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DES EFFETS

ET Ni°9°*

DES PROPRIÉTÉS DU FROID,

avec un aperçu historique et médical

SUR

LA CAMPAGNE DE RUSSIE-

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V

Tribut Académique f

Présenté à la Faculté de Médecine de Montpellier y le 16 doût 1817/

PAR

Pierre-Jean MORÏCHEAU-BEAUPRÉ,

de Poitiers , département de la Vienne f Bachelier ès-lettres , Chirurgien-major,

POUR OBTENIR LE TITRE DE DOCTEUR EN MÉDECINE.

Frigus amicuvi et inimicum.

A MONTPELLIER,

Jeai martel aîné. Seul Imprimeur de la Faculté ds Medetiue , près la PreTecture, n,o 62»

1817. ; 'jjm

A Monsieur

F. '-Marie MORICHEAU-BEAUPRÉ ,

MON ONCLE,

Docteur en Chirurgie à Poitiers;

Daignez y MON CHER Oncle , agréer cette faible

production , comme un témoignage de mon respect

-

et de mon attachement .

A Monsieur

t

P."-Claot>e MORICHEAU-BEAUPRÉ,

MON FRÈRE,

Percepteur des Contributions à Salon;

Tribut d'amitié sincère et durable - A Monsieur

« ^ * -

Nicolas LOREY,

E*-Chirurgien-major des Armées y Chevalier de l’Ordre Royal de la Légion d’Honncur, Docteur en médecine à Dijon.

Vous êtes un de ces amis rares qui n oublient point , et quil est agréable de payer , dans toutes les circonstances , d' un juste retour .

P.-J. MORICHEAU-BEAUPRÉ.

AVANT-PROPOS.

"N

En choisissant le froid pour sujet de thèse , j’ai senti les nombreuses difficultés offertes par un point de physiologie et de thérapeutique, qui a souffert et souffre encore aujourd’hui tant de contradictions. Je me suis rappelé, en meme temps , le mérite , la sagacité et l’observance inviolable des principes de la saine doctrine médicale de la part des juges auxquels je devais soumettre mes idées. Il n’en fallait pas davantage pour me faire hésiter à aborder celte matière ; mais j’avais eu plusieurs fois l’occasion de re- marquer l’action et les propriétés du froid ; et malgré que , pendant le temps j’ai été appelé à donner des soins aux militaires dans des pays de température opposée, j’eusse, dans

plusieurs circonstances, fait usage des applica- tions froides avec succès , j'avoue que , faute d’un examen approfondi , je n’ai pas toujours su me rendre un compte exact de leurs effets physiques , ou de leur manière d’agir sur l’économie animale. La campagne de Russie le spectacle des maux causés par le froid , et dont j7ai été malheureusement témoin , ce que j’ai éprouvé moi - meme , ce que j’ai lu , enfin , m’ont conduit à mettre en ordre diverses réflexions sur un agent qui exerce une très-grande influence sur l’homme sain et sur l’homme malade , et à y joindre un certain nombre de faits qui me sont propres, ou qui se trouvaient épars çà et , et qui devenaient indispensables pour étayer les raisonnemens , et en tirer d’utiles conséquences. Enhardi par les marques île bienveillance dont MM. les pro- fesseurs de cette célèbre Faculté ont bien voulu m’honorer , je me suis déterminé à présenter pour mon doctorat ce faible travail, qui réclame toute leur indulgence.

Nota. Les degrés de température sont fixés d’après l’échelle de Réaumur.

DES EFFETS

E T

DES PROPRIÉTÉS DU FROID.

CHAPITRE I «

Du Calorique et de- la Chaleur .

L’entretien de la vie est le résultat de l’action des excitans naturels sur les propriétés vitales dont sont doues tous les systèmes organiques de l’économie animale ; ce sont eux qui maintien- nent le corps dans cet état continuel d’énergie et de vigueur qui constitue la santé. Une augmen- tation ou une diminution dans leurs effets ordi- naires , certains modes particuliers d’action , des modifications propres dans leur état constitutif, leur soustraction partielle ou même totale , dé- terminent des changemens ou des phénomènes Insolites, qui indiquent un trouble de l’harmo-

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nie naturelle des fonctions , et qui signalent et caractérisent la maladie.

Les effets des excitans paraissent dépendre de la réaction du principe qui régit les pro- priétés inhérentes au solide vivant , et auquel on doit rapporter tout ce qui se passe dans le système physique de l’homme. La connaissance de cette cause première échappant à toute espèce de recherche , nous devons nous arrêter à ce degré le plus positif de la science physiologique , qui ne nous permet point d’aller au-delà des phénomènes appareils; tels sont, entre autres, les effets des agens qui excitent ou débilitent.

Le calorique occupe le premier rang parmi les puissances stimulantes. Le principe vital , sensible à son action , paraît s’associer et s’iden- tifier pour ainsi dire avec lui , comme par une loi d’affinité. Le principe de la chaleur semble, dans ses effets , distribuer les mouvemens , les conduire du centre à la circonférence, ou de la circonférence au centre. Au plus haut degré de l’exaltation des forces , comme au plus bas de leur résolution , le principe vital et le calo- rique se correspondent et se tiennent dans une espèce de rapport ou de dépendance mutuelle. La caloricité ou la puissance génératrice du calorique augmente ou diminue en raison directe de la force ou de la faiblesse. Une forte chaleur accroît l’énergie du principe de la vie , comme

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un froid immodéré l’affaiblit et l’éteint. Avant de parler du froid, j’ai cru devoir faire précéder quelques considérations sur le calorique et la chaleur.

Le calorique ou la cause matérielle de la chaleur * suivant l’hypothèse admise par le plus grand nombre des physiciens , est un fluide élé- mentaire, très-subtil , invisible , impondérable, élastique et expansible, répandu dans la nature entière, et dont on ne connaît les propriétés que par les effets. Il tend sans cesse à se mettre en équilibre ; il dilate tout ce qu’il pénètre ; il augmente le volume des corps , et en fait passer une infinité de l’état solide à l’état liquide et aériforme. Il est libre ou combiné : c’est du calorique libre ou sensible dont il est ici ques- tion. La sensation qu’il produit sur nos organes leur décèle sa présence en plus ou moins grande quantité, on l’appelle chaleur ; c’est le mot pro- pre consacré pour exprimer l’effet dont il est la cause. Quelques physiciens ont voulu expli- quer cette sensation par la dilatation qu’il opère , selon eux , dans les tissus : mais elle est , comme toutes les autres , déterminée par le mode particulier du rapport de la sensibilité avec l’agent qui l’affecte. On se sert aussi du mot chaleur pour désigner la somme de ce fluide en expansion : ainsi l’air et tous les corps environnans sont qualifiés de chauds ou de

froids , suivant qu’ils contiennent réellement plus ou moins de calorique , ou que leur tem- pérature n’est que relative à l’état du corps. Ces qualités s’expriment par les termes chaleur et froideur .

La chaleur animale est le résultat du déga- gement continuel d’une certaine quantité de calorique des surfaces externes et internes de tous les organes. Ce calorique devenu sensible , de combiné qu’il était , a mérité , par rapport à la source dont il émane et aux lois particulières auxquelles il est soumis , la dénomination de calorique animal ou calorique vital. Sa produc- tion paraît être autant due à l’action de tous les organes qu’à la décomposition ou désoxigé- nation de l’air dans les poumons. Sous ce dernier rapport , les physiciens et les chimistes ont trop accordé aux principes de leur science respec- tive, et ils ont complètement méconnu les effets de la puissance vitale. Les preuves les plus péremptoires que l’on puisse apporter pour établir l’influence de l’action organique sur la calorification , sont que les stimulans externes et internes , le mouvement et les passions exci- tantes augmentent la chaleur animale , tandis que tout ce qui affaiblit et énerve , le repos et les passions débilitantes la diminuent. Comment, ainsi que le fait remarquer Barthez , le corps pourrait-il résister au milieu d’un air froid et

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glacial qui soustrait promptement le calorique, si le principe vital n’agissait pas continuellement pour le reproduire? La nature paraît donc se servir d’un double moyen propre à entretenir la chaleur animale. La théorie mise en avant pour placer la caloricité dans le système capil- laire , et l’expliquer par des combinaisons et des décompositions chimiques , est encore loin , je crois , de porter aussi-bien l'empreinte de la vérité que celle de la probabilité qu’ont su lui donner quelques physiologistes.

Ce calorique , se dégageant sans cesse des surfaces des organes , se perd dans l’air qu’il échauffe et se communique à tous les corps moins élevés en température qui nous environ- nent et qui nous sont immédiatement appliqués. A mesure qu’il s’échappe, uni aux humeurs dont il entretient et favorise 1 excrétion, il est remplacé par celui qui se développe intérieure- ment , les tissus vivans jouissant à un très- haut degré de la propriété conductrice. Aussi c’est plus pour en ralentir et en intercepter la transmission que pour modérer l’action de l’air froid sur la peau, que nous portons , en hiver, des habiliemens d’un tissu peu propre à les rendre bons conducteurs du principe de la chaleur.

La calorification vitale entretient dans l’éco- nomie une température isolée , ou indépendante

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de celle de l’atmosphère , qui va de 3o à 32 degrés du thermomètre de Réaumur. Le principe vital ou la force active de la vitalité, repoussant le calorique d’une température supérieure, per- met à l’homme de vivre dans des climats le degré de chaleur atmosphérique surpasse de beaucoup celui de son sang. Sur quelque point de la surface du globe que se trouve placé l’être privilégié de la nature , à l’extrémité des régions glacées du nord ou au milieu des con- trées brûlantes de l’Asie et de l’Afrique, il doit au principe qui veille à sa conservation la faculté de résister à un froid violent comme à une chaleur excessive.

Cette vérité physiologique incontestable met en défaut les principes de la physique sur l’équilibre du calorique, et la pénétrabilité de tous les corps par ce fluide ; je veux dire quelle les démontre inapplicables au corps vivant , tout autant, cependant, qu’il conserve son éner- gie et sa température naturelle ; car, lorsque par l’affaiblissement progressif du principe vital , tel qu’il a lieu, par exemple, dans la congéla- tion des membres, la calorification diminue et s’éteint presque entièrement; la partie devenue froide et insensible se rapproche, par cela même, des tissus inertes , et se laisse pénétrer par le calorique extérieur. Ainsi, selon le plus ou moins de vitalité de la peau et des tissus sous-jacens,

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il existe dans l’état de santé un combat conti- nuel, pour possession de lieu, entre le calorique vital et le calorique atmosphérique.

Soit que l’on considère le calorique comme émané des rayons solaires , sa source naturelle , ou des corps échauffés en ignition et en fer- mentation , soit qu’on le regarde comme étant le produit simultané de la combustion dans la respiration et de l’action vitale universelle, il est le même , et abstraction faite de ses lois et de ses propriétés particulières et relatives, son action sur le corps humain se montre essentiel- lement stimulante, et il doit être regardé comme l’un des agens qui vivifient le plus l’économie animale. La vie est amie de la chaleur. L’as- phyxié par le froid n’attend son salut que du calorique. Ce n’est qu’autant que le médecin opérateur voit la température se maintenir à peu près la même que dans l’état naturel , dans un membre sur lequel la ligature d’un vaisseau principal a intercepté le cours du sang, qu’il conçoit l’espoir et acquiert la presque certitude de le conserver.

Tous les êtres organiques sont sensibles à l’action du calorique, et tout nous atteste dans la nature sa puissance active. Observons ses merveilleux effets , lorsque , au printemps , le soleil , passant à l’équateur , se rapproche de notre planète , et vient nous lancer directement

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ses feux. La nature entière quitte son deuil; tout te qui a vie éprouve les bisnfaits de ce principe rayonnant , qui frappe , pénètre la surface du sol , ou est , en partie , réfléchi et répandu dans l’air. Les campagnes reverdissent ; le germe vital des semences s’anime et se développe ; la sève monte des racines dans les tiges ; la plante se pare de feuilles et de fleurs , et se prépare à offrir les riches et délicieux présens de l’été et de l’automne. Au moyen de la production artificielle du calorique, nous jouissons du plaisir d’élever des plantes étrangères qui font notre admiration. C’est ainsi que l’habitant des régions du nord fait croître et se procure à grands frais dans ses immenses serres les fruits que son âpre et ingrat climat lui refuse.

Au retour de la belle saison, on voit les animaux se ressentir manifestement de l’action stimulante du calorique. Les insectes abandon- nent leurs retraites obscures ; la chrysalide se dégage de son enveloppe défensive , et se montre sous forme élégante et animée ; les reptiles blottis et les mammifères hibernans , comme le loir, la marmotte, la chauve-souris, etc., sortent du long sommeil léthargique dans lequel le froid les avait plongés ; les poissons regagnent la surface des eaux; l’oiseau perché sous le feuil- lage se sent animé par les feux de l’astre radieux, et chante gaîment ses prochaines amours ; tous

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les animaux , enfin , reprenant comme une nouvelle vie, sont portés à satisfaire le besoin impérieux de la reproduction de leur espèce. Ces merveilleux elfets, ce grand mouvement de la nature, sont certes dus à la nouvelle quantité de calorique surajouté et répandu par - tout ; ils fournissent une preuve irrévocable de sa propriété éminemment excitante et vivifiante.

L’homme, accoutumé autant par instinct que par habitude de sensibilité à chercher le plai- sir et à fuir la douleur , se montre non moins sensible à la présence du calorique que tous les êtres organiques qu’il excite et anime. Dans les climats tempérés et froids, la même raison qui le force à se procurer du calorique en hiver, fait qu’il recherche au printemps l’action bien- faisante des rayons du soleil ; il voit disparaître alors cette foule d’affections morbifiques qui l’ont tourmenté pendant la dernière saison ; un surcroît de force et d’énergie se glisse comme par enchantement dans son être ; son sang cir- cule plus vite ; ses mouvemens sont plus libres et ses sensations beaucoup plus vives.

C’est après avoir été exposé à l’action d’un froid intense que l’on perçoit avec délices la sensation que fait naître et développe une quan- tité modérée de calorique. Les tissus doucement titillés se dilatent et augmentent un peu de v°lume par l’effet d’une légère turgescence. La

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sécheresse et la rigidité de la peau disparaissent; la douleur cuisante s’évanouit , et est aussitôt remplacée par une sensation qui s’irradie agréa- blement. Quand le froid est arrivé à causer l’en- gourdissement général et la suspension de la vie , les moyens employés pour faire cesser cet état «ont slimulans et calorifiques. Le cœur sym- pathiquement excité pousse avec plus d’énergie le sang du centre vers la circonférence, et jus- que dans le système capillaire son cours a été suspendu ; le pouls donne graduellement des pulsations plus fortes; le calorique vital- se dé- gage par l’effet de la réaction ; la peau se colore; une chaleur douce et égale se répand et s’ac- compagne d’une légère moiteur, indice du réta- blissement de la transpiration , et du retour complet des mouvemens vitaux à la peau ; la sensibilité engourdie recouvre ses droits; les sens reprennent leur activité; le jeu et la vigueur sont rendus aux puissances musculaires ; la sen- sation d’un certain bien-être fait tressaillir tout le corps; la physionomie se recompose et s’anime; enfin le calme et la sérénité renaissent dans l’âme avec une force et un charme nouveau.

Il serait facile d’apporter encore de nouvelles preuves des effets stimulans du calorique, tirées des observations faites sur les climats méridio- naux. Tous les êtres y montrent une certaine supériorité de qualités physiques sur ceux des

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pays septentrionaux. En nous arrêtant à l’hom- me, nous remarquerons seulement que l’ac- tion du calorique, plus forte et plus prolongée dans les climats chauds , opère une excitation très-vive sur l’habitude du corps , sur les nerfs , le cerveau et les sens , le cœur et les vaisseaux; qu’elle détermine l’exaltation de la sensibilité et de l’irritabilité , une vivacité prompte et fou- gueuse dans les mouvemens , les idées et les passions.

Le parti avantageux que l’hygiène et la thé- rapeutique tirent du calorique , dépose encore en faveur de son action stimulante.

Je termine ces considérations générales par faire observer que la quantité de calorique con- venable pour l’entretien de la vie et l’équilibre de la santé, doit être modérée; qu’autant sa trop grande diminution est pernicieuse , autant son excès devient nuisible, soit qu’accumulé au-dehors il excite trop vivement, soit qu’une exaltation morbide dans les mouvemens vitaux s’accompagne d’une augmentation surnaturelle dans la chaleur animale. Les exercices sou- tenus, l’insolation, les alimens chauds et épicés, les boissons spiritueuses, les passions violentes augmentent la chaleur du corps. Le calorique excédant dessèche, irrite, rubéfie, enflamme et désorganise même les parties ; il agit sur le sang et les humeurs qu’il raréfie et auxquels il im-

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prime , durant les constitutions chaudes trop long-temps persévérantes , et sous un ciel brû- lant , une tendance à la diminution et à la perte de leur vitalité propre, appelée putridité, (i).

(1) Tl est certain qu’on ne voit point arriver par un temps froid ces décompositions subites de la masse sanguine , cette prompte dissociation des élémens organiques qui ont lieu par l’effet d’une chaleur excessive et prolongée, que je regarde comme en étant la véritable cause. Je laisse aux plus habiles physiologistes à expliquer comment elle agit alors

sur les solides et les fluides -, je leur offre seulement

un fait très - curieux : on apporta vers la fin de juillet 181 1 , à l’hôpital militaire de Trévise , au moment je faisais la visite du soir , un soldat dalmate , âgé de 26 ans , qui , au rapport de ses camarades , était tout - à - coup tombé sans con- naissance sur le rempart il faisait faction depuis deux heures, exposé à toute l’ardeur du soleil: il fut trouvé dans cet état au moment on vint pour le relever ; je l’examinai : les extrémités étaient presque aussi chaudes que dans l’état naturel ; le visage pâle et d’une couleur plombée ; il y avait perte totale du mouvement et du sentiment ; un sang noirâtre et dissous, tel qu’on l’observe chez les scorbutiques, s’écoulait des fosses nasales, que je tamponnai aussitôt. Je m’aperçus , en écartant les mâchoires, que non -seulement la cavité de la bouche était remplie de sang , mais encore que toute

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L'action prolongée d’une atmosphère trop char- gée de ce principe , relâche la fibre , et en dimi- nue la contractilité ou le ressort ; elle provoque des sueurs abondantes qui épuisent le corps ; elle fait languir les forces et arrive même à donner

la membrane muqueuse des lèvres , des gencives , des joues et de la langue était parsemée de taches livides , que je ne puis mieux comparer qu’à des taches scorbutiques ; je trouvai le ventre un peu. ballounéet l’hypogastre tendu: j’introduisis le cathé- ter, et il sortit un litre et demi au moins d’un sang noirâtre , mêlé à une portion d’urine ; le pouls était petit et très - faible. Je fis appliquer de suite sur l'abdomen une fomentation avec l’eau froide ; je prescrivis une potion composée avec la décoction de quinquina , l’alcool de cannelle et l’acide sulfurique alcoolisé ; je fis en outre appliquer des vésicatoires aux quatre membres. Le malade expira six heures après son entrée à l’hôpital. A l’ouverture du cadavre, je trouvai la vessie remplie par du sang putride et fétide ; toute l’étendue de la membrane muqueuse du nez, du pharynx, de l’œsophage, de l’estomac, des intestins et de la vessie présentait les mêmes taches livides que l’intérieur de la bouche; la putré- faction du corps obligea à une prompte sépulture. Les renseignemens que je me procurai sur ce soldat, m’instruisirent qu’il n’était point malade , et qu’il avait même toujours joui, pendant sa présence au régiment, d’une parfaite santé.

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la mort. Il est de fait que la vie s’use plus vite dans le Midi que dans le Nord , l’on voit moins de vieillesses prématurées , et les exemples de longévité sont beaucoup plus nom- breux.

On ne peut d’après l’action connue de la cha- leur sur le corps , préjuger, sans s’exposer à se tromper, que celle du froid lui est diamétra- lement opposée , et qu’elle doit être essentiel- lement débilitante. Il convient donc d’examiner le froid sous le rapport de sa nature , de ses causes et de ses effets. Cette méthode analy- tique nous éclairera sur ses propriétés.

CHAPITRE IL

Du froid en général .

Pour s’entendre en physiologie , comme dans toutes les sciences , il convient de commencer par définir les mots. En parlant du froid , on comprend souvent sous le même nom la cause et l’effet , c’est-à-dire , tantôt la température elle-même , tantôt la sensation qu’elle produit sur nos organes.

L z froid est cet état de température marqué par la présence d’une moindre quantité de ca- lorique dans l’air , ainsi que dans tous les corps solides et fluides avec lesquels l’homme se trouve continuellement en rapport, et qui, par

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la loi de l’équilibre, cherchent à lui enlever plus ou moins rapidement son propre calorique. Le mot froidure s’applique particulièrement à la qualité constitutive de l’air , de la saison , du climat. On entend aussi par froid la sensation particulière, sui generis , que causent par leur contact avec nos organes les corps moins élevés qu’eux en température; ou ce qui revient au même , les corps qui contiennent une beaucoup moindre quantité de calorique que celle dont ils sont pourvus , lorsqu’ils font percevoir une sensation tout-à-fait opposée , qui est celle de la chaleur. C’est entre le i2.e et le i5.e degré que le corps humain se trouve dans un juste milieu, ou en équilibre avec l’air atmospérique , de sorte qu’il n’éprouve alors ni la sensation du chaud , ni celle du froid. Dès que la température de l’atmosphère baisse au-dessous du tempéré , et que le mercure descend à 5 degrés au - dessus de o , le froid commence à se faire sentir ; nous l’accusons en disant qu’il fait froid. Il en est de même pour la sensation qui nous vient de tous les corps réellement froids , ou que nous trou- vons tels, par la raison d’une différence relative entre leur température qui est variable et celle du corps qui l’est souvent à l’extérieur dans l’état de santé et de maladie. C’est cette sen- sation comparative qui nous fait trouver l'at- mosphère des caves chaude en hiver et fraîche

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en été, quoique sa température soit constam- ment à peu près la même. La sensibilité de conscience eût été un fort mauvais juge des degrés de la température que nous relevons à l’aide du thermomètre , instrument aussi parfait qu’on peut le désirer, et qui nous ins- truit , de jour et de nuit , de son état et de ses ses variations ordinaires ou accidentelles.

Si la sensation du froid se borne à une impres- sion légère , elle est supportable ; mais quand elle est intense et prolongée, la douleur, dolor aîgidus , qui se propage en suivant le trajet des nerfs , devient aigue et très-pénible. Toutes choses égales d’ailleurs , la sensation du froid est plus incommode lorsqu’elle ne porte que sur un point , que quand elle a lieu sur une surface étendue. Il n’est personne qui n’ait éprouvé combien est insupportable un vent coulis. On souffre moins en entrant subitement et en entier dans un bain froid , que si l’on ne s’y place que lentement ou à demi. Si l’on plonge la main dans un vase rempli d’eau glacée ou de mercure , la sensation est si forte qu’on s’empresse de la retirer. II est peu de gens capables de tenir long-temps dans la main un morceau de glace : tant il est vrai que toute sensation douloureuse portée à l’excès devient intolérable, et peut même arracher un de ces aveux que l’esprit et le cœur désavouent. On

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connaît les effets du chatouillement de la plante des pieds sur les réformés des Cévennes, pour les forcer à abjurer leur croyance , de même que ceux de l’horrible torture employée par les infâmes chauffeurs de pieds. La sensation fatigante que produirait , par exemple , une longue application des pieds nus sur la glace, serait , je pense , pour certaines personnes, un vrai tourment. Aristote proposait pour pro- blème , pourquoi on ne pouvait pas s’endor- mir quand on avait les pieds froids. On peut donner pour explication: i.° la sensation exces- sivement vive et incommode , à raison de la grande quantité de ramifications nerveuses qui s’épanouissent à la plante des pieds ; 2.0 la sympathie de ces parties avec l’organe cérébral se répètent les impressions reçues ; 3.° la durée de cette sensation pénible , par la diffi- culté qu’ont , dans un état de repos et dans une position horizontale, les extrémités inférieures refroidies à se réchauffer. Le froid aux pieds , pendant la nuit , trouble et interrompt le som- meil ; il est souvent la cause de l’insomnie et des cris de l’enfant au berceau , quelquefois même des troubles de sa digestion. De jour, il

influe sur l’esprit et le caractère ; il rend triste , «

insouciant , taciturne et de mauvaise humeur. Ce sont sans doute ces effets qui ont donné neu de dire, par opposition , d une personne

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qui est gaie et qui aime à rire , qu’elle a les pieds chauds.

