISTE MONTAUBAN. 53 s'opiniâtroit malgré moi dans ses études. Il renonça dès ce moment à ces livres, niais il étoit trop tard. Il disoit des paroles qui n'avoient point de sens, ou qui signi- fioient des choses que je ne comprenois plus. Il doit, il pleuroil s;ms motif; il n'étoit bien que seul; il s'adressoit aux arbres, aux oiseaux, comme s'il en avoit été en- tendu ; et ce qu'il y a d'extraordinaire, mais que je n'oserais vous raconter, si vous ne veniez d'en voir la preuve, c'est qu'on croirait que les oiseaux le comprennent, à la facilité avec laquelle ils s'en laissent prendre. Ne seroit-il pas possible , monsieur, que le bon Dieu, qui a donné un instinct à ces petits animaux pour éviter leurs en- nemis, leur eût permis aussi de reconnottre L'innocent qui est incapable de leur vouloir du mal , et qui ne les aime que pour les aimer?... Ce récit m'avoit grandement ému , et je crois qu'il aurait produit le même effet sur vous, si je m'étois trouvé assez de poissante pour vous le rendre, ainsi que je l'ai entendu, dans son éloquente simplicité. .le |>ass.ii ma main sur mon front connue pour en érarler les soucis qu'il y avoit fait descendre, et puis j'en couvris mes veux pour me dispenser d'une explication douloureuse et d'un entretien inutile. — J'ai abusé trop longtemps de votre patienre , reprit la mère de Baptiste. Il> \ nous, je vous en prie, à ce que vous pourriez désirer de nous. Il n'v a rien ici qui ne soit à votre service. — Rien, rien, lui répondis-je avec attendrissement le n'avois à vous demander que le chemin de la forêt qui conduit chez M. Dubourg, et qui en ramène, car il faut absolument que je rentre ce soir. — Vous êtes aussi bien tombé que possible pour vous en instruire, monsieur; nous y touchons, mais il n'est pas fort aisé. Baptiste va vous c luire. Il ne vu pas un jour sans aller à la Bée d'Ain, jusqu'à un certain endroit que je lui ai défendu de passer, et voici justement l'heure où il se met en chasse. Je VOUS prie seulement de vouloir bien ne pas lui parler de cette maison, parce qu'il me semble que le souvenir de son ancien séjour chez mhi bienfaiteur n'est |us bon à la raison de mon enfant. — Quel témoignage de ma recoi ssance pourrais -je vous offrir pour ce service? — Oh! pour ce qui est de cela, répliqua-t-elle en souriant . vous ne sauriez en parler sans me mortifier! Nous n'avons besoin de rien, et nous sommes au contraire en état de faire quelque chose pour des voyageurs peu favorisés de la fortune, qui se présentent rarement dans ers chemins écartés, bien plus. — mais c'esl une condition nécessaire, — l'unique grâce que j'attends de vous, c'esl de n'avoir aucun • aux sollicitations de ce genre qne Baptiste oserait vous adresser, parce que leur objet accoutumé m'inquiète. Me le promette! vous? Je n'hésitai pas. — Au même instant . elle frappa deux lois des m. uns. et tous tes petits oiseaux «pie j'.nois vus un moment auparavanl s'empressèrenl à la port des gazouillements confus. ot CONTES CHOISIS. — Eh! ce n'est pas encore vous, continua-t-clle , impatients que vous êtes! vos grains ne sont pas triés, et vos mangeoires ne sont pas nettes. Ensuite elle frappa un troisième coup. A ce dernier signal , Baptiste entra , salua, s'approcha de sa mère, s'assit sur ses genoux , et lia un bras caressant autour de ses épaules. — Vous voilà donc bien sage et bien beau! dit la mère de Baptiste en le baisant sur le front. Voyez, monsieur, si je n'ai pas un aimable enfant! un doux et docile enfant qui sera mon enfant toute la vie, comme si je l'avois gardé au berceau! Pen- sez-vous que je sois à plaindre? Elle pleuroit pourtant. — Ce n'est pas tout, Baptiste; il faut vous récréer un peu, car vous n'avez pas encore pris d'exercice aujourd'hui, bien que l'air fût si tiède et le soleil si riant! Jamais on n'a vu tant de papillons! vous savez d'ailleurs que nous avons deux serins verts des dernières couvées qui n'ont point de femelles, et il y a longtemps que vous pensez à remplacer votre vieux chardonneret, qui est mort d'âge! Baptiste fil entendre par des gestes et des cris de joie que sa mère alloit au-devant de ses désirs. — Allez donc mettre vos guêtres de ratine rouge et votre toque polonoise à gland d'or, pour faire honneur à monsieur, et conduisez-le jusqu'auprès de la Bée de l'Ain, où vous l'attendrez en chassant à votre ordinaire. Je n'ai pas besoin de vous dire que vous me feriez de la peine en l'accompagnant plus loin. Je regardois Baptiste avec un intérêt curieux pour savoir quel effet produisoit sur lui cette défense, car je croyois avoir pénétré une partie de son secret dans le récit de sa mère. Je ne m'aperçus pas que le nom de la Bée d'Ain lui rappelât rien autre chose. Il alla mettre sa toque polonoise et ses guêtres de ratine rouge, revint, em- brassa la bonne femme, et courut devant moi en sifflant, tandis que tous les oiseaux du bois se hâtoient à chanter et voleter autour de lui. J'imaginai sans peine qu'ils se seraient posés à l'envi sur la toque et sur les épaules de Baptiste, si son compagnon ne les eût effrayés. Après une demi-heure de marche , nous traversâmes les baraques des bûcherons. Les enfants s'amassèrent sur notre passage. — Oh ! voilà, crioient-ils, l'innocent aux rouges guêtres, le fils à la mère Montau- ban, qui va chasser sans filets. — Bonne chasse ! brave Bâti ! rapportez nous quelque oiseau, ou un gros geai bleu à moustaches, un beau compère-loriot noir et jaune, ou un de ces méchants piverts qui font des trous dans nos arbres; — et ne fût-ce qu'un verdier. . — Non, non, leur répondit Baptiste, vous n'aurez plus de mes oiseaux comme par le passé, et je me repens bien de vous en avoir donné quelquefois. Vous les empri- sonnez dans des cages, au lieu de les retenir par des caresses. Vous leur coupez les BAPT1S1 E MON III BAK ailes et vous les faites souffrir ! Vous n'aurez plus de nies oiseaux. L'espril de Dieu esl dans l'oisillon qui vole. Il n'est pas dans le cruel enfant qui le garotte, qui le mutile, qui le tue et (|ui le mange. Vous êtes une race méi bante, el les p iiis oiseaux du ciel sont mes frères. Et Baptiste reprit sa course au milieu des éclats de rire de ces misérables enfants, qui s'étonnoient sans doute de le trouver tous les jours plus stupide el plus insensé! Je les aurais volontiers frappés, car je ne ponvois me défendre d'aimer Bâti de plus en plus. Quand nous fûmes arrivée à la Bée d'Ain, Baptiste s'arrêta comme si une barrière de fer s'étoit opposée à son passage; il recula même de quelques pas, et se retourna du côté de la forêt en appelant ses oiseaux. — Oh! oh! dit-il, où êtes-vous, les jolis, les mignons, les bîen-aimésj... Où êtes-vous, les jeunes serines du taillis? où êtes-vous, Rosette! <>u êtes-vous, Finette? Faut-il croire que vous ne m'aimiez plus, ingrates que vous êtes, el plus mauvaises que des femmes, si le hibou ne vous a mangées 1 Venez, petites, \< ■ne/, mes belles! j'ai des maris ii vous donner, deux serins verts d'une couvée I... — Tenez, continua-t-il en jetant sur le gazon sa toque polonoise, qui laissa ses grands i heveux blonds se ré- pandre sur ses épaules; donne/, là-dedans, mes lilles, sans rien > raindre des bommes, des oiseleurs et des serpents, car je veille sur vous connue une mère sur ses petits. rendant qu'il parloit ainsi, je m'étois un peu plus avancé. Je plongeois mes yeux dans cette belle eau si claire et si limpide qui baigne , mon cher Jura , le pied des nobles montagnes ([ni font ta gloire, et où il n'y a de trop que des villes el des habi- tants ! L'Ain est un autre ciel dont l'azur n'a rien à emier a celui où nagent les so- leils, et le Ximave peut-être est seul digne de lui être comparé sur la terre. I.e langage de Baptiste me tira de ma contemplation. Je m'approchai de sa toque à pas timides et suspendus, mais en sourianl intérieurement à ma crédulité. — Les petites serines \ êtoienl cependant. Elles s'accroupirent en se pressant l'une contre l'antre, hérissèrent et dressèrent leurs plumes pour s'en mieux couvrir, comme la phalange en tortue qui se cache sous ses houe bris , et laissèrent à peine briller au dehors un d'il inquiet qu'elles auraient bien voulu rendre menaçant, .le n'ai pas besoin de vous dire que je me relirai soudainement pour ne pas les effrayer davantage. — Quoique votre chasse, dis-je à Baptiste, me paroisse heureuse et complète, il est probable que nous ne rel une/ pas ce malin à la Maison-Manche des ' Voire mère vous a recommandé de l'exercice, et j'espère encore vous trouver eu revenant, in tout cas, j'ai assez bien remarqué mon chemin pour ne pas m'j tromper, et je serais lâché de vus i eteuir u i contre votre gré. Mais . si je ne dois pas vous revoir, Baptiste, j'aurais du regrel de vous avoir quitté sans vous laisser quelque souvenir de mou amitié. Gardez en mémoire de moi cette montre d'argent, si vous 56 CONTES CHOISIS. n'aimez mieux une double pièce d'or pour acheter quelque chose qui vous convienne davantage. — Et ne nie refusez pas ! — Une montre! dit l'innocent en me prenant la main... Croyez-vous donc que le soleil s'éteigne aujourd'hui ? — De l'or ? ma mère en a encore pour nos pauvres. Que saurois-je en faire au milieu de mes oiseaux? — Vous n'avez donc rien à désirer, Baptiste?... — Rien, car ma mère ne m'a rien refusé... Si ce n'est un méchant couteau!... Cette idée me glaça le sang. Je me rappelai ce que m'avoit dit sa mère. — Dieu me garde, Baptiste, de vous donner un couteau. Ma bonne nourrice, qui vit encore, m'a répété cent fois que ce triste cadeau coupoit les attachements. — Et d'ailleurs, les gens tels que vous et moi, mon ami, ne portent pas de couteau... Je ne me suis jamais muni de cette arme de l'homme carnassier, du boucher et de l'assassin. Baptiste se rassit à côté de sa toque polonoise , et se remit à parler à ses serines. Je l'observois un moment avant de poursuivre ma route, quand je m'entendis nommer par un groupe de cavaliers qui la suivoient dans la direction même que j'allois prendre. — Maxime ici, dirent-ils, Maxime au bord des eaux bleues de l'Ain! Que le ciel en soit loué! Mais arrive donc! les amis de Dtibourg ne doivent pas manquer à la bénédiction nuptiale de sa belle Rosalie, et il est déjà plus de midi!... • — Malheureux ! pensai-je, et d'abord je ne répondis pas. Baptiste m'occupoit trop. Il avoit en effet tourné sur eux des yeux fixes, mais sans expression déterminée. J'attendis : je crus le voir sourire, et puis revenir à ses oiseaux. Je me flattai qu'il n'avoit pas entendu ou qu'il n'avoit pas compris, et je me joignis à mes nouveaux compagnons de voyage , sans le perdre tout à fait de vue. Il paroissoit tranquille. La noce fut gaie connue une noce. Les hommes n'ont jamais l'air si heureux que le jour où ils abdiquent leur liberté. Rosalie étoit charmante, plus charmante que je ne me l'élois faite, mais plus soucieuse encore que ne l'est ordinairement une jeune fille qui se marie. Son âme entretènoit sans doute un souvenir vague de ces beaux jours de l'enfance où elle avoit dû rêver d'autres amours et un autre époux. J'en ressentis un secret plaisir!... Quant au marié, c'éioit le type complet du gendre de convenance dont les familles se glorifient; c'est-à-dire un grand garçon d'une constituiion forle qu'aucune émo- tion n'avoit jamais altérée ; doué de celte assurance imperturbable que beaucoup de fortune et un peu d'usage donnent aux sots; parlant haut, parlant longtemps, parlai. t de tout, riant de ce qu'il disoit , forçant les autres à prendre part en dépit d'eux à la satisfaction qu'il avoit de lui-même; gros industriel, teint superficiellement de phy- sique, de chimie, de jurisprudence, de politique, de statistique et de plirénologie ; éligiblc par droit de patente et de capacité foncière; du reste, libéral, classique, BAPTISTE MONTAUBAN. philanthrope, matérialiste, et le meilleur fils du monde; — un homme insup- portable! Je partis aussitôt que j'en fus le maître, dissimulant adroitement mon évasion à travers la confusion des plaisirs et des fêtes. J'émis pressé de revoir Baptiste. Lorsque j'arrivai à la pointe du bois , près de l'endroit où la liée de l'Ain s'enfonce profondément dans les terres, je fus un moment surpris de voir la rivière parcourue par quelques petites barques fort agiles que je n'avois pus remarquées le matin. Je supposai qu'elles appartenoient à des gens du canton qui s'effbrçoient d'approvision- ner Château-Dubourg pour les festins du soir et du lendemain. Tout à coup les barques se rapprochèrent, les paysans descendirent, et un groupe assez épais se forma autour de quelque chose. Je ne suis pas curieux. Je ne sais pourquoi je courus. — C'est bien lui, murmurait un vieux pécheur, c'est le pauvre innocent au\ rouges guêtres, c'est le garçon à la mère Montauban, qui se sera nové en poursui- vant une hirondelle; au vol, sans se rappeler que la rivière fût là; — s'il ne l'a fait d'intention, ce que Dieu veuille épargner à son âme! li.iti , le bon, l'honnête liàli! regardez ce qu'il est devenu ! Le malheureux enfant ne me demandera plus de couteau ! — Attendez, attendez, dis-je en reprenant le sentiment i i i- ii lire el à écrire, c'esl 1- dire tout ce qui leur manquoil pour être de détestables créatures. C'esl i fer. AU LECTEUR QUI LIT LES PRÉFACES. Je vous déclare, mon ami , et qui que vous soyez, je vous donne ce nom , selon toute appa- rence, avec une affection plus sincère el plus désintéressée qu'aucun homme dont vous I jamais reçu; je vous déclare, dK-je, qu'après le plaisir de faire quelque chose qui TOUS 5"it agréable, je n'en ai point ressenti d'aussi \if que celui de lire, d'entendre raconter 0:1 de raconter moi-même une histoire fantastique. C'est donc à mon grand regret que je me suis aperçu depuis longtemps qu'une histoire fan- tastique manquoit de la meilleure partie de son charme quand elle se bornoil a égayei l'esprit, comme un feu d'artifice, de quelques émotions passagères, sans rien lai-ser au cœur. Il me sembloit que la meilleure partie de son effet et. .il dans l'Ame, et comme c'esl là, en i l'idée dont je me suis le plus Bériensement occupé toute ma vie. il \a sans dire qu'elle devoil infailliblement nie conduire à faire une sottise, parce que c'e^t un résultai auquel je nV> happe jamais quand je raisonne. La sottise dont il OSl question cette fois-ci est intitulée / ■ /'. .' aux If Je vais \ous dire maintenant pourquoi lu Fnnur Miettet est une sottise, afin de TOUS épargner trois ennuis assez fâcheux : '.-lin de me le dire ( même après l'avoir Ine; celui de chercher les raison, de votre main aise humeur d ins un journal ; et jusqu'à celui de feuilleter le livre au lieu de le jeter au vieux papier, pour votre honneur et pour le mien, a côté du Roi dt Bohême, avant d avoir attenté du tranchant de -on couteau d'ébène .1 la pureté de ses 1:; toujours vierge-.. .Notez bien toutefois (pie je VOUS engage .1 ne pas commencer, et non a ne pas linii , ee qui seroil une précaution de luxe , à moins que votre mauvaise destinée ne ^uh ait condamné comme moi à l'intolérable métier d.- lire de, épreuves, ou au métier plus intolérable encore d'analyser des romans. Allez maintenant I et prenei pitié d.- moi, refrain d- litanies qui n'est pas commun d.m< le» préfaça J'ai dit BOUVeol que je détestais le \rai dans les art,, et il m'est a\i* que j'aui changer d'avis i mais je n'ai jamais porté h' même jugement du vraisemblable et du possible, qui me parolssent de première nécessité <\.m^ toutes le, . ompositions de l'es) rit Je consens .1 être étonné; je ne demande pas mieux que d'être étonné, et qui m'étonne le plus, mais je ne veux pas que l'on se 1110 pie de ui.i crédulité, p.u.e qui nu \ uni 00 AU LECTEUR en jeu dans mon impression, et que notre vanité est, entre nous, le plus sévère des critiques. Je n'ai pas douté un instant, sur la foi d'Homère, de la difforme réalité de son Polyphème , type éternel de tous les ogres, et je conçois à merveille le loup doctrinaire d'Ésope, qui rem- portent , au moins en naïveté diplomatique , sur les tins politiques de nos cabinets , du temps pu les bêtes partaient, ce qui ne leur arrive plus quand elles ne sont pas éligibles. M. Dacier et le bon La Fontaine y croyoient comme moi , et je n'ai pas de raisons pour être plus difficile qu'eux en hypothèses historiques. Mais si l'on rapproche l'événement des jours où j'ai vécu , et qu'on m'en affronte d'un ton railleur à travers de brillantes théories d'artiste, de poète et de philo- sophe, je m'imagine tout d'abord qu'on imagine ce qu'on raconte, et me voilà malgré moi en garde contre la séduction de mes croyances. A compter de ce moment-là, je ne m'amuse qu'à contre-cœur, et je deviens ce que vous êtes peut-être déjà pour moi, un lecteur déliant, maus- sade et mal intentionné, vu que je ne sais pas à quoi sert la lecture, si ce n'est à amuser ceux qui lisent. Ce n'est probablement pas à les instruire ou à les rendre meilleurs. Regardez plutôt. Permettez-moi, mon ami, de vous présenter cette pensée sous un aspect plus sensible dans un exemple. Quand je courais doucement ma vingt-cinquième année entre les romans et les papillons, l'amour et la poésie, dans un pauvre et joli village du Jura, que je n'aurais jamais du quitter, il y avoit peu de soirées que je n'allasse passer avec délices chez le patriarche de mon (lier Quintigny, bon et vénérable nonagénaire qui s'appeloit Joseph Poisson. Dieu ait cette belle âme en sa digne garde! Après l'avoir salué d'un serrement de main filial, je m'asseyois au coin de l'àtre sur un petit bahut assez délabré qui faisoit face à sa grande chaise de paille; j'olois mes sabots , selon le cérémonial du lieu , et je chauffois mes pieds au feu clair et brillant d'une bourrée de genévrier qui pétilloit dans le sapin. Je lui disois les nouvelles du mois précè- dent qui m'étoient arrivées par une lettre de la ville, ou que j'avois recueillies, en passant, de la bouche de quelque mercier forain, et il me rendoit en échange, avec un charme d'élocution contre lequel je n'ai jamais essayé de lutter, les dernières nouvelles du sabbat dont il étoil tou- jours instruit le premier , quoiqu'il ne fiït certainement pas initié à ses mystères criminels. Par quelle mission particulière du ciel il étoit parvenu à les surprendre, c'est ce que je ne me suis pas encore suffisamment expliqué; mais il n'y manquoit pas la plus légère circonstance, et j'atteste, dans la sincérité de mon cour, que je n'ai de ma vie élevé le moindre soupçon sur l'exactitude de ses récits. Joseph Poisson étoit convaincu, et sa conviction deveuoit la mienne, parce que Joseph Poisson étoit incapable de mentir. Les veillées rustiques de l'excellent vieillard acquirent de la célébrité à cent cinquante pas à la ronde. Llles devinrent des soirées auxquelles les gens lettrés du hameau ne dédaignèrent pas de se faire présenter. J'y ai vu le maire, sa femme et leurs neuf jolies lilles, le percepteur du canton, le médecin vétérinaire, qui étoit un profond philosophe , et même le desservant de la chapelle, qui étoit un digne piètre. Bientôt on exploita le thème commun de nos historiettes à l'envi les uns des autres, et il ne se trouva personne au bout de quelques semaines qui nYiït à raconter quelques événements du monde merveilleux , depuis les lamentables aventures d'une noble châtelaine des environs qui se changeoit naguère en loup-garou pour dévorer les enfants des bûcherons, jusqu'aux espiègleries du plus mince lutin qui eût jamais grêlé sur le persil; mais mon impression alloit déjà en diminuant , ou plutôt elle avoit changé de nature. A mesure que la foi s'afïoiblissoit dans I historien, elle s'évanouissoit dans l'auditoire, et je crois me rap- peler qu'a la longue nous n'attachâmes guère plus d'importance aux légendes et aux traditions fantastiques, que je n'en aurais accordé pour ma part à quelque beau conte moral de M. de Marmontel. L'induction que je veux tirer de là se présente assez naturellement si elle est vraie. C'est que, pour intéresser dans le conte fantastique, il faut d'abord se faire croire, et qu'une condition indispensable pour se faire croire, c'est de croire. Cette condition une fois donnée, on peut aller hardiment et dire tout ce que l'on veut. QUI II I LES l'KI.I \' I - 61 J'en avois conclu, — et ( ette idée bonne ou mauvaise qui m'appartient vaut bien la peine que je lui imprime le sceau de ma propriété dans une préface, à défaul de brevel d'invention, — j'en avois conclu, dis-je, que la bonne el véritable histoire fantastique d'une époque croyance ne pouvoil être plai é ivi nablemenl dans la I be d un fo ce fous ingénieux qui sont organisés | (oui ce qu'il j a de bien, m-iî~ préoccupés de quel- que étrange roman don) les combinaisons onl absorbé toutes leurs facultés imaginatives e) ra- tionnelles. .!>■ vouloi8 qu'il cûl pour intermédiaire avei le public un autre fou moins heureux, un iiorame sensible el triste qui n'esl dénué ni d'espril ni de génie, mais qu'une expérience amère des sottes \ iinili-- du monde a lentement dégoûté de tout lé pooilil de la \ ie réelle, el qui se console volontiers de ses illusions perdues dans !<■- illusions de la u>é imag:nairc; espèce équivoque entre le -âge fct l'insensé, supéi ieur au se d par la raison, au premier par le senti- ment; être inerte et inutile, mais poétique, puissant el passionné dans toutes les applications de sa pensée qui ne se rapportent plus au un un h- social; créature de rebut l'élection, comme vous ou comme moi, qui \it d'invention, de caprice, rie fantaisie >■! d'amour, dans les pin- pures régions de l'intelligence, heureux de rapporter de ces champs inconnus quelques fleurs bizarres qui n'ont jamais parfumé la terre, il me sembloil qu'à travers ces deux degrés de nar- ration, l'histoire fantastique pouvoil acquérir presque toute la vraisemblance requise... . pour nne histoire fantastique. Je me trompois cependant, el voilà, mon ami, ce que vons dira votre j nal. Un fou n'in- téresse que par le malheur de si folie, el n'intéresse pas longtemps. Shakspt are, Richardson el Goethe ne l'onl trouvé bon qu'a remplir une scène ou un chapitre, el ils ont et) rais< n Quand sini histoire esl longue el mal écrite, ejle ennuie presque autant que celle d'un homme raison- nable, qui est, comme vous savez, la chose la plus insipide que l'on poisse imaginer, el si je refaisois jamais une histoire fantastique , je la ferais autrement. Je la ferais seulemenl poui les gens qui ont I inappréciable bonheur de croire, les honnêtes paysans de mon \ illage, les aimables et sages enfants qui n'onl pas profité de l'enseignement mutuel, el les p" t :s di | ensi e • I de cœur <|ui ne sont pas de r Vcadémie. Ce que votre journal ne vous dira pas, c'est que cette idée m'auroil rebuté de mon livre, -i je n'y avois \u qu'un conte de fées; mais que . par une grâce (1 état qui esl propre a nous auteurs, j'en avois peu i peu élargi la conception dans ma pensée, en la rapportant à de hautes idées de psychologie on I on pénètre sans trop de difficulté quand on a bien voulu en ran la clef C'est que j 'avois essayé d*j déployer, sans, l'expliquer, mais de manière peut-être a inté- resser un physiologiste et un philosophe, le mystère de l'influence des illii— î> >n— du sommeil mit la \ir solitaire, el celui de quelques monomi - forl extraordinaires pour i >. qui n'en » nt pas moins forl intelligibles, selon toute apparence, dans le monde des '-| its ( <■ n'esl ni de l'académie des si ieni es ni de la soi iété de médecine que je parle. Ce que votre journal vous dira, c'est que le -Me de lu in n " i siguUèreicenl commun, et je vous avouerai que j'aurais bien voulu qu'il le fût davantage, comme je l'aurais lad si je m'étois avisé plus loi du mérite du simple el des -ia> • - du naturel . el qu'une éduca- tion littéraire mieux dii igéa n'eût jamais placé sous mes yeux que deux modèles achevés de sen- timent el de vérité, le ( ati chismi historique de m Fleur) el les Cou es de M Gali nd . si r toit obligé d'arriver à ce degré de perfection pour écrire, l'art d I encore un art sublime, el la presse périrai) d'inaction. Ce que votre journal ne voua dira pas . l 'esl que j'ai adopté 1 1 lie manière dan- la fermi tention de prendre une avance de quelques mois sur l'époque prochaine el infaillible où il n> aura plus rien «le rare en littéral me I nuimn , d'extraordinaire que le simple, el de neul que l'ancien, Ce que votre journal vous dira enfin . ■ v-i que le suji i de la fl ■ rapp< Ile i fond, autant qu'il s'en éloigne pai la forme, un badinage délicieux qu'il n'esl pas pern paraplnascr sous peine d'u [iculc éterm I , ■ I que j'avois mille fois mi Ins en vui G2 AU LECTEUR QUI LIT LES PRÉFACES. que Rifjuet à la Houppe et In Belle nu buis dormant; mais, si on voulnit se prescrire, après quatre ou cinq mille ans de littérature écrite, la bizarre obligation de ne ressembler à rien, on fmiroit par ne ressembler qu'au mauvais, et c'est une extrémité dans laquelle on tombe assez facilement sans cela, quand on est réduit à écrire beaucoup par une sotte passion ou par une fâcheuse nécessité. Si ce dernier reproche vous inquiétoil cependant sur l'originalité de mon invention, je vous tirerais bientôt, mon ami, rie cette crainte bénévole, en déclarant avec candeur que l'idée pre- mière de cette histoire doit nécessairement se trouver quelque part. Quant à la Fée Vrrjelle, je vous dirai au besoin où l'auteur l'a prise, et où l'avoit prise avant lui le conteur de fabliaux chez lequel il l'a prise, en remontant ainsi jusqu'à Salomon, qui reconnut dans sa sagesse qu'il n'y avoit rien de nouveau sous le soleil. Salomon vivoit pourtant bien des siècles avant l'âge des romans; il avoit peu de dispositions h en faire, et c'est probablement pour cela qu'il a été surnommé le s\ge. LA FEE AUX MIETTES. I. Qui est une espèce d'introduction. Non! sur l'honneur, m'écriai-je en lançant à vingt pas le malencontreux volume... C'étoit cependant un Tite-Live d'Elzevir relié par Padeloup. Non ! je n'userai plus mon intelligence et ma mémoire a ces détestahles sornettes!.. Non, conlinuai-je en appuyant solidement nies pantoufles contre mes chenets, comme pour prendre acte de ma volonté, il ne sera pas dit qu'un homme de sens ait vieilli sur les sottes gazettes de ce padouan crédule, bavard et menteur, tant que les domaines de l'imagination et du sentiment lui étoienl encore on verts!... O fantaisie! continuai-je avec élan!... Mère des fables riantes, des génies el fées!... enchanteresse aux brillants mensonges, loi qui te balances d'un pied sur les créneaux des vieilles louis, ci qui t'égares au clair de la lune avec ton coi d'illusions dans les domaines immenses de l'inconnu; loi qui laisse tomber en passant tant de délicieuses rêveries sur les veillées du village, et qui ento d'apparitions charmantes la couche virginale des jeunes Biles l... Là-dessus, je m'arrêtai parce que cette invocation menaçoii de devenir longue. — L'histoire positive 1 repris-je gravement : l'expression d'une aveugle partialité, le roman consacré d'un parti vainqueur, une fable classique devenue m indifférente .1 tout le monde que personne ne prend plus la peine de la contredire !.. El qni m'assure aujourd'hui . par exemple, qu'il y a plu- de véi ités dans M< xeray que dans les contes naïfs du bon Perrault, et dans VHùtoirt byzantin» «pie dan- les !ft<{« ula n'eu il point, toute l'haï nie «le l'univers - roil détruite !... il esl incontestable que l'éi belle des êtres se prolonge sans interruption à travers nuire tourbillon tout entier el de noire tourbillon à tous les autres, jusqu'aux limiies incompréhensibles de l'espace où réside l'être sans commencement cl lin, qui est la source inépuisable de toutes les existences et qui les ramène inces- samment à lui. Et comme le microcosme ou pelil monde esl l'image réduite el \isihle du macro- cosme ou grand monde, qui échappe ii nos jugements par son immensité, une comparaison te fera beaucoup mieux comprendre cette idée, si tu la comprends; car Dieu , ou la puissance inc i qui tient la place de celle profonde et insaisissable abstraction — je te prie de me suivre attentivement ; — Dieu , d imprimer intelligiblement l'image imparfaite de ce cycle immense de production, d'absorption, d'épuration et de reproduction, qui coi , aboutit el recomn éternellement à lui, dans la fonction perpétuellement agissante de l'Océan, qui pro- duit, absorbe, épure et reproduit à jamais les eaux qui en dérivent....— et celle simi- litude est vraiment trop claire pour que je me croie obligé .1 t'en donner la Ggure, — Mais les lunatiques, monsieur? dit Daniel en déposant proprement mon habit sur mon pupitre. — J'y arrivois, Daniel. Les lunatiques dont tu parles occuperoicnl , selon moi, le degré le pins élevé de l'échelle qui sépare noire planète de son satellite, el comme ils communiquent nécessairement de ce degré avec les intelligences d'un monde qui ne nous est pas Connu, il est assez naturel que lions ne les entendions point: il esl absurde d'en conclure que leurs idées manquent de sens el de lucidité, parce qu'elles appartiennent à un ordre de sens, liions et de raisonnements qui esl toul à fait inaccessible à notre éducation et à nos habitudes. As-tu jamais vu, Daniel sauvages Esquimaux? — Il y en avoil deux sur le vaisseau du capitaine Parry. — As-tn parlé \[ ces Esquimaux '.' — Comment aurois-je pu leur parier, puisque je ne savois pas leur langue ? — El si tu a\ois subitement reçu le don des langues, par insiuuation , comme \dain , on par inspiration, comme' les compagnons du Sauveur, ou par loui autre phénomène moral, comme un membre de l'académie des inscriptions el bel qu'.iurois m dii à ces Esquimaux ! — Qu'aurois-je pu leur dire, puisqu'il li'v a rien de ronuuiiu entre les | -qni- maux el moi ' — Voilà qui est bien. Je n'ai plus qu'une question à te faire, (rois in que us Esquimaux pensent el qu'ils raisoiincnl '.' I 6G CONTES CHOISIS. — Je le crois, dit Daniel, comme voilà une brosse, et la redingote de monsieur que je viens de plier sur le pupitre. — Lh bien , m'écriai-je en claquant des mains , puisque tu crois que les Esqui- maux pensent et qu'ils raisonnent, quoique tu ne les comprennes point, que me diras-tu des lunatiques? — Je dirai, monsieur, répondit intrépidement Daniel, que la maison des luna- tiques de Glasgow est certainement la plus belle de l'Ecosse, et par conséquent du monde entier. Je ne sais si vous avez jamais éprouvé, lecteur, un désappointement plus cruel que celui de mon ami le bachelier Farfollo de lasFarfallas, qui passa toute une nuit plu- vieuse à sonner des cantatilles sur sa mandoline au pied de la croisée d'une belle richement vêtue à la françoise , — elle n'en bougea pas ! — et qui ne s'aperçut qu'au point du jour que c'étoit un mannequin dont la Pédrilla venoit de faire emplette a Paris pour sa boutique de modes. Je ressentis quelque chose de pareil à la réponse de Daniel, dont il résultoit démonstrativement que mes inductions philosophiques n'étoient ni plus ni moins inintelligibles pour lui que le langage des Esquimaux du capitaine Parry. Mais je me consolai en pensant qu'il y avoit là un argument irrésistible en faveur de ma théorie des lunatiques. — Et vous savez par expérience que rien n'imprime une impulsion plus bienveillante à la pensée que la satisfaction de soi-même. Qu'importe où je vivrai, pensai-je intérieurement; pourvu que j'emporte avec moi des idées douces et d'agréables fantaisies, qui entretiennent dans mon organisme par- faitement équilibré ce jeu souple des agents de la vie , cette température tiède et régulière du sang, cette inaltérable harmonie de l'action et de la fonction qu'on appelle vulgairement la santé?... — Daniel, dis-je à haute voix, tu es né à Glasgow, mon enfant? — En Canongalc, monsieur, cinq ou six maisons au-dessous de celle du bailli Jcrvis — Tu as laissé à Glasgow quelque jeune maîtresse à la mante rouge ou noire, aux pieds nus plus blancs que l'albâtre , à l'œil vif et hardi comme celui du faucon , tes amis d'enfance, tes parents, ta vieille mère, peut-être Daniel me répondit par un signe de tête négatif, mais je ne voulus pasm'en apercevoir. — Tu te souviens des jeux des rives de la Cly'de, et de ses talus verdoyants, et du bruit retentissant des marteaux d'High-Streel, et de la solennité sérieuse de la vieille église ! Écoute, Daniel, nous irons à Glasgow, et je verrai tes lunatiques. — Nous irons à Glasgow ! s'écria Daniel, ivre de joie. — Nous partirons à six heures du soir, continuai-jc en réglant ma montre. Comme dans le pays de liberté plériière où nous sommes, j'ai la précaution d'être toujours muni d'un passeport et d'un permis de poste, je n'attends plus que les chevauxi Et LA FÉE AUX MIETTES. 07 la rouie intermédiaire m'élanl tout h fail inconnue, ne manque pas de dire que je ne m'arrêterai qu'à 55 êtes tombé sur mon compte, je ne les porte point par orgueil . je vous prie de le croire . mais parce que ce sont des présents de ma femme qui fait , depuis plusieurs années, un commerce florissant avec le Levant. Si on ne m'en a pas retiré l'usage eu m'admettanl ici, c'est peut-être , comme je l'ai pensé quelquefois, quej'j suis placé sous quelque protection inconnue, el aussi parce que mou caractère inoffensif el paisible me recommande à l'humanité, à la confiant aux égards des gardiens. Frappé de celle manière nette Cl simple d'exprimer des idéOS naturelles, dont je ferais probablement moins de cas si elle m'étoil plus familière : — Mtcndci . mon 70 CONTES CHOISIS. cher Michel, lui demandai -je d'un ton de curiosité inquiète : — vous avez du parti- ciper à des opérations bien importantes pour parvenir à un état de fortune aussi considérable ? Michel rougit, parut embarrassé un moment, et puis arrêtant sur moi un œil assuré , mais plein de candeur : — Oui, Monsieur, répondit-il, mais j'ai peine moi-même à me rendre un compte exact de l'origine et de l'objet de mes entreprises , quoiqu'il n'y ait rien de plus vrai. C'est moi qui fournis les solives de cèdre et les lambris de cyprès du palais que Sa- lomon fait bâtir à la reine de Saba , au juste milieu du lac d'Arrachieh , a deux jours de l'oasis de Jupiter A mm on , dans le grand désert libyquc. — Oh ! oh ! m'écriai-je, ceci est tout à fait différent. Mais vous m'avez dit, si je ne me trompe, que vous étiez marié. Votre femme est-elle jeune ? — Jeune! dit Michel encore plus troublé. Non, monsieur. J'imagine qu'elle a plus de trois mille ans, mais elle n'en paraît guère que deux cents. — De mieux en mieux , mon ami ! Ces notions, Dieu soit loué , ne sont plus de ce monde. Au moins, pensez-vous qu'elle soit belle, malgré son grand âge? — Ni pour le monde, ni pour vous, monsieur. Belle pour moi, comme la femme qu'on aime, comme la seule femme qu'on puisse aimer !... — Et ne vous est-il jamais arrivé de croire que la volonté de votre femme , que l'influence de sa fortune et de son crédit, soient entrées pour quelque chose dans les persécutions que vous éprouvez ? — Je l'ignore, et je regretterais de l'avoir ignoré, car cette idée aurait embelli ma prison. — Pourquoi, Michel, pourquoi? — Parce qu'elle ne peut rien vouloir qui ne soit bien. — Oh , Michel ! vous excitez vivement ma curiosité! Je voudrais connoîtrc cette histoire ! Je ne sais si vous êtes comme moi, mes amis, mais j'aurais volontiers cédé ma place a trois séances solennelles de l'Institut, pour suivre Michel dans le labyrinthe fantastique où ses demi-confidences m'avoient engagé El si vous n'étiez pas comme moi, j'ai le bonheur de tenir le fil d'Ariane à votre disposition. Faites passer rapidement sous le pouce de la main droite, — ou bien sous celui de la main gauche, si vous êtesscaeve ou gaucher, — ou même sous celui des deux mains qu'il vous plaira d'employer, si vous êtes ambidextre; faites-y passer, dis-je en rétrogradant , les feuillets que vous venez de parcourir. Cela sera facile et bientôt fait , surtout si vous avez le geste assez sûr et assez agile , dans votre empres- sement, pour en ramener plusieurs à la fois. Vous arriverez ainsi au frontispice, à la garde, à la couverture, c'est-à-dire à la porte d'entrée de ce dédale ennuyeux, et vous pourrez faire voile vers Naxos. LA FÉE AUX MIETTES. 71 — Mon histoire, dit Michel d'un air réfléchi, on portant successivement les yeux sur le point qu'occupoit alors le soleil dans le ciel , et sur le petit coin de mandragores qui lui restoit à défricher , pour se détromper de l'existence de la mandragore qui chante, au moins dans le jardin des lunatiques de Glasgow — mon histoire? I Ile est bizarre et incompréhensible sans doute, puisque personne n'v croit; puisqu'on juge au contraire , partout où j'en parle , que ma foi dans des événements imaginaires au jugement de la raison universelle est un signe de foiblesse et de dérangement d'es- prit ; puisque ce motif seul a déterminé les précautions bienveillantes dont je suis l'objet, que vous appeliez tout à l'heure îles persécutions, et que je n'attribue qu'à l'humanité. Que vous dirai-je , enfin ? cette histoire est pour moi une suite de noti ms claires et certaines, mais telles que j'en trouve moi-même l'enchaînement inexplicable, et que j'essaierais quelquefois d'en détourner ma pensée, si elles ne me retraçoient l'idée de mes jours heureux, et si elles ne me rendoient surtout présente la nécessité d'accomplir un saint devoir, pour lequel il ne me reste que ce jour, qui expire au coucher du soleil. J'allois l'interrompre. Il s'en aperçut, et, continuant vivement comme s'il avoil prévu mou dessein : Il faut, poursuivit-il en mettant le doigt sur sa bouche avec une expression mys- térieuse, quej'arrive à Greenock avant minuit , et je m'inquiéterais peu de la longueur et de la difficulté du voyage si j'avois achevé ma tâche. Voilà ce qui m'en reste, ajouta Michel en me montrant les mandragores sur pied qu i se déplov oient en verdoyant, et se balançoient gaiement à une petite brise, sous le jeu des rayons qui traversoi nt les nuages connue une clairière. — Je ne suis pas en peine, conlinna-t-il , de finir ma besogne en quelques minutes , mais je n'ai pas de raison de vous le dissimuler , puisque vous avez la bonté de vous intéresser à moi... c'est là. c'est dans cette touffe de vertes et riantes mandragores qu'est caché le secret de mes dernières illusions; c'est là qu'à la dernière , à laquelle il leste encore une Heur , à celle qui cédera sous le dernier effort de mes doigts , et qui arrivera mut tte à mon oreille , connue la vôtre. mon cœur se brisera ! et vous savez si l'homme aime à repousser jusqu'à son dernier terme, sous l'enchantement d'une espérance longtemps nourrie, la désolaule idée qu'il a tout rêvé... Tout; et qu'il ne reste rien derrière ses chimères... Rien!... j'j pensoîs quand vous êtes venu , et voilà pourquoi je in'étois assis. Quel infortuné, <"> mon Dieu , n'a pas eu sur la terre, où tu lions a jetés péle-niéle. sans nous peser el sans nous compter dans un moment de colère ou de dérision !... quel homme n'a pas eu sa mandragore qui (liante !... — VOUS ave/, donc le temps, Michel , de nie faire ce récit ;. . . et, pendant que vous me le ferez , nous veillerons à la garde de vos mandragores, et surtout de celle qui a encore une fleur, belle d'ici comme une étoile. J'imagine que la Proi idence peut nous fournir, durant les heures qui nous restent . quelque motif de consolation. 72 CONTES CHOISIS. Michel pressa ma main ; il s'assit près de moi, les yeux tournés sur ses mandragores, et il commença ainsi : III. Comment un savant , sans qu'il y paroisse, peut se trouver chez les lunatiques, par manière de compensation des lunatiques qui se trouvent chez les savants. Je suis né à Grain illc en Normandie. — Attendez, Michel; un mot avant d'entrer dans ce récit, que je tâcherai de ne pas interrompre souvent. Jusque-là, Michel m'avoit parlé en anglois, il me parloit en françois alors. — La langue françoise est votre langue naturelle, et je ne m'en serois pas aperçu, à la manière dont vous vous exprimez dans celle dont nous nous sommes servis. La- quelle des deux vous est plus familière, car cela me seroit indifférent pour vous entendre ? — Je le sais, monsieur; mais j'ai cru remarquer que vous étiez mon compatriote; et, quoique les deux langues me soient également familières, j'ai préféré celle qui me donnoit un titre de plus à votre attention, et peut-être à votre indulgence. — Devez-vous cet avantage, assez rare à votre âge et dans votre état, à l'usage ou à l'éducation ? — A l'usage et à l'éducation. ■ — Pardonnez-moi tant de questions, Michel : parlez-vous d'autres langues que ces deux langues avec la même facilité ? Ici Michel haissa les yeux , comme toutes les fois qu'il avoit à faire un aveu pénible pour sa modestie. — Je crois parler avec la même facilité toutes les langues que je sais. — Mais encore ? — Celles de tous les peuples dont le nom a été recueilli par les historiens ou les voyageurs, et qui ont écrit leur alphabet. — Oh! pour cetle fois, Michel, ce n'est ni l'éducation ni l'usage qui ont pu vous communiquer cette science perdue depuis les apôtres ! A qui en avez-vous l'obligation, je vous prie ? — A l'amitié d'une vieille mendiante de Granville. — Alors, dis-je en laissant tomber mes mains sur mes genoux, pour Dieu, Michel, reprenez votre narration, dussé-je ne jamais sortir, pour en entendre la fin, de l'hospice des lunatiques de Glasgow. — D'ailleurs, ajoulai-je en moi-même, il est probable, si cela continue, que je n'aurai rien de mieux à faire que d'y rester. LA FÉE AUX MIETTES. IV. Ce que c'est que Michel, et comment son oncle l'avoit sagement instruit dans l'étude des bonnes lettres et la pratique des arts mécaniques. Je suis né à Grainille en Normandie. Ma mère mourut peu de jours après nia naissance. Mon père, que j'ai connu à peine, étoit un riche négociant qui trafiquoit depuis longtemps clans les Indes. A son dci nier voyage, qui devoil être plus long et plus hasardeux que les autres , il me laissa sous la garde de son frère aîné , qui l'avoit précédé dans ce commerce, et qui n'avoit d'autre héritier que mol Mon oncle se ressentait peut-être un peu dans ses manières de la rudesse qu'on attribue ordinairement aux marins : la fréquentation des orientaux et quelque séjour parmi ces peuplades peu civilisées qu'on appelle sauvages, lui avoient inspiré une sorte de mépris systématique pour la société et pour les mœurs européennes : mais il étoit doué, à cela près, d'un sens juste et délicat; et, bien qu'il m'entretint de préférence des histoires merveilleuses de ces pays d'enchantement pour lesquels sa conversation m'inspiroit une prédilection de jour eu jour plus vive, il trouvoil toujours manière d'en tirer, pour mon instruction, d'excellents enseignements. Les imaginations poé- tiques de l'homme simple, dont le commerce du momie n'a pas altéré la naïveté . ne lui paroissoient gracieuses et charmantes qu'autant qu'il en résultoil un avantage réel d'utilité morale pour la conduite de la vie, et il les regardoil comme d'admirables emblèmes qui enveloppent agréablement les leçons les plus sérieuses clr la raison. 11 avoit coutume de les terminer, pendant que j'étois encore suspendu au charme de ses récits, par celte formule qui ne sortira jamais de mon esprit : « Et si cela n'est pas vrai, Michel, chose dont je suis à peu près convaincu , ce » qu'il y a de vrai, c'est (pie la destination de l'homme sur la terri' est le travail : » son devoir, la modération; sa justice, la tolérance et l'humanité; son bonheur, la » médiocrité; sa gloire, la vertu; et sa récompense, la satisfaction intérieure d'une » bonne conscience. ■> Quoiqu'il ne fut pas très-savant et qu'il n'enîcndii que par pratique la plupart des sciences essentielles de son étal , il n'avoit rien négligé pour mon éducation : à quatorze ans je savois passablement ce qu'on enseigne aux enfants qui doivent être riches; les langues anciennes et modernes qui entrent dans les bonnes études classi- ques, la partie indispensable des beaux-arts , qui s'applique le plus communément aux besoins de la société, ci même quelques arts d'agrément qui contribuent au bien- être on à la consolation de l'homme livré à lui-même par l'effet de son caractère ou le hasard de sa fortune; mais on m'avoil fait approfondir davantage les éléments les 74 CONTES CHOISIS. i plus positifs des connoissances humaines dans leur rapport expérimental avec l'utilité commune , et mes maîtres ne trouvoient pas que j'eusse mal profité. J'arrivois, comme je l'ai dit , au commencement de ma quinzième année. Un soir mon oncle me tira à part à la fin d'un petit régal qu'il avoit donné à mes instituteurs et à mes camarades , le propre jour de Saint-Michel , qui est celui-ci , et qui est l'an- niversaire de ma naissance et de la fête de mon patron; c'étoit à G r an ville, où saint Michel est particulièrement honoré, un des derniers jours des vacances. Après m'avoir baisé tendrement sur les d<'ux joues, il me fit asseoir en face de lui , vida sa pipe sur son ongle , et me parla dans les termes que je vais vous rap- porter. « Écoute, mon enfant, ce n'est pas un conte que je vais te faire aujourd'hui ; je » suis content de toi ; te voilà , grâce à Dieu et à ton bon naturel , un assez joli gar- » çon pour ton âge ; il faut maintenant penser à l'avenir , qui est toute la vie du sage, « puisque le présent n'est jamais , et que le passé ne sera plus. J'ai entendu dire cela » dans un pays où l'on en sait plus long qu'ici. Je te vois tous les avantages qui peu- » vent recommander dans le monde un aimable enfant bien nourri , entretenu d'u- » tiles instructions et pénétré de principes honnêtes ; cependant , mon pauvre Mi- » chel , tu ne tiens pas plus à la vie par une ressource solide que la cendre qui vient » de tomber de ma pipe, tant que tu n'as pas un bon état à la main. Je n'ai pas parlé » de ceci tant que je t'ai vu frêle et gentil comme une petite fille qui n'a affaire que » de vivre et de se porter gaillardement , parce que je craignois de te fatiguer en » compliquant des études que tu poussois déjà plus chaudement que je n'auroia voulu ii pour une santé qui m'est si chère! A cette heure, petit, que nous sommes sortis «des brisants, que nous filons sous un joli vent comme des oiseaux, et que .1 nous avons notre gourdoyement aussi libre que des poissons, il faut que nous par- » lions raison dans la chambre du capitaine. — Avec tes joues épanouies et vermeil- » les qui ressemblent à des pivoines, et tes mains aussi fortes que le meilleur harpon » qu'ait jamais lancé un pécheur hollandois sur les côtes du Spitzberg , tu serais » bien étonné s'il falloit, je ne dis pas gréer un canot, mais tailler une pièce au ra- » doub , étancher une étoupe goudronnée au calfat ou tendre une ligne à l'estrope. » Je te parlerai de cela une autre fois, et je ne te reproche pas , cher neveu , de ne » pas savoir ce que je ne t'ai jamais fait apprendre ; ce que je veux te dire pour ta » gouverne, c'est que c'est dans la pratique des métiers, quel que soit le vent qui fa- » tigue tes relingues ou le sable que le rapporte la sonde, c'est là seulement, vois-tu, « que sont placés nos moyens les plus assurés d'existence ; et si tu voyois, dans une de » ces occasions difficiles où tous les hommes peuvent se trouver, un savant ou un homme » de génie qui ne sache faire œuvre de ses dix doigts, tu en aurais vraiment pitié. » Après le prêtre auquel j'ai foi, et le roi que je respecte, la position la plus hono- » table de la société, Michel, c'est celle de l'ouvrier. LA FÉE W'\ M ICI I ES. » Tu pourrais me dire à cela , Michel, que tu as de la fortune, et tu ne me ledi- » ras pas, car tu es un enfant raisonnable et beaucoup plus réfléchi que ton âge ne le » comporte. Il me serait en effet trop facile de te répondre et de te désabuser; il n'y » a de fortune solide pour l'homme que celle qu'il doit à son travail ouàson industrie, « et qu'il ménage et conserve par sa bonne conduite : celle qu'il reçoit du hasard de ii sa naissance appartient toujours au hasard , et la plus hasardeuse de toutes est celle « de ton père et la mienne, la fortune du marin. » La tienne est en effel assez grande aujourd'hui pour satisfaire à l'ambition d'un » homme simple qui ne veut que se reposer, el qui ne cherche de plaisirs que ceux i. dont la nature est prodigue pour les hommes simples ; niais à supposer qu'elle t'ar- » rive bien plus tôt que tu ne le voudrais , et que noire mort devance le ten »m- » mun , pour l'enrichir malgré toi , au moment où l'aisance et la liberté ont le plus » de prix , que ferais-tu , mon pauvre Michel , de ton opulente oisiveté ? les loisirs » des gens riches ne sont qu'un insupportable ennui pour ceux qui n'en savent pas » appliquer l'usage au bien-être des autres; et il n'y a point de Crésus, vois-tu, qui » n'ait senti quelquefois que le meilleur des jours de la vie est celui qui gagne son | ain. » J'arrive maintenant au poinl le plus important de mon sermon , car lu savoisaussi » bien que moi tout ce que je t'ai dit jusqu'ici. Mon intention, cher petit neveu , n'est n pas d'attrister ta fêle par l'inquiétude d'un malheur possible , mais contre lequel » toutes les circonstances nous rassurent. Ton père avoil placé son bi< n el une partie ii du mien dans une belle spéculation qui nous sourioit depuis \ingi ans: il \ en a «deux que je n'ai reçu de ses nouvelles, et les malheureuses guerres de l'Europe o expliquent trop ce retard, pour que je m'en sois mis en peine | lus qu'il ne convient » à un vieux loup de mer qui a été retenu trois ans aux Iles Bissayes, et qui regrelte- » toit de n'y être pas encore, soit dit en passant, si je ne t'aimois aussi tendrement » que mon propre fils. Mais, comme dit le rin.au bout du câble faut la brasse; cl si » dans deux antres années d'ici nous n'avions pas entendu parler de Robert, il scroit « forcé de risquer le tout pour le toul , el daller le chercher d'île en île, certain que n je suis de te le ramener, car je sais mieux son itinéraire, Michel . que tu ne sais la » longitude d' A vranches. Alors cependant, adieu le double 'patrimoine du pauvre Mi- « chell Plus d'oncle . plus de père, plus d'habil d'hiver , plus d'habit d'été , plus d'ar- n gent dans la poche le dimanche, plus de banquet à la maison le jour de sa fêle : il ■ faudrait , toul savanl qu'il fui . si on lui refusoil une place de répétiteur chez le ri- » che ou une place d'expéditionnaire chez le chef de lune, m. que M, Michel allai ■ ilélerrer acs coques dans le sable pour déjeuner et qu'il allât mendier pour du ■ 'Me de la \ ieille naine de (,i,on ille , sur le moi le l'églisi Arrête/., arrêtez . mon onde ! lui dis je en baignant sa main de larn es, h- lendn • ie serais trop indigue de vous, si je ne vous avois pas encore rompus, l. Yt.it d< i pontier m'a toujours plu. • L'étal de charpentier] s'écria mon oncle avec une sorte 7G CONTES CHOISIS. » d'cxp'osion de joie, tu n'es vraiment pas dégoûté! Je ne t'en aurais jamais indiqué » un autre. Le charpentier, mon enfant! c'est dans ses chantiers que notre divin » maître a daigné choisir son père adoptif !... et ne doute pas qu'il ait voulu nous en- » soigner par là que, de tous les moyens d'existence de l'homme en société, le tra- » vail manuel éloit le plus agréable à ses yeux; car il ne lui en coûtoit pas davantage » de naître prince , pontife ou publicain. Le charpentier, souverain sur mer et sur » terre par droit d'habileté , qui jette des vaisseaux à travers l'Océan , et qui édifie n des villes pour commander aux ports, des châteaux pour commander aux villes, » des temples pour commander aux châteaux ! Sais-tu que j'aimerois mieux que l'on « dît de moi que j'ai lancé dans l'espace les solives de cèdre et les lambris de cyprès » du palais de Salomon que d'avoir écrit la loi des Douze Tables?» C'est ainsi, monsieur, qu'il fut convenu que j'apprendrais l'état de charpentier, jusqu'à l'âge de seize ans, qui étoil l'époque extrême où le défaut de renseignements sur le sort de mon père pouvoit en faire pour moi une importante ressource ; mais mon oncle exigea en même temps que je ne renonçasse point aux études que j'avois commen- cées, et qui furent seulement distribuées en sorte que mesdoubles travaux ne se nuisissent pas mutuellement. Comme cette disposition , qui ne me prenoit pas plus de temps , jetoit au contraire une distraction agréable et variée dans ma vie, mes foibles progrès parurent encore plus sensibles que par le passé. En moins de deux ans j'étois devenu maître ouvrier; et d'un autre côté, je connoissois assez les langues classiques pour pénétrer peu à peu, avec une facilité qui s'angmenloit tous les jours, clans l'intelli- gence des autres. Je vous prie de croire que ma modestie n'est presque intéressée en rien à cet aveu , puisque je devois ces nouvelles acquisitions de mon esprit à des en- seignements particuliers dont tout autre que moi aurait certainement tiré un plus grand profit. C'est ce qu'il faut que je vous explique maintenant pour l'intelligence du reste de mon histoire , si toutefois elle n'a pas déjà lassé votre patience. Je témoignai à Michel que je l'entendrais avec un plaisir que ma seule crainte est de ne pas faire partager au lecteur, — et il continua. V. Où il commence à être question de la Fée aux Miellés. Si vous êtes jamais allé à Grauville , monsieur, vous devez avoir entendu parler dd la naine qui couchoit sous le porche de l'église et qui mendioit à la porte? — Ce que vient d'en dire votre oncle, Michel, est tout ce que j'en sais; et je ne pensois pas que cette malheureuse créature pût tenir une autre place dans votre histoire. C'est ce qui m'a empêché de m'en informer. LA FÉE AUX Mil: Il ES. 77 La naine de Granville, repril Michel, étoil une pelite femme de deux pieds et demi au plus, dont la taille courte, et d'ailleurs assez svelle . étoit la moindre singularité. Personne ne lui avoil connu ni origine ni parents; et quant à son âge, il étoit tel qu'il n'existoit pas un vieillard à dix lieues à la ronde qui se souvint de l'avoir con- nue plus jeune en apparence, pins huppée ou pins grandelette. Les gens instruits pensoient même qu'on ne pouvoil expliquer naturellement les traditions populaires qui couroienl à son sujet, qu'en supposant qu'il y avoit eu successivement plusieurs femmes semblables à celle-ci, que la mémoire des habitants s'étoit accoutumée à con- fondre entre elles, à cause de l'analogie de leur physionomie et de leurs habitudes : et on citoit en effet un litre de 1369 , où le droit de coucher sous le porche dn grand portail et de présenter l'eau bénite aux fidèles pour en obtenir quelque légère au- mône , lui étoit garanti en reconnoissance du don qu'elle avoit fait à l'église de plu- sieurs belles reliques de la Thébaïde. Cette méprise paroissoit d'autant plus vraisemblable qu'on avoil vu maintes fois la naine de Granville s'absenter pendant des mois, pendant des saisons, pendant des années, et même pendant le cours d'une ou deux générations, sans qu'on sût ce qu'elle étoit devenue; et il falloit en effet qu'elle eût considérablement voyagé, car elle par- loit toutes les langues avec la même facilité, la même propriété de termes, la D richesse d'élocution que le françois de Mois ou de Paris, qui n'étoil pas lui-même -a langue naturelle. Cette science de souvenirs dont elle ne faisoil aucun étalage, car elle ne se servoit d'ordinaire que de notre patois bas-normand, lui avoil donné, comme vous pouvez croire, un immense crédit dans les écoles où elle venoil journellement recueillir pour ses repas les débris de nos déjeuners , et celte dernière particularité, jointe aux idées superstitieuses et aux folles rêveries dont nos nourrices et nos do- mestiques nous berçoient depuis L'enfance, avoil valu à la pauvre naine, parmi I. s jeune gamins de mon âge, un surnom asse/. fantastique : on l'appeloil la Fée aux Miettes. C'est ainsi que je vous en parlerai à l'avenir. Ce qu'il \ a de certain, monsieur, c'est qu'aucune difficulté de thème ou de version n'eût embarrassé la fée aux Miettes, et elle se gardoil bien de nous les expliquer sans nous les rendre aussi claires qu'elles l'etoient pour elle-même, de sorte que notre travail se trouvoit infiniment meilleur et notre instruction aussi, puisque nous entendions parfaitement tout ce qu'elle nous faisoil faire, et que is pouvions appuyer par de bonnes autorités et de bons raisonnements tout ce (pie nous avions fait. Nous n'étions pas assez, ingrats pour radier les obligations que UOUS avions à la l'ee aux Miellés, mais nos respectables maîtres . qui ne voyoienl en elle qu'une misérable mendiante . et qui l'Iionoroienl cependant comme une digne femme . n'etoienl pas taches de sentir notre émulation excitée par une illusion innocente. — oh! oh! s'écrioient-ils en riant , quand il arrivoil une excellente composition cicerouieniie qui enlcvoil d'embl e la première place , ■ — voil i qui i essrui la louche et l'inspîralii D de la I . e aux Mu il' s. "8 CONTES CHOISIS. — Et il n'y avoit rien de plus vrai. J'ai souvent désiré de savoir si ce dicton s'étoit conservé à Granville. — La Fée aux Miettes n'est donc plus à Granville, mon ami? — Non, monsieur! répondit Michel en soupirant et en élevant les yeux au ciel. VI. Où la Fée aux Miettes est représentée au naturel, avec de beaux détails sur la pèche aux coques et sur les ingrédients propies à les accommoder, pour servir de supplément à la Cuisinière bourgeoise. Il n'y avoit pas un écolier à Granville qui n'aimât la Fée aux Miettes, continua Michel; mais elle tn'inspiroit dès ma douzième année un penchant de vénération tendre et de soumission presque religieuse qui tenoit à un autre ordre d'idées et de sentiments. Étoit-il l'effet d'une reconnoissance profondément sentie , ou le résultat de cette éducation privée qui m'avoit fait contracter de bonne heure, dans la conver- sation de mon oncle André, le goût de l'extraordinaire et du surnaturel, c'est ce que je ne saurais démêler. Il est vrai, cependant, qu'elle m'affectionnoit elle-même entre tous mes camarades , et que , si je l'avois voulu , j'aurois toujours été le premier de l'école. Je ne le désirais point, parce que cet avantage qu'on prend sur les autres est une des raisons qui nous en font haïr, et que je regardois l'amitié comme un avan- tage bien plus doux que ceux qui résultent de la supériorité de l'instruction et du talent. C'étoil donc pour mon propre bonheur, et il y a bien peu de mérite à cela, que dans les fréquentes conférences où nous admettoit la Fée aux Miettes , sous le porche de l'église, avant d'entrer à la messe ou aux vêpres , je lui disois le plus sou- vent, en la tirant un peu en particulier : — J'ai eu du temps cette semaine pour travailler à ma composition, et je la crois aussi bonne que je puisse la faire, en m'ai- daut, a part moi, des conseils que j'ai reçus de vous jusqu'ici ; mais voilà Jacques Pellevcy que sps parents veulent mettre dans les ordres , et Didier Orry dont le père est bien malade et recevrait une grande consolation de voir Didier réussir dans ses éludes. Comme j'ai fait tout ce qu'il falloit pour contenter mon oncle et mes pro- fesseurs, je ne désire maintenant que de voir Jacques et Didier alterner à la première place jusqu'à la fin de l'année. Je vous prie aussi de soutenir un peu Nabot, le fils du receveur, quoique je sache bien qu'il ne m'aime pas, et qu'il me battrait s'il en avoit la force; mais parce qu'il me semble qu'il aurait moins d'aigreur dans le carac- tère s'il n'étoit pas si malheureux dans ses études et que le dépit d'être toujours lé dernier n'eût pas altéré son naturel. — Je ferai ce que tu me demandes, me répondoit la Fée aux Miettes en prenant un petit air sérieux , et je ne suis pas étonnée que tu me l'aies demandé , parce que LA FÉE AUX MIETTES. 