Tous les animaux perçoivent la sensation du froid , et en ressentent différemment les effets sur leur organisme , suivant le mode et le degré de sensibilité plus ou moins active qui leur est départie. Pour l’homme , cette sensation est toujours relative à l’âge , au sexe , au tempérament , à sa constitution physique , à l’habitude extérieure de son corps , à la contrée et au site qu’il habite , à l’espèce de nourriture dont il use, et à son genre de vie actif ou sédentaire.

La mesure inégale ou la diversité de la sensi- bilité individuelle fait tellement varier la sen- sation du froid, que l’on peut dire que chacun l’éprouve à sa manière. Indépendamment , en vertu de son rapport continuel avec l’atmos- phère qui l’enveloppe , le corps contracte dès le moment de la naissance , et successivement pendant les premières années de la vie , une certaine habitude de sensibilité qui le familia- rise avec l’impression du froid ou du chaud , de sorte que l’on peut dire que chaque peuple a la sienne moulée sur son climat : de-là vient la différence de nos jugemens sur la tem- pérature , et du plus ou moins d'aptitude que nous avons à la supporter. Le froid qui, par exemple, à 8 ou 9 degrés est vif et rigoureux

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pour un Français, serait très -modéré pour un Danois ou un Russe. A Pétersbourg , on trouve la température douce et ordinaire , tant que le thermomètre ne marque que i5 , ib et 20 degrés au-dessous de o. L’habitude , qui se trouve pourtant modifiée dans chaque individu par une infinité de causes physiques et morales, émousse le sentiment (i). L habitant des pays chauds , transporté dans le Nord , s acclimate peu à peu ; sa sensibilité doit s’accommoder par gradation à la température sous le nouveau ciel qu’il habite. Celui au contraire qui est sous son influence , a cette habitude de sensibilité primitive ou constitutionnelle dont nous venons de faire mention , et qui lui fait facilement braver la rigueur du froid. Les enfans dans le Nord jouent sur la neige et sur la glace ; ils sont accoutumés en tout temps au passage d’une température à une autre. Les hommes, les femmes , sortent fréquemment de jour et de nuit de leurs habitations , la poitrine décou- verte et les bras nus , par un froid de i5 , 20 et 3o degrés , sans avoir l’air de s’apercevoir

(1) Une telle proposition n’est pas généralement vraie, puisque l’habitude perfectionne certains sens. Cette différence proviendrait-elle de la variété et de la succession des impressions , tandis que la conti- nuation de la même produirait un effet contraire.

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qu’il fait froid. Le Russe , autant endurci par son éducation presque Spartiate que par son âpre climat , voyage de nuit comme de jour; en quelque lieu qu’il se trouve, le paysan s’enve- loppe dans sa pelisse et dort d’un profond som- meil étendu sur la neige. L’habitant de la Nor- vège travaille la poitrine découverte au milieu d’un air glacial ; et le sauvage du Canada va à la chasse légèrement vêtu , malgré la rigueur du froid de son pays. Pendant les hivers les plus rudes , les habitans de la Suisse restent la poitrine nue , et leurs enfans folâtrent Sur la neige. J’ai été vraiment étonné de voir en Russie ces nombreuses familles nomades de Tsiguènes ou Bohémiens, mal vêtus, voyageant pendant tout l’hiver , campant sur la neige au milieu des plaines , ne couchant que sur des feutres et seulement abrités par une mauvaise tente sous laquelle ils allument un sapin rési- neux qui les enfume.

Certaines pratiques habituelles prouvent encore combien il est facile de s’accoutumer au froid. Nous pourrions citer l’exemple de ces personnes qui, dans toutes les saisons, n’emploient pour se laver que l’eau la plus froide. Les Orientaux Ma- hométans pratiquent , en hiver comme en été , sur diverses parties de leur corps , des ablutions k l’eau froide, avec cette scrupuleuse exacti- tude que prescrit leur religion. Souvarow , qui

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jouissait d’une santé robuste , et supporta en vrai soldat les fatigues de la guerre , pendant le cours de ses nombreuses campagnes , avait l’habitude de se faire jeter chaque jour, en toute saison, un seau d’eau froide sur le corps.

Tels sont les puissans effets de l’habitude naturelle ou acquise. Il est une autre expli- cation à donner à celle qu’a le paysan russe et finlandais , de sortir tout fumant de son bain d’étuve , pour se jeter de gaîté de cœur dans l’eau, ou se rouler sur la neige, avec autant de plaisir qu'un sibarite qui s’étend sur un lit de roses. Il faut savoir qu’il ne passe impuné- ment d’une température très-chaude à une tem- pérature très-froide, que parce que la surface de sa peau est vivement excitée et rubéfiée par le calorique du bain chauffé de 4o à 5o et 60 degrés. Dans cet état, le froid a un effet bien moins positif. Avant de quitter le bain et pour dernière cérémonie , le seigneur russe se fait jeter plusieurs grands vases d’eau froide sur le corps , en commençant par la tête. J’ai voulu me soumettre à cette affusion ; je m’attendais à une impression très-forte; je n’éprouvai, pour la première fois , qu’une fraîcheur vive : à la seconde, ayant pris le bain plus chaud, je trouvai la sensation agréable. Plus le degré de chaleur auquel on s’élève est fort, moins l’impression du froid est sensible. Par cette méthode les Russes

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préviennent la mollesse et la laxité qu’amènerait l’usage répété île bains chauds aussi excitans ; elle rend aussi le corps moins impressionnable par l’air extérieur, et le prédispose moins aux affections catarrhales et inflammatoires par suppression de transpiration.

Les nouveaux-nés, les enfans malingres, les sujets maigres et fluets, les vieillards, les indivi- dus très-sensibles et irritables , valétudinaires ou épuisés par des excès, les convalescens , les per- sonnes d’une constitution faible et délicate; celles qui ont été élevées mollement et se sont accou- tumées de bonne heure à se chauffer; celles qui prennent habituellement des bains chauds, qui transpirent beaucoup , et ne règlent pas leur manière de s’habiller selon la saison; les pauvres gens qui sont mal nourris et mal vêtus; les per- sonnes atteintes d’une altération dans la sensi- bilité, comme les hypocondriaques, les hysté- riques , ou de lésions organiques , comme les phthisiques , les scrophuleux , craignent tous le froid et s’y montrent très-sensibles. Les enfans le redoutent moins que les adultes , les hommes que les femmes. Les individus d’un tempérament sanguin et bilieux sont moins frileux que ceux d’un tempérament nerveux ou lymphatique. Le pannicule graisseux qui revêt les extrémités des nerfs et retient le calorique, arme contre le froid les personnes qui jouissent d’un embonpoint suc-

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cillent. Les animaux des régions polaires sont surchargés de graisse; cet embonpoint leur est nécessaire, sans doute, pour résister au froid.

Des faits aussi curieux qu étonnans prouvent que la sensibilité est considérablement diminuée par tout ce qui affecte ou occupe fortement le principe du sentiment. La direction continuelle et opiniâtre des facultés de l’esprit et de l’âme vers un objet quelconque, comme celle déter- minée , par exemple, par une passion forte, par le fanatisme politique, militaire ou religieux, par des occupations graves et sérieuses, par l’amour passionné des sciences et des arts , en détournant et concentrant la sensibilité, rend le corps inac- cessible aux diverses impressions externes , et mêfc/e à l’action du froid. On cite l’exemple d’un fanatique qui se faisait un lit de neige pour mor- tifier sa chair. Il n’a pas été rare de voir des per- sonnes plongées dans une profonde méditation, demeurer insensibles aux traits aigus d’un froid excessif. L’amant qui serait transi sans la pas- sion qui l’enflamme , brave la rigueur d’une nuit glaciale pour attendre l’heureux moment du rendez-vous. La femme élégante, légèrement vêtue comme aux beaux jours de l’été , toute préoccupée du désir de plaire , de l’éclat et de l’effet de sa parure , supporte sans se plaindre une température qui, dans toute autre circons- tance , la ferait frissonner, et reçoit souvent le

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trait de la mort sans le sentir. Le chasseur infati- gable oublie tout pour satisfaire sa passion ; on le v >it s’exposer à la bise piquante au fort de l’hiver le plus rude, s’enfoncer dans des marais glacés, impatient de surprendre l’oiseau aquatique; il parcourt des vallées froides et humides, péné- tre dans les bois, parmi les broussailles, pour y poursuivre le lièvre timide et l’agile chevreuil. C’est lui dont Horace a dit avec tant de grâce: « Manet sub jove frigido « Venator , tenerœ conjugis immemor. »

Qu’on se représente encore Charles XII , dormant en pleine nuit, dans le mois de décem- bre , sur la paille ou une planche, au siège de Friederich-Schall , en Norwège: on le voit là, comme en Ukraine, insensible aux injures de l’élément glacial , et entièrement absorbé par ses plans , ses projets et l’état de sa situation.

C’est au défaut absolu de sensibilité , qu’il faut attribuer l’indifférence des Crétins aux extrêmes de la température. Une atteinte plus ou moins profonde portée aux forces feensitives, comme dans certains cas de fièvre ataxique , de manie , avec ou sans délire , la tristesse , la mélancolie , rendent par la même raison le corps moins et même nullement impressionna- ble par le froid : tel est l’exemple de ce mania- que dont parle Pinel, qui ne pouvait garder aucune couverture , qui courait en chemise

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Jans l'intérieur de i’hospice par un froid de i6.° , en janvier 1795 , et s’appliquait avec délectation de la glace ou de la neige sur la poitrine. Il fut fait mention dans les journaux de 1 8 1 4 » d’une femme trouvée entièrement nue, pendant l’hiver , sur les hautes montagnes du canton de Vic-des-os dans les Pyrénées ; elle fuyait aussitôt qu’on cherchait à l’approcher ; elle fut prise enfin , et conduite dans un château peu éloigné , elle périt misérablement peu de temps après. On n’a jamais su son nom , et les journaux n’ont rapporté que des conjectures sur cette infortunée, qui vivait comme une sauvage au milieu des rochers et des précipices. Sa physionomie altérée , son attitude muette et douloureuse , exprimaient une cause de tris- tesse et une profonde mélancolie , qui passait parfois à un délire maniaque. Ce n’est que par le défaut ou l’abolition de la sensibilité extérieure, qu’il est possible de concevoir com- ment cette femme a pu résister, sans vêtemens et avec une mauvaise nourriture , à la rigueur d’un froid presque aussi vif en hiver , sur ces hautes montagnes, que dans les plaines du Nord. Doit-on admettre une augmentation d’intensité dans la chaleur animale , pour expliquer la facilité et la constance avec laquelle les aliénés supportent un froid rigoureux ? Je ne le pense Pas 9 ou du moins cette cause ne paraît pas

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aussi probable que l'état particulier de la sensi- bilité chez ces individus. Le thermomètre prouve d’ailleurs que la température de leur corps n’est point supérieure à letat ordinaire.

La cause physique et naturelle du froid est la diminution du calorique à la surface du sol et dans l’atmosphère qui le revêt ; tous les corps éprouvent par suite un refroidissement pro- gressif et proportionnel avec son degré et sa durée. Le froid succède à la chaleur ? par l’effet de cette révolution du soleil qui , en fixant invariablement l’ordre admirable des saisons , ramène constamment les mêmes changemens de température sous toutes les latitudes corres- pondantes. Nous avons en hiver sous la zone tempérée un froid majeur , parce que le soleil reste moins sur notre horizon , et qu’il lance plus obliquement ses rayons que dans tout autre temps de l’année. C’est la raison de sa déclinaison méridionale et de l’aplatissement de la terre vers les pôles , qui fait que le froid est plus fort et plus prolongé à mesure que l’on s’éloigne des zones tempérées , et que l’on s’avance vers les zones glaciales. Une infinité de causes secondaires font varier le degré de froid dans les pays situés sous des latitudes peu distantes , et aussi sous la même latitude. En France , le nord-est est l’avant-coureur de l’appareil des frimats , le froid est modéré , et

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il est rare qu’année commune il dépasse 8 à io degrés. En 1709 et en 1776, il alla cependant à i5.° ^ , et en 1788 à 1 8.° Lorsque les vents d’est , nord , nord-est , nord-ouest, qui domi- nent en hiver, particulièrement dans certains pays, soufflent avec impétuosité et long- temps , ils augmentent sensiblement le froid , en sou- tirant rapidement le calorique. De quelque point qu’ils se dirigent , les vents sont d’autant plus froids , qu’ils se rapprochent davantage du point nord. A Montpellier , le climat est doux et agréable en liiver , et le beau ciel rivalise avec celui de Naples et de la Grèce , on est parfois incommodé par le vent du nord ou la bise, qui cause un froid vif, et que rend encore plus piquant son passage sur les montagnes de la Lozère et des Cévennes chargées de neige. On lit dans les mémoires de l’Académie des Sciences , qu’en 1709 , l’hiver fut si rude à Paris, le froid fit éprouver la plus grande rigueur, malgré que le vent du sud soufflât depuis plusieurs jours ; ce vent chaud traversait alors les montagnes de l’Auvergne couvertes de neige.

Les pays montueux , les endroits situés au nord ou à peu de distance des montagnes cou- vertes de neige , ont une température très- froide. Elle l’est en raison directe de l’élévation plus ou moins considérable du sol au-dessus du niveau de la mer et de la raréfaction de l’air»

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ce qui donne la solution du grand froid ressenti sur les hautes montagnes des Alpes , des Pyré- nées et des Cordilières. Le froid se fait vivement sentir encore le long des fleuves , des rivières et des lacs. En Russie, il est plus vif le long des fleuves qui restent gelés pendant 5 , 6 et 7 mois de l’année. La Newa et les marais des envi- rons de Pétersbourg rendent cette capitale beau- coup plus froide qu’elle ne le serait sans cela. Ce sont les énormes montagnes de glaçons qui s’élèvent sur les bords des fleuves dans les régions les plus septentrionales , à l’époque de leur épouvantable débâcle, qui prolongent le froid dans le voisinage jusqu’à leur fonte totale. Les voyageurs, dans les mers du Nord , rapportent qu’ils reconnaissaient être peu éloignés des montagnes de glace qu’on y trouve , et qui sont éternelles , par le changement de température qui de chaude devenait extrêmement froide. On sait que les environs des glaciers des Alpes ne peuvent être habités par des hommes. Ainsi , le commencement , l’intensité , la durée et la cessation du froid, sont non-seulement subor- donnés aux diderens degrés de latitude , mais encore à des causes et à des vicissitudes indé- pendantes du retour et de la marche fixe et constante de l’hiver, telles que la situation topo- graphique des lieux, la nature du sol, sa culture ou sa nudité , les inégalités du terrain , la dis-

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position des plaines et des montagnes , le voi- sinage des eaux , les vents froids dominans , le dessèchement des marais , la coupe des bois , l’exposition au nord , ou les abris de ce côté par des forêts ou une chaîne de collines. Il est positif que les défrichemens ont influé , dans quelques pays, sur l’avancement ou la prolon- gation de l’hiver , de même que sur l’intensité du froid ; car un sol cultivé et boisé est plus froid qu’un sol inculte et nu. La plaine du Piémont et de la Lombardie , dont le vaste bassin est en partie circonscrit par des mon- tagnes qui se couvrent de neige , offre un sol bien cultivé ; on n’y voit aucune terre en friche; les plantations d’arbres y sont multipliées à l’infini ; des fleuves , des rivières , des canaux d’irrigation , la coupent dans tous les sens : ajoutez à cela les nombreuses rizières , la cons- tante humidité du sol , provenant des inondations artificielles opérées en été , et on aura une idée des causes qui font éprouver un froid vif et désagréable dans cette partie de Fltalie. Aussi l’étranger transplanté en hiver au - delà des Alpes , n’est pas , sans raison , tout étonné de ne point trouver la douceur tant vantée du climat.

Les prodromes de la saison qui nous amène le froid , en s’annonçant avec des couleurs sombres et rembrunies , nous attristent et aflü-

gent la nature entière. Nous ne tardons pas à nous apercevoir, vers la fin de l’automne , de la faible chaleur des rayons solaires et du refroi- dissement déjà sensible à la surface de la petite portion du globe que nous habitons. L’atmos- phère est plus froide le matin et le soir que dans le milieu du jour ; les vapeurs aqueuses émanées de la terre se condensent et obscur- cissent l’air ; les brouillards sont froids et péné- trans ; ces vapeurs forment les gelées blanches ; tous les corps inorganiques diminuent de tem- pérature ; les arbres jaunissent ; cette première froidure cause et; hâte la décoloration, le dessè- chement et la chute de leurs feuilles, ainsi que la mort des végétaux herbacés et annuels. L’homme frissonne; tous les animaux, avertis par la première impression du froid , pensent déjà à leur propre conservation. Enfin , le triste appareil des frimats se déploie ; la neige tombe à flocons et couvre le sol; les eaux se congèlent à plus ou moins de profondeur. Voilà l’hiver : il semble , en ennemi de la nature , vouloir tout engourdir. La végétation suspendue n’offre plus à l’œil ébloui par la blancheur éclatante des neiges , que les squelettes desséchés de quelques végétaux, que des plantes dont les tiges mourantes sont tristement penchées vers le sol , et dont la sève est ou congelée , ou concentrée vers les racines.

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L’hiver dépeuple , pour ainsi dire , la terre d’animaux ; il éloigne , disperse , met en fuite les uns ; il jette dans un état de stupeur, ou réduit au néant les autres ; il engourdit les mollusques et un grand nombre de quadru- pèdes ovipares ; il suspend , pour un certain temps , l’activité de la vie dans les espèces d’animaux , appelés pour cela dormeurs ou hibernans, jusqu’à ce que le retour de la chaleur fasse cesser leur somnolence périodique. L’ours même des Pyrénées s’enfonce dans des cavernes ou dans le creux de quelque arbre , et reste plongé pendant un ou deux mois dans un état d’inaction et d’assoupissement ; son sommeil , cependant , ne paraît pas ressembler à celui des animaux dormeurs. Les poissons se retirent au fond des eaux , dans la vase , ils retrouvent une température moins froide qu’à leur surface; il en est, sans doute , qui passent quelques mois plongés dans la torpeur au fond de leur humide séjour. Fabricius (fauna Groenlandica) dit que le saïmo rivalis hiverne dans le limon , ou il reste comme endurci et sans mouvement. Quoiqu à sang froid , les poissons résistent à un degré violent de température, et ils ne périssent point dans les eaux des petites rivières ou de nos bassins , qui se congèlent entièrement , par l’excès du froid , mais bien d’asphyxie par pri- vation d’air.

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JLe froid éveille l’instinct des animaux et les porte à s’en défendre; on les voit, aux approches de l’hiver, se diriger vers des sites la tem- pérature est moins rigide, et gagner les retraites qui peuvent les mettre à l’abri de la rigueur de la saison. Les uns se cachent et se tapissent dans des demeures souterraines , ou se réfugient dans des antres obscurs; d’autres se rapprochent des villes , de l’habitation de l’homme , et par- tagent avec lui le même toit. Plusieurs espèces d’oiseaux émigrent, traversent les monts et les mers pour aller jouir de la douceur d’un climat plus chaud. Le froid exposerait à périr les ani- maux qu’il surprend, et qui ne peuvent trouver des abris convenables contre son intensité extra- ordinaire ; si la nature sage et prévoyante ne les eût munis , suivant le climat , d’enveloppes , de duvet , de plumes , de fourrures poileuses ou laineuses plus ou moins touffues, qui s’épais- sissent aux approches de l’hiver.

L’homme pense aussi à se prémunir contre un agent qui ne lui est toutefois pernicieux , comme nous le verrons , qu’autant qu’il est immodéré dans son degré et dans sa durée.

Plus on s’avance vers le Nord , plus on le voit devenir industrieux , en raison directe de ses besoins relatifs. Il élève moins son habitation ; il la cache même sous terre et y entretient con- tinuellement une forte chaleur ; pour mieux se

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couvrir* il associe à ses vêtemens la peau des animaux. Avec le secours de ces moyens défen- sifs, il résiste au froid le plus intense, puis- qu ’au rapport du célèbre naturaliste Gmelin ( Flora Sibirica) , on voit des hommes exister se font sentir 4$, 64, et 70.0 de froid. Dans tous les climats , le principe vital redouble d’effort et combat sans cesse, suivant le besoin, pour la conservation de l’individu ; ce n’est que par des extrêmes qu’il succombe dans une lutte inégale.

A mesure que l’on s’éloigne des régions mo- dérément froides , et que l’on s’avance au-delà du 70.0 de latitude nord, on reconnaît sur tout ce qui existe l’empreinte des effets d’un froid excessif, et on acquiert la preuve irréfragable de sa puissance nuisible, qui est accrue encore par l’absence de la lumière solaire, dont restent privés , pendant des mois entiers , les peuples qui habitent près et au-delà du pôle. Les vé- gétaux et les animaux deviennent plus rares et s’abâtardissent ; l’espèce humaine dégénère même au physique et au moral. L’habitant des zones tempérées et modérément froides doit s’estimer heureux, s’il compare son existence et ses jouissances avec celles du noir Africain, dont la peau huileuse est torréfiée sous l’équateur par les rayons d’un soleil ardent, avec celles du gros- sier Kamtschadale, ou du sale et stupide Lapon

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engourdi au milieu cîe ses neiges éternelles.

Nous distinguerons le froid en réel et en sensitif.

Le froid réel est produit par une cause ex- terne , c’est-à-dire, par l’air et les corps dont la température est de beaucoup inférieure à celle du sang. Tous les individus sains en res- sentent et en apprécient les effets. On doit le considérer comme absolu et comme relatif.

Il est absolu dès que la température est à o. Le zéro n’est même ici qu’un terme de con- vention , car il y a encore du calorique au- dessous ; il n’existe point par conséquent, phy- siquement parlant , de froid absolu , ou absence totale de calorique. Mais , laissant de côté le rigorisme de la physique , nous envisagerons ie froid comme absolu de io degrés jusqu’à zéro et au-dessous , par rapport à son effet actif et permanent sur le corps dont il tend à déprimer la température naturelle. En hiver, l’air jouit d’une qualité absolument froide ; il en est de même du bain froid à i5 degrés , et de tous les corps qui ont une température positivement froide, naturelle ou artificielle.

Le froid relatif est toujours proportionné aux différences plus ou moins grandes de tempéra- ture qui existent entre le corps et l’agent qui le refroidit. Il éprouve son action dans le pas- sage du chaud au froid. Une infinité de causes

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opérant un refroidissement intempestif de l’at- mosphère , comme un vent glacé du nord qui souffle tout-à-coup en été , la formation de la neige , de la grêle ; des pluies froides , des orages, l'excessive fraîcheur de la nuit succédant à la chaleur brûlante du jour , causent ce froid relatif. Son effet est tel sur l’enfant varioleux en proie à une chaleur extrême , que l’on ex- pose à un courant d’air. Les boissons froides , à la glace , administrées dans les fièvres pour calmer la soif et tempérer la chaleur, agissent d’une manière relative, en soustrayant le calo- rique qui sur-excite.

Cette distinction m’a semblé nécessaire , le froid agissant sur le corps d’une manière salu- taire ou nuisible , tantôt par une qualité réfri- gérante positive ou absolue , tantôt par une qualité réfrigérante relative.

Le froid sensitif ou morbide est celui que res- sentent les malades ; il n’appartient point à la doctrine du froid réel , étant l’effet exclusif des modifications et de l’altération des propriétés vitales. Tel est celui qui accompagne les né- vroses , qui se manifeste au début des fièvres continues , rémittentes et intermittentes. Il est hors de rapport avec la saison ; le malade l’é- prouve au fort de l’été , l’hiver dans un appar- tement bien chauffé et sous le poids d’énormes couvertures.

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Le froid réel est sec ou humide.

Le froid sec est la marque d’une constitution atmosphérique durable ou peu variable. Les vents du nord régnent ordinairement ; le ther- momètre descend plus ou moins au-dessous de o ; il ne se fait aucune évaporation de la surface du sol; le ciel est serein, l’air léger, vif, pur et brillant: cette constitution est salutaire à l’homme.

Le froid humide est caractérisé par un moindre abaissement dans la température. L'air tient en dissolution plus ou moins de vapeurs aqueuses ; et à un degré inférieur, la sensation qu’il cause est plus pénétrante , plus douloureuse et plus insupportable que celle du froid sec , parce qu’il relâche l’épiderme et qu’il hâte , par son application immédiate à la peau et par l’éva- poration , la soustraction du calorique. La cons- titution froide et humide est très-nuisible; c’est le plus dangereux ennemi de l’économie ani- male ; elle produit des etfets tout-à-fait opposés à la première. On en demeure pleinement con- vaincu , en comparant l’habitant d’un pays froid et humide avec celui d’un pays froid et sec: l’un est mou , bouffi , apathique ; l’autre est robuste, dispos et actif.

Différentes opinions se sont élevées sur la nature du froid et l’ont enveloppé long-temps d’une grande obscurité; mais les idées sont fixes

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aujourd'hui sur ce point , et on doit laisser ensevelie dans un profond oubli l’existence des particules frigorifiques que rien ne prouve. Ces physiciens s’approchèrent alors de la vérité , qui , les premiers , au lieu d’admettre , pour en expliquer la cause , un principe différent de celui de la chaleur, dirent que le froid ne parais- sait être qu’une qualité opposée. La physique moderne a développé cette proposition, et cons- taté que le froid n’est point un état positif, mais un état négatif ou une moindre chaleur.

La physique et la chimie ont appris à l’homme à imiter la nature , et à produire le froid pour l’appliquer à ses divers besoins. Quelle que soit la cause qui le produit et son degré de tempéra- ture , il doit être considéré , par le médecin , comme un état positif ; il agit constamment comme tel , et il produit, par son influence sur l’économie animale , une série d’effets que nous allons passer en revue.

CHAPITRE III.

Des effets du froid sur V économie animale .

Tous les systèmes organiques se ressentent plus ou moins des effets salutaires ou nuisibles du froid ; la constitution entière se trouve pareille- ment soumise à l’influence de cette cause physi- que, dont le mode d’action sur l’économie ani-

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male a été jusqu’à présent déterminé d’une ma- nière trop peu précise , pour qu’il soit permis de se prononcer incontestablement sur ses proprié- tés. Il ne paraît pas cependant difficile de s'aper- cevoir qu’on a trop généralisé , ou que l’on n’a pas assez particularisé les effets du froid. Si Brown et les fauteurs de son système se fussent donné la peine d’analyser, sous tous les points de vue, son action sur l’homme , ils eussent été conduits à reconnaître que l’effet débilitant qu’ils lui attribuent par-dessus tout , n’a lieu que lorsqu’il est excessif dans son degré ou dans sa durée , et encore avec le concours de circonstances accessoires. C’est faute de n’avoir point distingué le froid en modéré , en rigou- reux et en immodéré , de n’avoir point envisagé Fhomme à l’état de repos et en mouvement ; c’est pour avoir considéré le froid comme un agent isolé de la réaction , et avoir négligé d’interroger la part qu’ont à ses effets plusieurs conditions respectives du corps , et l’état des forces qui suppose toujours l’énergie ou la fai- blesse , la possibilité ou l’impossibilité de la réaction , que le médecin écossais a émis , à notre avis, un jugement trop exclusif. Des faits, plutôt que des raisonnemens , pourront peut- être nous aider à rendre moins discordantes les opinions sur les effets toniques ou débilitans du froid. Ce point de doctrine intéresse au-

tant , et même plus , la thérapeutique que la physiologie.

Le froid atmosphérique est modéré à partir de 5.° au-dessus de zéro jusqu’à 5.° au-dessous , il devient rigoureux quand il dépasse ce terme ; s’il descend au-dessous de io.°, il est dès-lors réputé excessif ou immodéré. Le froid ne peut être jugé modéré, rigoureux ou immodéré, sous la zone tempérée , qu’eu égard à chaque climat en particulier, et à la diversité de la sensibi- lité individuelle. Il sera vraiment immodéré, lorsqu’il s’éloignera d’un tiers de son degré le plus ordinaire , année commune. L’homme sain résiste, néanmoins, à cette température insoli- tement intense. Il en est autrement dans les pays situés sous la zone glaciale : règne constam- ment un froid excessif; il y a disproportion entre ses effets sur l’économie et la force vitale; l’habitant y mène une frêle et chétive exis- tence ; il est obligé de redoubler de précau- tions pour ne point se laisser surprendre et être exposé à périr; on le voit timide et craintif, occupé à disputer sa vie avec un élément sans cesse offensif. Il est , enfin , une limite de lati- tude au-delà de laquelle il n’est plus possible à l’homme d’habiter.

Le froid éveille, agace les organes; en péné- trant plus ou moins profondément, il les picote et les excite à réagir pour repousser une s en-

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sation desagréable , et développer du calorique destiné à réparer celui qui est enlevé. C’est de cette action du froid sur la fibre et de la réac- tion primitive ou consécutive , que dérive la force tonique du corps , toujours augmentée par une température froide, ainsi que nous- le met- trons plus avant en évidence.

L’influence salutaire du froid sur l’économie, étant subordonnée à la réaction en question , l’homme en repos , dont les organes ne réagis- sent pas ou réagissent faiblement , ne peut , pour cette raison, résister à un froid rigoureux, et encore moins à un froid immodéré. Toutes les personnes , au contraire, qui mènent une vie active, dont les occupations ou les travaux comportent du mouvement , se sentent bien plus fortes , et elles le sont réellement , que celles qui font peu d’exercice, et qui adoptent un genre de vie sédentaire. Si je jette, en hiver, un coup-d’œil sur l’ouvrier actif dans son ate- lier , sur l’écolier livré tout entier à ses jeux , sur le petit-maître légèrement vêtu qui pré- cipite le pas , sur la sentinelle qui parcourt rapidement le lieu de sa faction, sur le matelot Impatient sur le tillac , sur ce rustre qui se bat les flancs , je vois des individus qui cher- chent par le mouvement à réagir contre le froid , et à développer de calorique.

Les jeunes gens ; les hommes forts , vigour-

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reux, d’une constitution athlétique , réagissant énergiquement contre le froid , sont aussi les plus propres à y résister long- temps ; c’est ce qu’on remarque dans les pays de montagnes , dans les régions du nord les individus robustes bravent impunément un froid excessif, tandis que les individus faibles succombent. L’homme faible réagit moins que l’homme fort ; il ne supporte qu’avec peine l’action du froid, et il n’en reçoit point ce surcroît ordinaire de vigueur : aussi est-il permis aux effets débili- tans de cet agent , d’exercer sur lui leur empire destructif.

Il ne faut point seulement restreindre l’idée qui doit être attachée aux effets et à l’influence du froid sur l’économie animale , à l’action de l’air , mais encore l’étendre , par analogie , à tous les corps qui , agissant à l’extérieur ou à l’inté- rieur, font éprouver du froid, comme l’eau, la neige, la glace, les boissons froides, glacées, etc.

Avant d’examiner les influences particulières du froid sur les divers systèmes de l’économie animale , nous exposerons ses effets généraux ; nous les décomposerons, pour mieux en saisir, s’il se peut , le véritable mode d’action sur la fibre vivante.

Toutes les parties du corps , à l’exception de la figure , des mains , et du cou chez la femme , sont défendues par les habillemens de l’impres-

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sion du froid ; celles qui y sont continuellement exposées , s’y montrent par celte raison moins sensibles ; il n’en serait pas de même de celles qui sont habituellement couvertes et qui s’y trouveraient insolitement soumises. Supposons donc un homme sain et vigoureux, exposé nu à l’air, le thermomètre étant à o : les effets du froid sur le corps seront différens , suivant son action momentanée ou prolongée : ce qui donne lieu à distinguer deux temps.

Dans le premier , l’individu en question pré- sente les phénomènes suivans : il est saisi par un sentiment général d’horripilation , et il éprouve une douleur vive et pénible ; le derme ou chorion se resserre par une espèce de mou- vement concentrique , en vertu duquel il s’épaissit; la peau devient sèche, rugueuse, et forme ce qu’on appelle vulgairement la chair de poule , cutis anserina ; les poils s’érigent dans leurs bulbes; la constriction cutanée gêne et ralentit la circulation dans le système capil- laire ; la surface du corps pâlit ; les veines superficielles s’effacent ; la chaleur et la sensi- bilité diminuent ; tout le corps entre dans un état de roideur spasmodique ; le pouls se con- centre. Le trouble commençant de toutes les fonctions est évidemment l’effet de l’oppression des forces et de leur concentration vicieuse. Si, dès ce moment, l’individu se soustrait à l’action

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du froid , s’il se couvre promptement , la réac- tion se déclare , la peau devient rouge , et tous les mouvemens organiques se rétablissent avec plus de force et d’énergie qu’ils n’en avaient auparavant. Dans le cas contraire , c’est-à-dire , si l’individu continue à demeurer exposé à l’ac- tion de l’air , les forces comprimées ne peuvent réagir ; leur anéantissement est imminent , et la mort arrive de la manière que nous l’expo- serons en parlant de l’asphyxie par le froid.

Un individu plongé dans un bain froid à io.°, présente des effets analogues. Quelques symptô- mes particuliers méritent seulement d’être men- tionnés , tels que le claquement des dents , la respiration irrégulière et précipitée , la voix faible et tremblante , un état pénible d’anxiété , le sentiment d’un poids sur la poitrine , une sensation glaciale pénétrant jusqu’aux os, l’envie d’uriner. Si l’individu sort du bain après 3 ou 4 minutes , s’il s’essuie et s’habille aussitôt , tous les symptômes disparaissent peu à peu ; la peau rougit ; il survient un sentiment de chaleur générale et de bien-être ; le pouls aug- mente de force et de fréquence. Si au contraire l’individu prolonge son séjour dans le bain , sur- tout assis et en repos , un nouveau frisson se manifeste, et il éprouve les symptômes suivans: refroidissement progressif de tout le corps , pesanteur de tête , engourdissement ou douleur

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dans les membres, rareté ef petitesse de pouls , stupeur, somnolence. S'il n en était pas retiré, il s’ensuivrait infailliblement la mort.

Athill prétend que le pouls augmente de force et de vitesse dès l’entrée dans le bain froid ; mais il est probable qu’il s’en est laissé imposer, dans ce moment, par une variation qui est l’effet de l’ébranlement nerveux causé par l’impres- sion du froid qui agit jusque sur le cœur.

Ce tableau des effets du froid sur le corps en totalité, est propre à donner déjà une idée de sa manière d’agir sur l’économie animale. Les prin- cipaux phénomènes résultant de son action sur une petite étendue sont absolument les mêmes; ils sont très-apparens après le frictionnement momentané d’une partie avec la glace ou la neige. L’apposition trop prolongée de ces subs- tances amène la stupeur et la gangrène.

Les effets du froid à l’intérieur ne méritent pas moins d’attention. Les boissons glacées en déterminent qui ne sont pas seulement locaux, mais qui se propagent encore au loin. Après une boisson froide, on éprouve dans la bouche, le pharynx, l’œsophage et l’estomac, une sensation vive qui s’étend à tout le centre épigastrique ; il s’établit une réaction qui fait éprouver un sen- timent de chaleur et de bien-être qui eftace la première sensation ; les urines augmentent.

. Si la boisson froide ou à la glace est trop

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souvent répétée ou prise en trop grande quan- tité , si l’estomac est faible et hors d’état de pouvoir réagir , la sensation causée par le froid devient pénible et s’accompagne d’une pesan- teur à l’épigastre ; il survient des frissons , de l’anxiété, dejflatulences, des douleurs abdomi- nales , des borborygmes et une faiblesse géné- rale. Tous ces phénomènes tiennent au spasme ou à la débilitation consécutive.

Nous réduirons les divers effets du froid sur les propriétés vitales : i.° à la sensation ; 2.0 à la soustraction du calorique ; 3.° au stimulus ; au resserrement ; 5.° au spasme ; 6.° à la réaction; 7.0 à la stupéfaction ; 8.° à la con- densation des fluides. L’examen de chacun d’eux en particulier nous mettra à même de mieux apprécier les influences salutaires ou nuisibles du froid sur l’homme en santé , et d’arriver à la distinction de ses propriétés.

i.° La sensation. Elle est le premier effet du froid ; elle précède tous les autres. L’impression qui la cause est d’autant plus promptement transmise au sensorium , que les organes sont plus ou moins susceptibles de la ressentir , à raison des modifications si variées de la sensibi- lité. Selon que cette impression est lente qu brusque, légère ou forte , elle ébranle plus ou moins le système nerveux et produit une espèce d’étonnement dans tout le corps ; elle éveille

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les organes qui sont sous la dépendance de la sensibilité animale ; elle redonne la conscience de l'existence, et fait naître dans lame des sen- timens agréables ou désagréables , qui , comme source de plaisir ou de douleur , influent sur les mouremens vitaux et l’état dtt moral.

La sensation paraît finalement due à la sous- traction du calorique et à l’impression particu- lière qui en résulte.

2.0 La soustraction du calorique. De quel- que manière que le froid soit appliqué au corps , il lui enlève du calorique. Il s’établit alors une tendance à l’équilibre entre le réfrigérant qui s’échauffe et la partie qui se refroidit. Cette soustraction est subordonnée : i.° au degré du froid; 2.0 à sa durée ; 3.° à la rapidité avec la- quelle elle a lieu ; 4*° à l’action du froid sur une surface plus ou moins étendue , ou sur toute l’habitude du corps. Lorsque ce n’est point du

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calorique excédant qui est enlevé , la soustrac- tion se fait aux dépens de la chaleur naturelle. On doit rapporter au même principe l’effet des boissons froides , des glaces , du bain froid, de la ventilation opérée par l'éventail, des courans d’air , de l’air frais et agréable des caves , des grottes et des bosquets, en été.

3.° Le stimulus. Le froid stimule d’autant plus vivement la fibre, qu’il est sec, que son degré est intense et son action de peu de du*-

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rée; il irrite, il agace les extrémités des nerfs, et met en jeu , sans exaltation manifeste, l’ir- ritabilité ou la contractilité organique.

Le froid ne borne pas son action à la partie qu’il frappe ; son stimulus se répète par sym- pathie sur tous les systèmes de la circonférence au centre et du centre à la circonférence. Au-

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près comme au loin , les propriétés vitales se raniment , entrent en action ou se modifient de plusieurs manières sous l'influence de l’irrita- tion que le froid détermine. Ainsi , quelques gouttes d’eau froide aspergées sur le visage , suffisent pour faire cesser tout-à-coup une syn- cope ou réveiller un somnambule. Les animaux dormeurs sont momentanément tirés de leur sommeil léthargique , par l’immersion subite dans un bain d’eau à la glace. On parvient quelquefois à constater une grossesse douteuse en appliquant la main froide sur l’abdomen * ce qui détermine le mouvement de l’enfant. C’est à la même cause qu’il convient , je crois, de rapporter le besoin d’uriner que Ton éprouve dans un bain froid, ou en marchant sur un pavé de marbre. Cette explication est plus satisfai- sante que celle qu’en donne Brown , qui sa- crifie tout à la propriété relâchante ou débi- litante du froid. C’est encore le stimulus qui détermine la contraction de la matrice chez certaines femelles d’animaux sur lesquelles on

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a la coutume de jeter de l’eau froide aussitôt après la copulation (i).

Le stimulus trop prolongé ou trop vif fatigue la contractilité de la fibre.

4-° Le resserrement ou l’astriction. Il est l’effet propre d’une augmentation passagère dans la contractilité par l’action du stimulus , ou peut-être par l’effet de la simple soustraction du calorique qui dilatait les tissus animés , au- tant par une action mécanique que par une douce titillation vitale. Toutes les parties molles participent à ce resserrement ; la peau surtout jouit éminemment de la propriété contractile; le froid la resserre et lui fait perdre sa souplesse et sa laxité ordinaires ; il la force pour ainsi dire à exercer une compression mécanique sur

(1) La stérilité de certaines femmes peut être , je crois , attribuée à leur constitution molle et lâche , à un défaut d’énergie vitale , et à ce que l’utérus, partageant cet état, jouit de peu d’activité dans l’acte du coït , et ne retient pas le sperme dardé vers son orifice. Ne pourrait-on pas déter- miner un certain mouvement de contractilité dans la matrice , en appliquant , aussitôt après la copu- lation , une serviette imbibée d’eau à la glace sur l’abdomen ? Il serait peut-être plus avantageux que la femme s’immergeât de suite jusqu’à l’ombilic dans un bain froid à 10 degrés.

toutes les parties qu’elle recouvre ; les mailles du réseau cellulaire' se rapprochent et se con- densent ; la graisse plus consistante se trouve comme solidifiée dans le tissu adipeux. Piien de plus sensible que l’action de l’air froid ou de l’eau froide sur le scrotum habituellement relâ- ché ; il se resserre et se fronce aussitôt, ce qui fait qu’aidé par la contraction simultanée du dar- tos et du crémaster , il applique fortement les testicules contre l’anneau. Une dame italienne , un peu surannée et entachée de coquetterie , me pria un jour de lui indiquer un moyen pour raffermir son sein. Voulant bien seconder sa folle prétention, je lui conseillai d’y appliquer momentanément, trois ou quatre fois par jour, de la glace pilée et placée entre deux linges. J’étais vraiment éloigné de croire que l’on au- rait le courage d’user de ce moyen ; mais je sus, quelque temps après , par la fille de chambre , que la Signora padrona s’en trouvait très-bien, et qu’elle y revenait de temps en temps.

Soit que le resserrement se limite à un simple frémissement fibrillaire obscur et imperceptible, soit que les mouvemens de la fibre se montrent énergiques , chaque tissu se comporte dans le sens de sa manière naturelle d’être. Ainsi, la peau, comme nous venons de le dire, se res- serre et s’épaissit ; le muscle se raccourcit et devient plus ferme j le tissu cellulaire s’aftaisse

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et se condense ; le vaisseau se crispe et se ré- trécit. Par ce surcroît de force contractile, le froid s’oppose à la trop grande dilatation des divers tissus ; il diminue les cavités; il fait agir les solides contre les fluides qu’il comprime , refoule , et dont il ralentit ou interrompt le cours. Il arrive quelquefois qu’un chirurgien ne peut réussir à introduire la sonde dans la vessie, pour n’avoir pas eu l’attention de l’échauffer auparavant, principalement en hiver, en la tenant plongée pendant une ou deux minutes dans l’eau chaude. Le resserrement donne la raison , i.° du plus grand degré de cohésion du tissu de toutes nos parties , lorsqu’il fait froid ; a.0 de la diminution du volume et de la circon- férence du corps : c’est ce qui fait qu’une bague étroite en été est trop large en hiver et au sortir d’un bain froid , que les habits semblent même plus amples, que la chaussure s’échappe facilement des pieds des personnes violemment saisies par le froid , et qui périssent d’asphyxie par cette cause.

Le resserrement trop fort ou trop long-temps continué empêche que la réaction n’ait lieu.

5.° Le spasme. Il est la conséquence de la sensation , et de l’action du stimulus du froid sur les nerfs qui en sont désagréablement af- fectés. Ces organes ont , depuis leurs centres communs jusqu’aux dernières expansions de

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leurs nombreuses ramifications, un mode d’ac- tion constant et uniforme. Dès que la sensibi- lité , propriété vitale dont ils paraissent les principaux dépositaires , est viciée , intervertie par une impression soudaine , les systèmes organiques participent inégalement à la fausse direction que ce trouble détermine dans les mouvemens vitaux. Il en résulte ces contrac- tions fréquentes , insolites, irrégulières, contre- nature , qui caractérisent vraiment le spasme. Il y a concentration ou inégale distribution des forces , désordre à la fois dans la sensibilité et la contractilité ; les mouvemens sont affaiblis sur un point et exaspérés sur un autre: ainsi partout le froid agit , le spasme succède. S’il est léger et de peu de durée, il se résout promp- tement par les seuls efforts de la vitalité : tel est celui causé par l’impression de l’air froid ou d’un bain frais. Mais, si l’impression a été très- vive , brusque et prolongée ; si elle s’est trouvée en opposition avec l’état antérieur du corps , il survient une sensation douloureuse et profonde, la pâleur, le frisson, le tremblement , une cons- triction pénible et progressive à l’épigastre , de l’anxiété et des tiraillemens ; la respiration se suspend ; les contractions du cœur sont trou- blées ; enfin l’équilibre est rompu , et l’harmonie de toutes les fonctions dérangée. L’aphorisme d Hippocrate , Jrîgus nervis inirnicum , justifie

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assez que le froid ne convient point aux nerfs : aussi n’est-il pas étonnant qu’ils se révoltent contre les impressions désagréables et pertur- batrices d’un agent qui les olfense.

Le spasme causé par faction du froid se pro- page , soit par continuité , soit par sympathie , jusqu’aux parties les plus éloignées qu’il fait entrer en contraction , et dans lesquelles il dé- termine des mouvemens désordonnés plus ou moins violens. Nous en citerons quelques exem- ples. Tissot rapporte que > dans un cas , la con- traction spasmodique du bas - ventre fut si vive sur un malade plongé dans un bain froid, qu’une bonne portion de l’intestin rectum sortit par l’anus. J’ai été une fois appelé pour voir un particulier qui avait une rétention d’urine te- nant à la contraction spasmodique perma- nente du col de la vessie, qui était survenue après l’action d’une pluie froide sur le corps en sueur, durant une marche forcée : l’introduction du cathéter fut impossible ; mais le bain tiède rétablit promptement le cours de l’urine. Zim- mermann parle d’une dame qui , après un re- froidissement , éprouva des crampes générales terribles. Hoffmann nous instruit, dans ses con- sultations , qu’un homme qui but un verre d’eau froide après un fort mouvement de colère, éprouva une douleur à la malléole , de la roi- deur dans les tendons , et des agitations spas-

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modiques aux membres supérieurs. Pinel dit* dans sa médecine clinique , que des vomisse- mens survinrent à une femme, après l’immer- sion des pieds dans l’eau froide. Les personnes qui s’exposent au froid pendant l’action d’un purgatif, sont fréquemment prises de coliques atroces et de constipation opiniâtre. Ceci me rappelle que j’eus toute la peine du monde à rassurer un négociant Marseillais , établi à Kafa, à qui j’avais prescrit 4.5 grains de pilules de Bel- loste, et que je trouvai, quelques heures après les avoir pris , en proie aux plus violentes coli- ques , avec sensation de resserrement au bas- ventre , et impossibilité d’aller à la selle malgré l’envie qu il disait en avoir; il était dans une agi- tation extrême de corps et d’esprit , se croyant empoisonné par une erreur du pharmacien. Son état ne provenait que de l’imprudence qu’il avait commise de s’exposer à l’air froid , étant légè- rement vêtu. Un bain chaud fit cesser le spasnte comme par enchantement.