79 je connois ton bon cœur; niais il seroil possible, si je réussissois, que tu n'eu--. - pas le grand prix à la Saint-Michel. — Alors, lui répondis-je, cela me seroil égaL — Et à moi aussi, reprenoit la Fée aux Miettes, avec un sourire doux el significatif que je n'ai jamais connu qu'à elle. J'eus pourtant le grand prix cette année-là, avec .laïques, qui entra au séminaire, et Didier, dont le prie guérit. Nabol mérita l'accessit au grand étonnemcnl de tout le monde; mais il m'en a longtemps voulu, parce qu'il regarda comme une injustice la préférence qu'on m'avoil donnée sur lui. — Avez-vous eu d'autres ennemis au inonde, Michel ! — Je ne crois pas, monsieur. Jusqu'ici je ne vous ai parlé que de l'âge et de la taille de la Fée aux Miettes. Vous ne la commisse/, pas encore. Je vous ai dit, si je ne me trompe . qu'elle étoit svelte dans sa tournure; mais cela ne peut s'entendre que d'une très-vieille femme qui a conservé, par bonheur ou par régime, quelque souplesse el quelque élé§ de formes. Elle prêtoit souvent cependant à l'idée quï nous nous faisions de sa dé- crépitude, en s'appuyant toute courbée sur nne petite béquille de bois du Liban, surmontée d'une forte poignée fie je ne sais quel métal inconnu : mais qui avoit l'é- clat et l'apparence du vieil or. c'est cette baguette curii use, dont elle n'avoil jamais voulu se défaire en faveur des juifs dans sa plus grande indigence, qui lui fil décerner bien avant nous, par les petites écoles de Granville, ses titres de féerie, il est vrai qu'elle lui venoil de sa mère, ou même de sa grand'mère, si la chronologie du moud" permet cette supposition , el je vous demande si ces deux respectables personnes di - voient avoir été de grandes princesses. Il faul bien passer quelque vanité aux pauvres gens, c'est le seul dédommagement de leurs misères. Aussi n'étoit-ce pas ce petit travers qui tourmentoil ma \i\e el sincère amitié pour la l'ée aux Miettes. Elle en avoit un autre , l.i bonne femme, qui m'afDigeoit mille fois davantage , le souvenir d'une ancienne beauté qu'elle ne croyoil pas tout à fait effacée, et dont elle parloil en se rengorgeanl avec une complaisance qu'on ne pou- voit s'empêcher de trouver lisible. Je n'étois pas des derniers à m'en l ;ayer en sa présence; car autrement je ne me le semis jamais permis. Je lui avois trop d'obi lions pour cela. — Tu as beau plaisanter, médian! sournois, disoil-elle alors en me frappant gentiment de sa béquille.... Il arrivera un jour où mes charmes auront d'empire sur le beau Michel pour le faire exlravaguer d'amour !... . — De l'amour pour vous, Fée aux Miettes ! m'écriois-je en riant ; ni plus ni moins , en vérité, que pour ma bisaïeule, si elle ressuscitoil aujourd'hui avec un siècle de plus sur la tète. — Et notre dialogue étoil bientôt couver! par les acclamations de toute la brigade joyeuse, qui daiisoil en rond auteur d'elle en chantant : \b '. qu'elle est belle, la I aux Miettes!.... M, us nous finissions toujours par la cajoler un peu, el elle s'en alloit contente.... 80 CONTES CHOISIS. Ce n'est pas que la caducité de la Fée aux Miettes eût rien de repoussant. Ses grands yeux brillants qui rouloient avec un feu incomparable entre deux paupières fines et allongées comme celles des gazelles; son front d'ivoire, où les rides étoient creusées avec des flexions si douces et si pures qu'on les auroit prises pour des em- bellissements «ajustés par la main d'un artiste ; ses joues surtout , éclatantes comme une pomme de grenade coupée en deux, avoient un attrait d'éternelle jeunesse qu'il est plus facile de sentir que d'exprimer ; ses dents même auraient paru trop blanches et trop bien rangées pour son âge , si , aux deux coins de sa lèvre supérieure , sa bouche fraîche et rose encore n'en avoit laissé échapper deux, qui étoient h la vérité plus blanches et plus polies que des touches de clavecin; mais qui s'allongeoient assez disgracieusement d'un pouce et demi au-dessous du menton. Et je me surprenois quelquefois à dire tout seul : Pourquoi la Fée aux Miettes ne s'est-elle pas fait arracher ces deux diables de dents?... La Fée aux Miettes ne montrait jamais ses cheveux , probablement parce qu'ils auraient contrasté avec l'ébène de ses sourcils. Ils étoient ramassés sous un bandeau d'une blancheur éblouissante, surmonté d'un fichu également blanc, plié eu carré h plusieurs doubles et posé horizontalement sur la tête comme la plinthe ou le tailloir du chapiteau corinthien. Cette coiffure, qui est celle des femmes de Granville , de temps immémorial , et dont on ne fait usage en aucune autre partie de la France, quoiqu'elle soit merveilleuse dans sa simplicité , passe pour avoir été apportée chez nous par la Fée aux Miettes de ses voyages d'outre-mer; et nos antiquaires con- viennent qu'ils seraient fort embarrassés de lui assigner une origine plus vraisem- blable. Le reste de son costume se composoit d'une espèce de juste blanc serré au corps, mais dont les manches larges et pendantes soulenoient au-dessous de l'avant- bras d'amples garnitures d'une étoffe un peu plus fine, découpée à grands festons, et d'une jupe courte et légère de la même couleur, bordée à la hauteur du genou de garnitures pareilles, qui tomboient assez bas pour laisser à peine entrevoir un pied fort mignon, chaussé de petites babouches aussi nettes que galantes. L'habit complet paroissoit, je vous jure, plus frais, à telle heure et en tel endroit qu'on la rencontrât, que s'il venoit de sortir des mains d'une lingère soigneuse : et ce n'est pas ce qu'il y avoit de moins extraordinaire dans la Fée aux Miettes, car elle étoit si pauvre, comme vous savez, qu'on ne lui connoissoit de ressources que dans la charité des bonnes gens, et d'autre logement que le porche du grand portail. Il est vrai que les coureurs nocturnes prétendoient qu'on ne l'y rencontrait jamais quand minuit avoit sonné; mais on n'ignoroit pas qu'elle passoit souvent ses nuits en prières à l'ermitage Saint- Paterne, ou à celui du fondateur de la belle basilique de Saint-Michel, dans le péril de la mer, sur le rocher où l'on voit encore empreint le pied d'un ange. Comme mon histoire est pleine de tant d'événements incroyables que j'ai déjà quelque pudeur à les raconter, je me garderai bien d'ajouter h l'invraisemblance des LA FÉE /LUX MIETTES bl faits qui n'ont d'autre garant que ma sincérité, l'invraisemblance des vaincs conjec- tures populaires. La seule chose que je puisse attester sans crainte d'être contredit des personnes qui onl vu la Fée aux Miettes, el qui n'a pas vu la Fée aux Miettes à Granville !... c'est qu'il ne s'esl jamais trouvé sur terre une petite vieille plus blan- chette, plus proprette et plus parfaite en tout point. Les seules distractions que je prenois alors, car j'étois fort affectionné au travail , c'etoit la reclure lie des papillons, des mou< hes singulières, des jolies plantes de nos parages; mais plus souvent la pêche aux coques, dont il faut, si vous le pi nu- que je vous dise quelque chose. Les grèves du mont Saint-Michel, alternativement couvertes et délaissées par les eaux, ont cela de particulier qu'elles changent unis lus jours d'aspect, de forme et (retendue, ei que le sable menu dont elles sont composées conserve l'apparence des récifs et des bas-fonds de la nier, avec toutes les embûches de cet élément . de sorte qu'elles ont en son absence leurs vagues, buis écueils el leurs abîmes. Ce n'esl pas sans une certaine habitude qu'on peut j marcher hardiment sans s'exposer, jusqu'au rocher pyramidal sur lequel saint Michel a permis à l'audace des hommes de bâtir son église miraculeuse. Si un voyageur inexpérimenté s'égare de quelques pas, le sable trompeur le saisit, l'aspire, l'enveloppe, l'engloutit , avant que la vigie du châ- teau et la cloche du port aient eu le temps d'envoyer le peuple à son secours. Cet hor- rible phénomène-a quelquefois dévoré jusqu'à des vaisseaux abandonnés par le reflux. La nature est si bonne pom sa création, qu'elle a semé dans cette arène mobile nue ressource plus abondante que la ma du dési rt, I est cette petite coquille à sillons profonds et rayonnants dont les valves rebondies, el comme lavées d'un incar- nat pâle, ornent si souvent le camail grossier du pèlerin. On l'appelle la coque, i ei heu lie es| devenue DOUX les habitants du rivage une de ces iiiimc, nies induStl i 9 Iun heureuse qu'à Granville, je vous dispenserai avec plaisir de recourir à la générosité des mariniers. — El île qui veux-tu que j'accepte ce bienfait, .Michel? De toi? doni la fortune esi peut-être perdue à jamais, au moment où tu \ penses le moins? — .le ne sais, dis-je, Fée aux Miettes, mais l„ fortune réelle d'un maître ouvrier n'esi jamais perdue tant qu'il a des liras ei du courage; mon éducation esl unie, mon aptitude au travail éprouvée, ma constitution vigoureuse, et mon âme ferme. L'avenir ne peut m'enlever désormais que ce qu'il plairait à la Providence de me ravir, el je suis toul résigné d'avance à ses volontés, parce qu'elle sail mieux ce qui nous convient que nous ne le savons nous-mêmes. — .le le sais gré de la générosité, repartit la Fée aux Miettes, mais tu comprends qu'elle n'inquiète pas médiocrement ma pudeur el ma délicatesse. Passe encore si tu me laissais l'espérance de partager un jour nia petite fortune avec la tienne el de devenir ion heureuse fei ! — Oh, oh! Fée aux Miettes, que ce ne soil pas cela qui vous arrête, dis-je à mon tour, en lui cachant le mieux que je pus le l'un rire dont sa proposition faillit nie faire éclater. .le suis, à la vérité, fort loin de penser aujourd'hui à un établissement aussi grave que le mariage, mais tout vient à son temps dans la vie; nous sommes gens de revue , s'il plaît à Dieu , el je ne réponds de rien , si nous nous retrouvons quelque pan, quand je serai mûr pour prendre le parti que vous dites. Au moins puis-je vous répondre que je n'ai contracté jusqu'ici aucun engagement qui m'en empêche ! — Tu nie combles de joie , mou cher Michel . el il n'v a plus qu'une chose qui m'arrête. J'ai eu le bonheur de le servir quelquefois de mon expérience ci de mes conseils, el lu n'es pas encore arrive au point .le l'en passer louj 'S. Si lu me procures le moyen de retournera Greenock, ne te manquerai il rien quand je serai partie! — De vous savoir heureuse, Fée au\ Miettes. En prononçant ces paroles, je serrai cordialement sa petite main qui trembloit dans la mienne, el je rencontrai ses yeux animés, eu se Qxanl sur moi. d'un feu extraordinaire que je n'avois jamais vu briller dans ceux d'une femme. Seroit-il possible, en effet, nie ileinan lai je en la quittant, que celle pauvre vieille m'aimât ? 84 CONTES CHOISIS. VII. Comment l'oncle Je Michel se mit en mer, et comment Michel fut charpentier, J'avois réellement vingt louis d'or en réserve sur les gratifications de douze francs que mon oncle André ne mauquoit pas de me distribuer tous les dimanches , et dont il me restait toujours quelque chose, parce que je ne dépensois que ce que je trou- vois l'occasion de donner. Cependant, je n'étois pas sans quelque scrupule sur le droit que je pouvois avoir de disposer à seize ans d'une somme aussi forte, et si je m'étois engagé très-avant dans ma promesse à la Fée aux Miettes, c'est que je savois que mon oncle André ne me rontrarioit jamais, et qu'il me contrarierait moins en- core en cette occasion, sur l'honnête emploi d'un argent inutile. Quand j'entrai le soir dans sa chambre , son maintien grave et rêveur m'interdit. J'imaginai d'abord que le moment n'étoit pas favorable pour lui faire ma confidence, et je me retirais doucement, lorsque j'entendis qu'il me rappeloit. « Michel, » me dit-il, en me faisant asseoir en face de lui et en prenant une de mes mains entre les siennes, « mon cher Michel , le moment dont je t'avois parlé est » venu , sans que nous ayons reçu de nouvelles de Robert. Il faut donc , mon fils , » que je parte, et que j'accomplisse le devoir d'un bon associé, d'jn bon frère et » d'un honnête homme, pour retrouver la trace de ton père, qui ne peut m'échap- » per, et, s'il m'est impossible d'y parvenir, — Dieu veuille nous épargner cette dou- » leur, — pour recueillir du moins quelques débris de la fortune qu'il devoit te » laisser. Cette résolution étoil formée de loin , comme tu sais , et mes mesures si » bien prises que l'arrivée inopinée de Robert en pouvoit seule empêcher l'effet. » Voilà le sablier vide , et celui qui marque les années de ma vie s'épuise aussi. Je « n'ai pas dû perdre de temps, mais j'ai voulu m' épargner autant que possible la vue » des larmes qui mouillent tes joues , et qui tombent amèrement sur mon cœur » d'homme. Tu es assez fort aujourd'hui pour mettre de toi-même le courage d'un » vieillard à l'abri de cette épreuve. Essuie tes yeux, petit, et embrasse-moi avec la » fermeté d'un noble garçon. Je pars demain. » A ces mots les sanglols m'éioufl'èrent, je n'eus pas la force de me lever pour me jeter dans les bras de mon oncle André , et je cachai ma tête entre ses genoux. « Voilà qui est bien, dit-il d'une voix assurée. Cela se dissipera comme un nuage, n et gaiement, j'espère, car le soleil esta l'horizon. J'aurois plus de motifs que toi de » m'inquiéter, si je te laissois dans une position qui pût m'alarmer sur ton avenir, mais » tu as bien profité de tes études et de ton apprentissage, je ne crois pas qu'il y ail un » homme, dans les cinq parties du monde, qui puisse se passer plus allègrement de l.\ i ÉE AUX Mlll I ES. » celte fiction de la fortune, qu'on n'a inventée, crois-moi , que pour les inurines 1 1 .1 les paresseux. Tu es grand, bien fait , alerte, suffisamment informé îles connoissam es d utiles, et par-dessus tout cela, comme je l'ai désiré, un des bons ouvriers qui aient .> jamais fait crier une scie el retentir un maillet dans les chantiers de Granville. Tout s » les inclinations que je te connois sonf pour le travail el la médiocrité, et je n'ai plus » besoin de ii- rappeler qu'une médiocrité aisée, qui esl meilleure que la richesse, ne .> manque jamais au travail. C'est demain ipie tu entres à la journée chez ton char- » pentier, et c'est à compter de demain que chaque jour !>■ rapporte un salaire. ■> Comme j'ai pourvu à le conserver jusqu'à la Saint-Michel prochaine, dans la nui- » son où nous sommes, le domicile, la nourriture et toutes les nécessiti s de la vie, » sans compter mes \ieilles nippes el toul ><■ qui en dépend, dont tu useras à ton - plaisir, cette première année de profils, que tu peux convertir en économies, snf- ) lira pour t'assurer, à chaque année qui suivra, le modeste bien-être auquel tu i s ■• accoutumé, et dont tu n'as jamais désiré de sortir; car une année d'avance pour » un ouvrier est un trésor plus solide que ceux du grand Mogol. El m je te fais tant « d'éloges de i'éi momie ([ne je n'ai jamais beaucoup pratiquée par moi-même , ■> ce n'est pas (pie je la considère connue un moyen d'enrichissement , mais parce » que je ni' connois point d'autre moyen d'indépendance. A cela pies, c'est la moin- » dre des vertus réelles, et il n'j a pas de libéralité bien placée, pourvu qu'elle le » soit sans calcul et sans ostentation, qui ne vaille mieux qu'une économie. Ces' paroles de mou oncle, dites en pareille circonstance, enlevoient un poids énorme do dessus mon cœur. J'étois maître de vingt louis que je v^mis de promettre a la Fée aux Miettes, dont elle avoii si grand besoin! Mon oncle continua : « Il me reste peu de chose à te dire, et je t'en dispenserais si l.i vieille naine d" l'église, que vous appelez, je crois, la Fée aux Miettes, n'étoil venue m'apprendre, ■i un instant avant que lu n'entrasses auprès de moi, qu'elle parloil demain pour -i i petite ville de Greenock , où je ne sais quels intérêts, peut-être imaginaires, récla- » ment la présence de cette pauvre femme, el pour me demander en même temps m » je t'autorisois à disposer en s,i faveur de tes petites épargnes . donl tu es tout à fait li' maître, el que m ne peux mieux employer de ta vie qu'à soulager une h misère. le suppose seulement, Michel, (pie tu as compté sur ion travail pour les ■ remplacer '.' i Sur un signe d'affirmation et de plaisir que je lui Gs alors: — \ merveille, reprit mou oncle, tu vois que je nus prévenir tes confidences, el pour revenir à >< mon discours, je m'en semis volontiers rapporté à la Fée aux Miettes de ces iler- >• niers enseignements, parce que c'est mie femme de bon conseil, dans tout ce qui ■ ne touche point à quelques rêveries ass,v bizarres donl elle s'est infatuée, mais « (pie nous devons passeï a si u grand Sge •. el qu'elle a toujours été portée d.- si bonne » intention pour notre maison , que mou père ti'hésitoil pas à bu attribuer le sut 86 CONTES CHOISIS. » de ses meilleures entreprises et l'agrandissement de son bien, au point de la i) mettre à l'aise si elle l'avoit voulu et si elle n'eût préféré obstinément son vaga- » bondage mystérieux à une existence plus solide. Les bonnes dispositions que bien « l'a données , et dont il m'a permis de voir le germe éclore et se développer sous » mes yeux , me permettent d'ailleurs d'abréger beaucoup ces instructions, et de les » rapporter seulement au nouvel état que tu vas embrasser pendant mon absence. « Quoique tu ne sois pas né pour lui, ne le méprise jamais, et surtout ne le » quitte jamais par orgueil. Le parvenu qui dédaigne le métier qui l'a nourri n'est » guère moins méprisable que l'enfant dénaturé qui renie sa mère. « Sois charpentier avec les charpentiers. Ne te distingue d'eux par ton éducation » qu'autant qu'il le faut pour leur en communiquer lentement le bienfait sans les » humilier. Crois que ceux qui t'écoutent avec une envie sincère de s'instruire .i valent presque toujours mieux que loi , puisqu'ils doivent à un instinct naïf de ce .. qui est bien ce que tu ne dois peut-être qu'au hasard de la naissance et au ca- » price de la fortune. » Ne fuis pas les plaisirs de tes camarades. Le plaisir est de ton âge. Ne t'y livre .i pas aveuglément. Le plaisir auquel on s'est livré sans défense et sans retour devient » le plus inexorable des ennemis. » Si ton cœur s'ouvre à l'amour des femmes avant de me revoir, n'oublie pas, de « quelque charme qu'elle soit revêtue, que toute femme qui détourne un homme : du soin de son devoir et de son honneur est moins digne d'amour que la naine de » l'église. L'amour est le plus grand des biens, mais il n'est jamais vraiment heureux » tant qu'il ne satisfait pas la conscience. » Souviens-toi, de plus, qu'un homme de ton âge qui a par devers lui une année » d'existence assurée, le goût du travail et de la simplicité, un tempérament robuste, » une santé à l'épreuve et un bon métier, est cent fois plus riche que le roi , quand « il joint à tout cela douze francs vaillant dans sa poche ; six francs pour satisfaire » aux besoins de son imagination , six francs pour adoucir le sort d'un pauvre ou » pour soulager les angoisses d'un malade. « Enfin, si les principes de religion que je t'ai inculqués soigweusement depuis le " berceau s'eflaçoient de ton esprit, ce qui n'est que trop à craindre par le temps « qui court, retiens-en au inoins deux pour l'amour de moi, parce qu'ils peuvent n tenir lieu de tous les autres ; le premier, c'est qu'il faut aimer Dieu , même quand » il est sévère; le second, c'est qu'il faut se rendre utile aux hommes autant qu'on » le peut, même quand ils sont méchants. » Après cela, il me quitta en me serrant la main. Quand je fus de retour dans ma chambre, j'envoyai mes vingt louis à la Fée aux Miellés. Le lendemain, sans m'en prévenir, mon oncle partit de bonne heure en me lais- I. \ I l.l. VI \ Mll.l I ES. saut loin ce qui m'éioii nécessaire pour un au. La t'ée aux Miettes, qui u'avoit pris que le temps de manifester sou contentemenl devant mon commissionnaire, par nne de ses explosions familières de joie fantasque 1 1 i .i|" ii ii isi . étoil partie dès la veille. Je restai seul, — tout seul, j'essuyai quelques larmes, el j'allai à l'atelier. \ III. Ddiis lequel on apprend qu'il ne faul jam en urer le a L'année qui suivil auroil été douce, car il n'y a rien de plus doux que de gagnei sa \ir, si l'absence de mon père, el celle de mon oncle qui me tenoil lieu de père depuis longtemps, n'avoieul laissé un vide profond dans mon cœur. Je regrettais souvent que celui-ci ne m'eût pas permis de le suivre dans ses re< herches lointain! - . malgré toutes mes prières, sons prétexte que j'étois réservé à .mire chose, el que mon obéissance pouvoit seule lui faire espérer que nous nous trouverions tous réunis un jour. Je pensois aussi à la Fée aux Miettes, car elle m'avoit aussi aimé. La Saint-Mii hel reA i m i sans que j'eusse amassé d'économies . pan e que nus amis se faisoient sans cesse de nouveaux besoins que je ne comprenois pas toujours, mais auxquels je ne pouvois m'empêcher de compatir. Jacques Pellevey étoil \ i< aii c . mais il vaquoii deux ou trois lionnes cures dans le dio< èse . el eela le forçoit à de fréquents voyages a L'an hevêché. Didier Orry, qui étoil de plusieurs années plus âgé que moi, commençoil à penser au mariage, et il ne pouvoit se Qatter de réussir dans quelques espérances qu'il avoil formées s'il ne se faisoil u>ii avec avantage à la préfecture. Quant à Nabot, qui m'avoil rendu sincèrement son amitié depuis que nos rivalités d'école avoient cessé , il s'étoit adonné au jeu . et n'j étoil pas plus heureux qu'au collège. Il étoil de mou devoir de le dissuader de ce penchant , el je n'\ épargnois pas mes efforts. Il étoil aussi de p devoir de l'aider à réparer le mal qu'il se faisoit, SUrtOUt quand les résultats de relie malheureuse passion nieuaeoienl de compromettre sa réputation, et je n'j épargnois pas mon argent Eufin quand l'année expira, el elle les dernières ressources que l.i bonté de mon onele in'avoil ménagées, je fus >• duit à «elles de u on travail journalier, qui me fournissoil à peine de quoi vivre assa pauvrement ; mais je m'j étois préparé, el je ne m'en trouvai pas plus malheureux i omme je m'émis perfectionné dans mon métier en le pratiquant . et que j '.union - eois d'ailleurs cel espril d'ordre el d'activité < i n i tient lien de l'inlelligeno des affaires, l'entrepreneur qui nous employoil alors, cl dont les entreprises alloicnl mal . probabiemenl parce qu'il avoil trop entrepris à la fois, s'avisa je ne sais comracnl alors de m'en confier la direction : je ne lus pas deux jours à cette nouv« Ile tâche, qn i je m'aperçus qu'il étoil malheureusement trop tard pour sauver sa fortune Je ne pro- 88 CONTES CHOISIS. filai donc pas de l'augmentation de mon salaire, cl je le laissai dans ses mains, en me contentant de prélever avec mes compagnons ce qui me revenoit comme à eux pour le travail ordinaire de rétablissement que je n'avois pas quitté , car les conseils de mon oncle André m'étoient trop présents pour que j'eusse un moment conçu le dessein de devenir autre chose qu'un artisan. Je passai par conséquent cette seconde année sans pouvoir mettre à côté l'un de l'autre ces deux écus de six francs, dont l'un appartient au luxe et l'autre à la charité, et qui suffisent au bonheur d'un homme sobre et laborieux. Comme elle finissoit, le maître, obsédé par ses créanciers, passa un beau jour à Jersey, et nous laissa sans occupation et sans moyens d'existence, les chantiers de Granville étant toujours fournis d'ouvriers habiles, dont le nombre excé- doil déjà celui que réclament les besoins ordinaires du pays. Ce malheur ne fut cependant très-réel que pour moi, mes camarades l'ayant prévu depuis plus longtemps que je n'avois fait, ets'élant précautionnés contre l'événement, en plaçant leurs petits fonds dans une assez jolie spéculation de cabotage qui com- niençoit à prospérer. Comme je leur avois inspiré de rattachement , et qu'ils con- noissoient l'état de ma fortune si rapidement déchue, ils vinrent m'oiïrir d'entrer en partage avec eux , et ils mirent dans cette proposition une effusion si franche et si tendre que j'en fus louché jusqu'aux larmes. J'avoue même que je n'aurais pas fait difficulté de me rendre à leurs instances, dans l'espoir de payer utilement ma quote-part en industrie el en talents, si mon parti n'eût été pris d'avance. Je ne pouvois compter, à la vérité, ni sur Jacques Pellevey, quoiqu'il fût devenu curé, ni sur Didier Orry, quoiqu'il eût fait un mariage opulent. L'un me promettait bien une place de maître d'école quand elle serait vacante , mais le titulaire étoit un homme vert et vigoureux ; l'autre me réservoit un logement et un accueil fraternel dans sa maison, pour y être précepteur de ses enfants, aussitôt qu'ils seraient sortis des mains des femmes ; mais on venoit de porter le premier en nourrice , et c'étoit, si je ne me trompe, une fille. Tous deux étoient si empêchés de satisfaire à leurs frais d'établissement, qui dévoient être, en effet, fort considérables, que je crois qu'ils n'avoient jamais élé plus réellement pauvres que depuis qu'ils étoient riches, de sorte que mon malheur n'avoit rien à envier, même quand j'en aurais été capable, au malheur de mes amis. Je pouvois moins encore penser à Nabot, qui jouoit toujours, qui ne gagnoit jamais, et qui n'étoit pas encore parvenu à concevoir qu'un homme bien né pût se réduire à ce qu'il appeloit la honte de travailler. Je dois lui rendre la justice de dire qu'il étoit devenu plus expansif et plus affectueux, en devenant plus h plaindre. Tout ce que nous pouvions l'un pour l'autre , c'étoit de rire ou de pleurer ensemble , quand je n'avois pas trouvé d'occupation , et c'est une compensation qui répare tant de misères , que je me suis quelquefois demandé alors si je voudrais y renoncer au prix de cette prospérité sans nuages dont la monotonie sèche le cœur. Je ne crois pas vous avoir dit quelle résolution j'avois prise. Je me proposois d'aller I.A FÉE M \ MIETTES. 89 offrir mes sen ices de \ ille en \ ille el de \ illage en \ illage , pai toal où il se trouvait un ponl ii jeter sur la rivièn une maison à construire, el comme cela ne manque jamais, j'étois sûr aussi que la Providence ne me manqueroil pas. Elle ne manque qu'aux oisifs. Ce qui ra'affligeoil le plus, c'esl « | m- mes lial>iis avoient vieilli, et que j'avois quelque pudeur de me présenter à la fête de Saint-Michel en si marnais équipage, iiDii que j'attachasse beaucoup de prix pour moi à cette recommandation extérieure , mais parce que le délabrement de ma toilette pouvoil faire penser aux honnêtes gens iliini j'avois eu le bonheur de gagner l'estime que j'avois cessé de la mériter par ma conduite. Je comprenois, pour la première fois, le besoin que tous les bon s onl de l'opinion, el je sentois que la satisfaction de nous-mêmes, qui réside essentielle- ment dans notre conscience, se maintient el se fortifie par le jugement que les autres portent de nous; j'apprenois, s'il faut le dire, une \ <'-iit»'- toute nouvelle, c'esl que l'homme en société, quelque progrès qu'il ait fait dans l'exercice de la vertu, ne peut se passer de considération pour être justement content de lui, el qu'on est bien près de renoncer à sa propre estime quand on dédaigne ci Ile du monde. Je me souvins heureusement que i Je avoil laissé ses vieux habits à ma disposition, el j'en lis la revue avec une joie pareille a celle de Robinson lorsqu'il se rendit compte des richesses utiles de son vaisseau , certain que le meilleur des parents el des amis ne me reprocheroil pas d'en avoir usé, surtout quand je lui dirais de quelle extrémité j'y avois recouru, car il croyoil à ma parole. Il j avoil en effet du beau linge bien net, el des habits si proprement accoutrés qu'on les aurait crus faits 5 ma taille. Seulement, as une qui ne me rappelai plus < • ■ i moins les trails de la Fée aux M • rides el ses longues dents. V I ,'ililé des voyages lointa Je me levai tout disposé à me mettre en te pour Ponlorsou, mais je ne voulus pas partir sans chercher une dernière fois au |>ort quclqui gnements sur la destinée de mi s parents , donl je n'avois rien appris, el sans voir en même tem| s si mes ;miis avoient la mer favorable p leur petite expédition. Nos caboteurs Gloienl lestement par un joli venl frais, el je prenois plaisir à les suivre du regard dans un horizon riant où il n'\ avoil pas l'apparence du moindre main, quand je crus recon- noîlre à quelques pas de moi un honnête marin qui étoit parti comme pilote sur le bâtiment de mon oncle tadré. — Ksi -ci' bien vous, maître Matthieu, m'écriai-je, el quelles nouvelles m'appor- tez-vous?... — Aucune qui suit l> ie, me répondit-il tristement . el c'est ce qui me retenoil de voue en faire part, quoique je fusse de retour à Granville depuis trois jours. — .Mon Dieu, ayez pitié de moi, dis-je les larmes aux yeux, mon pauvre oncli mort 1 — Rassurez-vous, bon Michel ! votre ourle n'est pas mort, mais il vaudrait toul auiant, car il est devenu fou , le cher homme, el si fou qu'on ne \it jamais folie pa- reille ii la sienne ! — Expliquez vous, yatlbieu... — Imaginez-vous, monsieur, qu'après dix-huit mois de vo ireux el lucra* tifs, un jour que nous étions arrives — Mais je ne saurais v.>us dire en véi ité a quelle hauteur nous nous trouvions — Épargnez-moi ces détails munies Expliquez-vous, je le ré| — Soit, monsieur. \ peine avions nous débarqué sur un beau sable, mèh comme à dessein de petits coquillages de toutes les couleurs, dans une ile dont aucun itiné- raire n'a fait mention, je le certifie, depuis le jour où la navigation est en usage, que voire onde s'enfonça . d'un air satisfait cl délibéré . à travers di s bois délicieux qui « Minent une des baies les plus magnifiques du inonde. . . — lit il ne revint pas M 98 CONTES CHOISIS. — Il revint le soir, ingambe, joyeux, cl comme rajeuni, si je ne me trompe, de quelques bonnes années; et après nous avoir réunis : J'ai trouvé ce que jecherebois, dit-il eu se frottant les mains, et mon voyage est fini; à cette heure, enfants, vous avez bonne aiguade et vivres frais qui dureront sans inalenconlre jusqu'aux eaux de la Manche, où le ciel vous conduise; je donne à l'équipage le bâtiment avec ses gréements neufs et sa riche cargaison , moyennant que vous ayez regagné le port de Granville avant la Saint-Michel... — Prenez garde , Matthieu , je tremble de vous entendre ! Qn'avez-vous fait de votre capitaine ? — Monsieur, repartit Matthieu d'un ton calme et sévère , je suis porteur de cette donation écrite en forme , et il convient si peu à l'équipage de s'en prévaloir, qu'il a décidé d'un commun accord de vous rendre une propriété que nous ne pouvons re- garder comme la nôtre , quoique nous ayons rempli toutes les conditions qui nous étoient imposées pour l'acquérir; mais j'ai commencé par vous dire que le capitaine étoit fou, et que ses actes nous paroissoient nuls en bonne justice. — Qui vous le prouve, Matthieu? rcpiis-je avec force. Mon oncle étoit maître de sa fortune , et ii ne pouvoit mieux en disposer qu'en faveur de ses vieux camarades de mer. Ce qu'il vous a donné est à vous , et loin d'avoir fait en cela preuve de folie , il a très-sagement agi, puisqu'il savoit que l'éducation dont je suis redevable à ses bien- faits me met en état de me passer des ressources que son vaisseau in' aurait rendues , tandis qu'elles ne seront pas inutiles à soulager la vieillesse et les fatigues de vos ca- marades. — C'est précisément ce qu'il nous dit, interrompit Matthieu, quand nous nous empressâmes de faire valoir vos droits et l'incertitude de votre position. D'ailleurs, ajouta-t-il dans son délire , dont vous ne douterez plus , mon neveu a usé de ses éco- nomies en faveur de la Fée aux Miettes, et, s'il n'est pas content de son sort, qu'il épouse la Fée aux Miettes ! Après quoi , il nous quitta en éclatant de rire. — Voilà qui est extraordinaire , dis-jc à demi-voix en laissant retomber ma tète sur ma poitrine. — C'est ce que nous avons pensé ; mais , quelque chose de plus extraordinaire en- core , c'est qu'eu cherchant à pénétrer le mystère de sa folie, nous avons appris que le bon vieillard se croit surintendant des palais d'une princesse Belkiss, qui règne, sui- vant lui , sur ces parages depuis je ne sais combien de milliers d'années , et dont son frère caçlet , votre père, feu Robert, d'honorable mémoire, commande en chef toutes les forces maritimes. — Cela n'est pas possible , Matthieu; et c'est vous qui êtes fou d'oser soutenir des choses pareilles. La princesse Belkiss, qui pourroit bien avoir en effet l'âge que vous dites , se trouve à Granville de sa personne, et je puis même attester qu'elle a passé la dernière nuit sous le porche de l'église. I.A FÉE AUX MIKTI I - — Incompréhensible puissance de Dieu! cria le piloti ouchanl de sa lon- gueur sur un vieux mal vermoulu qui gisoil là sur le porl , ci en étouffant de sesdeux mains un mélange de rires el de larmes, la princesse Belkiss sons le porche de l'é- glise de Granville! Pourquoi faut-il que la même infirmité ait frappé en môme temps toutes les dernières espérant es d'une si digne famille ! — Taisez-vous, Matthieu; el , si vous m'aimez, n'ébruitez pas ces paroles qui n'ont point de sens pour vous, el qui, à vrai dire , ne me paraissent guère plus raisonnables à moi-même. Passez seulcmcni dans ma chambre, où je confirmerai avec plaisir la donation de mon oncle, afin de satisfaire aux inquiétudes de votre consi ience . et ne tarde/, pas surtout ; car il faut que j'arrive incessamment à Pontorson pour \ du i - cher de l'ouvrage. Ma dix-neuvième et ma vingtième année furent donc employées comme les deux années qui les avoicnl précédées; mais elles me furent plus profitables, parce que le travail tenoit trop de place dans mes journées pour que j'eusse le temps de conlracti r de nouvelles amitiés, dont les douces obligations se seraient mal conciliées petites habitudes de l'économie, devei s pour moi si nécessaires. Ce n'étoil pas qu'on s'occupât de toutes les nobles opérations donl la Fée aux Miettes m'avoil offert la perspecti\e, et qui flattoicnl délicicusemenl mon imagination . mais on Iravailloil partout; el , comme il me l'avoit promis, je n'avois qu'à m'appuyer di son crédit chez nu maître charpentier, pour ; trouver sur-le-champ de h besogne à faire el de l'argent à gagner. A peine me restoil il une heure par jour pour feuilleter mes livres d'affection, dont je n'avois jamais eu le triste courage de nie défaire : encore fallpit-il la prendre souvent sur mon somm il. Les dimanches -eiileiiie.il. après l'office, je pouvois donner le reste de la journée à l'étude ; et, si c'étoil trop peu pour apprendre, c'étoit presque assez pour ne pas oublier. Je finissois au Havre ces années errai ci cependanl laborieuses, le propre jour de saini Michel, quand je fus iverti du dé- part d'un petit bâti ni nommé la /ï< ine tlt Sdtut , donl le capitaine ne devoil con- noilre sa destination qu'en mer, parce qu'il él lil chargé d'une mission i mais où l'on recevoil sans frais d ' passage les ouvriers de lionne volonté . ce qui me l'u penser qu'il s'agissoil probablement d'une entreprise de colonisation. Mon livret etoil si bien i nu que je fus reçu sans objection, el je dois ajouter que le nom de la Fée aux Miettes , qui se relrau^oil . je ne s.iis pourquoi, dans ions mes certifii ats, u • tomboH jamais sous les yeux de personne sans m'attirer des m irques parliculi ras de bienveillance , lanl l'esprjl et la vertu ont de privilèges, même dans les conditions les plus misérables de la vie humaine, el au jugement des hommes que la praliqu affaires dispose le moins a condescendre aux intercessions de la pauvreté. J'avoJB vingl louis d'épai me dans ma ceinture . el j'étois sûr de vivre sans peine partout où le travail ne scroil p.:s compté pour rien; mais ce qui me décidoil dessus toutes choses à tenter la fortune cliam i use de re kVinieni s.ths Imii et s.n s ion CONTES CHOISIS. direction connue, c'esi que je me Qattois que la Providence me ferait peut-être abor- der cette côte incertaine où elle avoit relégué mon oncle et mon père, et que ma jeunesse el mon zèle à les servir ne leur seraient pas inutiles. Celle idée s'étoit fixée dans mon esprit, à force d'y descendre, comme une divine inspiration , à la fin de toutes mes prières. XI. Qui rnntipnt le récit d'une tempête incroyable, avec la rencontre de Michel et de la Fée aux Miettes en pleine nier, et ce <[ui en arriva. Ce fut là, monsieur, un voyage extraordinaire, et dont aucune aventure de mer ne vous donnerait l'idée. Nous commençâmes à cingler, par un beau temps fixe, avec une rapidité si incroyable, qu'il nousfalloit filer plus de nœuds par heure que jamais fin voilier de la côte n'en avoit compté dans un jour. Le matin du lendemain , le temps se brouilla , et l'horizon devint si confus qu'il nous étoit impossible de déterminer la hauteur du soleil. Bientôt l'aiguille de la boussole se mit à tourner sur son pivot d'une manière extravagante, au point qu'elle s'eiïaçoit 'a l'oeil comme le rayon d'un char emporté par des chevaux effrayés. Tous les rumbs de vent couroient les uns sur les autres, comme si l'atmosphère n'avoil été qu'une trombe, et le vaisseau, avec ses voiles caiguées , sillloit horriblement en roulant sur l'Océan comme ufte toupie gigan- tesque. Des oiseaux d'une figure épouvantable se prenoient dans les mailles de nos ba- stingues , des poissons monstrueux tomboient en bondissant sur le tillac , et le feu Saint -Elme jaillissoit de toutes les pointes de nos mats et de nos manœuvres en flam- mes si pressées qu'on aurait dit la gerbe épouvantable d'un volcan. Ce qui m'étonnoit le plus dans ce spectacle, c'est que le capitaine fumoit paisiblement sa pipe sur le pont, sans prendre garde aux phénomènes de la mer et du ciel, et que l'équipage dormoit tranquille autour de lui, quand tout s'abîma. Je fus un moment couvert par les flots, et quand je revins à la surface, je n'aper- çus rien que le ciel qui me paroissoit plus pur qu'à notre départ, et une côte peu éloignée qu'il n'étoit pas impossible de gagner à la nage. J'étois près d'y atteindre, lorsqu'il me sembla que je voyois flotter à quelque distance de moi une espèce de sac alternativement poussé et repoussé par les eaux, mais qui perdoit progressivement de l'espace et que la première vague devoit infailliblement reporter en pleine mer. Je ne me serois pas détourné pour m'en saisir, si je n'yavois soupçonné (pie de vaines dé- pouilles de notre naufrage , car mes forces commençoient h s'afloiblir ; mais il me sem- bla qu'il avoit un mouvement qui lui étoit propre, el qui raanifestoit la résistance et les efforts d'un être vivant; Je me confirmai dans cette pensée au moment de le sai- sir, tant il bondissoil étrangement sur les Ilots, ci je me hâtai de me glisser dessous, I \ FÉE MX MIETTES. 104 en le retenant forlemenl d'une main, pendant que je nageois de l'autre pour arriver ii la plage , qui étoil par bonheur la plus accessible el la plus douce du monde. J'j fus déposé si mollement que je n'aurois pas choisi moi-même un lii plus commode où me reposer de mes fatigues , si je n'avois pensé <■ \ ;nit tout à renien ier Dieu de mon salut , et à rendre des soins qui pouvoienl Être pressants à la pauvre créature qu'il ve- ooitde me permettre de sauver. Vous jugerez de mon étonnemenl, monsieur, quand, après avoir ouvert le suc avec précaution , j'en vis sortir la Fée aux Miettes qui . prendre garde à moi, se sécha de la tête aux pieds, m deux on unis pirouettes au so- leil, et vint s'asseoir ensuite à mes < ôtés sur le sable où j'étois retombé en riant, mais plus blanche, plus proprement ajustée, cl plus agaçante encore que de coutume. — 0 Fée aux Mieiie-,! lui dis je , que !<• ciel m'est favorable de me faire trouvei partout où \ mis avez besoin de moi pour vous retirer des périls de la met ! Vous en avez encore échappé une I elle . cette fois : mais aussi qu'aviez-vous à faire de retarder pendant deux ans votre voyage a Greenoi k ' — C'est ainsi, répondit-elle, que parlent ceux qui n'aiment pas. Crois-tu qu'il si aisé de se séparer de l'être adoré auquel on a lié si vie . et dont on attend son bon- heur ! (,>ue savois je d'ailleurs si tu trouverais les ressources que je t'avois un peu lé- gère ni promises, et si lu n'aurois pas plus d'une fois besoin de l'or dont ta géné- rosité l'avoil engagé à te dessaisir pour moi ! Je te suivois doue , sans me laisser voir, dans les \illes que tu habitais , toujours prête à te secourir en cas de nécessité, car les aumônes que je recevois pu chemin suflîsoienl abondamment à ma subsistance. Quand j'appris enfin que tu émis muni d'assez bonnes économies, et que tu avois d'ailleurs ion passage franc pour Greenock, où tu dois m'épouser dans un an, selon la promesse , à pareil jour qu'hier , touchée de cette marque de ton souvenir el de ta fidélité , je m< décidai à faire route sur le même bâtiment que loi : mais pour u le tourmenter d'une poursuite importune, je me cachai soigneusement .1 un coin de l'entrepont, dans le sac qu'une heureuse inspiration t'a porté a sauver du uaufr; afin que je te «lusse encore une fois la vie. — Permettez, Fée aux Miettes! il j a ici quelque chose qui m'embarrasse, el qui fait trop d'honneui .1 mon exactitude de fiancé pour que j'accepte vos éloges sans • 1 plieaiion. Je ne savois point quç ce bâtiment fil voile pour Greenock , el je pensois même que sa destination étoil ignorée de tout l'équipage. — Cela est possible! repril la Fée .mx Miettes, el je ne répondrais pas moi-même qu'il ne lïii entré quel |ue erreur de sentiment dans les calculs de mon amour, lu comprendras un peu plus lard . mon 1 lier Mil bel . ces ion, lies surprises de la passion quaud lu les auras éprow êes ' — Je le crois . I éc aux Micttrs, mais nous n'eu sommes pas encore là . puisque je n'ai que vingt ans , qu'une année de plus peut vous apporli r dos 1 (flexions sérieu- ses, et que mon cœur n'est, grâce au ciel, pis plus ouvert aux impressions «le l'a- 102 CONTES CHOISIS. mour, sur cette rive inconnue , qu'il ne l'étoit il y a deux ans sur les grèves du mont Saint-Michel , où vous faillîtes vous engloutir, et où vous dansâtes si bien ! Mais vous qui savez toutes choses, ne sauriez-vous pas, Fée aux Miellés, en quel endroit nous sommes si aventureusement débarqués! — Si je me suis bien orientée, cl lu ne saurais croire combien cela est difficile dans un sac , nous devons èlre tout à fait à l'est des îles Britanniques, à très-peu de dislance d'une ville riche et bien peuplée, où tu ne manqueras pas de moyens d'exis- tence pour réparer la perte de tes nippes et de ton argeul. Quant à moi, qui avois malheureusement payé d'avance les frais de mon passage , et qui m'estime à plus de cent cinquante lieues de ma petite maison de Greenock, il faut que je renonce à y rentrer jamais ! Celte horrible perspective contrisla si horriblement la Fée aux Miettes, qu'elle fut ob'igée de presser sa lèvre inférieure de ses deux grandes dents, el de toutes les jolies petites dents qui les séparaient, pour ne pas laisser échapper un soupir. — Voici qui tourne bien mieux que vous ne pouviez l'imaginer, dis-je gaiement à la Fée aux Miettes; mes nippes, qui sont de peu de valeur, consistent en quelque linge que je porte dans ce havresac, el mon argent , auquel vous me faites penser, ne doit pas être sorti de celle ceinture. En parlant ainsi je la déroulai sur le sable , el il en tomba ma bourse de vingt louis d'or. — Prenez donc hardiment, continuai-je, et retournez sans vous fatiguer, par des voitures commodes, à votre petite maison de Greenock, pour que le foible service que j'ai voulu vous rendre deux fois en ma vie ne reste pas imparfait. Puisque non; ne sommes pas loin d'une ville, je ne suis pas embarrassé de gagner honnêtement ce qu'il me faut pour ne pas mourir de faim , el je me flatte qu'il n'y a point de char- pentier dans toute la Grande-Bretagne qui ne se trouve heureux de m'avoir à ce prix ; quant à cet argent qui ne représente dans mes mains que le triste besoin des jours de paresse, il me feroit horreur si vous m'obligiez de le garder comme un avare, pen- dant qu'une amie, dont les conseils m'onl été si utiles, en a besoin. Prenez, prenez, je vous le répète, et ne vous niellez en peine de rien (pie du devoir d'exécuter les volontés d'un (iaucé qui sera dans un an votre époux. C'est à cette marque d'obéis- sance , ajouiai-je avec une gravité burlesque, c'esl à elle seule, Fée aux Miellés, que je puis mesurer la foi que j'ai mise en vos engagements, et clans la promesse que voi.s m'avez faite de vivre à noire ménage en femme soumise et respectueuse. — Souffre au inoins, dit la Fée aux Miettes, qui s'étoit relevée en ramassant ma bourse, et qui sautilloit à l'ordinaire sur sa béquille, souffre, avant cette cruelle et dernière séparation , que je te laisse un gage de ma tendresse , dont la vue puisse adou- cir ton impatience amoureuse. C'est mon portrait, poursuivit-elle, en tirant de son sein un médaillon suspendu a une chaîne. Qu'il te souvienne seulement de ne jamais LA i il. \i \ \in i 1 1.-. i"; l'offrir aux regards d'un homme, car je connois son funeste effel sui les i enrs; il trouble du premier abord Les raisons les plus éprouvées, el ce n'esl <\ 1e |i mr toi, mon bien aimé , qu'il esl suis dauger il'' contracter cette folie , donl la proi bain sion di' ma main te guérira. j'avoue ([in1 riiciiinisi' nmfiance avec laquelle la Fée au\ M etles dé itoîi ces sor- nettes, me jeta, comme à l'ordinaire, en des transports de gaieté impossibles > conte- nir : mais elle étoil si disposée a juger d'elle avantageusement , qu'elle ne s'en aperçut <|ii<> pour j prendre part, dan-, la pensée, comme j'imagine, que c'étoil la délit perspective de notre union qui commençoil a mr faire extravaguer. — Regarde, regarde ce portrait, îne dit-elle en montrant le ressort qui servoil a le découvrir; regarde, je te prie, et ne t'afflige pas si la ressemblance en est un peu altérée. Il étoil frappant, quand il fut fait par un artiste inimitable; mais il est pro- bable que le temps a donné à mes traits une expression plus séi i< us ■ . '■! penl si je ne me trompe, un certain air de majesté qui n'est pas moins séant à nu beau visage que la grâce coquette des jeunes filles. Cependant, je ne suis pas fâchée que tu me voies telle que j'étois alors, el que m m'en dises ton avis. Je me taisois. .., ou je hiissnis à peine échapper quelques exclamations confuses, comme les balbutiements d'un homme endormi qui se croil frappé d'une apparition... — 0 miracle du ciel ! m'écriai-je enfin, l'a attachée tout entièi e à cette image, Dieu a plus fait en vous produisant de s,i parole, ange adorable entre tous les .e qu'en faisant éclore du chaos le reste de s; ation !... Prodi ce cl de beauté, ravissante lielkiss, où êtes-vous? — Elle esl devant tes yeux , répondit la Fée aux Miettes; et ne la reconnois-tu pas : Je délai liai en effet mes regards du portraii magique pour savoir si re miracle lie s'éloil pas opélo; niais je ne \ i ■- i|iie l.i l'ee ,m\ MiettCS, < i > I î pieu lit p'i'.ll' elle de si lionne loi les éclats de mon admiration, qu'elle ne pouvoit plus résister à l'instinct pétulant de ses inclinations dansantes, el qu'elle sautoil sur elle même avec une élas- ticité incroyable , comme une balle sur la raquette, mais e gmentant pra meui , ei suivant une sorte d'ordre chromatique, la portée de sou élan vertical, . lune, » dis-jc alors, car je lisois plus couramment cette langue que je ne m'en cru capable : « A la garde de ses brillantes étoiles, et sons la protection des saints anges qui cou- » vrent de leurs ailes le commerce de la mer, les mariniers, les charpeni » marchands de Grec k sont avertis du départ du grand vaisseau la Reiw di Saba, qui fera voile après-demain, joui- de Saint-Michel, pi une de la lumière « créée, et bien-aimé du Seigneur souverain de h mes choses, bois de ce port d'élite » et de salut, qui brille au fond des îles de l'Océan comme une perle très-choisi — Le grand vaisseau lu l!< in, il, Saba vient en effet d'entrer dans le port . re- prit l'ouvrier d'un air plus réfléchi. — Mes amis, continuai-je en leur adressant la parole, il ne faut pas \,.us fjlOUOCr que le capitaine de ce bâtiment s'adresse a vous dans sa langue, probablement | qu'il ne sait pas la nôtre . comme cela pourrait nous arriver à tous si nous venions à mouiller dans on pori inconnu: on bien, parce qu'en abordant sur d - liré- tiennes, il n'a pas supposé qu'elle lin ignorée des docteurs de noire saune loi. nue vous n'avez pas encore pus le temps de consulter. 1 .1 langue dans laquelle cette affi- che est écrite est celle de la divine Écriture. — Est-il vrai? dirent les ouvriers . en s, regardant les mis les autn - saut les bras. 1 I Il i CONTES CHOISIS. Je poursuivis ma lecture : « La Reine de Saba est frétée pour l'île d'Arrachieh dans le grand désert libyque, » où elle parviendra , si Dieu ne l'a autrement résolu dans les desseins impénétrables « de sa sagesse, devant laquelle l'univers entier est un foible atome, par les canaux » souterrains qu'a ouverts à un petit nombre de navigateurs choisis la puissante main « de la très-sage Belkiss, souveraine de tous les royaumes inconnus de l'Orient et du » Midi, héritière de l'anneau, du sceptre et de la couronne de Salomon, et l'unique » diamant du monde. Que sa gloire soit éternelle, comme sa jeunesse et sa beauté! » — Belkiss ! dit une voix étouffée qui paroissoit venir de loin. — Belkiss ! répétai-je en moi-même avec surprise; car il y avoit dans le rappro- chement de ce nom et de celui qui occupoit ordinairement mes pensées je ne sais quel mystère sous lequel ma raison fut un moment anéantie. — Belkiss ! s'écria enfin Folly Girlfree, qui avoit réussi à se faire jour au travers des spectateurs , vous voyez bien que le malheureux retombe dans sa folie! Au même instant se leva à mes pieds un vieux pelit juif que je n'avois pas encore aperçu jusque-là, tant il étoit modestement accroupi dans ses haillons ; et, collant contre le tableau sa figure amincie et macérée par l'âge, et sa longue barbe d'un blanc d'argent, aiguisée en alêne, comme si elle avoit été affilée à la lime et au polissoir : — Il y a Belkiss , répondit-il en allongeant sur le mot un doigt décharné , plus pâle (pic celui des squelettes blanchis qui sautillent , au braillement des armoires , sur leurs faux muscles de laiton , dans les cabinets d'anatomie : — 11 va Belkiss, vraiment; et ce jeune homme traduit l'hébreu aussi nettement qu'un massorète !. . . Je me retirai alors avec respect pour qu'il achevât. — « Le trajet , dit-il , ne durera que trois jours , et les passagers ne payeront que » vingt guinées. Fête perpétuelle au Seigneur dans les hauteurs de sa puissance!» ■ — Un trajet de trois jours d'ici au grand désert libyque, murmuroil le peuple en se retirant! — Un voyage de mer dans des canaux souterrains! Voyez-vous ce charla- tan de corsaire qui cherche à nous soutirer vingt guinées, et à nous enlever nos ou- vriers et nos enfants ! — Qu'il a peut-être déjà vendus d'avance aux chiens de l'île de Man , grommeloit une vieille femme toute cassée. Maudit qui te donnerait vingt schellings , damné de juif!.... — Pour naviguer sur un vaisseau de la princesse Belkiss! ajoutoit Folly indignée.... — Belkiss, Belkiss... répétois-je intérieurement en m'écarlanl, seul et pensif, de la cohue qui commençoit à se dissiper. — Cette ressemblance de noms n'a rien d'extraordinaire. C'est ainsi qu'on appeloil , en effet, la reine de Saba; et les Orien- taux , plus fidèles que nous aux traditions antiques, sont coutumiers de perpétuer la mémoire des souverains sous lesquels ils ont joui de quelque bonheur ou de quelque LA FEE AUX Mil: Il I - H5 gloire. — Mais si cette princesse Belkiss étoil cellequi a recueilli dans l'île fantastique dont me parloit Matthieu, l'oncle el le père que je pleure, ne seroit-ce pas an devoir sacré pour moi de courir à leur rechen he , tant que l'expérience d'une nouvelle mi- sère ne m'auroil pas détrompé ! — Oh ! si j'avois seulement le temps de rendre mes livres, mes collections, mes instruments de mathématiques! mais quand tout cela vaudrait vingt guinées, il me faudrait si\ mois pour en retirer la moitié?... —El c'rsi après demain! Je mis la main dans nia poche, mais je n'avois qu'une guinée en inonnoie. J'allai dormir, si je ne dor i- , car pour dire la vérité, monsieur, mes impres- sions de la veille el du sommeil se sont quelquefois confondues, el je ne me suis ja- mais fort inquiété de les démêler, parce que je ne saurais décider au juste quelles sont les plus raisonnables el les meilleures. J'imagine seulement qu'à la fin cela re- vient à peu près au même. Le lendemain, j'arrivai triste au chantier, soit que l'idée de ce voyage me préoc- cupât , soit peut-être1 parce que je navois jamais travaillé la veille de la fête de mon patron, jour auquel comraençoit mon pèlerinage, et qui ne revient guère comme au- jourd'hui, sans me rappeler ma pointe à coques, ma large résille, les grèves incon- stantes du inouï Saint-Michel dans le périt de la nu r, el surtout les bons rensei- gnements ei les conversations instructives de la Fée aux Miettes. Ma mélancolie fut remarquée d'abord par maître Finewood, donl j'étois aimé comme d'un autre oncle ou d'un autre père. — Écoute, Michel, me dit-il, je ne suppose pas que tu veuilles t'einbarquer sur le vaisseau la Rci/u de Sala, qui doit te rappeler assez désagréablement ton bâtiment de Granville, et un horrible naufrage auquel tu es seul échappé , puisqu'on n'a jamais pu retrouver la Fée aux Miettes. probablement rendue depuis longtemps à sou peuple de sorciers et de lutins. < e voyage ne me protueltoit rien de hou pour toi: la princesse Relkiss. dont tu t'es amouraché je ne sais comment , ni' me paraissant guère plus capable que la Fée aux Miettes de te prêter une protection assurée contre une nouvelle tempête: mais il en sera d'ailleurs ce qui' tu voudras, et l'intérêt que j'ai à te conserver dan-, mon chan- tier ne me fera pas mettre d'obstacle aux félicités que tu te promets. Ce que je vou- lois te dire aujourd'hui . c'esl qu'à ton refus, mon enfant . je marie demain m filles, el que ta Mie me feniil du mal ce soir au festin de leur- mues, parce que je me rappellerais en dépit de i que j'espérais t'j voir à un autre titre, car tu es aussi près qu'elles-mêmes du cœur, de maître Finewood, Promets-mfi donc, Michel, d'aller passer la soirée chez mistress Speaker à l'ensi igné de ( 'ait lonù . et d'j sou- per en mon honneur d'une bonne gelinotte à l'estragon et d'une Que bouteille de vin de Porto, .le sais bien que m ne dois pas avoir beaucoup d'argent . car tu dé- penses tes bénéfices en aumônes el en livres, et m ne demandas jamais. Viens donc (■ne nous comptions ensemhlPi 4 10 CONTES CHOISIS. — Vous me devez, maître, lui dis-jc en étendant la main, plein tout çclp de plaks ou de ùawùies, c'est-à-dire une vingtaine de ces pièces que nous appelons en France des deniers, et que nous laissons tomber en écartant nos doigts à plaisir, pour qu'il reste quelque chose à ramasser aux pauvres. — Et si c'était aussi bien des guinées, l'amitié fidèle et dévouée que je ressens pour vous ne m'empêcherait pas de courir sur le vaisseau de Belkiss a la recherche de mon père !... Pendant ce temps-là , maître Finewood alignoit des chiffres sur sa longue planche d'ardoise, et ce n'étoit jamais que des plaks et des baivbies. — Ceci est merveilleux , dit-il ; de quelque côté que je retourne cette malheu- reuse addition, j'y trouve toujours vingt guinées! Ce n'est pas que le prix me dé- plaise , car je t'en dois trois fois plus pour tes bons services , mais on n'a jamais fait vingt guinées avec une colonne de plaks et de bawbies, à moins qu'elle ne fût aussi élevée que celle de maître Christophe Wren ! — Cela n'est pas possible , en effet, m'écriai-je en saisissant la craie pour vérifier son calcul ; mais il étoit parfaitement exact , sauf une petite erreur que je ne voulus pas rectifier, parce qu'elle étoit, je crois, d'un dami-plak à l'avantage de mon maître. — Voilà tes vingt guinées, me dit maître Finewood en m'embrassant ; et je devine trop l'usage que tu en vas faire. Puisse au moins la bonté de Dieu ne l'abandonner jamais dans tes entreprises ! Ensuite il s'éloigna en essuyant quelques larmes auxquelles les miennes répondoient. Une demi-heure après j'étois au port, et j'avois payé mon passage sur le grand vaisseau ta Reine de Saba, qui étoit, suivant la promesse de l'affiche, ce qu'on a vu de plus extraordinaire en construction pour l'usage de la mer. Vingt-quatre che- minées, comme, .celles des steam -boats, mais d'une proportion incomparablement plus grande, garnissoient chacun des deux flancs de son immense carène, et sem- bloient destinées à faire mouvoir autant de paires de roues qu'un mécanisme simple et ingénieux rendoit propres à mordre en tous sens sur les flots. Ses vingt-quatre mâts d'un bois léger, mais incorruptible, et qu'on disoit impossible à rompre, soute- noient des voiles découpées en ailes d'oiseau, et verguées d'un métal souple et obéis- sant, qui se déploy oient , prenoient le vent, planoient comme un vautour, filoient comme une hirondelle, et se refermoient à volonté sous la main d'un enfant, au gré d'un simple cordage de fil d'or; et ses hunes balançaient autour d'elles des centaines d'aérostats captifs, aussi propres à le soutenir au besoin dans les airs qu'à l'entraîner sur les eaux. Derrière la poupe, sur de hauts pliants inclinés en spirale, qui fuyoient en s'élevant , reposoit un vaste appareil suspendu comme le siège postérieur d'un landaw, devant lequel le vaisseau étoit tout entier retranché , et qui ouvrait sur tous les points de la voilure des bouches démesurées. On m'apprit que c'étoil de là qu'une troupe d'habiles physiciens distribuoit tous les rumbs, et poussoit le bâtiment comme un projectile dans les routes de l'Océan. Je m'étonnai que la navigation eût fait tant I.A FÉE \I'X M I Mil I - 117 de progrès '!"iit on n'avoil jamais entendu parler; mais certainement, le fameux Janifs Watt, le Stevinus de Grcenock, n'aurait rien conçu de pareil en mille ans. La physionomie du capitaine me frappa an premier regard, parce qu'elle me rap- peloit quelque chose de ce marin pen soucieux qui avoil vu périr sou équipage et sa cargaison, l'année précédente, à l'embouchure de laClyde, sans prendre le temps do secouer les cendres de sa pipe, el de porter on coup d'oeil au gouvernail; mais celui* ci mouilloit pour la première lois dans les eaux de l'Occident. Je vous ai dit qu'il me restoit nue guinée . el que je m'étois engagé envers maître Finewood à souper à l'auberge de Calédonie. Quoique la Reine ie de l'ouvrier m'avoit fait perdre depuis plusieurs années l'habitude, et je ne peosois guère à demander à raistress Speaker que deux harengs du lac Long, arrosés d'une bou'.cille d'ale ou de small- beer, quand elle vint .'i moi les bras ouverts en me criant de l'office : — Eh ! arri- vez donc, sage Michel, avant que votre gelinotte ne brûle, et que votre Porto ne s'échauffe! Le digne maître Finewood a commandé tout cela dès le matin, el un bon litd'édredon avec! il j a une heure que uns filles s'égosillenl à criei : — ■ Que fait donc M. Michel , qu'il laisse brunir au feu le plus joli ptannigan de montagne qu'on ait jamais plumé au Bas-Pays? Il faut qu'il s'égare au long de la côti ^i dé- chiffrer quelque livre irlandois, ou qu'il rêve à la princesse Belkissdonl il est, dit-on, le fiancé. — Ah! j'ai toujours prédit, Michel , que vous feriez un beau chemin! El maître Finewood est bien fou, le cher homme, de vous préférer ces six petits lairds qu'il marie a ses six lilles dont vous files bien mieux l'affaire, surtout knnah, la blondine, qui ne vous nomme jamais qu'avec de grosses I. unies! Bêlas, Michel! je puis en parler !... Ann.ih esl ma filleule : j 'a vois pour elle îles entrailles de mère : el je disois souvent à maître Finewood : Que ne la donnez-vous à Miche), qui en est aimé! Là-dessus, savez-vousec qu'il faisoit? il hochoil la tête et regardoil de côté. Il est vrai, lui disois-jc, que Michel esl bizarre, mais c'est d'ailleurs un garçon si discret, si honnête el si laborieux !... — C'esl trop, e'ot trop, lui dis-je, en lui pressanj la main, ne laisse/ pas brûler le plus joli ptarmigan de montagne qu'on ait jamais plumé au Bas-Pays El j'allai m'asseoir à la salle à manger pour prendre le temps de regarder le por- trait de lielkiss. Elle rioit. Cette illusion que j.- me faisois sur l'expression i traits ne manquoit jamais de régler, comme je vous l'ai déjà dit, ions les nii'nts de mon cœur. — Il est probable . |'s dont la joie passoil toute expression, tandis que le digue président, absorbé par un autre soin, faisoit sauter deux à deux les plus belles escarboucles de la bordure d'or, pour payer sur leur pro- duit les frais de la procédure, el que Jonathas a demi désappointé essnyoit du revers de sa main de momie les seuls pleurs qu'il eût jamais versés. Ma satisfaction était si pure et si complète que je craignis de m'en distraire , en m'égayanl aux détails de celle scène grotesque, el je restai plongé si longtemps dans la contemplation qui m'enivroit, que je n'avois changé ni de posture ni de pensée, quand la cour revenue des opinions me notifia sa sentence. J'étais condamné sans appel, el les termes du jugement ne m'accordoient aucun délai. — liclkiss, chère Belkiss, dis-je en la regardant avec plus d'ardeur que jamais, comme pour accumuler sur mon cœur, dans l'espace de quelques minutes qui me restaient à la voir, toutes les impressions d'une longue et he use vie; chère el adorée Belkiss, il faudra donc bientôt \ous quitter!... Et alors lielkiss, qui ne se contenoil plus, rit à faire éclater l'émail. Je me bâtai de refermer le médaillon et de le replacer sur mon sein, de peur de compromettre l'existence de mon trésor, pour le p l'instants que j'avoisà le conserver en laissant une trop libre carrière à l'expansion de sa gaieté. Cependant, cette précaution me coûta, je l'avoue, un léger mouvement de dépit. — En vérité , murmurai-je avec une secrète amertume , je voudrais bien savoir ce qu'elle trouve de plaisant dans loul cela, el de quoi elle s'amuse! Il faut convenir que les femmes ont des caprices bien singuliers! Pendant que je me faisois cette allocution intérieure, les constatées s-'éloienl rai eu cercle autour de moi , el le shériff m'avoil louché de sa , anne d'ébène en signe de pi isc de possession. Bientôt on marcha, el je marchai. Je descendis les longs escaliers du palais traversai lentement ses vastes el froids vestibules entre deux lignes d'hommes armés; je parvins au guichel de la dernière paie, d'où je devois gagner la place fatale, .l'y passai presque en rampant, el je me relevai à la lueur du soleil qui I3i CONTES CHOISIS. voit au plus haut point de sa course, et que je venois voir pour la dernière fois dans la splendeur de son midi. Jamais le jour n'avoit été si beau. La nature ne porte pas le deuil de l'innocent. Mille voix qui ne formoient qu'une voix s'élevèrent comme une bourrasque. — Le voilà, le voilà! cria la foule en agitant en l'air des bras, des chapeaux et des plaids. Et elle s'ouvrit pour me laisser passer en répétant : La voilà. XIX. Comment Michel fut conduit ,i la potence, et comment il se maria. Je ne m'élois jamais exercé à la cruelle idée de mourir pour un crime sous les regards du peuple. Mes sens restèrent quelque temps confondus dans l'horreur de cette accusation qui me faisoit oublier l'horreur du supplice, et toutes les voix de la multitude se perdirent à mon oreille dans je ne sais quel écho grave cl menaçant dont le retentissement inexorable me poursuivent des noms de voleur et d'assassin. Tout à coup je me rappelai que Belkiss étoil assurée de mon innocence, puisqu'elle paroissoit si contente ; j'avois lieu de croire qu'elle devoit connoître mon oncle et mon père, et qu'elle ne manquerait pas de me justifier à leurs yeux s'ils existoient encore. Je récapitulai ma vie passée qui me paroissoit exempte de reproche, au moins selon le jugement de ma conscience, et j'en lis hommage à Dieu. Dès ce moment, je m'avançai plus paisible au rapide passage qui alloit m'introduire, sans crainte et sans remords, dans les secrets de l'éternité, et je ne vis plus dans l'étrange tableau qui se mou voit autour de moi comme une scène de vertige qu'une espèce de spectacle. Je craignois cependant, je l'avouerai, d'apercevoir, parmi les curieux qui se ruoient au-devant de mes pas, quelques-unes de ces figures connues dans lesquelles je n'étois accoutumé à lire qu'une bienveillance peut-être un peu inquiète, mais dont l'expression m'avoit plus d'une fois pénétré d'attendrissement et de reconnu issance , parce qu'elle ressemble*!.! à celle de l'amitié. En effet, je me croyois aimé des enfants mêmes de Greenock , âge qui sait rarement aimer, et si je les avois entendus se dire quelquefois en passant près de moi, avec leur malice rieuse : a C'est lui, c'est le » beau charpentier de Granville qui est fiancé à la veuve de Salomon, » je me flattois au moins de leur avoir inspiré quelque sentiment plus doux par mon empressement à les aider dans leurs études, et à leur apprendre le nom des fleurs et des papillons. Heureusement, je ne rencontrai personne que j'eusse rencontré jamais, et comme la population de Greenock n'est pas telle qu'on ne puisse la passer en revue dans un an, je fus sur le point d'imaginer qu'elle s'étoit renouvelée tout entière, durant le LÀ FÉE \l \ Mil. Il ES. coins de cette terrible imii ; j'allai même jusqu'à m'en féliciter dans mon cœur, parce qu'il seroit meilleur de mourir an milieu d'une génération à laquelle on ne coûterait du moins point de larmes. Je ne tardai pas à me détromper. J'ai dil qu'il étoil midi, el c'était l'heure où ta Reine de Saba devoil mettre à la voile. Comme le venl étoil contraire, je supposai d'abord que le capitaine n'y penseroil pas; mais j'aperçus, en arrivant à la hauteur du port, le bâtiment tout appareillé qui se berçoit majestueusemenl sur sa quille, el qui donnoit ses derniers signaux de dépari avec une assurance si nouvelle, même pour les fameux mariniers de Greenock, qu'elle partagea un instant l'attention entre l'infortuné qui alloil mourir el ie vaisseau qui alloil voguer, le Gnissois ma course, et il commençoit la sienne à travers îles hasards aussi aventureux que ceux de la vie pour aborder comme moi à quelque plage incon — l.n Reiiu de Saba! dis-je en frissonnant, le vaisseau tri pliant de Belkiss qui devoil me rendre à mes parents ! C'éloit donc hier! I ne clameur s'éleva sur la rive, les càbl< s siflUoienl , el le navire, qui ne nous ap- paroissoit plus que par sa poupe, silla si promplemenl à l'horizon de la mer qu'au bout d'une seconde ce n'émit qu'un point noir, et qu'au bout d'une autre seconde ce n'étoit rien. Le vaisseau parti, on revint à moi. De jolies petites filles au teinl un peu ],,,:. aux cheveux noirs el bouclés, comme la plupart des jolies petites filles de Gree- nock, me précédoient en distribuant au peuple, pour un plak, l'histoire lamentable du bailli Muzzleburn quej'avois égorgé à l'auberge de CaUdonie. D'autres jeunes filles se disputoienl la feuille tout humide d'impression , afin de la reporter plus vite à un amant ou à un père qui les soulevoienl d'un bras caressant pour leur montrer mi boinnie qu'on alloil tuer au nom de la justice el des luis. Nous allions .1 pas mesurés, soit à cause de la solennité qui s'attache parmi les peuples les plus sauvagi s à un sacrifice humain, soit pour satisfaire à I<>imi aux empressements de ce concours d'hommes, el surtout de fen mes et d'enfants, palpitants de curiosité el de joie, qui composent le public ordinaire des évoluions, ta lenteur de ce convoi vraiment funèbre, et qui ne diffère de l'autre que paire que le cadavre marche, me permettait de saisir à mes côtés quelques paroles des spectateurs. — Qui ne s'j seroit trompé 1 dis m nue blonde à l'œil triste et doux, qui s'éloll arrêtée la, son carton de modiste sous le liras. Voyez comme son regard est assuré sans l'ire lier, et modeste sans .'■ire abattu! Croirait-on qu'un coupable sût mourir ainsi .' Oh! pour tout l'or du vieux Jonathas je ne voudrais pas reposer ma tête la nuit prochaine sur le chevel de son juge. — Il faut cependant, reprit une de ses compagnes, que ce soit un coupable bien convaincu, pour avoir été condamné, puisqu'on dit qu'il csl riche à plus «le cin- quante millions; ei Dieu sait qu'il aurait eu meillcui marché de la conscience de 136 CONTES CHOISIS. toutes les cours souveraines, d'ici au royaume de Belkiss, si son crime avoit pu s'excuser. — Que dites-vous de cinquante millions, mes belles dames, reprit un jeune homme qui cherchoit à se mêler à leur conversation? Le seul collier de ce bandit valoit infiniment davantage, et le banquier Jonathas \ient de payer cent millions une seule des esrarboucles qui en avoient été retirées pour les frais de justice. — A quel propos alors, interrompit un vieillard assez morose que le mouvement de la foule avoit poussé dans ce groupe, à quel propos et dans quel intérêt auroit-il assassiné le pauvre sir Jap Muzzlebtirn, dont le revenu, contenu, dit-on, dans le porte- feuille volé , ne passoit pas, à mon avis , quelques cent mille malheureuses guinées. — A quel propos, en effet? s'écria la petite modiste aux cheveux blonds. Il faudrait que ce malheureux fût fou. — C'est que je crois qu'il l'est réellement, repartit le jeune homme en souriant. Imaginez-vous qu'on assure qu'il s'étoil proposé de rebâtir le temple de Salomon!... Là-dessus il mordit son bambou pour s'empêcher d'éclater, et je passai. Les stations se ralentissaient cependant de plus en plus au point de me permettre de presser de temps en temps sur mes lèvres le portrait de Belkiss, quand le shériff s'arrêta tout de bon pour réprimer l'impatience frénétique (le la populace, en lui annonçant par un signe imposant que mon exécution étoit suspendue d'un moment; car la vie de l'homme est au bout du bâton d'un officier de justice comme au bout du doigt de Dieu. Ces deux autorités, par bonheur, ne sont en partage que sur la terri1. Il s'agissoit d'annoncer qu'en vertu d'un vieil usage d'Ecosse , que je croyois depuis longtemps tombé en désuétude, ma vie pouvoit être rachetée par l'amour d'une jeune fille qui me prendrait en mariage. Cette idée me fit hausser involontai- rement les épaules, et je portai ma main avec force sur le portrait de Belkiss pour qu'elle n'eût pas le temps de douter de l'assurance de ma résolution; mais je dois avouer que mon indignation s'augmenta du déplaisir que me causoit le mauvais lan- gage de cette proclamation légale dans une circonstance aussi sérieuse. — Hélas! ces gens-ci, medisois-je, ont raffiné la parole pour les plus puériles frivolités de la vie, pour échanger des faux souhaits et des compliments imposteurs, et la loi qui tue ou qui sauve est encore écrite dans le jargon des sauvages! Assassiner judiciairement un homme, c'est un crime effroyable ! mais le plus grand d< s crimes c'est de tuer la langue d'une nation avec tout ce qu'elle renferme d'espérance et de génie. Un homme est peu de chose sur cette terre, qui regorge de vivants, et avec une langue on referait un monde. La patience ine manqua , et je crois que j'aurais maudit le shériff et le patois bar- bare des lois si je pouvois maudire. Mon émotion fut remarquée, car la petite blonde me suivoit toujours. I.A FÉE AUX \III:ïI I - 137 — Je croyois , dit-elle , qu'il iroit jusqu'il la mort s.nis montrer de colère. — Ces: qu'il comptoil peul être , pour éi happer au supplice qui l'attend , sm l< s impressions que. vous venez de trahir, dil le jeune homme en jelanl le bras autour de son cou, et je conviens qu'il vaudrait la peine d'être sauvé sans la conGscation; mais la confiscation est de règle, el c'esl même quelquefois pour cela qu'on est pendu. — .si j'ai bien compris le sentiment qui a rembruni son visage, interrompit le vieillard qui les suivoil encore , parce qae la foule étoil trop pressée pour se divisi r en si peu de temps, je crois que les approches de la morl j on) moins de pari que la sotte allocution du shériff. Vous ne sauriez croire, mademoiselle, combien il esl fâcheux de monter à la potence, en dépil du bénéfice de clergie, pour satisfaire aux sanglantes conventions d'une société qui n'a pas encore mis à profil l'avan de la parole. Je voulois sourire a ce bon homme el lui témoigner qu'il avoil pénétré dans ma pensée; mais il n'y étoil déjà plus, parce que la place élargie avoil ouvert de libres issues aux curieux satisfaits. Quant à la jeune blonde el à son interlocuteur, j>j me doutai qu'ils s'étoienl ménagé le plaisir de me voir passer plus loin, de la croisée d'un des cabinets particuliers de mistress Speaker. Nous étions, en effet, parvenus à la place où s'exercent ces boucheries judiciaires qui maintiennent encore notre civilisation au niveau des lois el des mœurs (1rs anthropophages; A l'extrémité s'élevoil un échafaudage de mauvaise grâce dont les profils barbares n'avoicm pu être dessinés que par quelque méchant manœuvre. L'appareil qui le surmontoit n'étoil jamais tombé sons mes yeux ; mais je n'eus pas de peine à en deviner l'usage. Ma vue s'en détourna, non de terreur, car j'aspirais à la morl comme au réveil d'un songe pénible, mais d'un mélange d'attendrissement et de déi;oùi dont je fus un moment à me rendu' compte. <>n ne sauroii comprendre ce qui entre de dédain ou de compassion pour le genre humain dans le cœur d'un innocent qui va mourir. C'étoil l'endroit de la seconde station du shériff, et, pendanl qu'il reprenoit sa détestable harangue , sans l'avoir émondéc d'un solécisme, je cherchois à en distraii e mon attention dans la solution d'un problème ou d'une étymologie, quand le son d'une voix connue \ini vibrer au tond de mou sein. — (.'esi moi, c'esi moi qui le sauverai, crioil Follj en se débarrassant ave< • lence des mains de ses compagnes, les petites grey ijoums de Greenock, qui ne vouloienl pas la laisser partir. Je n'avois jamais eu d'amour pour Folly, dans le sens que j'attachois à celle passion inconnue. L'amour que je m'eiois fait ne se composoil que des sympathies les plus délicates ïe l'imagination el du sentiment. C'étoil loute une ,'une qu'il falloil à la mienne, mu' iww tendre, une âme sieur ei cependant souveraine, qui m ■ - 138 CONTES CHOISIS. loppât, qui mo confondit et m'absorbât dans sa volonté, qui m'enlevât tout ce qui éloit moi pour le faire elle, qui fût autre chose que moi, un million de fois plus que moi, et qui cependant fût moi. Oh ! cela ne peut pas se dire! Cette joie immense, accablante, indéfinissable, qui me manquoit, et qui manque probablement à la plupart des hommes, j'en avois amassé tous les rayons au portrait de Belkiss, comme dans la lentille du physicien qui fond l'or et brûle le diamant à travers un froid cristal, en concentrant les tièdes chaleurs d'un jeune soleil d'avril. Je savois bien que c'étoit là une illusion: mais je ne devinois pas de réalité qui valût mieux pour le bonheur. Et cependant, monsieur, je concevois qu'un homme autrement organisé — je vous l'ai dit sans doute — pût être heureux de l'amour de Folly; car Folly étoit jeune, jolie, éveillée, pleine de grâce dans sa marche et surtout dans sa danse, aimable, fraîche, ravissante comme une rose qui s'épanouit, et qui ne demande qu'à eue cueillie. Les heures de délices que Folly pouvoit me donner, je les avois rêvées aussi. J'avois rêvé ses blanches dents, qui sembloieut rire avec ses lèvres; j'avois rêvé son regard, non pas épanoui d'habitude sur sa large prunelle, mais jaillissant par traits de flamme entre tous les cils de ses yeux. J'imaginois facilement ce que Folly émue, troublée, palpitante, se défendant pour se laisser vaincre, Folly pressée sur ma poitrine, les doigts dans mes cheveux et la bouche près de ma bouche, devoit répandre de charmes sur quelques minutes , sur quelques journées de ma vie. Je m'élois fait peut-être une chimère plus délicieuse que la vérité des voluptés de cet amour-là; je crois qu'il valoit mieux que mille existences : mais ce n'étoit pas mon amour ! Si vous vous rappelez qu'il restoit à peine quelques toises à parcourir entre l'échafaud et moi, vous trouverez cette digression bien longue. Je l'ai reprise dans mes réflexions; elle ne tient pas une minute dans mon histoire. — Eh ! que m'importe qu'il soit fou ! disoit Folly , je le sais aussi bien que vous ! (pie m'importe qu'il soit pauvre et sans ressource que son métier ! que m'importe même qu'il ail tué sir Jap Muzzleburn , qui n'étoit au fond que le roi des chiens ! n'est-ce pas Michel, mon cher Michel que j'ai tant aimé, et que j'aime plus que jamais! — Non, non, continua- t-elle en tombant à mes pieds, en appuyant sur mes genoux sa tète échevelée, en les saisissant de ses mains tremblantes, non, tu ne mourras pas, tu vivras pour moi, pour ta petite Folly ! Je guérirai ton esprit égaré , je te réveillerai dans tes mauvais songes; et lu seras heureux, parce que mon amour préviendra tous tes soucis, se jettera au-devant de tous tes chagrins, et fera passer ton imagination des folles erreurs qui la troublent dans un état constant de repos et de joie!... — Arrêtez, arrêtez, monsieur le shérilf? ajouta Folly en renversant en arrière son front d'où flottoient ses beaux cheveux ; n'allez pas plus loin, monsieur le shérilf!... annoncez que Michel de Granville est pris en mariage par Folly Giiifree, vous savez bien, la petite mantua-maker ; j'ai travaillé pour madame ! LA I II. Al \ MM I I I S. 139 — Hélas! chère l'olh , répondis-je 1rs yeux illés de pleurs, le ciel m'est témoin qu'après ce qu'il m'a prescrit d'aimer, je n'aime rien mieux que toi; el que le dévouement que lu me prouves, pauvre i nfant qui me crois coupabli . sut , toutes l< s idées que je me suis faites de la tendn sse el de la vertu, mais tu n'ign pas qu'un engagemenl sacré m'empêche de profiter de ton sa riûce. — Eh quoi ! dit-elle en se relevant furieuse, c'est donc là ma récompense ! moi qui ai refusé ce matin la main du riche Coll Seashop, le m lire du calfat, le plus beau et le plus sage des mariniers de Greenock, lu me rebutes | ■ l'image d'une princesse d'Orient qui n'existe peut-être pas, qui n'auroit jamais rien été pour loi si elle existe, ou qui t'auroit repoussé avec mépris au rang de ses derniers esclaves! Malédiction sur Belkiss ! — Tais-toi, m'ècriai-jc en portant ma main avec respect sur le portrait de Bel- kiss! tu as blasphémé, Follj . pain' que lu ne me comprenois pas. et je sens que Belkiss te le pardonne ! Mon amour pour ce portrait n'est en effet qu'une illusion : et mon esprit, si malade que lu le supposes, n'a jamais conçu l'orguei leuse prétention d'un retour ! Ce que je voulois te dire . c'est que je ne pouvois contracter de nouvel engagemenl , parce que j'étois fiancé avec une autre femme, el que i '< si aujourd'hui même qu'elle aurait eu droit de réclamer l'exécution de ma promesse. Je n'ai pas besoin de l'apprendre, chère Follj , que les devoirs d'un honnête homme lui sont plus sacrés que sa \ic ei que son bonheur. — Cette défaite Immilianie, il faudrait au moins l'expliquer ! reprit Folly. — Oui, oui, rép lis je en souriant et en rapprochant sa main de nies lèvres. Je suis fiancé, ei je te le jure dans ce moment imposant où le parjure me privi pour l'éternité de la bénédiction de Dieu, je suis fiancé avec une vieille mendiante qui m'a communiqué tout ce que j'ai d'aptitude el de savoir au-dessus de la plupart des bol s, ei qui a eu la mêm< i té pour tous les chefs de notre famille, en remontant jusqu'à n septième aïeul. Celle lionne femme, qui esl peut-être morte , mais qui ne m'a pas dégagé de nus obligations, s'appelle la Fée aux Milites. A ces mois, l'nlU croisa les mains, lis laissa retomber; cl secouant la tête avec une profonde expression de pitié : — Va donc mourir, me dit-elle, pauvre infortuné, puisque rien ne peut te rendre a toi-même, el qu'il s'est trouvé des juges assez stupides el assca cruels pour le condamner, — Puis elle resta immobile el les yeux attachés ■< la terre pendant que je siiivois le cortège qui s'éloil remis en marche sur les p.is du shériff. I n iusiaiii après, il avoit gagné la partie supérieure de l'échafaud d'où d jetoil sa proclamation au peuple pour la troisième et dernière fois, el je prenois d'un pied ferme d s fatals degrés que les condamnés ne redescendent jamais \i\anis, quand on brouhaha de l'espèce la plus extraordinaire en pareille cîrconslant c vint distraire mon attention de l'idée sérieuse qui roiuiucnroil à Poccup i t 140 CONTES CHOISIS. une leinpête d'éclats de rire frénétiques et à rendre les gens sourds, dont l'explosion venue de loin augmentait de force en approchant, comme si la foudre s'étoit déchaî- née en tourbillons rivaux pour l'apporter à mon oreille. Je me retournai du côté du peuple, et vous pouvez juger de mon étonnement quand j'aperçus la Fée aux .Miettes, la béquille étendue à l'horizon en signe de commandement , ainsi que je l'avois laissée quand je la perdis dans ces dunes de Greenock, où elle me fit faire tant de chemin. Ma première pensée fut qu'elle achevoit son tour du monde par terre, depuis que nous ne nous étions vus; mais sa tournure pétulante et sa toilette plus ambitieuse encore que d'ordinaire n'avoient rien qui annonçât les rudes fatigues du piéton. C'était un luxe de dentelles , de rubans et de bouquets qui passoit toutes les féeries de l'Opéra. — Grand Dieu! lui dis-je eu m'unissant de grand cœur à la gaieté universelle, que vous voilà magnifiquement accoutrée, Fée aux Miettes, et que j'aurois plaisir à vous voir de la sorte dans une meilleure occasion ! Mais vous savez de quoi il s'agit ici pour moi, et je suis désagréablement surpris, je vous l'avouerai, qu'une digne femme qui vouloit bien m'aimer un peu, que j'ai connue si favorablement disposée envers ma famille , et qui s'est toujours distinguée par un tact si exquis des bien- séances, ait réservé l'étalage des plus brillantes galanteries de son vestiaire pour le jour où son malheureux petit Michel doit être pendu ! — Tendu! reprit vivement la Fée aux Miettes en bondissant sur ses jolis souliers roses avec celte élasticité ascensionnelle que vous lui connaissez depuis longtemps; — pendu! et pourquoi seriez-vous pendu, méchant, puisque j'arrive pour vous sauver? Ne me devez-vous pas merci d'amour et guerdon de loyauté au jour prélix où nous sommes, et ne venez-vous pas de le dire vous-même à ma jolie màntua- mafcer, Folly Girlfrec? Ce n'est pas, Michel, que je veuille abuser de votre foi à des engagements que vous avez peut-être [iris trop légèrement; je vous aime sans doute, et plus que je ne puis le dire, mais mon cœur se briseroit, mon enfant, plutôt que de consentir à vous imposer un regret. Folly est jeune et piquante, et je sens que je me fais quelque peu vieille depuis notre dernière rencontre. Si vous trouvez votre bonheur à épouser Folly, je suis toute prête à vous rendre votre liberté au prix des plus chères espérances de ma vie! Cela dépend de vous, continua-t-elle d'un sou de voix qui s'étoit attristé de plus en plus , et l'argent que je vous dois a même assez profilé dans mes mains pour vous assurer un bon établissement. L'honneur de mon caractère n'exige qu'une chose, .ajouta la Fée aux Miettes en se redressant avec toute la dignité que pouvoit comporter sa petite taille, c'est que vous nie rendiez mon portrait. — Le portrait de lielkiss, Fée aux Miettes! ah ! vous en êtes la maîtresse ! LA FÉE AI \ Mil; M I .-. lil El , en disant cela, j'avois poussé machinalement le r< ssorl de manière à entr'ou- viir assez le médaillon pour in'assurer que lidkiss plearoit — Voilà ce portrait qui a fait le bonheur d'une année de ma vie, el que je n'étois pas digne de posséder si longtemps! Mais je ne vous le rends pointa la condition que \niis me proposez. I Poil] les agréments d'une jenne et bonne Qlle quia pitié de moi, quoiqu'elle me croie insensé >t coupable, parce que son âme, toute charmante d'ailleurs, ne -.il pas dans la même région que la mienne. Les eng îuents qui m'attachent à vous, la protectrice el l'ange tutélaire de m' ^ années d lier, iioui- être un peu plus bizarres au jugement du monde, ne m'en sont ni i doux ni moins sacrés. Je les i'i pris librement, ri je les tiendt effort, car mon cœur n'est lié d'aucun amour par 1rs créatures de la terre. Vous êtes ma fiancée et mon épouse, Fée aux Miettes, el je vous donnerais ce titre aujourd'hui avec autant de plaisir que dans I- où je pêchois aux coqu ;s de Saint-Michel, si ce n'étoit pas à vous à le répudier. Vous ignorez sans doute ma fatale histoire, el vous ne savez pas que cette échelle sanglante où je monte, elle ;i été dressée pour un assassin !... — tu assassin! toi , mou enfant , dit brusquement la Fée aux Miettes : eh ! mou Dieu! mon amour nie trouble ci m'étourdil tellement que j'ai oublié tout d'abord ce que j'avois à faire ici! Personne à Greenock ne doute maintenant de la vérité. Sir Jap n'est pas mort, mon cher Michel : il sait que tu as sauvé sa vie, sa fortune i revenus de l'île de Man. La léthargie dans laqui Ile la terreur le lit tomber quand il te \it aux prises- avec tant de mauvais sujets ne l'a pas empêché de comprendn prodiges de valeur que lu as dû (aire pour le défendre. Depuis qu'il esl revenu à lui. ses émissaires n'ont cessé de parc ir les rues en proclamant ton innocence, el cpie le shériff la proclame aussi. Entends plutôt le peuple qui bal des mains ! Sir Jap lui-même ne m'auroil pas laissé l'avantage de le précéder, si quelque reste di indisposition ne l'avoii retenu, ou s'il ne s'étoil arrêté, en passant , a déjeuner avec le juge instructeur el le médecin légal que j'ai laissés disposés à faire largement hon- neur aux frais de la vacation. Tu es innocent, Michel, m es libre et je n'aurais plus contre toi qu'une action civile , que je n'exercerai jamais, tu le sais bieu! Dis dune à liin aise de ta main cl de ton sort , et rends-moi mon portrait, si lu ne veux pas me tenir les promesses . tourdies (pie lu m'as faites. J'étois libre en effet. Le shérifl avoil brisé sa baguette , les ( onstables avaient dis- paru; et JoriathaS, que je MiU'is de voir roulé au plus haut degré de l'ei haf.iud dans le linceul où il espérait emporter mon cadavre, se retirait confus pour la second) de la journée, en s'enveloppanl de son drap de mort. — Votre portrait, je vous le rends, 1 Ve m\\ Milles, répondis-jc m souriant : mou extravagante passion p ' une adorable princesse que je ne verrai jamais corderait mal avec les sentiments sérieux d'un époux. Mes promess s . j. les accom- plis en pleine liberté d'esprit ei de neiii : {'atteste Dieu cl les hommes que j. 142 CONTES CHOISIS. épouse , Fée aux Miettes , parce que je vous l'ai promis , parce que je vous respecte comme une digne et savante personne, et aussi parce que je vous aiuie. Je tremblois que la Fée aux Miettes ne prît à ces mots un de ces élans prodigieux qui m'avoient étonné si souvent, et par lesquels sa joie se manifestait presque tou- jours dans les grandes occasions. Je me trompois : mes yeux la retrouvèrent à sa place en se rabaissant sur elle , et je fus frappé du sentiment doux et passionné qui sembloit alors humecter les siens... — Non, non,... reprit-elle en rattachant de tonte l'agilité de ses jolis doigts d'i- voire le médaillon à la chaîne. Oh ! vraiment non ! tu le garderas toujours! je ne me croirois pas assez aimée de toi , si je n'en étois aimée aussi sous les traits de ma jeunesse !... Je me penchai pour imposer sur son front le baiser solennel qui consacrait notre mariage , et je laissai tomber ma main à la hauteur de son petit bras, qui la ceignit fièrement à l'instant comme le bras d'une épousée. — Merveille! merveille! crièrent les spectateurs, le fiancé de la veuve de Saloinon qui épouse la Fée aux Miettes. — Ne les écoute pas, reprit à voix basse la Fée aux Miettes. La veuve de Salo- mon, ce n'est pas la beauté, c'est la sagesse; et tu n'es pas aussi trompé qu'ils l'ima- ginent, si je parviens à te procurer un peu de bonheur. Je lui fis entendre en pressant sa main (pie je n'avois rien à désirer, et que les risées siupides qui couraient sur notre passage n'humilioient pas mon coeur. Je té- moignai, au contraire, par mon assurance, que j'étois fier de l'amour de cette pauvre vieille femme ; et de quoi s'enorgueilliroit-on , si ce n'est du plus parfait des senti- ments éprouvés par la raison et par le temps ?... A quelques pas de là, nous fûmes arrêtés au détour d'une rue étroite par le con- cours d'une autre multitude qui suivoit la noce de Coll Seashop, le maître du calfat, cl de Folly Girlfree, la plus jolie manlua-makeï de Greeiiock ; et mon âme se dé- gagea du seul poids qui l'opprcssoit. Je jetai cependant un regard sur la mariée , et je la trouvai bien jolie !... — N'as-tu point d'émotion que tu me caches? me dit la Fée aux Miettes un peu troublée. — Aucune, ma bonne amie, repris-je avec transport. Coll est un habile et hon- nête ouvrier, et je me réjouissois de penser que cette belle et tendre Folly pourrait être heureuse ! — Vraiment j'y compte bien aussi! répondit la Fée aux Miettes. I, A FÉE AUX MIETTES. M ; \ \. Ce que i étoil que la mai n de la Fée aux U I la topographie poétique de Bon j I iins d'Arisl ; Nous arrivâmes enfin à ['endroit des murs extérieurs de l'arsenal où devoil être appuyée celte maisonnette dont la Fée aux Miettes me partait quelques années aupa- ravant Je l'avois souvent cherchée depuis -.mis la découvrir, 1 1 je ne fus pas surpris qu'elle m'eût échappé jusque-là, quand la Fée aux Miettes me la montra dans un recoin fort caché, en la touchant du bout de sa baguette. Je restai un moment stu- péfait, et je retins nus pensées suspendues à mes lèvres, dans la crainte d'humilier eeiie respectable femme par nue observation inconvenante : ce qu'il y a de plus Las au inonde, c'esl de mortiûer la pauvreté : mais c'est le comble de l'ingratitude et - loit rien à leur aimable aménité ; mais elle allée imt de donner a nos entreliens un tour plus solennel el une direction plus éle\ee que dans les jours mémorables de la pèche aux coques el du naufrage sur les coies d' Angleterre. Je supposai qu'elle croyoit de- voir celle réserve à la dignité de nuire fête nuptiale . ou bien que l'âge de réflexion dans lequel j'étois entré ce jour là iinposoil de lui-même une nouvelle forme .1 si - sages enseignements. Je cherchai eu moi si notre \ie morale ne se partageoil p - fermement entre les riantes dcrepliniis de l'enfance el les OMviCtionS austères que l'expérience apporte un jour à l'enfant qui s'esi fait homme, el je me demandai m mon apprentissage éioit tout à fait l'un. .l'en doutois , parce que les \ icissiiudcs de ma jeunesse n'avoienl pasété assez nom- 148 CONTES CHOISIS. breuscs et assez variées pour me fournir l'occasion d'embrasser sous tous les aspects toutes les chances d'une existence complète. Je regrettais de n'avoir éprouvé ni assez de malheurs, ni surtout assez de prospérité, pour être sur de ma résolution dans tous les événements de la vie. Ce que je savois, c'est que le principal devoir qui me restât sur la terre , c'étoit de faire le bonheur de la Fée aux Miettes. Ce que je ne savois pas, c'est ce que je pouvois au bonheur de la Fée aux Miettes, mais mon cœur se seroit brisé de l'idée qu'elle n'étoit pas heureuse J'ignore si elle me devina, mais elle me tira de ma préoccupation par un grand éclat de rire, et ses yeux vifs et brillants se fixèrent en même temps sur moi, humec- tés de ces larmes intérieures qui ne débordent pas la paupière , avec une si délicieuse expression d'attendrissement, de commisération et d'amour, que je ne pus résister au besoin de saisir sa jolie petite main d'un côté de la table à l'autre , et d'y imprimer un baiser. Au même instant, un foible grondement, fort expressif et fort chromatique , se fit entendre a la porte. — Ah ! vraiment! dit la Fée aux Miettes, en s'élançant pour ouvrir avec son inde- vançable prestesse, je crois connoître cette voix harmonieuse, et je suis bien trompée si ce n'est pas l'élégant Master Blatt, le premier écnyer de notre ami sir Jap Muzzlo- burn ! C'étoit Master Blatt en effet , c'est-à-dire un barbet noir des plus propres et des plus mignons que l'on puisse imaginer , au poil frisé par larges anneaux comme s'il avoit été tourné par le fer d'un perruquier fashionable, aux bottines de maroquin jaune frappées d'un gland d'or flottant, et aux gants de buffle à la Crispin. C'étoit Master Blatt lui-même, qui entroit en s'éventant, avec une grâce infinie, de sa toque empanachée. Comme c'étoit à ma femme que s'adressoit la commission de Master Blatt, et qu'il aboyoitson petit discours dans cette langue canine de l'île de Man à laquelle je n'étois légèrement initié que depuis la veille , je n'essayai pas de le suivre dans les dévelop- pements de sa harangue. Cela m'auroit été difficile à la vérité , parce qu'il en préci- pitait le débit avec une si surprenante vélocité que jamais ni tironien ni sténographe ne l'eût rattrapé à la course , et qu'il avoit d'ailleurs un peu d'accent Quand il eut fini de parler, Master Blatt ramena devant lui sa patte droite qu'il avoit laissée jusque-là reposer sur sa hanche d'une manière pleine de dignité , et remit aux mains de la Fée aux Miettes un portefeuille dont la forme, la couleur, la dimension , le signalement tout entier étoit bien présent h ma mémoire; le portefeuille du bailli de l'île de Man que j'avois défendu de si grands hasards , et qui faillit me couler si cher. Ensuite il s'inclina profondément devant elle, me salua d'une manière plus grave, I. A FER AUX MIETTES lin el se retira peu à peu sans se détourner , comme mi chien diplomate qui est accou- tumé aux grandes affaires, el qui connoîl le cérémonial (l'une ambassade. — Bien , bien , bien , Tu n'aurais fail à ce compte qu'abdiquer la modeste réputation d'un honorable ouvrier pour gagner celle d'un soi 1 ii he , et < 'esl le souvenir le plus fâcheux qu'on puisse laisser sur la terre après celui que laisscul les méchants. — Mais -a la fortune ne sert qu'à rendre plu-- sensible l'abrutissemcnl des voluptueux cl l'incapa- cité «les oisifs, elle peui prêter un relief éd. liant aux qualités de l'espril cl aux glo- rieuses ambitions du génie, fous les travaux de l'homme eu h i iété ne se réduisent loi CONTiiS CHOISIS. pas aux œuvres matérielles de la main. Il iullue par son crédit el par son habileté sur les développements de la richesse et de la prospérité publiques. Il prend part à la création des lois et à l'administration des états. Il tient les balances de Injustice dans les tribunaux ou les rênes du gouvernement dans le conseil des rois; et pour arriver aux grands emplois, l'or est dans-tous les pays la première de toutes les aptitudes. Pauvre, ton savoir et ton éducation ne te promettoieDt qu'un petit nombre de succès obscurs qui n'auroient jamais tiré ton nom de l'oubli; opulent, il n'est point de car- rière qui ne te soit largement ouverte , et au bout de laquelle tu n'aies à recueillir , vivant, les faveurs de la popularité, mort, les illustrations de l'histoire. La banque de Jonathas restera bientôt sans chef, au régime sordide que son avarice lui a fait adopter. Le président de justice est , depuis dix ans , fou de sottise et d'orgueil , et on n'attend qu'à le prendre sur quelque fausse application des lois qui aura coûté la vie à un bon nombre d'innocents notables , pour lui donner un successeur. Il y a des dé- putés à élire et des ministres il disgracier. Choisis. Je regardai fixement cette fois la Fée aux Miettes, et je trouvai ses yeux arrêtés sur moi. Cette circonstance, qui m'auroit intimidé un moment auparavant, augmenta ma hardiesse et me confirma dans la détermination que j'avois prise pendant qu'elle parloit, car toutes mes irrésolutions s'étoient dissipées. — .Mon choix est fait , lui répondis-je , et mon seul regret est d'avoir pu hésiter ; je lesterai charpentier. Elle contint sa joie, mais elle ne réussit pas à me la dérober tout à fait. Je continuai. — licoutez, Fée aux Miellés, et pardonnez-moi si je conteste une seule fois avec vous. Mes études ne m'ont pas rendu propre aux emplois que vous me proposez , et je suis trop sensé, grâce a Dieu, grâce aux leçons de mes parents, grâce aux vôtres, pour mettre le sort d'un pays en balance avec mon orgueil. Je ne cède pas, en \ous disant ceci, aux timidités de la modestie. J'imagine au contraire que je n'ai jamais conçu pour moi-même une plus haute estime qu'en me rendant compte des idées où cet entretien nous entraîne; et s'il est vrai que la vanité se mêle à tous nos juge- ments, elle pourroit bien jouer son rôle dans mon refus. Je crois sincèrement que je pourrais apporter comme un autre le tribut de mes facultés à l'œuvre de tous, si la civilisation étoit, comme je la comprends, une doctrine de foi, une législation d'amour et de charité, une pratique de bienveillance réciproque et universelle ; mais dans l'état où les siècles nous l'ont donnée , je n'ai ni intelligence pour l'expliquer , ni disposition à la servir. Je respecte les pouvoirs que les nations s'imposent; je me range sans examen aux lois qu'elles reconnoissent ; j'honore les esprits sublimes qui croient y entendre quelque chose, et les citoyens généreux et dévoués qui consacrent leur noble existence au soin de les interpréter el de les défendre, mais c'est tout ce que je puis. L'opinion que nous nous formons de l'importance de notre destination I. \ FEE AUX MIETTES. 153 passagère est sans doute flatteuse pour noire amour-propre. Elle est surtout ponso- lante pour notre misère , et je De trouve pas mauvais qu'on s'efforce d'en atteindre les résultats. Quant à moi, je ne les cherche pas sur la terre, el cette vie si occupée de perfectionnements ne me montre en réalité que de vaines agitations qui abou- tissent à la mort pour les peuples comme pour l'homme. L'affaire de la vie, c'esl de vivre et d'espérer, car elle ne bâtit rien de durable et d'infaillible que le tombeau. Si le travail des mains a moins d'éclat et de grandeur que celui de la pensée, el j'\ consens avec vous, il est donc à mon sens plus raisonnable el plus nlilej el j'aurois peine à m'ôter de l'esprit que tout homme qui a planté un arbre, ensemencé un guéret, ou construit une maison solide, aérée, spacieuse el bien distribuée, a rendu un service plus essentiel à ses semblables que les économistes, 1rs philosophes el les hommes d'état avec leurs utopies de vieux enfants, si malheureuses en pratique. Voilà pourquoi je resterai décidément charpentier, si vous l'avez pour agréable, ma volonté vous étant d'ailleurs soumise en tout point. — Mais ce . i ■ i doute pas qu'il ne meure en prison si tu ne l'en tires. Cependant je ne le le recom- manderas point, car c'esl se rendre complice d'une honteuse frénésie que • I * • lui prodiguer des secours qui sont dus à tant de respectables infortunes, siceffe der- nière épreuve ne l'avoil décidément corrigé. Il ;i reconnu, dès le premier mois de sa captivité, que la privation n'étoil qu'un heureux apprentissage, el le vice qu'une mauvaise habitude. Il n'j retotbbera plus. Ses études mal ébauchées lui soûl reve- nues en mémoire , el il les a recomi :ées avec i e zèle anioun ux qui rend les pro- grès si faciles. Tous 1rs pas qu'il a fails dans celte nouvelle carrière ont été marqués par des jouissances qu'il met infiniment au-dessus de celles du monde, el son carac- tère autrefois inquiel et soupçonneux s'esl ressenti «lu perfectionnement de son esprit. L'avantage le plus inappréciable du travail, el il en a beaucoup d'autres, i esl de distraire l'âme de ses passions sans lui rien enlever de "-un ardeur, mais en diri- geant ces puissances exaltées d'une intelligence el d'une sensibilité de jeune homme vers le seul but qui snii digne d'elles. J'ai lit u de i r ire que Nabot le feroil un jour honneur par sa conduite, s'il n'y avoil pas tant à payer pour le délivrer de mn dettes. La Providence mesure les adversités qu'elle nous dispense. L'homme ne mesure pas celles qu'il se donne. J'ai entendu dire qu'il éloil écroué pour près de quatorzi mille guinées. — Sur quinze mille guinées, répond is-je, il lui en restera mille pour recommencer sa vie C'esl assez s'il esl guéri, el surtout s'il ne l'esl pas. — Tes camarades, les caboteurs, avoicnl d'abord prospéré dans leur commerce, mais ils l'ont étendu imprudemment, el la Méditerranée leur a repris ce que l'Océan leur avoil donné. Leur beau bâtiment (a Mandragore, qui conteuoit ed cargaison le produit de toutes leurs courses, a éié capturé par des pirates barba- resques, et l'équipage entier esl prisonnier en Alger. On n'estime pas à moins de douze mille guinées le prix de leur rançon. — C'est racheter à trop lias, prix , Fée aux Miettes, ces ho les el loyaux com- pagnons qui décimèrent leur foible pécule . afin de me soulaget dans ma détresse 1 1 de ni'associer à leurs espérances. Douze mille guinées aux algériens pour leur rendre la liberté; douze mille guinées aux caboteurs pour recommencer leur trafic! — Mais ii quoi bon , je vous en pi ié , > etle énumération donl j'aurais loul au plus bi soin si je ne vous avois pas comprise. Donne/., donnez, Fée aux Miettes, vers i de l'or aux mains de nus amis qui souiïrent; el puisque noire fortune, si exorbitante qu'elle soit, ne peut suffire il secourir tontes les misères, augmentez la pour donner em multipliez nos trésors pour multiplier vos bit nfaitsj nous n'aurons jamais trop, puis- que nous ne g nierons rien, el que cis biens immenses donl la toule-pnissantc bonté nous a faits dépositaires pour lis i épandre . ne seront pas paj i s . ( munie je le craî- gnois, de notre repus, de notre indépendance el de noire obscurité. < 'esl .linsi seu- lement, vous veuez de nie l'apprendre, que l'opulence peut contribuer au bonheur j I >i. CONTES CHOISIS. c'est ainsi que je conçois la possibilité de n'avoir pas quelque* jour à regretter d'être riche. — Tes intentions seront remplies en ce qui te concerne, reprit la Fée aux Miettes; niais, ajouta-t-elle d'un air un peu composé, j'ai aussi de nombreux amis auxquels je dois aide et protection, et que je ne saurais favoriser de tes présents si tu ne m'y autorises, puisque je suis en puissance de mari. Ne conviendra-t-il pas que je t'en soumette la liste, comme à mon souverain seigneur et maître? — Eh vraiment non! repartis-je vivement en rougissant de sa déférence. Tout ce qui nous appartient n'appartient qu'à vous, ma tottle bonne, et vous pouvez en faire l'usage qui vous conviendra le mieux. Pourvu que le charpentier ait en poche une poignée de demi-schellings à distribuer de temps en temps aux pauvres beggars du port , ou tout au plus une guinée par semaine pour faire emplette de quelque bon auteur grec de Foulis ou de Balfour à la Classic Liirary du vieux Macdonald , il n'a rien à envier en richesse à tous les rois de la terre. Je me croirais bien réelle- ment indigent si j'éprouvois jamais la nécessité de posséder davantage. — Je n'ai donc rien à désirer! s'écriâ-t-elle. Me voilà en état de porter la pro- spérité dans celte multitude de chaumières où j'ai reçu l'aumône pendant tant d'an- nées que j'ai mendié aux côtes de France ! Hélas! il n'y a que les pauvres gens qui donnent, parce que l'habitude du besoin leur a enseigné la pitié. ■ — Et mes quatre- vingt-dix-neuf sœurs qui ont coutume de me visiter tous les ans, le lendemain de la Saint-Michel , quand j'habite ma maisonnette de Grecnock, tu me laisses maîtresse, n'est-il pas vrai , de leur donner à chacune soixante guinées eu commémoration de celles qui m'ont assuré de si beaux jours? Cette douceur leur viendra fort à propos et je les sais capables d'en tirer bon parti pour leur établissement, car elles rivalisent toutes entre elles d'esprit et de gentillesse. — Je vous laisse maîtresse de tout, Fée aux Miettes, et je trouve seulement cette libéralité trop parcimonieuse pour un présent de noces; mais comment se fait-il que vous ne m'ayez jamais parlé de votre nombreuse famille ? — C'est qu'au temps de nos anciens entretiens , dit la Fée aux Miettes , et dans l'incertitude où j'étois de te fixer, je n'avois pas la force de m'occuper d'autre chose que de toi. Peu à peu notre conversation se ralentit, mais l'impression s'en prolongea en moi-même avec un charme inexprimable. J'éprouvois ce contentement de cœur, cette sainte et pure allégresse de la pensée, cette satisfaction vague mais profonde, qu'on goûte sans la définir, et qui fait que l'on est bien sans savoir pourquoi. J'avois oublié le monde entier et ma propre existence avec lui , quand je sentis la Fée aux Miettes se suspendre à ma main et la presser contre sa bouche en la mouillant de quelques lai nu s d'émotion et de saisissement. — Sais-tu maintenant ce que c'est que le bonheur? dit-elle. LA FÉE Al X MIL! I Es \r, — Oui, oui, je le sais ! le bonheur est de vivre près de la Fée aux Miettes, el d'en être aimé. Et je m'élançai inutilement pour l'embrasser; elle avoil déjà dispara derrière la porte de son appartement qui s'étoil fermée sur ses pas. Ma première idée fut de la suivre pour la voir encore un moment . mais cette porte étoil si bien sertie dans le panneau de la cloison qu'il nie fui impossible d'en trouver les joints. C'étoit un mer- veilleux ouvrage. Au bout d'un moment de méditation, et avant de m'abandonner au sommeil, je me mis en tète de savoir ce que lielkiss pensoit de ma nouvelle position. La I ée aux Uiettes m'avoit non-seulement permis de regarder quelquefois son portrait, elle l'avoit même exigé positivement. Je me liàtai doue de faire jouer le ressort du médaillon. Belkiss dormoit. Wll. Où l'on enseigne la seule manière honnête de passer la première nuit d jolie femme , quand on vient d'en épouseï uni profitables. Que cette nuit fut différente de celle qui l'avoit précédée! Le sommeil ne me retira passes prestiges; mais de quelles riantes couleurs il avoil chargé sa palette 1 que d'agréables caprices , que de délicieuses fantaisies il jetoil à plaisir sur la toile magique des songes! A peine eui-il lie mes paupières que la décoration élégante, mais simple, de la maisonnetti . lit place aux colonnades magnifiques d'un palais éclairé de nulle flambeaux qui brûloienl daus des candélabres d'or, et dont l'éclat se multiplioit mille fois dans le ci istal des miroirs . sur le relief poli des marbres orien- taux, on à travers la limpide épaisseur de l'albâtre, de l'agate el de la porcelaine. Bientôt la lumière diminua par degrés, jusqu'à ne verser sur les objets indécis qu'un jour tendre et délicat, semblable à celui de l'aube quand les profils de l'horizon commencent à se découper sur son manteau rougissant. Je \is alors lielkiss. c'étoit elle, s'avancer modestement, enveloppée dans ses voiles comme une jeune mariée, et appuyer sur mon lit ses mains pudiques et son genou de lis, comme pour s'\ intro- duire à mes coït s. — Hélas! Belkiss, m'écriai-je en la repoussant doucement, que faites-VOUS, et qui vous" amène ici? .le suis le mai i de l.i Fée aux Miellés. — Moi. je suis la Fée aux Miettes, répondit Belkiss en se précipitant dans mes bras. Tout s'éteignit, el je ne me réveillai pas. — La Fée aux Miettes I rop'ris-je en tressaillant d'un étrange frisson, car tout IS8 CONTES CHOISIS. mon sang s'étoil réfugié à mon cœur. Belkiss esl incapable de me tromper, cl cependant je sens (pie vous êtes presque aussi grande que moi ! — Oli ! que cela ne l'étonné pas, dit-elle, c'est que je me déploie. — Celte chevelure aux longs anneaux qui flotte sur vos épaules, Belkiss, la fée aux .Miettes ne l'a point ! — Oh ! que cela ne t'étonne pas, dit-elle, c'est que je ne la montre qu'à mon mari. — Ces deux grandes dents de la Fée aux Miettes, Belkiss, je ne les retrouve pas entre vos lèvres fraîches et parfumées. — Oh ! que cela ne t'étonne pas, dit-elle, c'est que c'est une parure de luxe qui ne convient qu'à la vieillesse. — Ce trouble voluptueux , ces délices presque mortelles qui me saisissent auprès de vous, Belkiss, je ne les counoissois pas auprès de la Fée aux Miettes. — Oh ! que cela ne t'étonne pas, dit-elle, c'est que la nuit tous les chats sont gris. Je craignois , je l'avouerai , que cette illusion enchanteresse ne m'échappât trop vile, mais je ne la perdis pas un moment; elle me fut fidèle au point de me faire penser que je m'endormois le front caché sous les longs cheveux de Belkiss; et quand la cloche du chantier m'appela au travail, quand Belkiss s'enfuit de mes bras comme une ombre à travers les ténèbres mal éclaircies du malin, il me sembla que je sentois encore à mon réveil ma joue échauffée de la moiteur suave de son haleine. — Belkiss, criai-je en sortant à demi de mon lil pour la retenir. — J'y suis, mon ami, répondit la Fée aux Miellés, et voilà Ion déjeuner préparé. File y étoiten effet, la bonne vieille, et je la vis, à la lueur de sa lampe, accroupie devant la bouilloire. — Eh ! pourquoi , Fée aux Miettes , vous lever si grand matin ! ne puis-je nie servir moi-même ? — > Tu n'en serois pas en peine, reprit-elle, mais je ne cède pas mes plaisirs; et celui de te rendre la vie facile et agréable est le plus doux qui reste à mon âge. Il ne m'en coûte rien d'ailleurs de me mettre avant le point du jour à ces petits soins du ménage. C'est nia coutume et mon goût, et ma santé s'en trouve mieux, surtout quand j'ai passé une bonne nuit. Mais à propos, Michel, comment as-tu dormi toi-même? — J'ose à peine vous le dire, ma chère amie, répliquai-je en balbutiant; mes rêves ont été si délicieux que j'ai peur qu'ils ne soient coupables. — Rassure-toi, digne Michel ! on n'en fait point d'autres dans ma maisonnette; et ce qui ajoute à leur prix , c'est qu'ils se renouvelleront toutes les nuits tant que tu me seras fidèle. Tu peux donc t'y livrer sans scrupule aussi longtemps que tu me garderas l'amitié que tu m'as promise, et ne crains pas que j'en sois jalouse. Les miens valent bien les tiens. I. A FÉE M \ Mil III S. 159 Je partis après avoir imprimé un large baiser sur son front, ci j'arrivai an chantier avant qu'aucun autre ouvrier fui m chemin pour s'y rendre. )'* avois été préi par quelqu'un cependant, par maître Finewood, qui «'• i < > i t la tristement assis soi solive, et la tête appuyée sur ses mains dans l'attitude d'un homme qui pleure, averti par le bruit de nus pas , il se le\a subitement , nu- reconnu! , < t se jeta sur mon sein. — Est-ce bien toi, Michel? s'écria-t-il et pressant à plusieurs reprise toi que la sainte Providence me renvoie pour le salut de ma maison, qui a été acca- blée de malheurs depuis ton dépari '.' car il me semble que tu émis pour nous i ommc un ange tutélaire «lu Seigneur, is-tu renoncé, mon garçon, a voyagi i .■*• mécréant de Libyen qui promettoit de te rendre à si bon marché au\ terres inconnues? — J'ai été obligé d'\ renoncer, mon cher maître, el je m'en félicite, puisque mon retour peut vous faire espérer des consolations dans le chagrin qui vous accable; mais ne m'en apprendrez-vous pas la cause ! — Hélas! il le faut bien à nia bonté, el je nuis que cet aveu ne' soulagera. Tu sais (pie je mariois hier mes six filles à -i\ jeunes lairds des rives de Clyde , étourdjs et débauchés à ce qu'on m'a dit quelquefois depuis cet arrangement ; mais ce n'en émit pas moins un grand honneur pour mi simple maître charpentier. J 'avois consa- cré h l'établissement de ces pauvres innocentes, qui me sonl plus chères que ma propre \ie, tout le produit de mes longues épargnes, trente mille guinées, Michel , qui m'ont coûté plus de coups de maillets '-t plus de traits de scie qu'il n'entrait de plar ks dans le trésor de celle reine de Saba dont je t'ai \ a si entiché. Que te dirai-jc, mon ami? j'avois envoyé les si\ dots en si\ beaux sacs de m mes six gen- dres futurs, qui s'étoien! abstenus jusque-là de me visiter, et j'attendois patiemment, au déclin du soleil, comme un maladroit vieillard sans intelligence el sans esprit, l'arrivée de leurs seigneuries pour conduire ma famille à cette cérémonie dont je f.iisnis ma gloire el ma joie, quand on esl venu m'apprendre qu'ils dispiroissoienl à pleines voiles avec mon argenl sur mi vaisseau de malédiction qui I emporte au continent J'en m nus, j'imagine, si je n'espérais que le ciel s'est chargé de ma vengeance, el que les traîtres n'onl pas échappé à l'horrible tempête il'- cette nuit. — (hic dites-vous de tempête , maître Finewood J ]•■ crois que le ciel n'a jamais élé plus pur. — \ d'autres, Michel ! Vous ave/ le sommeil dur. mon garçon, • < ne vous a pas réveillé: mais n'auriez-vous point trouvé, par hasard, d'autres réflexions a faire sur le récit «le ma cruelle infortune '.' — Pardonnez-moi, répondis-je en lui prenant affectueusement la main et en la rapprochant de mon < œur : je vous pi ie de croire a tonte la joie que j'en ressens . el de recevoir mes félicitations 100 CONTES CHOISIS. — Dieu tout-puissant , dit maitrc Finewood , il ne me manquoit plus que cette douleur ! Vous ne me le ramenez, Seigneur, que pour me le prendre, et vous percez la main du pécheur avec le dernier roseau sur lequel elle s'est appuyée ! — N'im- porte, pauvre Michel, je ne t'abandonnerai pas dans la misère de ton esprit foible et malade; et tant qu'il restera un morceau de pain à gagner au chantier, je le romprai avec toi. Va travailler, mon fils, car j'ai remarqué que le travail te distrait des fan- taisies qui t'offusquent , et rend le calme à ta raison troublée par de mauvais songes. Va travailler, Michel, et ne te fatigue pas ! — J'y vais, maître, j'y vais, repris-je en riant; mais ne refusez pas d'écouter quelques mots encore. Je comprends que mes paroles ne vous paraissent pas sensées, et je serais fort étonné du contraire. C'est pourtant dans la sincérité de mon âme que je vous félicitois tout à l'heure ; et si c'est là une énigme à vos yeux, comme je n'en doute pas, soyez sûr qu'elle ne tardera guère à se débrouiller. Oui , maître , je vous trouve très-favorisé de la divine Providence d'être débarrassé, au prix de trente mille malheureuses guinées , de six aventuriers titrés qui auraient fait le malheur de vos filles et la honte de votre respectable maison. L'avantage que vous retirez de cet événement est incalculable, et la perte est si peu de chose que je me porterais garant qu'elle sera réparée en vingt-quatre heures. Je m'atlendois bien à vous voir ainsi hocher la tête en signe d'incrédulité ; mais ce que je vous promets ne s'en exécutera pas moins. 11 n'y a pas longtemps que les ptacfcs et les baivbics se convertissoient en guinées sous la main de la charité. Qui sait ce que peuvent devenir les guinées sous celle de la reconnoissance ? Maintenant permettez-moi de vous parler avec une franchise que mon dévouement filial autorise , et qui n'a pas semblé vous déplaire dans d'autres occasions. Vous avez pris souvent un intérêt trop vif, et qui me touche beaucoup plus qu'il ne me mortifie, à ce que vous appeliez les aberrations de mou esprit. Eh bien ! maître, je ne puis me contenir de vous déclarer qu'il est une action, une seule action 'a la vérité, mais une action capitale de votre noble vie, qui enchérit mille fois sur toutes les lubies que l'on me reproche. La colombe des rochers ne s'allie point avec l'épervier des tourelles, et c'est un digue mari qu'un charpentier pour la fille d'un charpentier. Pourquoi n'avoir pas donné vos six filles en mariage au grand John d'Inverness ; à Dick le trapu, qui est si robuste à l'ouvrage; au blon- din Péterson , qui entend si bien le toisé des bâtiments; à ce gros joufflu de Jack, qui lit toujours, et dont la seule figure vous réjouit quand il entre au chantier ; à ce pauvre Edvvin, que sa douceur fait aimer de tout le monde, et qui a pris tant de soin de ses vieux parents ? Elles les ahnoient , je le sais , et jamais gendres mieux assortis à leurs excellentes femmes ne pouvoient prendre place à votre banquet de famille, car ce sont des ouvriers aussi honnêtes qu'habiles, et ceux-là n'atiroient fait banque- route ni à votre fortune ni à votre honneur. N'est-ce pas pour vous un vrai motif de satisfaction, maître, que de pouvoir réparer aujourd'hui votre erreur et votre injus- I. A PEE AUX MIETTES 161 tice, et que d'acheter de ces trente mille guinées, qui ne sonl d'ailleurs pas perdues, les bénédictions perpétuelles de vos douze enfants heureux '.' — Assez, assez, dit maître Finewood, en passant ses bras autour de mon cou. Non- seulement je ne t'en veux pas , vin ne! , de m'avoir ouvert libremi ni ton cœur, mais je t'en remercie, pue. que tu ne m'as rien dit qui ne fûl souverainement raison- nable, si ce n'est pointant ce qui a rapporl à uns trente mille guinées. Plût à Dieu que je les eusse encore, ei que ton esprit, dégagé de ses étranges < bimères te | ermît d'épouser mon Annah, et de recevoir avec sa main la direction de toutes mes affaires ! J'ai remarqué que tu l'avois oubliée dans ton plan , auquel je sousi ris volontiers . el je tirerais un bon augure de ta retenue , si j'avois , comme hier, une dot pour i l'offrir ! — Ah! maître Finevgood, ne me faites pas l'injure île supposer (pie votre fortune puisse entrer pour quelque chose dans ma détermination! .l'aime Annah comme une sœur, et je crois que c'es( comme un '"'n' aussi qu'elle m'aime. Si Annah n'étoit pas aussi riche qu'elle le fui jamais, si \nnali étoil plus pauvre encore que \ ne le pensez aujourd'hui , j'aurais au contraire nue puissante raison de plus puni- lier ma vie à la sienne; mais j'ai cru m'apercevoir qu'elle éprouvoil quelque penchant pour Patrick , le régisseur des chantiers, qui est un beau jeune homme, île bonnes mœurs et de noble caractère, bien versé dans les lettres et dans I, s sciences. Patrick en est, de son côté; passionnément amoureux, ei la sévérité seule de ses principes l'a empêché de vous la demander, car tout ce qu'il possède se réduit au revenu de son petit emploi. Quant a moi, toutes les prétentions sont interdites, el il faut que vous sachiez pourquoi. Je suis marié. — Tu es marié, Michel! et avec qui donc, mon enfant '.' — Avec la Fée aux .Miettes. Pendant que mes paupières s'abaissoienl sous le poids de je ne sais quelle lâche pudeur qui me fait redouter le ridicule, quoiqu'il n'\ ail rien de plus méprisable que la dérision des ignorants, le bon maître Finewood laissoii tomber ses bras a l'aban- don, en exhalant par bouffées d'énormes et lamentables soupirs, suivis d'un long el triste silence. — \ver la l-'ée aux Miellés! reprit-il enfin. Que la rei les Fées en soit louée, et le roi des génies aussi, il imite la brigade chimérique des arabian nights! C'est un mariage comme un autre, ei je te prie de présenter mes baise-mains à ton épouse, quand tu la retrouveras. — Va travailler, mon cher Michel, conlinua-t-il ; va travailler, car le us avons besoin de travailler pour rétablir nos affaires; et ne tra- vaille pas cependant jusqu'à te faire du mal. Maître Finewood ne m'avoit rien dit de mes malheurs el de mes dangers .i Mille, que je croyois généralemcnl connus a Greenock, où de pareils événements ne sont pas ordinaires; mais j'allrihuois cet oubli aux préoccupations de sa propre : 162 CONTES CHOISIS. aventure. Mes camarades, qui m'accueillirent avec la même bienveillance que de coutume , ne m'en parlèrent pas davantage , ce qui me fit supposer qu'on étoit con- venu de cette réserve pour lie pas ramener ma pensée sur des souvenirs humiliants et douloureux , et ce procédé touchant enflamma tellement mon zèle à la besogne , que je fis la journée de dix compagnons. Comme je nie disposais à quitter le chantier, pensif à mon habitude et peu sou- cieux des allants et des venants qui se croisoient sur mon chemin , je me sentis tout à coup saisi par maître Finewood, qui m'embrassait encore plus tendrement que le malin, suspendant à peine par courts intervalles ses caresses énergiques pour donner l'essor à ses exclamations de joie mêlées confusément de phrases sans liaison , dans lesquelles il étoit impossible de trouver le moindre sens, à moins d'avoir le secret d'OEdipe ou de Tirésias. — Remettez-vous un peu, maître, lui dis-je, et faites-moi part des nouveaux évé- nements qui vous ont rendu tant de gaieté, de manière à me procurer le plaisir d'y prendre part avec connoissance de cause. ■ — Eh! qui auroit le droit, s'écria maître Finewood, d'en jouir à meilleur titre que toi, qui es, ainsi que je le disois tantôt, la providence visible de ma maison! Apprends donc, mon fils, que tout ce que tu m'avois annoncé dans une de ces illu- minations soudaines où tu débiles souvent, passe-moi l'expression, d'assez singulières rêveries, s'est réalisé à la lettre comme par enchantement. D'abord, lu n'avois pas fait vingt pas, que ce jeune Patrick dont il a été question entre nous, instruit de la fugue de mes gens et de la catastrophe de mes guinôes, est venu nie demander la main d'Annah , en m'assurant du consentement de ma fille. Je ne lui ai pas fait at- tendre le mien, et tu seras demain de six noces à la fois, car je me montrefois ingrat en me dirigeant à l'avenir autrement que par tes conseils. Les préparatifs sont tout faits d'ailleurs, et il n'y a que six noms à changer aux contrats. Je voudrais bien inviter ton épouse aussi, et sa présence nous feroit certainement grand honneur; mais elle est d'une espèce par trop fugitive, et j'ai entendu dire que les fées ne se rencontraient pas facilement à domicile. — Mes vœux pour votre famille sont comblés, répondis-jc sans prendre trop garde à cette ironie que le bon homme n'avoit aucune intention de rendre offensante. Le reste est de peu de conséquence , et il me suffit de vous voir rentré dans la voie du parfait bonheur. — Le reste est de peu de conséquence , dis-tu ? On voit bien , mon ami , que tu n'as jamais eu trente mille guinées, et surtout que tu ne les as jamais perdues, car c'est dans ces occasions-là qu'on en connoît tout le prix ; mais si tu veux me prêter encore un moment d'attention, tu vas entendre merveille. Aussitôt après que Patrick m'eut quitté , j'allai me promener sur le port pour rasséréner mes sens agités h la fraîche brise du malin. La jetée étoit comblée de spectateurs attirés par une triste I.A FÉE AUX MIETTES. curiosité, qui contemploienl les débris amoncelés sufle rivage par cette effroyable tempête dont les hurjements , capables de réveiller les' morts, n'onl pas troublé ton repos. J'appris alors que le souhail qu'il m'étoil arrivé de proférer sans réflexion un quart d'beure auparavant n'avoii été que trop exaucé, el j'en si ntis quelque r< Le vaisseau de mes insignes voleurs, battu toute la uuil par l'orage, venoil de couler à fond à la vue de la rade, et depuis ce temps là naS agiles mariniers et nos hardis plongeurs s'éloienl épuisés en efforts inutiles pour porter du secours à l'équip; loin avoil péri. Comme je méditois», les pieds presque baignés par la lame, sut cruelles calamités de la nature, ji gc de mon étonnemcnl quand je \ is un barbe) noir de la plus jolie espèce aborder à nies pieds, y déposer, en secouant au fenl ses oreilles humides, un de mes sais de marocco, et se remettre a la nage avec tant de rapidité que tu aurais pris son sillage pour celui d'une murène. Je n'étois pas encore revenu de ma surprise qu'il étoil revenu, lui, de son second voyage .née un autre sac, el je te jure qu'il n'a pas repris haleine avant de me les avoir rapportés i"iis six du fond de la mer. Comme je me meiiois en frais de gestes el de démonstrations pour lui faire comprendre qu'il ne me manquoit plus rien et lui épargner de nouvelles fati- gues, il m'a montré les talons en gagnant pays à la course , car je pense en vérité qu'il le connoissoit aussi bien que moi; et regarde plutôt , le voila qui galope , ocore vers