Le spasme général causé par le froid peut , à raison d une tres-grande susceptibilité nerveuse ou du trouble subit des mouvemens vitaux augmentés, être porté au point de suspendre la vie et de donner la mort. On sait qu’AIexandre- le - Grand faillit périr par l’effet du spasme constrictif , pour s’être imprudemment baigné tout en sueur dans le fleuve Cydnus. Tissot dit

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qu’un homme ayant chaud mourut au pied d’une fontaine il venait de se désaltérer. Hippo- crate , Scaliger , rapportent des exemples sem- blables de mort subite. Or n’est-il pas probable , ainsi que le fait observer Marcard , que des per- sonnes que l’on a cru s’être noyées faute de sa- voir nager , ont péri par les effets prompts et violens du spasme ou des accidens qui en sont la suite.

Le spasme est donc évidemment une pertur- bation dans les mouvemens vitaux, naturels ou exaltés.

6.° La réaction. La nature est excessivement puissante dans ses moyens de conservation, et son autorité se prononce, à cet égard, avec plus ou moins d’énergie dans tous les systèmes de l’organisme: si elle est attaquée, elle cherche à se défendre. La douleur paraît être le signal de l’éveil qu’elle donne aux propriétés vitales pour les exciter à réagir contre les causes nuisibles et destructives ; et les mouvemens synergiques qu’elle déploie consistant dans une augmentation simultanée de la sensibilité et de la contractilité, sont autant d’efforts conservateurs ou médica- teurs* La réaction contre le froid est l’accrois- sement manifeste de ces propriétés ; elle a lieu spontanément chez l’homme dont les organes ne sont point trop faibles ou épuisés , qui , après l’action du froid* se sent gai , fort , vigoureux , et

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éprouve une sensation agréable à la peau. Lors- que les facultés vitales ont été momentanément affaiblies , troublées , concentrées , et comme enchaînées par le spasme, la réaction succède par les seuls efforts de la nature. Tous les organes y prennent part ; la peau s’en montre le siège le plus apparent ; les forces se développent ; les humeurs reprennent leur fluidité ; les parties leur volume naturel ; la sensation vive et oscil- latoire qui indique le retour et l’afflux du sang dans le système capillaire , et qui va quelque- fois jusqu’à la douleur , est l’effet du renou- vellement énergique de l’action vitale qui avait été suspendue , et de l’effort que fait le sang pour surmonter la résistance des solides. Le calorique qui était concentré reparaît , la peau devient rouge et chaude , et la transpiration insensible est provoquée et accrue. Si la réaction est générale , le pouls augmente de force et de fréquence : il existe alors un surcroît d’énergie dans tous les systèmes organiques. Les mou- vemens vitaux peuvent s’exalter au point de simuler presque la deuxième période d’une fièvre intermittente, et se porter même jusqu’à l’état de phlogose. La réaction est d’autant plus vive qu’elle a lieu sur une petite étendue. Le fait de Pelletier, rapporté par divers auteurs, est curieux , et mérite , à ce sujet , de trouver place ici. Ce chimiste tenait dans sa main une

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petite masse de mercure qu’il avait fait congeler: au moment le métal rentrait en fusion , il éprouva dans la partie un froid si insupportable, qu’il fut obligé de le jeter précipitamment. II survint, dans l’endroit qui avait été refroidi, de la douleur et une inflammation phlegmoneuse.

Dans certains cas, la réaction est directement provoquée par le stimulus je pense même que , chez l’homme sain et vigoureux , l’excitation et la réaction sont réunies et ont lieu simul- tanément.,

7.0 La stupéfaction. Est-ce à la soustraction du calorique ou à tout autre mode particulier d’action de la part du froid, qu’est son effet directement stupéfiant? La chose est difficile à préciser. Le froid excessif ou de longue durée affaiblit, suspend et éteint les propriétés vitales. On s’aperçoit facilement, et par gradation , de son effet stupéfiant , si l’on reste immobile en hiver dans un appartement qui n’est pas chauffé : on éprouve de l’abattement et un sentiment, de malaise. ; on bâille , on demeure taciturne on sent de la propension au sommeil et on finit, par s’assoupir : c’est ce qui fait dire vulgaire- ment que le Jroid endort. Cette stupéfaction ressemble assez à celle que produisent les subs- tances qui , appliquées soit à l’extérieur , soit à l’intérieur , amènent le calme , l’insensibilité at lu torpeur qui précèdent la destruction du.

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principe de la vie. Pallas a produit une som- nolence artificielle chez certains animaux , en les tenant renfermés dans une glacière pendant un certain temps.

8.° La condensation des fluides. Le froid ne borne pas son action aux solides , il agit encore sur le sang et les humeurs , dont il rapproche les molécules. Il est probable qu’il exerce, lorsqu’il est modéré, une influence avan- tageuse sur la vitalité du sang ; mais quand il est excessif et prolongé , il diminue non-seu- lement son volume , sa fluidité et son mouve- ment naturel d’expansion , mais encore ceux de toutes les humeurs ; il rapproche la partie séreuse du sang et rend la fibrine plus consis- tante ; il épaissit la lymphe et ralentit par sa progression dans les vaisseaux et à travers les glandes et les tissus blancs. Dans l’asphyxie locale, il rfy a proprement point congélation; les fluides sont seulement comme figés dans leurs conduits respectifs.

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Il ne suffit pas d’avoir passé en revue les effets physiques du froid , dépendant de son aPplication ou de son contact immédiat avec le corps ; il convient encore d’en poursuivre

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l’examen dans leur influence sur divers systèmes et fonctions organiques dans l’ordre suivant :

i.° Sur le système cutané ,

2.0 Sur l’absorption ,

3.° Sur le système digestif ,

4>° Sur la respiration ,

5. ° Sur la circulation ,

6. ° Sur la nutrition ,

7.0 Sur les excrétions ,

8.° Sur la sensibilité ,

9.0 Sur l’action musculaire ,

10. ° Sur la génération ,

11. ° Sur la constitution en général.

x.° Influence sur le système cutané. La vitalité de ce système est moindre en hiver que dans toute autre saison. La densité de son tissu , la constriction des pores et des exhalans , la lenteur de la circulation capillaire , effets les plus ordinaires de l’agent en question sur l’en- veloppe commune du corps , donnent la raison: i.° de sa sécheresse, de sa rudesse et de ses gerçures pendant la durée du froid ; 2.0 de la chute de l’épiderme qui s’écaille, devient fari- neux ou furfuracé , et se renouvelle par petites portions; 3.° de la rareté des maladies cutanées dans le Nord ; 4*° de la disparition périodique des affections dartreuses, des efflorescences, des pustules, des rousseurs et des taches vineuses pendant l’hiver, ainsi que du danger des ma-

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ladies éruptives ou exanthématiques clans cette saison , et surtout dans les pays froids.

Le froid sec et vif dessèche et épaissit l'épi— derme; il durcit, à îa longue, le corps de la peau. Tous les peuples du Nord ont cette partie bien moins souple, moins fine et moins douce que les peuples du Midi. Le Lapon , dont l’organe cutané est endurci et calleux , n’a qu’un tact obscur et grossier; mais , en dédommagement, cette peau dure et tannée est pour lui un ex- cellent défensif contre le froid aigu de son pays. Quoique presque tous les habitans du Nord soient blonds, leur peau n’est pas aussi blanche qu’on le dit , et l’action du froid paraît , comme celle de la chaleur , la liâler et lui donner une couleur un peu obscure ; elle est même basanée chez les habitans de la zone glaciale.

Par son effet rétractile , le froid modéré en- tretient la fermeté de la peau, et par celui de la réaction , il attire le sang dans le réseau capil- laire. Le sexe sait , par expérience , que l’eau froide est préférable à l’eau chaude pour la toi- lette. L’habitude de se laver avec une eau pure et fraîche conserve pendant long-temps le coloris éclatant d’un teint mêlé de lys et de roses ; elle éloigne la formation de ces vilains replis de la peau , de ces affreuses rides qui accusent indis- crètement le nombre des années ou les outrages du temps , et que la nature , comme le dit avec

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esprit une de nos femmes écrivains , eût bien fait de placer sous les talons.

Le nez , les joues , les oreilles , les mains , quoique habituellement découverts, présentent parfois , après être resté long-temps exposés au contact d’un air froid et piquant, une rougeur permanente , qui n’est point accompagnée de sensation de chaleur; malgré que cette couleur soit un signe de la réaction qui a eu lieu , elle finit par indiquer un état passif de la peau , dont le froid, par sa persistance , a engourdi la sensibilité et la contractilité. La circulation reste frappée d’une certaine stupeur dans le système capillaire ; le sang y stagne ou le parcourt avec une lenteur extrême. La peau d’un rouge foncé, quelquefois violette et bleuâtre chez les sujets sanguins , est froide et luisante ; l’érythème s’efface et reparaît lentement sous le doigt ; la réaction est pour ainsi dire assoupie et étouffée par cette même action du froid, dont nous verrons les effets ultérieurs en traitant de l’asphyxie. L’irritation causée par un froid aigu et prolongé , détermine quelquefois sur la peau des lésions désagréables et douloureuses. Le capitaine Wood dit , dans une relation, que des Anglais , ayant passé l’hiver en Groenland, eurent le corps ulcéré et couvert de vessies* D’après le rapport des voyageurs, le froid de la baie d’Hudson est si vif, que l’air y est brillant

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et chargé de petits glaçons qui piquent la peau comme des aiguilles, et excitent des ampoules, d’abord blanches , mais qui deviennent ensuite dures comme de la corne. Je puis dire avoir éprouvé quelque chose d’à peu près semblable en 1812, en Russie. J’ai senti un picotement dou- loureux , comparable à celui que produiraient de petits corps aigus pénétrant de vive force dans la peau du front, du nez et des lèvres (1).

Les personnes qui ont la peau lâche, blonde, fine et délicate; celles dont les mains et les bras sont potelés ; les enfans , les femmes , les

(1) Le froid très-vif irrite la surface de l’œil et provoque la sécrétion des larmes. La crispation des points lacrymaux empêche qu’elles ne passent dans ces conduits , et les force à se répandre sur les joues. J’éprouvai un singulier effet de ce larmoie- ment , voyageant en Russie , avec 19 degrés de froid , et par un vent glacé du nord qui grippait la fi gure : les larmes se congelaient sur les joues et sur les cils. Si je fermais les yeux, les paupières restaient alors adhérentes , comme lorsqu’elles sont agglutinées par l’humeur varioleuse, et il ne devenait possible de les rouvrir , qu’en en frictionnant la surface , pour liquéfier l’humeur lacrymale solidifiée

ou congelée.

L’action d’un vent froid et très - sec qui frappe directement sur la membrane pituitaire, suffit aussi quelquefois pour exciter l’éternuement*

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individus d’un tempérament lymphatique sur- tout , sont exposés à cette phlogose de la peau et du tissu cellulaire , connue sous le nom d’engelure 5 et causée le plus souvent par le passage du froid au chaud. Cet érysipèle pldeg- moneux prend plus ordinairement le carac- tère lent ou atonique, que le caractère aigu ou inflammatoire. Les blanchisseuses qui , presque toutes, ont les mains et les bras très-rouges en hiver, et parce qu’elles les passent fréquemment d’une lessive bouillante dans une eau très-froide, y sont assez su j êtes.

Il arrive aux soldats d’être atteints d’enge- lures , après avoir souffert le froid aux pieds durant les bivouacs d’hiver. Dans certains pays situés sous la zone torride, il fait un froid tel, pendant la nuit , qu’il cause la même maladie aux Européens. Loin d’être très-communes dans le Nord , comme l’assurent certains auteurs , les engelures y sont, au contraire , très-rares. L’habitude de l’exposition à un froid rigoureux, et la densité du derme , ne rendent point la peau susceptible d’une pareille réaction morbifique, qu’exaspèrent chez nous les fréquentes alterna- tives du froid et du chaud , et vice versâ .

Les cicatrices jouissant d’une sensibilité ex- quise qui les rend très-impressionnables par les moindres variations de l’atmosphère , sont dou- loureusement affectées par le froid , lorsqu’on

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n’a pas la précaution de les tenir chaudement couvertes. La plus faible réaction suffit pour enflammer ces pellicules membraniformes aux- quelles leur texture fine et délicate , ainsi que leurs adhérences plus ou moins intimes , ne permettent pas de se prêter à la distension que leur fait éprouver dans ce cas le boursouffle- ment du tissu qu’elles recouvrent.

Les parties dénudées de leur épiderme, ou récemment ulcérées , sont encore bien plus sen- sibles au froid. La douleur subite et profonde > causée par l’impression de l’air ou d’un liquide froid sur une dent cariée , prouve combien les nerfs mis à nu sont ennemis d’un agent contraire à leur nature: voici encore un fait qui le prouve. J’avais conseillé à un jeune chirurgien , sous- aide , atteint d’une ophthalmie chronique , l’ap- plication d’un vésicatoire à la nuque. Un de ses camarades , dont il avait accepté les soins , n’eut pas le bon esprit, au premier pansement * de faire un peu chauffer le linge enduit de cérat; il l’appliqua froid sur la plaie: c’était en hiver; l’impréssion fut si vive et si douloureuse, que le malade jeta un cri, grinça des dents et pâlit ; il fut pris d’un tremblement convulsif avec trismus; cet état dura près de 4 minutes.

Pendant les pansemens qui durent très-long- temps dans des appartemens froids , dans les hôpitaux , rarement les salles sont suffisam-

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meut chauffées , les malades ressentent vive- ment l’impression du froid sur leurs plaies et leurs ulcères. Celle qui est causée par l’applica- tion intempestive des linges et des topiques froids , n’est pas moins nuisible à ces lésions extérieures , en ce qu’elle altère ou supprime la matière de leur écoulement , qu’elle les enflamme , les rend douloureux > et retarde leur cicatrisation. J’ai été deux, fois témoin d’une métastase mortelle , causée par l’action de l’air froid sur des plaies qui étaient en pleine sup* puration*

2.0 Sur l’absorption. Celle qui a lieu sur la surface muqueuse gastro-intestinale , appartient au système digestif. Il s’agit ici de l’absorption cutanée que je crois être ralentie par le froid r et par conséquent moins active en hiver qu’en été. La densité des tégumens , leur sécheresse > la lenteur des mouvemens extérieurs , paraissent favoriser cette opinion ; et si , comme il n’y a point de raison pour en douter , les absorbans de la peau participent au spasme périphérique, irrégulier , passager , et fréquemment renou- velé par l’impression du froid , il est plus que probable que la sensibilité et la contractilité de ces vaisseaux sont troublées ou engourdies , et qu’il doit s’ensuivre une diminution dans leur fonction. Nous savons que l’inhalation est au contraire très-active , lorsque la peau est souple :

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nous cherchons même à lui rendre celle sou- plesse , lorsqu’elle en est privée , par des bains chauds et des frictions huileuses. Quoiqu’il n’e- xiste aucune expérience par laquelle on puisse prouver qu’un individu plongé dans un bain froid n’absorbe point d’eau , je suis porté à croire que si le froid est intense, à io.° par exemple , il ne se fait point d’absorption. Krui- kshand dit qu’elle a lieu dans un bain trais (i).

J’alléguerai encore en faveur de l’opinion sur la diminution et même sur l’interruption de l’absorption cutanée par les effets du froid , que les vaisseaux absorbans sont moins aptes , en hiver qu’en été, à pomper dans l’atmosphère les fluides et les diverses molécules qui y sont répan- dus, et qu’ils se montrent bien moins avides de s’emparer, dans cette saison, des substances molles ou liquides étendues sur la peau , sur- tout si elles sont froides. Il est certain qu’on est aussi bien moins disposé en hiver à l’absorption

(i) On prouve l’ absorption cutanée , en tenant un chien nouveau-né plongé, pendant un quart d’heure, dans de l’encre tiède -, les urines rendues ensuite sont colorées. Cette expérience si simple peut éga- lement servir pour s’assurer de l’effet du froid sur 1 absorption : on n’a qu’à tenir l’animal plongé dans del encre froide pendant le même temps. Il convient de ly agiter, afin qu’il ne s’engourdisse pas.

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des miasmes contagieux. N’est-ce point le froid qui nuit aux succès du virus vaccin port T sous l’épiderme ? J’ai remarqué qu’il se présentait toujours , pendant l’hiver , moins de galeux à traiter dans les hôpitaux et dans les régimens. Les praticiens savent , par expérience , que les traitemens parla méthode iatraleptique échouent facilement pendant l’hiver ; qu’il faut une infi- nité de soins et de précautions pour s’assurer * par exemple , de la réussite d’un traitement anti-syphilitique par les frictions mercurielles ; ce qui prouve qu’à raison de la prédisposition peu favorable de la peau dans cette saison , Fon doit se défier d’une suffisante et régulière activité de la part des absorbans. La difficulté de la guérison de l’hydropisie générale du tissu cellulaire, en hiver, lorsque les malades ressen- tent vivement le froid de la saison , vient encore en apporter une nouvelle preuve : c’est dans ce cas que les exhalans et les absorbans ont besoin d’être vigoureusement stimulés par tous les moyens propres à ranimer leurs propriétés vi- tales affaiblies , et à exciter la peau qui est froide et ne dégage que très -peu de calorique.

3.° Sur le système digestif. Les organes de la digestion témoignent, par un surcroît d’acti- vité , qu’ils sont les premiers à ressentir les effets d’une température froide : Hienie ventres sunl calidiores . llipp. L’appétit s’accroît 7 la

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digestion se fait promptement, et la faim revient plus vite , surtout si l’on mène un genre de vie actif, et si Ton fait du mouvement à l’air libre. Les patineurs , en Hollande , sont souvent saisis par la faim ; aussi , avant cet exercice , ont-ils la précaution de se lester l’estomac. Les chas- seurs sont également exposés , en hiver , à éprouver vivement ce besoin. L’air qui pénètre dans l’estomac stimule probablement la mu- queuse gastrique; mais c’est principalement à son action sur la peau , et à son effet sympa- thique sur les viscères , qu’est due l’énergie des fonctions assimilatrices. Non-seulement la tonicité ou la contractilité augmentée accélère , par ses oscillations , le cours des alimens dans le tube digestif , mais encore la force d’absorp- tion accrue fait que le ventre est resserré , et qu’eu égard à la qualité et à la quantité des alimens pris dans chaque saison , on rend des excrémens moins abondans et plus durs en hiver qu en été. Chez certains individus , le ventre se constipe; il y a même des exemples de diarrhées purement atoniques , arrêtées par l’influence d’une constitution froide et sèche. Hipp. aph. 17. §• 3 , dit : Quotidianœ constitutiones ciquiloniœ ah>os siccant. Tous les médecins savent que la constitution froide et sèche modérée est la plus salutaire au corps ; il n’est personne, exempt toutefois d’infirmités graves, qui n’en éprouve sur

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soi les bons effets. Les individus qui ont peu d’ap- pétit , dont les digestions sont faibles et languis- santes pendant la durée de la chaleur , se trou- vent bien du changement de la constitution atmos- phérique. Il est d’observation que l’on mange beaucoup plus en hiver qu’en été , dans les pays froids que dans les pays chauds. Les maîtresses de pension , attentives à remarquer la plus ou moins grande consommation à la table , se sont aperçues que les pensionnaires mangent plus en hiver que dans toute autre saison : il n’est pas rare , durant les campagnes faites en ce temps de l’année , d’entendre des soldats se plaindre de ce qu’ils n’ont point assez de leur ration de vivres, et je suis persuadé que quelques hommes ne seraient pas suffisamment nourris sans les ressources de la maraude. Les peuples septen- trionaux ont généralement besoin d’alimens solides et consistans , qui répondent à l’énergie des forces digestives dont ils sont redevables à leur climat. Richerand dit, avec vérité, qu’ils sont voraces autant par instinct que par nécessité. Suivant l’opinion de Deblanc et de Hunter , la faculté digestive , dans le Nord , est en raison inverse de la faculté sensitive. Les habitans du Midi qui passent dans cette contrée, y acquièrent un appétit extrême ; celui des Autrichiens , au contraire , se relâche en Italie* Le Russe et le Suédois ne mangent jamais autant

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hors de l’influence du froid de leur climat Un Italien , un Espagnol, consomment moitié moins qu’un gros Allemand qui mange à ventre débou- tonné ; et Crévier n’a pas eu tout-à-fait tort de dire d’une manière dérisoire , que l’Allemagne était le ventre de l’Europe.

Le froid sec accroît tellement l’activité des forces digestives , qu’il porte le sentiment de la faim jusqu’à la douleur , lorsque l’on n’a aucun aliment à introduire dans l’estomac *, il en résulte alors cette espèce de névrose appelée boulimie, qui amène la langueur, l’inappétence, la défaillance et la mort. Quel cruel tourment , quand un froid aigu vient aiguiser un besoin qu’on ne peut satisfaire ! L’histoire nous offredes exemples de la faim canine causée par le froid. Plutarque (Vie des hommes illustres, traduc- tion d’Amyot ) rapporte qu’au milieu d’un pays de montagnes et par un temps froid , M. Bru tus éprouva la boulimie et faillit en périr. Les soldats grecs 7 ramenés par Xénophon du fond de l’Asie , furent en proie au pénible et dou- loureux sentiment de la faim , en traversant les montagnes de l’Arménie couvertes de neige.

Sur la respiration. Tant que l’impression du froid est légère et modérée , sous l’influence même d’une constitution froide et rigoureuse, pourvu que le corps soit suffisamment défendu par de bons vêtemens, et que l’on fasse du mou-

veinent, la respiration ne paraît pas souffrir ; les tnouvemens d’inspiration et d’expiration s’exé- cutent sans gêne et avec une parfaite régularité. Je me suis cependant aperçu plusieurs fois que l’air très - froid et très - dense comprimait les efforts ordinaires de dilatation de la poitrine.

La membrane muqueuse des bronches , si irritable par une température atmosphérique très-froide , présente , dans l’état de santé , un caractère particulier ; c’est de n’être point désa- gréablement affectée par l’impression de l’air le plus excessivement froid; elle est propre à supporter la vive action d’un air glacial de 20 , 3o , 5o et 70 degrés , comme de celui dont la température n’est qu’à o. Lorsque ses proprié- tés vitales viennent à s’altérer , ce n’est que par des vicissitudes rapides de température , ou des changemens d’état physiologique ^ qui la mettent tout-à-coup hors de son rapport naturel de sensibilité avec le fluide qui s’appli- que habituellement sur tous les points de son étendue.