l{(iifior. J'arrivai ainsi au\ murs ,|,. |a niaisonnelle, qui me parut un peu plus accessible que la Teille, car il en est de nos habitudes comme de nos éludes. ,i un esprit plient 164 CONTES CHOISIS. et résolu se forme à tout par accoutumance. Je m'arrêtai cependant avant d'entrer au bruit extraordinaire qui partait de l'intérieur. Ce n'étoit rien moins qu'un concert vocal, dans lequel il falloit une oreille exercée pour distinguer une multitude de voix, tant leur unisson étoit parfait et leur accord harmonieux. J'avois déjà reconnu cette chanson si familière à mes souvenirs, dont le refrain se présentait souvent à mon esprit : C'est moi, c'est moi, c'est moi, le suis la Mandragore, La fille des beaux jours qui s'éveille ù l'aurore , Et qui chante pour toi 1 Mais j'étois doublement empêché à concevoir que ce thème fantasque des écoliers de Granville fût parvenu si loin , et que la Fée aux' Miettes reçût une si nombreuse société, quand je me rappelai qu'elle attendoit ce jour-là quatre-vingt-dix-neuf visites. — Ce sont mes sœurs, cria-t-elle du plus loin qu'elle m'aperçut, qui n'ont pas voulu partir sans te remercier de tes munificences. Et je vis en effet au même instant les quatre-vingt-dix-neuf petites vieilles s'hu- milier jusqu'à terre en révérences cérémonieuses et méthodiques, avec tant de régu- larité qu'on auroit cru qu'elles obéissoienl au jeu d'un ressort commun 5 toute l'as- semblée. J'ai assisté en ma vie à des spectacles bien extraordinaires, mais je ne m'en rappelle aucun qui m'ait jamais frappé autant que celui-là. 11 n'y avoit pas une de ces aimables petites femmes qui ne ressemblât trait pour trait à la mienne de physionomie et d'ajustements, de manière qu'il auroit été mal aisé d'en faire la différence ; à cela près qu'elle les surpassoit toutes par la noblesse de sa prestance et par l'élévation de sa taille, ce qui lui donnoit un. air surprenant de bonne grâce et de majesté. Quand elles furent relevées sur leurs petits pieds du mi- lieu de leurs robes bouffantes, où j'avois craint un moment de les voir disparoître, je m'aperçus, à parcourir des yeux la longue ligne sur laquelle elles étaient rangées, comme les tuyaux d'un orgue ou les pipeaux de la flûte de l'an, que cet avantage relatif les distinguoit également les unes des autres, depuis la première jusqu'à la dernière, dans un ordre de décroissetnent insensible, mais je ne saurois vous en don- ner une idée qu'en supposant une machine d'optique où l'on ferait passer devant vous la même personne vue à travers cent lentilles artistement graduées depuis la proportion naturelle jusqu'au dernier point perceptible de réduction. La quatre-vingt- dix-neuvième de mes belles-sœurs auroit certainement pu être offerte comme un jouet charmant à la fille cadette du roi de Lilliput, si la dignité de sa condition l'avoit permis. Après les politesses d'usage et la conversation animée sans confusion d'un cercle de femmes bien nées, on reprit la musique , où je remarquai que leurs voix parcou- roient , selon leurs tailles et dans les mêmes rapports, l'échelle la plus étendue des I. \ I l E VI X MIETTES. dégradations toniques qu'il soit possible d'imaginer, sans que la délicieuse unité du chœur en fût dérangée lé inoins du moufle, e( je crois que nos savants théoriciens Beroient fort embarrassé'de se rendre compte d'une symphonie .1 cent parties exé- cutée avec jutant d'ensemble et de méthode. La soirée fui terminée par un* bal, et la famille de ma femme, qui étoil douée en toutes 1 hoses, se sui p i^oit dans la danse. Je ne me sentois pas du plaisir de voir se croiser • - 1 1 entrechats élégants, à la hauteur de ma (Ole, les roins roses de leurs bas de soie blancs; el ces élans prodigieux, qui mettraient en défaut la souple légèreté de nos bayadèn s. ne se seroicnl probablement pas effectués sans désordre , dans nu espace aussi étroit, si la puissance d'élasticité verticale dont elles sembloient recevoir l'impulsion ne les avoil pas ramenées à leur place avec une précision inerveilleuse , comme la poupée des funtoccini qu'un fil caché appelle aux frises du théâtre, el laisse retombei perpendiculairement -sur sa planchette. filles se retirèrent ensuite . .1, i s de tendres adieux , ••nus les pavillons que la 1 aux Miellés leur avoil fail préparer dans le jardin, el je ne les ai pas \ ues depuis. — Mais il est certain qu'elles reviendronl demain à Greenock. Notre souper se passa, comme la veille, en tendres el utiles entretiens, el le senti- ment de ce bien-être nouveau, qui se faisoil connoltre à moi sous tant de formes gracieuses, me plongea peu à peu, comme la veille, dans une espèce d'extase où toul autre sentiment s'anéantit. Je ne -.mii> plus de ma.vie que ce qu'il en falloil pour nu1 trouver heureux. — Sais-tu maintenant ce que eYsi que le bonheur? dit la Fée au\ Miettes en col- lant ses lèvres sur ma main. — Oui, oui, je le sais! le bonheur est de vivre près de la Fée aux Miettes, et d'en être aimé ! Et je me mis à sa poursuite comme la veille snn être plus habile à la rejoindre^ Je me couchai , je m'endormis; l'espace se rouvrit à ma vue, les voûtes se creu- sèrent au-dessus de moi comme si elles avoienj voulu se perdre dans les profondeurs du ciel ; les colonnes de marbre el de porphyre germèrent du sein des pavés pour aller les chercher et les soutenir dans les airs ; tous les flambeaux s'allumèrent à la fois, cl Belkiss parut. Elle n'y manqua jamais depuis. \\l\. Le soleil , qui commence à des* endre mv l'occident . el qui n'a guère plus d'une heure maintenant a 0 cupei le ciel, m'avertit trop bien de la nécessité de mettre des IOG CONTES CHOISIS. bornes à mon récit pour que j'abuse plus longtemps, monsieur, de la patience avec laquelle \ous avez daigné m'écouter, en prolongeant l'histoire d'ailleurs assez mono- tone , comme toutes les histoires heureuses, des beaux jours dont celui de mon ma- riage avec la Fée aux Miettes fut suivi. Je ne vous arrêterai donc, parmi 1rs événe- ments de ma vie qui se rattachent à cette époque de douce félicité, qu'à ceux dont la connoissance est nécessaire pour l'éclaircissement du reste. Après l'établissement des six filles de maître Finewood, je continuai à travailler dans son chantier dont il me donna la direction, du consentement et presque du choix de tous mes camarades, iv plaçai même dans ses entreprises quelques fonds que ma femme avoit mis en réserve pour cet usage, et dont il attribua l'origine, sans doute, à un héritage inattendu. Ce déploiement de capitaux fut si heureusement favorisé par les circonstances, que la fortune du maître se doubla dans le courant de l'automne; et comme il pensoit, depuis plusieurs années, à jouir sans sollicitude, au ternie de son honorable vie, du fruit de ses longs travaux, il se décida bientôt, d'après les in- stances de sa famille , à faire passer sous mon nom , mais dans l'intérêt de notre nom- breuse communauté , l'administration de la maison Finewood et compagnie. Je ne vous ai pas dit que, dès le premier mois, j'avois obtenu son consentement au mariage de ses six garçons avec six jeunes filles pauvres, mais belles, sages, pieuses, et plei- nes d'amour pour le travail, qui en étoient adorées. Ce fut là une belle fête, car la Fée aux Miettes , qui étoit de moitié dans tous mes secrets et qui me dirigeoit dans toutes mes actions, eut l'art de doter les six brus, au moment de la signature du centrât, par des voies si imprévues et cependant si naturelles, que personne ne s'avisa que j'y fusse pour quelque chose. La première se trouva un oncle mort millionnaire en Amérique, et qui n'avoil pas plus de vingt héritiers. Le père de la seconde re- tourna un trésor dans son pré en déplaçant une borne , et il lui resta quelque chose quand le fisc eut pris sa part. 11 en fut ainsi des autres, et les moyens dont je ne vous parle pas foisonnent eu apparence dans les romans et les comédies; mais l'ima- gination de la Fée aux Miettes avoit plus de ressources que les comédies et les ro- mans, d'abord parce qu'elle avoit beaucoup plus d'esprit que les gens qui en font ; et puis, parce qu'une bonté active et inépuisable est plus ingénieuse que l'esprit. De mon côté, ma fortune s'était si prodigieusement agrandie qu'elle serait devenue un tourment pour moi, si la Fée aux Miettes n'avoit pas consenti de bonne heure à ne m'en plus parler. Le vaisseau ta Reine de Saba revenoit tous les huit jours, comme il l'avoit promis , mais il jetoit l'ancre hors de l'horizon des vigies , et ne coin - muniquoit qu'avec la Fée aux Miettes, car le peuple ne savoit plus rien de ses voya- ges, ou n'en parloit que par manière de risée en disant, pour exprimer l'incertitude ou l'erreur d'une fausse espérance : Quand le vaisseau de la Reine de Salut r< viendra! Cependant il naviguoit, chargé au départ des inutiles escarboucles de nos ruisseaux, et au retour des cèdres et des exprès, — trésor plus précieux au LA III. u \ Mil I I ES. I6"J charpentier, — que je façonnois dans mes ateliers pour la construction du ^ d'Arracbteb. Tout ce que je savois de l'emploi de mes richesses, ei toul ce «jik- j'a- vois besoin d'en savoir, c'esl qu'il j avoil peu d'infortunes à la portée de uos soins qui ne fussent promptemenl soulagées; c'esl <[ii« • des hôpitaux s'ouvroienl il<' U parts pour les malades, el des hospices pour les pauvres; c'esl que des villes incen- diées se raieraient de leurs ruines, el reflorissoienl riantes aux yeux ''' l*ura habi- tants consolés; c'esl que la Fée aux Miettes me rî-pétoil chaque s iii : Sais-tu main- tenant en que c'csi que le Bonheur '.' — el que chaque soir je pouvois lui répondre : Oui, Fée aux Miettes , je le sais. Le reste de nos conversations, qui étoienl presque toujours fort longues, surtout les joins de dimanches et de d i< s. ou je n'étais pas obligé de paraître au chantier, rouloient sur d'importantes questions de morale, mu des faits curieux de l'histoire, el plus particulièrement sur l'étude des langues donl j'avois toujours fait mon plaisir. La Fée aux Miettes regardoil cette science coi le premier des liens matériels qui unissent l'homme à l'homme dans l'étal de société, et elle avoit formé pour me les enseigner des méthodes si claires et si bien ordonnées, qu'il n'j en avoil point dont les principes généraux me coûtassent plus de quelques heures d'étude, au boni quelles tous les mots venoient se ranger comme d'eux-mêmes sous les perceptions du sens intelligent que ses leçons avpienl développé en moi : de sorte que j'étais souvent disposé à croire qu'apprendre une langue c'esl s'en souvenir, et je ne scrois pas étonné que Dieu, qui a créé lis hommes pour s'entendre el se servir réciproquement, eût caché ce mystère parmi ceux de noue organisation. Mais, entre tous les sujets sur lesquels j'avois coutume de i .1 ner la Fée aux Miettes, il \ en avoit r.n qui se reproduisoil eu dépil de moi à tous les événements extraordinaires de ma fortune, el vous avez pu voir jusqu'ici, monsieur, qu occasions ne me manquoienl pas. — Ne seroit-il pas possible, en effet, l'.elkiss, lui disois-je quelquefois , que vous lussiez, une véritable fée? — lion , lion , me i épondoil-elle en riant . un esprit de la trempe du tien .inroit-il foi à des contes auxquels les enfants mêmes ne ci oient plus'.' .Limais fée n'a paru sur terre depuis le temps de la reine M,i I .. — Vins parle/, sagemenl . > onlinuois je en secouant la lête comme un homme, qui n'ose avouer tout ,ï lait que sa con\ icti l'esl pas complète , niais je ne puis me per- suader que ma vie soit conforme au train ordinaire des > hoses, et qu'il n'j ait pas un peu de surnaturel dans mis aventures el dans 1< > miennes. J'avois résolu d'abord de ne plus vous interroger sur ce chapitre . et je vous pue de croire que je ne le ferais point si celle idée ne me poursuivoil parfois de manière .1 nie faire craindre pour ma raison. — l'ai des remèdes surs . repreiioil elle alors s.ms rieil p'idre de >.i ii,t f ■ l ' . pour 168 CONTES CHOISIS. guérir plus tùl que tu né crois tes inquiétudes d'esprit. Tu peux doue le livrer sans danger à tes illusions, tant qu'elles ne seront qu'heureuses, et .je ne sais si le secret de la philosophie n'est pas là. Quel grand usai y auroit- il à t'imaginer que je suis réel- lement une intelligence favorisée de quelque supériorité sur ton espèce , qui s'est attachée à toi par estime pour tes bonnes qualités, par reconnoissanec pour tes bien- faits , et peut-être même par ce penchant invincible de l'amour dont il paroît , au té- moignage des livres saints , que les anges du ciel ne sont pas exempts? Ces alliances sympathiques de deux natures inégales sont possibles, puisque la religion les recon- noit, et que la raison purement humaine , qui discute tout, parce qu'elle ne discerne rien clairement, ne sauroit en contester quelques exemples fort rares à la vérité, mais qui se sont établis dans nos créances, sur la foi des hommes les plus éclairés et les plus vertueux. Pourquoi cette amitié supérieure n'amoil-elle pas multiplié autour de toi quelques faits apparents dont le résultat bien réel devoit être d'éprouver ta patience et ton courage, de plier ta vie par un exercice continue] à la pratique de la vertu, et de te rendre graduellement digne de parvenir à une destinée plus élevée dans la vaste hiérarchie des créatures? IVas-tu pas remarqué que les vaines sagesses de l'homme le conduisent quelquefois à la folie? Et qui empêche que cet état indéfinissable de l'esprit , que l'ignorance appelle folie, ne le conduise à son tour à la suprême sagesse par quelque route inconnue qui n'est pas encore marquée dans la carte grossière de vos sciences imparfaites? Il y a des énigmes dans ta vie; mais qu'est-ce que la vie elle-même si ce n'est une énigme? et on ne voit pas que personne soit bien pressé d'en chercher le mot. Je te réponds que l'explication de ces difficultés t'arrivera un jour, si Dieu le permet; et si ce dessein n'entrait pas dans les vues de son éternelle prudence, tu aurais beau l'efforcer de les débrouiller sans lui. Ne l'alarme donc plus de celles de ces impressions que tu ne peux comprendre; accepte avec reconnoissance et goûte avec modération ce qu'elles ont d'agréable, remets au temps, plus savant que toi , l'interprétation des difficultés qui t'embarrassent , et attends dans la sincé- rité d'un cœur simple que le mystère s'en éclaircisse. Quand elle avoit parlé ainsi , nous nous mettions ordinairement à la prière, et, de préférence, à cette prière d'effusion et de sentiment que les langages impuissants de l'homme essaieraient inutilement d'exprimer par des mots, communication vive, af- fectueuse et puissante avec le monde invisible, épanchement de résignation et de confiance dont l'humilité nous exalte au-dessus de toutes les grandeurs du siècle, ré- vélation intime d'une âme qui se cherche, qui s'étudie, qui se connoît , et qui pres- sent d'une conviction inaltérable son infaillible immortalité. D'autres fois la Fée aux Miettes prenoit la Bible , ou quelques belles productions de la philosophie et de la poésie antiques, et m'en lisoitdes passages dans la magnifi- cence naïve de leurs langues originales, en les développant, tantôt dans ces langues mêmes , tantôt dans celles des modernes , car les faciles travaux auxquels elle n'avoit I. \ FÉE Al"\ MJETTES. 169 cessé d'accoutumer agréablement mon esprit ne tardèrent pas à me mettre en état de lis entendre aussi distinctement que la mienne. Et lorsqu'elle avoit fini, je me disois en moi-môme : Il esl incontestable que la Fée aux Miettes esl une de ces intelligences supérieures dont elle rienl de me parle/, ii donl il n'esl pas permis de m< ttre l'existence en doute , à moins de contester ou- trageusement au créateur la puissance de faire quelque chose qui vaille mieux que l'homme ; elle n'esl certainement pas du nombre de celles que Dieu a maudites, car tontes ses actions et Hras ses enseignements semblent n'avoir pour objet que de le faire aimer davantage. Il n'y a pas d'ailleurs de plus savante, de plus digne et de meilleure femme. C'est seulement grtmd dommage qu'elle suit si vieille et qu'elle ,iii de si grandes dénis. — Mais , reprenois-je aussitôt , on n'a pas i se plaindre de sa destinée quand on passe les nuits à vivre d'amour avec lélki^, el les jours à étudier la sag avec la Fée aux Miettes. \\ Y Comment la Ft;e nu\ Miettes envoya M • lie de la mandragore qui chant mser. Six mois entiers s'écoulèrent dans cet enchantement sans qu'il perdit rien de smi misse, l'n soir pourtant la physionomie de la Fée aux Miettes exprimoit un seuti- nieiii de mélancolie donl j'avois cru suh re depuis quelques jours les développements, ei qui inèloit des luis un léger trouble à mou bonheur, quoique j'eusse comn par l'attribuer à quelque savante préoccupation; mais il u'\ avoil plus moyen di - tromper. Elle souffrait, et je pensai même, à rabattement de ses Jeux rougis, qu'elle devoil avoir pleuré. — Ma bonne amie, bu dis-je au moment où elle se disposoit à me quitter, je n'ai jamais usé du droit de commandement que le mariage me donne mu- vous, el que \ous prenez la peine de me rappeler souvent l'espère donc que vmis me pardonnerez de le faire valoir aujourd'hui pour l'unique fois de ma vie. Quoique je sois moins exercé que vous à lire dans les cœurs, I" vôtre a peu de replis où je ne m une douce élude de pénétrer pour \ surprendre mis désirs ou vos ( hagrius , el ]■ - aujourd'hui positivement qu'il me cache on se. rct amer. < e secrel , j'avois quelque titre peut-être à l'obtenir de votre tendresse; et puisqu'elle me l'a refuse jusqu'ici , je l'exige de votre soumission. — Tu m'as deviné, dit-elle en me tendant la main, et tu sauras ce que tu me d< mandes , puisque telle est ta volonté, quoiqu'il en coûte à mon amitié de tourmenter la tienne d'une émotion inutile, vppiemls. mon pauvre Michel, qu'il me reste peu 170 CONTES CHOISIS. de temps à passer près de loi, et que toute la sagesse dont tu me crois armée contre le malheur n'a pu résistera la cruelle idée de notre séparation. Voilà mon secret. — Notre séparation , Fée aux Miettes ! Ah ! je n'y survivrois pas ! Mais qui pour- rait nous séparer? La mort ! Michel. Du horoscope fatal m'a menacée au berceau de n'être heureuse que pendant un au de l'affection d'un époux , et le sixième de ces mois, qui ont fui comme des jours, vient d'expirer aujourd'hui. — Les horoscopes sont menteurs , et votre à>nc se trouble sans raison. — Les horoscopes de ma famille n'ont jamais menti. — Celui-là mentira, s'il a dit que la mort fût capable de nous désunir, car je ne vous quitterai pas. Toute ma vie est en vous, Fée aux Miettes, et votre seule com- passion pour ma solitude et pour ma misère m'a forcé à la supporter sans découra- gement et sans dégoût. Que ferais je après vous dans ce monde qui m'est étranger, au milieu des hommes qui ne me comprennent pas , et dont les tristes sciences m'ont rebuté de tous les bonheurs dans lesquels vous n'entrez pas pour quelque chose? Je vivrais parmi eux comme le proscrit auquel l'eau et le feu sont interdits par des lois féroces , et qui n'a pas même un cœur ami où épancher le sien. — Au nom de Dieu, Fée aux Miettes, vous qui connoissez tous les secrets de la terre, et, si je ne m'abuse, une partie de ceux du ciel, trouvez un nioven de déjouer cet oracle cruel, ou du moins de m'en faite partager la rigueur, sans réduire mon désespoir à une extrémité qui nous séparerait pour toujours ! — Un 11105 en ! mon ami, dit la Fée aux Miettes vivement émue, il y en a un peut- être ! Mais comment prescrire à ton âge sensible et passionné, surtout quand on a le mien, une pareille obligation? Ne t'impatiente pas, Michel, et laisse-moi parler. L'horoscope disoit encore qui' si mon mari m'aimoit assez pour achever cette année d'épreuve sans que son cœur battit de l'amour d'une autre femme , et qu'il conçût un autre bien que d'être à moi, l'homme qui m'appartiendrait ainsi par la plus vive et la plus fidèle des sympathies ne manquerait pas de trouver , avant que l'année s'ac- complit, le spécifique admirable qui prolongerait mon existence en me rendant ma jeunesse. — El je redeviendrais Belkiss. Je me renversai surina chaise en couvrant mes yeux de mes mains. — Oh! ma bonne amie, qu'avez-vous dil... et qu'avez-vous fait?... C'est Belkiss qui nous a pet dus !... — Que parles-tu de Belkiss, insensé? Belkiss, c'est moi!... — Hélas! le sommeil m'en a donné une autre, et j'ai inutilement cherché dans voire science un préservatif contre les délices de celle illusion! Absorbée dans les souvenirs de votre jeunesse, vous n'avez pas voulu comprendre le crime de mon bon- heur. La Belkiss de ce funeste portrait m'a inspiré un amour adultère qui me rend indigne de unis sauver! I. \ I I i: VI \ Mil. Il ES. 171 — Est-ce tout ? dit l.i Fée aui Miettes en souriant . et n'ai-je point d'autres rivales? — I ne rivale à IJelkiss, grand Dieu ! Belkiss elle-même n'est pas la vôtre, car je dc suis pas complice du démon de s songes, u'est-il pas vrai? — Et ce n'estpas ma faute m elle rcvienl toujours, toujours! quand je me suis défendu depuis si\ mois de regarder son portrait! — Calme donc ton cœur, Michel, car, je te le répète encore, I'. ir que tu ressens pour Jielkiss est on sentiment dont je ne jouis pas moins que de ton aqi ii nne et constante amitié pour la vieille Fée aux Miettes; et bien loin d'en être jalouse, comme tu le crains, je m'en trouve doublement heureuse. Viflsi rien ne s'oppose au succès de mes espérances, mon cher enfant , si in te sens capable d'arriver an cher du soleil de la Saint-Michel prochaine , sans ouvrir ton âme .1 une autre passion, ei sans) laisser pénétrer le moindre regret des engagements qui m* ont soumis ta vie. — Exigez de moi , Fée aux Miettes, une promesse en apparence plus difficile à tenir, et qui ne me coûtera pas davantage! Ce que vous demandez pour six mois, je vous le jure pour toujours! — J'en tais mon affaire uni' fois que ce premier terme sera passé, répondit la Fée aux Mieiies; mais je crains qu'il ne le mette ii des épreuves plus dangereuses que tu ne li' supposes. Il faut aller chercher ce spécifique au loin, puisque j'ignore moi- même en quel lieu la sagesse de Dieu l'a placé; tu es jeune, et bien jeune; ta ligure et ton air feraient honneur à un prince; le costume de voyage que je t'ai fait préparer annonce loui autre chose qu'un simple charpentier; et quoique tu n'aies pas vu le monde, tu f\ feras remarquer toutes les fois que tu \ paraî- tras, parce que tu as deux qualités précieuses dont le meilleur ton possible n'esl cpie l'expression convenue, une bienveillance universelle et une parfaite m tie. Les pays que tu \as parcourir sont remplis de femmes aimables et belles dont l'accueil exigera de toi, si in ne veux passer pour rustique ei grossiet . un juste retour de politesse et même de sensibilité. Tu seras aimé. Michel, et l'amour de- mande l'amour. 11 l'impose quelquefois. \ joute à cela, mon ami, que je ne t'accom- pagne pas, ci ipie ces entretiens graves et tendres où j'ai de temps en temps raffermi ton âme dans se, incertitudes, manqueront à tes soirées solitaires. Bien plus, pendant tout ci' temps- là tu ne reverras pas Belkiss, dont les visites n c- I urnes ne s'égarent jamais loin du toit conjugal , et tu n'allia- pout IC Consoler que |.i conversation lunette de son portrait. — ,le n'en ai pas même besoin . répliquai-je vivement. Ses traits et les vôtres -on: assez empreints dans mon cœur pour ne s'en effacer jamais. Les dangers dont vous pensiez, m'elliavcr ni 'alarment si peu d'aiili 111 >. que je non ois ronuncnc.r à eii e coupable si je p»*lsois a me prémunir contre eux. Vous garderai le portrait de Bel* Kiss, ajoutai je en lui présentant le médaillon : il m VOUS VOulei jeter quelque charme sur notre séparation passagère . c'est le vôtre que vous me donner* '■ 172 CONTES CHOISIS. ■ — Tu les conserveras tous les deux , s'écria la Fée aux Mieltes, et ce sera trop de bonheur pour moi qu'un regard de toi tous les jours sous la forme disgracieuse que les ans m'ont donnée! Mais tu n'as donc pas remarqué qu'en faisant jouer le ressort dans le sens opposé on découvrait l'autre face de ce médaillon ? — Vois plutôt ! C'étoit effectivement le portrait de la Fée aux Miettes, et j'y appliquai mes lèvres avec ardeur. — Enfant! reprit-elle, pauvre, mais digne créature qu'une méprise de l'intelli- gence qui préside à la distinction des espèces a malheureusement laissé tomber pour un petit nombre de jours dans le limon de l'homme, ne te révolte pas contre l'erreur de ta destinée ! je te reconduirai à ta place ! Et puis , comme si ces paroles lui étoient échappées par distraction , elle revint au sujet de mon entreprise et aux dispositions de mon voyage. — Il n'y a pas de temps à perdre, dit-elle, car je sens que l'horrible crainte de te perdre pour jamais achevoit déjà de miner mes organes affoiblis. Les heures rae vieillissent plus depuis quelque temps que ne faisoient les années, et je ne serais pas surprise d'avoir donné carrière devant toi à quelques idées privées de sens, comme 1rs \agues rêveries des vieillards. — H n'en est rien, ma bonne amie ; mais je suis prêt à vous obéir, et je crois que je serais déjà parti, quoique l'heure soit peu favorable sans doute aux recherches que vous avez à m'ordonner, si vous m'aviez fait connoître le spécifique dont vous attendez votre guérison. Il faudra qu'il soit bien difficile à conquérir s'il m'échappe ! — Eh? seroit-il vrai, Michel, que j'eusse oublié de te le nommer? C'est la man- dragore qui chante ! — La mandragore qui chante? dites-vous? Pensez-vous, Fée aux Miettes, qu'il y ail des mandragores qui chantent ailleurs que dans les folles ballades des écoliers et des compagnons de Granville ? — Une seule, mon cher Michel , une seule, et son histoire, que je te raconterai un jour, est une des plus belles de l'Orient, puisqu'elle se lit dans un des livres secrets de Salomon. C'est celle-là qu'il faut trouver. — Bonté inépuisable du ciel ! m'écriai-je , daignez me secourir dans cette déplo- rable extrémité! Comment trouver en six mois la mandragore qui chante, dont la Fée aux Miettes disoit tout à l'heure qu'elle ne savoit pas elle-même eu quel lieu la sagesse de Dieu l'avoit placée, et qu'on cherche inutilement depuis le règne de Salomon ! — Ne t'épouvante pas de cette difficulté! La mandragore qui chante se présentera d'elle-même à la main qui est faite pour la cueillir, et tu serais arrivé sans succès au dernier moment de ton généreux exil, le dernier rayon du soleil de saint Michel serait près de s'éteindre dans le crépuscule , à l'horizon du monde le plus reculé où tes voyages puissent te conduire, jusque dans ces glaces du pôle où jamais une fleur I. \ FÉE AUX .Ml Ml I 5. 113 ne s'est ouverte aux clartés des cieux , que la mandragore qui chante s'épanouirait fraîche et vermeille sous tes doigts, si tu n'as cessé de m'aimer, et te répéterait sur un mode inconnu de la terre ce refrain de ton enfance : C'est moi. c'est moi, c'est n Je suis la Uandi a La fille des beaux jours qu Et qui chante poui Alors tu n'auras plus à te soucier, notre destinée sera complète, et nous ne tarde- rons pas à nous revoir. — Attendez, dis-je à la Fée aux Miettes, qui se disposoit à gagner son apparte- ment, selon l'usage, après cette allocution; je ne tous ai jamais contrariée sur les petits arrangements de notre ménage, depuis que tous nous séparez tous les soirs par une porte si hermétiquement close que je ne croirais pas perdre au change en don- nant l'île de Man pour enrichir nies ateliers de l'ouvrier qui l'a faite Aujourd'hui c'est autre chose. Je vous quitte pour longtemps peut-être . et je vous quitte abattue et souffrante : c'est vous qui nie l'avez dit. L'heure de mou départ sonnera longtemps avant votre réveil, et je partirais malheureux si je m'éloignois do vous inquiet de votre santé, sans avoir reçu votre baiser d'adieu et votre bénédiction. No fermez pas cette porte, Fée aux Miettes; j'ai hesoin de vous entendre respirer, et de [Rendor- mir, assuré du calme de votre sommeil. La porte resta ouverte, et bien m'en prit, car l'inquiétude qui m'obsédoil m'empê- cha de m'assoupir. l'eu de minutes s'écouloient que je ne descendisse de mon lit pour venir, d'un pied furtif, prêter l'oreille au souille do la Fée aux Miettes: à me- sure que mes incursions me rainenoient plus près d'elle, il me paroissoil plus irrégulier et plus agité. Je crus même entendre une foible crainte, et deviner le mouvement d'un frisson. Je me dis : — Si elle avoit froid ? — La draperie qui la couvre est si légère ! ajoutai-je eu la soulevant, et elle retomba sur nous deux. La Fée aux Miettes si' réveilla. — Que se passe-t-il donc de nouveau dans votre esprit, Michel? dit-elle en me repoussant avec plus île force que je n'en atieiidois de ses pi [îles m. uns. Je ne serais pas plus étonnée d'apprendre que l'innocente colombe s'est métamorphosé on pie effrontée ! Avez-vous oublié les conditions de notre mariage et les i éservi s que j'\ ai mises, ou vous imaginez-vous qu'il puisse arriver un temps où les priucesses de ma maison dérogeront jusqu'aux brutales amours de la populace humaine? Rendez grâce à la nuit qui vous dérobe la rougeur que votre audace vient de faire monter à mon front, car il m'est avis qu'elle vous forcerait à mourir de repentir et de honte !... 174 CONTES CHOISIS. — Eh! mon Dieu, Fée aux Mieltes!... excusez ma témérité en faveur de son motif! C'est seulement que j'ai pensé que vous aviez froid en vous entendant gre- lotter sous votre couverture comme un jeune oiseau qui n'a pas encore poussé ses premières plumes, quand une brise du matin court en sifflant sur son nid pendant que sa mère est allée à la picorée dans les halliers. Si vous n'aimez pas assez votre pauvre Michel pour dormir sans défense à côté de lui, je suis prêt à vous quitter; mais ne m'expliquercz-vous pas auparavant comment il se fait que vous soyez dans votre lit presque aussi grande que moi ? — Oh ! que cela ne t'étonnc pas , dit-elle ; c'est que je me déploie. — Cette chevelure aux longs anneaux qui flotte sur vos épaules, Fée aux Miettes, vous l'avez jusqu'ici cachée à tous les yeux ! — Oh! que cela ne t'étonne pas, dit-elle; c'est que je ne voulois la laisser voir qu'à mon mari. — Ces deux grandes dents qui vous déparent un peu au jour, Fée aux Miellés, je ne les retrouve pas entre vos lèvres fraîches et parfumées. — Oh! que cela ne t'étonne pas, dit-elle; c'est que c'est une parure de luxe qui ne convient qu'à la vieillesse. — Ce trouble voluptueux, ces délices presque mortelles qui me saisissent auprès de vous, Fée aux Miettes, je ne les avois jamais éprouvées avec votre permission que dans les bras de Belkiss !... — Oh! que cela ne t'étonne pas, dit-elle; c'est que la nuit tous les chais sont gris. — Ces explications, Fée aux Miettes, je les avois rêvées une autre fois, ou je les rêve maintenant. — Oh ! que cela ne t'élonne pas , dit-elle ; tout est vérité, tout est mensonge. La Fée aux Miettes ne me repoussoit plus, et je m'endormis, le front caché sous ses longs cheveux, comme il me sembloit in 'endormir dans mes songes des nuits précédentes sous les longs cheveux de Belkiss. Je ne me réveillai qu'au bruit de la cloche du chantier, qui m'annonçoit ce jour-là l'heure de mon départ pour un long voyage, et ma vieille femme étoit accroupie déjà auprès de la bouilloire à terminer les préparatifs d'un déjeuner plus substantiel qu'à l'ordinaire. Un moment après je l'embrassai tendrement, et je gagnai les bailleurs de la mon- tagne pour me mettre à la recherche de la mandragore qui chante. I. \ I M: \l \ MIETTES. 175 XXVI. Le dernier el le plus court de la narration de Michel, qui est par conséquent le meilleur du livre. Si mon Iliade vous a coûté beaucoup d'ennui, monsieur, ne craignez pas que je nielle votre patience à une nouvelle épreuve par la longue narration de mon Odys- sée. Ce n'est pas qu'elle n'ait été féconde en aventures extraordinaires dont la con- noissanec pourrait servir en temps et lieu à l'instruction des lu « de bonne foi; mais il faudrait pour cela qu'elle fui racontée «fuis une langue plus naïve el moins spirituelle que la nôtre, chez un peuple qui jouisse encore de son imagination el de ses croyances, et je nie propose bien de le faire un jour, si je découvre ce soir la mandragore qui (liante. Vous voyez maintenant qu'il me reste peu de temps à m'assurer de son existence . gui esl la condition nécessaire de la mienne. Il me suffira de vous dire que j'erre depuis si\ mois à travers les plaines de man- dragores, qui relèvent toutes de quelque cnâtellenié peuplée des plus jolies femmes de la terre, el que je n'ai trouvé nulle part ni une mandragore qui chantât , ni une femme qui nie fît oublier l'amour de la Fée aux Miettes. Une semaine s'étoit à peine écoulée que je me retrouvai aux portes de Glasgow, mêlé à un couple d' her batistes ' qui cherchaient des simples. — Monsieur, dis-je en m'adressant à celui de ces curieux dont l'air rogne et suffi- sant annonçoit le mieux un savant profès , oserois-je vous demander si vous - où je pourrais me procurer la mandragore qui (liante ? — Mon ami, me répondit -il en me tàtant le pouls, elle est infailliblement, si elle existe quelque part, ii l'hospice des lunatiques, où ce garçou \.i vous conduire. Kl c'ejil depuis ce jour qu'on m'y retient prisonnier sans contrarier mon projet, puisque les mandragores n'y manqucnl pas... M.iis je unis |e demande, monsieur, n'avIz-VOUS rien entendu, el ne VOUS semble t-il pas qu'une harmonie exquise couri en murmurant sur ces fleurs mourante avec le dernier rayon du soleil horizontal? Vdieu, monsieur, adieu ! El Miche] m'échappa pour courir à ses mandragores. Dieu me préserve, infortuné, dis-je en me frappant le front de la main et en in'élanç.ini dans l'avenue sans regarder derrière moi, Dieu me préserve d'être témoin de ton désespoir quand le dernier de les prestiges s'évanouira ' ' il est probable que M erl ici do ce vocable .m ou'il sait que le i htrcorùft esl un horrible bai \ :ii agréa- blement que cet instrument est à deux lins, et qu'il fait très-bien tour à tour, moyen- nant les dispositions requises, la partie de clarinette et celle de flûte traversière ; d'où il a tiré l'heureuse distinction des \oix anchées et des voix Qûtées, qui est mainte- nant la seule reçue dans les cours d'anatomieel dans les chœurs de l'Opéra. Le gram- mairien Court de Gébelin, pédant frotté de racines et d'étymologies , mais fort peu versé d'ailleurs dans les sciences médicales, esl le seul qui ait défini la voix un inslru- iiicni l\ touches dont le davier esl dans la bouche de l'animal, ei auquel le larynx sert de tuyau, ei le poumon de soufflet; ce qui esi assez satisfaisant pour l'articulation, mais ce qui n'explique nullement, comme vous voyez, le phénomène phonoïque Les ignorants se mettent encore plus à leur aise, en prétendant que la voix esl toul bon neiueni un instrument sut gtneris dont les effets se produisent comme il plail à Dieu, (,'esl un svstème qui fait pitié. Or. il esl inutile de vuiis rappeler, monsieur, que l'analyse la plus scrupuleuse n'a jamais fait découvrir, ni dans le calice mono- phylle et un bine, ni dans la corolle pentapétalc et campanuliforme de la mandra- gore, l'ombre d'une glotte et d'un larynx, el qu'elle manque essentiellement de membrane crico-thyroïdienne et de ligaments lhyro-aryién< îdieus... — c'est probablement pour cela , dis je , que la mandi agoi e est muette ? — Illl'j a pas de doute. Comme le sujet actuel est Dogmatique, doux et tn.illc.i- hic d'inclinations, ci inepte de nature, il esl difficile de juger de la méthode curative 178 CONTES CHOISIS. qu'on pourra lui appliquer avant de l'avoir vu clans le paroxisme qui va succéder à ses hallucinations. Le plus sûr sera d'y procéder graduellement, en commençant par les allusions d'eau glaciale sur l'occiput et l'épigastre, et en passant de là aux sina- pisnies, aux épispastiques et aux moxas, sans négliger, comme de raison, un fréquent usage de la phlébotomie jusqu'à syncope. Si l'érétbisme persiste, nous avons l'usage des ceps, des poucettes, du gilet de force et du maillot.... — Ne me retiens pas, bourreau, m'écriai -je en laissant mon bouton dans ses mains de cannibale, et en franchissant les grilles aussi brusquement que si j'avois eu tous les chiens de l'île de Man à mes trousses. — Il faut que vous soyez bien mal avisé, conlinuai-jc en parlant au concierge presque sans m'arrêter, pour ne pas exercer une surveillance plus attentive sur les plus dangereux de vos prisonniers ! L'égalité, si vainement cherchée par les hommes, seroit-elle une chimère aussi à la maison des fous ? — De qui parle monsieur? répondit gravement le concierge. — De qui? maître Cramp, de qui? pouvez-vous le demander? de cet horrible homme noir dont je ne me suis délivré que par miracle! Ne voyez-vous pas qu'il sortiroit s'il vouloit? — Cela ne dépend que de lui , reprit maître Cramp. C'est un fameux médecin de Londres qui est venu faire des observations philanthropiques dans notre maison de Glasgow, pour les appliquer au perfectionnement de la science et à l'amélioration du sort de tous les malades des trois royaumes. O le plus sage des hommes, ô Tobie, qui me rendra la sibilation plaintive de votre Ma burcllo? — Oui, monsieur, il n'y a rien de plus vrai, nie disoit le lendemain Daniel Cameron tandis que je l'écoutois la tête appuyée sur ma main et le coude appuyé sur mon oreiller ; le lunatique avec lequel monsieur a bien voulu s'entretenir hier si longtemps a disparu quelques minutes après, et tous les gardiens ont passé la nuit à sa recherche. — Il se sera évadé , Daniel, et j'en remercie le ciel. Le voilà quitte , le pauvre Michel , du gilet de force, du maillot, des ceps, des poucettes, de la phlébotomie, des moxas, des épispastiques, des sinapismes, des allusions d'eau glacée et des éméto- cathartiques? — Evadé, monsieur? et comment s'évaderoit-on de la maison des lunatiques, à moins de s'évader par l'air , comme le disent ses camarades , qui prétendent l'avoir vu se balancer un moment à la hauteur des tourelles de l'église catholique , avec une fleur à la main, et chantant d'une manière si douce qu'on ne savoit si ces chante provenoienl de la (leur ou de lui? LA FÉE AUX MIETTES. I'9 — C'étoit de la (leur, Daniel, ne t'j trompe pas, quoique je comprenne à mer- veille que tu tombasses dans cette méprise, en te souvenant que les (leurs n'ont point de ligaments thyro-ary ténoïdiens , si tu l'avois jamais su par hasard. — Mais écoute , ajoutai-jc pendant que j'achevois de jeter quelques mots sur mes tablettes : écoute, Daniel , tu sais lire, el ce funeste avantage de l'éducation ne l'a fait perdre aucun de ceux de ton intelligence naturelle. Va au port de Clyde, mon garçon; prends une bonne place pour Greenock sur le Caledoman , ou sur l'Ayr, ou sur te Fintjal; salue de ma pari , en passant , le vieux rocher de Balclutha, où Wallacc planta son drapeau, el apporte-moi demain les informations que tu auras recueillies sur ces noies que j'ai rédigées de façon à ne pas embarrasser ton esprit. — Ecoute encore, Daniel, prends de l'or, el ne manque pas de finir tes courses chez mistress Speaker, ci d'j souper d'un hon ptarmigan de montagne, arrosé de \in de Porto. Quant à moi, je t'attendrai en dormant, parce que c'est la meilleure de toutes les manières de passer sa vie dans une grande \ille. Je m'éveillais à peine en effet , quand Daniel s'arrêta le lendemain au pied de mon lit, a la même heure et dans la même position, en tournant dans ses mains son bonnet de loutre. — C'est toi , Daniel ! assieds-toi , lui dis-je, et procéd >ns par ordre. Michel est-il arrivé à Greenock î — Il n'y a pas d'apparence, monsieur, a moins que les fées auxquelles les bonnes gens de Glasgow attribuent sa délivrance ne l'aient rendu invisible. Il n'y a personne à Greenock qui ne s'en souvienne, personne qui ne le regrette, qui ne le plaigne el qui ne l'aime; el personne ne l'a re\u. Tout ce qu'on sait de lui, c'est qu'il esl parti ileCreenock il y a six mois, en laissant la direction et les profits de ses chantiers à la famille de maître Finewood, el qu'il n'a donné depuis aucune de ses nouvelles. On craint qu'il ne soit mort , el on pleure. — Tu as fait sagement , Daniel, de ne pas affliger les Finewood de l'idée humi- I anie de sa détention à la maison des lunatiques. Le souvenir (rime honte non mé- ritée qui s'attache au nom d'un ami nous esl quelquefois plus pénible encore que sa perle. Mais lu ne m'as rien dit de l'intérieur de celle république de charpentiers? — C'est un charme que de la voie Us m'ont fail asseoir à leur table, monsieur, el je vous jure qu'il n'a jamais rien existé de pareil , même dans les clans des ii',- (jhtands , depuis le temps des patriarches. Représentez-vous le père Finewood el m femme entourés de leurs six filles . de leurs six gendres, de 1< urs six fils, de leurs six brus el de leurs douze petits entants pendus ,'i la mamelle de leur mère, car tout filles de maille Finewood ont eu le même jour, au boni de neuf mois, mi petit _.u- l mi qui s'esi appelé Michel , el tous ses fils , un lues plus lard . une petite fille qui s'esl appelée Mie lielelie ; 111,11- ce qui peut passer pour un véritable miracle de nature. l 'esi qu'il n'v a pas un des marmots qui ne porle sur le sein uauche une jolie fleur 180 CONTES CHOISIS. des bois , si vivement enluminée en sa couleur , que la main s'étend involontairement pour la cueillir. Il faut que ce soit un phénomène bien rare , puisque le même signe ne se retrouve que sur un autre enfant de Greenock, et peut-être de toute la Grande- Bretagne. C'est aussi un garçon, né, dit-on , au même instant que les autres, et qui est le fils d'une certaine Folly Girlfree et du maître calfat. — Ce qui m'étonneroit , Daniel , c'est que, familier comme tu l'es avec les plantes de mon herbier, dont je t'ai souvent confié le soin à ma grande satisfaction, tu n'eusses pas trouvé moyen de comparer cette (leur à quelque fleur qui t'est connue, si ces caractères étoient aussi bien déterminés que tu le dis. — Ma foi, monsieur, je vous dirai qu'elle m'a fait le juste effet d'une mandragore ! — Après, Daniel, après! N'aurois-lu pas perdu trop de temps a t' égayer chez le charpentier, pour arriver de bonne heure sous les murs de l'Arsenal, quoique bien averti que la maison de la Fée aux Miettes n'étoit pas facile à trouver?... — Oh! que je l'aurais bien trouvée si elle y étoit , monsieur, fût-elle aussi petite que la cage aux claies de bois où siffle la linotte du savetier, car j'ai l'œil plus fin qu'un thalpard; mais âme qui vive à Greenock n'a ouï parler de la Fée aux Miettes; et quant à sa maison de l'Arsenal, il faut que ces messieurs du génie l'aient fait démolir. — Tu as au moins soupe chez mistress Speaker, comme je l'avois exigé? — D'un excellent ptarmigan de montagne et d'une bouteille de vin de Porto. — A la bonne heure. Il est impossible que tu n'y aies pas appris quelque chose? — Comment ! monsieur, si j'y ai appris quelque chose !... Le ptarmigan est cer- tainement , de tous les oiseaux de la terre et du ciel , celui dont les sucs se marient le mieux avec l'assaisonnement mordant et aromatique — je crois que c'est le mot — d'une sauce a l'estragon. — Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, Daniel. Mistress Speaker peut-elle avoir oublié Michel?... — Oublié Michel, la digne femme! oh! ne l'en accusez pas! Si j'avois voulu l'é- couler sur ses louanges, il y en avoit pour huit jours, quoiqu'elle n'ait pas une grande estime pour son jugement; mais aussitôt que j'eus entrepris de lui toucher un mot de cet homme à la tète de chien danois dont il est parlé dans votre pancarte, elle faillit m'arracher les yeux. — C'est bien à moi , dit-elle , miss Babyle Babbing, veuve Speaker, qu'on vient débiter de pareilles bourdes! Il faut que vous ayez le front de votre mère, Niel , pour vous évertuer ainsi en folàlreries avec une femme respectable, et je ne sais ce qui me tient de vous faire harceler par les deux maîtres dogues qui couchent dans ce palier. Là-dessus je n'insistai pas. — Et tu fis sagement, Daniel! — Mais t'es-tu informé de Jonathas? — Jonathas est plus mort que vivant, monsieur, mais il n'est pas mort tout à fait. — Je le crois bien, vraiment ! Le traîne aura placé de l'argent à fonds pirdu. LA FEE AUX MIETTES. 181 — Monsieur n'a-t-il plus rien à rae commander? reprit Daniel après an moment de silcin e. — Eh quoi donc, Daniel? des chevaux, des chevaux, et le monde entre l'Éi et nous ! Pendant que je me reposois à Venise des fatigues d'un long voyage, et que j'ou- blio's, dans l'agitation sans but des Casini el du Ridotto, les émotions plus pro- fondes que j'avois ressenties eu quelques heures à Glasgow, je lis connoissanec au café Q ikkI ri d'un personnage sérieux el concentré dont les habitudes méditatives m'avoient désarmé des préventions contraires que m'inspiroit sa physionomie, C'étoil un homme sec, étroit, anguleux, a l'œil pointu, aux regards comiques — et après les regards directs, je ne fais cas que des regards divergents, — à la parole haute, claire, brève et décidée, aux mouvements isochrones ri à l'inflexible perpendicularité. L'es- pèce de soliloque intérieur auquel il paroissoil incessamment livré ne pouvoil avoir d'objet, selon moi , qu'une contemplation rêveuse et austère de quelque liante vérité inorale. Au bout de quelques entretiens de bienséance qui ne duraient jamais long- temps a cause des profondes préoccupations qui absorboient ce grand homme, j'ap- pris par un mol échappé à sa distraction pensive, et qu'il s'empressa de racheter, j'en dois convenir, par les formules les plus humbles de la modestie, tant il apprér.ioit a sa juste valeur la lourde responsabilité d'une telle gloire, j'appris donc qu'il faisoil partie de l'académie des lunatici de Sienne, et qu'il étoil venu à Venise pour \ chercher des auxiliaires à son opinion , dans la double querelle qui div is.it . à foi 1 1 - exactement égales, les membres de cette illustre assemblée. — Les lunatici de sienne ! oi'écriai-je en l'entraînant brusquement sur la place Saint-Marc, où le soleil brilloit de toute s,i splendeur vénitienne par une belle matinée de dimanche. — Les lunatici de Sienne , dites-vous? i .1 raison expérimentale de l'espèce fait-elle edfin de jour en jour des progrès plus rapides' Le sentiment et la fantaisie repi enncnl-ils partout la place qu'ils n'a ient jamais dû perdre, parmi les plus saines occupations de l'esprit? Oh! monsieur, MMie académie des lunatici aura bientôt des SUCCUrsaleS sur tOUle la terre — je ne lui parlai cependant pas des lunatiques «le Glasgow : — mais apprenez-moi, de grâce, continuai-je, quelles sont les questions ardues qui oui trouvé si peu d'harmonie dans un conseil si judicieux brûle de les rnimoilie. — La première, me répondit il avec une affabilité iposée, n'est pas d'une na- ture aussi grave que vous pourrie/ le croire; mais, plus elle sort du cerch des études vulgaires, plus elle esl propre, comme vous save.-. a exercei '< - utiles Iomis .1 . s demies. C'est de savoir si quand Diogènc fricassoil les congres qui lui attirèrent un si méchant sarcasme il. la part d'Aristippe, il les fricassojl à l'huile ou .m benne 182 CONTES CHOISIS. — Par le soleil qui nous éclaire, dis-je en le regardant en face pour m'assura- qu'il ne se moquoit pas, si je m'en rapporte aux usages naturels du pays, et à la der- nière mercuriale d'Athènes antique, ce devoit être de l'huile; mais je ne donnerais pas une tranche de zucca pour le savoir. — La seconde, reprit-il avec un air un peu refrogné , parce qu'il jugeoit que j'a- vois traité trop lestement une question de cette importance, — la seconde, monsieur, louche aux intérêts moraux les plus profonds, j'ose même dire métaphoriquement, aux entrailles maternelles de notre belle Italie. — Ah! voilà des questions! et celles-là méritent, en effet, d'être débattues avec chaleur entre des hommes éclairés et sensibles ! — Que pensez-vous, monsieur, poursuivit le lunatique de Sienne, qu'il fût arrivé des destinées éventuelles du pays, si Pompée, à la bataille de Pharsale, au lieu de disposer en échelons sa cavalerie, qui manqua par là l'occasion d'envelopper l'aile gauche de l'ennemi, l'avoit établie en potence sur une verticale immédiatement ap- puyée à la première horizontale de sou front de guerre ? — Je pense, monsieur, que je m'occuperais davantage et plus utilement avec le poète Villon, de ce que deviennent les neiges d'autan et les vieilles lunes; et que si telles sont les occupations et les disputes de votre académie des iunalici, elle a in- décemment usurpé le nom des hommes les plus intéressants, et, selon toute appa- rence, les plus raisonnables de la terre ! Je m'inquiétai peu de sa réponse, car du temps que je lui parlois, mon oreille avoit été délicieusement avertie par ce cri qui a toujours éveillé en moi une vive sympathie. — Voilà, voilà, messieurs, la véritable bibliothèque merveilleuse, tout ce qu'il y a de plus extraordinaire et de plus nouveau, la Malice des femmes, la Patience de Grisclidis, tes Amours de la fée Pariùanou et du (finie Eblis, l'His- toire piloi/aùte du prince Erastus, les Prouesses des deux Tristan ; les voilà, messieurs, les voilà, pour la bagatelle d'une demi-lire! Et, pendant que je courais, je voyois flotter au vent les banderoles multicolores du crieur enroué, qui continuoit à brandir fièrement, devant la foule, ses petits livrets bigarrés de jaune et de bleu , et qui reprenoit sa litanie de plus belle à l'arrivée de chaque acheteur : — Voilà, voilà, messieurs, les superbes aventures de la Fée aux Miettes, et comment Michel le charpentier a été enlevé de sa prison par la princesse Mandra- gore; comment il a épousé la reine de Saba, et comment il est devenu empereur des sept planètes ; les voici avec la figure ! ■ — Donne, donne, m'écriai-je en lançant fièrement une lire au travers de son échoppe ambulante, et en saisissant la brochure au vol. LA IKK AI \ Mil I I I - Quand je m'arrêtai pour j fêter un regard, je trouvai mon académicien .1 mes cô ic''s. Ses traits portaient l'empreinte d'un mélange de consternation h de colèi . — Que tous proposez vous de faii «■ de cela '.' me i\ tonnante... Ah ! ah ! reprit-il en se mordant le point;. — Ah ! ah 1 répéta Celas Papelin du ton d'un ricanement infernal; mai- ne pen- se/.-vous pas comme moi, docteur, qu'il seroil assez curieux pour nous autres d'étude, chez, qui l'amour de l'instruction s'unit à celui de l'or el du plaisir , de pé- nétrer pourquoi ou appela ainsi cette misérable vallée? L'histoire doit en être sin- gulière, el il m'est a\is que dame Huberte, qui sait toute- les belles hi-loiles du inonde, nous apprendra volontiers celle ci entre deux brOCS de un doux. — Je me soucie forl peu d'histoires, bonhomme ' repartit Pancrace en faisant un mouvement puni' se lever. 490 CONTES CHOISIS. — Si ce n'est celle-là , ce sera la mienne ! s'écria Colas Papelin en le retenant assis dans l'étreinte de son bras nerveux, qui le serrait comme un élan. Oh! que nous prendrons grand plaisir, dame Huberle, à vous ouïr conter cela! — Je l'avois promis à mes filles , répondit la vieille , et le récit n'en est pas long. Il faut donc vous dire que ce pays étoit bien plus sauvage et plus triste que vous ne le voyez, quand un saint homme vint, il y a plus de cent ans, s'y fonder un petit ermitage sur une des saillies du rocher qui borde le précipice. On dit que c'étoit un jeune et riche seigneur , et qu'il s'éloit rebuté de la cour par la crainte de n'y pou- voir faire son salut , mais il ne se fit jamais connoître que par le nom d'Odilon , sous lequel notre très-saint père l'a béatifié, eu attendant qu'on le canonise. — Diable ! dit Coins Papelin. — Tant y a, continua Huberte, qu'on ne saurait douter qu'il eût apporté beau- coup d'argent avec lui , car en moins de rien toute la combe changea de face. Il lit cultiver les terres propres au labour, construire des usines sur les courants d'eau, bâtir un petit hospice, nu presbytère, un moutier, et ses libéralités attirèrent dans la combe des gens de tous les métiers utiles aux voyageurs, dont les familles existent encore dans une commode médiocrité, et ne cessent de glorifier le nom du bienheu- reux saint Odilon, qui les laissa pour héritières. C'est pourquoi cette vallée s'appelle la combe du Reclus, parce qu'il ne sortoit jamais de son ermitage, et qu'à l'imitation de Dieu il faisoit du bien aux hommes sans en être vu. Le Seigneur ait son âme de- vant sa face ! ainsi qu'il est dit dans le bref. — Cette histoire est fort édifiante , dit le docteur Pancrace, et j'y veux bien croire cette fois, quoique j'aie entendu sa pareille dans tous les pays de moincrie ; mais il me semble que le beau temps se rétablit : le vent a cessé de bruire, et la pluie de battre les croisées. — Ce sera vraiment plaisir de voyager tout à l'heure, remarqua gaiement Papelin en maintenant le docteur sur son siège; mais il serait trop mal séant d'abandonner dame Huberte au commencement d'une si belle et si instructive narration. — Cette narration est fort complète , répliqua le docteur avec impatience , et dit clairement tout ce que nous pomions en attendre , c'est-à-dire l'origine et l'étymo- logic du nom de cette vallée : il n'y manque pas un mot. — 11 y manque , reprit Colas , une péripétie , un dénouement et une moralité dont vous ne nous auriez pas fait grâce sur les bancs quand vous preniez la peine de nous expliquer péripatétiquement les rhétoriques de maître Guillaume Fichet ; et voilà , pour preuve, la vénérable madame Huberte qui se dispose à continuer après avoir repris haleine. — Le bienheureux Odilon , conlinua-t-ollc en effet, avoil ainsi vécu près des trois quarts d'un siècle dans la retraite et la prière , quand se présenta pour l'assister en ses saints ollices un jeune homme qui se faisoit remarquer depuis quelques mois par LA COMBE DE I. HOMME MORT. 101 la dévotion do S'.s pratiques el son assiduité aux sacrcinoi ts. ( ommc il avoil autant dcscifrif.fi qu'un p:élre, aulant d'éloquence qu'un prédicateur, el autaul de piété appareille qu'un saint, car on n'avoil jamais vu de pénilcnl plus recherché dan mortifications , l'ermitage lui fui facilement ouvert. Sou nom esi pour lopréscnl sorti de nia mémoire, quoiqu'il me semble l'avoir entendu il n'v a pas longtemps. — Le nom de ce personnage esl forl inutile à votre réi il , murmura le docteur en se rongeant encore les doigts. -—Maître Pancrace Chouquet , répéta Colas Papelin d'une voix stridente, pense que le nom de ce personnage esl inutile à votre récit , ô ma respectable hôtesse! I n- tendez-vous bien, ajoûta-t-il en crianl encore plus fort, que votre histoire peut se passer du nom de pe bon apôtre, qui m'a l'air d'être quelque infernal hypocrite, ei (pie telle esi l'opinion de messire Pancrace, de messire Chouquet , de messirc Pancrace Chouquet. Vous ne vous rappelez donc pas , dame Buberte? — Le misérable veut me faire mourir ! pensa le docteur à part lui, en tournant les yeux vers la porte. — Pas encore! répondit a sa pensée le petit Colas Papelin , qui s'étouffoil de rire a son oreille. — Nous avions craint longtemps que l'appâl des trésors du bienheureux n'alléchât quelques voleurs, poursuivi! la bonne veuve de Tiphainc, qui avoit à peine pris garde à ces interruptions; nous savions celte fois qu'après en avoir distribué une grande pari en œuvres pies, comme je vous l'ai rapporté ci-devant, il avoil réparti le reste entre la cure el le monastère pour l'éducation des enfants, le soulagemenl des voya- geurs CI la réparation des fléaux entretienne un moment de l'un et de l'autre, parce que les détails dans lesquels j'entrerai sur leur caractère ne sont pas entièrement inutiles au reste de mon récit. Sergj étoii un de ers jeunes officiers que nous donnoienl les écoles, et qui avoieni à vaincre quelques préventions, et même quelques antipathies, pour être bien vus de leurs camarades. H en avoit triomphé en peu de temps. Sa figure étoh" charmante, ses manières distinguées, son esprit vif et brillant, s,, bravoure à toute épreuve. Il n'éloit point d'exercice dans lequel il n'excellât, point d'art dont il n'eût le goût et le sentiment, quoique son organisation délicate et nerveuse le rendit plus sensible nu 196 CONTES CHOISIS. charme de la musique. Un instrument qui chantoil sous des doigts habiles, et sur- tout une belle voix, le remplissoient d'un enthousiasme qui se manifestait quelquefois par des cris et par des larmes. Quand c'était une voix de femme, et que cette femme était jolie, ses transports alloient jusqu'au délire. Ils m'avoient souvent inquiété sur sa raison. Vous jugerez aisément que le cœur de Sergy devoit être fort accessible à l'amour, et presque jamais, en effet, on ne l'auroit trouvé libre d'une de ces passions violentes dont la vie d'un homme paraît dépendre ; mais l'heureuse exaltation de sa sensibilité le défendoit elle-même contre ses excès. Ce qu'il falloit à celle âme ar- dente, c'étoit une âme ardente comme elle, avec laquelle elle pût s'associer et se con- fondre; et, bien qu'il crût la voir partout, il ne l'avoit jusque-là rencontrée nulle part. Il résultait de là que l'idole de la veille , dépouillée du prestige qui l'avoit divi- nisée , n'était plus qu'une femme le lendemain , et que le plus passionné des amants en était aussi le plus mobile. Pendant ces jours de désabusement , où il retomboit de toute la hauteur de ses illusions dans l'humiliante conviction de la réalité, il avoit coutume de dire que l'objet inconnu de ses vœux et de ses espérances n'habitait pas la terre; mais il le cherchoit encore, sauf à se tromper encore comme il avoit fait mille fois. La dernière erreur de Sergy avoit été produite par une petite chanteuse assez médiocre, attachée à la troupe de Bascara qui venoit de quitter Gironne. Deux jours entiers, la virtuose avoit occupé les plus hautes régions de l'Olympe. Deux jours avoient suffi à l'en faire descendre au rang des plus simples mortelles. Sergy ne s'en souvenoit plus. Avec cette irritabilité de sentiment, il était impossible que Sergy n'eût pas beau- coup de penchant pour le merveilleux. Il n'y avoit pas de région où ses idées s'é- garassent plus volontiers. Spiritualiste par raisonnement ou par éduction, il l'étoit bien davantage par imagination ou par instinct. Sa foi dans la maîtresse imaginaire que le monde des esprits lui avoit réservée n'était donc pas un simple jeu de la fan- taisie : c'étoit le sujet favori de ses rêveries, le roman secret de sa pensée, une espèce d'énigme gracieuse et consolante qui le dédommageoil du fâcheux retour de ses es- sais inutiles. Loin de me révolter contre cette chimère , quand le hasard la ramenoit dans la conversation, je m'en étais servi plus d'une fois avec succès pour combattre ses désespoirs amoureux, qui se renouveloient tous les mois. En général, c'est une chose assez bien entendue pour le bonheur que de se réfugier dans une vie idéale, quand on sait au juste ce que vaut celle-ci. Boutraix faisoit avec Sergy le contraste le plus parfait. C'étoit un grand et gros garçon, plein, comme lui, de loyauté, d'honneur, de bravoure, de dévouement à ses camarades ; mais sa figure était fort commune, et son esprit ressembloit à sa ligure : il ne connoissoit que par ouï-dire l'amour moral, cet amour de tête et de cœur qui trouble ou embellit la vie , et il le regardoit comme une invention des romanciers et des poètes, qui n'a jamais existé que dans les livres. Quant à l'amour qu'il savoil INÈS DE LAS SIERRAS. comprendre, il en faisnit quelque usage dans l'occasion, mais sans lui donner plus de soins et de temps qu'il n'en mérite. Ses loisirs les plus doux étoient pour la table, où il étoit le premier assis, et qu'il quiUoil toujours le dernier, à moins que le vin ne manquât. Après un beau fait de guerre, le vin éioit la seule chose de ce monde qui lui inspirât quelque enthousiasme. Il en parloit avec une sorte d'éloquence, et il en buvoit beaucoup sans en boire jusqu'à l'ivresse. Par une faveur particulière de son tempérament, il n'étoil jamais tombé dans cet étal grossier qui rapproche l'homme de la brute; mais il faut convenir qu'il s'endormoit à propos. La vie intellectuelle se réduisoit , pour Boutraix, à un très-petit nombre d'idées sur lesquelles il s'étoil fait des principes invariables, on qu'il étoil parvenu à expri- mer par des formules absolues, fort commodes pour le dispenser de discuter. La difficulté de prouver quelque chose par mie suite de bons raisonnements l'avoil dé- terminé à tout nier. A toutes les inductions tirées de la foi ou du sentiment . il ré- pondoil par deux mots sacramentels, accompagnés d'un haussement d'épaule : fana- tisme el préjugé. Si on s'obstinoil , il penchoit sa tête sur le dus de sa chaise, el poussoil un sifflement aigu dont la tenue duroit autant que l'objection, et lui épar- gnoit l'embarras de l'entendre. Quoiqu'il n'eût jamais lu deux pages de suite, il croyoil avoir In Voltaire et même Piron, qu'il regardoit comme un philosophe : ces deux beaux esprits étoient ses autorités suprêmes ; et Yultima ratio de toutes les controverses auxquelles il daignoit prendre pari se résumoil dans cette phrase triom- phante : Voyez d'ailleurs ce qu'ont dit Voltaire el Piron! l'altercation Gnissoil ordi- nairement là, il il en remportait l'honneur, ce qui lui avoit valu dans son escadron la réputation d'un excellent logicien; ajvec tout cela, Boutraix étoil nn bon ca- marade, et l'homme de l'armée, sans contredit, qui se connoissoit le mieux en chevaux. Comme nous nous proposions de nous remonter nous-mêmes , nous étions conve- nus de nous servir, pour noire voyage à Barcelone, de la voie des omi ros, on voi- luriers, qui abondent à Gironne; el la facilité d'en trouver nous avoit inspiré une confiance .qui faillit être trompée. La solennité du -'i au soir el le marché du sur- lendemain attiraient, de toup les poiuts de la Catalogne, une quantité innombrable de voyageurs, el nous avions précisément attendu à ce jour-là pour nous procurer le véhicule nécessaire. \ onze heures du matin, nous cherchions encore un arriero, et il ne nous en restoil exactement qu'un seul en espérance, quand nous le rencon- trâmes .'i sa porte en disposition de partir. — Malédiction sur t.i carriole el sur tes mules! s'écria Boutraix, excédé de colère. en s'asseyant sur une borne. One tons les diables d'enfer, s'il \ en a . se déchaînent sur ton passage, cl que Lucifer lui-même te donne le couvert! Nous ne partirons donc pas !... L'arnV rà se signa, et recula d'un pas. 198 CONTES CHOISIS. — Dieu vous ait en sa sainte garde , maître Estevan , recris-je en souriant. Avez- vous des voyageurs ? — Je ne peux pas dire positivement que j'aie des voyageurs, répondit le voiturier, puisque je n'en ai qu'un , le seigneur Bascara , régisseur et gracioso de la comédie, qui va rejoindre sa troupe à Barcelone, et qui étoit resté en arrière pour accompagner les bagages, c'est-à-dire cette malle bourrée de nippes et de chiffons, qui ne feroit pas la charge d'un âne. — Voilà qui est pour le mieux, maître Estevan! Votre voiture est à quatre places, et le seigneur Bascara nous permettra volontiers de payer les trois quarts du voyage, qu'il sera libre d'ailleurs de porter tout entier en compte à son directeur. Nous lui garderons le secret. Prenez la peine de lui demander s'il veut bien nous autoriser à l'accompagner. Bascara n'hésita qu'autant qu'il le falloit pour trouver moyen de donner à son consentement l'apparence d'un procédé obligeant. A midi nous étions partis de Gironne. La matinée avoit été aussi belle qu'on pût la désirer pour la saison; mais à peine eûmes-nous dépassé les dernières maisons de la ville , que les blanches vapeurs qui flottoient, depuis le lever du soleil, au sommet des collines, en draperies molles et légères, se développèrent avec une rapidité surprenante, embrassèrent tout l'horizon, et nous pressèrent de toutes parts comme une muraille. Bientôt elles se résolurent en pluie mêlée de neige et d'une extrême finesse, mais si intense et si pressée, qu'on aurait cru que l'atmosphère étoit convertie en eau , ou que nos mules nous avoient entraînés dans les bas-fonds d'un fleuve heureusement perméable à la respiration. L'élément équivoque que nous parcourions avoit perdu sa transparence au point de nous dérober les lisières et les points les plus rapprochés du chemin ; notre conduc- teur lui-même ne s'assuroit de le suivre qu'en le sondant à tout moment du regard et du pied, avant d'y engager son équipage, et ces essais, souvent répétés, relardoient de plus en plus notre marche. Les gués les plus commodes avoient d'ailleurs assez grossi en quelques heures, pour devenir périlleux, et Bascara n'en traversoit pas un sans se recommander à saint Nicolas ou à saint Ignace, patrons des navigateurs. — J'ai réellement peur, dit Serf y en souriant, que le ciel n'ait pris au mot la ter- rible imprécation dont Boutraix a ce matin accueilli le malheureux arrière Tous les diables de l'enfer semblent s'être déchaînés sur notre passage , comme il l'avoit souhaité, et il ne nous manque plus que de souper avec le démon en personne pour voir son présage accompli. Il est fâcheux, vous en conviendrez, de subir les consé- quences de cette colère impie ! — Bon , bon, répondoit Boutraix en se réveillant à demi. Préjugé! superstition ! fanatisme ! Et il se rendormoit aussitôt. im;s de i. \s s.iehh \.