Il paraît que l’air froid et sec , qui, sous un moindre volume , est plus riche en oxigène, stimule la surface des bronches et active l’oxi- génation du sang ; que c’est une des causes du foyer plus considérable de chaleur interne pen- dant l’hiver. On s’aperçoit facilement que les hommes du Nord, les habitansdes hautes monta-

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gnes, ont, en hiver, une respiration forte et très- chaude ; sa rareté , dans cette saison , n’en favo- rise peut-être que mieux Faction de Fair sur le poumon. C’est encore , je crois , à ce foyer de chaleur interne que l’organe pulmonaire est en partie redevable de la faculté de supporter Fac- tion d’un air très-froid , qui néanmoins , dans les contrées du Nord , lorsque la température est extraordinairement rigoureuse, agace vive- ment la surface des bronches , surtout chez les étrangers qui ne sont point encore accli- matés , et à qui il cause une certaine astriction avec sentiment de sécheresse à la poitrine , accompagne quelquefois d’une douleur tantôt passagère , tantôt fixe et déchirante. Les per- sonnes qui ont la poitrine faible, celles qui sont sujètes à la dyspnée et à l’asthme , s’accom- modent très-mal d’une telle température , et ont tout à en redouter.

Si le froid est excessif ; si l’inaction , le vent , l’insuffisance ou le défaut de moyens propres à s’en défendre, accroissent son action sur le corps , le frissonnement prolongé détermine , dans les solides , une contraction spasmodique que partagent les muscles de la poitrine. Le ralen- tissement de l’action mécanique du thorax qui est exécutée par la dilatation et la contraction alternative des muscles diaphragme , dentelés , pectoraux et intercostaux , augmente singulier

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rement l’embarras de la circulation ; le sano- traverse avec lenteur le système capillaire du poumon; il se fait peu à peu une accumulation de sang noir vers l'organe encéphalique , et la respiration finit par ne plus s’exécuter que très- lentement au moyen du diaphragme. Le libre exercice des phénomènes chimiques de cette fonction étant subordonné à celui de ses phé- nomènes mécaniques , la décomposition de l’air devient rare et moins parfaite ; le fluide qui est ehassé en petite quantité dans l’aorte par le ventricule gauche, et qui perd de plus en plus le caractère primitif de sang artériel , cesse d’ètre propre à exciter les organes des sens et du mouvement ; tous les phénomènes vitaux s’interrompent et la vie s’éteint.

5.° Sur la circulation. Lorsqu’il fait chaud , le cœur et les vaisseaux sanguins, dont l’action est augmentée et souvent précipitée , doivent ce surcroît d’énergie à la présence d’une majeure quantité de calorique dans l’atmosphère ; le pouls est grand , fréquent , large , plus mou que dur. En hiver, c’est l’opposé: le jeu du sys- tème circulatoire n’est point aussi vif ; la pro- gression du sang se fait avec moins de vélocité ; le pouls plein et dur est moins fréquent: il est même rare et lent par un froid rigoureux, prin- cipalement dans les pays les plus septentrio- naux, Blumenbach dit que chez les Groelandais

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il ne bat que 3o à 4.0 fois par minute. Galien ,* grand observateur du pouls , a noté son état en hiver : in hieme pu/sus duriores et paulo vehementiores , tardiores fiant. La température du sang baisse ordinairement de 3 à 4 degrés.

Quoique , chez l'homme en état de santé , la constitution froide fasse que le cœur et les vais- seaux sont sympathiquement peu stimulés ; quoiqu’il y ait moins de vivacité dans la cir- culation , et qu’eu égard au degré d’abaisse- ment de la température , le pouls batte plus ou moins rarement , on ne peut en arguer une diminution dans la force physique , mais seu- lement une moindre excitation de la puissance nerveuse dont les proportions impriment tant de modifications dans les mouvemens vitaux. La plénitude et la dureté du pouls bien mar- quées pendant l’hiver , par une température froide et sèche , sur l’habitant des hautes mon- tagnes et des contrées du Nord, régnent par- ticulièrement les constitutions boréales , prou- vent que les contractions du cœur sont robustes, et qu’il existe dans tout l’appareil circulatoire un accroissement de force tonique. La prédo- minance du système artériel sur le veineux , celle du tempérament sanguin qui s’y lie, parais- sent être, chez les peuples de ces régions, l’effet d’une réaction continuelle.

Le froid vif, en resserrant le tissu des parties *

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concentre les forces du système sanguin , et les oblige à se replier vers les organes intérieurs. Un etfet important à noter, sous plusieurs rap- ports , c’est la lenteur de la circulation à la périphérie, et le moindre épanouissement du sang dans le système capillaire , surtout chez l’homme en repos ou qui fait peu d’exercice. Ce fluide se porte alors en plus grande quantité vers les organes de la tête, de la poitrine et du bas-ventre ; leurs vaisseaux se trouvent, plus remplis et distendus par l’abord du sang qui tend même à les engouer , et contre lequel leurs tuniques s’efforcent de réagir ; le système capil- laire est plus développé sur les surfaces séreuses et muqueuses, et les contractions du cœur sont sensiblement plus fortes et plus robustes.

Tels sont les principaux effets de l’air froid sur le système de la circulation ; on y découvre la cause matérielle des maladies inflammatoires exquises , des congestions sanguines , des hé- morrhagies actives si communes, en hiver, dans les pays septentrionaux, et auxquelles prédis- posent le jeune âge , le tempérament sanguin , une complexion athlétique , l’épaississement du sang, l’hématose riche en hiver des produits d’une digestion plus .active, et la qualité ordi- nairement plus excitante des alimens appropriés à la saison. Les observations topographiques constatent que les pleurésies et les péripneu-

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monies régnent endémiquement dans les lieux élevés et exposés au nord. Les affections hé- morrhoïdales , généralement plus fréquentes en hiver qu’en été , sont si communes dans celte contrée, qu’il est peu de personnes qui en soient exemptes. J’ai connu , en Russie , plusieurs étrangers qui n’en avaient jamais été atteints, et qui le furent , quelques années après leur séjour dans le pays : on a cru pouvoir en attri- buer la cause à l’usage habituel des liqueurs , du café , des boissons chaudes qui favorisent la pléthore et l’expansion du système sanguin , boissons auxquelles le climat invite et dont il commande le besoin. Tout en admettant leur , influence , je crois qu’on doit regarder le froid intense et prolongé de ces contrées , comme capable de contribuer, par ses effets , à pro- duire, en dernier résultat , le reflux et la stase du sang veineux dans les vaisseaux hémor- rhoïdaux.

C’est en rompant l’équilibre entre les parties externes et les parties internes ; c’est par une espèce de compression des solides contre les fluides, que le froid détermine le reflux du sang à l’intérieur , et qu’il donne lieu à des engor- gemens pléthoriques et à divers phénomènes sanguins et nerveux qui deviennent souvent mortels. On a vu périr des fous par l’emploi inconsidéré de la méthode réfrigérante , dans

ce temps Ton visait à guérir la folie par le séjour prolongé dans un bain froicl , sans cal- culer les effets d’un moyen aussi actif qui de- vait nécessairement accumuler le sans vers la

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tête , surtout chez les fous pléthoriques. Que de nouveaux-nés et d’enfans en bas âge ont péri des suites de l’immersion subite ou prolongée dans l’eau froide , qu’une cruelle pratique , reli- gieuse et domestique, perpétue encore dans le Nord , en dépit de la saine raison ! Mauriceau dit , dans son traité d’accouchemens , que des enfans sont morts seulement parce qu’on les avait baptisés avec de l’eau froide. L’apoplexie idiopathique sanguine est plus commune en hiver qu’en été , et on l’a vu déterminée par le passage d’un lieu chaud à l’air d’une froidure intense. Telle est aussi l’action subite du froid dans l’ivresse : observez cet ami de Bacchus ; son air est gai , sek paroles sont vives ; il quitte la table pour passer d’un appariement chaud à l’air extérieur. L’ivresse se dessine bientôt complètement par l’effet de la concentration des mouvemens et l’augmentation de la pléthore cérébrale -, ses idées se troublent , sa langue s’embarrasse, sa jambe s’avine, il chancelle, tombe et s’endort. Son état peut se terminer heureusement; mais s’il ale malheur de se trouver exposé à l’action d’un froid rigoureux , de jour ou de nuit, il reste frappé d’un sommeil léthar-

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gique. J’ai vu périr de cette manière un ca- nonnier à cheval, qui, par bravade, vida, sans désemparer , une bouteille d’eau-de-vie. Quô de faits pareils on peut citer !

Dans toutes les circonstances possibles, si le froid immodéré agit sur un individu qui ne se trouve point avoir les conditions indispensables pour y résister , la circulation se ralentit ; le fluide sanguin , comme nous l’avons précédem- ment dit , traverse les poumons en moindre quantité , et devient moins oxigéné ; le cœur diminue ses battemens , en raison de la rareté et de la faiblesse de son stimulus naturel; tout le corps se glace, le sang se coagule, et après la mort, les sinus de la dure-mère, le cœur et les gros vaisseaux se trouvent gorgés de sang.

6.° Sur la nutrition. L’air froid est plus pro- pre à favoriser une bonne nutrition et à entre- tenir un embonpoint louable que l’air chaud. L’homme et tous les animaux sont plus gras en hiver qu’en été, dans le Nord que dans le Midi. La nutrition paraît donc être autant le complé- ment que la conséquence de l’activilé des deux grandes fonctions assimilatrices qui la précèdent, la digestion et la sanguification. Pour peu que l’on veuille observer avec attention la densité et la fermeté des parties molles, les formes saillantes et arrondies des muscles , le degré de leur force physique , l’énergie des mouvemens;

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si l’on remarque que les femmes qui perdent une partie de leur sein en été, le recouvrent lorsqu’il fait froid ; que des personnes maigres et épui- sées par des sueurs abondantes , qu’entretenait la chaleur, réparent au commencement de l’hiver l’embonpoint perdu , et voient reparaître alors sur leur visage ce coloris éclatant qui en caractérise l’heureux retour ; on ne devra pas , certes , regarder le développement du tissu cel- lulaire comme un état passif; et l’accumulation de la graisse , tout autant qu’elle n’a pas lieu dans cette proportion exubérante qui cons- titue la corpulence ou l’obésité , comme une assimilation languissante des principes nutritifs. Il est aisé de distinguer cet état passif du tissu cellulaire adipeux, cette polysarcie si commune dans les pays froids et humides : un défaut d’action à la peau au milieu de cette température, d’où dérive l’atonie du système inhalant , fait que l’absorption n’est pas en raison de l’exhalation graisseuse*

Le véritable embonpoint, l’embonpoint actif, est plus prononcé et plus florissant , en hiver , dans un air froid et sec, parce que le sang est plus riche en lymphe albumineuse et con- crescible, et que le système artériel exhalant dépose dans le parenchyme des tissus une plus grande quantité de molécules nutritives ou orga- niques. Le corps perdant moins par les excré-

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tions , n’enlève point au sang des matériaux qui sont employés ailleurs. Sanctorius s’élait assuré que le corps pesait beaucoup plus par un temps froid. Nous savons tous que les roi- telets, les rouge - gorges , les alouettes et les grives engraissent dès les premiers froids.

Le froid immodéré ou trop prolongé nuit à la nutrition : la fonction assimilatrice troublée , toutes les autres le deviennent. Les indigens et les mendians qui n’ont pas les moyens de se défendre du froid, sont plus maigres en hiver qu’en été. On a observé que des enfans , bien nourris d’ailleurs, mais qui n’étaient pas suffi- samment vêtus , ni tenus assez chaudement , maigrissaient à vue d’œil, et qu’ils étaient atteints d’une fièvre lente qui les consumait.

7.0 Sur les excrétions. Les humeurs excré- tées sont les produits de l’hématose , destinés à diverses fins dans l’organisme , ou impropres a l’assimilation. Dans ce dernier cas, le sang s’en débarrasse comme de principes inutiles et superflus , qui nuiraient autant par leurs qua- lités que par leur surabondance dans l’économie animale. Les exhalations cutanée, pulmonaire, muqueuse, et la sécrétion des urines, sont les quatre grandes voies ouvertes à cet effet. Le froid a une influence si remarquable sur leur état physiologique, qu’il ne peut être indifférent den tenir compte. Une chose essentielle à noter,

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c’est que quand l’air a une qualité froide et sèche, la somme totale des excrétions diminue* En imprimant un certain degré de rigidité à la fibre, le froid affaiblit l’action des exhalans superficiels dont il resserre les orifices ; il con- centre leur mouvement qui , dans l’état ordi- naire, se fait du centre à la circonférence, et il les empêche de porter les humeurs à la péri- phérie. Le sang stagne et s’épaissit , c’est ce qui a fait dire à Hoffmann : sanguinis stagnationes ob consuetas excretiones suppressas. Ceci vient encore à l’appui de ce que nous avons déjà dit au sujet.de la nutrition. Geoffroi , dans son hygiène , a bien peint cet effet du froid :

« Stringuntur tubuli pellis , coguntiu' et iniîis k Tôt variis jjcllenda ’uiis excrela , cruoris « Concrescit lento moles tardissima gressu. . . .

Mais , si certaines excrétions sont rendues moins abondantes par la température froide , d’autres le deviennent davantage qu’elles ne le sont habituellement , et paraissent par consé- quent les suppléer ; c’est pour cela que l’exhala- tion pulmonaire et la sécrétion des urines sont plus actives en hiver qu’en été.

Les fonctions de la peau diminuent en raison directe de l’intensité du froid. Malgré l’agi- tation ordinaire du corps , la chaleur du lit , l’habitation dans des appartenons chauds et les vAtemens appropriés à la saison , les excrétions

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cutanées demeurent toujours inférieures , pen- dant l’hiver , à celles qui ont lieu dans tout autre temps de l’année ; elles ne sont provo- quées que par des boissons chaudes , stimulan- tes , et par des exercices violens. Les habitons du Nord, qui ont des hivers dont la froidure est généralement sèche , vive , peu variable et de longue durée , transpirent très-peu ; il est même difficile d’obtenir des sueurs dans leurs maladies. Malgré l’usage fréquent de leurs bains d’étuves , dont l’effet sur la peau n’est que momentané , cette partie reste constamment dure et sèche, jusqu’à ce que le changement de saison y ramène un certain état de laxité, de souplesse et d’expansion vitale , qui favorise l’exhalation cutanée: à un degré beaucoup moin- dre , l’effet est à peu près le même dans notre climat.

Le froid empêche l’humeur cutanée qui s’exhale , de se perdre entièrement sous forme de vapeur insensible dans l’air ambiant , et il la condense en partie sur l’épiderme , con- jointement aux autres humeurs grasses et onc- tueuses qui sont excrétées ou qui transsudent à travers les pores de la peau. Cette condensation forme, en hiver, cette crasse plus ou moins épaisse , noire ou jaunâtre , qui s’accumule et devient surtout si apparente sur la figure, le cou , les mains et les pieds des personnes mal-

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propres. C’est cette matière qui existe, lors même qu’on ne l’aperçoit pas , que l’on n’en- lève nulle part aussi -bien que dans les bains russes par des frictions rudement exercées avec une poignée de tiges feuillées de bouleau ; et dans les bains turcs , au moyen du friction- nement pratiqué avec des pochettes de crin ou de gros camelot , espèces de tissus qui, en ratis- sant la peau , la décrassent parfaitement.

L’économie animale ne s’accommode par tou- jours bien du ralentissement des excrétions cutanées, quelles qu’elles soient, naturelles ou morbifiques, pendant la durée du froid ; la nature ne remplace qu’imparfaitement ce grand émonctoire , par lequel se fait une élimination de principes nuisibles. Quoique les organes aient été préparés à l’impression du froid par le pas- sage gradué de l’automne à l’hiver , l’homme en éprouve quelquefois un dérangement dans sa santé. L’etfet est encore plus marqué sur le valétudinaire. Les infirmités chroniques de- viennent plus nombreuses à cette époque de l’année , et elles s’aggravent d’une manière notable ; les crises des maladies sont moins par- faites et les convalescences plus longues. On voit au commencement de cette saison les rhumatis- mes , la goutte , les tuméfactions des glandes , les affections syphilitiques, scrophuleuses , scor- butiques , cancéreuses , les engorgemens des

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viscères, les hydropisies , les fièvres quartes, simples ou compliquées , les catarrhes chroni- ques, se renouveler, se prolonger ou s’exaspérer. Le froid nuit surtout aux enfans pendant les deux ou trois premières années de leur vie ; à cette époque, le système lymphatique pré- domine et jouit chez ces jeunes êtres d’une grande activité ; ils abondent en humeurs , qui tendent toutes à prendre leur cours fluxion- naire du centre à la circonférence pour dépurer la masse du sang. Le derme de la tête, les sur- faces parsemées de follicules muqueux et séba- cés , donnent passage à ces humeurs , dont le séjour ou la perturbation accidentelle du cours est très - dangereux. Les histoires médi- cales fourmillent de preuves de ces funestes effets du froid ; elles attestent les accidens extrê- mement graves qui en résultent. J’ai eu occasion de voir, à Odessa, une fille de i4 ans à qui il était resté , à la suite de la variole , une exhalation séro-purulente sur le cuir chevelu ; une vieille tante, aux soins de laquelle la jeune personne avait été confiée, crut pouvoir la guérir en lui lavant la tête avec de l’eau froide. L’écou- lement se supprima en effet, mais cette impru- dence rendit la malade sourde , muette et pres- que aveugle. Linnée prétend que l’epilepsie u’est commune dans les provinces de la Suède, que parce que les paysans lavent la tête encore

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croûteuse de leurs en fans avec l’eau froide. Com- bien de personnes, pour lesquelles la transpira- tion abondante à la tèle ou aux pieds est un écoulement salutaire , paient cher l’imprudence de se laver à l’eau froide! Il n’y a pas très-long- temps que je fus consulté à Constantinople par l’écrivain d’un bâtiment français , qui était habituellement sujet à une forte transpiration par les pieds , dont la suppression avait eu lieu après leur lavage à l’eau froide. Voici les symp- tômes qu’il présentait : sentiment de faiblesse, pâleur de la face , épigastralgie , perte d’appétit, rapports acides et amaigrissement. L’indication était évidente ; mon départ me fit perdre de vue ce malade.

Si pendant le temps la fonction de la peau est active , telle qu’elle a lieu dans l’état le plus ordinaire du corps , ou bien , si à ce degré d’augmentation qui constitue la sueur , l’exha- lation cutanée vient à être troublée par l'ex- position au vent ou à un courant d’air très- froid , par le passage brusque d’une tempéra- ture chaude à une température froide, par un bain froid ou une boisson glacée , il arrive ce qu’on appelle suppression de transpiration , ou ce que Ton désigne souvent et improprement sous le nom de transpiration rentrée ou réper- cutée. Selon l’état de la peau , il suffit de l’im- pression instantanée du froid pour pervertir

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l’ordre naturel de la sensibilité et de la con- tractilité des exhala ns. Ce fâcheux résultat est parfois à une imprudence , mais les cir- constances empêchent souvent 1 individu le plus prévoyant et le plus cauteleux, de se défendre des variations brusques de la température. Si une légère différence suffit pour nuire , comme on en a chaque jour la preuve, quels funestes effets ne doit pas produire, sur le corps échauffé et en sueur , sa transition soudaine à la tem- pérature froide de l'air ou du bain ? L’impres- sion désagréable est accompagnée d’horripila- tion ; le derme irrité se resserre ; les extrémités capillaires des vaisseaux exhalans se crispent et et s’oblitèrent; la transpiration se supprime, et de l’ébranlement nerveux résulte le frisson ; les mouvemens qui existaient d’une manière très-active à la peau , sont arrêtés et interver- tis ; ils prennent une autre direction. On a dit que riiumeur de la transpiration transportée, comme par un mouvement métastatique , sur les organes consécutivement affectés , y jouait le rôle de cause première, ou de cause maté- rielle de l’irritation. Je ne le crois pas: le danger paraît évidemment provenir du trouble du rnom vement fluxionnaire qui apportait l’humeur à la peau , et de la contrariété qu’éprouve la nature, jusqu’à ce qu’elle l’ait complète- ment rétabli , ou qu’elle y ait , pour certain

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temps , convenablement suppléé. Il est donc plus conforme aux lois de l’économie animale , de remplacer celte idée obscure de répercussion ou refoulement de l’humeur de la transpiration , par celle de la perturbation du mouvement fluxionnaire, et d’une irritation nerveuse con- comitante , qui est transmise de la peau aux organes , et qui va se fixer sur telle ou telle partie , soit d’après des rapports de sympathie, soit à raison d’un état de débilité préexistante. Cette irritation nerveuse qui se propage sur- tout aux parties les plus sensibles , détermine plusieurs phénomènes pathologiques. D'après ce principe théorique , il est facile de concevoir la formation des affections qui succèdent à l’action nuisible du froid. Les viscères , les muscles, les tissus fibreux, les membranes séreuses, deviennent le siège de maladies carac- térisées par les élémens inflammatoire , catar- rhal ou rhumatismal. Mais , comme c’est avec les membranes muqueuses que le système cu- tané entretient les plus intimes rapports, c’est aussi sur cet ordre de membranes douées d’une sensibilité exquise , que vient le plus souvent se déclarer l’irritation morbifique , qui altère leurs propriétés vitales et fait naître la fluxion. L’élément inflammatoire , vrai ou exquis , est beaucoup moins commun que le catarrhal : les affections qui portent l’empreinte de ce dernier

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caractère sont très-nombreuses ; les membranes muqueuses nasale , buccale, gutturale, pulmo- naire, gastro-intestinale, vésicale et vaginale , en deviennent le siège.

L’air froid n’agit point, pendant l’hiver, sur les poumons comme sur la peau , dont le res- serrement spasmodique diminue manifestement la transpiration. Un air glacial frappe la surface des bronches, sans que leur sensibilité extrême s’en alarme et que leur propre perspiration en soit troublée ; sans cela , l’homme eût été sujet au danger inséparable de l’abaissement plus ou moins considérable delà température au-dessous de o. Le poumon est le suppléant de la peau ; la perspiration pulmonaire , plus abondante , paraît être favorisée par la respiration qui est plus chaude et plus active dans ses phénomènes chimiques. Comme l’halitus pulmonaire emporte une bonne quantité de calorique , je pense que c est pour en perdre le moins possible que l’homme exposé au troid ferme la bouche, évite de parler , et se contente de respirer par le nez.

Dans nos climats , la vapeur halitueuse qui s’échappe des poumons ne devient sensible à la vue que lorsque le thermomètre est à environ o.° au-dessus de o. ; l’humeur exhalée se con- dense davantage, à proportion que le froid s’é- loigne de ce terme. Il faut la voir par un troid excessif, dans le JNord , à. peine sortie de la

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bouche , se montrer sous l’apparence d’une va- peur épaisse , se convertir en gelée blanche, et former même, en s’accumulant , de petits gla- çons qui adhèrent aux moustaches, à la barbe, au bout du nez qui se trouve comme glacé , à la cravate, aux poils des fourrures , et sur le contour des naseaux des chevaux. Ce n’est que lorsque l’exhalation ou la perspiration pulmonaire est accrue par une cause quelconque , comparati- vement à son état actuel , et que le rapport ou l’équilibre se trouve rompu entre la sensibilité de la membrane et la température extérieure , par l’impression subite et directe d’un air froid sur les poumons , ou par celle qui est transmise sympathiquement par une boisson glacée , que l’on voit survenir les conséquences inséparables du trouble de la transpiration.