-. m La roule devinl un peu plus sûre quand nous fûmes parvenus aux grèves roi heu et solides de la nier; mais la pluie, ou plutôt le déluge au travers duquel nous nagions si péniblement, n'avoit point diminué. Jl ne sembla tarir que trois heures âpre, le coucher du soleil, et nous étions encore forl loin dé Barcelone. Nous arrivions à Mattaro , où nous résolûmes de coucher, dans l'impossibilité de faire mieux; car notre attelage étoil excédé de fatigue : il eut cependant à peine tourné pour s'intro- duire dans la vaste allée de l'auberge, que l'arriero vint ouvrir notre portière , cl nous annonça d'un air triste que la c ■ étoil déjà encombrée de voitures qu'on ne pouvoii héberger. — C'est une fatalité, ajouta-t-il, qui nous poursuit dans ce voyage de malheur! Il n'y a de logement vacant qu'au château de Ghismondo. — Voyons, dis-je en m'élançanl de la chaise, s'il faut nous résoudre à bivouaquer dans une des cités les plus hospitalières de l'Espagne; ce serait une rude extrémité après un voyage aussi pénible. — Seigneur officier, répondit un muletier qui fumoit son cigarro, indolemment adossé contre le montant de la porte, vous ne manquerez pas de compagnons dans votre disgrâce, car il y a plus de deux heures qu'on refuse tout le inonde dans les auberges et dans les maisons particulières , où les premiers venus ont trouvé â s'a- briter. 11 n'y a de logement vacant qu'au château de Ghismondo. Je connoissois depuis longtemps celle manière de parler, familière au peuple en pareille occasion; mais jamais son retour fastidieux n'avoit importuné plus désagréa- blement mon oreille. Je me fis jour toutefois jusqu'auprès de l'hôtesse, à travers une tumultueuse cohue de voyageurs, d'arrieros, de mules et de palefreniers, et je parvins â tourner sur moi son attention, en frappant rudemenl je ne sais quel ustensile d'airain du pom- meau de mon épée. — Une écurie, une chambre, wnr table bien servie, m'écriai-jc de ce ton impé- rieux qui nous réussissoit d'ordinaire, et tout cela sur-le-champ! c'est pour le service de l'empereur ! — Eh! seigneur capitaine, répliqua-t-elle avec assurance, l'empereur lui-même lie Irouveroil pas dans toute mon hôtellerie une place où se tenir assis! Des vivres el du vin, tant qu'il vous plaira, si vous èles d'humeur à souper au grand air, car il n'est, grâce ii Dieu, pas difficile de s'en pourvoir dans une ville telle que celle-ci: niais il n'est pas en ma puissance d'élargir la maison pour vous recevoir. Sur ma foi de chrétienne, il n'y a de logement vacant qUj'au château... — La peste soit des proverbes el du pays de Sauclio ! interrompis je brusquement. Passe encore si ce château maudit existoil réellement quelque pari , car j 'aimerais mieux y passer la nuil que dans la rue. — N'est-ce que cela.' reprit-elle en me regardaul lixcmcut. C'esl qu'en vérité 200 CONTES CHOISIS. vous m'y faites penser ! Le château de Ghismondo n'est pas à plus de trois quarts de lieue d'ici , et on y trouve en effet des logements ouverts en tout temps. Il est vrai qu'on profite peu de cet avantage , mais vous n'êtes pas hommes , vous autres Fran- çais, à céder un bon gîte au démon. Voyez si cela vous convient, et votre voiture va être chargée de tout ce qui est nécessaire pour vous faire passer la nuit joyeusement, si vous ne recevez quelque fâcheuse visite. — Nous sommes trop bien armés pour en redouter aucune, répondis-je; et quant au démon lui-même , j'en ai entendu parler comme d'un convive assez agréable. Avisez donc à nos provisions, ma bonne mère! Des rations pour cinq, dont chacun mange comme quatre, du fourrage pour nos mules, et un peu trop de vin , s'il vous plaît, car Boutraix est avec nous... — Le lieutenant Boutraix! s'écria-t-elle en rapprochant ses mains étendues, ce (pii est , comme tout le monde le sait , une exclamation en gestes : Moto, deux pa- niers de douze, et vrai rancio .'... Dix minutes après, l'intérieur du coche étoit transformé eu office de bonne mai- son, et si plantureusement garni, qu'on n'y auroit pas introduit le plus exigu de nos voyageurs ; mais , ainsi que je l'ai dit , le temps , qui n'avoit pas cessé d'être mena- çant, paroissoit du moins apaisé pour un moment. Nous n'hésitâmes pas à faire le chemin à pied. — Où allons-nous, seigneur capitaine? dit Yarriero surpris de ces préparatifs. — Où irions-nous , mon pauvre Estevan , si ce n'étoit à l'endroit que vous-même aviez indiqué? Au château de Ghismondo, probablement. — Au château de Ghismondo! Que la bienheureuse Vierge ait pitié de nous ! Mes mules elles-mêmes n'oseroient entreprendre ce voyage ! — Elles le feront cependant, repartis-je en lui glissant dans la main une pincée de piécettes, et elles seront dédommagées de cette dernière fatigue par une réfection copieuse. Pour vous, mon cher camarade, il y a là-dedans trois bouteilles de vieux vin de Palamos dont vous ine direz des nouvelles. Seulement , ne perdons point de temps, car nous sommes presque à jeun les uns et les autres , et , d'ailleurs , le ciel commence furieusement à se brouiller. — Au château de Ghismondo ! répéta lamentablement Bascara. Savez-vous, mes seigneurs, ce que c'est que le château de Ghismondo ? Personne n'y a jamais pénétré impunément, sans avoir fait un pacte préalable avec l'esprit de malice, et je n'y met- trais pas le pied pour la charge des galions. Non, vraiment, je n'irai pas !... — Vous irez, sur mon honneur, ahnable Bascara, reprit Boutraix en le ceignant d'un bras vigoureux. Siérait-il h un généreux Castillan qui exerce avec gloire une profession libérale de reculer devant le plus inepte des préjugés populaires! Ah! si Voltaire et Piron avoient été traduits en espagnol, comme ils devraient l'être dans toutes les langues du monde, je ne serais pas en peine de vous prou\er que le diable INÈS DB LAS SIERRAS. !01 dont onjrous fait peur est un épouvantait de vieilles femmes, inventé au profit des moines par quelque méchant buveur d'eau do théologien; mais je vous ferai toucher cela au doigt quand nous aurons soupe, car j'ai l'estomac trop vide et la bouche trop sèche pour soutenir avec avantage, à l'heure qu'il est, une discussion philosophique. Marchez donc, brave Iiascara, el soyez assuré de trouver toujours le lieutenant Mon- trai* entre le diable et vous, s'il étoit assez téméraire pour vous menacer de la moin- dre offense. Mordieu ! il feroit beau voir ! Nous nous étions engagés, en parlant ainsi, dans le chemin raboteux et haché de la colline, au bruit des hélas sanglotants de Bascara , qui inarquoit chacun de ses pas d'une des effusions des psaumes ou d'une des invocations des litanies. Je dois conve- nir que les mules elles-mêmes , ralenties par la fatigue et par la faim , ne se rappro- choient du but de notre équipée nocturne que d'une allure maussade el rechignée, s'arrêtantde temps en temps, comme si elles avoient attendu un contre-ordre salu- taire, et retournant piteusement une tète abattue vers chaque toise de la route qu'elles achevoient de parcourir. — Qu'est-ce donc, dit Sergy, que ce château de fatale renommée qui inspire a ces bonnes gens une terreur si sincère et si profonde? Un rendez-vous de revenants peut-être ? — Etpeul-êlre, lui répondis-je tout bas, un repaire île voleurs; car le peuple n'a jamais conçu de superstition de ce genre qui ne fût fondée sur quelque motif lé- gitime de crainte. Mais, à nous trois, nous avons trois épées, trois paires d'excellents pistolets, des munitions pour recharger; el , outre son couteau de chasse . {'arriéra est certainement muni, suivant l'usage, d'un bon ganivet de Valence. — Qui ne sait ce que ('est que le château île Gliismondo? murmura Kstevan d'une voix déjà émue. Si ces illustres seigneurs sont curieux de l'apprendre, je suis en état de les satisfaire, car feu mon père \ est entré. C'étoit un brave celui-là ! Dieu lui pardonne d'avoir un peu trop aimé à boire ! — Il n'y a pas de mal, interrompit Boutraix. Que diable vit donc ton père an château de Chisiiiondo ? — Raconte-nous cette histoire, repril Sergy, qui auroil donné la partie de plaisir la plus raffinée pour un coule fantastique, — Aussi bien, après cela, répliqua le muletier, leurs seigneuries seront libres retourner, si elles le jugent à propos. — El il poursuivit : « Ce malheureux Ghismondo, » dit-il, —et, se reprenant aussitôt comme s'il i raignoit d'avoir été entendu par quelque, tém un \u\ isible, — malheureux en effet, continua i il, pour avoir attiré sur lui l'inexorable colère de Dieu . car je ne lui veux d'ailleurs aucun mal!... Ghismondo étoit à vingt-cinq ans le chef de l'illustre famille de î.as Sierras, si renommée en nos chroniques. H \ a de cela trois cents ails, ou à peu près; mais l'année an juste est mentionnée dans les livres, C'étoit un beau et •en 203 CONTES CHOISIS. brave cavalier, libéral, gracieux, longtemps bien venu de tous, mais trop enclin à de méchantes' compagnies, et qui ne sut pas se conserver dans la crainte et dans le res- pect du Seigneur, si bien qu'il se fit un mauvais bruit dans ses déportements, et qu'il se ruina presque entièrement par ses prodigalités. C'est alors qu'il fut obligé de chercher un asile dans le château où vous avez résolu fort imprudemment, révérence gardée, de passer la nuit prochaine, et qui étoit le seul débris de son riche patri- moine. Content d'échapper dans cette retraite à la poursuite de ses créanciers et à celle de ses ennemis, qui ne laissoient pas d'être' fort nombreux, parce que ses pas- sions et ses débauches avoient porté le trouble dans beaucoup de, familles, il acheva de la fortifier, et il s'y confina pour le reste de ses jours, avec un écuyer d'aussi mauvaise vie que lui et un jeune page dans lequel la corruption de l'âme avoit de- vancé les années; leur maison se composa seulement d'une poignée d'hommes d'ar- mes qui avoient pris part à leurs excès, et dont l'unique ressource étoit de s'associer à leur fortune. Une des premières expéditions de Ghismondo eut pour objet de se procurer une compagne , et , semblable à l'infâme oiseau qui souille son nid , ce fut dans sa propre famille qu'il choisit sa propre victime. Quelques-uns disent cependant qu'Inès de Las Sierras, c'étoit le nom de sa nièce, souscrivit en secret à son enlève- ment. Qui pourra jamais expliquer les mystères du cœur des femmes? » Je vous ai dit que ce fut là une de ses premières expéditions, parce que l'histoire lui en attribue beaucoup d'autres. Les revenus attachés à ce rocher , qui semble avoir été frappé, de tout temps, de la malédiction céleste, n'auroient pas suffi à ses dé- penses, s'il n'y avoit suppléé par des impôts levés sur les passants, et que l'on qua- lifie de vols de grand chemin, quand la perception n'est pas exécutée par de grands seigneurs. Les noms de Ghismondo et de son château devinrent en peu de temps redoutables. » — N'est-ce que cela? dit Boutraix. Ce que tu viens de dire est partout. C'étoit un des résultats nécessaires de la féodalité , une des suites de la barbarie , dans ces siècles d'ignorance et d'esclavage ! «Ce qui me reste à vous raconter est un peu moins commun, reprit l'arriero. La douce Inès, qui avoit reçu une éducation chrétienne, fut tout à coup, à pareil jour qu'aujourd'hui , éclairée d'un brillant rayon de la grâce. A l'instant où l'heure de minuit vient rappeler aux fidèles la naissance du Sauveur , elle pénétra , contre son usage , dans la salle des banquets, où les trois brigands, assis devant le foyer, s'étourdissoient sur leurs crimes dans les excès d'une orgie. Ils étoient à moitié ivres. Animée par la foi, elle leur peignit en vives paroles la méchanceté de leurs actions ci les châtiments éternels qui en seraient la suite; elle pleura, elle pria, elle s'age- nouilla devant Ghismondo, et, sa blanche main étendue sur ce cœur qui naguère encore avait battu pour son amour, elle essaya d'y rappeler quelques sentiments hu- mains. C'étoit, mes seigneurs, une entreprise au-dessus de ses forces, et Ghismondo, [NÉS DE LAS SIERRAS. excité par ses barbares compagnons, lui répondit d'un coup de poignard qui lui perça le sein. » — Le monstre ! s'écria Sergy , aussi ému que s'il avoit entendu le récit d'une his- toire véritable. o <>i incident horrible, continua Estevan , ne rabattit rien tir la licence et de la joie accoutumée. Les trois convives continuèrent à boire et à chanter des chansons impies, en présence de la jeune ûlle moite; et il étoit trois heures du matin quand les boniines d'armes, avertis par le silence de leurs maîtres, pénétrèrent au lieu du festin pour relever quatre corps étendus dans des Bots de sang et de vin. Ils empor- tèrent sans sourciller les trois ivrognes dans leurs lits et le cadavre dans son linceul. » Mais la vengeance céleste, poursuivit Estevan après une pause assez solennelle, mais l'infaillible justice de Dieu n'avoit pas perdu ses droits. A peine le sommeil eut commencé à dissiper les vapeurs qui obscurcissoient la raison de Gbismondo, qu'il vit Inès entrer dans sa chambre à pas mesurés, non pas belle, frémissante d'amour et de volupté et vêtue comme autrefois d'un tissu léger qui alloil tomber; mais pâle, ensanglantée, traînant le long babil des morts, et déployant vers lui nue main flam- boyante qu'elle vint imposer lourdement sur son cœur, à l'endroit même qu'elle avoil inutilement pressé quelques heures auparavant. Lié par une puissance irrésistible , Ghismondo tenta en vain de se soustraire à l'effroyable apparition. Ses efforts el sa dou- leur ne purent se manifester que par quelques gémissements sourds el confus. I. 'im- placable main restoit clouée à sa plaie, et le cœur de Gbismondo brûloit, et il brûla ainsi jusqu'au lever du soleil , où disparut le fantôme. Ses complices reçurent la même visite et subirent le même supplice. »Le lendemain, el tous les lendemains qui le suivirent pendant une année presque éternelle, les trois maudits se trouv erent au jour en s'ùitërrogeanl du regard sur le le songe qu'ils .n oient fait , rai ils n'usinent se parler; mais la communauté du péril et du gain les appeloil bientôt il de nouveaux dîmes; la licence île I il les ,ippe- loit à de nouvelles orgies qu'ils prolongeoienl davantage, parce que le sommeil leur éloil redoutable; niais, l'heure du sommeil arrivée, la main vengeresse les brûloit toujours. » Revint enfin l'anniversaire du 24 décembre (i esl aujourd'hui, mes seigneurs! . el le repas du soir les réunissnil comme d'ordinaire à la clarté d'un Mer ardent , quand l'heure de la rédemption sonnoit à Mattaro peur convoquer les chrétiens .1 ses solennités. Inul à Coup une vm\ s'clève dans la galerie du château : ME VOILA! criait lins, c'étoii elle, ils la nient entrer, rejeter sou drap funèbre , el s'asseoir parmi eux dans ses plus riches atours. Saisis d'étonnemenl et de terreur, ils la virent manger du pain et luire du vin des vivants; ou dit même qu'elle chanta et qu'elle daus.i , suivant la coutume i\n passé, mais tout à coup sa main flamboya comme daus mystères de leurs songes, et toucha au cœur le chevalier, l'écuver et le page vlors 204 (UNIES CHOISIS. toul fut fini pour cette vie passagère, car leur cœur calciné avoit fini de se réduire en cendres , et il ne renvoya plus de sang à leurs veines. 11 étoit trois heures du matin quand les hommes d'armes, avertis par le silence de leurs maîtres, pénétrèrent, sui- vant l'usage , au lieu du festin ; et cette fois-là , ils remportèrent quatre cadavres. Le lendemain , personne ne se réveilla. » Sergy avoit paru profondément préoccupé pendant tout le récit, parce que les idées qu'il faisoit naître se rapportaient à la matière ordinaire de ses rêveries ; Boutraix poussoit de temps à autre un soupir expressif, mais qui n'exprimoit guère que l'impa- tience et l'ennui; le comédien Bascara murmuroit entre ses dents quelques paroles inintelligibles qui sembloient broder sourdement une basse monotone et mélancolique sur ce roman lugubre de l'arriero, et un mouvement souvent renouvelé de sa main nie fit soupçonner qu'il défiloit les grains d'un rosaire. Quant à moi , j'admirois ces lambeaux poétiques de la traditition qui venoieut se coudre naturellement au récit d'un homme simple , et lui prêter des couleurs que l'imagination éclairée par le goût ne dédaigneroit pas toujours. » — Ce n'est pas tout , reprit Estevan , et je vous prie de m'écouter un moment encore avant de persister dans votre dangereux projet. Depuis la mort de Ghismondo et des siens, son détestable repaire, devenu odieux à tous les hommes, est resté en partage au démon. La route même par laquelle on y arrive a été abandonnée , comme vous pouvez vous en apercevoir. On sait seulement, à n'en pas douter, que tous les ans, le 24 décembre, à minuit (mes seigneurs, c'est aujourd'hui , et ce sera tout à l'heure), les croisées du vieil édifice s'illuminent subitement. Ceux qui ont osé péné- trer dans ces terribles secrets savent qu'alors le chevalier, l'écuyer et le page revien- nent du sein des morts prendre place à l'orgie sanglante. C'est l'arrêt qu'ils ont à subir jusqu'à la consommation des siècles. Un peu plus tard entre Inès dans son linceul, qu'elle dépouille pour étaler sa toilette accoutumée; Inès, qui boit et mange, qui chante et danse avec eux. Quand ils se sont bercés quelque temps dans le délire de leur folle joie, imaginant, à chaque fois, qu'elle ne doit jamais cesser, la jeune fille leur montre sa blessure encore ouverte, les touche au cœur de sa main enflammée, et retourne aux feux du purgatoire après les avoir rendus à ceux de l'enfer. » Ces derniers mots firent partir Boutraix d'un éclat de rire convulsif qui lui ôta un instant la respiration. — Que le diable t'emporte! s'écria-t-il en frappant l'arriero sur l'épaule d'un coup de poing rudement amical ; j'ai failli être ému de ces sornettes que tu racontes d'ailleurs assez bien ; et je me sentois troublé comme un sot, quand l'enfer et le pur- gatoire m'ont rendu à moi-même. Préjugés, mon Catalan! préjugés d'enfant qu'on épouvante avec des masques! Vieilles fables de la superstition qui n'ont plus de crédit qu'en Espagne ! Tu verras, tantôt , si la peur du diable m'empêche de trouver le vin bon (et , par parenthèse, cela lue rappelle que j'ai soif). Presse donc tes mules, s'il INÈS m-; I. \S SIERRAS. te pJaît ; car, pour voir le souper plus promptement servi, je porterais un toast à Satan lui-même. « — C'étaient les propres paroles de mon père dans une partie de débauche qu'il fit a Mattaro avec des soldats comme lui , dit Varriero. Comme on demandoit em ore du vin au maître de la Posada : » — Il n'y en a plus qu'au château de Ghismondo, répondit-il. « — J'en aurai donc , répliqua mon père , qui étoil alors impie comme un gavacbe ; et, par le saint corps de Dieu ! j'en aurai, quand Satan devrait le verser. J'irai. — Tu n'iras pas ! Oh ! que tu n'iras pas!.... — J'irai , répliqua-t-il avec un blasphème plus exécrable encore; et il s'obstina si bien qu'il y alla, » — A propos de ton père, dit Sergj , lu avois oublié la question de lioulraix. Que vit-il de si effrayant au château de Gliismondo? « — Ce que je vous ai dit, mes nobles seigneurs. Après avoir parcouru une lon- gue galerie de tableaux fort anciens, il s'arrêta au seuil de la salle des banquets; et, comme la porte étoit ouverte, il y jeta un regard assez assuré. Les damnés étaient à table, et Inès leur montrait sa plaie sanglante. Ensuite elle dansa, et chacun de ses pas 'la rapprochoit de l'endroit où il éloit placé. Son cœur se brisa tout à coup à l'idée qu'elle venoil le prendre. Il tomba de son haut comme un corps mort , et ne revint h lui que le lendemain sur le seuil de l'église paroissiale. » — Où il s'étoit endormi la veille, reprit Boutraix, parce que le vin qu'il avoit bu l'empêcha d'aller plus loin. Rêve d'ivrogne, mon pauvre Estevan! Que la terre lui soit aussi légère qu'il l'a trouvée souvent mobile et chancelante sous ses pas ! Mais cet infernal château , n'y arriverons-nous jamais? « — Nous y sommes, répondit Varriero en arrêtant ses mules, n — Il étoit temps, dit Sergy; voilà la tourmente qui commence (et chose étrange dans celte saison) j'ai entendu gronder le tonnerre deux ou trois fois. — « On l'entend toujours , à pareille époque , auprès du château de Ghismondo, » répliqua Varriero. Il n'avoil pas fini de parler qu'un éclair éblouissant déchira le ciel , et nous montra les blanches murailles du vieux castel , avec ses tourelles groupées comme un trou- peau de spectres, sur une immense plate-forme d'un roc uni el glissant. La porte principale paroissoit avoir été fermée longtemps j mais les gonds supérieurs avaient fini par céder à l'action de l'air el des années, avec les pierres qui 1rs soute- noient , et ses deux battants, retombés l'un sur l'autre, tout rongés par l'humidité et tout mutilés par le vent, surploml oient . prêts à (rouler , au-dessus du parvis. Non* n'eûmes pas de peine à lis abattre. n.m^ l'intervalle qu'ils avoient laissé in m' sépa- rant vers leur base, ci où le corps d'un homme auroîl eu peine à s'introduire, s'étaient amassés quelques débits du cintre el de la >oûte qu'il fallut écarter devant nous. Les feuilles robustes d'aloès qui s'étaient fait jour dans leurs interstices, tombe- 206 CONTES CHOISIS. uni ensuite sous nos épées, et la voiture entra dans la vaste allée dont les dalles n'a- voient pas gémi sous le passage d'une roue depuis le règne de Ferdiuand-Ie-Catholi- que. Nous nous hâtâmes alors d'allumer quelques-unes des torches dont nous nous étions munis à .Mattaro, et dont la flamme, nourrie par un courant impétueux, ré- sista heureusement aux battements d'ailes des oiseaux nocturnes qui s'enfuyoient de toutes les fentes du vieux bâtiment en poussant des cris lamentables. Cette scène, qui avilit, en vérité, quelque chose d'extraordinaire et de sinistre, me rappela involon- tairement la descente de don Quichotte dans la caverne de Montésinos ; et l'observa- tion que j'en fis en riant auroit peut-être arraché un sourire à Yarriero et à Bascara lui-même, s'ils avoient pu sourire encore; mais leur consternation augmcntoil à cha- que pas. La grande cour s'ouvrit enfin devant nous. Sur sa gauche s'étendoit un large au- vent qui servoit de toit à une espèce de hangar, destiné autrefois à protéger, contre l'intempérie des saisons, les chevaux du châtelain, comme l'attestoient des anneaux de fer placés , de distance en distance , à la muraille. Nous nous réjouîmes à l'idée d'y remiser commodément notre équipage ; et cette pensée parut égayer jusqu'au souci d'Estevan , qui s'occupoit , avant toutes choses , du bien-être et du repos de ses mules. Deux torches, fortement fixées à des crampons qui paroissoient préparés pour elles-, jetèrent sur cet abri une lumière réjouissante; et le fourrage dont nous avions chargé le derrière de la voiture , splendidement étalé devant l'attelage harassé de jeûne et de travail , lui rendit un air de gaieté qui faisoit plaisir à voir. — Ceci est au mieux, mes seigneurs, dit Este\an un peu rassuré; je comprends que mes mules puissent passer ici la nuit; et il y a un proverbe qui dit que « le mu- letier est bien partout où peuvent loger ses mules. » S'il vous plaît de me laisser quel- ques vivres pour souper à côté d'elles, je crois pouvoir vous en répondre jusqu'à de- main ; car je crains moins les démons de l'écurie que ceux du salon. Ce sont d'assez bons diables que l'accoutumance nous a rendu familiers, à nous autres arricros , et dont la malignité se borne à mêler les crins des chevaux , ou à les étriller h re- brousse-poil. Quanta nous, pauvres gens que nous sommes, ils se contentent de nous pincer assez serré pour que la marque en reste pendant une semaine, sous la forme d'une tache jaune que toute l'eau du Ter ne laveroil pas; de nous donner des crampes qui retournent le mollet sur l'os de la jambe , ou de se coucher pesamment sur notre estomac en riant comme des fous. Je me sens homme à braver tout cela, moyennant la grâce de Dieu et les trois bouteilles de vin de Palamos cpie le seigneur capitaine m'a promises. — Les voilà, lui dis-je en l'aidant à décharger la voiture, et , de plus, deux pains et un quartier de brebis rôti. Maintenant que la cavalerie et le train sont logés, al- lons pourvoir là-haut à l'étape des fantassins. Nous enflammâmes quatre torches, et nous nous engageâmes dans le grand esca- [NES DE LAS SIERRAS. î : lier, à travers les débris dont il ('toit obstrué partout, Bascara placé entre Sergy et Iioiitraix, qui i'encourageoient de leur parole et de leur exemple, et faisan) céder la peur à la vanité, si puissante sur une âme espagnole. .l'avouerai que cette incursion sans périls avoit cependant quelque chose d'aventureux et de fantastique dont mon imagination étoil secrètement flattée, et je puis ajouter qu'elle présentoit des diffi- cultés propres à exciter notre ardeur, t ne partie des murailles avoil croulé <\\ et là, et dressé devant nous en vingt endroits différents autant de barricades accidentelles qu'il falloit tourner ou franchir. Des planches, des solives, des poutres tout enti< tombées des parties supérieures de la charpente, se croisoient et s'impliquoient en tous sens sur les degrés rompus dont les éclats anguleux se hérissoienl sons nos pieds. Les vieilles croisées qui avoient donné du jour au vestibule et aux degrés étoienl de- puis longtemps tombées, arrachées par les orages, et nous n'en reconnoissions lis vestiges qu'au bruit des vitres déjà brisées qui' la semelle de nos bottes. faisoit craque- ter. Un vent impétueux, chargé de neige, s'introduisoil avec d'horribles sifflements à travers l'espace qu'elles avoienl abandonné en s'abattant d'une pièce un ou deux siècles auparavant; et la végétation sauvage dont la tempête] avoit jeté les semenc s ajoutoit encore aux embarras de ce passage et à l'horreur de cet aspect. Je pensai, sans le dire, que le cœur d'un soldat seroit porté d'un élan plus facile et plus naturel à L'attaque d'une redoute ou à l'assaut d'une forteresse. Nous arrivâmes enûn au pa- lier du premier étage , et nous reprîmes haleine un moment. A notre gauche s'ouvroit \m corridor long, étroit et obscur, dont nos torches , pressées à l'entrée , ne purent éclaircir les ténèbres. Devant nous étoil la porte des appartements, ou plutôt elle n'y étoil plus. Cette nouvelle invasion ne nous donna (pie la peine d'entrer, la torche au poing, dans une salle carrée qui avoit dû recevoir les hommes d'armes, Nous en jugeâmes du moins ainsi a deux rangs de banquettes délabrées qui la garnissoient sur toutes ses laces . ei .1 quelques trophées d'armes com- munes, à demi rongées par la rouille, qui pendoient encore à ses parois. Nous la traversâmes en faisant rouler sous nos pieds quatr i cinq tronçons de lances et au- tant de canons d'escopette. Elle aboutissoil eu retour d'équerre à i galerie beau- coup plus étendue en longueur , mais d'une largeur médiocre , dniil le côté droit étoit percé de croisées vides comme celles de l'escalier, el auxquelles battoient à peine ci: core les restes d'un chambranle pourri. Le plancher de cette partie du bâtiment avoit été tellement dégradé par les influences de l'atmosphère et par la chute de la pluie. qu'il abandoiuioit tontes ses mortaises, et qu'il ne prolongcoil plus vers le mur exté- rieur qu'une frange mince el déchirée. Dans cette direction', on le sentoil fléchir et se relever avec une élasticité suspecte , el le pied •A engageoil Comme dans une |«iiis- siere compacte qui ne demande qu'à céder, n'espace en espace . les pai des les moins solides cbmmençoicnl à s'écailler en compartiments bizarres ci béants, que la mar- che d'un curieux plus téméraire que moi n'auroit pas sondes impunément. J'entratnai 208 CONTES CHOISIS. brusquement mes camarades vers la muraille de gauche , où le passage paroissoit moins hasardeux. Elle étoit garnie de tableaux. — Aussi vrai qu'il n'y a pas de Dieu, ce sont des tableaux, dit Boutraix. L'ivro- gne qui a engendré ce malotru d'arricro seroit-il venu jusqu'ici? — Eh non ! lui répondit Sergy avec un rire un peu amer. Il s'endormit sur le parvis de l'église de Mattaro , parce que le vin qu'il avoit bu l'empêcha d'aller plus loin. — Je ne te demande pas ton avis , reprit Boutraix en braquant son lorgnon sur les cadres disloqués et poudreux qui tapissoient le mur en lignes inégales sous une multitude d'angles capricieux, mais sans qu'il s'en trouvât un seul qui ne s'éloignât pas plus ou moins de la perpendiculaire. Ce sont des tableaux en effet, et des por- traits, si je ne me trompe. Toute la famille de Las Sierras a posé dans ce coupe- gorge. De pareils vestiges de l'art des siècles reculés auraient pu fixer notre attention dans une autre circonstance; mais nous étions trop pressés d'assurer a notre petite cara- vane un gîte sûr et commode pour employer beaucoup de temps à l'examen de ces toiles frustes qui avoient presque disparu sous l'enduit humide et noir des années. Cependant , parvenu aux derniers portraits , Sergy en rapprocha son flambeau avec émotion , et , me saisissant vivement par le bras : — Regarde, regarde, s'écria -t-il, ce chevalier au sombre regard, dont le front est ombragé par un panache rouge : ce doit être Ghismondo lui-même ! Vois comme le peintre a merveilleusement exprimé dans ces traits jeunes encore les lassitudes de la volupté et les soucis du crime. C'est une chose triste à voir !... — Le portrait suivant t'en dédommagera, répondis-je en souriant à son hypo- thèse. C'est celui d'une femme, et s'il étoit mieux conservé, ou plus rapproché de nos yeux, tu t'extasierais à la vue des charmes d'Inès de Las Sierras, car on pourrait supposer aussi que c'est elle. Ce qu'on en distingue est déjà de nature à produire une vive impression. Que d'élégance dans cette taille élancée ! quel attrait piquant dans cette attitude ! que ce bras et cette main , si parfaitement modelés ! promettent de beautés dans l'ensemble qui nous échappe! C'est ainsi que devoit être Inès! — Et c'est ainsi qu'elle étoit, reprit Sergy en m'entraînant vers lui, car, sous ce point de vue , je viens de rencontrer ses yeux. Oh ! jamais une expression plus pas- sionnée n'a parlé à l'âme ! jamais la vie n'est descendue plus vivante du pinceau ! Et si tu veux suivre cette indication sous les écailles de la toile jusqu'au doux contour où la joue s'arrondit autour de cette bouche charmante, si tu saisis comme moi le mouvement de cette lèvre un peu dédaigneuse, mais où l'on sent respirer toute l'i- vresse de l'amour — Je me ferai une idée imparfaite , continuai-je froidement , de ce que pouvoit être une jolie femme de la cour de Charles-Quint. INÈS M. I. \- -ll.l'.l! \-. — De la cour de Charles-Quinl . dil Sergj en baissant la lêtc. Cela esl vrai — Attendez, attendez, dil Boutraix, a qui si haute taille permelloit d'atteindre de la main jusqu'au cartouche gothique dont la baguette inférieure du cadre étoit décorée, el qui venoit d'v passa son mouchoir à plusieurs reprises, il 5 a ici un nnin écrit en allemand ou en hébreu, si ce n'est en syriaque ou en bas-breton; mais le diable emporte qui le déchiffre, .f aimerais autant expliquer l'Alcoran. Si rgy poussa un cri d'enthousiasme. — Inès de Lus Sierras ! Inès de I.as Sierras! répéta-t-il en pressant mes mains avec une sorte de frénésie. Lis plutôt ! — Inès de Lan Sierras , répliquai-je : c'est bien cela; et ces trois montagnes de sinople sur un champ d'or dévoient être les armoiries parlantes de sa famille. Il pa- raît que celte infortunée a réellement existé et qu'elle habitoit ce château. Mais il est bientôt temps d'j chen her un asile pour nous-mêmi s. n êtes-vous pas disposés à pé- nétrer plus avant .' — A moi! messieurs, à moi! cria Boutraix, qui nous avoit précédés de quelques pas. Voici un salon de compagnie qui ne nous fera pas regretter les rues humides de Mallaro; un logement digne d'un prince ou d'un intendant militaire! I Ghismondo aimoit ses aises, et ii n'y a rien à dire sur la distribution de l'apparte- ment. Oh! le superbe corps de caserne! Celte pièce immense étoit en effet mieux conservée que le reste. Le fond seule- ment recevoit la lumière de deux croisées très-étroites, que la faveur de leur dispo- sition avoit préservées des dégradations communes à tout le bâtiment. Ses tentures i u cuir imprimé el ses grands fauteuils à l'antique avoientje ne sais quel air de magnifi- cence que leur vieillesse rendoit encore plus imposant. La clu minée aux proportions colossales, qui buvroil ses vastes 11. un s sur la muraille de gauche , sembloit .noir été bâtie pour des veillées de géants, et les bois de démolition épais dans l'escalier nous auraient fourni un feu réjouissant pend. mi des centaines de nuits pareilles à celle qui alloii s'écouler. I ne table ronde, qui n'en étoit éloignée que de quelques pieds, nous rappela involontairement les festins impies de Ghismondo, et je conviendrai volon- tiers que je ne la regardai pas sans un peu de saisissement Il nous fallu! plusieurs voyages, soil pour nous approvisionner «lu buis ni soii pour transporter nos vivres et ensuite nos paquets, dont l'inondation pluviale de la journée pouvoil avoir sérieusement compromis l'économie, l'ont se trouva heureu- Bcmcnl s, un ei sauf, el les nippes mêmes de la troupe de Bascara, étendues devant le foyer incendié sur les dossiers des fauteuils, brillèrent à m s veux de ce lusiie fai Lice et de celle fraîcheur surannée que leur prèle l'éclat imposteur des quinquets. H est vrai que la salle à manger de (.Insu In, éclairée alors par dix lorches ardentes habile- ment assujetties à dix vieux candélabres, étoit certainement mieux illuminée que ne le lui jamais, de mémoire d'homme , le théâtre d'une petite ville de Catalogne. La 210 CONJE.S CHOISIS. partie la plus éloignée seulement, celle qui se rapprochoil de la galerie des tableaux , cl par laquelle nous étions entrés, n'avoit pas perdu toutes ses ténèbres. On eût dit qu'elles s'\ étaient amassées comme à dessein pour établir entre nous et le vulgaire profane une mystérieuse barrière. C'étoit la nuit visible du poêle. — Je ne doute pas , dis-je en m'occupant avec mes compagnons des préparatifs du repas, que ceci ne fournisse un nouveau prétexte à la crédulité des habitants de la plaine. Il est l'heure où Ghismondo revient s'asseoir tous les ans à son banquet in- fernal, et la lumière que ces croisées doivent répandre au dehors n'annonce rien de moins qu'une fête de démons. C'est peut-être sur une circonstance pareille qu'est fondée la vieilli' légende d'Esievan. — Ajoute à cela, dit Boutraix , que la fantaisie de représenter cette scène au na- turel peut être venue à des aventuriers de bonne humeur, et qu'il n'est pas impos- sible que le père de Yarrîero ait réellement assisté à une comédie de ce genre. Nous sommes servis h ravir pour la recommencer , conlinua-t-il en soulevant pièce à pièce les bardes de la troupe voyageuse. Voilà un habit de chevalier qui semble taillé pour le capitaine ; je rappellerai trait pour trait, avec celui-ci, l'intrépide écuyerdu damné, qui étoit , selon toute apparence , un garçon de fort bonne mine ; et ce costume co- quet, qui relèvera la physionomie un peu langoureuse du beau Sergy, lui donnera facilement l'air du plus séduisant des pages. Convenez que l'invention est heureuse , et qu'elle nous promet une nuit d'une gaieté folle ! Pendant que Boutraix parloit , il s'étoit travesti de pied en cap , et nous l'avions imité en riant, car il n'y a rien de plus contagieux qu'une extravagance entre de jeunes cervelles. Cependant nous avions eu la précaution de conserver nos épées et nos pistolets, qui, à la date près de leur fabrication , ne contrastaient pas d'une ma- nière trop criante avec notre déguisement. Les héros mêmes de la galerie de Ghis- mondo, s'ils étaient descendus subitement de leurs toiles gothiques, ne se seroient pas trouvés très-dépaysés dans leur caste! héréditaire. — Et la belle Inès? s'écria Boutraix. Vous n'y avez pas pensé? Le seigneur Bas- cara, que la nature a revêtu de dons extérieurs dont les Grâces seroient jalouses, vou- droit-il bien se charger de ce rôle pour cette fois seulement, à la demande générale du public ? — Messieurs, répondit Bascara, je me prête volontiers aux plaisanteries qui n'in- téressent pas le salut de mon âme, et c'est ma profession ; mais celle-ci est d'un genre qui ne me permet pas d'y prendre part. Vous verrez peut être , à votre grand dom- mage , qu'on ne brave pas impunément les puissances de l'enfer. Héjouissez-vous comme bon vous semblera , puisque la grâce ne vous a pas touchés ; mais je vous at- teste que je renonce hautement à ces joies de Satan, et que je ne demande qu'à \ échapper pour me rendre moine dans quelque bonne maison du Seigneur. Accordez- moi seulement, comme à votre frère en Jésus-Christ , dont le nom soit toujours loin '-, im:s di: i. vs -ii.itn \s. 211 la permission de passer la nuit sur ce fauteuil, avec quelque réfection pour soutenir mon corps, et la liberté de prier. — 'liens, lui dit Boutraix , cette magnifique oraison jaculatoire mérite une oie tout entière et deux flacons «lu meilleur. Garde ton siège , mon ami ; mange , bois . pi ie et dors. Tu ne se»as jamais qu'un fou ! — D'ailleurs, ajouta-t-il en se rasseyant et en remplissant son verre, Inès ne vient qu'au dessi rt, — et j'espère bien qu'elle viendra. — Dieu nous en préserve! dit Bascara. Je pris la pjace opposée au feu, l'écuyerà ma droite, à ma gauche le page. En de moi, la place d'Inès resta vacante. Je promenai un regard autour de la table , el , soit préoccupation, soit foiblesse d'espril ,je trouvai aussi que ce divertissement avoit quelque chose de sérieux qui me serroil le i nue. SergV . plus avilie que moi d'im- pressions romanesques, paroissoil plus ému encore, Boutraix buvoit. — D'où vient, dit Sergy, que ces idées solei Iles dont la philosophie se fait un jeu ne perdent jamais entièrement leur empire sur les esprits les plus fermes el les plus éclairés? La nature de l'homme aurait elle un besoin secret de se relever jus- quiau merveilleux pour entrer en possession de quelque privilège qui lui a été ravi autrefois, etquiformoil la plus noble partie de son essence? — Sur mon honneur, répondit Boutraix, je ne croirais pas à cette supposition, quand même lu l'aurais énoncée en termes assez clairs pour me la faire comprendre. L'effet dont tu parles résulte tout bonnement d'une vieille habitude des organes du cerveau, qui ont retenu, comme une espèce de cire molle durcie par le temps, les sottes impressions que nos mères et nos nourrices nous ont inculquées dans notre en- fance, el c'est ce qui esl admirablement expliqué par Voltaire dans un livre superbe que je t'engage à lire quand tu seras de loisir. Penser autrement . c'est se ravaler au niveau de ce bonhomme qui grommelle depuis un quart d'heure le Bcnedicitt sut sa ration, avant d'usée se hasarder à \ m lire la dent. Sefgy insista. Boutraix défendit son terrain pied à pied, en se retranchant, comme à l'ordinaire, derrière ses arguments irrésistibles, préjugé, superstition et fana- tisme. Je ne l'avois jamais vu si tenace el si méprisant dans un combat métaphysi- que; mais la conversation ne se maintint pas longtemps à la hauteur de ces sublimes régions de l'intelligence, car le viu étoil capiteux, el nous en buvious copieusement en gens qui n'uni rien de mieux à faire, Il étoil minuil à nos montres, ,t près d'une bouteille de plus, quand nous nous écriâmes tOUS ensemble avec un transport de joie, comme si cette conviction nousavoil affranchis d'une inquiétude cachée : — Minuit! messieurs, minuit! el Inès de Las Sierras n'esl pas venue! 1,'imaniiniié avec laquelle nous nous étions rencontrés dois une observation si pué- rile nous arracha uw long éclal de rire. — Tête el mon! dit Boutraix en se souleva ni sur deux jambes avinée-, dont il cherchoil à dissimuler l'oscillation sous un airde nonchalance el d'abandon; —quoi- 212 CONÏES CHOISIS. qno coite belle ail fait défaut à noire réunion joyeuse, la galanterie chevaleresque dont nous faisons profession nous défend de l'oublier. Je porte ce rouge-bord à la santé de noble demoiselle Inès de Las Sierras et à sa prochaine délivrance ! — A Inès de Las Sierras ! s'écria Sergy. — A Inès de Las Sierras ! répétai-jo en rapprochant mon verre à demi vide de leurs verres déjà pleins. — Me voilà ! cria une voix qui partoit de la galerie des tableaux. ■ — Heim? dit Boutraix en se rasseyant. — La plaisanterie n'est pas mauvaise ; mais qui l'a faite? Je jetai les yeux derrière moi. Bascara s'étoit cramponné tout pâle aux barreaux de mon fauteuil. — Ce faquin de voilurier, répondis je, que le vin de Palamos amis en gaieté. — Me voilà ! me voilà ! reprit la voix. Salut et bonne humeur aux hôtes du château de Ghismondo! — C'est une voix de femme, et de jeune femme, dit Sergy en se levant avec une noble et gracieuse assurance. » Au même instant, nous discernâmes dans la partie la moins éclairée de la salle, un blanc fantôme qui couroit vers nous d'une incroyable rapidité, et qui, parvenu à notre portée, laissa tomber son linceul. Il passa entre nous, car nous étions debout, la main sur la garde de nos épées, et s'assit à la place d'Inès. — Me voilà ! dit le fantôme en poussant un long soupir et en rejetant de droite et de gauche de longs cheveux noirs, négligemment retenus par quelques nœuds de ru- bans ponceau. Jamais beauté plus accomplie n'avoit frappé mes regards. — C'est une femme en effet, repris-je à demi-voix : et puisqu'il est bien convenu entre nous que rien ne peut se passer ici qui ne soit parfaitement naturel , nous n'a- vons de conseils à prendre que de la politesse françoisc. La suite expliquera ce mys- tère , s'il peut s'expliquer. Nous reprîmes nos places , et nous servîmes l'inconnue , qui paroissoit pressée par la faim. Elle mangea et but sans parler. Quelques minutes après , elle nous avoit ou- bliés tout à fait, et chacun des personnages de cette scène bizarre sembla s'être isolé en lui-même , immobile et muet , comme s'il avoit été frappé de la baguette pétri- fiante d'une fée. Bascara étoit tombé à mes côtés , et je l'aurois cru mort de terreur, si je n'avois pas été rassuré par le mouvement de ses mains palpitantes, qui se croi- soient convulsivement en signe de prière. Boutraix ne laissoit pas échapper un souffle; une profonde expression d'anéantissement avoit remplacé son audace bachique, et le brillant vermillon de l'ivresse, qui éclatoit une minute auparavant sur son front as- suré, s'étoit changé en mortelle pâleur, le sentiment qui dominoit Sergy n'en- chaînoit pas sa pensée avec moins de puissance; mais il étoit du moins plus doux, à en juger par ses regards. Ses yeux, fixés sur l'apparition avec tout le feu de l'amour, INÈS DE I \S SIERF VS il : parois oicnl s'efforcer de la relenir, comme ceux d'un homme endormi qui craint de perdre an réveil le charme irréparable d'un Iran songe; el il fan! avouer que celle illusion valait la peine d'être conservée avec soin, car la nature' entière n'offroil peut- être point alors de beauté rivante qui méritât d'être mise à sa place. Je vous pré- do croire que je n'exagère pas. L'inconnue n'avoit pas plus de vim.rt ans; mais les passions, te malheur — ou la mort — avoient imprimé à ses traits ce caractère étrange d'immuable perfection el d'éternelle régularité que le ciseau dis anciens a consacré dans le type des dieux. Il ne restoit rien dans cette physionomie qui appartint à la terre, rien qui pûl y craindre l'offense d'une comparaison. Ce fut là le froid jugemenl de ma raison, bien prémunie dès ce temps là contre les folles surprises de l'amour, et il me dispense d'une peinture à laquelle chacun de vous sera libre de pourvoir au gré de son ima- gination. Si vous parvenez à vous figurer quelque chose qni approche de la réalité, vous irez mille fois plus loin que tous les artifices de la parole, de la plume et du pin- ceau. Seulement, et il le faut bien pour la garantie de mon impartialité, laissez cou- rir, sur ce front vaste et poli , un trait oblique, extrêmement léger, qui vient mourir à un ponce au-dessus du sourcil; el dans le regard divin dont ces longs yeux bleus répandent l'ineffable lumière, entre des cils noirs comme le jais, exprimez, si vous le pouvez, quelque chose de vague el d'indécis, comme le trouble d'un doute inquiet qui cherche à s'expliquer à lui-même. Ce seront les imperfections de mou modèle, e| je vous réponds que Sergj ne les a pas aperçues. Ce qui me frappa le plus pourtant, quand je fus capable de m'occuper de quelques détails, c'étoil le vêtement de noire mystérieuse étrangère. Je ne doutois pas do l'avoir vue quelque part, peu de temps auparavant, et je ne lardai pas à me rappeler que c'étoil dans le portrait d'Inès. H paroissoit emprunté, comme te nôtre, au ma- gasin d'un costumier assez habile en mise tu scèiu , mais il avoil moins de fraî- cheur. Sa robe de damas verl . encore riche, mais molle et hàlée . que rattachoieul • a 'i là des rubans flétris, devoit avoir appartenu à la garde-robe d'une femme morte depuis plus d'un siècle, el je pensai en frémissant que le toucher \ trouveroil peut-être la froide humidité de la tombe; mais je rejetai aussitôt cette idée indigne d'un espril raisonnable, el j'étoia parfaitement rendu au libre exercice de mes facultés, quand, avec un accent enchanteur, la nouvelle venue rompit enfin le silence : — Eh quoi! nobles chevaliers, dit-elle en laissant errer sur ses lèvres un sourire de reproche, aurais je eu le malheur de troubler les plaisirs de cette agréab Vous ne pensiez à mon arrivée qu'à vous livrer au bonheur d'être ensemble, et, quand je suis venue, vos rires joyeux éçlatoienl à révcillei ix de nuit qui ont fait leurs nids dans les lambris du château. Depuis quand la présence iVwrw fem toute jeune, et à laquelle la ville cl la cour ont trouvé quelques foibles • m contes choisis. mcnts , alarme-t-elle la gaieté? Le monde auroit-il changé à ce point depuis que j'en suis sortie ? — Pardonnez, madame, répondit Sergy; tant d'attraits étoient faits pour nous surprendre , et l'admiration est muette comme l'effroi. — Je sais gré it mon ami de cette explication , repris-je aussitôt. Les sentiments que votre Mie inspire ne peuvent pas s'exprimer par des paroles. Quant à votre visite elle-même, elle a dû exciter en nous un élonneinent passager, dont nous avons été quelque temps à nous remettre. Vous savez que rien ne pouvoit nous l'annoncer dans ces ruines qui ont depuis si longtemps perdu leurs habitants, et ce lieu sauvage, cette heure avancée de la nuit, ce désordre inaccoutumé des éléments, ne nous permet- toient pas de l'espérer. Vous serez sans doute bien venue, madame, partout où vous daignerez paraître, mais nous attendions avec respect, pour vous rendre les honneurs que nous vous devons, qu'il vous plût de nous apprendre à qui nous avons l'honneur de parler. — Mon nom? reprit-elle vivement; ne le savez-vons pas? Dieu m'est témoin que je ne suis venue qu'à votre appel !... — A notre appel ! dit Boutraix balbutiant et couvrant son visage de ses mains. — En vérité, continua-t-elle en souriant , et je connois trop les bienséances pour en agir autrement. Je suis Inès de Las Sierras. — Inès de Las Sierras! cria Boutraix, plus consterné que s'il avoit vu la foudre tomber auprès de lui. O justice éternelle ! Je la regardai fixement. Je cherchai en vain dans sa figure quelque chose qui trahit la feinte et le mensonge. — Madame, lui dis-je en affectant un peu plus de calme que je n'en avois réelle- ment, les déguisements sous lesquels vous nous avez trouvés, et qui sont peut-être asMZ malséants pour ce saint jour, cachent d'ailleurs des hommes inaccessibles à la crainte. Quel que soit votre nom , et quel que soit le motif sous lequel il vous plaira de le déguiser, vous pouvez attendre de nous une hospitalité discrète et respectueuse ; nous nous prêterons même volontiers à reconnoître en vous Inès de Las Sierras , si ce jeu d'esprit, autorisé par la circonstance, amuse votre imagination, et tant de beauté vous donne le droit de la représenter avec plus d'éclat qu'elle n'en eut jamais; c'est le plus sur de tous les prestiges; mais nous vous prions d'être bien persuadée que cet aveu, qui ne coûte rien à notre courtoisie , n'auroit pu être arra- ché à notre crédulité. — Je suis loin de lui demander un pareil effort, répondit Inès avec dignité; mais qui pourrait me contester le titre que je prends dans la propre maison de nés pères? Oh ! continua-t-elle en s'animant par degrés, j'ai payé assez cher ma première faute pour croire la vengeance de Dieu satisfaite par cette expiation; mais puise l'indulgence tardive que j'attends de lui, et dans laquelle j'ai mis ma seule espé- IXErf DE i. \> STEKH \-. »I5 rauce, m'abandonner pour toujours aux tourments qui me dévorent, si le nom d'Inès de Las Sierras n'est pas mou nom ! Je suis Inès de Las Siei ras , la coup; hic cl malheureuse Inès! Quel intérêt aurois-je à voler un nom que j'ai tant d'intérêt à cacher, el de quel droit repousseriez vous l'aveu, assez pénible déjà, d'une infor- tunée dont le sort ne demande que s< r voir; el , ensuite , on ne la voyoil plus , un ne l'entendoit plus, on n'entendoi] plus qu'une note éloignée el plaintive comme le soupir d'une jeune fille qui meurt ; cl nous restions éperdus, palpitants d'admiration el de crainte, en attendant le moment où son voile, emporlé par le mouvemenl de la danse, viendrait flotter el s'éclairer à la lumière des flambeaux; ou sa voix nous avertirait du retour par un cri de joie, auquel nous répondions sans le vouloir, parce qu'il faisoit vibrer en nous une multi- tude d'harmonies cachées. Vlors elle revenoit , elle lournoit sur elle-même, ne une fleur que le ve'nl a détachée de son rameau; elle s'élançoit de la terre, comme s'd avoit dépendu d'elle de la quitter pour toujours; elle j redescendoit, comme s'il avoil dépendu d'elle de n'\ pas loucher : elle ne bondissoil pas sur le sol; vous auriez cru qu'elle ne faisoit qu'en jaillir, el qu'un arrêt mystérieux de sa destinée lui avoit défendu d'j toucher autrement que pour le fuir. El sa tète, penchée avec l'expression d'une caressante impatience, el ses bras, gracieusement arrondis en signe d'appel el de prière, paroissoienl nous implorer pour la retenir. Sergj céda, quand j'allois y céder, à cet aurait impérieux , et l'enveloppa dans les siens. — Reste, lui dit-il , ou je meurs!... — Je pars, répondit elle, et je meurs si tu ne \iens!... Aine d'Inès, ne viendras- tu pas? Elle tomba demi-assise sur le fauteuil de Sergj , les mains nouées autour de -<"i cou, ei, pour celle l'ois, elle avoil décidémenl cesséde nous voir. — Écoute, Sergj , continua lins, lai sortant de cet appartemenl , tu verras a ta droite un corridor long, étroit, obscur. (Je l'avois remarqué en entrant. Tu le sui- vras longtemps, avec précaution, sur des dalles toutes rompues. Marche, marche toujours ! Tu ni' le rebuteras pas des détours infinis qu'il doit présenter à ta vue : il n'y a pas moyen de s'égarer. I u descendras les degrés par lesquels il s'abaisse, d'i lage en étage, vers les souterrains. Il en manque quelqucs-uus ; mais l'amour franchit ai- sémeui ces obstacles qui n'ont pas retardé, pour venir te trouver, les pas d'une fui- ble femme. Marché, marche toujours! lu arriveras ainsi à un escalier tortueux, en- core plus délabré que le reste, maison je le guiderai . car tu me trouveras au dessus. Ne t'inquiète pas de mes hiboux, car il- sont, depuis longtemps, mes seuls Les hiboux entendent ma voix, et, par les soupiraux cuti 'ouverts du sépulcre où j'habite, je les renverrai aux créneaux avec ion- leurs petits. Marche, marche tou- jours! Mais , viens, et ne larde pas. . . Viendras-tu? — Si j'irai I s'écria Sergy. Oh! plutôt la mon éternelle que de ne pas le suivre parlent !.. 2i0 CONTES CHOISIS. — Qui m'aime me suive, répondit Inès en poussaul un éclat de rire effrayant. Au même instant , elle ramassa son linceul , el nous ne la vîmes plus; l'obscurité des parties éloignées de la salle nousl'avoit cachée déjà pour toujours. Je me jetai au-devarït de Sergy, et je le saisis fortement. Boutraix, rendu à lui par le péril de son camarade, étoit venu me seconder. Bascara lui -même se leva. — Monsieur, dis-je à Sergy , comme votre aîné , comme voire ancien de service, comme voire ami, comme votre capitaine, je vous défends de faire un pas! Ne vois- tu pas, malheureux, que tu es ici responsable de notre vie à tous? Ne vois-tu pas que cette femme, trop séduisante, hélas! n'est que le magique instrument dont se sert une troupe de bandits cachée dans cet affreux repaire , pour nous séparer et pour nous perdre? Oh! si tu élois seul et libre de disposer de toi-même, je comprendrais ton funeste égarement, et je ne pourrais que te plaindre; Inès a tout ce qu'il faut pour justifier un pareil sacrifice. Mais songe qu'on n'espère nous réduire qu'en nous iso- lant, et que si nous devons mourir ici, nous devons mourir autrement que dans une embûche grossière, en vendant cher notre vie aux assassins! Sergy, tu nous appar- tiens avant tout; tu ne nous quitteras pas! Sergy, dont la raison psroissoit combattue par une foule de sentiments contraires, me regarda fixement, et tomba sans force sur son fauteuil. — A nous, maintenant, messieurs, continuai-je en tournant péniblement la porte sur ses gonds rouilles. Amassons ces vieux meubles en barricades pour nous en faire un rempart, rendant qu'il s'ébranlera sous une attaque presque infaillible, nous au- rons le temps de nous mettre sur nos gardes, el de tenir nos armes prêtes. Nous som- mes en état de résister à vingt brigands, et je doute qu'ils soient ici. — J'en doute aussi, dit Boutraix, quand ces précautions furent prises, et que nous nous retrouvâmes autour de la table près de laquelle s'éloil enfin assis Bascara, un peu rassuré par notre air de résolution. Les mesures dont le capitaine vient de s'aviser sont conseillées par la prudence, et le guerrier le plus intrépide ne fait rien d'indigne de sa bravoure en se mettant à l'abri des surprises; mais l'idée qu'il se forme de ce château me paroit dénuée de toute vraisemblance ; une bande de scélérats n'occupe- roit pas impunément, au temps où nous vivons, sous la terreur de nos armes, et au milieu de l'activité infatigable de notre police, les ruines d'un vieux bâtiment à demi- lieue d'une grande ville. C'est une chose plus impossible que toutes celles dont nous avons nié tantôt la possibilité. — lin vérité, lui dis-je en raillant; pensez-vous, Boutraix, que Voltaire et Piron seraient de cet avis? — Capitaine, répliqua-t-il avec une froide dignité dont je ne L'aurois jamais cru capable, el que lui inspirait sans doute la nature des idées nouvelles auxquelles son esprit coinmençoit à s'ouvrir, — l'ignorance et la présomption de mes jugements méritoient cette ironie, et je ne m'en offenserai point. J'imagine que Voltaire et Piron INES DE LAS SIERKAS. 221 n'expliqueroient guère mieux- que moi ce qui s'est passé loul à l'heure sous nos yeux ; mais, quoi qu'il en soit de cet événement el de loul ce qui peul le suivre, vous me permettrez de penser que les ennemis auxquels nous avons affaire maintenant n'ont pas besoin de trouver des portes ouvertes. — Ajoutez à cela, n comédien, je vous en réponds: vous l'aviez mieux prouvé cette nuit que vous ne le fîtes jamais à Gironne. Cette merveilleuse cantatrice, («lie dan- seuse incomparable que vous tenez probablement en réserve pour l'ouverture du théâtre de Barcelone, ne la connoissez vous pas? N'auroit-il pas été piquant d'en faire l'essai, dans nue scène admirablemenl conduite, SUT la sensibilité irritable de Unis amateurs passionnés, donl l'enthousiasme peut servir de garantie à vos succès à venir ? Votre vanité espagnole ne se seroit-elle pas amusée en même temps, avec trop de com- plaisance, à l'espoir d'inspirer quelque mouvement d'inquiétude et de crainte à trois officiers françois? Qu'en dites-vous, monsieur? — Ah! ah! dii Boutraix souriant et achevant de vider son verre, car il ne cher- choii encore qu'un prétexte à redevenir un grand philosophe comme autrefois ; qu'eu dili s vous , mauvais pi, lisant ?... .Srruv . qui n'éioii pas sorti jusqu'alors de son abattement rêveur , releva v< rs noua un œil moins triste el moins égaré, L'idée de retrouver Inès sur la terre : de malédiction , ou une entorse dans leurs ruines : je me garderais bien de la conduire à Barcelone, où il n'y a pas d'eau à boire depuis la guerre, quand elle ferait nia for- lune dans une saison à la Scala de Milan ou à l'Opéra de Paris. Et que dis-je, dans une saison ! dans une seule soirée, dans on seul air, dans un pas! La Pédrina de Ma • drid, dont on a tanl parlé, quoiqu'elle n'ait pain qu'une fois, et qui se réveilla, dii- on, le lendemain avec les trésors de la ronronne, la Pédrina elle-même pouvoit-cllc en approcher? Une chanteuse, vous l'avez entendue ! une danseuse qui n'a pis tou- ché un instant le parquet de ses pieds!... — Cela est vrai, dirent ensemble Sergj el Boutraix. — Encore un mot, ajouta Bascara. Mon calme subit vous a surpris, et pourquoi pas, puisqu'il m'a étonné moi-même? je le comprends maintenant. L'impatience avec laquelle Jnès s'est retirée annonçoit que le nent de l'apparition étoil fini , et cette idée a soulagé mon esprit. Quant à la raison pour laquelle les trois damnés n'ont pas paru comme a l'ordinaire, c'est une question plus difficile, mais à laquelle je ne prends d'autre intérêt que celui de la charité chrétienne. Elle concerne plus particulièrement, selon toute apparence, ceux qui les ont représentés. — Alors, dit Boutraix , que Dieu veuille prendre pitié de nous! — Étrange mystère, m'écriai-je en frappant la table du poing, car je m'étois rendu ii ces raisons. — Qu'est-ce donc, je vous le demande", que nous avons vu tout à l'heure?... — Ce que les hommes voient très-rarement dans cette vie, répondit Bascara , son rosaire à la main, el ce qu'un très-grand nombre d'hommes ne verront pas dans l'autre, — une âme du purgatoire. — Messieurs, repris-je avec assez de fermeté, il y a ici un secret qu'aucune in- telligence humaine m' peut pénétrer. Il est caché sans doute dans quelque fait naturel dont l'explication nous arracherait un sourire, m.iis qui échappe à la portée de notre raison. Quoi qu'il en soit , il nous importe à tous de ne pas prêter l'autorité de notre témoignage à des superstitions indignes du christianisme comme de la philosophie. Il nous importe surtout de ne pas compromettre l'honneur de trois ohl iers françoîs dans le récit d'un ■ scène forl extraordinaire, j'en conviens, mais dont l'énigme dé- veloppée lot ou lard risquerait fort de nous livrer, un jour , à la dérision publique. .le jure ici sur l'honneur, ei j'attends de vous le même serment . de ne jamais parler en tonte ma vie de ce qui s'est passé cette nuit . tant que les causes de ce bizarre événement ne me seront pas clairement connues. — Nous le jurons aussi , dirent Sergj ei Boutraix. — Je prends le divin Jésus à témoin . dil Bascara . par la foi que j'ai en sa sainte Yni\iié doni on célèbre à l'heure qu'il esi la glorieuse commémoration . de n'en ja- mais parler qu'à mon directeur, s,. us le sce lu sacrement de Pénitence; et que le nom t\w Seigneur soil célébré dans tous les sic, les ' 221 CONTES CHOISIS. — Amen, reprit Boutraix en L'embrassant avec une effusion sincère. Je vous prie, mon cher frère, de ne pas m'oublier dans vos prières, car je ne sais malheureuse- ment plus les miennes... La nuit s'avançoit. Un sommeil inquiet vint nous surprendre tour h tour. Je n'ai pas besoin de vous dire de quels rêves il fut agité. Le soleil se leva enfin dans un ciel plus pur que nous n'aurions pu l'espérer la veille, et, sans nous dire un seul mol, nous gagnâmes Barcelone, où nous fûmes arrivés de bonne heure. — Et puis après? dit Anastase. — Après? Qu'entends -tu par là, je te prie? Le conte n'est-il pas fini? — Je ne sais pourquoi il me semble qu'il y manque quelque chose encore, dit Eudoxie. — Que voulez-vous que je vous dise ? Deux jours après , nous étions de retour à Gironne, où nous attendoit un ordre de départ pour le régiment. Les revers de la grande armée forçoient l'empereur à réunir l'élite de ses troupes dans le Nord. Je m'y retrouvai avec Boutraix, qui étoit devenu dévot depuis qu'il avoit parlé en propre personne à une âme du purgatoire, et avec Sergy, qui n'avoit plus changé d'amour depuis qu'il étoit tombé amoureux d'un fantôme. Au premier feu de la bataille de Lutzen, Sergy étoit à côté de moi. H fléchit tout à coup et laissa reposer sa tète, frap- pée d'un plomb mortel , sur le cou de mon cheval. — Inès , murmura-t-il, je vais te rejoindre; — et il rendit le dernier soupir. Quelques mois plus tard l'armée rentra en France, où d'inutiles prodiges de va- leur retardèrent, sans l'empêcher, la chute inévitable de l'empire. La paix se fit alors, et un grand nombre d'officiers déposèrent pour jamais les armes. Boutraix s'enferma dans un cloître où je pense qu'il est encore ; je me retirai dans l'héritage de mes pères, que je n'ai pas envie de quitter. Voilà tout. — Ce n'est pas là, dit Anastase d'un air boudeur, toute l'histoire d'Inès. Tu dois en avoir su davantage? ■ — Cette histoire est très-complète dans son genre , répondis-je. Vous m'avez de- mandé une histoire de revenant , et c'est une histoire de revenant que je. vous ai racontée, ou bien il n'en fut jamais. Tout autre dénouement serait vicieux dans mou récit, car il en changeroit la nature. — .Mauvaise défaite, dit le substitut. Vous cherchez à vous sauver d'une explica- tion par une subtilité. Raisonnons un peu , s'il vous plaît , car la logique est de mise partout , même dans les contes de revenant. Vous avez pris avec vos camarades l'en- gagement solennel de garder un silence absolu sur l'événement de la nuit de Noël, tant que le fait de l'apparition ne vous seroit pas clairement expliqué; vous vous êtes même soumis à cette obligation par serment, et je m'en souviens bien; car je n'ai dormi qu'au commencement de la narration, qui, par parenthèse , trainoit quelque peu en longueur. Or, vous n'avez pu être dégagé de celte espèce de contrat synal- INES DE LAS -nu; v.-. lagmalique (c'est ainsi qu'on rappelle en droit) que par l'éclaircissement condilionni I sur lequel il étoit fondé; à moins qu'il ne vous plaise de supposer que vous en avez été affranchi par la mort de l'un des contractants el par l'entrée en profession de l'autre, laquelle peut Être considérée, i la vérité, comme une espèce de mort; mais je vous préviens que ce déclinatoire ne peul être a. dans l'espèi e, ce que je vous prouverai à loisir si vous persistez dans vus conclusions. Dont vous êti - dans li Qagrant d'infraction à l'engagement contracté, si la condition qui le résoul n'a pas été accomplie. — Je vous prie , monsieur le substitut , répliquai-je, de m'épargner ce i s, » moi qui n'en eus de ma vie. Je suis parfaitement en règle sur les termes de mon con- trat , que j'aurois pu me dispenser d'alléguer , si je n'avois voulu tout dire. Mais l'his- toire qu'on réclame , c'est une aune histoire ; la pendule marque minuit et davaul voulez-vous me permettre de laisser le mot du logogriphe suspendu pendant un mois, comme celui du vieux Mercure dt Frana ? — J'estime, reprit le substitut, qu'il peut v avoir lieu à ajourner, si cela convient à ces dames. — D'ici là , continuai-je , votre imagination peul s'évertuer à chercbei l'explica- tion (jue j(! lui promets. Je vous avertis toutefois que c'esl ici une histoire véritable . du commencement à la lin , et qu'il n'y a dans tout ce que je vous ai raconté ni su- percherie, ni mystification, ni voleurs.... — Ni revenant? dit Eudoxie. — .Ni revenant , repartis-je en me levant et en prenant mou chapeau. — Ma foi , tant pis! dit inastase. il. — Mais si ce n'étoil pas une véritable apparition, du Vnaslase aussitôt que je tus assis, apprends nous ce que c'éloil ? Il y a un mois «pic j'v réfléchis, sans trouver d'explication raisonnable à ton histoire. — Ni moi non plus, dit Eudoxie. — Je n'ai pas eu le temps d'j penser, dit le substitut; mais autant que je m'en souviens, cela tiroil furieusement .m fantastique. — Il u'\ .1 cependant rien de plus naturel, répondis-je, et tout le monde a entendu raconter ou vu de ses propres yeux dis choses bien plus extraordinaires que celles qui me restent à vous apprendre, si \ous êtes disposes ( m'écouter eue une fois. I.e cercle se resserra un peu, eu d.uis les longues veillées d'une petite ville on n'a rien de mieux à faire que de prêter l'oreille .1 des contes bleUS OOOr attendre le som- meil. — j'entrai en matière. 19 226 CONTES CHOISIS. Je vous ai dit que la paix étoit faite, que Sergy étoil mort, que Boutraix étoit moine , et que je" n'étois plus rien qu'un petit propriétaire à son aise. Les arrérages de mes revenus m'avoient presque rendu opulent, et un héritage qui arriva sur le loul m'enrichit d'un superflu ridicule. Je résolus de le dépenser en voyages d'instruc- tion et de plaisirs, et j'hésitai un moment sur le choix du pays que j'irois visiter; mais ce ne fut qu'une feinte de ma raison qui luttoit contre mon cœur. Mon cœur me rappeloit à Barcelone, et ce roman formerait, si c' étoit ici sa place , un accessoire beaucoup plus long que le principal. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'une lettre de Pablo de Clauza , le plus cher des amis que j'eusse laissés en Catalogne , acheva de me décider. Pablo épousoit Léonore , Léonorc étoit la sœur d'Estelle, et cette Estelle dont je vous parlerai peu étoit l'héroïne du roman dont je ne vous parlerai pas. J'arrivai trop tard pour la noce; elle étoit faite depuis trois jours, mais elle se con- Linuoil , suivant l'usage , en fêtes qui se prolongent quelquefois au delà des douceurs de la lune de miel. Il n'en devoit pas être ainsi dans la famille de Pablo, qui étoit di- gne d'être aimé d'une femme parfaitement aimable, et qui est heureux aujourd'hui comme il espérait l'être alors. Cela s'est vu de temps en temps; mais il ne faut pas s'y lier. Estelle m'accueillit comme un ami regretté qu'on désirait de revoir, et mes rapports avec elle ne m'avoient pas donné lieu d'en attendre davantage, surtout après deux ans d'absence, car ceci se passoit en 1814, dans l'intervalle de cette courte paix européenne qui sépara la première restauration du 20 mars. — Nous avons dîné de meilleure heure qu'à l'ordinaire , dit Pablo en rentrant dans le salon où j'avois ramené sa femme; le souper uous dédommagera; mais il fal- loit laisser une heure aux soins de la toilette, et il n'y a personne ici qui ne veuille assister, dans les loges que j'ai retenues, à la représentation peut-être unique de la Pedrina. Cette virtuose est si fantasque! Dieu sait si elle ne nous échappera pas demain ! — La Pedrina? dis-je par réflexion. Ce nom m'a déjà frappé une fois, et dans une circonstance assez mémorable pour que je n'en perde jamais le souvenir. N'est-ce pas cette chanteuse* extraordinaire, celte danseuse plus extraordinaire encore, qui dispa- rut de Madrid après une journée de triomphes , et dont on n'a jamais retrouvé les traces ? Elle justifie sans doute la curiosité dont elle est l'objet par des talents qui ne souffrent aucune comparaison sur aucun théâtre; mais je t'avoue qu'un événement singulier de ma vie m'a tout à fait blasé sur ce genre d'émotions , et que je ne suis nullement curieux d'entendre ou de voir la Pedrina elle-même. Permets-moi d'at- tendre sur la Rambla l'heure de nous réunir. — A ton aise , répliqua Pablo. Je croyois cependant qu'Estelle comploit sur loi pour l'accompagner ? Estelle revint en effet, et s'approcha de moi au moment de partir. J'oubliai que je m'étois promis de ne jamais revoir une danseuse , de ne jamais entendre une canla- INÈS DF. LAS SIERB *S. ^' tricc, après Inès de Las Sierras, mais je me croyois sur, ce jour-là, de ne voir el do D'entendre qu'Estelle. Je tins longtemps parole, el je serais fort embarrassé de dire ce qu'on joua d'a- bord. Le bruit môme qui avoil annoncé l'entrée de la Pedrina n'étoit pas parvenu à m'émouvoir; je restois calme el les yeux a demi voilés de ma main, quand le si! profond qui avoil remplacé cette émotion passagère fui rompu toul à coup par une voix qu'il ne m'étoil pas possible tir méconnoilre. La \oi\ d'Inès n'avqil jamais i de résonnera mon oreille ; elle me poursuivoil dans mes méditations , elle me bi dans mes songes; et la voix que j'entendois, c'étoit la voix d'Inès! Je tressaillis, je poussai un cri , je m'élançai sur le devant de la loge , les regards arrêtés sur le théâtre. C'étoil Inès, Inès elle-même ! Mon premier mouvemenl fui de cbercbci , de n i ueiffir autour de moi toutes les circonstances, ions les faits qui pouvoienl me conQr rdans l'idée que j'étois à Bar- celone, que j'étois à la comédie, que je n'émis pas comme tons les jours, depuis deux ans, la dupe de mon imaginaiion ; qu'un de mi n rêves habituels ne m'avoil surpris. Je m'efforçai de me ressaisir à quelque chose qui pût me convaincre de la réalité de ma sensation. Je trouvai la main d'Estelle, el je la pressai avei force. — Eh bien ! dit-elle en souriant , vous étiez si sûr d'être prémuni contre les séduc- tions d'une voix de femme ! la Pedrina prélude à peine, et vous voilà hors de vous '... — Êtcs-vous certaine, Estelle, répliquai-je, que ce soit ici la Pedrina? Savez- vous précisément si c'esi une femme , mie comédienne, ou si c'est une apparition ? — En vérité, reprit-elle, c'est uw femme, uw comédienne extraordinaire, une chanteuse connue on n'en a jamais entendu peut être, mais je n'imagine pas que ce soit rien déplus. Votre enthousiasme, prenez-j garde, ajouta-t-elle froidement, a quelque chose d'inquiétant pour ceux qui vous aiment. Nous n'êtes pas le premi r, dit-on, que sa vue auroit rendu fou, el cette faiblesse de cœur ne flatterai! proba- blement ni voire femme, ni votre maîtresse. En achevant ces paroles, elle retira lotit à fait sa main, et je la laissai échapper; la Pedrina chantoil toujours. Ensuite elle dansa , ei ma pensée , emportée avec elle . se livra sans défense à toutes les impressions qu'elle vouloil lui donner. L'ivresse universelle cachoil la mienne, mais elle l'augmentoil encore; toul le temps qui s'étoit écoulé entre nos deux ren- contres a\oit disparu à nos veux, parce qu'aucune sensation du m m.- genre cl de la même puissance n'étoit venue me rappeler celle là; il un' sembloil que j'étois eu au c liàteau de Ghism lo; mais au château de Guismondo agrandi, décoré, peuplé d'une foule immense , et les .m lamations, qui s'élevoienl de toutes parts, bruissoienl dans mes Brailles comme des joies de démons. I t la Pedrina . possédée d'une fi i sublime que l'enfer seul pcul inspirer et enli. tenir , conlinuoit à dévorer le parquet de ses pas, à fuir, à revenir, à voler, chassée on ramenée par des impulsions inviii ;>.>s CONTES CHOISIS. cibles, jusqu'à ce que, haletante, épuisée, anéantie, elle tomba entre les bras des comparse^ , en proférant avec une. expression déchirante un nom que je crus enten- dre et qui retentit douloureusement dans mon cceur. — Sergy est mort ! m'écriai-je en pleurant h chaudes larmes , les bras étendus vers le théâtre... — Vous êtes décidément fou , dit Estelle en me retenant à ma place , mais calmez- vous enfin ! elle n'y est plus. — Fou ! repris-jeà part moi... cela seroit-il vrai? aurois-je cru voir ce que je n'ai pas vu? ce que j'ai cru entendre , ne l'entendois-je pas en effet ? Fou , grand Dieu! séparé du genre humain et d'Estelle , par une infirmité qui me rendra la fable publi- que ! Château fatal de Ghismondo , est-ce là le châtiment que tu réserves aux témé- raires qui osent violer tes secrets ? Heureux mille fois Sergy d'être mort dans les champs de Lut zen! Je m'abimois dans ces idées quand je sentis le bras d'Estelle se lier au mien pour sortir du spectacle. — Hélas! lui dis-je en tremblant, car je commençois à revenir à moi, je dois vous faire pitié, mais je vous ferois plus pitié encore, si vous commissiez une histoire qu'il ne m'est pas permis de raconter ! Ce qui vient de se passer n'est pour moi que la pro- longation d'une illusion terrible, dont ma raison ne s'est jamais totalement affranchie. Permettez-moi de rester seul avec mes pensées, et d'y remettre, autant que j'en suis capable , un peu d'ordre et de suite. Les plaisirs d'une douce conversation me sont interdits aujourd'hui ; je serai plus calme demain. — Tu seras demain comme il te plaira , dit Pablo , qui venoit de saisir ces der- nières paroles en passant auprès de nous, mais tu ne nous quitteras certainement pas ce soir. Au reste, ajouta-t-il , je compte plus, pour t'y décider, sur les instances d'Estelle que sur les miennes. — Seroit-il vrai , reprit-elle , et consentiriez-vous à nous donner le temps que vous destinez sans doute à vous occuper de la Pedrina ? — Au nom de Dieu, m'écriai-je, ne prononcez plus ce nom, chère Estelle, car le sentiment que j'éprouve ne ressemble à aucun des sentiments que vous pourriez soupçonner , si ce n'est peut-être à la terreur. Pourquoi faut-il que je ne puisse pas m'expliquer davantage ? Il avoit fallu céder. Je m'étois assis au souper sans y prendre part , et , comme je m'y attendois , on n'avoit parlé que de la Pedrina. « L'intérêt que cette femme extraordinaire vous inspire , dit tout à coup Pablo , a quelque chose de si exalté, que l'on comprendrait à peine la possibilité de l'augmen- ter encore. Que seroit-ce donc pourtant , si vous commissiez ses aventures, dont une partie s'est, à la vérité, passée h Barcelone, mais dans un temps où la plupart d'entre [NES DE I. ^S SIERR VS. nous n'y étoienl pas établis! Vous sciiez obligés de convenir que les malheurs de la Pedrina ne sont pas moins surprenants qui- ses talents. • Personne ne répondit, car on écoutoit; el Pablo, qui s'en aperçut, continua ainsi : « La Pedrina n'appartient point à la classe d'où sont ordinairement Bortis ses pareils, et dans laquelle se recrutent ces troupes nomades que leur destinée dévoue aux plai- sirs de la multitude. Son nom véritable a été porté, dans des temps reculés, par une des familles les plus illustres de la vieille Espagne. Elle s'appelle Inès de Las Siei i — Inès de Las Sierras! m'écriai-je en me levani de ma place dans un état d'exal- tation difficile à décrire; lues de Las Sierras! [I est donc vrai? Mais, sais-tu . Pablo, ce que c'est qu'Inès de Las Sierras? sais-tu d'où elle vient, et par quel effrayant pri- vilège elle se l'ait entendre sur un théâtre? « Je sais, dit Pablo en souriant, que c'est une rare et infortunée créature, dont la \ie mérite au moins autant de pitié que d'admiration. Quant à l'émotion que te causé son nom, elle ne sauroil m'étonner, car il est probable qu'il t'a frappé plus d'une fois dans les lamentables complaintes de nos Romanct ros. L'histoire qu'il retrace a la mémoire de notre ami, poursuivit-il en s'adressant au reste des assistants, est une de ces traditions populaires du moyen âge, qui furent probablemenl fondées sur quel- ques faits réels, ou sur quelques apparences spécieuses, et qui se s ml maintenues de génération en génération dans le souvenir des I mes, jusqu'au point d'acquérir une espèce d'autorité historique. Celle-ci, quoi qu'il en soit, jouissoil déjà d'un grand crédit au \vi" siècle, puisqu'elle força la puissante famille de Las Sierras à s'expatrier avec tous ses biens, et à profiler des nouvelles découvertes de la navigation pour transporter son domicile dans le Mexique. Ce qu'il j a de certain . c'est que la fatalité tragique donl elle étoil poursuivie ne se relâcha pas de s.i rigueur dans d'autres cli- mats, .l'ai entendu assurer souvent que depuis trois cents ans tous ses chefs son) morts par l'épée. \n commencement du siècle dont nous parcourons la quatorzième année, le dernier des nobles seigneurs de las Sierras vivoil encore à Mexico. La mort venoil de lui enlever sa femme, el il ne lui restoil qu'une Glle Agée de six on sept ans, qu'il avoit nommée Inès. Jamais des facultés plus brillantes ne s'étoienl annoncées dans un Sge plus tendre, el le marquis de las sierras n'épargna rien pour la culture d dons précieux qui promettoicnl tant de gloire el tant de bonheur à s.i vieilles.,-, imp heureux , en effet , si l'éducation de sa Glle unique avoit pu absorber nuis ses s.,ins et imites ses alfeciions ; mais il sentit bientôt le funeste besoin de i , mplir d'un .mire sen- tiineni encore le vide profond de son cœur. H aima, il crut éire aimé, il s'enorgueillit de son choix : il lit plus; il se félicita de donner une autre mère à s.i belle lue-, et il lui donna une implacable ennemie. I a vive intelligence d'Inès ne tarda pas j saisir toutes les difficultés de s,i nouvelle position. Elle comprit bientôt que les arts, qui 230 CONTES CHOISIS. n'avoient été jusque-là pour clic qu'un objet de distraction et de plaisir, pouvoient devenir un jour sa seule ressource. Elle s'y livra dès lors avec une ardeur qui fut couronnée par des succès sans exemple, et au bout d'un très-petit nombre d'années, elle ne trouva plus de maîtres. Le plus babile et le plus présomptueux des siens se seroit honoré d'en recevoir des leçons; mais elle paya cher ce glorieux avantage, s'il est vrai que, dès cette époque, sa raison , si pure et si brillante, vaincue par des fati- gues obstinées , parut s'altérer graduellement, et que des égarements momentanés aient commencé à trahir le désordre de son intelligence, au moment où elle sembloil n'avoir plus rien à acquérir. » Un jour, le corps inanimé du marquis de Las Sierras fut rapporté dans son hôtel. 11 avoit été trouvé, percé de coups, dans un endroit écarté, où il ne s'étoit présenté d'ailleurs aucune circonstance qui fût propre à jeter quelque lumière sur le motif et l'auteur de ce cruel assassinat. La voix publique ne tarda cependant pas à désigner un coupable. Le père d'Inès n'avoit point d'ennemi connu , mais avant son second ma- riage il avoit eu un rival signalé dans Mexico par l'ardeur de ses passions et la violence de son caractère. Tout le monde le nomma dans l'intimité de sa pensée ; mais ce soupçon universel ne put être converti en accusation, parce qu'il n'étoit justifié par aucun commencement de preuve. Toutefois les conjectures de la multitude acquirenl une nouvelle force , quand on vit la veuve de la victime passer, au bout de quelques mois, dans les bras de l'assassin, et si rien ne les a éclairées depuis, rien du moins n'en a diminué l'impression. Inès resta donc solitaire dans la maison de ses aïeux , entre deux personnes qui lui étoienl également étrangères, qu'un instinct secret lui rendoit également odieuses , et auxquelles la loi avoit aveuglement confié l'autorité par laquelle elle supplée à celle de la famille. Les atteintes qui avoient quelquefois menacé sa raison se multiplièrent alors d'une manière effrayante, et personne n'en fut surpris , quoiqu'on ignorât généralement la moitié de ses malheurs. » 11 y avoit à Mexico un jeune Sicilien qui se faisoit nommer Gaëtano Filippi, et dont la vie antérieure sembloit cacher quelque mystère suspect. Une légère teinture des arts, un babil séduisant, mais frivole, des manières élégantes qui trahissoient l'étude et l'affectation, ce vernis de politesse que les honnêtes gens doivent à leur éducation, et les intrigants au commerce du monde, lui avoient ouvert l'accès de la haute société que la dépravation de ses mœurs auroit dû lui interdire. Inès , a peine âgée de seize ans , étoit trop ingénue et trop exaltée à la fois pour pénétrer au-dessous de cette écorce trompeuse. Elle prit le trouble de ses sens pour la révélation d'un pre- mier amour. » Gaëtano n'étoit pas embarrassé par la difficulté de se faire connoître sous des titres avantageux ; il savoit l'art de se procurer ceux dont il avoit besoin , et de leur don- ner toute l'apparence d'authenticité nécessaire pour fasciner les yeux les plus habiles ei les plus expérimentés. Ce fut en vain , cependant , qu'il demanda la main d'Inès. IXËS DJE LAS SIERRAS. 231 La marâtre de celte infortunée avoit formé le projet de s'assurer de sa fortribe; el il est probable qu'elle n'aurait pas été scrupuleuse sur le choix des moyens. Son mari li seconda de son cûté avec un zèle dont il lui déroba sans doute le mobile secret Le misérable étoil amoureux de sa pupille, il avoit osé le lui déclarer quelques semaines auparavant, et il se promelloit de la séduire. C'étoil là le chagrin profond qui aggra- voil si cruellement , depuis quelque temps, les mortels chagrins dTri » Il en étoitde l'organisation d'Inès comme de toutes celles que le génie favori un degré supérieur. Elle joignoit à l'élévation d'un talent sublime la foiblesse d'un caractère qui ne demande qu'à se laisser conduire. Dans la vie de l'intelligence, el de l'art, c'étoil un ange. Dans la vie commune él pratique, c'était un enfant La simple apparence d'un sentiment bienveillant captivoil son cœur, et quand son cœur étoit soumis, il ne restoit point d'objections à sa raison. Cette disposition de l'espril n'a rien de funeste, quand il se trouve placé dans d'heureuses circonstances el sous une sage direction; mais le seul être dont Inès put reconnoitre l'empire dans le triste isolement où la mort de son père l'avoil laissée, n'agissoit sur elle que pour la pei dre ; ei c'esl là un de ces horribles secrets que l'innocence ne soupçonne point! Gaëtano la décida, presque sans efforts, à un enlèvement dont il faisoit dépendre le salut .le -,i maîtresse. Il n'eut guère plus de peine a convaincre Inès que toul lui appartenoil , d'un droit légitime et sacré, dans l'héritage de ses ancêtres; ils disparurent: et , an bout de quelques mois, abondamment munis d'or, de bijoux, de diamants, ils étoient tous deux il Cadix. « Ici le voile se souleva; mais les veux d'Inès, encore éblouis par les fausses lu - de l'amour el du plaisir, se refusèrent longtemps à voir la vérité tout entière. Ce- pendant , le monde au milieu duquel Gaëtano l'avoil jetée l'effrayoit quelquefois par la licence de sis principes; elle s'étonnoil que le passage d'un hémisphère a l'autre pût produire de si étranges différences dans le langage el dans les mœurs ; elle cherChoit , en tremblant, une pensée qui répondit à la sienne dans celle foule de bateleurs, de libertins el de courtisanes qui composoienl sa société habituelle, et .Ile ne la trouvoil pas. Les ressoun es passagères qu'elle devoil à une action sur laqui Ile s.i conscience n'étoil pas toul à fait rassurée, commençoienl d'ailleurs à lui échapp r, el la tendresse hypocrite de Gaëtano sembloil diminuer avec elles. On jour, elle le demanda inutilement à son réveil, elle l'attendit inutilement la nuit suivante; le len- demain, die p.iss.i de l'inquiétude à la crainte, et de la crainte au désespoir; l'af- freuse réalité vint enûn mettre le comble à ses misères. Il étoil parti, après l'avoir dépouillée de tout, parti avec une autre femme: il l'avoil abandonnée, pauvre honorée, el . pour dernier malheur, livrée à son propre mépris. Ce n -s,. h de noble fierté qui réagil contre l'infortune dans une âme sans reproche, huit de se rompre dans relie d'Inès. |;||e a\ oit pris le nom de l'ediin.i pour se soustraire aux rci bride s de ses indignes parents. « Pedrina , soit ! dit-elle avec i résolution aniore; boute 232 CONTES CHOISIS. el ignominie sur moi, puisque ainsi l'a voulu ma destinée! » Et elle ne fut plus que la Pedrina. » Vous comprendrez facilement que je cesse de la suivre dans tous les détails de sa vie ; elle ne les a pas donnés. Nous ne la retrouverons qu'à ce mémorable début de Madrid, qui la plaça si promptement au premier rang des virtuoses les plus célè- bres. L'enthousiasme fut si véhément et si passionné, que la ville entière retentit des applaudissements du théâtre, et que la foule qui l'avoif accompagnée jusque chez elle de ses acclamations et de ses couronnes, ne consentit à se dissiper qu'après l'avoir revue une fois encore à une des croisées de son appartement. Mais ce n'étoit pas le seul sentiment qu'elle eût excité. Sa beauté, qui n'étoit, en effet, pas moins remar- quable que ses talents , avoit produit une impression profonde sur un personnage illustre, qui tenoit alors entre ses mains une partie des destinées de l'Espagne, et que vous me permettrez de ne pas désigner autrement , soit parce que cette anecdote de la vie privée n'est pas suffisamment éclaircie par ma conscience d'historien, soit parce qu'il me répugne d'ajouter une foiblcsse, d'ailleurs assez excusable, aux torts vrais ou faux dont la mobile opinion du peuple accuse toujours les rois déchus. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle ne reparut plus sur la scène, et que toutes les faveurs de la fortune s'accumulèrent, en peu de jours, sur cette aventurière obscure dont les pro- vinces voisines avoient vu, pendant un an, la honte et la misère. On ne parla plus que de la variété de ses toilettes, que de la richesse de ses bijoux, que du luxe de ses équipages; et, contre l'ordinaire, on lui pardonna cependant assez facilement cette opulence soudaine, parce qu'il y avoit très peu d'hommes parmi ses juges qui ne se fussent trouvés heureux de lui donner cent fois davantage. Il faut ajouter à l'honneur de la Pedrina, que les trésors qu'elle devoit à l'amour ne s'épuisèrent pas en fantaisies stériles. Naturellement compatissante cl généreuse, elle chercha le mal- heur pour le réparer ; elle alla porter des secours et des consolations dans le triste réduit du pauvre et au chevet du malade; elle soulagea toutes les infortunes avec une grâce qui ajoutoit encore à ses bienfaits; et, quoique favorite , elle se fit aimer du peuple. Cela est si aisé quand on est riche ! » Le nom de la Pedrina faisoit trop de bruit pour ne pas parvenir jusqu'aux oreilles de Gaétano, dans l'endroit obscur où il cachoit sa honteuse vie. Le produit du vol et de la trahison, qui l'avoit soutenu jusque-là, venoit de manquer à ses besoins. II re- gretta d'avoir méconnu les ressources qu'il pouvoit tirer de l'avilissement de sa maî- tresse. Il osa concevoir le projet de réparer sa faute à quelque prix que ce fût , et même au prix d'un crime nouveau. C'étoit ce qui lui coùtoit le moins. 11 comptait sur une habileté trop souvent exercée pour lui inspirer quelque défiance. Il connois- soil le cœur d'Inès, et le malheureux n'hésita pas à se présenter devant elle. » La justification de Gaëtano paroissoit impossible au premier abord, mais il n'y a rieu d'impossible pour un esprit artificieux, surtout quand il est secondé par l'aveugle INÈS DE LAS S IL Kl! \>. 233 crédulité de l'amour; et Gaëtauo n'étoil pas seulement le premier homme qui eût fiiit palpiter le cœur d'Inès, il «toit le seul qu'elle eût aimé. Tous les égarements auxquels ses sens s'étoienl abandonnés depuis avoient laissé son âme vide et indiffé- renle : cl par un privilège fort rare, mus doute, mais qui n'est pas sans exemple, elle s'étoil perdue sans se corrompre. Le roman de Gaëtano, tout absurde <|u'il fût, n'eut pas de peine à obtenir le crédit de la vérité. Inès avoit besoin d'y croire pour retrouver quelque apparence de sou bonheur évanoui, et cette disposition d'esprit se contente des moindres vraisemblances. Il est probable qu'elle n'osa pas même hasar- der les objections qui se présentaient en foule à sa pensée, dans la crainte d'en ren- contrer une qui resterait sans réponse. Il est si doux d'être trompé sur ce qu'on aime, quand on ne peul pas cesser d'aimer ! » Le perfide u'avoit d'ailleurs négligé aucun de ses avantages. Il arrivoit de Sicile où il était allé disposer sa famille à permettre son mariage. Il avoit réussi. Sa unie elle-même avoit daigné l'accompagner en Espagne, pour bâter le m menl de voir une fille chérie dont elle s'étoil formé l'idée la plus flatteuse. Qu< Ile horrible nou- velle l'attendoit à Barcelone! Le bruit des succès de la Pedrina lui était parvenu avec celui de son crime et de son ignominie. Était-ce là le prix qu'elle avoit réservé;» tant d'amour et à tant de sacrifices? La première idée, le premier sentiment dont il se fût trouvé capable , était la résolution de mourir, mais sa tendresse l'avoit encore em- porté sur son désespoir. Il avoit caché à sa mère son triste secret; il avoit volé à Madrid pour parler à Inès, pour lui faire entendre, s'il en étoit temps encore, le cri de l'honneur et de la vertu ; il étoit venu pour pardonner, et il pardonnoil ! Que VOUS dirai-je? Inès, noyée de larmes; Inès, égarée, palpitante, éperdue de remords. de reconnoissance et de joie , tomba aux pieds de l'imposteur; et l'hypocrisie triom- pha presque sans efforts d'un cœur trop sensible et trop confiant pour la devin. : changement subit de rôle et de position , qui donnoil au coupable tous les droits de l'innocence, a peut-être de quoi éioi r. Mais, demande/ plutôt aux femmes ! il u'j a rien de plus commun. ■ Les soupçons d'Inès durent cependant se réveiller quand elle vit Gaëtano plus empressé ii charger, sur la voilure préparée pour leur départ, des trésors dont elle ni' pouvoit, sans rougir, se rappeler l'origine, qu'à l'enlever elle-même à ses criminelles amours. Inutilement elle iusisu pour tout abandonner. Elle ne fut pas entendue. o Quatre jours après , une voiture de voyage s'arrètoit à Barcelone, devant l'hôtel de l'Italie. On en vit sortir un jeune homme élégamment vêtu, et u\n- dame qui pa- roissoil se dérober avec soin aux regards des voyageurs et des passants. C'était I tano et la Pedrina. Un quart d'heure après, le jeune homme sortit, et se dirigi i vis le poil. a L'absence de l.i mère de (i.ièl.ino ne coiiliriimii que trop les » faillies qu'Inès avoil commencé à concevoir. Il paroil qu'elle prit assez, d'empire sur sa timidité pour 30 m CONTES CHOISIS. les exprimer sans détours, quand il fui rentré dans son appartement. Il est du moins certain qu'une discussion violente s'éleva entre eux dès le soir, et se renouvela plu- sieurs fois dans la nuit. Au point du jour, Gaëtano, pâle, défait, agité, fit transporter plusieurs caisses par les domestiques à bord d'un vaisseau qui devoit mettre à la voile dans la matinée, et s'y rendit lui-même avec une cassette plus petite qu'il avoit en- veloppée dans lus plis de son manteau. Arrivé au bâtiment, il congédia les gens qui l'avoient suivi, sous prétexte de quelques arrangements qui le retenoient encore, les paya largement de leurs peines, et leur recommanda de la manière la plus expresse de ne pas troubler le sommeil de Madame avant son retour. Cependant , une grande partie de la journée s'écoula sans que l'étranger eût reparu. On apprit que le navire faisoit route, et un des hommes qui avoient accompagné Gaëtano, troublé d'un som- bre pressentiment, fut tenté de s'en assurer. Il vit disparaître les voiles à l'horizon. » Le silence qui & itinuoit à régner dans la chambre d'Inès, au milieu des bruits de la maison , devenoit inquiétant. On s'assura que sa porte n'avoit pas été fermée à l'intérieur, mais en dehors, et la clef n'étoit pas restée à la serrure. L'hôte ne balança point à l'ouvrir d'une double clef, et un spectacle horrible s'offrit à ses yeux. La dame inconnue étoit couchée sur son lit dans l'attitude d'une personne qui dort , et on auroit pu s'y tromper, si elle n'avoit été baignée dans le sang. Elle avoit eu le sein percé d'un coup de poignard pendant son sommeil , et l'arme de l'assassin étoit encore dans la blessure. » Vous me pardonnerez facilement de n'avoir pas insisté sur ces épouvantables détails. Ils furent connus dans le temps de la ville tout entière. Ce qui est encore ignoré des personnes mêmes que le sort de cette infortunée toucha le plus, car il y a peu de jours qu'elle est en état de recueillir et de mettre en ordre les souvenirs con- fus de son histoire, c'est que la malheureuse victime de ce forfait, c'est la sublime Pedrina dont Madrid ne perdra jamais la mémoire , et que la Pedrina , c'est Inès de Las Sierras. » Je reviens à mon récit , continua Pablo. Les témoins accourus à cette scène d'horreur, et les médecins qu'on y avoit appelés sur-le-champ , ne lardèrent point à reconnoître que la dame étrangère n'étoit pas morte. Des soins déjà tardifs , mais empressés , lui furent rendus avec tant de succès qu'on parvint à réveiller en elle le sentiment et la vie. Quelques jours cependant se passèrent dans des alternatives de crainte et d'espérance qui excitèrent vivement la sympathie publique. Un mois après, le rétablissement d'Inès paroissoit tout à fait affermi ; mais le délire qui s'étoit mani- festé dès le moment qu'elle avoit recouvré la parole , et qu'on attribuoit alors à l'ac- tion d'une fièvre ardente, ne céda ni aux remèdes ni au temps. La pauvre créature venoit d'être ressuscitée pour la vie physique, mais elle restoit morte à la vie intelli- gente. Elle étoit folle. » Une communauté de saintes femmes l'accueillit, et lui continua les sollicitudes INÈS m l \- -M Us \- -■ i attentives dont son étal avoil besoin. Objel de tous les égards d'i charité près [ue providentielle , on ilii qu'elle les jnstifioil par une douceur à toute épreuve . ■ ai son aliénation n'avoil rien de la fougue el de la violence qui caractérisent ordinairement cette affreuse maladie. Elle étoil d'ailleurs fréquemment interrompue par des inter- valles lucides qui se prolongeoienl plus ou moins , el qui donnoient de jour en jour nu espoir plus fondé de sa guérison : ils devinrenl assez fréquents pour qu'on se re- I.M lui beaucoup «le l'attention qu'on avoil portée d'abord à ses moindres ai lions el .1 ses moindres démarches; on s'accoutuma peu à peu à la laisser abandonnée à clle- iiicinc pendant les longues heures de l'office, el elle mil cette négligence à profit pour s'évader : l'inquiétude fui grande, el les recherches furent actives; leur résultai pa- rut d'abord assez heureux pour promettre un succès prochain, [nés avoil été remar- quée dès les premiers jours de sou voyage vagabond par l'incomparable beauté de ses traits, par la noblesse naturelle de ses manières, el aussi par le désordre intermittent de ses idées el de son langage. Elle l'avoil été surtout par la singulière physionomie de son accoutrement , c posé au hasard des restes élégants, mais flétris , de sa toi- lette de théâtre, lambeaux de quelque éclal el de peu de valeur que le Sicilien avoit dédaigné de s'approprier, el dont l'assortiment bizarre, emprunté à l'appareil du luxe, faisoit un contraste singulier avec le sac de toile grossière duquel Inès avoil chargé son épaule pour 5 recevoir les charités du peuple. On suivit ainsi ses ti jusqu'à une petite distance de Mattaro; mais j cel endroit de la route elles s'effacè- renl totalement, el sur quelque point qu'on se dirigeât dans les alentours, il fut im- possible de les retrouver. Inès avoit. disparu à tous les yeux deux jours avant Noël, el quand on se rappela la profonde mélancolie où si spril paroissoit plongé toutes les l'ois qu'il étoit parvenu à se dégager de ses ténèbres habituelles, on n'hésita pas à penser qu'elle avoil nus lin elle-même à ses jours en se précipitant dans la mer. Cette explication se présentoil si naturellement à l'esprit qu'on fut à peine tenté d'eu cher- cher une autre. L'inconn '•toit morte, et l'impression de cette nouvelle se lit sentir pendant deux jouis. Le troisième jour, elle s'affoiblit connue toutes les impressions, el le lendemain on n'eu parla plus. 1 II arriva dans ce temps là quelque chose de forl extraordinaire qui contribua beaucoup à distraire les esprits de la disparition d'Inès el du dénouement tragique de Ses aventures. Il existe aux enviions de la Ville OÙ l'on avoit perdu ses derniers vestiges un vieux manoir en ruines connu sous le nom de château de Ghismondo, dont le démon a, dit-on, pris possession depuis plusieurs siècles, el dans lequel la tradition lui fait tenir tous les ans nu cénacle pendant la nuit de N I génération actuelle n'avoil rien vu qui fûl capable de prêter quelque autorité à cette superstition ridicule, il on ne s'en inpiiéloil plus ; mais des circonstances qui ne se sont jamais expliquées lui rendirent ses droits en 1812, Il n'j eul pas lieu de douter cette fois que le château maudit fûl habité par «les hôtes d'exception qui s'j livroienl -ans 236 CONTES CHOISIS. mystère à la joie dos banquets, Une illumination splendjde éclata dès minuit clans ses appartements si longtemps déserts, et porta dans les hameaux voisins l'inquiétude et l'effroi. Quelques voyageurs attardés, que le hasard conduisit sous ses murailles, en- tendirent des bruits de voix étranges el confuses auxquelles se mêloicnt par moments des chants d'une douceur infinie. Les phénomènes d'une nuit orageuse, et telle que la Catalogne ne s'en rappeloit point de pareille dans une saison aussi avancée, ajou- taient encore à la solennité de celte scène bizarre, dont la peur et la crédulité ne manquèrent pas d'exagérer les détails. Il ne fut bruit le lendemain et les jours sui- vants, à plusieurs lieues à la ronde, que du retour des esprits dans la maison de Ghismondo, et le concours de tant de témoignages qui s'accoidoient sur les princi- pales circonstances de l'événement finit par inspirer à la police des alarmes assez fondées, En effet, les troupes françoises venoieni d'être rappelées de leurs garnisons pour aller fortifier au loin les débris de l'année d'Allemagne, et l'instant pouvoit pa- roître favorable au renouvellement des tentatives du vieux parti espagnol , qui com- mençoit d'ailleurs h fermenter d'une manière très-sensible dans nos départements mal soumis. L'administration , peu disposée à partager les croyances de la populace, ne \it donc , dans ce prétendu conciliabule de démons fidèles à leur rendez-vous an- niversaire , qu'une assemblée de conspirateurs tout prêts à déployer de nouveau le drapeau de la guerre civile. Bile ordonna une visite exacte du manoir mystérieux, el cette perquisition confirma , par des preuves évidentes, la \ériié des bruits qui l'a- \ oient rendue nécessaire. On retrouva tous les vestiges de l'illumination et du festin, et on put conjecturer, au nombre des bouteilles vides qui garnissoient encore la table, que les convives avoient été assez nombreux. » — A ce passage du récit de Pablo, qui me remettait en mémoire la soif inextin- guible et les libations immodérées de Bourrais , je ne pus contenir un éclat de rire couvulsifqui l'interrompit longtemps et qui contrastoit d'une manière trop bizarre avec les dispositions où il m'avoit vu au commencement de l'histoire, pour ne pas lui occasionner une vi\e surprise. Il nie regarda donc fixement, en attendant que je fusse parvenu h réprimer l'essor de ma gaieté indiscrète, et me voyant plus calme, il continua : i' L'assemblée tenue par un certain nombre d'hommes, probablement armés, et certainement montés, car il étoit resté aussi des fourrages, étoil devenue une chose démontrée pour tout le monde; niais aucun des conjures no fut trouvé au château, et on se mit inutilement sur leurs traces. Jamais le moindre éclaircissement n'est arrivé à l'autorité sur ce fait singulier, depuis l'époque même où il a cessé d'être rc- préhensible, et où il y aurait autant d'avantage à l'avouer qu'il y avoit alors de néces- sité à le taire. La troupe qui avoit été chargée de cette petite expédition se disposoil à partir, quand un soldat découvrit dans un des souterrains une jeune fille étrange- ment vêtue, qui paroissoit privée de la raison, et qui, loin de l'éviter, s'empressa de IMS DE LAS SIERRAS. courir à lui, en prononçant un nom qu'il n'a pas retenu : ■■ Est-ce loi? lui cria-t-ellc. Combien tu t'es fait attendre!... » — Amenée au grand jour et reconnoissanl erreur, elle se prit à fondre en larmes. c Cette jeune ûlle, vous savez déjà que c'étoil la Pedrina. Son signalement, adn quelques juins auparavant à toutes lis autorités du littoral, leur étoil parfaitement présent. On s'empressa donc de la renvoyer à Barcelone, après lui avoii (ail subir, dans un de ses moments lucides, un inli rrogati ire particulier sur l'événement inex- plicable de la nuit de Noël ; mais il n'avoil laissé dans son esprit que des traces ex- trêmement confuses, et ses témoignages, dont on ne pouvoit suspecter la sincérité, ne lirent qu'augmenter les embarras déjà fort compliqués de l'information. Il parut seulement démontré qu'une préoccupation étrange de son imagination malade lui avoil fait chercher dans le manoir des seigneurs de Las Sierras un asile garanti par les droits de sa naissance : qu'elle s'j étoil introduite avec difficulté , en profitant de l'étroit passage que ses portes délabrées laissoienl entre elles, et qu'elle ; avoit d'a- bord vécu de ses provisions, et, les jours suivants, de celles que le- étrangers v avoient abandonnées. Quant à ceux-ci, elle paroissoit ne point les connoltre; el la description qu'elle faisoil de leur- habillements, qui ne sont propres à aucune popu- lation vivante, s'éloignoil tellement de toutes les vraisemblance-, qu'on l'attribua sans hésiter aux réminiscences d'un songe dont son esprit confondoit les traits avec <<-u\ de la réalité. Ce qui sembloil plus évident, c'est qu'un des aventuriers ou des con- jurés avoii fait uiw \i\o impression sur sou cœur, el que le seul espoir de le retrou- ver lui inspirait le courage de vivre encore. .Mais elle avoil compris qu'il étoil pour- suivi , qu'il étoil menacé dans sa liberté, dans son existence peut-êlre, el les efforts les plus assidus, les plus obstinés, ne purent lui arracher le secrel de son nom. » — Ce dernier endroit de la narration de Pablo venoil de me rappeler sous un peci tout à fait nouveau le souvenir d'un ami dont j 'a vois reçu le dernier soupir. Mon sein se gonfla, mes veux se remplirent de larmes, et j'} portai brusquement la main pour cacher mon émotion aux personnes qui m'entouraient Pablo s'arrêta comme la première lois, et attacha sur moi ses regards avec une attention encore plus marquée. Je pénétrai facilement le sentiment qui l'occupoit , et j'essayai de le rassurer par un sourire. — Tranquillise ion cœui d'ami, lui dis-je avec expansion, sur les alternatives d'attendrissement et de gaii té que me fait éprouver ta singulière histoire. Elles n'ont rien que de naturel dans ma position, el in en conviendras loi- méme quand j'aurai pu les expliquer. Contin «pendant, el pardonne-moi de l'a- voir interrompu, car les aventures de la lYdrina ne sont pas finies. o II s'en faut de peu (le cbnse, reprit l'ablo. Elle fut ramenée dans 500 couvent . tt placée sous une surveillance plus élroile. tu vieux médecin, Il . - v . i -.'• dans l'é- lude des maladies de l'esprit , que d'bem eu-e- circonstances ont , depuis quelques années, conduit à Barcelone, enlrepril sa guet îson. il s'apt rçi t d'abord qu'elle offrait 238 CONTES CHOISIS. de grandes difficultés, car les désordres d'une imagination blessée ne sont jamais plus graves, et, pour ainsi dire, plus incurables, que lorsqu'ils résultent d'une peine pro- fonde de l'âme. Toutefois, il insista, parce qu'il comptait sur un auxiliaire qui se montre toujours habile à soulager la douleur, le temps qui efface tout, et qui est seul éternel au milieu de nos plaisirs et de nos chagrins passagers. ]1 voulut y joindre la distraction et l'élude ; il appela les arts au secours de sa malade, les arts qu'elle avoit oubliés, niais dont l'impression ne larda pas de se réveiller plus puissante que jamais dans cette admirable organisation. Apprendre, dit un philosophe, est peut- élre se souvenir. Pour elle, c'étoit inventer. Sa première leçon fit passer les audi- teurs de Pétounement à l'admiration, à l'enthousiasme, au fanatisme. Ses succès s'étendirent avec rapidité ; l'ivresse qu'elle faisoit naître la gagna elle-même. Il y a des natures privilégiées que la gloire dédommage du bonheur, et celte compensation leur a été merveilleusement ménagée par la Providence; car le bonheur et la gloire se trouvent rarement ensemble. Enfin elle guérit, et fut en état de se faire connoitre de son bienfaiteur dont je tiens ce récit. Mais le retour de sa raison n'auroit été pour elle qu'un malheur nouveau, si elle n'eût retrouvé en même temps les ressources de son talent. Vous imaginez bien que les offres ne lui manquèrent pas, dès qu'on eût appris qu'elle éioit décidée à se consacrer au théâtre. Déjà dix villes différentes me- naçoieut de nous l'enlever, quand Bascara est parvenu à la voir hier et à l'engager dans sa troupe. » — Dans la troupe de Bascara? m'éciiai-je en riant. Sois sûr qu'elle sait mainte- nant à quoi s'en tenir sur les redoutables conspirateurs du château de Ghismondo. — C'est ce que tu vas nous faire comprendre, répondit Pablo , car tu parois fort au fait de ces mystères. Parle donc, je t'en prie. — Il ne saurait , dit Estelle d'un ton piqué. C'est un secret qu'il ne peut révéler à personne. — Cela étoit vrai il n'y a qu'un moment, repartis-je; mais ce moment a opéré un grand changement dans mes idées et dans mes résolutions. Je viens d'être dégagé de mon serment. Je n'ai pas besoin de vous dire que je racontai alors ce que je vous raconlois il y a un mois, et ce que vous me dispenseriez sans peine de vous raconter aujourd'hui, même quand vous n'auriez pas un souvenir bien présent de ma première histoire. Je ne suis pas capable de lui prêter assez d'attrait pour la faire écouter deux fois. — Vous êtes du moins assez bon logicien, dit le substitut, pour en tirer quelque induction morale , et je vous déclare que je ne donnerais pas un fétu de la nouvelle la plus piquante , s'il n'en résultoit aucun enseignement pour l'esprit. Le bon Per- rault , votre maître , savoit faire sortir de ses contes les plus ridicules de saines et graves moralités. — Hélas! repris-je en levant les mains au ciel, de qui me parlez-vous là? D'un INÈS DE LAS SIERR \>. des génies les plus trasçendants qui aienl éclairé l'humanité depuis Homère! Oh! les romanciers de mou temps et les faiseurs de contes eux-mêmes ti'onl pas la pré- tention de lui ressembler. Je vous dirai même entre nous qu'ils se tiendraient fort humiliés de la comparaison. Ce qu'il leur faut, mon cher substitut , c'esl la renom- mée quotidienne qu'on obtienl avec de l'argent , el l'argent qu'on parvient toujours a gagner bien ou mal, quand on a de la renommée. La morale, suivant vous si re- quise, est le moindre de leurs soucis. Cependant , puisque vous le roulez-, je vais finir par un adage que je crois de ma façon, mais qu'on trouverait peut-être ailleurs en cherchant bien, car il n'j a rien qui n'ait été dit : Toul nii i esl I un sot. Et, si celui-là ne vdus convient pas, il me coûte peu d'en emprunter un autre aux Espagnols, pendant que je sjiis sur le terrain : />■ ii. .1 iras, l a mai tegvra ta dudar. Cela veut dire, chère Iiudoxie , que, de toutes les choses sûres, la plus sûre esl de douter. — Douter, douter! dit tristement Anastasc. Beau plaisir que de douter ! il n'j a donc point d'apparitions?... — Tu vas trop loin, répondis-je; car mon adage t'enseigne qu'il j en a peut-être. Je n'ai pas eu le bonheur d'en voir; nuis pourquoi cela ne serait-il pas réservé à une organisation plus complète el plus favorisée que la mienn — A une organisation plus complète et plus favorisée! s'écria le substitut. A u\\ idiot ! ii un fou ! — Pourquoi pas, monsieur le substitut ? Qui m'a donné la mesure tl l'intelli- gence humaine? Quel esl l'habile Popilius qui lui .1 dit : Tu ne sortiras pas de ce cercle! Si les apparitions sont un mensonge, il faut convenir qu'il n'j a point de vérité plus accréditée que cette erreur, fous les siècles, toutes les nations, toutes les histoires en rendent témoiguage; el sur quoi faites-vous reposer la notion de ce qu'on appelle la vérité, si ce n'est sur le témoignage des histoires, des nations, des siècles? J'ai, d'ailleurs, sur ce sujet une manière de penser qui m'est toul à fait propre, ei que nous trouverez probablement rorl étrange, mais dont je ne peux me départir; c'esl que l'homme esl incapable de rien inventer; ou, pour m'expriiner autrement , c'est que l'invention n'est en lui qu'une perception innée des faits réels. Que fait aujourd'hui la science? \ chaque nouvelle découverte, elle justifie, authentique, si l'on peut s'exprimer ainsi, un des prétendus nienson - d h 210 CONTES CHOISIS. et de Pline La fabuleuse girafe se promène au Jardin du Roi. Je suis un de ceux qui y attendent incessamment la licorne. Les dragons, les vouivres, les endriagues, les larasqucs, ne font plus partie du monde vivant; mais Cuvier les a retrouvés dans le monde fossile. Tout le monde sait que la harpie étoil une énorme chauve-souris, et les poètes l'ont décrite avec une exactitude qui feroit envie à Linné. Quant à ce phénomène des apparitions dont nous parlions tout à l'heure , et auquel je reviens volontiers... J'allois y revenir en eiïet, et avec de longs développements, car c'est une matière sur laquelle il y a beaucoup h parler, quand je m'avisai que le substitut s'étoit endormi. S M V II II 4 , LES DEMONS DE I. A NUIT LE l'IiOLOGLK. Somnia fallaci ludunl temerario nocle, Et pavidas mentes falsa timere jubcnt. Catulle. L'ilr i si n mpl e de bruits, de sons el de de n qui donnent du plaisir sans jamais nuire. Quelq des milliers d'instruments tintent confusément quelquefois ce sont des voix telles que. si je llois après un l< n dormit on dormant il m a semblé voir les nuéi - s'ouvi ir, el mi ntn : ti uti bii n q | m iii n qu'en me i mme un entant île l'cnvil . ssl'l MIE. \h ! qu'il csi (loin. m. i lïsidis, quand le dernier lintemenl de la cloche, qui expire dans les tours d' irons . vienl de nommer minuil , — qu'il est s montagnes, et que, frappées par le soleil levant, elles les enveloppent d'une ceinture à demi iransparenle, le sommet. séparé de la base, paraît suspendu dans les cieux par une main invisible. c.Ysi ainsi, Phlégon , que les sorcières de Thessalie se divisent sous le tranchanl de mon épée. N'entends -tu | as ;m loin les cris de plaisir qui s'élèvent des murs de 1 arisse!.. Voilà, voilà les tours superbes de h ville de Thessalie, si chère à la volupté; el cette musique qui vole dans l'air, c'esl le citant de ses jeunes tilles ! Oui me rendra d'entre vous, songes séducteurs qui bercez l'âme enivrée dans les souvenirs ineffables du plaisir , qui me rendra léchant des jeunes filles de rhessalie el les nuits voluptueuses de t arisse? Entre des colonnes d'un mai lue à demi trans- parent, sous douze coupoles brillantes qui réfléchissent dans l'or el le cristal les feux de cent mille flambeaux . les jeunes filles de l hessalie , enveloppées de la vapeur colorée qui s'exhale de tous les parfums, n'offrent aux yeux qu'une forme indécise et charmante qui semble prêle .< s'évanouir. Lcnuagc merveilleux balance aulonrd'ellcs ou promène sur leurs groupes enchanteurs lotis les jeux inconstants de s,i lumière, les teintes fraîches de la rosi', les reflets animes de l'aurore, le cliquetis éblouissant 246 CONTES CHOISIS. des rayons de l'opale capricieuse. Ce sont quelquefois des pluies de perles qui roulent sur leurs tuniques légères, ce sont quelquefois des aigrettes de feu qui jaillissent de tous les nœuds du lien d'or qui attache leurs cheveux. Ne vous effrayez pas de les voir plus pâles que 1rs autres filles de la Grèce. Elles appartiennent à peine à la terre, et semblent se réveiller d'une vie passée. Elles sont tristes aussi, soit parce qu'elles viennent d'un monde où elles ont quitté l'amour d'un Esprit ou d'un Dieu, soit parce qu'il y a dans le cœur d'une femme qui commence à aimer un immense besoin de souffrir. Écoutez cependant. Voilà les chants des jeunes fillesde Thessalie, la musique qui monte, qui monte dans l'air, qui émeut, en passant comme une nue harmonieuse, les vitraux solitaires des ruines chères aux poètes. Écoutez ! Elles embrassent leurs lyres d'ivoire, interrogent les cordes sonores qui répondent une fois, vibrent un moment, s'arrê- tent, el, devenues immobiles, prolongent encore je ne sais quelle harmonie sans fin que l'âme entend par tous les sens : mélodie pure comme la plus douce pensée d'une âme heureuse, comme le premier baiser de l'amour avant que l'amour se soit com- pris lui-même ; comme le regard d'une mère qui caresse le berceau de l'enfant dont elle a rêvé la mort , et qu'on vient de lui rapporter , tranquille et beau dans sou sommeil. Ainsi s'évanouit, abandonné aux airs, égaré dans les échos, suspendu au milieu du si- lence du lac, ou mourant avec la vague au pied du rocher insensible, le dernier sou- pir du sistre d'une jeune femme qui pleure parce que son amant n'est pas venu. Elles se regardent, se penchent, se consultent, croisent leurs bras élégants, confon- dent leurs chevelures flottantes, dansent pour donner de la jalousie aux nymphes, et font jaillir sous leurs pas une poussière enflammée qui vole, qui blanchit, qui s'éteint, qui retombe en cendres d'argent ; et l'harmonie de leurs chants coule toujours comme un fleuve de miel, comme le ruisseau gracieux qui embellit de ses murmures si doux des rives aimées du soleil et riches de secrets détours, de baies fraîches et ombra- gées, de papillons et de fleurs. Elles chantent... Une seule peut-être.... grande, immobile, debout, pensive... Dieux! qu'elle est sombre et affligée derrière ses compagnes, et que veut-elle de moi? Ah! ne poursuis pas ma pensée, apparence imparfaite de la bien-aimée qui n'est plus, ne trouble pas le doux charme de mes veillées du reproche effrayant de ta vue! Laisse-moi, car je t'ai pleurée sept ans , laisse-moi oublier les pleurs qui brident encore mes joues dans les innocentes délices de la danse des sylphides et de la musique des fées. Tu vois bien qu'elles viennent , tu vois leurs groupes se lier , s'arrondir en festons mobiles, inconstants, qui se disputent, qui se succèdent, qui s'approchent, qui fuient, qui montent comme la vague apportée par le flux , et descendent comme elle , en roulant sur leurs ondes fugitives toutes les couleurs de l'écharpe qui embrasse le ciel et la mer à la fin des tempêtes, quand elle vient briser en expirant le dernier point de son cercle immense contre la proue du vaisseau. SMARKA. Ul El que m'importenl à moi les accidents de la mer et les curieuses inquiétudes du voyageur, à moi qu'une faveur divine, qui fut peut-être dans une vie ancienne un des privilèges de l'homme, affranchit quand je le veux (bénéfice délicieux <1m sommeil de tous 1rs périls gui vous menacent '.' \ peine mes yeux sont fermés, à pi ine i esse la mélodie qui ravissoil mes esprits , si le créateur des prestiges de la nuit cceusi dc- vanl moi quelque abîme profond , gouffre inconnu où expirent toutes les formes, tous les sons et toutes les lumières de la terre : s'il jette sur un l luillonnant ci avide de morts quelque ponl rapide, étroit, glissant, qui ne promet pas d'issue : s'il me lance à l'extrémité d'une planche élastique, tremblante, qui domine sur des préci- pices que l'œil même crainl de sonder paisible, je frappe le sol obéissant d'un pinl accoutumé à lui commander. Il cède, il répond, je pars, lupte. L'or manque-t il jamais ;> mes souhaits .' I es mines les plus pr uses ont elles une veine cachée qui me refuse sestiese.is. i, sable même des ruisseaux se trans- forme sous ma main eu pierres exquises qui feroient l'ornement de la couronne des rois. Veux-tu m'en croire, Polémon"? C'est eu vain que le jour s'éteindrait, tant que les feux que ses rivons ont allumés pour l'usage de l'homme pétillent encore dans les illuminations des festins, on dans les clartés plus ,li>( i ■'•te-s qui embellissent les reil- 230 CONTES CHOISIS. lées délicieuses de l'amour. Les démons, tu le sais, craignent les vapeurs odorantes de la cire et de l'huile embaumée qui brillent doucement dans l'albâtre, ou versent des ténèbres roses à travers la double soie de nos riches tentures. Ils frémissent à l'as- pect des marbres polis, éclairés par les lustresJlgjjiCristaux mobiles, qui lancejit au- tour d'eux de longs jets de diamants, comme une cascade frappée du dernier regard d'adieu du soleil horizontal. Jamais une sombre lamie , une mante décharnée n'osa étaler la hideuse laideur de ses traits dans les banquets de Thessalie. La lune même qu'elles invoquent les effraie souvent quand elle laisse tomber sur elles un de ces rayons passagers qui donnent aux objets qu'ils effleurent la blancheur terne de l'étain. Elle s'échappent alors plus rapides que la couleuvre avertie par le bruit du grain de sable qui roule sous le pied du voyageur. Ne crains pas qu'elles te surprennent au milieu des feux qui étincellent dans mon palais, et qui rayonnent de toutes parts sur l'acier éblouissant des miroirs. Vois plutôt, mon Polémon , avec quelle agilité elles se sont éloignées de nous depuis que nous marchons entre les flambeaux de mes serviteurs, dans ces galeries décorées de statues, chefs-d'œuvre inimitables du génie de la Grèce. Quelqu'une de ces images t'auroit-elle révélé par un mouvement mena- çant la présence de ces esprits fantastiques qui les animent quelquefois, quand la der- nière lueur qui se détache de la dernière lampe monte et s'éteint dans les airs? L'immobilité de leurs formes, la pureté de leurs traits, le calme de leurs attitudes qui ne changeront jamais, rassureraient la frayeur même. Si quelque bruit étrange a frappé ton oreille, ô frère chéri de mon cœur! c'est celui de la nymphe attentive qui répand sur tes membres appesantis par la fatigue les trésors de son urne de cristal, en y mêlant des parfums jusqu'ici inconnus à Larisse, un ambre limpide que j'ai re- cueilli sur le bord des mers qui baignent le berceau du soleil ; le suc d'une fleur mille fois plus suave que la rose , qui ne croît que dans les épais ombrages de la brune Corcyre ' ; les pleurs d'un arbuste aimé d'Apollon et de son fils, et qui étale sur les rochers d'Épidaure ses bouquets composés de cymbales de pourpre toutes tremblantes sous le poids de la rosée. Et comment les charmes des magiciennes troubleroient-ils la pureté des eaux qui bercent autour de toi leurs ondes d'argent? Myrthé, cette belle Mytthé aux cheveux blonds, la plus jeune et la plus chérie de mes esclaves, celle que tu as vue se pencher à ton passage, car elle aime tout ce que j'aime... elle a des enchantements qui ne sont connus que d'elle et d'un esprit qui les lui confie dans les mystères du sommeil; elle erre maintenant comme une ombre autour de l'enceinte des bains où s'élève peu à peu la surface de l'onde salutaire ; elle court en chantant des airs qui chassent les démons, et en touchant de temps à autre les cordes d'une harpe errante que des génies obéissants ne manquent jamais de lui 1 Je crois qu'il n'est pas question ici de l'ancienne Corcyre, mais de l'Ile de Curzola, que les Grecs appeloient Corcyre-la^Brune, a cause de, l'aspect que lui ilounoient au loin les vastes forets dont elle étoit couverte. (Note 2 CONTES CHOISIS. a bàlis avec une cire légère et transparente, cl qu'ils ne goûteront pas le miel qu'elle avilit récolté pour eux sur les buissons parfumés du mont Hybla. C'est Théis qui répand dans un vin bouillant le miel dérobe aux abeilles de Sicile; et les autres sœurs de Théis, celles qui ont des cheveux noirs, car il n'y a que Myribé qui soit blonde, elles courent soumises, empressées, caressantes, avec un sourire obéissant, autour des apprêts du banquet. Elles sèment des fleurs de grenades ou des feuilles île roses sur le lait écumeux; ou bien elles attisent les fournaises d'ambre et d'encens qui brûlent sous la coupe ardente où blanchit un vin bouillant, les flammes qui se courbent de loin autour du rebord circulaire, qui se penchent, qui se rapprochent, qui l'effleurent , qui caressent ses lèvres d'or, et finissent par se confondre avec les flammes aux langues blanches et bleues qui volent sur le vin. Les flammes montent, descendent, s'égarent comme ce démon fantastique des solitudes qui aime a se mirer dans les fontaines. Qui pourra dire combien de fois la coupe a circulé autour de la table du festin, combien de fois épuisée, elle a vu ses bords inondés d'un nouveau nectar ? Jeunes filles , n'épargnez ni le vin ni l'hydromel. Le soleil ne cesse de gon- fler de nouveaux raisins , et de verser des rayons de son immortelle splendeur dans la grappe éclatante qui se balance aux riches festons de nos vignes, à travers les feuilles rembrunies du pampre arrondi en guirlandes qui court parmi les mûriers de Tempe. Encore cette libation pour chasser les démons de la nuit ! Quant à moi , je ne vois plus ici que les esprits joyeux de l'ivresse qui s'échappent en pétillant de la mousse frémissante, se poursuivent dans l'air comme des moucherons de feu, où viennent éblouir de leurs ailes radieuses mes paupières échauffées; semblables à ces insectes agiles que la nature a ornés de feux innocents, et que souvent, dans la silencieuse fraîcheur d'une courte nuit d'été, on voit jaillir en essaim du milieu d'une loufle de verdure , comme une gerbe d'étincelles sous les coups redoublés du forgeron. Ils flottent emportés par une légère brise qui passe , ou appelés par quelque doux parfum dont ils se nourrissent dans le calice des roses. Le nuage lumineux se promène, se berce inconstant, se repose ou tourne un moment sur lui- même, et tombe tout entier sur le sommet d'un jeune pin qu'il illumine comme une pyramide consacrée aux fêtes publiques, ou à la branche inférieure d'un grand chêne à laquelle il donne l'aspect d'une girandole préparée pour les veillées de la forêt. \ ois comme ils jouent autour de toi, comme ils frémissent dans les fleurs, comme ils rayonnent en reflets de feu sur les vases polis : ce ne sont point des démons ennemis. Us dansent, ils se réjouissent, ils ont l'abandon et les éclats de la folie. S'ils s'exercent quelquefois h troubler le repos des hommes, ce n'est jamais que pour satisfaire, comme un enfant étourdi , à de riants caprices. Ils se roulent, malicieux, dans le lin confus qui court autour du fuseau d'une vieille bergère , croisent , embrouillent les fils égarés, et multiplient les nœuds contrariants sous les efforts de son adresse inutile. Quand un voyageur qui a perdu sa roule cherche d'un œil avide SMA11RA. ù travers toul l'horizon de la nuit quelque poinl lumineux qui lui promette un asile, longtemps ils le font errer de sentiers en sentiers, .:i la lueur d'un feu infidèle, au bruit (l'une voix trompeuse , ou de l'aboiemi ni éloigné d'un chien vigilant qui rode comme une sentinelle autour de la ferme solitaire; ils abusent ainsi l'espérance du pauvre voyageur, jusqu'à l'instant où , touchés de pitié pour sa fatigue, ils lui pré- sentent tout à coup un gîte inattendu que personne n'avoit jamais remarqué dans ce désert ; quelquefois même, il est étonné de trouver à son arrivée un lover pétillant dont le seul aspect inspire la gaieté, «les mets rares et délieats que le hasard a procurés à la chaumière du pêcheur ou du braconnier, et une jeune fille, belle comme les <; races, qui le sert en craignant de lever les yeux : car il lui a paru que . cet étranger étoij dangereux à regarder. Le lendemain, surpris qu'un si court repos lui ait rendu toutes ses forces, il se lève heureux au chant de l'alouette qui salue un ciel pur, il apprend que son erreur favorable a raccourci son chemin de vingt stades et demi, et son cheval hennissant d'impatience, les naseaux ouverts, le poil lustré, la crinière lisse et brillante, frappe devant lui la terre d'un triple signal de départ. Le lutin bondit de la croupe à la tète du cheval du viua^eur, il passe ses doigts subtils dans la vaste crinière, il la roule, la relève en ondes; il regarde, il s'applaudit de ce rpi'il a l'ail, et il part content pour aller s'égavor du dépit d'un homme endormi qui brûle de soif, et qui voit fuir, se diminuer, tarir devant ses lèvres aile un breuvage rafraîchissant; qui sonde inutilement la coupe du regard; qui aspire inutilement la liqueur absente ; puis se réveille, et trouve le vase rempli d'un fin de Syracuse qu'il n'a pas encore goûté, et que le follet a exprimé de raisins de choix, tout en s'amusant des iuquiéludes de son sommeil. Ici, m peux boire, parier ou dormir sans terreur, car les follets sont nos amis. Satisfais seulement à la curiosité impatiente de rhéïs et de Myrthé, à la curiosité plus intéressée de rhélaïre qui n'a pas détourné de loi sis longs < ils brillants, ses grands yeux noirs qui roulent comme des astres favorables sur un cul baigné du plus tendre azur. Raconte-nous, Polé- n ion , les extravagantes douleurs que tu as cru éprouver sous l'empire des sorcières : car les tourments dont elles poursuivent notre imagination ne sont que la vainc illusion d'un rêve qui s'évanouit au premier rayon de l'aurore, rhéis , rhélaïre et Myrthé sont attentives... Elles écoulent... Eh bien! parle... raconte-nous poils, tes crainli s el les folles en eurs de la nuit : et loi . I héis, verse du v in : et [ni . rhélaïre, souris à son récit pour que son âme se console; el loi. Myrthé, si m le vois, surpris du souvenir de ses égarements , céder à une illusion nouvelle, chante el soulevé h s cordes il" la harpe magique... Demande lui des >,,||s t OllSolatCUrS , de s sons qui renvoient les mauvais esprits... C'est ainsi qu'on affranchit les heurt s austères de la nuit de l'empire tumultueux, des songes, et qu'où échappe de plaisirs en plaisirs aux sinistres enchantements qui remplissent la terre pendant l'ai sence du soleil. 