Les membranes muqueuses sécrétant con- tinuellement une humeur plus ou moins vis- queuse, sont souverainement ennemies du froid qui dérange leur état physiologique ; elles de- viennent surtout susceptibles d’être idiopathi- quement affectées par lui , toutes les fois que leur sécrétion est plus abondante. L’inspiration d’un air froid , une boisson à la glace , peuvent faire alors beaucoup de mal. Dans cette action nuisible du froid sur la membrane pneumo-gas- trique , les effets sont particulièrement ressentis parles exhalans séreux et les conduits excré-

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teurs des mucosités qui la lubrifient clans toute son étendue. Si l’irritation qui survient s’établit médiatement , la membrane muqueuse devient le siège d’un catarrhe ou d’une phlegmasie. Presque tous les soldats d’un régiment d’infan- terie, cantonnés dans une gorge des montagnes du Frioul , furent atteints d’une diarrhée catar- rhale , causée par une eau très-froide qui leur servait de boisson , et qu’ils prenaient dans un torrent alimenté par la fonte des neiges. Celte meme irritation est encore plus dangereuse , si , à la suite d’un exercice violent , l’impression du froid interrompt en même temps le mou- vement qui existait à la peau. Tissot rapporte qu’un jeune homme fut conduit au tombeau le troisième jour d’une violente pleurésie, causée par une boisson très-froide. Les soldats en mar- che, pendant l’été , pressés par la soif et tout couverts de sueur, courent , comme une meute altérée, vers la première eau qu’ils aperçoivent , sans que la voix de leur chef puisse les retenir , et ils se gorgent de ce liquide qu’ils trouvent naturellement très-froid: c’est une des causes des nombreuses affections inflammatoires et catarrhales si communes parmi les troupes.

Les membranes muqueuses participent à l’exciteinent général causé par la chaleur de la saison ; leur sécrétion séro-muqueuse est moins abondante ; elles offrent une rougeur érysipe-

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lateuse ; elles sont dans un état de sécheresse et d’irritation, d’où proviennent le sentiment de la soif et le désir des boissons rafraîchissantes. Le froid alors humecte, calme et tempère; le mode de sensibilité des exhalans et des cryptes muqueux étant changé , l’excrétion destinée à lubrifier la surface membraneuse se rétablit.

8.° Sur la sensibilité. On ne doit pas, selon Fouquet , séparer la sensibilité morale de la sensibilité physique. C’est d’après cette opinion que je m’exprime et que je réunis quelquefois les deux idées en parlant de l’influence du froid sur la sensibilité en général.

Cette faculté si développée et si active en été et dans les pays chauds , l’est infiniment moins en hiver et dans les pays septentrionaux. Le froid la concentre , et en imprimant de la rigi- dité à la fibre , en accumulant la graisse , en épaississant les tissus qui recouvrent les houppes nerveuses , il rend le corps moins sensible à l’extérieur , et il prive l’organe cutané de la fi- nesse exquise du tact. C’est de cette manière que l’usage répété des bains froids émousse et affaiblit cette propriété vitale. Les autres sens ne manifestent aucune particularité bien mar- quée et dépendante de l’action du froid. Dans les pays les plus septentrionaux, on voit , à la vérité , l’ouïe et l’odorat considérablement di- minués. Si ce dernier sens se trouve émoussé

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en hiver, parmi nous, chez quelques individus, cela tient à une trop grande sécheresse de la membrane pituitaire , ou à son état habituel- lement catarrhal dans cette saison. L’ou'ie perd bien un peu de sa délicatesse , et cela provient , je crois , de l’épaississement du cérumen. C’est en faisant cesser l’état de relâchement de la membrane du tympan , que le froid rend, eu hiver, l'ouïe à des personnes qui étaient presque sourdes en été.

Le resserrement des houppes nerveuses et le léger engourdissement des extrémités des nerfs, paraissent donc les rendre moins propres , en hiver ,*à transmettre au sensorium commun les impressions externes ; de vient , sans doute, que nos sensations sont moins vives et moins nombreuses , et que nous sommes plus diffi- ciles à émouvoir par un temps froid. Si le som- meil est plus prolongé pendant la saison des frimats ; si les habitans du Nord sont plus dor- meurs que ceux du Midi , n’est - ce pas à la diminution de la sensibilité , qui a lieu autant par les effets du froid que par ceux de la moindre vivacité et durée de la lumière solaire, qu’on doit en assigner la cause? Dans l’état de santé comme dans l’état de maladie , il faut à l’extérieur , pendant l’hiver, des impressions fortes qui nous secouent. La vie étant plus intérieure, les forces restent, pour ainsi dire, occultes , si 1 exercice

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ne vient pas les mettre en action. Le besoin de Fexcitement semble en effet porter l’homme, durant cetle saison , vers tout ce qui peut rompre la concentration oppressive des forces, et rendre les mouvemens plus égaux et plus uniformes. Il aime un bon feu; il recherche, à une exposition méridionale , Faction des rayons solaires qui caressent doucement la péri- phérie de son corps; il s’adonne avec plaisir aux exercices non - seulement agréables , mais qui exigent encore un développement de forces ; il aime à jouir de la société ; il se montre , enfin , avide de tout ce qui est propre à agir comme excitant sur son physique et sur son moral. Les habitans des pays septentrionaux ont surtout besoin , en hiver, de se stimuler, afin d’éloigner l’effet stupéfiant d’une froidure excessive et prolongée , de manière à conserver ce juste équilibre des forces , qui, malgré la ri- gueur du climat, maintient la santé. Le Groën- landais et l’habitant de la baie d’Hudson , vont tous les jours à la chasse. Le Lapon et le Iakoute s’efforcent de se dégourdir en guidant, avec la rapidité de l’éclair , sur une surface de glace , leurs traîneaux attelés de rennes. Le mouve- ment devient donc indispensable. D’un autre côté, nous voyons tous les peuples du Nord user, de préférence , d’alimens excitans qui pous- sent à la peau , développent de la chaleur et

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réveillent la sensibilité engourdie: de là, la pré- dominance de la nourriture animale , le goût décidé pour les alimens chauds et épicés , pour les poissons salés et à demi-pourris , le caviar et les viandes enfumées ; la grande consom- mation qui se fait en boissons fermentées , li- queurs spiritueuses , thé et café. Il est d’usage, dans le Nord , d’offrir toujours du rhum ou du tafia avant de se mettre à table , pour éveiller la sensibilité obtuse de l’estomac et exciter ce viscère à bien remplir ses fonctions. Le riche seigneur russe, hospitalier sans faste et poli sans détour , aime à voir sa table couronnée par de nombreux convives , copieusement servie et couverte de vins de diverses qualités , qui sti- mulent son palais , flattent son goût , égaient son humeur et lui font trouver du plaisir à rappeler à l’étranger un pays fortuné dans lequel il regrette de n’être pas lui-même né. Le mougik ou paysan , très-porté pour les li- queurs fortes , peut vider sa bouteille de vodki ou eau-de-vie de graminées, sans en être in- commode et aussi lestement qu'un paysan fran- çais sa bouteille de vin. Ce régime habituel , qui serait incendiaire pour un habitant des pays chauds, ne peut convenir qu’à des hommes dont la sensibilité est bien éloignée de cette exalta- tion qu on lui connaît dans les climats méridio- naux. Tous les médecins étrangers qui ont pra-

tiqué dans le Nord , ont reconnu que , dans les maladies il fallait exciter , de fortes doses de médicamens devenaient nécessaires. Les phar- macopées en font loi. Il est positif que les poi- sons'ont moins de prise ou d’activité sur les hommes de cette contrée. La Russie abonde en champignons et on en mange une énorme quan- tité. Des médecins m’ont assuré qu’ils n’avaient jamais vu survenir d’empoisonnement par ces végétaux ; peut-être est-ce parce que certaines espèces ne sont vénéneuses que dans le midi (i).

(i) Malgré que les Russes mangent plusieurs espèces de champignons vireux, qu’ils préparent , comme la chou-croûte , avec des acides et des aromates , pour les conserver toute l’année , il n’est point douteux qu’ils savent distinguer la fausse oronge , agaricus muscarius , espèce très- meurtrière et extrêmement commune dans leur pays. Plusieurs soldats de l’armée française sont morts pour en avoir mangé. J’arrivai heureusement à temps y aux environs de Smolensk, pour empêcher les musiciens du régiment dont j’étais le chirurgien- major, de s’empoisonner avec ce champignon, dont ds se disposaient à accommoder une énorme piatee. L’impatience et le désir de satisfaire leur appétit, affaiblirent un peu la valeur de l’avis que je leur donnai ; mais , leur ayant fait apercevoir des mou- ches mortes sur le contour du plat et sur la table, ils n’hésitèrent plus à repousser de suite un aussi dangereux végétal.

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Guthrie , médecin français, qui a pratiqué à Pétersbourg, avait transmis à la Société de mé- decine , des observations constatant la nullité de la propriété sédative de l’opium dans le Nord.

On trouve souvent écrit que les habitans du Nord sont impassibles , sombres, insoucians , apathiques, et comme continuellement plongés dans un état de stupeur et d'insensibilité. Il est certain que les qualités physiques et morales peu- vent toujours être estimées d’après les influences du climat; elles devront être par conséquent aussi variées que ces influences elles -mêmes, prises toujours en considération sous le rapport du degré de froidure que donne telle ou telle latitude. Or , ce que l’on dit généralement des peuples septentrionaux , ne peut raisonnablement s’entendre que des tristes habitans des contrées les plus glaciales, situées au voisinage et au-delà du pôle , le froid éteint l’énergie vitale , assoupit les sens , émousse les passions, et fait de l'homme rabougri , la plus misérable et ché- tive créature : ce n’est donc qu’à ceux-là qu’il est permis d’appliquer l’hyperbole ironique de Montesquieu , qui dit , en parlant des habitans du Nord , en général , que ce n’est qu’en les écorchant qu’on les chatouille . Le Polonais, le Danois, le Suédois, le Russe, auraient raison de s’en trouver offensés. Ils jouissent tons du degré de sensibilité relatif à leur climat? et il

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y a loin de à Finse lisibilité reprochée. Les Puisses sont vifs, déliés, actifs, industrieux et entreprenons ; on les voit toujours gais et eontens au milieu d'une température qui est leur élément; ils n’ont pas été mal dénommés les Français du nord. Le froid rigoureux de leur pays et leurs longs hivers les rendent avides de divertissemens ; les plaisirs ordinaires de la société , dans cette saison , sans être aussi variés et aussi brillons que sous un ciel plus heureux, n’en sont pas moins vivement goûtés ; leurs maisons en deviennent bruyantes. Le Ftusse se délecte aussi avec ses montagnes de glace, ou en faisant des parties de traîneaux. La chasse est regardée comme un exercice aussi agréable que salutaire ; beaucoup de seigneurs voyagent uni- quement pour se distraire et faire du mouve- ment. Des Français et des Anglais qui ont habité Tobolsk et Irkousk , m’ont assuré qu’on ne trou- vait point, dans ces deux principales villes de la Sibérie , l’insensibilité ou l’apathie si gratui- tement attribuée aux peuples des régions froides, ni l’horreur qui semble attachée au seul nom de cette province. Au rapport de Gmelin , le car- naval de Tobolsk est très-gai ; et au sein de Famusement et de l’ivresse , on oublie qu’il fait froid.

Le froid, par suite des modifications qu’il imprime à la sensibilité , exerce une influence

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sur Tesprit , le génie et les passions ; la faculté sensitive étant moins épanouie, plus concentrée, il en dérive un majeur degré de force intérieure , ou d’énergie au physique et au moral. L’âme agit plus sur elle-même, dit Saint-Lambert; elle combine d’une manière plus abstraite les idées reçues. Il semble bien en effet que , par un temps modérément froid, l’âme est plus active, et que si l’esprit est moins vif, il est plus calme, plus profond et plus réfléchi ; les mouvemens extérieurs distraient moins ceux qui se passent à l’intérieur. Selon quelques observateurs , 1 hi- ver porte aux passions haineuses. Je n’ac lopte point l’opinion de l’auteur du poëme des saisons, qui prétend que les grands crimes se commet- tent presque tous en hiver. Il est vrai que la mort de Charles I.er , Pmi d’Angleterre ; l’assas- sinat de Paul I.er , Empereur de Russie , et le martyre de l’infortuné Louis XVI, qui ont eu lieu dans cette saison , semblent lui donner une apparence de vérité ; mais il faut plutôt consi- dérer ces malheureuses époques , comme tenant à l’origine, au cours et à la marche successive des conspirations et des évènemens révolution- naires , ou comme semblables à ces étonnans et terribles météores qui apparaissent indiffé- remment dans tous les temps et dans toutes les saisons.

Il n’est aucun de nous qui , pendant la duree

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clu froid , ne sente son esprit plus disposé au travail , à l'élude et à la méditation , comme le corps l’est aux longues fatigues et aux exercices variés. Nous avons la conscience de notre éner- gie vitale; nous sentons nos forces physiques et morales , et nous éprouvons le besoin plus qu’or- dinaire de les exercer. Ce sentiment intérieur prouve beaucoup pour les effets salutaires du froid. Non - seulement le soldat supporte plus facilement, en hiver, les pénibles fatigues du métier des armes , mais encore son âme mar- tiale se maintient plus long-temps ferme au milieu des périls des combats. On trouve , chez les peuples du Nord , un courage et une intré- pidité difficiles à ébranler, et qui leur font exé- cuter des choses aussi hardies qu'extraordinaires. Il est bien évident, d’après cela, que la faiblesse s’allie avec une grande sensibilité , et qu’un certain degré d’insensibilité est , au contraire , le caractère de la force qui fait affronter la peine , la douleur , le danger et la mort.

On est forcé de convenir que l’esprit et les passions sont moins vifs et moins ardens dans le Nord que dans le Midi ; que la grâce et le bon goût , la force et le sublime de la compo- sition, le brillant coloris de l’imagination, ap- partienennt en propre aux pays chauds. Il est juste aussi d’observer , en balançant toujours les extrêmes par des considérations relatives,

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que la profondeur de la pensée et du raison- nement , la constance et la solidité dans les entreprises , la patience dans la conduite de l’exécution, sont des qualités qui se remarquent plus particulièrement chez les peuples des pays froids , la civilisation éclaire de son flambeau la culture et les progrès des sciences et des arts.

La circulation étant moins active, et le sys- tème nerveux moins sujet à s’exalter dans les climats septentrionaux , les passions y sont plus calmes, les désirs moins ardens, les goûts moins bizarres , les têtes peu effervescentes, les haines moins envenimées, l’oubli des in j lires plus prompt, et les crimes plus rares et moins atroces. Cepen- dant l’histoire des peuples du Nord retrace des scènes qui prouvent que les cerveaux y sont susceptibles d’une violente réaction, et qu’il ne faut pas regarder les hommes des contrées froides, comme tout-à-fait incapables de grands mouvemens et de grandes passions.

L’éducation male et dure contribue , autant que le climat , à donner, dans le Nord, de la vigueur au corps , et à lui imprimer radicale- ment un certain degré d’insensibilité physique dont , à la vérité , se ressent le moral. Quant à moi , je ne crois pas que les peuples sep- tentrionaux , ceux qui habitent près du pôle exceptés, soient si à plaindre de jouir, au détri- ment de la sensibilité, d’une constitution ra-

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buste , apanage de la force et de la santé , et que devraient envier les hommes indoiens et efféminés 'des pays chauds. Le système nerveux jouissant d’une moindre mobilité, il en résulte que les maladies nerveuses sont assez rares dans les contrées septentrionales.

9.0 Sua l’action musculaire. Le froid entre- tient, dans les fibres musculaires , un degré de cohésion en vertu duquel elles sont raccourcies et rapprochées les unes des autres , et qui, en arrondissant leurs faisceaux, concentre l’action et double la force tonique des corps charnus qu elles forment. C’est de cette contraction augmentée que proviennent la rareté des lu- xations sur les habitans du Nord , la forme saillante des muscles qui se prononcent et se dessinent énergiquement , en hiver, sous la peau qui les serre et les comprime. Il est pourtant vrai que cette augmentation de force tonique a lieu aux dépens de la motilité ; car les articula- tions , quoique plus fermes, sont moins souples; les fibres musculaires glissent moins facilement les unes sur les autres ; les mouvemens sont moins prompts , moins libres et moins précis ; en revanche ils sont plus forts et plus soutenus; s’ils sont plus lents, ils sont aussi plus vigoureux. Les muscles acquièrent d'un côté ce qu’ils per- dent de l’autre. La vigueur du système muscu- laire s’épuise moins vite en hiver qu’en été ;

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l’homme peut se livrer, à la ville et à la campa- gne, aux travaux les plus rudes et aux exer- cices les plus fatigans, sans s’affaiblir. Les porte- faix résistent mieux , dans celte saison , sous la charge pesante d’énormes fardeaux.

Le froid rigoureux et immodéré st upéfie promp- tement l’action musculaire , chez l’individu qui reste trop long-temps en repos. La difficulté et l’abolition du mouvement locomoteur coïncident avec la diminution et l’extinction de la sensi- bilité; mais un sentiment pénible, dès le principe de l’action du froid , sollicite les organes mus- culaires à réagir contre une cause destructive, et à la faire tourner à leur avantage.

i o.° Sur la génération. L’homme, à la différence de beaucoup d’animaux, jouit du pri- vilège de reproduire, sans interruption, son espèce dans toutes les saisons et sous tous les climats. Le froid glacial des régions polaires ne suspend point en lui le besoin de la propagation. Montesquieu ( Esprit de lois, L. XIV, ch. a ), dont les idées sur les influences du climat ne sont pas toujours exactes , n’a point eu raison , ce me semble, de dire que, dans les pays du Nord , le physique de l’amour avait de la peine à se rendre bien sensible. Il paraît y être , au contraire , d’autant plus énergique , que la complexion robuste du corps et le tempé- rament sanguin qui prédomine , s’annoncent

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en sa faveur, et que les constitutions n’y sont point énervées de bonne heure, comme dans les climats chauds , par l’abus précoce des jouissances , et par les excès de la volupté et du libertinage. Quoique la passion de l’amour soit moins vive et moins fougueuse que dans le Midi , ses résultats pour la population n’en sont pas moins positifs. Il n’est pas rare de voir, en Suède, des femmes qui ont eu jusqu’à 20 et 3o enfans. Si Ton parcourt la Russie , on y voit les unions suivies d’une nombreuse progéniture ; on est étonné du grand nombre d’enfans dans le palais du riche , comme sous l’humble toit du pauvre. Le nombre des individus devrait s’accroître, certes, dans ce vaste empire, sans des causes multipliées de dépopulation.

Le climat froid étend son influence sur le tempérament , ainsi que sur les goûts et les passions qui en sont comme la conséquence naturelle. C’est la raison pour laquelle les habi- tans du Nord sentent plus tard l’aiguillon de l’amour ; les filles sont moins promptement nubiles , c’est-à-dire, qu’elles ne le sont qu’à 16 , 18 et 20 ans ; mais aussi il n’est pas rare de voir des femmes qui paient encore le tribut menstruel à 5o et 55 ans. (i). On peut croire

(i) On a prétendu qu’il n’existait pas , sous ce rapport, une très-grande différence -7 elle est.

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que les deux sexes demeurent , par ces raisons , plus long-temps aptes à la génération.

Dans les régions les plus froides, en s’avan- çant vers les pôles , le froid excessif ralentit l’ardeur génitale et éteint, pour ainsi dire, le flambeau de l’amour. Au-delà du 65.° de lati- tude , et jusqu’au 8i.° , la population va en diminuant; elle cesse au Spilzberg et à la Nou- velle-Zemble. Les femmes lapones , les islan-

cependant , assez marquante pour mériter d’être notée. Malgré l’usage des fourrures et des habita- tions très-chaudes, les femmes ne se soustraient

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pas entièrement à l’influence du climat. Elles jouis- sent évidemment d’une complexion forte et robuste ; il existe chez elles un certain resserrement organique constitutionnel, qui est proprement l’effet du froid. Des accoucheurs ont même remarqué que les femmes accouchaient moins facilement dans le Nord que dans le Midi. On peut, à juste raison, considérer comme faisant partie des causes qui amollissent la constitution des femmes et les prédisposent à tant de maladies, la crainte de l’impression du froid et le défaut d’habitude aux vicissitudes de la température. Il ne faut pas croire que les dames russes craignent, comme les dames françaises et italiennes , de s’ex- poser à l’action du froid. J’en ai vu aller en traîneau découvert , avec i5 et 18 degrés de température au-dessous de o , faire des visites à plusieurs lieues de distance et revenir le même jour.

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d ai ses , passent pour être très-peu réglées. Les Groelandais sont apathiques en amour et bien éloignés de connaître même l’état ordinaire de cette passion , tant leurs sens sont calmes. Il n’est , certes , jamais arrivé au Lapon à la petite taille, à la voix grêle et rauque, qui offre complaisamment sa femme à l’étranger (i), d’être jaloux ou de délirer par amour.

ii.° Sur la constitution en général. On peut , de la somme totale des effets du froid sur les divers systèmes de l’économie animale, déduire avec certitude la conséquence de son action salutaire ou nuisible sur la constitution. Hippocrate , Galien , Huxham , ont reconnu l’influence active et avantageuse du froid sur l’homme. Brown , niant l’effet directement to- nique., s’obstine à le regarder comme le résultat de la diminution de l’excitement qui consume les forces. L’opinion admissible aujourd’hui doit être , que le froid fortifie d’une manière directe et d’une manière indirecte. Nous reviendrons là-dessus.

(i) Cet usage, qui existe chez les Lapons et les Groënlandais , n’a point lieu, comme le répètent encore quelques écrivains mal instruits , chez les Tartares de la Crimée, qui sont très-hospitaliers, mais, en vrais mahométans, jaloux de leurs femmes, surtout les nobles ou mirzas.

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Si nous observons , en passant , l’influence du climat, nous demeurerons convaincus que c’est dans les pays modérément froids qu’on retrouve la véritable force physique. Une cons- titution athlétique et inébranlable se remar- que chez les montagnards de la Suisse , de l’Ecosse , chez les Puisses , les Suédois et les Norwégiens. Ces peuples de haute stature sont endurcis aux travaux les plus rudes , et bien moins impressionnables par toutes les causes internes et externes qui affectent désagréable- ment l’habitant du Midi , et ébranlent si faci- lement sa constitution. Cette influence du climat s’étend même sur les animaux domestiques , que l’on sait être plus forts dans les pays froids que dans les pays chauds ils résistent moins long- temps aux longues marches , aux fatigues et aux privations.

Il paraît donc incontestable que le froid agit a la fois sur la constitution en concentrant les forces , en s opposant à leur trop grande dis- sipation et en provoquant, par la réaction, leur mise en exercice. Il augmente manifestement , chez presque tous les individus, la force tonique, et il donne annuellement à la constitution un degré d’énergie et de vigueur, qu’elle n’a point dans toute autre saison. C’est cette vigueur qui, trop prononcée, détermine un état pléthorique et dispose aux maladies inflammatoires. L’ha—

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bitant du Midi, qui passe dans le Nord, acquiert un sentiment d'énergie physique qui lui était inconnu. Les personnes amollies par les cons- titutions chaudes , humides ; celles qui ont la fibre lâche, puisent des forces dans une tempé- rature froide et sèche. Selon M. de Thou, Henri ïil perdait , en hiver , sa mollesse et son pen- chant au plaisir, et il reprenait alors un esprit d’ordre et de réforme. Au rapport de Zim- mermann , dans le temps froid , un pesant Hollandais ressemble au Français le plus gai. Huxhara dit la même chose des Flamands.

Il résulte encore des avantages procurés par le froid , que le corps plus robuste résiste mieux à une infinité de causes susceptibles de lui nuire. Il est d’observation qu’il y a beaucoup moins de maladies dans le Nord que dans le Midi , et qu’elles sont partout moins communes pendant F hiver que pendant l’été, durant les constitutions atmosphériques froides et sèches que durant celles qui sont chaudes et humides. Les navi- gateurs ont observé que, dans les voyages au Groenland , les maladies étaient à peine con- nues parmi les équipages. Les Russes disent qu’ils ne se portent jamais mieux que quand il fait froid.