2Si CONTES CHOISIS. L'EPISODE. Hune ego de coelo ducentem sidéra vidi : Fluminis haeo rapidi carminé verlit iter. Haec cantu finditque solum, manesque sepulchris Elicit, et tepido devocat ossa rogo. Quum libet, haec tristi depellit nubila cœlo; Quum libet, œslivo convocat orbe nives. TlBULLE. Compte que cette nuit tu auras des tremblements et des convulsions; les démons, pendant tout ce temps de nuit profonde ou il leur est permis d'agir, exerceront sur toi leur cruelle malice. Je t'enverrai des pincements aussi serrés que les cellules de la ruche, et chacun d'eux sera aussi brûlant que l'aiguillon de l'abeille qui la construit. SlIAKSPEARE. Qui de vous ne connoît, ô jeunes filles! les doux caprices des femmes? dit Polémon réjoui. Vous avez aimé sans doute , et vous savez comment le cœur d'une veuve pensive, qui égare ses souvenirs solitaires sur les rives ombragées du Pénée, se laisse surprendre quelquefois par le teint rembruni d'un soldat dont les yeux éiincellent du feu de la guerre, et dont le sein brille de l'éclat d'une généreuse cicatrice. Il marche fier et tendre parmi les belles comme un lion apprivoisé qui cherche à oublier dans les plaisirs d'une heureuse et facile servitude le regret de ses déserts. C'est ainsi que le soldat aime à occuper le cœur des femmes, quand il n'est plus appelé par le clairon des batailles et que les hasards du combat ne sollicitent plus son ambition impatiente. Il sourit du regard aux jeunes filles, et il semble leur dire : Aimez-moi !... Vous savez aussi, puisque vous clés Thessaliennes, qu'aucune femme n'a jamais égalé en beauté cette noble Méroé qui, depuis son veuvage, traîne de longues draperies blanches brodées d'argent ; Méroé, la plus belle des belles de Thessalie , vous le savez. Elle est majestueuse comme les déesses , et cependant il \ a dans ses yeux je ne sais SMARRA. quelles flammes mortelles qui enhardissent les prétentions de l'amour. — Oh ! com- bien de fois je me suis plongé dans l'air qu'elle entraine, dans la poussière que pieds fonl voler, dans l'ombre fortunée qui la suit!... Combien de fois je ni'' suis jeté au-devant de sa marche pour dérober un rayon à ses regards, un souffle bouche, mi atome au tourbillon qui flatte, qui caresse ses mouvements; d mbien de fuis (Thélaïre, me le pardonneras tu '.' . j'épiai la volupté brûlante de sentir un des plis de sa robe frémir contre ma tunique , ou de pouvoir ramasser d'une lèvre ■ >• une des paillettes de ses broderies dans les allées des jardins de Larisse ! Quand elle passoit, voisin, tous les nuages rougissoienl comme à l'approche de la tempête; mes oreilles siflloionl , mes prunelles s'obscurcissoienl dans leur orbite égarée, mon cœur étoit près de s'anéantir sous le poids d'une intolérable joie. Elle étoit là ! je salnois les ombres rpii avoienl flotté sur elle, j'aspirois l'air qui l'avoit touchée ; je disois à tous les arbres des rivages : Avez-vous vu Héroé? Si elle s'étoil couchée sur un banc de fleurs, avec quel amour jaloux je recueillais les fleurs que son corps avoil froissées, les blancs pétales imbibés de carmin qui décorent le front penché de l'anémone, les flèches éblouissantes qui jaillissent du disque d'or de la marguerite , le voile d'une chaste gaze qui se roule autour d'un jeune lis avant qu'il ait souri au soleil ; et si j'osois presser d'un embrassement sacrilège tout ce lit de fraîche verdure, elle m'incendioil d'un feu plus subtil que celui dont la mort a tissu les vêlements nocturnes d'un fiévreux. Méroé ne pouvoit pas manquer de me remar- quer. J'étois partout. Un jour, à l'approche du crépuscule, je trouvai sou regard : il SOUrioit; elle m'avait devancé, son pas se ralentit J'étois seul derrière elle, et je la visse détourner. L'air étoit cal , il ne trouhloit pas ses cheveux, et sa main soulevée s'en rapprocboil comme pour réparer leur désordre. Je la suivis, Lucius, jusqu'au palais, jusqu'au temple de la princesse de Thessalie, et la nuit descendit sur nous, nuit de délices el de teneur !.. Puisse-t-elle avoir été la dernière de ma vie et avoir fini plus tôt ! Je ne sais si tu as jamais supporté avec une résignation mêlée d'impatience et de tendresse le poids du corps d'une maîtresse endormie qui s'abandonne au repos sur ton bras étendu sans s'imaginer que tu souffres; si tu as essayé de lutter contre le frisson qui saisit peu a peu ton sang, contre l'engourdissement qui enchaîne tes muscles soumis; de l'opposer à la conquête de la mort qui menace de s'étendre jusqu'à ton âme '! C'est ainsi. Lucius, qu'un frémissement douloureux parcouroit rapidement mes nerfs, en le, ébranlant de tremblements inattendus, connue le cro- cliei ,iii;u du ptectrum qui fait dissoner toutes les cordes de la lyre sous les d ' Omis la Ttmpilt de Shalcs| qui est dévoué aux malins esp ni aussi quel assassi- nat. Au moment où je me soulevois pour leur répondre . ei où j'i tendois mes bras sur l,i couche rafraîchie par d'amples libations de liqueurs el de parfums, quclqui de froid saisil les articulations de mes mains frémissantes : c'étoit un nœud de fer, qui au même instant tomba sur mes pieds engourdis, el je me trouvai debout entre deux haies de soldats livides, étroitement serrés , dont les lances , terminées p;ir un 1er éblouissant, représentaient une longue suite de candélabres. Alors je me mis à marcher, en cherchant du regard, dans le ciel, le vol de la colombe voyageuse, pour confier au moins à ses soupirs, avant le moment horrible que je commençois ii pré- voir, le secret d'un amour caché qu'elle pourroit raconter un jour en planant près de la baie de Corcyre, au-dessus d'une jolie maison blanche; mais la col imbe pleurait sur son nid, pane que l'autour venoit de lui enlever le plus cher des oiseaux de sa couvée, et je m'avançois d'un pas pénible ri m, il assuré vers le but de ce convoi tra- gique, au milieu d'un murmure d'affreuse joie qui courait à travers la foule, et qui appeloit impatiemment mon passage; le mur r du peuple a la bouche béante, à la vue altérée de douleurs dont la sanglante curiosité boit du plus loin possible toutes les larmes de la victime (pie le bourreau va lui jeter. Le voilà, crioient-ils tons, le voilà !.... — Je l'ai vu sur un champ de bataille , disoit un vieux soldat . mais il n'é- loit pas alors blême comme un spectre , el il paroissoil brave à la guerre. — Qu'il est petit, ce Lucius dont on faisoit un Achille et un Hercule! repreuoil un nain que je u 'a vois pas remarqué parmi eux. C'est la teneur, -ans doute, qui anéantit sa force et qui fléchit ses genoux. — Est-on bien sur que tant de férocité ail pu trouver place dans le cœur d'un homme'.' dit un vieillard aux cheveux blancs dont le doute glaça mon cœur. Il ressembloil à mon père. — Lui ! repartit la \"i\ d'une femme dont la physionomie exprùnoit tant de douo m.... Lui ! répéta-t-elle en «'enveloppant de sou voile pour éviter l'horreur de mon aspect le meurtrier de Polémon cl de la belle Myrlhé!.... ■ — Je crois que le monstre me regarde, dit une femme du peuple. Ferme-toi, œil de basilic, ûme de vipère, que le ciel te maudisse! ■ Pendant ce temps-là les leurs, 1rs rois, la ville entière fïiyoil derrière moi comme le port aban- donné par un vaisseau aventureux qui va tenter les destins de la mer. Il ne restoil qu'une place nouvellement bâtie, vaste, régulière, superbe, couverte d'édifices ma- jestueux , inondée d'une foule de citoyen? de tous h s états, qui renonçoicnl à leurs devoirs pour obéir a l'aurait d'ail | laisu piquant. Les croisées éloicul gai nu s île eu- »G4 CONTES CHOISIS. lieux avides, entre lesquels on voyoil des jeunes gens disputer l'étroite embrasure à leur mère ou à leur maîtresse. L'obélisque élevé au-dessus des fontaines, l'échafau- dage tremblant du maçon, les tréteaux nomades du baladin portoieflfcdes spectateurs. Des hommes haletants d'impatience et de volupté pendoient aux corniches des palais, et, embrassant de leurs genoux les arêtes de la muraille, ils répétoient avec une joie immodérée : Le voilà ! Une petite fille dont les yeux hagards annonçaient la folie, et qui avoit une tunique bleue toute froissée et des cheveux blonds poudrés de paillettes, chantoil l'histoire de mon supplice. Elle disoit les paroles de ma mort et la confession de mes forfaits, et sa complainte cruelle révéloit à mon âme épouvantée des mystères du crime impossibles à concevoir pour le crime même. L'objet de tout ce spectacle, c'étoit moi, un autre homme qui în'accompagnoit, et quelques planches exhaussées sur quelques pieux , au-dessus desquelles le charpentier avoit fixé un siège grossier et un bloc de bois mal équarri qui le dépassoit d'une demi-brasse. Je montai qua- torze degrés; je m'assis : je promenai mes yeux sur la foule; je désirai de reconnoître des traits amis , de trouver, dans le regard circonspect d'un adieu honteux, des lueurs d'espérance ou de regret; je ne vis que M \ithé qui se réveilloit contre sa harpe, et qui la touchoit en riant; que l'olémon qui relevoit sa coupe vide, et qui, à demi étourdi par les fumées de son breuvage, la remplissoit encore d'une main égarée. Plus tranquille, je livrai ma tête au sabre si tranchant et si glacé de l'officier delà mort. Jamais un frisson plus pénétrant n'a couru entre les vertèbres de l'homme ; il étoit saisissant comme le dernier baiser que la fièvre imprime au cou d'un moribond, aigu comme l'acier raffiné , dévorant comme le plomb fondu. Je ne fus tiré de cette angoisse que par une commotion terrible : ma tète étoit tombée elle avoit roulé, rebondi sur le hideux parvis de l'échafaùd ; et , prête à descendre toute meurtrie en- tre les mains des enfants, des jolis enfants de Larisse, qui se jouent avec des tètes de morts, elle s'étoit rattachée à une planche saillante en la mordant avec ces dents de fer que la rage prête à l'agonie. De là je tournois mes yeux vers l'assemblée , qui se relirait silencieuse, mais satisfaite. Un homme venoit de mourir devant le peuple. Tout s'écoula en exprimant un sentiment d'admiration pour celui qui ne m'avoit pas manqué , et un sentiment d'horreur contre l'assassin de Polémon et de la belle Myr- thé. — Myrthé! Myrthé! m'écriai-je en rugissant, mais sans quitter la planche salu- taire. — Lucius! I.ucius! répondit-elle en sommeillant à demi , tu ne dormiras donc jamais tranquille quand tu as vidé une coupe de trop! Que les dieux infernaux le pardonnent, et ne dérange plus mon repos. J'aimerais mieux coucher au bruit du marteau de mon père, dans l'atelier où il tourmente le cuivre, que parmi les ter- reurs nocturnes de Ion palais. — Et pendant qu'elle me parloit , je mordois, obstiné, le bois humecté de mon sang fraîchement répandu, et je me félicitois de sentir croître les sombres ailes de la mort qui se déploj oient lentement au-dessous de mon cou mutilé. Toutes les chauves- SMARRA. souris du crépuscule m'cffleuroiettl caressantes , en me disant : Prends il M Alt II A. 161 L'EPILOGUE. Hic umbrarui tuni l'.illi la, migrare ligui Dl iv lirai .1 ces jcus i poètes ont ilc> cervi aux brûlants, un in ap nati n que di s font u . roulant dans un brulanl délire, s'égarent toutes au delà de» limites de l,i rais i Sdakspeare. Ali ! (|iii viendra briser leurs poignards, qui pourra étancher le sang de mon frère ci le rappeler ii la vie! <>li '■ que suis-je venu chercher ici! Éternelle douleur! I.arisse , Thessalie , Tempe, Unis du Pénée que j'abhorre I ô Polémon, cher l'olémon !... o Ouc dis-tu au nom de ootre bon ange, que dis m de poignards el de sang ! Qui » te l'ail balbutier depuis si longtemps des paroles qui n'ont point d'ordre, nu gémir « d'une \ni\ étouffée comme un voyageur qu'i n assassine au milieu de son sommeil, » ci qui est réveillé par la mort '.'... Lorenzo, mon cher Lorenzo .. ■> [•' Lisidis , Lisidis . est-ce (ni qui m'as parlé ! en vérité . j'ai cru recounoilre ta voii . ei |'ai pensé (pie les ombres s'en alloient Pourquoi m'as m quitté pendant qnejc recevois ici de I ombardic... • 268 CONTES CHOISIS. Les ombres \oni et reviennent, elles nie menacent, elles parlent avec colère, elles parlent de Lisidis, d'une jolie petite maison au bord des oau\ . et d'un rêve que j'ai fait sur une terre éloignée... elles grandissent, elles me menacent, elles crient... « L)c quel nouveau reproche veux-tu me tourmenter, cœur ingrat et jaloux ? Ali ! » je sais bien que lu te joues de ma douleur, et que tu ne cherches qu'à excuser » quelque infidélité, ou à couvrir d'un prétexte bizarre une rupture préparée d'a- « vance. .. Je ne le parlerai plus. » Où est Théis, où est Myrthé, où sont les harpes de Thessalie? Lisidis, Lisidis , si je ne me suis pas trompé en entendant la voix, ta douce voix, tu dois être là, près de moi.... toi seule peux me délivrer des prestiges et des vengeances de Méroé... Délivre-moi de Théis, de Myrthé, de Thélaïre elle-même... » C'est toi , cruel , qui portes trop loin la vengeance , et qui veux me punir » d'avoir dansé hier trop longtemps avec un autre que toi au bal de l'île Belle ; mais » s'il avoit osé me parler d'amour, s'il m'avoit parlé d'amour... » Par Saint Charles d'Arona , que Dieu l'en préserve à jamais... Seroit-il vrai en effet , ma Lisidis , que nous sommes revenus de l'île Belle au doux bruit de la guitare, jusqu'à notre jolie maison d'Arona. — De Tarisse, de Thessalie, au doux bruit de ta harpe et des eaux du Pénée? « Laisse là Thessalie, Lorenzo, réveille-loi... vois les rayons du soleil levant qui » frappent la tète colossale de Saint-Charles. Écoute le bruit du lac qui vient mourir » sur la grève au pied de notre jolie maison d'Arona. Respire les brises du malin ■> qui portent sur leurs ailes si fraîches tous les parfums des jardins et des iles , tous » les murmures du jour naissant. Le Pénée coule bien loin d'ici. » Tu ne comprendras jamais ce que j'ai souffert cette nuit sur ses rivages. Que ce fleuve soit maudit de la nature , et maudite aussi la maladie funeste qui a égaré mon âme pendant des heures plus longues que la vie dans des scènes de fausses délices et de cruelles terreurs!... elle a imposé sur mes cheveux le poids de dix ans de v ieiUesse ! <■ Je te jure qu'ils n'ont pas blanchi... mais une autre fois plus attentive je lierai » une de mes mains à ta main , je glisserai l'autre dans les boucles de tes cheveux , » je respirerai loule la nuit le souffle de les lèvres, et je me défendrai d'un sommeil i profond pour pouvoir te réveiller toujours avant que le mal qui te tourmente soit pi parvenu jusqu'à ton cœur... Dors-tu? •> A". W. Ou me demandera probablement ce que c'esi que le rhombus, quoique ce mot ait été employé différemment par plusieurs traducteurs, tout s'accorde à prouver que le rhombus n'est autre chose que ce jouet d'enfant dont la projection et le bruit ont effectivement quelque chose d'effrajant et de ma- gique, el qui . par une singulière analogie d'impression, a été renouvelé de nos jours sous le nom du t)[.u»i.K. [Notedu irctdtirU'ur) I. A NEU VAINE DE LA CHANDELEUR. La \ii' intime de la province a un charme donl on ne conçoit aucune idée ii Paris, ri qui se fait surtout sentir dans les premières années de la vie. On pent aimer le séjour de Paris dans l'âge de l'activité , des passions . du besoin des émotions 1 1 des succès; mais c'est en province qu'il faut être enfant, qu'il faut être adolescent, qu'il faut goûter les sentiments d'une âme qui commence à se révéler et à se connoiti n'est pas à Paris qu'on éprouvera jamais ces émotions ini ompréhensibli s que réveil- lent au fond du coeur le son d'une certaine cloche, l'aspect d'un arbre, d'un ImiN- son , le jeu d'un rayon du soleil sur la ferblauterie d'un petit toit solitaire. • i s doux mystères du souvenir n'appartiennent qu'au village. J'entendois l'autre jour une femme de beaucoup d'esprit se plaindre amèrement de n'avoir point de patrie : Hé- las! ajouta i elle en soupfrant, je suis née sur la paroisse Saint Roch. Dieu me garde de faire un reproche à Paris de cclti légère imperfection. < moins un vice qu'un malheur. La mande métropole de la civilisation a d'ailleurs, pour se consoler, tout ce qu'il est possible d'imaginer de séductions et d'amuse- ments: l'Opéra, le bal Musard, la Bourse, l'association des gens de lettres, l'honiœo- pathie, la phrénologie et le gouvernement représentatif. Je pense seulement que le lot i\r la province vaut mieux : mais je le pense avec mon esprit de tolérance accou- tumé. Il Défaut pas disputer des goûts. La réminiscence même de ces jeunes et tendres impressions qui ne se remplacent jam.iis conserve encoi e une pat lie de sa puissance . même quand ou s'est éloigné pai 2t0 CONTES CHOISIS. infortune ou pur choix des lieux où on les a reçues, et cela se remarque aisément dans des écrivains qui onl un style cl une couleur. La prose de Rousseau se ressent de la majesté des Alpes et de la fraîcheur de leurs ^allées. Ou devineroit que Bernardin de Saint-Pierre a vu le jour sur des rives loules fleuries, et qu'il a été bercé au bruil des brises de l'Océan. Sous le langage magnifique de Chateaubriand il y a souvent quelque chose de calme et de champêtre , comme le murmure de son lac et le doux frémissement de ses ombrages. J'ai quelquefois pensé que Virgile ne scroit peut-être pas Virgile, s'il n'étoit né dans un hameau. A la province elle seule, à la petite ville , aux champs, ces charmantes impressions qui deviennent un jour la gracieuse consolation des ennuis de la vieillesse, el ces pures amours qui ont toute l'innocence des premiers amours de l'homme dans son paradis natal, et ces chaudes amitiés qui valent presque l'amour ! Avec un cœur sen- sible et une imagination mobile , ou rêve tous ces biens à Paris. On ne les y goûte jamais. Le Dieu qui parloit à Adam a beau vous crier : « Où es-tu? » il n'y a plus de voix dans le cœur de l'homme qui lui réponde. Lu province, tous les berceaux se touchent, comme des nids placés sur les mêmes rameaux, comme des fleurs écloses sur la même tige, quand, au premier rayon du soleil, tous les gazouillements, tous les parfums se confondent. On naît sous les mêmes regards, on se développe sous les mêmes soins, on grandit ensemble, on se voit tous les jours, à tous les moments; on s'aime, on se le dit, et il n'y a point de raison pour qu'on finisse de s'aimer et de se le dire. La différence même des sexes qui nous im- pose ici une réserve prudente et nécessaire, mais sévère el sérieuse, n'exclut que bien tard ces intimités ingénues, ces délicieuses sympathies qui n'ont pas encore changé d'objet. Ce sont les passions qui marquent celte différence, et l'enfant n'en a point. L'abandon familier des premiers rapports de la vie se prolonge sans danger jusques au delà de cet âge où le moindre abandon devient dangereux, où la moindre familiarité devient suspecte entre les jeunes filles et les jeunes garçons des grandes villes. Les affections les plus ardentes continuent à se ressentir de la tendresse du frère et de la sœur , et celle-ci est mêlée de trop d'égards et de pudeur pour que les mœurs aient rien à en redouter. Bien plus, l'adolescent qui commence à deviner le secret de ses sens exerce encore une espèce de tutelle sur cette foiblc enfant qu'il aime, et que la nature et l'amour semblent confier à sa garde. Plus il apprend clans la funeste science des passions, plus il se rend attentif à protéger la douce et timide créature dans laquelle il met son bonheur ou ses espérances. Il ne se contente pas de la défendre contre des inspirations étrangères, il la défend contre lui-même dans l'in- térêt d'un avenir qui leur sera commun. Il la respecte , il la craint. Et combien de voluptés impossibles à décrire cet amour délicat d'une âme qui vient de se connoître ne laisse-f-ellc pas à désirer à l'âge qui le suit? Oh ! le premier Mgne de la préférence de cet ange de la pensée, le premier regard expressif que la I A NEUVAINE DE LA CHANDELEUR. 271 petite amie adresse à son ami entre les deux battants d'une porte qui se ferme, la première articulation de sa voix pénétrante, qui s'esl émue, qui s'esl attendrie en passant entre ses lèvres, la première impression d'un • main livrée à la main qui l'a saisie, la tiède moitcui de son toucher, le frais parfum de son haleine!.... et, bien moins que cela! une fleur tombée de ses cheve i\. une épingle tombée de son cor- set, le bruit, le seul bruit de la robe donl elle vous eflleurc en courant, c'est cela qui est l'amour, t'est cela ipii est le bouleau : .],■ sais le reste, ou à peu près; mais c'est cela que je voudrois recommencer, si un recommençoit. On ne recommence plus ; mais se souvenir , c'esl presque recommencer. On i?oùte à Paris les doux loisirs de l'enfance; un \ connoît la valeur de s,-, jeux ; on y jouit de ces délicieuses soirées de rien faire qui suivent les jours laborieux de l'étude; mais ce n'est qu'en province qu'une heureuse habitude prolonge ces inno- cents plaisirs, sous l'œil attentif des mens, jusque dans l'ardent'' saison de l'adol ■-- renée. On est homme déjà par la pensée, qu'on esl encore enfant par les goûts : on commence à éprouver d'étranges et turbulentes émotions , qu'on subit toujours, a certaines heures d'oubli, des sentiments pleins de grâce et de naïveté. On se de- mande quelquefois ce qu'il \ a de vrai entre le passé que l'on quitte et l'avenir que l'on commence; mais on devine, en y plongeant un regard inquiet , que l'avenir ne vaudra pas le passé. Il se trouve même des esprits simples et tendres qui seraient volontiers tentés de ne pas aller plus loin, et qui sacrifieraient sans hésiter les vo- luptés incertaines du lendemain aux pures jouissances de la veille. A dix-huit ans, j'aurais fait ce marché bizarre avec l'ange familier qui préside aux changeantes des- tinées de l'homme, s'il s'étoil communiqué à mes prières; et nous y aurions gagné tous les deux , car j'imagine que mon émancipation insensée pourrait bien lui avoii donné quelque chagrin. Le 2'i janvier 1802 , je n'en étois pas encore là. J'aimois ces belles jeunes tilles, parmi lesquelles je passois les heures les plus douces de la journée, de toute la force d'un cœur accoutumé à les aimer, mais sans lièvre, sans inquiétude et presque sans préférence. Je me trouvois bien parmi elles; je me trouvois mieux i- i seul, parce que mon imagination comment oit à se former, dans la solitude, un type qui m sembloil ii aucune femme, et auquel une seule femme devoil complètement ressem- bler, quoique j'aie cru le trouver ceul fois. G'étoil mon rêve chéri, et, dans le vague in mse où il m'étoil apparu , il me donnoil une idée plus distincte du bonheur que toutes les réalités de la vie. Cependant , je ne faisois que l'eutrevoir à travers mille formes douteuses ; mais j,. le cherchois toujours, et le déUi ieux fantôme ne manquoil jamais à mes rêveries. Tantôt il venoil me tirer de ma mélancolie en frappant mon oreille de rires malins, et en balançant sur mon front les noirs anneaux de sa cl lllie; tantôt il s'appuvoil sur le pied de ma COUche d'eenliei . en me regardant d'un o'il h iste, ei en cachant sons une touffe de < lievenx blonds nue larme prête à couler . 272 CONTES CHOISIS. et mon cœur gonflé s'élançoit vers lui avec des battements à me rompre In poitrine; car je savois que toute ma félicité consistoit dans la possession de cette image insai- sissable qui me refusoit jusqu'à son nom. Le 24 janvier 1802, nous étions donc réunis, comme à l'ordinaire, ayant l'heure du souper, car on soupoit encore ; et nous causions en tumulte autour de nos mères, qui causoient plus gravement de matières non moins frivoles : notre conversation rouloit sur le choix d'un jeu, question fort indifférente au fond, l'intérêt d'un jeu reposant tout entier dans la pénitence; et qui ne sait que la pénitence est l'ac- complissement du devoir qui rachète un gage? C'est le moment des aveux, des re- proches, des secrets dits à l'oreille, et surtout des baisers. C'est le moment de la soirée pour lequel on vit tout le jour, et celui de tous les moments de la vie qui laisse le moins d'amertume après lui, parce que les sentiments auxquels on commence à s'exercer ne sont pas encore pris au sérieux ; quand on est sorti de là une fois avec une de ces idées orageuses qui tourmentent le cœur, c'est qu'on en est sorti pour la dernière fois; le plaisir n'y est plus. — Nous ne serions pas si embarrassés , dit la brune Thérèse , si Claire étoit arri- vée. Claire connoît tous les jeux qu'on a inventés, et quand, par hasard, elle ne s'en rappelle aucun, elle en invente un sur le champ. — Elle a bien assez d'imagination pour cela , remarqua Emilie en se mordant les lèvres et en baissant les yeux pour se donner l'air de circonspection dont elle acconi- pagnoit toujours une petite médisance. On craint même qu'elle n'en ait trop, et j'ai entendu dire qu'elle donnoit de temps en temps des marques de folie. Ce seroit un grand malheur pour sa famille et pour ses amies. — Claire ne viendra pas, s'écria Marianne d'un ton de voix pétulant qui annon- cent qu'elle ne répondoit qu'à sa propre pensée, et qu'elle n'avoit pas entendu l'ob- servation désobligeante d'Emilie: elle ne viendra pas, j'en suis sûre! elle commence aujourd'hui la neuvaine de la Chandeleur. — La neuvaine de la Chandeleur! dis-je à mon tour : et à quel propos? je ne la savois pas si dévote. — Ce n'est pas par dévotion, reprit Emilie avec une gravité méprisante; c'est par superstition ou par ostentation. J'avois oublié de dire qu'Emilie étoit philosophe. Tout le monde se mêloit alors de philosophie , jusqu'aux petites filles. — Par superstition , répéta Marianne, qui ne saisissoit jamais qu'un mot de la conversation la mieux suivie. Par superstition , en effet ; la superstition la plus capri- cieuse, la plus bizarre, la plus extraordinaire , la plus extravagante.... — Mais encore? interrompis-je en riant. Tu excites notre curiosité sans la satisfaire. — lion ! répondit Marianne en me regardant avec une expression marquée d'iro- nie, cela est trop stupide pour un savant de votre espèce! Quant à ces demoiselles, i. \ m.i \ \im ni. i. \ i.iiAM(i:i.i.i i! elles n'ignorenl pas, j'imagine , (|iic la ncuvaine de la Chandeleur esl une dévotion particulière des jeunes personnes du peuple, qui a poui objet... Comment dira cela ? — Qui a pour objet?... murmurèrent une douzaine de petites voix pendant que douze jolies têtes se penchoienl vers Marianne. — Qui a pour objet, reprit Marianne, t dont 276 CONTES CHOISIS. le pure étoit l'ami de M. de Voltaire, donner, comme Claire, comme un enfant honnête, mais sans instruction, dans ces li nteuses folies! Je ne répliquai pas, et je n'aurois pas eu beau jeu contre Emilie qui n'avoit pas lu Voltaire, mais qui le citoit avec d'autant plus d'autorité ([ne personne entre nous ne l'avoit lu. Je me levai doucemenl , sous l'apparence de quelque préoccupation subite; je me glissai peu à peu derrière le banc des mères, je m'emparai de mon chapeau, et je courus à la chapelle de la sainte Vierge, pour y commencer la neu- vaine de la Chandeleur; Je n'étois pas fort dévot, je ne pouvois l'être ni par habitude d'imitation , ni par l'effet d'une conviction raisonnée, mais je trouvois la religion belle, je la croyois bonne, je respectois ses pratiques sans les suivre , j'admirois ses dévouements sans les imiter ; j'avois la foi du sentiment , qui est peut-être la plus sûre, et je professois dès lors une haine instinctive contre cet esprit d'examen qui a tout détruit, ou qui détruira infailliblement tout ce qu'il n'a pas détruit encore. Je ne connoissois, en vérité, aucune objection plausible contre la neuvaine de la Chandeleur. — Pourquoi cela ne seroit-il pas ainsi? me demandai-je à moi-même, quand j'eus fait quelques pas vers l'église. La nature a vingt mystères plus merveilleux que celui-là, et qu'il n'est jamais arrivé a personne de mettre en doute. Des corps gros- siers, et insensibles en apparence, ont entre eux des affinités qui les appellent les uns vers les autres h travers un espace incalculable; l'aiguille aimantée, consultée sous l'équateur, sait de là reconnoître le pôle ; un papillon qui vient d'éclore vole, sans se tromper, à sa famille inconnue; le pollen du palmier se livre aux vents du désert, et va féconder sur leurs ailes un,, fleur solitaire qui l'attend. A l'homme seul, si privilégié, d'ailleurs, entre tous les êtres créés, il serait interdit de pressentir sa destinée, et de se joindre à cette partie essentielle de lui même que Dieu a mise en réserve pour lui dans les trésors de sa Providence ! Ce seroit calomnier la puissance et la bonté du Père commun que de croire à cet oubli. Mais, si l'homme avoit perdu cet avantage par une faute dont l'expiation est imposée à toute sa race, repris-je avec inquiétude!... — Eh bien, l'intercession de Marie, implorée avec confiance, ne suf- fit-elle pas à le relever de sa condamnation ? A gui appartient -il mieux qu'à la pure et douce Marie de protéger les chastes amours et les penchants vertueux ? N'est-ce pas là sa plus belle mission dans le ciel? Oh ! si le mythe merveilleux qui est caché sous cette croyance du peuple n'est pas vrai , comme je le crois vrai, il faut convenir qu'il devrait l'être ! Les esprits froids qui ne comprennent pas le charme de la dévotion pratique, m'ont toujours beaucoup étonné; le dédain des œuvres pieuses me paraît encore plus incompréhensible dans ces âmes \i\es et passionnées pour lesquelles la vie positive n'a pas de sensations assez fortes, et qui son: obligées d'en demander inces- samment de nouvelles à l'imagination et au sentiment. Que sont, grand Dieu! les LA NEUVAINE DE l \ Cil A vDELEUIt. »" hypothèses de la philosophie cl des si ii necs , le prestige des arts el les inventions 'I i In poésie, auprès de celte poésie du cœur qui s'éveille aux inspirations de la religion, el qui transporte la pensée dans une région d'idées sublimes où tout csl prodige, cl où , cependanl , toui esi vérité ? il i croire, mus doute ; mais ce qu'il faul i est mille Cois plus probable, mille fois plus facile à croire , s'il est permis de com- parer des choses si étrangères, que loul ce qu'il est nécessaire il" croire dan rapporis communs de la vie sociale, pour la supporter sans amertume el sans di - Examinons au boni de quelques années les sensations donl nous avons joui avec le plus d'ivresse, et nous n'en trouverons peut-être pas une Qui ne soit une erreur el un mensonge; les illusions que nous avons goûtées, tout en le? prenant pour des illusions, n'étoienl pas plus fausses, hélas ! que celles que nous avons prises poui des réalités. El nous dédaignons la religi si féconde en joies ineffables, en'conso- lations, en espér :cs, la religion qui seroil encore le bonheur le plus | -i le plus complet de l'humanité, si elle n'éloil qu'une illusion ! celle-là au moins n'auron les angoisses du désabuscmenl cl du regret. Ou n'en est pas détrompé sur la terre ! j'avois donc rempli . avec une joie nouvelle pour moi . toutes les obligations de la neuvaine; el comme si l'habitude de ces exercices avoil élevé ma raison elle-même à nue hauteur qu'elle n'avoil jamais pu atteindre auparavant , je me faisais quelque reproche de m'y être livré dans le seul objel de satisfaite à une curiosité puérile. C'étoil , en effël , ma confiance aveugle pour de misérables contes d'enfants qui m'a voil inspiré tant d'actes de soumission el de foi donl une piété plus sii e el plus désintéressée se seroil fait un devoir, et dont j'osois attendre la récompense, comme si je De l'avois pas trouvée dans la satisfac*on de mon propre cœur. Ce remords me saisit surtout au moment où, mes préparatifs achevés cl ma porte ouverte à l'aj rition prochaine, je me diSposois a proférer ma dernière prière. Il '-si probable que j'y exprimai plus de regrets que de vœux, el je ne sais si i ette réparation fut agréée, mais je pus du moins inVn flatter, à la douce sérénité qui rentra dans mes sens cl qui calma en un moment toutes les agitations de mon esprit; j'eus à peine iv_ mon fauteuil, quej'j fus surpris du sommeil le plus profond. Je ne sais combien il dura, ni comment s'éclaircirenl 1rs ténèbres dans lesquelles il m'avfiil plongé; il me sembla toul à coup que j'avois cessé de dormir; ma chambre reprit son aspect accoutumé, à la lueur vacillante <\f mes bougies. Je dis- cernai tous 1rs objets , j'entendis tous les bruits, ces bruits foibles, indéterminés, sans origine sensil le, qui semblent ne s'élever un momenl que pour rassurer l'àme contre l'envahi scmcnl du silcnre éternel. I.c parqiicl extérieur ne crioil |>as , mais Il rendoil un petil murmure, cilin s'il avoil été i iressc d'une i uiffe de pltim d'un bouquet de Oeurs. Je tournai 1rs veux vers ma porte, el j'i vis une femme; je voulus m'élancer pour aller la recevoir, el une puissance invincible me retint à ma place. J'essayai de parler, h les proies restèrent clouées îi ma langue, lia raison w »78 CONTES CHOISIS. se perdit pas dans ce mystère; elle comprit que c'étnit un mystère, et que les prières de ma neuvaine èioient exaucées. L'inconnue s'approcha lentement, sans m'apercevoir peut-être, comme si elle avoit obéi à une sorte d'instinct , d'impulsion irrésistible. Elle arriva au fauteuil que je lui avois préparé, s'assit, et resta ainsi exposée à ma curiosité dont rien ne répri- moit l'impatience, car elle avoit toujours les yeux baissés. J'attachai sur elle des regards enhardis par son immobilité , par son silence. Je ne l'avois certainement jamais vue , el j'éprouvai cependant, au milieu de la conscience vague d'un songe, la conviction que cette existence, étrangère à tous mes souvenirs, n'en éloit pas moins réelle et vivante. L'imagination même de mon âme , épurée par le recueille- ment et par la prière, ne devoit rien produire qui approchât de ce rêve. Il apparte- noit à un ordre d'inspiration auquel l'homme ne sauroit s'élever de lui-même, c! que cette science délicate et choisie de la sensation qu'on appelle aujourd'hui l'esthétique est incapable de contrefaire. Ma métaphysique d'écolier philosophe veil- loil encore dans mon sommeil ; mais elle s'humilioit devant l'œuvre de la puissance de Dieu. Je comprends qu'une création aussi pure et aussi parfaite ne pouvoit pas être mon ouvrage. Je ne parlerai pas de la beauté de celle jeune fille ; on ne fait pas de portraits avec des mots ; j'ai douté quelquefois qu'on pût en faire avec des traits et avec des cou- leurs. H y a dans l'ensemble de toutes les formes d'un être animé je ne sais quel jeu de passion et de vie qui ne se reproduit guère mieux sous le pinceau que sous la plume, et ce qui n'est pas moins sûr, c'est que la signification de cet ensemble n'est pas également intelligible pour tout le monde. ( hacun la lit selon son aptitude a en démêler les caractères, à en pénétrer le sens, à s'en approprier l'esprit. Quand elle est montée au ton d'une parfaite harmonie avec l'intelligence el la sensibilité de celui qui regarde, elle se sent mille fuis mieux qu'elle ne s'analyse, et l'effet en est trop sai- sissant, trop simultané, pour laisser la moindre place à l'observation des détails. J'imagine qu'il faut être déjà un peu blasé sur les impressions de l'amour pour s'ar- rêter à l'effet piquant d'un pli de la lèvre ou du sourcil, d'une dent qui se soulève presque imperceptiblement sur son clavier d'émail , d'une petite boucle de cheveux rebelles, échappée à l'arrangement de la coiffure. Les sympathies puissantes qui dé- cident de la vie tout entière procèdent d'une manière plus soudaine, et on se rap- pelle que l'apparition de la Chandeleur ne s'accomplit qu'en raison d'une sympathie complète et absolue entre les personnes qu'elle met en rapport. Je ae me demandai pas pourquoi j'aimois cette femme , je ne me demandai pas même si je l'aimois ; je sus (pie je l'aimois; je me dis ce que dut se dire Adam quand Dieu combla le bienfait de la création en lui donnant une épouse : J'achève d'être; je suis ! L'étrangère paroissoit habillée, comme moi, pour un festin de fiançailles; mais ses vêlements n'étoient pas familiers aux nouvelles mariées de nia province. Ils me rap- LA Ml VAINE DE I. \ CHANDELEUR. peluient ceux ([uej'avois remarqués plusieurs fois, en pareille cil i dans une \illr peu éloignée que l'invasion de nos armes el de nos doctrines venoil d'attai ber à la République, C'étoil le costume piquant et grai ieux de Montbéliard, que la so la plus élevée du pays conservoil encore par tradition dans certaines cérémonies solennelles, ei qui est probablement abandonné auj 'd'hui par le peuple lui-même. Elle a\oit déposé à < oii' d'elle, sur la table, un de ces petits sacs .1 maill poli dans lesquels les jeunes fi mrries renfcrinoienl alors ces légei - 1 binons qu'il leui plaisoil d'appeler leur ouvrage, et je n'avois pas tardé à ni'aperci voir que s,i plaque étoit décorée de deux lettres relevées en clouterie d'acier, qui dévoient être les ini- tiales des deux noms de ma future ; maisj'aurois mieux aine- les apprendre tout eu tiers de sa bouche. Malheureusement, le charme qui m'avoil iuterdit la parole n'étoii pas rompu, ei toutes les facultés, toutes les puissances de mon âme avoicnl passé dans nies veux, car ils venoient de rencontrer les siens. La fascination de ci rej céleste atiroit suffi d'ailleurs pour me rendre muet. Je concevoir à peine la possibilité d'en supporter l'expression sans mourir, et je ne devois sans doute la force de résis- ter à une émotion si vive qu'au privilège de la neu vaine, dont mou esprit u'oublioi! point le mystère, '.'est que jamais le feu d'une tendresse innocente n'anima des yeux plus doux et ne révéla mieux ces secrets ineffables du pur amour, pour lesquels aucune \oix humaine ne saurait trouver de paroles. Cependant un 1. étrange obscurcit toul a coup ses paupières. Il sembla qu'une notion confuse de l'avenir qui venoil d'éclore dans sa pensée s'y manifestoil peu à peu sous une forme plus sensible, et l'accabloit d'une horrible certitude Son sein palpita, ses cils s'humectèrent do quelques pleurs qu'elle cherchoit à retenir, elle repoussa dou- cement de la main le pain el le \in que j'avois places devant elle, se saisit avec ardeur d'un des brins de myrte bénit, el le lit passer sous un des noeuds de son bouquet. Ensuite elle se lr\a et reprit le < licmill par où elle étoit \enue. .le triom- phai alors de l'horrible' contrainte qui m'cnchatnoil a ma place, cl je m'élançai sm ses pas pour en obtenir nu mol de consolation cl d'espérauçe. — Oh ! qui que \011s Soyez, m'écriai-jc, ne m'abandonne/, pas à l'horrible regret de vous avoir vue et de ne pouvoir mois retrouver. Songez que mou avenir dépend de unis, el ne faites pas un malheur éternel Au plus doux moment de ma \ie ! ipprcnez-uioi du moins . pourrai presser une fois encore cette main que je couvre de larmes, si je pourrai \ous voir encoi e une fois |, .. — Une fois encore, répondit elle , OU jamais!... Jamais! 1 epela-t elle ,\\<ï un cri douloureux. En parlant ainsi, elle s'échappa. Je sentis mes forces me manquer cl mes jambes défaillir. Je cherchai un point d'appui ; je m'v fixai, je m'j abandonnai sans : lame. Le plus obscur des voiles du sommeil avoit remplacé sur'mes veux le voile transparent des songes, le I1C lus réveil, qii' and jour par les éclats de rue d'un 280 CONTES CHOISIS. domestique qui enlevoit les apprêts de ma collation nocliirne, et qui attribuait cet appareil à des fantaisies de somnambule, auxquelles j'étois en effet sujet. Je ne m'en défendis pas, mais j'oubliai de m'assurer, dans mon trouble et dans ma confusion, si les deux brins de myrte avoient été retrouvés : c'étoit la seule circonstance qui pût donner à mon rcve une espèce de réalité positive, ou la lui faire perdre. Dans le doute, un esprit plus grave que le mien se seroil abstenu; il auroit regardé l'étrange illusion de la nuit précédente comme l'effet d'une longue préoccupation, de l'imagi- nation , du jeûne , et on est libre de croire que ce n'étoit pas autre chose. Mais un amoureux de vingt ans, qui aime pour la première fois, n'est pas capable de tant de raisonnements. Et j'aimois de toute la puissance de mon coeur, avec ivresse, avec frénésie, cette jeune fille inconnue qui peut-être n'exisloit pas. Je n'étois pas d'un caractère qui se déprît facilement des idées dont il s'étoil for- tement occupé une fois. Celle-là devint mon idée fixe, l'unique pensée de ma vie, le seul but de ma destinée. J'abandonnai tout à fait ce monde innocent et doux dans lequel s'éloient renfermés jusque-là mes habitudes et mes plaisirs; je cherchai la solitude , parce que la solitude éloil la seule manière d'être où je pusse m'enlretcnir librement avec, moi-même de mes vœux et de mes espérances. A quelle docile amitié, à quelle crédulité complaisante aurois-je osé les confier? Il me sembloit, dans mon délire, qu'une circonstance prochaine, presque aussi imprévue que celle qui m'avoil montré ma fiancée imaginaire, ne tarderait pas à la ramener sous mes jeux ; je l'attendois, je croyois la rencontrer dans toutes les femmes inconnues que le hasard me faisoit apercevoir de loin , et partout elle m'échappoit comme dans le rêve où je l'a\ois vue. Cette succession perpétuelle d'illusions et de désabusements finit par prendre un ascendant funeste sur mon esprit; elle étoit devenue une manie assidue, invincible, inexorable. Ma raison et ma santé cédèrent à la fois, et la mé- decine, vainement appelée à mon lit de douleur, renonça en peu de jours à l'espoir de me guérir. La médecine ne pouvoit deviner la cause de mon mal, et une juste pudeur ni'empèchoit de l'avouer. Je n'avois cependant négligé aucun moyen de découvrir ma mystérieuse amie. Les initiales du sac en filet d'acier n'étoient pas sorties de ma mémoire, et je les avois fait connoître, sous la réserve d'un profond secret, à un de mes jeunes camarades d'étude qui habitoit Montbéliard , en y joignant le portrait le plus circonstancié de la jeune fille dont elles dévoient exprimer le nom. La description ne pouvoit pas man- quer de ressemblance : les traits, hélas! en éloient trop profondément empreints dans mon cœur, où je sens qu'ils vivent encore. Quant au danger de l'exagération, rien n'étoit moins à craindre : quelle expression, que! langage paroîtroit exagéré à ceux qui l'amoient vue? La réponse avoît tardé loi gtemps. Elle vint lent à coup ranimer mon en tir dans un de ces moments d'angoisse extrême où mes forces épuisées ne sembloient plus I \ \i:C\ UNE DE LA Cil \NQELEUR. 281 capables de lulter avec la mort. L'être idéal que j'avois rêvé dans la nuit de la Chan- deleur existait réellement ; la ressemblance étoil parfaite. On a\oit reconnu la per- sonne que je désignois avec tant de soin, à tous les traits de ce signalement fidi ! même à un petit signe empreint derrière le cou , qu'elle m'avoit laissé apercevoir dans sa fuite. Elle s'appeloil Cécile Savernicr, et ces uoms co lençoienl par les deux lettres que je mi venais si bien d atoir lues sur le sac en mailles d'acier. Elle lia- bitoil ordinairement, seule avec son père, une maison située à quelque distance de la ville, et c'étoil cette particularité qui avoil rendu les informations plus difficiles cl plus lentes. Depuis quelque temps ils étoicnl rentrés à Montbéliard, où le- grâces el la beauté de Cécile faisoienl l'objet de toutes les conversations. Mon officieux con- disciple, qui regardoil ces renseignements comme lès préliminaires d'une demande en mariage dans laquelle j'avois consenti à servir d'intermédiaire, se croyoil obligé d'insister sur les qualités incomparables de ma lemoisclle Savernier; mais il uni; par ajouter , non sans exprimer quelque regret . qu'elle avnit peu de fortune. < circonstance ne nie fut pas moins agréable que les autres; car nia fortune ne permetloil pas d'aspirer à un mariage opulent, et il n'j avoil d'ailleurs rien de plus éloigné de ma manière de comprendre le mariage. Je n'a vois plus rêvé. Mon illusion prenoil un corps, ma chimère devenoit une réalité. C'étoil Cécile Savernier que j'aimois, cl Cécile n'éloit plus l'enfant caprii de mes songes. Elle existoil a quelques lieues de moi : je pouvois . je devois la trou- ver, et passer près d'elle, avec elle, une vie tonl entière , douce comme la première pensée île l'amour. Ma langueur disparut avec mes inquiétudes; ma santé se raffer- mit; il ne mi' resta de mon mal qu'un peu de trouble el de faiblesse, el mon p£re consolé , plus heureux de jour en jour . se réjouil enfin de l'i spoir assuré de ma gué- tison. I n jour qu'il pressoil ma main avec tendresse . appuyé sur le lit que je n'avois pas encore quitté : Dieu suit loué! me dit-il, lu as su triompher de la douleur, il tu me rendras mon Gis ! je t'en remercie. — Ma douleur, répondis-je en me rapprochant de lui pour l'embrasser, croyez- vous en avoir le secret .' — oli ! reprit-il en souriant . tous les chagt ins de ton âge viennent de l'amont les ai connus comme toi. Je vois aujourd'hui d'assez loin ceux qui ont lourinentéuia je >se pour n'\ penser qu'avec dédain; mais je sais qu'ils peuvent être mortels. Aussi n'anrois-je pas hésité ii voli r au levanl de tes \ieu\ . s'ils avoicnl pu Cire rem- plis. Je te félicite d'avoir pris ton parti contre un malheur inévitable que l'avenir ne lardera pas à réparer, il que tu compteras gaioDienl un jom- parmi les folles (Il tions d'une imagination de ili\ huit ans. Promets moi seulement de me un tire le premier dans la ronlidi nec . quand mi nom eau sentiment sui prendra ton cœur. \ i'ii parlerons sérieusement cnsemlile, comme deux .unis dont l'un a sur l'autre l'avantage de l'exp rienre, el je m'engage, si m persistes, à ne rien épai 282 CONTES CHOISIS. pour le rendre heureux ! Dis - moi sincèrement , cher enfant ! si cet arrangement te convient ? Je saisis la main de mon père , et je la portai à mes lèvres. — Vous êtes le meilleur des pères , répliquai-je , et votre fils ne l'a pas oublié un moment; mais ctes-vous bien sur de ne pas vous tromper sur la cause de ma mala- die ! Je ne comprendrais pas que vous l'eussiez devinée!... — Cela n'éloit pas si difficile que tu te l'imagines, dit mon père avec un nouveau sourire. C'étoit l'amour, et tes regards ou ton silence me l'ont dix fois avoué. Il ne s'agissoit plus que d'en chercher l'objet parmi les jeunes filles qui font partie de no- tre société habituelle. Ce n'éloit pas Thérèse, elle est trop légère et d'un esprit trop superficiel pour t'occuper. Ce n'etoit pas Marianne dont le babillage t'amuse, mais qui n'a ni solidité dans l'esprit , ni tendresse réfléchie dans l'âme , et qui n'est bonne que par instinct. Ce n'etoit pas Emilie, qui est froide, pincée, raisonneuse, et qui a appris à lire dans le baron d'Holbach. Ce ne pouvoit être que ta cousine Claire, qui est jolie , qui est simple, qui esl modeste, et dont l'exaltation naïve s'accorde assez bien avec le tour de ton esprit. Crois-tu que je m'entende si mal à deviner? — Claire ! m'éci iai-je dans une sorte d'élan qui put tromper mon père , car il étoit bien loin d'en çonnoître le sujet! C'étoit précisément cette jeune fille qui avoit fait la neuvaine de la Chandeleur en même temps que moi , et dont l'exemple m'avoit suggéré cette idée. — En vérité , continuai-je après un moment de réflexion , vous avez eu raison de supposer que je préférais Claire à toutes les autres. J'aime Claire comme amie, comme parente , comme une personne excellente qui sera , j'espère , une digne femme et une digne mère; mais je n'ai jamais pensé à la faire ma femme et la mère de mes enfants!.... Croyez, je vous prie, à la sincérité de mes paroles!.... Mon père me regarda d'un air étonné. — Je n'ai aucune raison pour en douter, me dit-il; mais ta réponse a trompé mes conjectures. Ce n'est donc pas le mariage de Claire qui t'a réduit à cet état de mé- lancolie auquel je l'ai vu près de succomber , et qui m'a causé tant d'affreux soucis ?.. . — Claire se marie? repartis-je en me soulevant sur mon lit... Claire se marie! dites-vous... Oh! rassurez-vous, mon ami ! je ne vous ai pas trompé. Ce transport n'est que de la joie! puisse ce mariage être conforme aux intentions du ciel, et la combler d'un parfait bonheur!... — Je le souhaite, reprit mon père, et j'aime à l'espérer, quoiqu'il ait quelque chose de fort extraordinaire. Claire av oit refusé celte année irais établissements très- avantageux, et sa mère la croyoit disposée à embrasser la vie religieuse, dont ellesni- voit les pratiques avec une singulière ardeur, quand un jeune homme inconnu, pres- que arrivé de la veille, a obtenu son consentement dès le premier entretien. Les renseignements oui été favorables, et les deux familles se sont promptement trouvées LA NEUVAINE DE I A ( Il AMH.I.I I H d'accord. ( laire se Iruuvc heureuse de cette union , que la sainte \ ierge lui pré| dit-elle, depuis le jour de la Clumdeleur. lu reçonnois là cette imagination un-ii- que cl romanesque .1 la fois, qui m'aroit fait croire .1 qui Iqui sympathie entre vous. — Je vous proteste, mon ami, que je comprends à merveille le mariage de Claire, ei que je ne pense pas qu'elle en eûi jamais 1 u faii e un meilleur. — A la bonne heure, répliqua-t il en éclatant de rire, el cela dépend «le votre manière de voir à tous deux. Mais nous ne parlons pas du tien .' — Pensez-vous qu'il soit déjà temps de s'en occuper? Je n'ai pas vingl ans! — Entre nous, c'est une affaire qui le regarde; mais pourquoi pas ? Je me suis marié trop lard, ou les années ont coulé trop vite, et je laisserais à goûter les plus douces joies de la vie si je mourais sans avoir été aimé d'une fille que tu m'aurais donnée, -.iiis avoir joué avec des enfants, sans confier le souvenir de mes traits et celui de ma tendresse à la mémoire d' génération nouvelle qui sera sortie de moi. C'est là , mou ami , l'im/Dortalité matéi iclle de l'homme , la seule que la foiblessc t je ne me départirai jamais de celle pi — Vous me comblei de reconuoiss; i cl de joie . m'écriai je en m'asse; ml bui mou lii , et en rajustant mes lialiits. car je sentais nus forces se raffermir avec l'cs- poii de retrouver ei d'obtenir Cécile. J'attends de votre tendresse que vous ne in'im- poscrez point nu engagement auquel je ne puis souscrire, cl que je ne saurais con- tracter sans v ioler les plus sainlcs obligations. Je vous jure de mon < Ole, mon u nu pie 28i CONTES CHOISIS. et parfait ami, que je n'aurai jamais de secrel pour voire cœur, et que je ne ferai entrer de ma vie , dans voire maison , une fille que vous n'aurez pas adoptée d'avance. — Connue tu voudras, dit mon père, et cependant cette idée, dont il faut bien que je te fasse le sacrifice , étoit le plus doux des rêves de ma vieillesse. Laisse-moi du moins t'en parler pour la dernière fois. Je n'ai peut-être jamais prononcé devant toi le nom d'un de ces amis d'enfance dont le souvenir rappelle un jour les seules amitiés réelles que l'on ait goûtées dans la vie, les amitiés sincères et désintéressées du collège. Celui-là n'éioii pourtant pas sorti de ma mémoire; niais une grande diffé- rence de vocation , d'habitudes et de domicile sembloit nous avoir séparés pour tou- jours. Jl étoit devenu colonel d'artillerie; il émigra , et cette dernière circonstance rendit notre éloigneraient plus irrévocable, car j'avojs sui\i, comme tant d'autres, le mouvement de la révolution , quand j'étois loin d'en prévoir encore le but et les ré- sultais. Heureusement cetle direction passagère d'un esprit trompé par les apparences m'avoit valu un crédit politique que j'ai eu la consolation de voir quelquefois utile. Mon ami, désabusé à son tour d'un autre genre d'erreurs, regreltoit le séjour de la pairie, toujours si chère aux cœurs bien nés. Je parvins à obtenir sa radiation, et à lui rendre ses foyers, le champ paternel et l'air natal. Nous ne nous sommes pas re- vus depuis, mais ses lettres ne cessent de me témoigner une tendre reconnoissance qui récompense bien doucement mes efforts. Des confidences réciproques nous ont mis au fait des plus petits détails de notre intérieur et de noire fortune. Mon vieil ami Gilbert sail que j'ai un lils sur lequel repose tout mon avenir, et que des rap- ports multipliés lui ont fait connoître, dit-il, sous le point de vue le plus avantageux ; il a une fille de seize aus dont l'éloge est dans toutes les bouches, el qui fera certai- nement le bonheur de son mari comme elle a fait celui de sou père. Je ne te cache point que nous avions vu dans celle union projetée un agréable moyen de nous réunir pour le reste de nos jours, chacun de nous deux étant bien décidé a ne pas quitter son unique enfant. C'étoit une vie d'élection que nous nous étions préparée dans no- tre folle confiance, tant il est vrai qu'on s'abuse à tout âge, et que la vieillesse, mûrie par l'expérience' des choses, ne se laisse pas moins entraîner à ses illusions que l'ado- lescence elle-même. Celte perspective étoit délicieuse, il faut y renoncer! — Pardon , mon père , mille fois pardon ! Pourquoi le ciel in'a-t-il condamné à si mal reconnoilre votre tendresse? — Rassure-toi , me dit-il , j'oublierai facilement quelque joie que je m'étais pro- mise à voir mes espérances réalisées, pour ne plus penser qu'aux liennes. — Lt c'est vraiment dommage, car Cécile Savernier passe pour la plus jolie fille d'un pays où l'on a le droit d'être difficile. — Cécile Savernier! m'écriai-jc en m'élançani de mon lit. Cécile Savernier! O mon père! vous ai je bien entendu!... — A merveille, répondit-il , Cécile Savernier, fille de Gilbert Savernier, ancien I.A NEUVA1NE DE LA CH Whl.l i:i !i. colonel d'artillerie , demeurai)! à Monlbéliard, département du Mont-Terrible. I d'elle que je te parlnis. Je tombai aux pieds de mou père dans un étal d'agitation impossibli : je les couvris de mes baisers, de mes larmes; \< nr^icmps sans retrouver la pa- role ni la voix. Mon père , inquiet , me releva , me pi essa contre son cœur, m'inter- rogea dix fois avant que j'eusse la force de nie f ■ entendre. — Cécile Savernier ! (.'est elle, c'est elle,, mon prie! enai-jc enfin d'une voix étouffée. C'est elle que je vous demandois à geiu ux ! — En vérité, répliqua-t-il. Alors, tes vœux seront facileujenl exaucés, puisque l'affaire est presque ton le faite; mais le crois tu bien assuré de cette résolution? Sur quoi est-elle fondée? Où peux in avoir vu Cécile? Où peut-elle l'avoir connu? Monl- béliard est la seule \ ille de l'rancc où elle ail pain depuis s< r cri V de ma < lécil ■ iin ui'iaire. Ce n'éloil pas elle. 2ss CONTES CHOISIS. Mes jambes fléchissoienl sous moi, quand le bras de M. Savcrnier, passé autour de mon corps, me soutint : ■ — Hélas, me dit-il en essuyant une larme , lu ne verras plus celle-là! c'est Lidy, ma belle et douce Lidy ! c'est la mère de notre Cécile ! Puisses-tu ne jamais éprouver comme moi l'horrible douleur de survivre 'a ce que tu aimes !... — Je me retournai vers lui , je m'appuyai sur son sein , et je baignai ses joues de mes pleurs , mais sans démêler, dans mon émotion , s'ils étoient produits par l'atten- drissement ou par la joie. Il n'y avoit plus rien qui démentît mes espérances, il n'y avoit plus rien qui ne parût les confirmer. Mon effroi s'évanouit. — Oui, lu seras mon (ils, reprit M. Savcrnier d'un ton de résolution solennelle, tu seras mon fils, car tu as une âme ! Tu seras l'époux de Cécile , si elle y consent. El pourquoi n'y consentiroit-elle pas? ajoula-t-il en me regardant avec complaisance et en m'embrassant encore. Je n'avois réellement pas encore remarqué que tu fusses si bien. — Causons maintenant , continua-t-il en me faisant asseoir et en prenant ma main dans la sienne. Les bienséances ne permettoient pas que tu logeasses chez moi ; mais nous nous y verrons tous les jours , pendant le temps que tu as à passer à Montbéliard avant d'aller reprendre tes études. La douce intimité qui doit précéder un engage- ment sérieux et inviolable s'établira d'elle-même. Il ne faut pas procéder légèrement dans les affaires de la vie entière et de l'éternité. Cette épopie d'épreuves a d'ailleurs un charme que le bonheur lui-même l'ait quelquefois regretter, et j'imagine que ton père le l'a dit comme moi ; et puis elles ne seront ni longues ni rigoureuses , car les vieillards ont encore de meilleures raisons que les jeunes gens pour se hâter d'être heureux. Je te parle en tout ceci comme si je n'avois point de doute à former sur un consentement réciproque entre la jeune fille et toi , el Dieu me garde de me tromper ! Mais j'y suis autorisé par les communications que ton père m'a faites, et dont il résulte, à mon grand étonne, nent , que tu aimes déjà ma Cécile. Ce qu'il y a de plus étrange , s'il est possible , c'est que son cœur naïf, qui ne m'a jamais rien caché , se sent entraîné vers toi du même penchant , quoique vous ne vous soyez jamais vus. .. à moins pourtant que ma vigilance n'ait été déjouée par quelqu'un de ces artifices (pie la jeunesse pratique (l'instinct et que la vieillesse oublie. Ah ! je te le déclare , c'est là un point sur lequel je désire avec ardeur des éclaircissements , et ma bonne et franche amitié pour loi me donne quelque droit à les obtenir !... Le colonel me regardoit fixement, et le trouble où sa question me plongeoit ne pouvoit pas lui échapper. Je baissai les yeux, j'hésitai, je cherchai une réponse, et je ne la trouvai pas. — Je jure sur l'honneur, monsieur, répo:ulis-je enfin , que je n'ai jamais \u Cécile, que je n'ai jamais vu son portrait, el que je n'ai jamais eu l'audace de lui écrire, que son nom m'étoit connu depuis deux jours à peine, quand mon père l'a I \ KEUVAINE DE l.A CHANDELEUR. prononcé devant moi. Cependant , je l'aime depuis pi es d'un an , je l'aime pour toute ma vie ! Je l'aime plus encore que je ne me croyois capable d'aimer, du moment où vous avez daigné m'apprendre que nos âmes s'étoient entendues! Voilà la vérité, monsieur ! Le reste est pour moi-môme un incompréhensible mysli — Incompréhensible, en effet , reprit M. Savernier d'un air soucieux, tout à fait incompréhensible; car je ne suppose pas que tu puisses mentir!... Et cependant!... — Et cependant, je ne vous ai rien déguisé : j'en prends .1 témoin la puissance inconnue qui m'a ménagé tant de félicités, et qui a jeté dans mon sein l'amour dont je viens demander le prix. N'est-il donc point d'exemple de ces sympathies qui s'enipareni de nous à l'insu de nous-mêmes, et qui nous entraînent a\ec toute la véhémence d'une passion? La Providence, qui Mille au bonheur à venir des familles, n'a-t-elle jamais prépaie, dans le trésor de ses grâces, de semblables rapprochent) ntsî ie qu'elle a l'ait pour ions lis êtres créés, ne l'a-t-clle jamais fait pour l'homme? C'est ce (pic j'ignore profondé nt , et c'est pourtant ce qu'il faut que je croie, car je n'ai point d'antre explication à vous donner. — Bon! bon! reprit le colonel. C'est qu'on jurerait qu'ils se sont concertés: ne faudra-t-il pas croire maintenant qu'ils se sont vus et aimés en rêve? Si le sei rel de ce genre de rendez-vous vient à se répandre, c'en est l'ail pour toujours de la surveil- lance paternelle. Je la mets bien au déli d'aller jusque-là. Qu'importe, au reste, ajouta-t-il , pourvu que vous vous aimiez , puisque je ne souhaite pas autre , bose Voilà ce que nous saurons ions avant peu d'une manière plus positive , car tu dîneras avec Cécile... demain. — Demain ! m'écriai-je. Et je ne tardai pas à regretter cette expansion indiscrète : mais je in'élois flatté de l'espoir de la voir plus tôt. — Demain, dil-il en souriant. C'est plus lard que tu ne voudrais; mais ,v délai ll'est pas assez, long pour le causer une véritable atlliclion. Ce demain, ^i redoutable pour les amants, n'est l'éternité que pour les morts, .le n'avois pas voulu prévenir Cécile de ton arrivée; je m'étois réservé le plaisir de découvrir, à voire première entrevue , quand je te connoîtrois déjà un peu, ce qu'il v a de réel dans voire sym- pathie, ei j'.ii saisi volontiers l'occasion de tenir ma tille éloignée a l'instant où je t'attendois. t ne nombreuse famille catholique du pays, dans laquelle Cécile ne compte pas moins de si\ amies, toutes BŒUrS, solennise aujourd'hui l'anniversaire de nais- sance d'une bonne aïeule , qui est ma vieille amie, a moi. Comme les longues retraites de ta ChandtUur sont limes, ei que le temps qui nous reste à passer d'ici .m Carême est consacre, par mi usage immémorial, à des divertissements pinson moins innocents, mais que la piété même ne s'interdit pas, ou dansera, on se réjouira . on se déguisera, je crois même qu'on sera masqué. Ne t'effraie pas, mou garçon: le programme de la tète n'admet que les femmes, et .ne un bomme n'j sera reçu . mari, 290 CONTES CHOISIS. père ou l'ivre , avant l'heure où il convient que les douces brebis rentrent au bercail. En attendant, nous allons dîner lête à tète, car voilà Dorothée qui nous appelle... Noire petit repas fut aussi agréable et aussi gai qu'il pouvoit l'être sans Cécile, car M. Savernier étoit d'un caractère cordial et enjoué, comme la plupart des hommes d'un certain âge donl la vie a été bonne et honnête. Lorsque nous fûmes près de quitter la table : — Sais-tu , me dit-il tout à coup , qu'il me vient une idée dont tu me sauras pro- bablement quelque gré , car Ion impatience s'est trahie tout à l'heure par un mouve- ment sur lequel je ne me suis pas mépris. Nous essaierons au moins de la tromper jusqu'à demain, puisque demain te paroît si loin, et en voici le moyen. J'ai dû le rassurer sur la composition de la petite société dont ma fille fait aujourd'hui partie , en l'affirmant que les parents seuls y sont reçus, et cela est exactement vrai; mais cette règle n'est pas si rigoureuse que je ne puisse la faire fléchir en ta faveur. J 'en- trerois seul d'abord, et en quelques mots d'entretien j'aurois sans doute aplani toutes les difficultés. Un domestique, aposté d'avance, attendrait de moi le signal convenu pour t'iutroduire , et tu serais accueilli, sans autre éclarcissement , en ami de la maison. Il est bien convenu que nous jouerions notre rôle avec toute l'adresse donl nous sommes capables, et que nous aurions soin de paraître entièrement étrangers l'un à l'autre. De cette manière, je pourrai apprécier ce qu'il y a de réel dans ces merveilleuses sympathies dont tu me parlois tantôt; car rien ne t'empêchera, sinon de voir Cécile , au moins de l'entretenir avec liberté , et j'espère que tu n'auras pas beaucoup de peine à la reconnoitre sous son déguisement de fiancée de Montbéliard. — Elle est déguisée en fiancée de Montbéliard, dites-vous? Eu fiancée de Montbé- liard! seroit-il possible ! — Eh bien! oui, en fiancée de Montbéliard , continua-t-il sans prendre garde à mon agitation , dont il ne soupçonnoit pas le motif. Cela est de bon augure , n'est-il pas vrai? Mais ce costume est si gracieux , il a tant d'attraits pour les jeunes filles, que plus d'une de ses compagnes pourrait l'avoir choisi comme elle. Dans ce cas , tu la distingueras des autres à un petit rameau de myrte séparé de son bouquet qu'il lui a pris fantaisie d'attacher sur son sein, et auquel je dois la reconnoître moi-même. Cette seconde circonstance, qui nie rappeloit si vivement une des particularités de mon songe, me causa une nouvelle émotion ; mais je parvins à m'en rendre maître, et je ne répondis à la proposition de M. Savcrnier que parles témoignages de la plus tendre reconnoissauce. Une heure après il avoit exécuté son projet dans tous ses points, et j'étois auprès de Cécile, .le la distinguai aisément aux indices que son père m'avoit donnés. 11 me sembla même (pie je l'aurais reconnue sans cela. De son côté, elle avoit manifesté quelque émotion à mon approche , et quand j'eus obtenu la per- mission de prendre une place qui étoit restée libre auprès d'elle, je crus m 'apercevoir qu'elle trembloil. I \ NEUVATNE DE LA Cil VNDELEUR. -' l — Excusez, lui dis-je, une témérité que le masque cl le déguisement expliquent .m moins un peu. Étranger ici a toul le monde, je vous importune probablement du voisinage (l'un inconnu ; el je doute beaucoup que mes traits \'ais rappellent un de ces souvenirs qui donnent matière aux entretiens malicieux du bal masqué. — Je ne comprends pas ce genre de plaisir, répondit-elle, et je n'imagine aucune circonstance qui puisse m'inspirer la Fantaisie de m'j livrer. Dans ions les cas, \ons n'auriez pas à redouter de moi ces petites contrariétés qui occupent ici toul le monde, el qu'on pareil trouver amusantes; car je ne crois pas, en effet, avoir jamais eu l'honneur de vous voir. — Jamais, lui ilis-jc, en vérité .'... — Jamais, interrompit-elle avec un rire forcé, si ce n'est peut-être en rêve, et vous pouvez croire à ma parole, car je suis incapable de feindre; je n'ai pas même entrepris de déguiser ma voix. C'étoil sa voix, en effet, la voix quej'avois entendue plus d'une année auparavant, mais qui n'avoil cessé depuis de retentir dans mon cœur. — Permettez moi donc, répliquai-je avec chaleur, de chercher entre nous quelque motif de rapprochement qui puisse suppléer aux douces habitudes d'une connoissance déjà faite; mon nom, ou plutôt celui de mon père, a dû être prononcé plus d'une fois devant vous par le vôtre, el je n'ignore point que c'esl à la Dlle de M. Savenùer que je parle. Ce nom seroit-il assez malheureux pour n'éveiller dans votre .nue au- cune espèi c de sympathie? Je m'appelle Maxime. .. El j'avois à peine prononcé deux syllabes de plus, que Cécile tressaillit en tournant sur moi des regards qui sembloieni exprimer un mélange d'attendrissement el d'effroi. — Oui, oui, s'écria-t-elle d'un son de voix altéré, votre nom m'est bien connu. H esi cher à mon père — et à moi aussi — parce qu'il nous rappelle des souvenirs qui ne s, ii.nent jamais d'un cœur honnête, ceux de la reconnoissance!... — Il est donc, vrai, continua Cécile en s'entrelenant avec elle-même , comme si elle avoil suinte- ment oublié ma présence, mais de manière à ne pas me laisser perdre une d paroles. — Ci' n'étoit point une illusion! tout s'est accompli jusqu'ici : tout s'iteom- plira sans doute. — Que la volonté d.' Dieu soil faite ! El elle tomba dans un sombre allaitement, ou toutes ses idées parurent s'anéantir. I ne de ses mains touchoil presque à ma main. Je m'en emparai sans qu'elle fil |, moindre efforl pour me la dérober. Seulement elle un' regarda d'un oeil plus attentif. — C'est lui! dit-elle. — Oh! ma vue ne doit pas vous causer d'alarmes, repris je < nir ne dépend que de ni, u . répondfl elle en penchant sa 293 CONTES CHOISIS. tète sur son sein avec un soupir profond. — Mais vous avez parlé de mon père. Vous l'avez déjà vu sans doute. Il sait qu'à cette heure de la nuit j'éprouve depuis quelque temps un mal inexprimable qui m'étouffe et qui me tue. Je souhaitois si vivement d'en prévenir l'accès! Comment mon père n'est-il pas venu ?... Quoique le colonel m'eût dit quelque chose de cet accident qui n'inspiroit aucune crainte, l'expression de souffrance qui accompagnoit ces paroles me glaça le sang. Le père de Cécile s'étoit d'ailleurs arrêté devant nous au moment même où elle parois- soit le chercher dans la salle d'un regard inquiet. Je m'étonnai qu'elle ne l'eût pas vu. — Je suis près de toi, dit-il en l'enveloppant d'un bras qui la soutint, car elle al- loit défaillir. Elle s'appuya sur son sein et y passa un de ces instants d'angoisse qui sont si longs pour la douleur. Une de ses mains, que je n'avois pas abandonnée, s'étoit d'abord crispée sous mes doigts, et puis elle s'étoit relâchée et refroidie, comme si elle eût été gagnée par la mort. Je poussai un cri de terreur. Les amies de Cécile s'étoient empressées autour d'elle; et , dans les soins qu'elles lui prodiguoient, elles a voient dérangé son masque. Hélas! tous mes doutes étoient dissipés , mais une pâleur effrayante couvroit ces traits si chers à ma mémoire. Je senlois la vie prête à m 'échapper aussi, quand Cécile respira , releva son front et fixa ses regards sur les personnes qui l'entouraient. — Ah ! dit-elle, c'est bien : je suis mieux, je vis, je ne souffre plus. Je vous de- mande [lardon à tous, et je vous remercie. Cette crise n'est jamais 'ongue, mais j'aurais voulu vous en épargner le souci. Il falloit ne pas venir ou partir plus tôt. — Et cependant, ajouta-t-elle en se tournant à demi de mon côté — cependant, je re- gretterais de n'être pas venue ou d'être trop tôt partie. Je n'interromps pas plus longtemps vos plaisirs ; l'air et la marche vont achever ma guérison. Nous partîmes peu de temps après, et M. Savernier, rassuré, me confia le bras de sa fille. Elle étoit près de moi , près de mon cœur. Je communiquois librement avec sa pensée; je respirais son haleine; je possédois les dix minutes de vie pleine et heu- reuse que Dieu m'avoit réservées sur la terre , et j'en jouissois avec délices , car au- cun souci n'en altérait la pureté. Cécile ne souffrait plus; elle l'avoit dit , elle le ré- péloit à chaque pas. Elle marchoit d'un pied sûr et léger; elle paroissoit heureuse; elle rioit en parlant de ce mal capricieux , qui ne la saisissoit que pour l'effrayer de l'incertitude et de la rapidité de nos plaisirs. Son père, un bras passé autour d'elle , se félicitait de la trouver si bien , et de pouvoir attribuer le malaise passager qu'elle venoit d'éprouver aux fatigues de la danse, ou à quelque soudaine émotion dont il se refusoit gaiement à pénétrer le mystère. L'espace que nous avions à parcourir étoit fort court , et je ne savois pas si je devois désirer qu'il se prolongeât sans fin pour éterniser la pure félicité (pie je goûtois, ou que le ternie en fût atteint plus vite pour I. \ \i:i\ UNE DE I. \ ril VNDKLEUR. rendre plus lût à Cécile le repos donl elle avoil besoin, [fous étions ai rivés; la main de Céi ile se dégageoil de la mienne, el je ne sais quoi me disoil l<\ en attendant mieux. Bien des occupations pourronl abréger pour toi le temps qui nous reste à n'être pas ensemble : le sommeil, la toilette el l'espérance. Ils entrèrent ; la porte retourna lentement sur ses gonds, h Céi ile me jeta d'une voix émue un adieu que j'entends encore. Le sommeil que mon vieil ami m'avoit promis ne m • 'da pas ses douceurs, el je l'attendis inutilement jusqu'au lever du soleil, dans une insomnie inquiète el fié- vreuse donl je ne m'expliquois poinl les alarmes. Il ne me surpril plus tard que pour me faire changer de supplice. Je voyois Cécile cependant; mais je la royois comme elle m'étoil un moment apparue, pâle, défaillante, le front couvert des ombres de la mort; ou bien, elle penchoit vers mon oreille si tête voilée de cheveux épars, 'ii me répétant cet adieu sinistre qu'elle m'avoil adressé quelques heures auparavant .le me retournois alors de son côté p ■ la retenir, el mes mains ne saisissoienl qu'un vain fantôme. Quelquefois je sentois ma face comme eill mrée par le vol d'un oiseau noc- turne, et quand je m'efforçois de suivre du regard l'objet inconnu de mes craintes, j'apereèvois Cécile encore qui s'enfuyoil sur des ailes de feu en m'appelanl à sa suite. « Ne viendras-tu pas? me crioit-elle avec un long gémissement Pourquoi m'as- tu laissée partir la première? Que deviendrai-jc dans ces déserts, si je n'j suis i npa- gnée de quelqu'un qui m'aime el qui me proi Me voilà ' répondis je enGn : et l'éclal de ma voiv nie réveilla. Le jour étoil forl avancé. Celte nuit s.nis lin s'étoil prolongée «le toutes les heures de la matinée. C'étoil un dimanche ; on sonnoil le dernier office à la chapelle catholique. Je m'étoîs déjà quelquefois vaguement reproché de n'avoir pas encore reconnu par un seul témoignage de piété le bienfait de ma divine protectrice. Je me hStai de gagner l'église, el de m'\ mêler au petit nombre des fidèles. J'arrivai au moment où le prêtre se rendoit à la chaire I êtoit un homme à cheveux blancs, donl la noble figure purtoil l'empreinte d'un chagrin profond, tempéré par la résignaiion et par la foi. Il s'arrêta ou instant devant moi. el m.- rcgnrda fixement . comme s'il avoil été surpris par l'aspecl d' lu. tien étranger à --on auditoire ordinaire, ou comme >>'il cm été préoccupé, an moment de me voir, d'une impression que je vennis ici.- 29i CONTES CHOISIS. à son rsprit. Il soupira, passa, monta à sa chaire, y donna quelques minutes à un acte d'adoration auquel je m'associai par de ferventes prières, se recueillit et parla. Son discours avoil pour objet les vaines espérances des hommes qui ont placé leur avenir dans les choses de la terre, et qui ont compté, pour régler leur vie, sans les décrets éternels de la Providence. Il déploroit l'aveugle présomption de la créature, dont la foihlc intelligence ne peut comprendre ni les causes ni les motifs des événe- ments les plus simples ; qui ne sait rien du passé , qui ne sait rien du futur, qui ne sait rien de ce qui touche a ses seuls intérêts véritables, au\ intérêts de son âme immortelle, et qui se révolte jusqu'au désespoir contre de misérables déconvenues de cette vie fugitive, parce qu'elle est incapable de pénétrer dans les vues secrètes de Dieu. « Et cependant, ajouta-t-il, qu'est-ce donc que celte vie qui occupe toutes vos pensées, pour qu'on attache la moindre importance à ses plus sérieuses vicissi- tudes? Qu'est-ce que la pauvreté? qu'est-ce que le malheur? qu'est-ce que la mort? sinon d'imperceptibles accidents de position et de forme dans l'immensité des siècles qui vous appartiennent. Épreuves nécessaires d'une âme mal affermie, ou conditions irrévocables de l'ordre universel , ces accidents, qui indignent votre orgueil et qui brisent votre constance, doivent concourir peut-être, dans le plan sublime de la création, à l'ensemble de sa merveilleuse harmonie. Ce qui est, c'est ce qui doit être, puisque Dieu l'a permis. Vous ne savez pas pourquoi il l'a permis, et vous ne pouvez pas le savoir ; mais ce que vous ne savez pas, Dieu le sait !... » Le langage de ce prêtre vénérable étoit nouveau pour mon esprit. Les méditations dans lesquelles il m'avoit plongé absorbèrent tellement mes facultés que je m'aperçus à peine de ma solitude au milieu de l'église, à l'instant où l'on éleignoit les dernières lumières du sanctuaire. C'étoit l'heure que m'avoit indiquée le colonel, l'heure si impatiemment attendue, l'heure si lente à venir où je devois enfin voir Cécile! — Cécile dont je pouvois me croire aimé, Cécile que j'adorois ! — Je la nommai à haute voix, comme si elle pouvoit déjà m'entendre, et toutes mes idées, toutes les inexpli- cables inquiétudes dont j'étois tourmenté depuis la veille, vinrent s'anéantir dans le sentiment de mon bonheur. Il me sembloit si bien savoir qu'elle étoit à moi, el qu'elle étoit à moi pour toujours ! La rue que je parcourais, et que j'avois vue presque déserte la veille, étoit alors remplie de monde. J'attribuai d'abord cette différence à la solennité du dimanche; mais je ne pus pas m'expliquer pourquoi cette foule que dévoient appeler en des sens différents les loisirs d'un jour de fête, se tenoit au contraire immobile, ou se bornoit à se former ça et là en groupes silencieux. Comme j'avois hâte d'arriver, je me frayois rapidement un passage au travers de ces petits attroupements, et je n'y saisissois qu'au hasard quelques paroles confuses, dont la plupart ne composoient point de sens suivi. « Un anévrisme, disoit-on , on ne meurt point d'un anévrisme a cet âge. — On i. \ m:i vaine de la lhanueleuk. ineurl <|iiaiid l'heure de mourir esl venue, répoudoil l'interlocuteur^» I n peu plus loin , c'étoil un jeune homme qui paroissoit ni'1 porter envie. Que ne suis-je à la place de cel étranger, disoit-il : du moins il ne l'a pas connue ! » — Plus loin enc une petite Dlle parée el voilée, qu'une de ses c pagnes écoutoil en plenranl : \ deux heures el demie, en soijtanl du bai... Elle avoil bien dit qu'elle ne Beroit jamais fiancée!» — Une horrible lumière éclaira ma pensée. Je n'étois plus qu'à vingt pas de la maison; je courus... — Mon Dieu! tant d'années écoulées n'ont pu aObiblir l'impression de cet affreux moment. La porte étoil drapée de blanc; dans l'allée il y a\oii un cercueil drapé de blanc. Quelques (lambeaux l'entouraient. — Oui est mort? qui esl morl dans celte maison? m'écriai-je en saisissant vio- lemment par le bras un homme qui p. ssoil veiller à cel appareil. — Mademoiselle Cécile Savernier. .le tombai sans connoissance sur If pavé, et quand je revins a moi, par rares inter- valles, ma raison m'avoil abandonné. Je ne sais combien de jours cela dura. Cependant mes yeux m1 rouvrirent tout à fait à la lumière, mais je res nps sans pensée, sans réflexion, s.ms souvenirs. Je venois d'acquérir ou de rctrouvei le sentimenl quej'étois, mais s.ms savoir encore ce que j'étois : il faudroil n -in comme cela. Quelque mouvement qui si' faisoil pus de moi, le bruit d'un soupir, d'un san_ pi'ui Ctrc, attira enfin mon attention. Débouta n ;ôtc, je reconnus le vieux prêtre dont j'a\ois un jour entendu 1rs puissantes et sévères paroles : il me regardoit de l'air impassible ^'un juge qui n'attendoil plus qu'un moi de ma bouche pour m'absoudre ou me condamner. Plus loin, vers le pied de mon lit, un autre vieillard venoil d lever de sa place, ci se précipitoil vers moi en me tendant des bras tremblants, — Mon père, m'écriai-jc en cherchant ses mains pour 1rs porter sur nus lèvi mou père , esl-ee vous ?.. . — Il m'a donc reconnu , dii-il ! vous voyez bien qu'il m'a reconnu! J'ai eni un fils. Mon fils esl saine !... Mes idées commençoicnl à s'éclaircir, le passe se dégageoil lentement de la uuil de mes songes. — M. Savernier, dis-je à mou père, M. Savernici I Où est-il? — Il esl parti, répondit mon père; il esl retourné .m\ extrémités de l'Europe; mais le temps aflbiblira peul être sa résolution, ci j'espère le revoir encore, — Ii Cécile, Cécile! repris-jc avec exaltation. Cécile est-elle partie aussi ? Cécile, qu'en a l-on lad '.' continuai je eu retenant mon peu' par la main. (> mon anu, je VOUS en prie! répondez moi sans déguisement, car je me sens du calme el de la force. Ne troiupei pas mon cœur que vous n'avex jamais trompé i il j avoil ICI une jeune fille 296 CONTES CHOISIS. qu'on appeloit Cécile ; je l'ai vue hier au bal , je lui ai parlé , j'ai [tressé sa main de cette main qui presse la vôtre. — Serait-il vrai qu'elle fut inorle? Mon père se détourna en fondant en larmes, et alla se jeter dans un fauteuil à l'autre bout de la chambre. — Elle est morte ! dit le prêtre ; le Seigneur n'a pas permis que l'union à laquelle vous aspiriez pût s'accomplir sur la terre. Il a voulu la rendre plus pure, plus douce, plus durable, immortelle comme lui même, en la retardant de quelques minutes fu- gitives qui ne méritent pas de compter dans l'éternité. Votre fiancée vous attend au ciel. — ■ Eh quoi ! reparlis-je en le regardant fixement, vous croyez que le ciel n'est pas fermé à la tendresse des amants et des époux ? Vous croyez que l'amour aussi ressus- citera pour un avenir sans fin ? que deux âmes séparées par la mort pourront voler l'une vers l'autre devant le Dieu qui les avoit formées, sans offenser sa puissance, et que je retrouverai Cécile?... — Je crois fermement, répondit-il, que, dans la vie de l'homme, la mort ne met un terme qu'aux erreurs et aux misères de la vie; je crois que l'âme , c'est la bien- veillance, la charité, l'amour: je crois que tous les sentiments tendres et vertueux que Dieu avoit placés dans nos cœurs participeront de notre immortalité, qu'ils en composeront le bonheur immuable et sans mélange, et qu'ils se confondront, sans se perdre , dans l'amour de Dieu qui les embrasse tous. — Oh ! l'amour du Dieu que vous me faites comprendre, dis-je en mouillant ses mains de mes larmes, est le plus naturel des sentiments de la créature, comme le premier de ses devoirs. Mais pourquoi m'a-t-il enlevé Cécile? — De quel droit, jeune homme, s'écria-t-il, demandez-vous compte à Dieu de ses volontés? savez-vous si, dans le coup qui vous a frappé, il n'a pas eu en vue votre félicité même, et si sa prescience infaillible ne vous a pas ménagé un bonheur qui ne doit cesser jamais, au prix d'un bonheur bientôt écoulé? connoissez-vous tous les écueils qui pouvoient briser vos espérances, tous les poisons qui pouvoient corrompre votre miel, tous les événements qui pouvoient relâcher ou dissoudre vos tiens, s'il ne les avoit pas mis à l'abri dis périls de cette vie passagère? A compter d'aujourd'hui seulement , la possession de Cécile vous est acquise sans inquiétude et sans trouble , car c'est Dieu qui vous la garde? Oserez-vous le blâmer d'avoir veillé sur vos inté- rêts plus attentivement que vous, et de s'être réservé votre avenir tout entier, pour vous le rendre en échange d'une foible et incertaine portion de cet avenir infini qui vous auroit peut-être fait perdre le reste? Quand votre père exigea de vous qu'une année s'accomplit entre le moment où il accédoit à vos vœux et celui où la main de Cécile sembloit devoir les combler, ne vous rendîtes-vous pas sans efforts aux conseils de sa prudence? et pourtant, une année est un long terme dans la vie de l'homme, un délai plus effrayant encore quand on le compare à la brièveté de la jeu- i.a m:i\ \im: m. i \ Chandeleur. i - nesse, au cours presque insaisissable de cel âge que le temps emporte si vite. \"i' i maintenant qu'un autre père, qui esl le père commun de ions, tous impose un délai de quelques années de plus, de quelques mois , de quelques jours peut-être; <.u la mesure île votre <-\isii-iii •(■ n'est connue que de lui , et ce ne s ml pas des annéi 5, ce ne sont pas des mois et des juins qui payeront ce foible sacrifie; plus prodigue en- vers vous, parce qu'il est plus puissant, il trous donne tous les temps qui ne uniront p;is. S'il ajourne un instant votre bonheur temporel, c'est pour le perpétuer j travers ces myriades de siècles qui sont à peine les minutes de l'éternité. Tel est le marché que \ous venez de contracter, sans le savoir, avec h Providence, ei dont une pieuse soumission a ses décrets doit on jour vous faire recueillir le fruit. — Subissez les ju- gements la faveur de cette expo- sition, 1rs Oeurs les plus rares de la contrée. A une demi-lieue de là, l'extrémité opposée laisse voir aussi 1rs débris d'un antique manoir seigneurial qui a disparu comme la maison de Dieu. On s.iii seulemenl qu'il étoil occupé par une famille très- i euommée dans les armes, et que le dernier des nobles chevaliers donl il porloil le nom mourut à la conquête du tombean de Jésus-Christ, sans laisser d'héritier i*>ur perpétuer sa race. La veuve inconsolable n'abandonna p:s des lieux si propres .1 en- tretenir s;i mélancolie, mais le bruil de sa piété se répandii au loin avec ses bienfaits, et une tradition glorieuse consacre a jamais s,i mémoire aux respei 1- d< - g< oéi ationa chrétiennes. Le peuple, qui a oublié tous ses autres titres, l'appelle encore la Sainte 1 n de ces jours où l'hiver, pus de finir, se relâche tout à coup de si rigueur seins las influences d'un ciel tempéré, la Sainte se promenoit, comme d'habitude, dans la longue avenue de son château, l'esprit occupé de pieuses mi • Elle arriva ainsi jusqu'aux buissons d'épines qui la terminent encore, et elle ne fut pas peu surprise de voir qu'un de ces arbustes s'étoil chargé déjà de toute sa parure du printemps. Elle se hâta de s'en approcher pour s'assurer que cette appareuce n 'étoil p.is produite par un reste de neige rebelle, et, ravie de le iroir co iné en effet 300 CONTES CHOISIS. d'une multitude innombrable de belles petites étoiles blanches à rayons incarnats, elle en détacha soigneusement un rameau pour le suspendre dans son oratoire à une image de la sainte Vierge qu'elle avoit depuis son enfance en grande vénération, et s'en revint joyeuse de lui porter cette offrande innocente. Soit que ce foible tribut fût réellement agréable à la divine mère de Jésus, soit qu'un plaisir particulier qu'on ne saurait définir soit réservé à la moindre effusion d'un cœur tendre vers l'objet qu'il aime, jamais l'âme de la châtelaine ne s'étoit ouverte à des émotions plus ineffa- bles que dans cette douce soirée. Aussi se promit-elle avec une joie ingénue de re- tourner tous les jours au buisson fleuri , et d'en rapporter tous les jours une guirlande nouvelle. On peut croire qu'elle fut fidèle à cet engagement. Un jour , cependant , que le soin des pauvres et des malades l'avoit retenue plus long-temps que d'ordinaire , elle eut beau se presser de gagner son parterre sauvage; la nuit y arriva avant elle; et on dit qu'elle commençoit à regretter de s'être engagée si avant dans ces solitudes, quand une clarté calme et pure, comme celle qui des- cend du jour naissant , lui montra soudainement toutes ses épines en fleurs. Elle suspendit un instant ses pas, à la pensée que cette lumière pouvoit provenir d'une halte de brigands , car il étoit impossible d'imaginer qu'elle fût produite par des my- riades de vers luisants , éclos avant leur saison. L'année étoit encore trop éloignée alors des nuits tièdes et pacifiques de l'été. Toutefois, l'obligation qu'elle s'étoit im- posée venant se présenter à son esprit et ranimer un peu son courage, elle marcha légèrement , en retenant son haleine , vers le buisson aux blanches (leurs , saisit d'une main tremblante une branche qui sembla tomber d'elle-même entre ses doigts, tant elle fit peu de résistance , et reprit le chemin du manoir , sans oser regarder der- rière elle. Durant toute la nuit suivante, la sainte dame réfléchit à ce phénomène, sans pou- voir l'expliquer; et, comme elle avoit à cœur d'en pénétrer le mystère, dès le len- demain, à la même heure du soir, elle se rendit aux buissons, en compagnie d'un serviteur fidèle et de son vieux chapelain. La douce lumière y régnoit ainsi que la veille , et sembloit devenir, à mesure qu'ils approchoient , plus vive et pi us rayon- nante. Us s'arrêtèrent alors et se mirent à genoux, parce qu'il leur sembla que cette lumière venoit du ciel; après quoi le bon prêtre se leva seul, fit quelques pas res- pectueux vers les épines fleuries, en chantant une hymne de l'église , et les détourna sans efforts, car elles s'ouvrirent comme un voile. Le spectacle qui s'offrit en ce moment à leurs regards les frappa d'une telle admiration, qu'ils restèrent longtemps immobiles, tout pénétrés de reconnoissance et de joie. C'étoit une image de la sainte Vierge, taillée avec simplicité dans un bois grossier, animée des couleurs de la vie par un pinceau peu savant , et revêtue d'habits qui ne révéloient qu'un luxe naïf; mais c'étoit d'elle qu'éinanoit la splendeur miraculeuse dont ces lieux étoient éclairés. <■ Je vous salue, Marie pleine de gràcis, » dit enfin le chapelain prosterné; et au I. \ LÉGENDE DE LA -U.l li BÉAI KIX. murmure harmonieux qui s'éleva dans lous les bois, quand il cul prononcé ces pa- roles, on auroil pu croire qu'elles étoii nt répétées par le i ho ur des angi s. Il i ensuite, avec solennité, ces admirables litanies où la foi a parlé sans le savoir le lan- gage de la poésie la plus élevée, el , après de nouveaux actes d'adoration . il souleva la statue entre ses mains , afin de la transportai au château où elle devoil trouver un sanctuaire plus digne d'elle , pendant que la dame et le valet , les mains jointes et le front incliné, le snivoient lentement en s'unissanl .1 ses prii res. Je n'ai pas besoin de dire que l'image merveilleuse fut placée dans une niche 616— gante , qu'elle fui entourée de flambeaux odorants , baignée de | arfums . chargée d'une riche couronne , el saluée, jusqu'au milieu de la nuit , du cantique d< s Gdèles. pendant, le matin, on ne la retrouva" plus, et l'ai e fui vive parmi tous ces chré- tiens «pie sa conquête avoit comblés d'un bonheur si pur. Quel péché inconnu pou- voit avoir attiré cette disgrâce au manoir de 1 \ Sainte? Pourquoi la Vierge céleste l'avoit-elle quitté? Quel nouveau séjour avoit-elle choisi ? On le divine sans doute. la bienheureuse mère de .lésus avoil préféré l'ombre modeste de ses buissons favoris à l'éclat d'uni' demeure mondaine. Elle étoil retournée, au milieu de la fraîcheur des huis, goûter la paix de sa solitude et les douces exhalaisons de ses fleurs, tous les habitants du château s'y rendirent dans la soirée, et l'j trouvèrent , plus resplen- dissante que la veille. Us tombèrent il genoux dans on respectueux silence. 11 Puissante reine des aunes ! dii la châtelaine , c'esl il 1 la demeure que vous pré- férez. Votre volonté sera faite. » Et peu de temps après, en effet, un temple embelli de tous les ornements que prodiguoil l'architecte inspiré en ces siècles d'imagination el de sentiment, s'éleva autour de l'image révérée. Les grands de la terre la voulurent enrichir de leurs dons, les rois l,i dotèrent d'un tabernacle d'or pur. La renommée de ses miracles se répandit au loin dans ioui le monde chrétien, el appela dan- la vallée une multi- tude de femmes pieuses qui s'j rangèrent sous la règle d'un monastère. La sainte veuve, plus touchée que jamais des lumières de la grâce, ne put refuser le lili supérieure de eeiie maison. Elle j inouriii pleine de jouis , après une vie de 1 œuvres, d'exempli - el de sacrifices, qui s'( xhala comme un parfum au pied < 1 1 s au- tels de la Vierge, Telle est , suivant les chroniques manuscrites de la province, l'origine d< el du couvent de Notrc-Dame-dct Epines-Fleuri Deux siéi 1rs s'étoienl écoules depuis la morl de 1 \ Sainti . el une jeune \- de sa famille éloil encore, guivanl l'usage, soeui custode du saint qui veut dire (pi 'elle en avoil la garde, ei que c'étoil à elle qu'il apparu noil d'ouvrir le tabernacle aux jouis solennels où l'image miraculeuse éloil offerte à ! pi< ( pie. C'esl elle qui avoil soin d'entretenir l'élégance toujours nouvelle de sa parure, d'en chasser la poussière ei les insectes malfaisants, de recueillit . poui coinposi 302 CONTES CHOISIS. couronne ou pour orner son autel , les (leurs du jardin les plus gracieuses dans leur port et les plus chastes dans leur couleur, d'en former des festons, des guirlandes et des bouquets qui attiraient à leur tour, par le grand vitrail ouvert au soleil levant, une multitude de papillons de pourpre et d'azur, fleurs volantes de la solitude. Parmi ces innocents tributs, la fleur de l'épine étoit toujours préférée dans sa saison; et, contrefaite pour toutes les autres avec un art dont les bonnes religieuses avoient dés lors dérobé le secret à la nature , elle reposoit sur le sein de la belle madone, en touffe épaisse nouée d'un ruban d'argent. Les papillons eux-mêmes auraient. pu s'y tromper quelquefois, mais ils n'osoient s'arrêter sur ces (leurs célestes qui n'étoient pas faites pour eux. La sœur custode s'appeloit alors Béatrix. Agée de dix-huit ans tout au plus, elle avoit à peine entendu dire qu'elle fût belle, car elle étoit entrée à quinze ans dans la maison de la sainte Vierge , aussi pure que ses fleurs. Il y a un âge heureux ou funeste où le cœur d'une jeune fille comprend qu'il est créé pour aimer, et Béatrix y étoit parvenue; mais ce besoin , d'abord vague et in- quiet , n'avoit fait que lui rendre ses devoirs plus chers. Incapable de s'expliquer alors les mouvements secrets dont elle étoit agitée, elle les avoit pris pour l'instinct d'une pieuse ferveur qui s'accuse de n'être pas assez ardente , et qui se croit encore obligée envers ce qu'elle aime, tant qu'elle ne l'aime pas jusqu'à l'enthousiasme et jusqu'au délire. L'objet inconnu de ces transports échappoit à son inexpérience; et parmi ceux qui tournoient, si l'on peut s'exprimer ainsi, sous les sens de son «âme ingénue, la sainte Vierge seule lui paroissoit digne de cette adoration passionnée, à laquelle sa vie pouvoit à peine suffire. Ce culte de tous les moments étoit devenu l'u- nique occupation de sa pensée , le charme unique de sa solitude ; il remplissoit jus- qu'à ses rêves de mystérieuses langueurs et d'ineffables transports. On la voyoit sou- vent prosternée devant le tabernacle, exhalant vers sa divine protectrice des prières entrecoupées de sanglots, ou mouillant le parvis de ses pleurs; et la Vierge céleste sourioit sans doute, du haut de son trône éternel, à cette heureuse et tendre méprise de l'innocence, caria sainte Vierge aimoit Béatrix, et se plaisoil à en être aimée. Elle avoit lu d'ailleurs peut-être dans le cœur de Béatrix qu'elle en seroil aimée toujours. H arriva clans ce temps-là un événement qui souleva le voile sous lequel le secret de Béatrix avoit été si longtemps caché pour elle-même. Un jeune seigneur des envi- rons , attaqué par des assassins, fut laissé pour mort dans la forêt; et quoiqu'il con- servât tout au plus les foibles apparences d'une existence prête à s'éteindre , les ser- viteurs du monastère le transportèrent dans leur infirmerie. Comme les filles des châtelains possédoient à cette époque , dès leur première jeunesse , le formulaire des recettes et l'art des pansements, Béatrix fut envoyée par ses sœurs au secours de l'a- gonisant. Elle mit en œuvre tout ce qu'elle avoit appris de cette utile science , mais elle comptoit davantage sur l'intercession de la Vierge miraculeuse ; et ses longues et I,\ LÉGENDE DE LA SŒUR BÉATRIX. laborieuses veilles, partagées entre les soins de la garde-malade et les prières de la servante de Marie, obtinrent tout le suc< es qu'elle en avoit ■ R rymond rouvrit ses veux a la lumière, et reconnu) sa libératrice : il l'avoit vue quelquefois dans la < ba- teau même où elle étoil née. o Eh quoi! s'écria-t-il , Béatrix, est-ce vous que je retrouve? vous que j'ai tant aimée dans mon enfance, cl que l'aveu trop vite oublié de voire père et du mien m'avoil permis d'espérer pour épouse! Par quel funeste hasard vous ai-je revue, en- chaînée dans les liens d'uni' vie qui n'est pas faite pour nous, et séparée sans retour de ce monde brillant dont vous étiez l'ornement '.' \h ! si vous avez choisi de vous- même cet état de solitude et d'abnégation, Béatrix, je vous le jure, c'est que vous ne connoissiez pas encore votre cœur. L'engagement que vous avez contracté dans l'i- gnorance où vous étiez des sentiments naturels il tout ce qui respire , est nul devant Dieu comme devant les liom s. Nous avez trahi sans le savoir votre destinée d'a- mante, et d'épouse, et de mère ! Vous vous êtes condamnée, pauvre et i hère enfant, à des jours d'ennui, d'amertume et de dégoût , dont aucun plaisir n'adoucira désor- mais la longue tristesse! Il est cependant si doux d'aimer, si doux d'être aim doux de reviv re par ce que l'on aime dans d< s objets que l'on aime ! Les joies pur. - d'une affection qui double, qui multiplie la vie; la tendresse d'un ami qui vous adore, qui embellit tous vus moments par des fêtes nouvelles , qui n'existe que pour vous chérir et pour vous plaire; les . aresses innocentes de 1 1 s jolis enfants , si frais, si gracieux , si joyeux d'être, et qu'un caprice barbare auroil abandonnés au néant ! voilà ce que vous ave/, perdu! voilà ce que vous auriez perdu, ma Béatrix, si une obstination aveugle vous retenoil dans l'abîme où vous vous êtes plongé ' Hais non, conlinua-t-il avec une expansion plus viv. encore, tu ne méconuoîtras point les intentions de ton Dieu et du mien, qui ne nous ,i rapprochés que pour nous réunir à jamais! Tu te rendras aux vœux de l'amour qui l'implore et qui t'é- clairc! lu seras l'épouse de ton Raymond, comme tu es s,i soin- et sa bien-aimée! Ne détourne pas de lui les yeux pleins de larmesl Ne lui arrache p.is ta main qui tremble dans les siennes! Dis-lui que m es disposée à le suivre et à ne plus le quitter!... » Béatrix ne répondit point: elle n'avait pu trouver des expressions pour rendn qu'elle éprouvoit Elle s'échappa des bras aùoiblis de Raymond, troublée, éperdue, palpitante, el alla tomber aux pieds de la Vierge, sa consolation et son ap- pui. Elle v pleura connue auparavant . tuais ce n'était plus d'une émotion inconni sans objet; c'étoil i\'un sentiment plus puissant que la piété, plus puissant que b honte , plus puissant , hélas ' que i elle \ ierge sainte dont elle appeloil en vain II coins-, et ses pleurs, ceite lois, étoieiil amers el brûlants. On la vil plusieurs jouis de suite, prosternée cl suppliante, 1 1 on ne s'en étonna point, parce que tout le monde connoissoit dans le couvent sa dévotion passionnée poui ^ I - I 304 CONTES CHOISIS. Fleuries. Elle passoit le reslo de ses heures dans la chambre du blessé, dont lagué- rison avoil cependant cessé, d'exiger des soins assidus. Un soir, à l'heure où l'église est fermée, où toutes les sœurs sont retirées dans leurs cellules, où tout se tait jusqu'à la prière, voici Béatrix qui gagne le chœur à pas lents, qui dépose sa lampe sur l'autel, qui ouvre d'une main tremblante la porte du tabernacle , qui se détourne en frémissant et en baissant les yeux , comme si elle craignoit que la reine des anges ne la foudroyât d'un regard, et qui se jette à genoux. Elle veut parler, et les paroles meurent sur ses lèvres, ou se perdent dans ses san- glots. Elle enveloppe sou front de son voile et de ses mains; elle essaie de se raffer- mir et de se calmer ; elle tente un dernier effort ; elle parvient à arracher de son cœur quelques accents confus, sans savoir si elle profère une prière ou un blasphème. « O céleste bienfaitrice de ma jeunesse! dit-elle, ô vous que j'ai si longtemps uniquement aimée , et qui restez toujours la plus chère souveraine de mon âme, à quelque indigne partage que je vous fasse descendre! ô Marie, divine Marie! pour- quoi m'avez-vous abandonnée? Pourquoi avez-vous permis que votre Béatrix tombât en proie aux horribles passions de l'enfer? Vous savez, hélas! si j'ai cédé sans com- bats à celle qui me dévore ! Aujourd'hui, c'en est fait , Marie, et c'en est fait pour jamais ! je ne vous servirai plus , car je ne suis plus digne de vous servir. J'irai ca- cher loin de vous l'éternel regret de ma faute, le deuil éternel de mon innocence que vous n'avez pas , vous-même , le pouvoir de me rendre. Souffrez cependant , ô Marie , que j'ose vous adorer encore ! prenez en compassion les larmes que je ré- pands, et qui prouvent du moins combien je suis restée étrangère aux lâches trahi- sons de mes sens! accueillez le dernier de mes hommages comme vous avez accueilli tous les autres; ou plutôt , si mon zèle pour vos autels fut digne de quelque recon- noissance , envoyez la mort à l'infortunée qui vous implore , avant qu'elle vous ait quittée ! » En achevant ces paroles, Béatrix se leva, s'approcha, tremblante, de l'image de la sainte Vierge, la para de uouvelles fleurs, se saisit de celles qu'elle venoit de rempla- cer, et, honteuse pour la première fois, de l'usage pieux qu'elle n'avoit plus le droit d'en faire , elle les pressa sur son cœur, dans le sachet bénit du scapulaire , pour ne jamais s'en séparer. Après cela, elle jeta un dernier regard sur le tabernacle, poussa un cri de terreur et s'enfuit. La nuit suivante , une voiture rapide entraîna loin du couvent le beau chevalier blessé et une jeune religieuse, infidèle à ses vœux, qui l'accompagnoit. La première année qui s'écoula depuis fut presque tout entière à l'ivresse d'une passion satisfaite. Le monde même étoit pour Béatrix un spectacle nouveau, inépui- sable en jouissances. L'amour multiplioit autour d'elle tous les moyens de séduction qui pouvoient perpétuer son erreur et achever sa perte ; elle ne sortoit des rêves de la volupté que pour s'éveiller au milieu de la joie des festins, parmi les jeux des ha- I. \ LÉGENDE DE I. \ -(«.II: l'.I.Ai ladins el les concerts des ménestrels ; sa \ ie étoil une fête insensée, o i la roi de la réflexion, étouffée par les clan 's de l'orgie, anroil vainement •■ faire entendre; el ccpendanl Marie n'étoil pas tout .:i fait sortie i renir. Plus d'une fois,, dans les apprêts de sa toiletli mlaire s'étoil raacliinaletncnl <> i sous ses doigts. Plus d'une fois elle avoil laissé tomber sur le bouquet flétri issitudes de nos sentiments; que, seul entre toutes nos affections . il sembli fortilier par I" temps, pendant que 1rs autres brûlent si \ i \ ■ dans nos cœurs de cendre. Ccpendanl elle aimoil Raymond autant qu'elle pouvoil aimer, mais un jour arriva où elle comprit que Raymond ne l'aimoil plus. Ce jour lui fil prévoir le jour plus horrible encore où elle seroil tout à f.iii abandonné) celui pour qui elle .1 \ « >i t abandonné l'autel , et ce ji ui redouté arriva ; 11--1 : Béalrix se trouva sans appui sur la terre, hélas ! el sans appui dans le ciel, i 1a en \aiu une consolation dans ses souvenirs, un refuge dans ses espéra I es flci : scapulairc s'étoienl flétries comme celles du bonheur. I ;i source de- larmes el d prière éloil tarie. La destinée que s'étoil faite Béatrix venoil de s'accomplir. L'infor- tunée accepta sa damnation. Plus on tombe de haut ilans le chemin ii dontié à ceau, l'Sngc au cœur de frère qui l'avoit tant aimée, se voila de - Oh ! que ces années fugitives emportèrent de trésors 1 , la pudeur, la jeunesse, la beauté, l'amour, ces rosi - de la \ ic qui ne flcui ss >ni qu'une fois, el jusqu'au sentiment de la conscience qui dédommage do lires pertes! Les bijoux qui l'avouant auii fois pai > impies que la déban •m crime, lui fournirent quelque u rop proni| demeura seule, delà bjcl de ni pris |wur les autres coum livrée aux dédains insolent • du vii e, el odieuse :* la \. nu. cxempl ci (ic misère que les mères montroienl J huis enfants pour, les détourner du p Elle se lassa d'être .\ chai ié, de ue 1 ie des aui répugnance clquoil souvenl aux maius de la charil que par des neiis qui avoieni .1.- p.un. 1 u jour, elle s'enveloppa il ■ ses haillons, qi i rheui uu: 3fô6 CONTES CIluISlS. riche loilclte; elle résolu! d'aller demander les aliments de la journée ou l'asile de la nuit à ceux qui lie la voient pas connue ! Elle se flatta de cacher son infamie dans son m .il heur'; elle partit, la pauvre mendiante, sans autre bien que les fleurs qu'elle avoil autrefois ravies au bouquet delà Vierge, et qui tomboient, une à une, en pous- sière, sous ses lèvres desséchées ! liéatrix étoit jeune, encore, mais la honte et la faim avoient imprimé sur son front ces traces bilieuses qui révèlent une vieillesse hâtive. Quand sa figure pâle et muette imploroil timidement 1rs secours des passants, quand sa main blanche et délicate s'ouvroit en frémissant à leurs dons, il n 'étoit personne qui ne sentît qu'elle avoitdù avoir d'autres destinées sur la terre. Les plus indifférents s'arrétoient devant elle avec un regard amer qui sembloit dire : O ma fille! comment ètes-vous tombée?... — Et son regard , à elle , ne leur répondoit plus ; car il y avoit longtemps qu'elle ne pou- voit plus pleurer. Llle marcha longtemps, longtemps : son voyage sembloit ne devoir aboutir qu'à la mort. Un jour surtout, elle avoit parcouru , depuis le lever du soleil, sur le revers d'une montagne nue, un sentier âpre et raboteux, sans que l'aspect d'aucune maison vînt consoler sa lassitude; elle avoit eu pour seul aliment quelques racines sans saveur arrachées aux fentes des rochers: sa chaussure en lambeaux ve- noit d'abandonner ses pieds sanglants; elle se sentoit défaillir de fatigue et de besoin, lorsqu'à la nuit close, elle fut frappée tout à coup de l'aspect d'une longue ligne de lumières qui annonçoient une vaste habitation , et vers lesquelles elle se dirigea de, toutes les forces qui lui restaient; mais, au signal d'une cloche argentine dont le son réveilla dans son cœur un étrange et vague souvenir, tous les feux s'éteignirent à la fois, et il n'y eut plus autour d'elle que la nuit et le silence. Elle fit cependant quel- ques pas encore, les bras étendus, et ses mains tremblantes s'appuyèrent contre une porte fermée. Elle s'y soutint un moment, comme pour reprendre haleine; elle es- saya de s'y attacher pour ne pas tomber ; ses doigts débiles la trahirent ; ils glissèrent sous le poids de son corps : O sainte Vierge! s'écria-t-elle, pourquoi vous ai-je quit- tée!... Et la malheureuse Béatrix s'évanouit sur le seuil. Que la colère du ciel soit légère aux coupables! De pareilles nuits expient toute une vie de désordre ! La fraîcheur saisissante du matin commençoit à peine à rani- mer en elle un sentiment confus et douloureux d'existence, quand elle s'aperçut qu'elle n'étoit pas seule. I ne femme agenouillée à ses côtés soulevoit sa tète avec précaution, et la regardoit fixement dans l'attitude d'une curiosité inquiète, en attendant qu'elle fût tout à fait revenue à elle-même. « Dieu soit béni à jamais, dit la bonne lourière, de nous envoyer de si bonne heure un acte de piété à exercer et nu malheur à secourir! C'est un événement d'heureux augure pour la glorieuse fête de la sainte Vierge que nous célébrons aujourd'hui ! Mais comment £p fait-il, ma chère enfant, que vous n'ayez pas pensé à tirer la cloche ou à frapper du marteau ? Il n'\ a point d'heure où vos sieurs en Je- L.A l I M ' M. NI. I \ -mi H 1:1 VI HIX. sus-Christ n'eussent été prêtes .1 vous recevoir. Bien . bien !.. ne me p-j- maintenant , pauvre brebis égarée ! Fortifiez-vous de ce bouillon «pu- j';ii < haufli bâte aussitôt que je vous ;ii api 1 1 uc ; goûti / ce vin génén ux qui rendra I à votre estomac et la souplesse à mis membres endoloris. Faites-i êtes mieux. Buvez, buvez tout , el maintenant, avant de vous lever, si vous n'eu avez pas encore la lune, enveloppez-vous de celte mante que j'ai épaules; donnez-moi entre mes mains vos petites mains • pour qu< pelle le sang ei Ni vie. Sentez vous déjà vos doigt • mon bail 0I1 ! miiis serez bien l ut .1 l'heure ! « Béatrix, pénétrée d'attendrissement , se saisit des mains de la di les pressa .1 plusieurs reprises sur ses lèvres. — Je suis bien déjà . lui dit-elle , et je me sens 1 n étal d'aller 1 Dieu de la grâce qu'il m'a faite c e dirigeant ver cette sainte maison. Seulement, pour que je puisse la comprendre dans nés prières, ayez la boni pprendre mi je suis .' — 1.1 mi seriez-votis , répliqua Ni tourière . si ce n'est à Notre-dame-des-l pii Fleuries, puisqu'il n'\ a point d'autre monastère dans ces solitudes .1 plus de - lieues à la ronde ? — Notre-Dame-des-Épines Fleui ies ! s'écria Béatrix avi c nu cri de joie que sui- virent aussitôt les marques de la plus profonde consternation Épines- Fleuries ' repi il elle en ! lissant tomber sa tête sur son si in? I is pitié de moi ! — El quoi ! ma fille, dit la charitable hospitalière, ne le saviez vous pas î II vrai que vous paraissez venir de bien loin, cai je u'ai jamais vu d'habillements femme qui ressemblassent aux vôtres. u... - Nom Damc-des I borpe pas sa protection aux habitants du paj -. Vous n'ignoi ouï parler, qu'elle esl bonne pour tout le monde. — Je la connois . el je l'ai sen ic , répondit Beau ix ; mais de bien loin . (mu vous dites, ma mère, el il n'est pas étonnant que nies veux loiul reconnu d'abord ci séjour de paix el de bénédiction. Voilà cependant couvent . cl les buissons d'épines où j'ai • m illi tant de ilcui toujours! J'étois -1 jei cep ndanl quand je les ai qui 1 11i111n11.il elle en relevant son lïiuii vers le ciel avci donne aux remords d'un chrétien l'ahuégaiioii de lui-mêiu sœur Béatrix étoil custode de la sainte chapelle. Ma mi — Comment l'aurais je oublié, mon eut. nu. puisq d'elle CUStodc de la -.Mille I b.ipelle ! parmi nous, cl qu'elle restera longtemps, j'espère, un CONTES CHOISIS. la communauté : — puisque, après la protection de la sainte Vierge, nous ne con- uoissons point d'appui plus assuré devant le ciel ? — Je ne parle point de celle-là, interrompit Béatrix en soupirant amèrement; je parle d'une autre Béatrix qui a fini sa \ie dans le peelié, et qui occupoit la même place il y a seize ans. — I.e bon Dieu ne vous punira pas de ces paroles insensées, dit la tourière en la rapprochant de son sein. La détresse et la maladie qui altèrent vos esprits ont trou- blé votre mémoire de ces trisles visions. Il y a plus de seize ans que j'habite ce couvent, et je n'y ai jamais connu d'autre custode de la sainte chapelle que sœur Béatrix. Au reste, puisque vous êtes décidée à présenter à Notre-Dame un acte d'adoration, pendant que je vous préparerai un lit, allez, ma sœur, allez au pied du tabernacle; vous y trouverez déjà Béatrix, et vous la réconnoîlrez aisément, car la bonté divine a permis qu'elle ne perdît pas en vieillissant une des grâces de sa jeu- nesse. Je vous retrouverai tout à l'heure pour ne plus vous quitter jusqu'à voire entier l'établissement. En achevant ces paroles , la tourière rentra dans le cloître. Béatrix gagna en chan- celant l'escalier de l'église, s'agenouilla sur le parvis, et le frappa de sa tète; puis s'enhardit ou peu, se leva, et, de colonne en colonne, s'avança jusqu'à la grille, où elle retomba sur ses genoux. A travers le nuage dont sa vue étoit obscurcie, elle avoit distingué la sœur custode qui émit debout devant le tabernacle. Peu à peu, la sœur se rapproçhoil d'elle en taisant sa revue ordinaire du saint lieu, rendant la n'anime aux lampes éteintes, ou remplaçant les guirlandes de la veille par de nouvelles guirlandes. Béatrix ne pouvoit en croire ses yeux. Cette sœur, c'étoit elle-même, non telle que l'âge, le vice et le désespoir l'avoient laite, mais telle qu'elle a\oit dû être aux jours innocents de sa jeunesse. Étoit-ce une illu- sion produite par le remords? Étoit-ce un châtiment miraculeux, anticipé sur ceux que lui réservoit la malédiction céleste? Dans le doute, elle cacha sa tète clans ses mains, et la reposa immobile contre les barreaux de la grille en balbutiant du bout des lèvres les plus tendres de ses prières d'autrefois. lit cependant la sieur custode mareboit toujours. Déjà les plis de ses vêtements avoient effleuré les barreaux. Béatrix accablée n'osoit respirer. — <.'est lui chère Béatrix, dit la sœur d'une voix dont aucune parole humaine ne peut exprimer la douceur. Je n'ai pas besoin de te voir pour te reconnoitre, car tes prières viennent à moi telles que je les ai jadis entendues. Il y a longtemps que je t-attendois; niais, comme j'ètois sûre de ton retour, je pris ta place le jour où tu m'as quittée, pour qu'il n'y eût personne qui s'aperçût de ton absence. Tu sais maintenant ce que valent les plaisirs et le bonheur dont l'image t'avoit séduite, et tu ne t'en iras plus. C'est , entre nous, pour le siècle et pour l'éternité. Rentre donc avec confiance dans le rang que lu occupois parmi mes filles. Tu trouveras dans ta LA LÉGENDE DE I. \ SCEI I'. BÉAI KIX. cellule, dont in n'as pas oublié le chemin, l'habil que m j avois laissé, et m revêtiras avec lui ta première innocence, dont il est l'emblème : c'i s uni _ commune que je dctois à ton amour, <-i que j'ai obtenue pour Ion repeul sœur custode de Marie ! Aimez Marie comme elle vous a an C'étoil Marie en e el : <-\ quand Béalrig éperdue releva *■ ■ yeux inondés de larmes, quand elle étendit vers elle ses bras palpiunts en lui jetant une ai lion de grâces brisée par ses sanglots, elle \it la sainte Vierge monter I de l'autel, rouvrir la porte du tabernacle, et b'j rasseoir dans sa gloin d'or el sous ses festons d'épines Deurics. Béatrix ne redesccirdil pas an . !i i notion. Elle alloil revoii doul elle avoil train la loi, et qui avoicnt vieilli, exemples de reproche, dans la pratique d'un devoii >sa parmi ses sœurs, le front baissé, ■! prête ii s'humilier an pre nier cri qui annoncerait s.i réprobation. Le > œur vivemenl elle prêta u >reille attentive à leurs voix , ci elle n'entendil rien. < omrae an. une d'elles n'avoil remarqué son dépari , aucune d'elles m- lit attention a son retour. III'' se précipita aux pieds de la .s linte \ iergc . qui ne lui au>it jamais paru i qui s imbloil lui sourire. Dans tes rêves de sa vie d'illusions, elle n'avoil rien compris qui approchai d'un tel bonheur. La lii que ceci se passoit le jour de l'As- somption s'accomplil dans un mélange de recueillemenl et d'extasi plus belles des solennités passées avoient à peine do '■ l'idée à cette comniunauli vierges, sans tache comme leur reine. Les mus avoient va tomber du labcrnai I lumières miraculeuses . les autres avoienl entendu !«• chanl «1rs anges se lei a leurs chants pieux, cl s'étoienl ai i - tées de resp sel pour n'en pas troubler I : a I sic harmo- nie. On se racontoil avec mvsi re qu'il \ avoil ce jour-là une fêle dans le paradis . corn lans le monastère des Épines-Fleuries; et, par un phénomène i cette saison , toutes les épines de la contrée avoienl refleuri . de sorte que ce n'étoii . au dehors comme au dedans, que printemps el parfums. C'est qu'une àuicétoil rcnln e dans le sein du Seigneur, dépouille» de toutes les infirmités el de toutes les miniesde notre cond tion, el qu'il n'y a poini de fête qui soil plus agn ableaox s.iinis. I u.' seule inquiétude obscurci! un moment l'innocente jni>- d.s . Vierge, i ne pauvre femme, toute souffreteuse el toute niala - le malin sur leseuitd onastère. La lourière l'avoil vue . elle l'avoil iinparfaitemcnl s elle avoil disposé pour elle uu lu doux el liède où reposer ses membres débiles , alTnil. lis par la privation . el di puis elle l'avoil iuutilemenl cherchée. Celte malheu créature avoil disparu sans qu'où en «trouvai aan s traces, maison pensoil que s eur Béalrix pouvoil l'avoir aperçue a l'église où e le - éloil ; — Rassurez-vous, mes sœurs, dil Béalrix émue jusqu'aux larmes de ces leo oucis; rassurez vous coniinun l-elle en pressant la lourièr 310 CONTES CHOISIS. cetle pauvre femme, el je sais ce qu'elle esl devenue. Elle est bien, nies sœurs, elle est heureuse, plus heureuse qu'elle ne le mérite el que vous n'auriez pu l'espérer pour elle. Cette réponse apaisa toutes les craintes; mais elle fut remarquée, parce que c'étoit la première parole sévère qui fût sortie de la bouche de Béatrix. Après cela toute l'existence de Béatrix s'écoula comme un seul jour, comme ce jour de l'avenir qui est promis aux élus du Seigneur, sans ennui , sans regrets, sans crainte , sans autre émotion , car les cœurs sensibles ne peuvent s'en passer tout à fait, que celles de la piété envers Dieu et de la charité envers les hommes. Elle vécut un siècle sans avoir paru vieillir, parce qu'il n'y a que les mauvaises passions de l'âme qui vieillissent le corps. La vie des bons esl une jeunesse perpétuelle. Béatrix mourut cependant, ou plutôt elle s'endormit avec calme dans ce sommeil passager du tombeau qui sépare le temps de l'éternité. L'Église honora sa mémoire d'un souvenir glorieux. Elle la plaça au rang des saints. Bzovius, qui a examiné cette histoire avec le grave esprit de critique dont les auteurs canoniques offrent tant d'exemples, est bien convaincu qu'elle a mérité cet honneur par sa tendre fidélité à la sainte Vierge, car c'est, dit il, le pur amour qui fait les saints ; et je le déclare avec peu d'autorité , j'en conviens , mais dans la sincérité de mon esprit et de mon cœur : Tant que l'école de Luther et de Voltaire ne m'aura pas offert un récit plus touchant que le sien, je m'en tiendrai à l'opinion de Bzovius. KIN. TABLE Thii.iii Le Songe d'od Baptiste Montauban " An Lecteur qui lii les préfaces. . . .... La i i i m \ \ln 1 1 es La Combe be l'Homme mori Inès de Las Su rbas S M M; II N .m LES DÉMONS Bl 11 M II Le Prologue Le Récil I. Êpiso le i i pode L'Épilogue I * Ni i s mm ni LA C.BANBI i i i u La 1 .1 foi n i iv --"i i u Bi » Mtix r^AF: IV: . » fcjH ••vtt- <8>