Les effets avantageux du froid sont toujours conditionnels, c’est-à-dire, qu’ils n’ont lieu qu’autant que le corps jouit d’un certain degré

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de force , et que l’action de cet agent sur la constitution est efficacement secondée par des vêtemens convenables, l’exercice, une nourriture suffisante et la douce température de l’habitation.

La constitution organique s’altère, au con- traire , chez l’individu qui mène une vie séden- taire , qui est âgé, faible, cacochyme , d’un tempérament lymphatique et mou, surtout s’il est triste , abattu , mal nourri ou mal vêtu. Le froid ne fait que diminuer ses forces , et affaiblir la contractilité die la fibre , au lieu de l’augmenter ; il détruit insensiblement l’énergie des sensations et la vivacité de l’esprit. La pâleur , le malaise , la pesanteur , la lassitude , la perte de l’appétit et les frissons , sont les signes avant-coureurs de la détérioration de la constitution. Les mouvemens vitaux deviennent irréguliers; les fonctions assimilatrices se déran- gent ; le corps maigrit ; les forces vitales lan- guissent et des affections asthéniques se déclarent. La duree ou la répétition de la sensation pénible et douloureuse du froid qui use la vie, la sous- traction du calorique , le spasme irrégulier et perturbateur des fonctions, la stupéfaction lente et graduée de la sensibilité et de la contractilité, doivent , dans toutes les circonstances les organes ne réagissent pas , faire envisager le froid comme un agent puissant de débilitation > et comme un poison lent qui mine les forces et doit conduire à la mort.

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Ainsi , on peut , en dernière analyse , toutes choses égales d ailleurs, établir un parallèle assez juste entre les effets de la chaleur et du froid sur le corps, eflets dont les limites relatives sont très - variables. i.° La chaleur modérée, comme le froid modéré, excitent l’action orga- nique. 2.° La chaleur exalte la sensibilité, mais elle affaiblit la contractilité: le froid , au con- traire , diminue la sensibilité et augmente la contractilité. 3.° Les effets modérés de la chaleur et du froid sont également avantageux pour l’entretien de la vie : leurs effets immodérés sont pareillement nuisibles, puisqu’ils anéantissent les forces physiques et morales. La chaleur extrême jette dans l’apathie et la langueur ; elle amène la dissolution du sang et des humeurs, la gan- grène et la mort. Le froid excessif refroidit , stupéfie , débilite et cause de même le sphacèle et la mort.

CHAPITRE IV.

Aperçu historique et médical sur la campagne

de Russie.

Je n’examinerai point si , sous le rapport du climat, les expéditions lointaines sont moins nui- sibles à la santé du militaire , dans le Nord que dans le Midi, dans les pays froids que dans les pays chauds. Je suis convaincu, comme on doit

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Tjétre, que les extrêmes sont également désavan- tageux , et qu’ils doivent infailliblement entraîner un grand sacrifice d’hommes , non-seulement à cause de l’influence insolite d’une température extrême sur des individus nés dans un autre climat, mais encore à raison des fatigues insé- parables des grandes distances à parcourir, d’un genre de vie irrégulier , désordonné et souvent peu sain; enfin , d’une infinité d’évènemens et de circonstances difficiles et impossibles à prévoir, ou qui n’ont point été prévues, et qui influent très-défavorablement sur le physique et le moral des hommes de guerre. L’expédition de l’armée française, en Russie, offre une triste preuve de cette vériié. Les chroniques font aussi mention des grands malheurs arrivés à des armées, guer- royant en hiver , dans le Nord , et composées même d’individus qui en étaient originaires. L’auteur de la vie d’Alexandre-Ie-Grand nous trace le tableau des maux affreux causés deux fois à son armée par le froid : d’abord , lorsque cet ambitieux conquérant s’engagea au milieu des neiges, dans les régions sauvages et barbares du Nord de l’Asie, avant d’arriver au Caucase: ensuite, quand après avoir traversé ce mont , il passa le Tanaïs pour aller soumettre les Scythes; les soldats furent accablés par le froid, la faim, la lassitude et le désespoir. Un grand nombre mourut sur les chemins ou perdit les pieds par

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la congélation. Le froid les saisissant engour^ dissait leurs membres , et ils tombaient étendus sur la neige pour ne plus se relever. Le meilleur moyen , dit Quinte -Curce, qu’ils connussent pour échapper à cet engourdissement mortel , était de ne pas s’arrêter et de se contraindre à marcher, ou bien d’allumer de grands feux de distance en distance. Margat (i) rapporte que Tamerlan , s’avançant dans la Russie à la tête de ses hordes nombreuses deTartares, fut sur- pris par un vent froid et impétueux ; que la neige et le verglas se répandirent sur la cam- pagne et causèrent un froid si rigoureux , que les hommes et les animaux avaient de la peine à se mouvoir. Il est plus que probable que Ta^ merlan dut perdre beaucoup de monde , avant de pouvoir se retirer et hiverner dans les plaines de Kech. Il est question dans l’histoire de Russie, par Levesque , des pertes en hommes que fai- saient par l’excès du froid les princes et les seigneurs russes , continuellement occupés à se déchirer par des hostilités avant leur réu- nion à la monarchie souveraine. En 1682 , le 4 octobre , le froid devint si vif entre Mont- pellier et Béziers , que seize gardes du corps de Louis XIII , huit de ses suisses et treize goujats en moururent. Charles XII , guerrier

(x) Hist. de Tainerlan, tom. I , pag. 96.

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aussi téméraire qu’irréfléchi, pénétra en 1709 dans la Russie, et s’obstina à vouloir marcher sur Moscou , malgré les sages conseils qui lui étaient donnés de se retirer en Pologne. L’hiver fut si rude et le froid si rigoureux , que les Suédois et les Russes pouvaient à peine tenir leurs armes. Des combinaisons déterminèrent ce souverain à changer la direction de sa marche et à s’enfoncer dans la petite Russie , il vit périr sous ses yeux , de froid , de faim et de misère , une partie de son armée , au milieu des steppes déserts et glacés de l’Ukraine. S’il fût arrivé jusqu’à Moscou , il est probable que les Russes, plus accoutumés encore à enlever toute espèce de ressources à leurs ennemis par le fer et le feu , l’eussent mis aux abois , et que son armée , forcée de se retirer , aurait éprouvé le même sort que l’armée française. Combien de soldats russes n’ont-ils pas été victimes du froid au siège d’Azof , sous Pierre I.er , dans la campagne de Moldavie , sous Cathérine II , et dans celle de Perse, sous Paul I ! En 1719, 7000 Suédois, partis pour faire le siège de Drontheim, périrent de froid, au milieu des neiges , dans les montagnes qui séparent la Suède et la Nor- wège. Lors de la retraite de Prague, en 17 ^2, l’armée française, commandée par le maréchal de Belle-Isle , peu accoutumée alors à des cam- pagnes d’hiver , fut obligée de traverser , par

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un froid extrême , des défilés impraticables à travers des montagnes et des ravins couverts de neige. Dans dix jours , 4°°° hommes périrent de froid et de misère : nulle précaution n’avait été prise; on manquait de vivres et de vêtemens ; les soldats , presque nus sous le ciel rigoureux de la Bohême , mouraient en proie au plus cruel désespoir. Quantité d’officiers et de soldats eurent le nez , les pieds et les mains gelés. En 2793 les armées françaises , bivouaquant sur les Alpes, eurent aussi beaucoup à souffrir de de la rigueur de l’atmosphère.

Que l’on juge , d’après ces exemples , de ce qui était réservé à l’armée française , placée en 1812 au cœur de la Russie, et surprise, dans sa retraite forcée , par un hiver des plus rigou- reux. Que l’on se fasse une idée surtout r de ce que devaient en éprouver des hommes dénués de tout , et accablés par mille causes débili- tantes. Ce serait , cependant , une erreur de croire que le froid ait été la cause unique et essentielle de la grande mortalité dans l’armée en retraite depuis Moscou et les rives de la Dwina jusqu’à l’arrivée de ses débris sur les bords de la Vistule.

.... Qu ce que ipse miserrinui vidi f Et quorum pars. Virg.

(Jn aperçu rapide sur cette campagne fera

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connaître les vraies causes qui ont préparé la mortalité par le froid.

Une armée nombreuse , composée d’hommes du nord et du midi de l’Europe , est conduite , dans un vaste pays où. les ressources sont moins rares que difficiles à se procurer , par un chef imprévoyant , dévoré par la soif des conquêtes , et malheureusement accoutumé , comme Philippe, à ne jamais regarder derrière lui. Des troupes appelées de l’Espagne, de l’Italie, de la France et de toutes les parties de P Alle- magne , arrivent sur les bords du Niémen , harassées de fatigues après de longues marches. Jusqu’à ce moment , le soldat avait été très- bien nourri pendant la route , ainsi que dans les garnisons et les cantonnemens qu’il venait de quitter. La difficulté de pourvoir à la sub- sistance d’un aussi grand nombre de troupes , rassemblées presque sur une même ligne, se fit bientôt sentir ; les vivres devinrent rares , les distributions irrégulières , et les rations souvent incomplètes. On ne donnait plus aux chevaux que du seigle en grain en remplacement de l’avoine, et pour fourrage ils étaient réduits au seigle en herbe.

Le a3 juin, on passe le fleuve , et comme un torrent impétueux qui inonde une vaste cam- pagne , l’armée , portée à 4oo,ooo hommes , si accoutumée à vaincre , s’avance fièrement dans

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l’intérieur du pays qu’elle envahit. Les premiers jours de sa marche sur ce nouveau territoire furent signalés par des changemens atmosphé- riques aussi extraordinaires dans la saison de l'été, qu’ils sont nuisibles à des corps échauffés qui ont à supporter une variation aussi subite de tempé- rature. Aux chaleurs excessives de la dernière quinzaine de juin , succédèrent , dans les premiers jours de juillet , des pluies orageuses , accom- pagnées pendant 2zf heures d’un froid si vif, qu’il faisait frissonner les hommes et les chevaux; les baraques furent inondées ; on avait de la peine à entretenir les feux : il est impossible d’oublier cette affreuse nuit. Les corps armés laissèrent , dans les hôpitaux de Kovvno et de Wilna, une grande quantité de malades atteints de fièvres catarrhales et gastriques , de diarrhées , de dysenteries , de pleurésies, ou dans un état de faiblesse générale qui les mettait hors d’état de pouvoir suivre leurs corps respectifs. Il survint une terrible mortalité parmi les chevaux: du Niémen jusqu’à "Wilna , les chemins, les lieux de campement étaient jonchés de leurs cadavres; le froid humide tua très-promptement ceux que les fatigues et la mauvaise nourriture avaient déjà trop épuisés.

Des marches forcées , des contre -marches , furent souvent nécessitées , avant et après le passage du Niémen, par le plan du chef, moins

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soucieux de la santé et de la vie des hommes, qu’impatient de fondre avec ses masses sur les colonnes russes , et d’arriver triomphant sous les murs de Moscou. Les soldats, presque con- tinuellement couverts d’une poussière noire et terreuse, eurent à supporter, en juillet et août, outre de grandes fatigues, une chaleur excessive et égale à celle qui se fait sentir à Naples ou à Madrid, à pareille époque. Ils ne trouvaient souvent, pour se désaltérer, qu’une eau bour- beuse et stagnante; accablés de lassitude , ils soupiraient après les douceurs du sommeil, dont ils étaient privés depuis plusieurs jours. Ce fut seulement avant d’arriver devant Smolensk , qu’on accorda quelques jours de repos , qui ne suffirent pas pour remettre les hommes de leurs fatigues , et les animaux de leur épui- sement.

Malgré ces souffrances et ces privations , qui n’étaient que le prélude de celles qui attendaient l’armée aux approches de la saison des frimats , elle triomphe intrépidement de tous les obstacles dans les journées de Smolensk , de Yalentino et de Mojaisk; tout cède au torrent et à la valeur, et Moscou est occupé , mais dans un état peu favorable à une armée assiégée par des besoins pressans en tout genre. Plusieurs mille malades ou blessés n’avaient pour unique pensée qu un lieu de repos et de secours. Orcha , Minsk ,

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Krasnoë , Smolensk , en reçurent an certain nombre ; mais, de cette dernière ville à Moscou, tout était incendié. Les régimens se trouvaient déjà considérablement , et je dirai même autant affaiblis par les maladies que par le fer de l’en- nemi. Une infinité d’hommes, pouvant à peine se traîner, restaient en arrière et couvraient les routes.

On peut déjà énumérer , comme causes de l’affaiblissement de la santé des militaires , les fatigues de la marche, les variations de l’atmos- phère , la chaleur excessive du jour et la fraîcheur vive de lamuit, la mauvaise qualité des eaux qui servaient de boisson ou pour la prépara- tion des alimens , et qui étaient souvent puisées dans des marais et des marécages, ou dans des ruisseaux au fond des ravins , se trouvaient des cadavres d’hommes et de chevaux en pu- tréfaction ; l’abus que firent nombre d’individus de l’eau-de-vie de grain ; les alimens tantôt rares , tantôt abondans , tantôt bons , tantôt mauvais ; le genre de vie irrégulier ; le manque de distributions , qui obligeait souvent la ma- jeure partie des individus à vivre avec ce que procurait la maraude. Beaucoup de soldats tom- bèrent malades. Une maladie qui fit beaucoup de mal, sous le rapport du prompt abattement des forces , c’était la diarrhée occasionée par l’eau qui servait de boisson, et par le pain de

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munition dans lequel dominait le seigle. Lorsque le pain manquait , les soldats se rabattaient sur la farine de précaution que chacun d’eux portait dans un petit sac de cuir pendu à son coté. C’est civec cette farine déjà échauffée, détrempée dans du bouillpn ou dans de l’eau , et assai- sonnée avec un peu de sel , qu’ils satisfaisaient avidement leur appétit; ils terminaient le repas avec un verre d’eau , ou un peu d’eau-de-vie de grain âcre et empyreumatique. Cet aliment farineux éprouvait , dans l’estomac et les intes- tins, une fermentation acide qui le rendait indis- gestible;il donnait lieu à des coliques venteuses, à une atonie muqueuse du tube intestinal , et à une colliquation abdominale qui appauvrissait le corps et diminuait rapidement les forces. Les troupeaux de bœufs , vaches , chèvres et mou- tons , que chaque régiment traînait à sa suite , ne procurèrent point toujours l’avantage que cette mesure semblait d’abord promettre ; ces animaux , mal conduits , mal soignés et fati- gués par la marche, maigrissaient ; les trou- peaux restaient en arrière , les conducteurs s’égaraient dans les vastes pâturages ou au milieu des bois ; une épizootie qui se déclara en dernier , fit périr le reste.

Moscou semblait devoir être un terme , ou du moins apporter un moment de relâche à tant cle travaux et de fatigues. Semblable au

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navigateur dont le vaisseau est battu par une violente tempête, et qui réussit à aborder dans te port le plus voisin , Bonaparte se félicite doublement sur son entrée dans Moscou. Il cal- cule, s’il 11e les a déjà prévus , tous les moyens de s’y ravitailler. Mais combien ses espérances furent déçues ! ! ! Alors commença à se dérouler devant lui un tableau d’horreurs qui ne pouvaient que lui faire pressentir, ainsi qu’à toute son armée , une position future très-embarrassante. Dans peu d’heures, par un sacrifice aussi éton- nant que volontaire, et qu’il appartient à l’his- toire seule de juger, les superbes édifices, comme les masures de l’ancienne capitale des Czars , ne présentèrent plus que des monceaux de cen- dres et de ruines. Les magasins de subsistances abandonnés par les troupes russes forcées de se retirer , les dépôts de comestibles laissés par les habitans qui prirent volontairement la fuite , ou à qui il fut enjoint de déserter la ville , devinrent , en grande partie , la proie des flammes. Le pillage autorisé , pour ainsi dire , par les progrès de l’incendie impossible à arrêter malgré toutes les tentatives , fut plus nuisible que profitable au soldat qui , selon sa coutume , ne pense jamais au lendemain, gas- pille en 2/+ heures ce qui pourrait servir à le sustenter pendant plusieurs jours, et qui crut , dans cette circonstance ^ devoir se dédommager

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des privations qu’il avait endurées, en se gor- geant d’alimens qui se présentaient à lui dans Moscou abondamment pourvu de comestibles de toute espèce. Au milieu d’un désordre hor- rible, des cris , de l’alarme et de la confusion, la bière , le vin étranger , l’eau - de - vie , le rhum, coulaient à grands flots; on voyait une grande quantité de soldats ivres. Ces exces , après des privations, furent debilitans; ils mul- tiplièrent les maladies et firent envoyer un plus grand nombre de militaires aux hôpitaux établis dans les édifices échappés à l’incendie.

Une pareille catastrophe priva en très-peu de temps l’armée des ressources en subsistances et en objets d’habillemens , que pouvait lui offrir une aussi grande et riche ville que Moscou. Rien ne semblait avoir été prévu. On se trouva, sur les derrières , sans magasins ; ceux formés à Kovvno et à Wilna étaient très-éloignés de l’armée ; les troupes n’étaient point pourvues d’habillemens propres à leur faire supporter l’âpreté d’un climat sous lequel elles pouvaient être , d’après des probabilités , obligées d’hiverner. Il n’y avait point de distributions de vivres assurées sur la grande route de Moscou à Srno- lensk. Combien n’ai-je pas vu de soldats ma- lades ou blessés, rétrogradant sans ordre, allant à leur bonne fortune, tristes, pâles et défaits, demander, les larmes aux yeux, un morceau

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de pain à tous ceux qu’ils rencontraient sur la route. L’incendie de Moscou permit à peine de sauver quelques provisions, qui furent mises en magasin , et suffirent tout au plus pour un mois. Les légumes secs, dont on avait une assez bonne quantité, furent bientôt consommés; les vivres devinrent rares ; les fourrages étaient presqu’épuisés ; il y avait impossibilité de pouvoir se procurer des subsistances dans les environs* qui étaient abandonnés par les habitans, ravagés par les troupes, et rodaient continuellement des partis de cosaques.

Année commune , l’hiver s’annonce dans celle partie de la Russie en septembre , et la neige commence à tomber en octobre. Le retour de cette saison se montra , au grand étonnement des Russes , plus tardif que de coutume. Le soleil était vers le milieu du jour, quoique moins chaud , aussi radieux que dans le midi de la France; mais aussitôt qu’il avait quitté l’horizon, il faisait très-froid ; l’atmosphère piquante aver- tissait de la nécessité d’allumer de bons feux clans les bivouacs , et les épaisses gelées blanches qui le matin couvraient le sol , étaient un signe précurseur des frimats sur lesquels les R.usses fondaient l’espoir de notre ruine et de leur délivrance. Une retraite en ordre, faite dès la fin de septembre ou le commencement d’octobre , eût conservé la vie à des milliers d'individus*

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L'intention formelle et préméditée cîes Paisses de ne point faire la paix , leurs nouvelles dis- positions hostiles , l’éloignement de notre armée du centre de ses ressources, le grand nombre de malades à soigner , la pénurie générale et des besoins en tout genre, la perspective de tout ce qu’on avait à redouter de l’ennemi qui se renforçait chaque jour, et d’un âpre climat qui préparait ses horreurs , forcèrent alors à une retraite sans exemple dans les annales mi- litaires. C’est à rhistorien à signaler l’impré- voyance et les faux calculs d’un orgueilleux conquérant , comme l’origine des maux qui ont accablé l’armée. L’ami de l'humanité en recueille les causes ; il en observe les effets sur le physique et le moral des individus à la santé desquels il est chargé de veiller ; mais , exposé lui-même à 1 influence de ces mêmes causes , dans l’impossibilité de s’y soustraire , privé des moyens de secours , il n’a pu que gémir et verser des larmes sur le déplorable sort de tant de malheureux victimes par les maladies et la rigueur d’un climat que les Russes ont raison de regarder comme le rempart le plus puissant et le plus terrible qu'ils aient à opposer à leurs ennemis (i).

(i) Les Russes regardent l’hiver de 1S12 comme 1 un des plus rigoureux de tous ceux dont ils cou—

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Il était pressant de se retirer et d’évacuer Moscou , afin de ne point s’y trouver cerné , exposé à y périr de froid et de faim, et obligé, en dernier lieu, de se rendre, moins encore par l’impossibilité de se défendre que par les horreurs de la famine. Les troupes qui s’étaient attendues à jouir des quartiers d’hiver qu’on Jeur avait fait espérer, et à prendre le repos dont elles avaient besoin , durent s’apprêter à traverser a5o lieues d’un pays désert et ruiné, sans vivres, sans magasins, sans asiles; il fallait évacuer 12 à i5ooo malades. Le tableau d’une telle situation était bien propre à faire naître dans l’esprit de chaque individu de vives inquié- tudes sur son sort futur.

servent le souvenir. Il se fit sentir avec force dans toutes les parties de la Russie , même dans les contrées les plus méridionales. Les Tartares de la Grimée m’en donnèrent pour preuve, que la grande et la petite outarde , qui quittent la plaine dans cette saison et viennent annuellement se mettre à 1 abri du froid, dans la partie sud de celte pres- qu’île , vers le littoral , restèrent engourdies sur la neige, et qu’ils en prirent une grande quantité. Gette explication fit cesser mon étonnement de voir, en parcourant des collines basses, au printemps de 18 t3, la terre couverte, dans certains endroits, de débris complets de ccs oiseaux.

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L'ordre de la retraite fut donné, et les pre- mières dispositions commencèrent , le i5 octo- bre, par des évacuations de malades et de blessés 6ur la grande route de Moscou à Smolensk. Il s’en fallait de beaucoup que les transports lus- sent suffisans pour évacuer tous les hommes que la nature de leurs maladies ou de leurs blessures empêchait de prendre le parti de s’acheminer à pied. Mais que ne peut une détermination promptement suscitée par la crainte, le danger ou le désespoir! On les vit alors trop confians dans leurs forces et dans leur courage , dénués des principales choses, se traîner lentement hors des hôpitaux à l’aide de béquilles et de bâtons , et prendre avec leurs camarades la route de Smolensk. Ceux à qui le manque de forces ou la gravité de leurs infirmités ne permit pas d’en faire autant, furent délaissés dans un état de tristesse et de douleur , loin de leur patrie , de leurs parens et de leurs amis. O cruelle néces- sité ! Mais leur sort ne fut pas encore le plus à plaindre. Les corps d’armée quittèrent successi- vement la funeste capitale , et prirent la route de Smolensk par Wiasma.

L’automne s’était maintenue belle; les beaux jours semblaient ne se prolonger et ne retarder l’époque des frimats, que pour mieux aveugler le chef de l’armée. Le froid se fit vraiment sentir du 20 au 25 octobre, et la rigueur de

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Ffaiver commença à peser sur l’armée à sa sortie (le Moscou. A quelques journées de cette ville, les privations devinrent plus sensibles, par la rareté des vivres , par la consommation avancée de la petite quantité dont chacun avait pu se pourvoir, par la diminution et l'abandon des transports , dont les chevaux mouraient d’épuisement sur la route. De malheureux soldats, aussi épuisés que ces animaux, subis- saient le meme sort. Le froid sévissait toujours plus; la gelée était si forte, qu’elle rendait , pendant la nuit et vers le matin , la marche des troupes lente et pénible. Les besoins les plus pressans se firent davantage sentir de jour en jour; les corps d’armée étaient constamment inquiétés, poursuivis , harcelés ; il n’était guère possible de s’éloigner individuellement de la route sans danger; les vivres finirent par manquer totalement, ce qui accrut les souffrances. On vit dès-lors , par un sentiment qui semble justifier l’égoïsme qui régnait dans cette circonstance , chacun penser à sa propre conservation et cacher soigneusement le peu de provisions qui lui res- taient, mais qui se réduisaient à si peu de chose qu elles furent bientôt consommées. Un besoin impérieux força dès-lors les soldats à se susten- ter avec la chair de cheval. La nécessité devint oénérale. C’est vraiment que le malheur et

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les premiers besoins établissaient une triste et

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parfaite égalité parmi les hommes. Les roules , les champs, les ravins étaient jonchés de cada- vres de chevaux. Soldats , officiers , médecins , commissaires, administrateurs, employés , tous se jettaient dessus. J’ai vu des hommes, pressés par la faim, manger cette chair crue , mais on la faisait ordinairement rôtir au feu du bivouac, qui ne la rendait que plus dure et plus sèche. Les soldats n’avaient plus aucune boisson fortifiante; le café soutenait un peu les officiers. Il fallait déjà rompre la glace des ruisseaux pour avoir de l'eau, afin de faire cuire la viande de cheval, les rebuts des végétaux , enfin , tous les bons et mauvais alimens que procuraient les perquisitions des plus hardis et rusés maraudeurs.

Aux fatigues extrêmes et à la disette qui faisait dépérir les hommes , se joignirent d’au- tres circonstances qui rendaient la position de l’armée encore plus affreuse et plus critique. Elle traversait un pays dévasté par le passage de deux armées , devenu désert par la fuite des seigneurs et de la plupart de leurs vassaux, par l’effet de la terreur que répandaient au loin les foudres exterminateurs de la guerre, et par l’horrible incendie des villes , des villages et des bourgs. Les troupes détruisaient elles- mêmes ce qui restait, et enlevaient ainsi des ressources à ceux qui venaient par derrière , aux malades qui manquaient d’asiles , et de-

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vaient rester exposés aux injures de l’air, sou* vent sans de la paille sur laquelle ils pussent au moins goûter, pendant quelques heures, les dou- ceurs du sommeil. Un convoi de malades fut for- cément abandonné dans la forêt deWiasma; ces infortunés périrent tous de froid ou de faim. Les hommes qui se trouvaient encore davantage affai- blis par des indispositions ou des maladies, mar- chant lentement, restant en arrière, tombè- rent au pouvoir de l’ennemi ou furent les pre- mières victimes du froid. Il ne se passait pas de jour qu’il ne s’engageât quelque affaire : mal- heur aux blessés qui ne pouvaient se relever et s’acheminer !

L’armée s’avançait vers Smolensk, où, disait- on , on allait s’arrêter , établir des quartiers d’hiver, et l’on devait surtout trouver d’abon- dantes provisions. Tous ces bruits flatteurs et illusoires furent répandus à dessein pour sou- tenir l’esprit et le courage des soldats ; mais les gens sensés savaient à quoi s’en tenir , et on n’avait point oublié l’état de ruine et de dévas- tation dans lequel on avait laissé cette dernière ville et ses environs. La discipline s’était relâ- chée; la licence était un triste effet du manque de vivres. Un grand nombre de soldats s’écar- taient imprudemment de la route , erraient çà et dans les campagnes , et périssaient de froid ou de faim , par le fer des cosaques ou la ven-

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geance clés paysans aigris. L’armée était obligée de camper sur le sol glacé , sans avoir parfois du bois pour allumer des feux. Il n’est rien que les soldats , dont les vêtemens étaient usés , dé- cousus , déchirés ou tombaient en lambeaux , n'imaginassent pour se garantir du froid. On les voyait dans un accoutrement aussi pitoyable que bizarre , affublés de pelisses , d’habillemens de femmes, de bonnets à poil, de mauvaises cou- vertures, de sacs de toile, de haillons , de nattes et de peaux d’animaux récemment écorchés. Ils s’étaient aperçus que pour s'emparer facilement des habillemens des hommes qui périssaient de froid , il ne fallait pas attendre qu’un trop haut degré de congélation roidit leurs membres; aussi , plus d’un malheureux fut souvent dépouillé avant d’avoir rendu le dernier soupir. Les offi- ciers supérieurs, partageant cet état de misère, avaient un sort commun avec le soldat. Plu- sieurs privés de leurs chevaux , de leurs domes- tiques , obligés d’aller à pied , supportaient dif- ficilement les fatigues de la marche. Il en était de même de tous les cavaliers démontés. Il y avait sous les armes un grand nombre de soldats souffrans et malades , qu’un courage intrépide et le sentiment d’honneur retenaient dans les rangs. Il n’était pas difficile de s’apercevoir que les privations de toute espèce avaient, altéré les forces de tous les individus : la peau était

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sèche , aride , décolorée , sale , terreuse et comme contractée ; les ligures hâves et tirées ; ajoutez à cela une longue barbe qui donnait aux physionomies quelque chose de sinistre , et un défaut absolu de propreté du corps. L’af- freuse boulimie fit beaucoup de victimes. L’ar- mée avait à sa suite un grand nombre de blessés, de traîneurs , d’hommes épuisés qui étaient au- tant de malheureux dont les causes débilitantes immolaient chaque jour une partie. Dans l’im- possibilité souvent d’aller plus loin , ils tom- baient , et ils se résignaient à la mort , dans cet état affreux de désespoir que cause l’aban- don total des forces physiques et morales , et auquel mettait le comble la vue de leurs cama- rades étendus sans vie. étaient les hôpitaux ou de simples habitations pour recevoir les hom- mes qui avaient besoin de secours î Gomment eut-il été possible de se procurer des lits , des couvertures , de la paille même pour les y étendre , du bouillon et du vin pour ranimer leurs forces languissantes , pendant une retraite aussi fatale et aussi précipitée , dans un pays prive de ces ressources , et au milieu du des- ordre et de la confusion ! Le médecin ému devait forcément rester spectateur étonné des maux qu’il ne pouvait arrêter, et auxquels il lui était impos- sible de porter remède. Cet état de choses in- flua notablement sur le moral des individus. La

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consternation était générale; elle paraissait moins fortement empreinte sur les physionomies , qu’elle n’était profondément gravée dans tous les cœurs. La sensibilité ne pouvait rester muette devant un spectacle aussi déchirant. La crainte de ne pas échapper au danger, s’alliait, par un sentiment bien naturel, à l’idée désespérante de ne plus revoir son pays. Personne ne pouvait se flatter que son courage et ses forces seraient suffisans pour lui faire supporter des privations et des souffrances au-dessus de la nature humaine. Les Italiens , les Portugais , les Espagnols , les hommes des pays tempérés et méridionaux de la France , obligés de braver un élément austère qui leur était étranger , dirigeaient la pensée vers leur patrie, et regrettaient, avec juste raison, la beauté du ciel et la douceur du climat sous lequel ils étaient nés. Malheur cependant à celui qui s’affaiblissait davantage , en se livrant à des idées sombres, à des réflexions trop décou- rageantes! Il était plus promptement saisi parle froid, et il préparait ou avançait lui-même son trépas. Je suis persuadé que la nostalgie a été plus commune qu’on ne se l’imagine parmi les plus jeunes soldats ; les circonstances ne pouvaient qu’y donner lieu : le Français d’ailleurs , qui a tout sujet de vanter son heureux pays , et que raille souvenirs chers et agréables attachent à sa terre natale , ne cesse d’y penser et d’en parler

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lorsqu'il s’en éloigne ; il est meme d’observation que le soldat perd de sa gaîté , lorsqu’on le conduit trop loin. Son éducation physique, l’ai- sance dont il jouit au milieu de sa famille avant d’embrasser le métier des armes, le rendent peu propre à endurer avec patience et résignation les trop dures et trop longues privations : il se ressent surtout des bivouacs prolongés , du manque de viande et de boissons fortifiantes.

L’armée n’était qu’à trois journées de Smo- lensk , dans les premiers jours de novembre , lorsque le ciel devint sombre, et que la neige commença à tomber à gros flocons, et en si grande quantité, que je n’ai jamais vu l’air aussi obscurci. Le froid se fit alors sentir avec une rigueur extrême. Le vent du nord qui soufflait impétueusement dans le visage, incom- modait beaucoup les hommes qui n’y voyaient plus; ils s’égaraient, tombaient dans la neige, surtout lorsque la nuit les surprenait, et ils péris- saient ainsi misérablement. Des régimens déban- dés se virent réduits presqu’à rien par l’cflet des pertes en hommes laissés à chaque moment sur les routes et dans les bivouacs. Dans trois jours l’armée se fondit , et fut en partie détruite par cette cruelle circonstance. Il en coûte d’avoir à retracer les horreurs d’un pareil tableau ; mais on concevra sans peine comment un grand nombre d’individus excédés de fatigues, épuisés, et n’ayant

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plus de quoi se soutenir , ne pouvaient résister à un froid excessif. Cependant, pour avancer, ils cheminaient sans ordre , de nuit comme de jour , sans trop savoir souvent ils se trou- vaient ; ils étaient ensuite obligés de s’arrêter plaintifs , grelotans , de se coucher dans les bois , sur les routes , dans les fossés , au fond des ravins , quelquefois sans feu , parce qu’ils n’avaient pas de bois à leur portée , ni assez de force pour aller en couper un peu plus loin. Parvenaient-ils à en allumer , ils s’y réchauf- faient de leur mieux, et ils ne tardaient pas à s’endormir. Les premières heures de repos ne leur offraient , hélas ! que des délices trompeurs , précurseurs de la mort qui allait les frapper. Le feu finissait par s’éteindre, faute d'entretien ou par l’effet du trop grand vent. Loin de trouver leur salut dans les douceurs du sommeil , ils étaient saisis et engourdis par le froid , et ils ne revoyaient plus le jour. Quelques hommes venaient se réchauffer à la chaleur des maisons incendiées. J’en ai vu dans les faubourgs deSmo- lensk, tristes , pâles , défaits , sans armes , sans coëffure, chaneelans, pouvant à peine se soute- nir, ayant la tète penchée à droite ou à gauche, et les extrémités contractées , mettre les pieds sur la braise, se coucher sur des cendres chaudes, ou 1 îher dans le feu qu’ils cherchaient machi- int et comme par instinct. D’autres moins

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faibles en apparence , el bien décidés à ne point, se laisser abattre par le malheur , ralliaient leurs forces pour éviter de succomber ; mais ils ne quittaient souvent un endroit que pour aller périr dans un autre. Le long de la rou e , dans les fossés et les champs qui la bordent , on apercevait entassés et couchés pêle-mêle par 5, io, i5 et 2, o, les cadavres d’hommes qui avaient péri pendant la nuit qui était constamment plus meurtrière que le jour. Un tel spectacle se renouvelant à chaque pas , était bien fait pour glacer d’effroi et provoquer de sérieuses réflexions ; il détruisait tout le brillant d’une expédition qui avait plus séduit les esprits que les cœurs.

Le plus grand désordre régnait à l’arrivée de l’armée à Smolensk; les hôpitaux étaient en- combrés par les malades russes et français. Quelques distributions de riz , de farine , de biscuit, furent faites aux régi mens; mais presque tous les hommes isolés qui en formaient au moins la moitié , n’y participèrent pas. D’un autre coté, la répartition fut inégale, et le pillage y présida plutôt que le bon ordre. On ne voyait dans les rues que des malades ou des blessés demandant étaient les hôpitaux, des soldats de toute arme et de toutes nations allant et venant, les uns cherchant l’on v dait et l’on distribuait des vivres ; les a

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immobiles, taciturnes, incapables de rien , ab- sorbés par la douleur , demi-morts de froid et attendant leur dernière heure. Des morts et des mourans de tous côtés , des plaintes et des gémissemens , formaient un tableau que rem- brunissait encore l’aspect des ruines de la ville. Les soldats affamés se disputaient les subsis- tances par la force et la violence ; j’en ai vu abuser impitoyablement de la loi du plus fort. Ce qui fut non moins désespérant, c’est d’ap- prendre qu’on ne pouvait s’arrêter à Smolensk: il y avait, en effet, toute impossibilité de s’y maintenir militairement et de s’y procurer des vivres. Les hommes qui commettaient l’impru- dence de trop s’éloigner de la ville , tombaient dans les mains de ces cosaques irréguliers et barbares , qui , non contens de s’engraisser de leurs dépouilles, et abusant d’une supériorité mal acquise, les maltraitaient encore à coups de lance ou les abandonnaient , après leur avoir enlevé leurs vêtemens , à toute la rigueur du froid.

Les troupes quittèrent Smolensk dur i4 au 16 novembre. Quantité de malades et de blessés furent délaissés sans ressources , et abandonnés à la générosité de l’ennemi. Un ordre, que je qualifie d’inhumain , fit livrer , au moment du départ , au sac et aux flammes les habitations échappées jusqu’alors à l’incendie. L’armée suivit la grande route de Smolensk à Wilna. Quoique

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le froid empêchât un grand nombre de soldats de manœuvrer leurs armes, la défense fut vigou- reuse à Krasnoë , un corps d’armée russe interceptait le passage. Il nous fallut encore ici abandonner les blessés à la merci du funeste élément , sur cette même neige qu’ils venaient de teindre de leur sang. Nous eûmes , le 18 novembre , la douleur de voir quelques-uns de ces malheureux laissés sur le champ de bataille, après une affaire de la veille, ayant plutôt l’air de spectres que d’humains , qui survivaient à leurs camarades, et qui, se disant français, demandaient à mains jointes, d’une voix plain- tive et mourante , qu’on les emmenât. Ceux que leur état touchait le plus, s’arrêtant pour leur prodiguer quelques consolations, 11’avaient que de fausses espérances à leur donner ; les moyens de transport manquaient ; les ambu- lances étaient dissoutes ; les caissons abandon- nés. Les individus malades, que la terreur ins- pirée par les cosaques , ainsi que les horreurs de l'incendie et de la famine, forcèrent, à tout risque j à s’éloigner de Smolensk et à se confier à la providence , périrent tous de froid le long de la route. On apprenait chaque jour de nou- veaux malheurs u l’armée ne cessait d’être har- celée par l’ennemi.

Vers le 19 , 20 et 21 novembre , la tem- pérature se radoucit un peu. Après avoir trar

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versé le Dnieper, on trouva à se procurer, par les juifs polonais , un peu de pain et quelques boissons , faibles ressources pour un aussi grand nombre d’individus atfamés. Quelques distribu- tions de vivres furent faites à Orcha. La viande de cheval était toujours une ressource ; elle ne manquait pas, tant il périssait de ces animaux. On raffinait encore sur le goût, car le cerveau , la langue et le foie étaient les premières parties enlevées , comme les plus tendres et les plus délicates. Les chemins devinrent fangeux et glissans ; les pertes en hommes continuèrent ; et le froid humide très-vif porta le dernier coup à la santé délabrée d’un grand nombre d’offi- ciers et de soldats. Le froid sec recommença à se faire sentir avec force , lorsqu’on arriva sur les bords de la Bérézina.

Le malheur unit ordinairement les hommes ; légalité d’une triste condition , le sentiment des mêmes peines et des mêmes souffrances , les porte à se consoler mutuellement et à s’en- tr’aider même dans les plus petites choses. Mais quel étrange effet du mécontentement général , de la sensation continuelle du froid , des besoins physiques non satisfaits , des craintes et de l’inquiétude bien fondée de chacun sur son propre sort, des affections morales particulières à chaque individu , et de l’idée affreuse d’être exposé à périr de froid ou de faim! Il semblait.

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dans notre retraite , que le malheur eut aigri les caractères et endurci les cœurs. On était insensible , égoïste , avare , et les remarques faites par M.r Labaume sont très-vraies (i).

L’historien philosophe , dont la plume véri- dique transmettra à la postérité le récit fidèle et circonstancié de cette campagne , devra re- présenter la marche triste et silencieuse des débris d’une armée jadis florissante ; cette foule de soldats de toutes les nations , obligés de marcher, presque sans chaussure, dans la neige ou dans des bourbiers glacés , se pressant en masse, au milieu des cris , de la confusion et du tumulte , pour passer la Bérézina ; ce grand nombre de blessés abandonnés sur ses rives dans le plus grand accablement physique et moral , exposés la nuit et le jour à la rigueur du froid si funeste aux plaies , et sur lesquels la mort promena impitoyablement sa faulx.

Les mêmes causes de misère et de destruction pesèrent sur les restes de l’armée dans sa marche de la Bérézina sur Wilna. Malgré que l’on trouvât par^ci et par-là quelques subsistances , l’excès du froid et le degré de faiblesse qui existait chez le plus grand nombre d’individus , ne leur permettaient pas de se remettre. Les

(i) Relation historique de la campagne de Russie». Paris , in-8.?, pag. 382.

affections maladives dont ils étaient atteints 9 abandonnées à elles - memes , contrariées et aggravées , les exposaient à périr d’un moment à l’autre. Sentant leurs forces s’évanouir, ils se laissaient souvent aller à un repos qui leur pa- raissait agréable; il y en avait qui se souciaient peu de mourir. Quantité d’individus eurent le9 pieds, les mains et les oreilles gelés; trop heureux encore , s’ils avaient eu le bonheur d’échapper au danger par le sacrifice de quelque partie de leur corps. Des hommes restaient quelque- fois mortellement saisis par le froid , lorsqu’ils étaient obligés de s’arrêter pour satisfaire de pressans besoins. L’arrivée de ce moment , que l'on redoutait, était en effet fort embarrassante, tant à raison du danger de s’exposer à l’air qu’à cause de l’engourdissement des doigts , qui ôtait la force de rajuster les vêtemens.

Wilna , déjà épuisé par le passage continuel des troupes, ne fournit que peu de ressources à 1 armee. Le froid était alors très-rigoureux ; car, dans le commencement de décembre , il alla de 18 à 23.° Ce ne pouvait être qu’un spectacle affligeant, de voir réunis, dans une ville en proie au désordre et à l’alarme, une immense quantité d’hommes faibles et abattus , de malades et de blessés moribonds, étendus dans les rues, sur les places , sans feu et sans nourriture. Nombre de ces malheureux furent victimes de la barbarie

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des Juifs , peuple nulle part aussi ignoble qu’en Pologne, qui les dépouillaient et les abandon- naient dans cet état , après leur avoir versé de l’eau froide sur le corps , sous prétexte de les dégeler. Les hôpitaux et les maisons particu- lières étaient remplis par i5 à 18000 malades, à la majeure partie desquels on ne pouvait administrer les secours convenables et pressans dont ils avaient besoin. Les asiles de l’humanité étaient devenus, pour ainsi dire, ceux delà mort. L’encombrement augmentait encore les diffi- cultés administratives et sanitaires, ainsi que la gravité des maladies. Les hommes malades arrivaient en foule dans les locaux destinés à les recevoir; transis de froid, gelés, morfondus, et dans l’impossibilité ils étaient de pouvoir se déshabiller, ils s’étendaient sur des lits sans couvertures., sur de la paille, sur le carreau, plus morts que vifs , et ils expiraient dans cet état. M. Bertrand , médecin de l’armée , qui resta , par ordre , à Wilna pour donner ses soins aux malades , a observé l’épidémie de typhus catarrhal qui a régné en Lithuanie pen- dant l’hiver de 1812 (1). Il a noté que toutes les causes qui ont agi défavorablement sur l’ar- mée , avaient également disposé à la même

(1) Mémoire sur un typhus catarrhal, par J. Ch. Bertrand. Montpellier 18 1 5.

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maladie les malheureux habitans des villes et des campagnes, obligés de quitter leurs demeu- res ; que , dès le mois de novembre , le froid excessif avait engourdi la tonicité cutanée, mais que celle du tissu des membranes muqueuses avait reçu un degré d’accroissement considérable et caractéristique des affections phlegmasiques de ce système. C’est ce même typhus dont ont continué à être atteints les officiers et les soldats, et qui a considérablement accru le nombre des malades dans les hôpitaux de Wilna , Kœnis- berg , Varsovie, Thorn , Posen , Dresde, etc. Il fut déjà reconnaissable sur les troupes , peu de jours après leur sortie de Moscou, et il ne fit que s’étendre de plus en plus , à proportion de la multiplicité et de l’intensité des causes qui y ont donné lieu. Il a aussi régné sur les prisonniers de guerre français et russes.

Les restes de l’armée , attaqués et harcelés par l’ennemi , furent obligés de quitter précipi- tamment Wilna; nombre de soldats, dénués de forces , incapables de tenir à la marche , périrent de tous côtés; le passage de l’armée était jalonné par des cadavres gelés ou par des hommes aban- donnés qui expiraient sur le point de quitter une terre qui leur a été si fatale , privés, dans leurs derniers momens , des secours si consola ns de la religion , et sans avoir pu confier à des depo- sitaires leurs dernières volontés. On arriva enfin

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sur le Niémen dans 1 état le plus déplorable. On ne fut pas mieux à Kovvno qua Wilna ; le pillage de quelques magasins fut nuisible aux hommes affamés qui dépassèrent les bornes de la tempérance ; plus de 800 soldats périrent de froid ; seulement pour s’être enivrés avec de l’eau-de-vie et s’être endormis sur la neige.

Ce lut vers la mi-décembre que a5 à 3oooo hommes, débris d’une armée formidable; repas- sèrent le Niémen.

Les prisonniers de guerre tombés au pouvoir de l’ennemi ne se trouvèrent pas pour cela au terme de leurs maux ; un grand nombre périt de froid , de misère et de maladies dans les hôpitaux , sur les routes et dans les gîtes , avant l’arrivée à leur destination. Plusieurs avaient été privés des principales pièces de leur habillement, par cet infâme abus du droit de guerre , qui ne devait être que le propre des brigands ; ils furent obligés de voyager ainsi mal vêtus, pendant plusieurs jours, par un froid des plus rigoureux. Il était difficile aux Russes, qui forçaient leur marche et dont les approvisionnemens man- quaient , d’assurer convenablement la subsis- tance des prisonniers qui étaient en très-grand nombre. La ruine du pays et la solitude des campagnes rendaient la chose impraticable. Les officiers et les soldats furent obligés de faire 2, 3 elt+oo beues pour arriver à leur destination

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respective. Si la translation des soldats eut été dirigée sur certains points , comme elle l’a été sur d’autres , par des préposés doués d’un peu plus de. sagacité, de prévoyance, je dirai même d’humanité , il en aurait péri beaucoup moins de froid et de faiblesse. Il me semble encore voir sur la place publique de Krasnoë , et dans des villages que je traversai comme prisonnier de guerre sur la route de Kursk, ces monceaux de cadavres gelés qui m’ont rappelé depuis ce vers de Corneille , peignant la bataille de Pharsale :

<r Ces montagnes de morts prives d’honneurs funèbres. »

Cependant dès que les prisonniers furent hors du rayon de pays qui avait été ravagé par les armées, ils reçurent régulièrement des subsis- tances de très - bonne qualité , et ils furent logés par 8, io et 12 chez les paysans. Il leur fut délivré , dans les villes de gouvernement, des pelisses de peau de mouton , des bonnets à poil , une paire de gants et de gros bas de laine, objets d’habillemens qui leur parurent aussi grotesques que nouveaux, mais qui furent extrêmement précieux pour garantir du froid pendant le reste de l’hiver. Arrivés dans les lieux ils devaient passer le temps de leur captivité, ils virent leur sort s’améliorer , et l’accueil reçu impose à la reconnaissance (1)

(1) Quant à moi , je dois un témoignage de pro- fonde reconnaissance pour les